‹ Chrestomathie franc̜aise du XIXe siècleChapitre 70 sur 176 · ANATOLE FRANCE · texte numérisé non relu

ANATOLE FRANCE

Salut! car avant toi les choses n'étaient pas,

Salut ! douce ; salut ! puissante.

Salut! de mes regards conductrice innocente

Et conseillère de mes pas.

Par toi sont les couleurs et les formes divines, Par toi, tout ce que nous aimons.

Tu fais briller la neige à la cime des monts. Tu charmes le borçL des ravines.

Tu fais sous le ciel bleu fleurir les colibris

Dans les parfums de la rosée ; Et la grâce décente avec toi s'est posée

Sur les choses que tu chéris.

Le matin est joyeux de tes bonnes caresses;

Tu donnes aux nuits la douceur, Aux bois l'ombre mourante et la molle épaisseur

Que cherchent les jeunes tendresses.

Par toi la mer profonde a de vivantes fleurs Et de blonds n^eurs que tu dores ;

Au ciel humide encore et pur tes météores Prêtent l'éclat des sept couleurs \

Lumière, c'est par toi que les femmes sont belles

Sous ton vêtement glorieux; Et tes chères clartés, en passant par leurs yeux.

Versent des délices nouvelles.

Leurs oreilles te font un trône oriental Où tu brilles dans une gemme'

Et partout où tu luis, tu restes, toi que j'aime, Vierge comme en ton jour natal.

Sois ma force, ô Lumière ! et puissent mes pensées,

Belles et simples comme toi.

Dans la grâce et la paix, dérouler sous ta foi

Leurs formes toujours cadencées !

Donne à mes yeux heureux de voir longtemps encor,

En une volupté sereine, La Beauté se dressant marcher comme une reine

Sous ta chaste couronne d'or.

*■ Les couleurs du prisme : violet, indigo, bleu, vert, jaune, orangé, rouge. * Pierre précieuse, du latin ffemma.

Et, lorsque dans son sein la Nature des choses

Formera mes destins futurs, Keviens baigner, reviens nourrir de tes flots purs

Mes nouvelles métamorphoses.

Ames obscures ^

Tout dans l'immuable Nature Est miracle aux petits enfants ; Ils naissent et leur âme obscure Ëclôt dans des enchantements '\

Le reflet de cette magie ' Donne à leur regard un rayon. Déjà la belle illusion Excite leur frêle énergie.

L'inconnu, l'inconnu divin, Les baigne comme une eau profonde; On les presse, on leur parle en vain : Ils habitent un autre monde.

Leurs yeux purs, leurs yeux grands ouverts S'emplissent de rêves étranges.

Oh ! qu'ils sont beaux, ces petits anges Perdus dans l'antique univers !

Leur tête légci e et ravie Songe tandis que nous pensons ; Ils font de frissons en frissons La découverte de la vie.

Le chêne abandonnée

Dans la tiède forêt que baigne un jour vermeil, Le grand chêne noueux, le père de la race, Penche sur le coteau sa rugueuse cuirasse Et, solitaire aïeul, se réchauffe au soleil.

• Extrait des Poèmes dorés.

• Enchantement, dans le sens propre, signifie opération surnaturelle; dans le hciis IJguré, il veut dire l'action exercée sur l'àme par quelque chose de séduisant.

» Magie veut dire l'ancienne science des Mages conforme aux lois de Zcroastre et sert aussi à nommer une prétendue science occulte par laquelle on exerce un pouvoir surnaturel; mais ici, pris dans le sens figuré, il signifie l'effet produit par quelque chose qui attire et touche profondément.

• Extrait des pocm'is dorés.

ANATOLE FBANCE 345

Du fumier dé ses fils étouffés sous son ombre, Robuste, il a nourri ses siècles florissants, Fmt bouillonner la sève en ses membres puissants^ Et respiré le ciel avec sa tête sombre.

Mai3 ses plus fiers rameaux sont morts, squelettes noirs Sinistrement dressés sur sa couronne verte ; Et dans la profondeur de sa poitrine ouverte Les larves ont creusé de vastes entonnoirs.

La sève du printemps vient irriter l'ulcère Que suinte la torpeur de ses acres tissus. Tout un monde pullule en ses membres moussus, Et le fauve lichen ^ de sa rouille Penserre.

Sans cesse un bois inerte et qui vécut en lui Se brise sur son corps et tombe. Un vent d*orage Peut finir de sa mort le séculaire ouvrage, Et peut-être qu'il doit s'écrouler aujourd'hui,

Car déjà la chenille aux anneaux d'émeraude Déserte lentement son feuillage peu sûr ; D'insectes soulevant leurs élytres ^ d'azur Tout un peuple inquiet sur son écorce rôde ;

Dès hier, un essaim d'abeilles a quitté

Sa demeure d'argile aux branches suspendue ;

Ce matin, les frelons, colonie éperdue,

Sous d'autres pieds rameux transportaient leur cité ;

Un lézard, sur le tronc, au bord d'une fissure. Darde sa tête aiguë, observe, hésite, et fuit; Et voici qu'inondant l'arbre glacé, la nuit Vient hâter sur sa chair la pâle moisissure.

Les Noces corinthiennes '.

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