‹ Chrestomathie franc̜aise du XIXe siècleChapitre 81 sur 176 · VOIX CÉLESTES · texte numérisé non relu

VOIX CÉLESTES

Il cherche la brebis que les loups ont ravie

Et la rapporte en son manteau :

Le Berger du Seigneur devra donner sa vie

Pour trouver son troupeau.

VOIX TERRESTRES

C'est toi qui rajeunis la terre, Kt ton cœur est dépositaire

Du trésor ; Nous viendrons cliercher ton baptême.

Reste parmi nous puisqu'on t'aime,

Reste encor.

JÉSUS

Comme le ciel est loin ! Comme l'ombre est profonde !

— O terre ! ô race humaine ! ô déplorable monde

Qui cherches la lumière en marchant dans la nuit,

Cruel à qui te sert et doux à qui te nuit,

Qui voudrais adorer et ne sais que maudire!

0 Race dont l'amour s'acquiert par le martyre,

Qui charges tes bourreaux d'auréoler tes saints,

Monde d'incertitude et de dogmes malsains

Où l'homme doit mourir des lois qu'il fait pouf vivre,

Tu tends tes bras vers Dieu pour que Dieu te délivre.

Et lorsqu'il vient, Tami si longtemps attendu.

Tu dresses son gibet * pour croire à sa vertu !

Tu couronnes de sang les fronts qui soàt augustes.

Ta justice fleurit sur la tombe des justes

Et ton cœur ne comprend que le verbe des morts :

Leur cri n'arrive à toi qu'à travers ton remords.

Car ta colère est prompte et ta sagesse est lente.

O Terre, ô pauvre Terre inquiète et dolente.

Terre qui fais périr les bons au nom du bien,

Puisqu'il te faut encor du sang, voici le inien !

Jésus s'agenouille.

A deux genoux. Esprit tout puissant, je t'implore. J'ai marché vers ta source et j'ai tendu l'amphore ^ A ceux dont le cœur triste est altéré d'amour. Et voilà que j'entends venir le dernier jour. Si mon œuvre te plaît et si ma tâche est bonne. Laisse moi souffrir seul et veuille qu'on pardonne. Je n'ai point séparé le frère de la sœur : F^is que mon nom soit doux et dicte la douceur. Et défends que ce crime appelle d'autres crimes, 0 Seigneur, si ma mort demandait des victimes^ Efface d'ici-bas ma mémoire et ma loi.

Et que jamais le sang ne soit versé par moi!

Il revient vers ses disciples et les voit endormis.

Ils dorment! Tous! Déjà ! Comme la chair est faible! Leurs fronts penchent, ainsi que les grappes d'hièble ^

* Dans son sens primitif, gibet veut dire : potence où l'on attachait les cens condamnés à être pendus ; par extension, il sert à désigner le bois sur lequel on mettait en croix, dans rauti<{uité.

» Du latin amphora : vase de terre cuite où l'on mettait l'huile ou le vin; il est pris ici au figuré.

• Hièble ou yèble, du latin ebulum : espèce de sureau.

404 CHRBSTOMATHIE FRANÇAISE

Lorsque le vent d'orage a passé sur les bois. Ah ! qu'ils dorment encore une dernière fois, £t qu'ils dorment en paix à l'ombre de leur maître, Ceux dont le grand péché sera de me connaître; Qu'ils dorment, ils auront l'avenir pour prier, Et je veille sur ceux qui devaient me veiller.

— Graves et doux passants dont j'ai fait des prophètes, Demain, vous n'aurez plus d'asile pour vos têtes,

Vous traverserez seuls le désert des cités, Seuls dans l'exil du rêve, et seuls, et détestés, Frappant à tous les cœurs sans que rien vous réponde, Car le monde hait ceux qui ne sont pas du monde, n déteste les fronts pensifs et douloureux. Et sa fureur d'un jour s'appesantit sur eux...

Il étend son bras vers les disciples et les bénit.

Ceux que tu m'as livrés, Seigneur, je te les livre. Pour que leur peuple apprenne à lire dans ton livre, Fais qu'ils demeurent purs et qu'ils en souffrent peu. C'est là mon testament et c'est mon dernier vœu.

— Ah ! je voudrais dormir comme eux... Je les envie. Je ne dormirai plus jamais... L'immense vie,

Sans fin, sans fin l'immense et rayonnant exil!

Œavres à lire de Haraucourt (G. Charpentier, éditeur, Paris) : L'âme nue (1885) ; La Passion (189U;. Critiques à consulter : Francisque Sarcey, Feuilletons du Temps (tK90); Augustin Filon , Jievue bleue du 16 mai 1891.

Né à Paris en 1855.

