KALLISTA
Je suis mère et mon cœur est percé d'une épée. Eclaire-moi, mon Dieu, si je me suis trompée ; Punis-moi, mon Seigneur, si j'ai failli. Mais non. J'ai fait ce que j'ai fait pour l'honneur de ton nom. Pour ta gloire ici-bas, pour le salut des âmes. Selon ta charité dont je ressens les flammes. Comme un riche joyau je t'offrirai mes pleurs, Et je crierai vers toi, du fond de mes douleurs. Et ma bouche louera ta sagesse infinie. Tu m'as pris mon enfant: que ta main soit bénie!
THÉOGXIS
Ton vœu fut imprudent ; ton zèle t'aveugla, O femme 1 mais tu crois, et le salut est là. Tournons vers l'Orient la face de la morte .
HIPPIAS
Laissez ! elle est à moi . Je la prends, je l'emporte
PAUL BOUKGET 349
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Je veux fuir avec elle un monde dévasté, Car en elle ont péri Tamour et la beauté. Puisque au Dieu de la mort la terre est asservie, Je vais chercher ailleurs la lumière et la vie J'abattrai les grands pins et les chênes des bois Afin qu'un seul bûcher nous consume à la fois ; Et confiés tous deux à la flamme brillatite Dans un même réseau de fidèle amiante^ Nous nous envolerons, loin d'un monde odieux, Sur l'étincelle auguste, au sein profond des Dieux.
Œuvres à lire d'Anatole France (Lemerre, éditeur, Paris) : Les Poèmes dorés (1873) ; Idylles et légendes. Les Noces corinthiennes (1876). Pour ses œuvres en prose, voir le W volume de cette Chrestomalhie. — Critiques à consulter : Jules Lemaître, Les Contemporains ; 0. Gréard, Discours à l'Académie du 24 décembre Î896; G. Tianson, Pages choisies d'Anatole France ; Xavier de Ricard, Revue des Retues (l«r février 1902) ; J. Ernest-Charles, Le Théâtre des Poètes (1910).
Paul BOURGET
Né h Amiens en £852,
Le grand romancier psychologue est aussi un poète rare, dont l'influence 8*est fait sentir sur tout un groupe de poètes français. Parnassien analyste, il se rattache par quelques côtés à Sully Prudhomme. Il a, comme Tauteur des Vaines tendresses, le don de la méditation profonde et délicate, la noble inquiétude du cœur que tourmentent les problèmes de la vie. Malheureusement l'influence baudelairienne gâte dans ses vers ce qu'il y a de noblement élevé. Il a ravivé dangereusement le mal du siècle, et son œuvre, tout imprégnée de mélancolie décourageante, . n'a pas la pureté morale que présente celle de Sully. Moins objectif que ce dernier, Bourget a renoué en partie la tradition romantique, La plupart de ses pièces sont des confessions douloureuses de passion juvénile, dans lesquelles il a exprimé, avec une grâce languissante et morbide, ses joies mêlées de larmes, ses tristesses et ses dégoûts. L'influence de Shelley 2 est aussi visible chez lui ; il est un des rares écrivains qui aient su faire passer en français la sensation imprécise et caressante que donne la poésie demimusicale de certains poètes anglais. Avec cela, Paul Bourget est un poète original ; on lui découvrira aisément des ancêtres : Musset, Baudelaire, Sully Prudhomme, Shelley, et pourtant ses vers ont un charme exquis et rare qui n'est bien qu'à lui.
* Silicate double de chaux et de maj^nésie. Comme c'est un corps absolument incombustible, on fait avec ces filament brillants un tissu inattaquable au feu. On peut ainsi en envelopper un corps pour le plonger dans un brasier et en conserver les cendres.
* Célèbre poète anglais (1792 1822), l'auteur de Helîas et de La Révolte de l'Islam
Le dernier bonheur^
Dans les brumes du soir vaporeux et féerique Chantaient un air de flûte et quelques violons. Malgré les grandes fleurs qui paraient les salons, Ce dernier bal d'automne était mélancolique.