Il débuta très jeune, comme son ami Richepin, par le matérialisme tapageur que les naturalistes avaient mis à la mode. Heureusement pour nous, il sortit bientôt de cette ornière boueuse. Son volume V Aurore, qui date de 1883, marque son orientation vers le spiritualisme. C'est après cela qu'il se plongea dans l'étude des religions et écrivit Les Symboles, sorte de Légende des siècles mystique, d'uii caractère très élevé. Quand se dessina le mouvement néo-chrétien, le poète fit jouer sur le délicieux Théâtre des Marionnettes d'exquis mystères religieux où la plus grande sincérité artistique s'allie à un merveilleux talent. Maurice Bouchor est sans contredit un des plus remarquables poètes de l'heure actuelle. Il rappelle Lamartine par l'harmonie, la fluidité, l'idéalisme élevé, la sentimentalité sereine, la profondeur de la pensée poétique. Son âme délicate, comme la fleur mystique de l'Inde, a eu un superbe épanouissement Mais il n'est pas de ceux qui s'enferment dans leur tour d'ivoire; il a récem-

ment écrit plusieurs volumes pour le peuple auauel il voudrait inculquer un noble id'^al. A cela ne s'est pas bornée son aclion: dans ces dernières années, il s'est fait Téduçateur des milieux ouvriers parisiens, qu*il a tenté d*arracher au matérialisme et à la vulgarité, en allant lui-même lire et commenter devant des auditoires populaires les chefs-d'œuvre littéraires propres à élever les âmes. Le bien qu'il a fait dans ce rôle d'apôtre laïque est considérable, car c'est un professeur de premier ordre.

Nature ^

Que la brise du ciel est légère et joyeuse !

Comme en silence au loin glissent les blanches voiles!

Que la voix de la mer, grave et religieuse,

Monte tranquillement vers les belles étoiles!

Oh ! quand la sombre nuit apparaît et déploie Ses ailes, lentement comme un oiseau sauvage, Moi, mon âme s'éveille, — et ma plus grande joie Est d'écouter rouler les galets sur là plage.

Tout est si beau, mes yeux s'emplissent d'un tel rêve! L'Océan monstrueux me donne le vertige; . La lune, que le flot fait danser et soulève,

Semble une fleur des eaux qui tourne sur sa tige.

Gonsolez-vous ^

Consolez- vous, consolez- vous, Mon peuple : j'ai senti se fondre ma colère. C'est en vous que je veux encore me complaire, Triste multitude à genoux.

Il faut ressusciter Sion', puisqu'elle est morte!

Le temps d'épreuve est accompli.

La grâce, le repos, l'oubli.

Voilà ce que le Dieu d'Israël vous apporte.

* Extrait des Poèmes de l'Amour et de la Mer (1876).

^ Extrait des Symboles (i888). Dans cet ouvrage remarquable, le poète a cherché à .aire revivre les principales religions antiques pour en dégager ce qu'elles ont de noble et de grand. C'est ce qu'ont fait les Parnassiens poar quelques-unes; mais Bouchor procè'ie autrement qu'eux et son lyrisme personnel transparaît dans ces pièces objectives en apparence. Celle qui suit est une belle, adaptation biblique. La scène se passe pendant la captivité de Babylone.

* Jérusalem était communémeat appelée la <t Fille de Sion », mais la colline de Sion, où se trouvait la cité de David et de Salomon, était distincte de la ville proprement dite de Jérusalem, située en face sur la colline de l'Ouest. (A. la page 66, note 1 de cette Chrestomathie, lire partie orientale, au lieu de méridionale.

Je brûle de compassion, Je sens presque en mon âme une douleur humaine Quand je tourne mes yeux vers le chemin qui mène

A la montagne de Sion.

C'est moi qui vous chassai d*une sainte patrie, Moi qui vous fis broyer du sable avec vos dents, Quand, ayant accompli ses actes impudents, Jérusalem devint ime autre Samarie ^

Voici longtemps que sous le ciel de l'étranger Mon Israël respire un air lourd qui l'oppresse. C'est le pain dé l'angoisse et l'eau de la détresse Qu'un peuple sans merci lui fait boire et manger.

Ah ! qu'ont-ils fait de toi, ma brebis égarée ? Toi que je nourrissais dans mes prés les plus gras, Toi que j'ai si souvent portée entre mes bras, Le terrible lion d'Assour* t'a dévorée !

Rien ne restait pour les oiseaux; Mais celui qui remplit la terre d'épouvante, Le lion de Babel, vint à l'aube suivante,

Et féroce, il rongea tes os.

Mais, ô Juda, tu vas revivre!

Tous, je vous ferai boire î^ux sources du salut. O race d'Abraham, du juste qui me plut,

Il est temps que je te délivre !

Je rendrai leur parure à tes vignes en deuil ; La terre, s'il le faut, enfantera ses ombres;

Et l'on verra, de ses décombres,

Surgir ma ville en un clin d'œil.