Pourquoi sentîmes-nous les larmes nous venir Lorsqu'à travers ce bal nous passâmes ensemble ? Nous étions venus là bien des fois, — mais il semble Que tout soit plus charmant lorsque tout va finir.
Je ne sais quels remords se mêlaient aux tendresses Des mots que nous disions par ce dernier beau soir, Car nous allions quitter, pour ne les plus revoir. Ces beaux lieux, si remplis de nos belles jeunesses.
La nature, elle aussi, nous trompe et peut changer : C'est assez d'un chalet nouveau sur une plage Ou d'im arbre coupé dans un cher paysage, Pour qu'à nos souvenirs tout devienne étranger.
Nous nous perdions ainsi dans nos heures passées,
Et la fuite du monde effrayait notre cœur;
La flûte attendrissait encore la langueur
Qui nous venait du fond de nos tristes pensées.
Oh! ce soir, le dernier, le plus long, le plus doux. Ce soir où mes pensers auraient vécu des vôtres Pourquoi le perdions-nous à regretter les autres, Les anciens, — à jamais envolés loin de nous ? —
Les petites fleurs^.
Les petites fleurs du fossé.
Renoncules et marguerites i Ont des sourires du passé Et de vieux airs de choses dites.
Tous les chemins où j'ai goûté Mes heures tranquilles et douces,
* Extrait do Au bord de la mer (1873J. — Ot extrait et les suivants ont tH* ohoisis parmi les ])iècps pouvant être mises dans une chrestoraathie. L'auteara écrit de plus beaux vers que nous avons dû écarter, paroe qu'ils ne présentent pas un caractère scolaire.
' Extrait de La Vie inquiète (1875).
PAXjt fiOUÎlGÊt 361
Où j'ai souffert, où j'ai douté,
Avaient de ces fleurs dans leurs mousses.
Chacune est liée à mon cœur, La plus fraîche et la plus vulgaire, Comme le rire d'une sœur.
Comme le regard d'une mère.
Je les cueille par les chemins
Quand viennent les jours de septembre,
Et je les porte à pleines mains
Dans les coins obscurs de ma chambre.
Leur gerbe aux reflets attristés, Par de muettes harmonies, Me fait songer aux vieux étés, A toutes les choses finies.
Marguerites et boutons d'or, Je me dis qu'après tant d'années L'homme n'a pas appris encor A rfgeunir les fleurs fanées.
Nous guérissons du souvenir Sans jamais guérir de la vie.
Et les fleurs qui doivei^t finir Toujours tiennent l'âme asservie.
Séparation^
Plus tard, quand, exilé loin de vous, chère aimée. J'évoquerai les jours passés, pour vous revoir, Et que je frapperai la pierre inanimée Du souvenir pour en faire jaillir l'espoir,
Ce n'est pas dans un bal, tout en blanc et parée, Encor que vous m'ayez été bien bonne ainsi, Que vous m'apparaitrez; — car, dans chaque soirée. Vingt autres vous parlaient, et pour moi quel souci!
Je n'évoquerai pas non plus les causeries Parmi les marbres grecs et les tableaux anciens, Encor que ç'aient été des minutes chéries ; L'art é^it là. mêlant ses beaux rêves aux miens.
Non ! mais je reverrai les froides solitudes Du grand bois, au matin navrant de nos adieux,
A Extrait ^u poème Edel (1877).
r/'.'.'-^Tî^^»*^
â52 CHRËSTOlCAtHlS FRANÇAISE
Les feuillages tombés parmi les mousses rudes Et le ciel aussi plein de larmes que nos yeux.
Car l'horizon s'était voilé d'un blanc nuage ; Quelque chose de morne à la fois et de doux Enveloppait le lac, et tout le paysage D'arbres et d'eaux semblait s'être attristé pour nous.
Vous voulûtes aller sur ce lac sombre ; assise
A l'arrière du frêle et délicat bateau,
Vous émiettiez du pain sur votre robe grise
Pour les deux cygnes noir qu'ont voit errer sur l'eau.
Qu'il était lent, le bruit des rames !... L'eau tranquille, Profonde et froide ainsi qu'un sentiment passé, Dormait, et le bateau glissait le long de l'île, D'un rythme égal et sûr longuement balancé.
Et lorsque, descendus à terre, nous marchâmes Près des rares gazons qu'avait brûlés l'hiver, Un même ardent regret étreignit i^os deux âmes : La mort errait j éparse, autour de nous dans l'air ;
La mort du radieux été de l'autre année Dont les feuilles tachaient le sol dur, et la mort Du froid soleil, gris comme une feuille fanée, Et qui semblait devoir tomber au vent du nord;
Et plus que tout, la mort de ces rêves intimes Qui fleurissaient en nous comme des rosiers blancs. Oh! l'âpre émotion qu'alors nous ressentîmes*! Nos moindres mots étaient émus, brisés, troublants.
Je vous dis : « Je me he à vous, car je vous aime. Mais j'ai si peur !... » Et vous me dites: « Peur de quoi? « — Que sais-je ? De ne pas vous retrouver la même...» Lentement vos yeux bruns se tournèrent vers moi ;
Vous eûtes un étrange, un triste, un fier sourire . Je répétai : « L'absence et le temps me font peur. » Et vous eûtes un mot aux lèvres, sans le dire, Qui résonna pourtant jusqu'au fond de mon cœur.
Car vos yeux le disaient, ce mot, ces yeux timides. Qui cachaient à la fois et montraient leur secret; Votre front rougissant aussi, ce front sans rides, Que le mince réseau des veines azurait.
Vous n'avez pas les yeux d'une fille inconstante, Et moi j'ai trop pensé pour ^'être pas constant. Si pénible que soit la longueur de l'attente, Vous attendrez celui dont le cœur vous attend.
Adieux donc, et soyez heureuse ! Moi, qui reste. Et qui voudrais partir, — comme un aigle en prison Contemple éperdument l'immensité céleste, Je passerai mes jours à fixer l'horizon.
L'horizon, sombre ou clair, qui me cache où vous êtes, L'horizon que le rêve en vain veut traverser; Et, comme de tout temps ont fait tous les poètes, J'envierai les oiseaux que je verrai passer.
Paysage sentimentale
Le ciel d'hiver, si doux, si triste, si dormant, Où le soleil errait parmi des vapeurs blanches. Etait pareil au doux, au profond sentiment Qui nous rendait heureux mélancoliquement Par cette après-midi de rêves sous les branches...
Branches mortes qu'aucun souffle ne remuait. Branches noires avec quelque feuille fanée, — Ah ! que mon âme s'est à ton âme donnée Plus tendrement encdr dans ce grand bois muet. Et dans cette langueur de la mort de l'année !
La mort de tout, sinon de toi que j'aime tant, Et sinon du bonheur dont mon âme est comblée, Bonheur qui dort au fond de cette âme isolée. Mystérieux, paisible et frais comme l'étang Qui pâlissait au fond de la pâle vallée.
Soir d'été e
La brise du' soir en silence effleure Les feuillages blancs des hauts peupliers. Et mes souvenirs viennent par milliers.
Encore attendris par le jour et Theure.
Sur le ciel si pur, délicatement,
Le coteau planté d'arbres se dessine;
» Extrait des Aveux (1877-1882).
* Extrait des Aveux.
CHRIST. FR. POÈTSS 23
Tout n'est que clarté vaporeuse et fine, Et que solitude et qu'apaisement.
Et cette influence heureuse et calmante Endort dans mon cœur tout chagrin d'amour. Car tu me souris dans ce demi-jour, Comme aux temps anciens, de ta bouche aimante.
Je songe à ton cœur suave et discret Comme la lueur de cette soirée, A demi rosée, à demi dorée ; Et ton beau visage ému m'apparaît.
La lune se lève et V Angélus tinte.
Sa voix se disperse à travers les champs. Et les souvenirs se font plus touchants Dans leur volupté qui s'achève en plainte.
Nuit d'étés
O nuit, ô douce nuit d'été, qui viens à nous Parmi les foins coupés et sous la lune rose. Tu dis aux amoureux de se mettre à genoux, Et sur leur front brûlant un souffle frais se pose !
O nuit, ô douce nuit d'été, qui fait fleurir
Les fleurs dans les gazons et les fleurs sur les branches,
Tu dis aux tendres cœurs des femmes de s'ouvrir.
Et sous les blonds tilleuls errent des formes blanches !
0 nuit, ô douce nuit d'été, qui sur les mers Alanguis le sanglot des houles convulsées. Tu dis aux isolés de n'être pas amers, ' Et la paix de ton ciel descend dans leurs pensées.
0 nuit, ô douce nuit d'été, qui parles bas. Tes pieds se font légers et ta voix endormante. Pour que les pauvres morts ne se réveillent pas. Eux qui ne peuvent plus aimer, ô nuit aimante !
Hortuae ^
Je n'ai gardé de toi, ma Mère, douce morte,
— Oh ! si douce! — qu'un vieux portrait où l'on te voit
Accoudée, appuyant ta tempe sur ton doigt,
Comme pour comprimer une peine trop forte.
' Extrait des Aveu.t'.
* Extrait des Aveux. — Mo?'tuae veut dire en latin : A une morte.
AUGUSTE DORCHAIN 355
Quand tu songeais ainsi, Mère, je n'étais pas. Tu n'avais pas tiré mon être de ton être... Réponds ! devinais-tu qu'un fils devait te naître Que tu devais laisser orphelin ici-bas ?
Voyais -ta mon destin d'avance, et mon angoisse, Et ce cœur, né du tien, que tout maltraite et froisse. Et cette hérédité de tes plus noirs eimuis ?
Réponds ! figure aimée et si vite ravie.
Qui de tes sombres yeux, pareils aux miens, me suis :
Avais-tu déjà peur de me donner la vie ?
Œuvres en vers de Paul Bourget (Lemerre, éditeur, Paris) : Poésies, 2 vol. (1872- 1887). Pour ses œuvres en prose, voir le premier volume de cette Chrestomathie . . — Critiques à consulter : Jules Lemaître, Les Contemporains ; Gh. Gidel, Histoire de la littérature française.
AUGUSTE DORCHAm
yé à Cambrai en i857
Parmi les poètes qui rappellent le plus Sully Prudhomme par la délicatesse du sentiment et la profondeur de la pensée, Auguste Dorchain peut être, cité comme le meilleur. G'est une âme rare, d'une sensibilité délicate et pudique, qui unit la grâce féminine à la virilité du penseur. n y a des poètes dont le& œuvres donnent l'impression de fleurs éclatanes, rouges cactus ou triomphantes roses ; d'autres rappellent les délicates fleurettes des champs ; Auguste Dorchain, lui, fait songer au lis pur : ses poésies ont des blancheurs liliales. G'est un noble écrivain et un charmant artiste.
Les étoiles éteintes ^
A l'heure où sur la mer le soir silencieux
Efface les lointaines voiles, Où, lente, se déploie, en marche dans les cieux.
L'armée immense des étoiles.
Ne songes-tu jamais que ce clair firmament
Comme la mer a ses désastres ?
Que, vaisseaux envahis par Tombre, à tout moment
Naufragent et meurent des astres ?
Vois-tu, vers le zénith ^ cette étoile nageant Dans les flots de Téther sans borne?
* Extrait de La Jeunesse pensive .
* Le point où la verticale d'un lieu rencontre la sphèn- céleste ; le nadir est l'autre extrémité.
350 CIIRESTOMATHIK FRANÇAISE
L'astronome m'a dit que sa sphère d'argent N'était plus rien qu'un cercueil morne.
Jadis, dans un superbe épanouissement D'un troupeau de mondes suivie,
Féconde, elle enfantait majestueusement L'Amour, la Pensée et la Vie.
Tous ces bruits, un par un, se sont tus sous le ciel ;
L'espace autour d'elle est livide; Dans le funèbre ennui d'un silence étemel
Elle erre à jamais par le vide.
Pourtant, elle est si loin que depuis des mille ans
Qu'elle va, froide et solitaire.
Le suprême rayon échappé de ses flancs
N'a pas encor touché la terre.
Aussi, rien n'est changé pour nous : chaque matin
La clarté de l'aube l'emporte, Et chaque soir lui rend son éclat incertain...
Personne ne sait qu'elle est morte.
Le pilote anxieux la voit qui brille au loin,
Et là-bas, errant sur la grève, Des couples enlacés la prennent à témoin
De l'éternité de leur rêve!
C'est la dernière fois, et demain nos amants N'y lèveront plus leurs prunelles :
Elle aura disparu, — comme font les serments Qui parlent d'amours étemelles.
Lorsque la nuit qu'étoile ime poussière d'or Couvre la ville aux sombres rues,
Sur ce triste pavé songes -tu pas encore A d'autres clartés disparues !
Un enivrant parfum, comme d'un encensoir.
S'exhale des roses pâlies.
Et le mystérieux apaisement du soir
Te verse ses mélancolies.
Alors, épris d'un rêve impossible à saisir
En ton âme troublée et lasse.
Ne suis-tu pas d'un chaste et douloureux désir
Chaque jeune femme qui passe ?
AUGUSTE DORCHAIN 357
U semble que leurs yeux aient gardé les douceurs
Des illusions éphémères :
Souvent tu les dirais pures comme nos sœurs
Et tendres ainsi que nos mères...
Parmi celles, pourtant, qui ce soir ont passé
Et que tu crois encor vivantes.
Hélas ! combien déjà dont le cœur est glacé,
Dont les lèvres sont décevantes !
Ami qui comme moi, quand revient le printemps,
Rêves d'immuables tendresses Et portes en ton cœur inquiet de vingt ans
L'indicible soif des caresses,
Si tu ne veux toujours et vainement souifrir, Choisis vite une blanche épouse
Dont la fleur pour toi seul commence de s'ouvrir, De son vierge parfum jalouse.
Celle-là peut aimer, celle-là seulement
Peut être constante et fidèle ; Et, sans craindre l'oubli de son premier serment,
Tu vivras heureux auprès d'elle.
Mais n'abandonne pas à d'autres un seul jour.
Ton âme tendre de poète, O rêveur qui pourrais prendre pour de l'amour
Leur étreinte froide et muette !
Parfois, dans leurs regards clairs ou mystérieux Tu croiras voir luire une flamme...
Garde-toi ! Le reflet est encor dans les yeux. Mais le foyer n'est plus dans l'âme.
Oh ! bien fou qui prendrait pour éclairer ses pas
Ces lueurs trompeuses ou feintes !
Ne te retourne pas ! ne les regarde pas ! — Ce sont des étoiles éteintes.
Foi^
Enfin, malgré l'affront et le deuil des orages, Le cher navire auquel tu confias ton sort, Le cher et lent navire est entré dans le port, Et voici la mer calme et les riants parages !
1 Extrait de Vers la lumière (1894).
Quand le flot nous crachait Técume de ses rages, Quand nous sentions courir les frissons de la mort, Elle ne mentait pas, l'étoile qui, du nord, Exaltait nos espoirs et guidait nos courages.
Malheur à qui n*a pas, jouet du vent amer,
Une étoile en son cœur pour aller sur la mer !
La nôtre, ô mon amour ! brillait comme une aurore.
Parfois, pourtant, la nuit nous voila sa clarté, Mais, disparaissait-elle, on y croyait encore. Et nous aurions péri si nous avions douté.
Musique au bord de la mer\
Un soir, un soir d'été calme et propice au rêve. Nous nous étions ensemble assis près de la grève. Une ineffable paix tombait des cieux en nous, Et, nous tenant les mains, unissant nos genoux, Nous écoutions la plainte à peine saisissable Des vagues qui là-bas se mouraient sur le sable.
— Tout à coup, dans la nuit, un violon lointain Chanta. Ce chant vers nous flottait, comme incertain, Mais si mélancolique et si beau qu'à l'entendre
On s'étreignait plus fort, on se sentait plus tendre. On eût cru des baisers, des soupirs, des adieux... Et nos rêves suivaient l'archet mélodieux.
« Ah ! tristes, chantait-il, sont les roses fanées ! Tristes, les jours perdus et les nuits profanées. Les amours qu'un matin suffit à défleurir ! Tristes, la source impure et qu'on ne peut tarir ; La beauté que le temps inexorable emporte Et la virginité du cœur flétrie et morte !...
— Mais douces sont les fleurs et douces les amours Qui naissent dès l'aurore et qui durent toujours ! Doux les chastes baisers, charmants les jeunes couples Qui vont, les bras nerveux liant les tailles souples, Errer au mois d'avril sous les ombrages verts. Joyeux et l'un pour l'autre étant tout l'univers î Beaux sont les fiancés qui, d'une âme ravie. Marchent, pleins d'espérance, au-devant de la vie, Sachant, si le malheur leur barre le chemin,
Qu'ils passeront quand même en se donnant la main !
* Extrait de Vers la lumière.
AUGUSTE DORCHAIN 359
Beaux, les nobles amants qui, s^ns crainte ni doute,
Vers le même sommet ont pris la même route,
Dont le fier idéal n'est jamais abattu,
Qui sentent leur amour pareil à la vertu.
Et dont le cœur d'enfant peut se montrer sans voiles,
Profond comme la mer, pur comme les étoiles ! »
Ainsi le violon, sous le clair firmament. Auprès des flots, chantait harmonieusement. Puis s'assombrit le ciel et se tut la musique... Et nous pleurions d'avoir, en cet instant magique, Goûté, dans un accord grave et délicieux, L'infini de Tamour, de la mer et des cieux.
Certitude \
Va, si des insensés disent que l'amour passe, Que tout n'est qu'éphémère et fragile ici-bas. Que le cœur le plus fort avec le temps se lasse, O mon unique amour, ne les écoute pas ! Au fond de leurs pensers si tu pouvais descendre. Tu comprendrais pourquoi la fumée et la cendre Ont remplacé la flamme en ces cœurs si tôt las.
Aimaient-ils donc, hier ? — Le désir, le caprice. Moins encore.. . , aigourd'hui lassitude et rancœur. Voilà ce qu'en levant la lampe accusatrice Tu verrais s'écrouler dans l'ombre de leur cœur. Oh ! bien fous si, rêvant l'asile impérissable. De ces vains éléments, sur ces dunes de sable. Ils avaient cru bâtir la maison du 1)onheur !
Mais nous !... Te souvient-il comment nous établîmes.
En un rapide instant, notre accord éternel ?
Devant quels nobles dieux, sur quels autels sublimes,
En quels flots de lumière, à- quels accents de miel ?
Et comment la Pudeur, gardienne et complice.
Purifiant l'attente et sacrant le délice,
Dans un terrestre amour fit entrer tout un ciel ?
Souviens-toi I Souviens-toi !... Les jours et les années N'altèrent point l'or pur ni les clairs diamants ; Les radieuses fleurs ne seront point fanées. Qu'un cœur gonfle de sève à tous ses battements ;
* Extrait de Vers la lumière.
Et c'est pourquoi, devant les couples éphémères, Dans la lutte, ou la joie, ou les heures amères, Nous parlons d'avenir et d'immortels serments.
Viens, ma foi, mon orgueil, ma force, mon courage !
Penche-toi sur mon sein par ton souffle animé,
Regarde dans ces yeux où rit ta seule image.
Vois dans ce cœur tranquille et sur toi refermé.
Que nous importe, à nous, qu'on doute et qu'on blasphème !
Pour t'aimer à jamais il suffit que je t'aime ;
Et qui croit n'aimer plus n'a pas encore aimé !
Conseils au poète ^
Prends les livres, mais vois des hommes à côté. Ceux dont la vie, égale au chef-d'œuvre vanté. Est, à titre pareil, une œuvre de beauté.
Chéris les jeunes gens que rien encor ne lasse Et qui, loin des appels de la volupté basse, Ont gardé pour l'amour la pudeur et la grâce.
Et tes aînés en qui rayonnent, palpitants, , Malgré l'affront de l'âge et le malheur des temps. L'allégresse et l'ardeur de leurs premiers vingt ans.
Mais écarte, au contraire, écarte de ta voie La tristesse, où bientôt la volonté se noie, La stérile ironie et sa gaîté sans joie.
La vie est sérieuse et quelquefois meurtrit. Pleure alors, mais espère; et, lorsqu'elle sourit, Laisse la douce joie alléger ton esprit.
Mais ne viole point l'un ni l'autre domaine. Et garde que jamais un désir ne t'amène A jouir bassement de la misère humaine.
Car des tristes laideurs le jour où tu rirais.
En pensant éblouir, tu n'illuminerais
Que ta propre indigence et tes penchants secrets.
— Et ne tiens pas ce monde où sont, dans la souffrance, Le Bien avec le Mal en âpre concurrence. Pour un spectacle offert à ton indifférence.
' Extrait d'une longue pièce intitulée Préceptes dans le recueil Vers la lumière La philosophie morale de l'écrivain s'y trouve résumée très poétiquement.
AUGUSTE DORCHAIN 361
Regarde vivre, mais qu'il tombe de tes yeux
Un regard pitoyable et non point curieux ;
Et d'ailleurs, vis toi-même et cela vaudra mieux ;
Car tu pourrais unir, en lassant ton envie, Les Lettres, la Science et la Philosophie. Jamais rien de vivant ne sort que de la vie !
Mais il faut me comprendre et que vivre n'est rien : Telle vie amoindrit le cœur, je veux le tien Sans cesse dilaté, joyeux et fort, — vis bien.
Vis bien, pour bien aimer, car voici la merveille : C'est le son de ton cœur qui frappera Toreille : Toajours sera ton œuvre à ton amour pareille.
D'un souffle de théâtre en vain l'enflerais-tu, Rien n'en pourra sortir, si ton cœur n'a battu. Qu'un bruit sans efflcace en des mots sans vertu.
Or, il ne s'agit pas de soulever, une heure. Une acclamation qui décroisse et qui meure, Mais de laisser au monde un ferment qui demeure.
n te faut, quand le monde a besoin de secours, Ne tromper son attente avec de vains discours, Mais ramasser ta force et lui crier : « J'accours ! »
Car c'est là ta noblesse, et ta gloire assurée.
De servir par tes chants à la marche sacrée
De ce monde en travail qui se cherche et se crée.
C'est à toi, si tu veux, de l'avancer d'un jour, Sur ce chemin montant qui n'a point de retour, Vers la Beauté, la Foi, l'Harmonie et l'Amour.
C'est à toi d'igouter, l'entraînant vers la cime, A son vague penser ton verbe qui l'exprime, A son obscur désir ta volonté sublime.
Chante donc des chants purs devant les purs autels, Et les temps à venir les retrouveront tels, Roulant de cœurs en cœurs en échos immortels.
Et si pourtant la gloire, absente à leur baptême Laissait tomber sur eux l'obscurité suprême, Ne t'inquiète pas, — leur prix sera le même,
Puisque tu les auras, ces chants, ces cris, ces vers. Avec tes actions et tes pensers divers, Associés dans l'ombre aux fins de TUnivers.
Œuvres à lire de Dorchain (Lemerre éditeur, Paris) : La Jeunesse pensive 1881) ; Vers la lumière (1894). Théâtre ; Conte d'Avril (1885), délicieuse fantaisie poétique; Pour l'amour f drame en 4 actes (1901) ; L'art des vers (1906). — Critiques à consulter : Jules Lemaltre, Impressions de théâtre (1892); Georges Renard, Critique de combat (1897) ; Marcel Ballot, Le Figaro (20 novembre 1906) ; J. Ernest- Cliarles, Le Théâtre des Poètes (1910).