Oui, tu reparaîtras, Sion, la disparue !

Ce sera la joie et la paix.

Je guérirai, moi qui frappais; Je changerai l'épée en un soc de charrue.

Dans les prés de Saron ^ tes bœufs, comme jadis, Trouveront une ombreuse et fraîche reposée;

* Aujourd'hui Sébastîyé, ancienne capitale du royaume d'Israël, qui ne pratiquait pas le culte de Jahvé.

" L'Assyrie.

> La plaine de Saron, entre Jaffa et Césarée, célèbre par sa fertilité, est encore aujourd'hui très fertile; la vigne y prospère admirablement.

MACJBTGE BOUCHOR 407

Je serai pour toi la rosée Et tu fleuriras comme un lis.

O Seigneur! je le sais, notre malheur te touche;

Tu ne veux plus nous châtier.

Je le dis à ton peuple entier.

Tes paroles, tu les as mises dans ma bouche.

Tu nous replanteras, dis-tu, sous notre ciel

Ainsi qu'un rejeton vivace.

Tu ne voileras plus ta face , Et nous vivrons tournés vers le Saint d'Israël.

Après les jours de deuil, d'angoisse, d'âpres luttes,

Seigneur, que ton jour est serein !

Nous voici comme un pèlerin Qui vers Jérusalem s'avance au chant des flûtes.

Mais, ô roi de Jacob, nos crimes furent grands;

Us oppriment notre mémoire.

Nous est-il bien permis de croire Que dans ton grand amour, mon Dieu, tu nous reprends?

Les pécheurs de mon peuple ont gardé le silence;

Eh bien ! je parlerai pour eux.

Autrefois, dans les jours heureux, Disent-ils, nous aimions à fausser la balance.

Nous vivions pour la coupe et le sang du raisin;

Nous étions pleins jusqu'à la gorge.

Tels qu'un étalon nourri d'orge, Nous hennissions après la femme du voisin.

Il est juste, aujourd'hui, que l'Eternel nous broie,

Lui qui hait l'amour clandestin...

La veuve était notre butin; Chacun de nous faisait de Torphelia sa proie. -

Ne méritions-nous pas d'être abreuvés de pleurs

Et déchirés par le cilice?

Le juge même était complice; Le conseil des Anciens regorgeait de voleurs.

Tes prêtres nous donnaient le plus infâme exemple.

Comment retenais-tu ton bras?

Un repaire de scélérats, Voilà ce qu'ils faisaient, Seigneur, de ton saint temple.

Dans nos lâches tribus il n'était demeuré

Qu'un petit nombre de fidèles,

£t ces justes, au milieu d'elles, Formaient le pur Jacob et l'Israël sacré.

Ah! ce reste, perdu dans notre multitude, .

Etait vraiment ton serviteur!

Il nous reprenait sans hauteur; Il n'avait point de cris ; sa voix n'était point rude.

Il disait : « Le Seigneur est las de votre encens ;

Il ne tient pas aux sacrifices.

Purifiez-vous de vos vices ; Ne faites point fléchir le droit des innocents.

» Ouvrez votre maison à l'homme sans asile;

Soyez heureux de partager.

Ne maltraitez pas l'étranger Qui, rongé de chagrin, sur vos terres s'exile.

» La débauche, le sang et la fureur du vin

Donnent une bien courte gloire.

On a de la vaillance à boire; Mais quel brusque réveil quand ceci prendra fin!

» Un sombre châtiment plane sur votre tête

Comme l'ouragan sur les mers.

L'injustice a des fruits amers Et qui sème le vent récolte la tempête. »

C'est ainsi que parlait le serviteur de Dieu.

Et nous disions : « Quel trouble-fête !

Ne prophétise pas, prophète ; O voyant, ne vois pas : tu nous réjouis peu. »

La tempête aurait dû nous broyer d'un coup d'aile !

Par nous, peuple inique et railleur,

11 fut un homme de douleur.

Le serviteur de Dieu, le juste, le fidèle.

m^mÊmt-mmmmF'm^^

Nous bâtissions alors Sion avec du sang,

Jérusalem avec nos crimes.

Bien des fois, Seigneur, nous le prîmes Et les verges de fer labourèrent son flanc.

Ma s il ne poussait point de clameurs indignées Lorsque nous Taccablions de coups; Son visage ét^it triste et doux

Lorsque nous arrachions sa barbe par poignées.

Lui qui devait bientôt payer notre impudeur,

Pâtir pour notre violence,

Il ressemblait dans son silence A la brebis muette en face du tondeur.

Brusquement tu sifflas. Malheureux que nous sommes,

D'où viennent toutes ces rumeurs?

Ecoutez ! le fouet ! les clameurs !

Le tonnerre des chars, des bêtes et des hommes...

Fiers, sans délier leurs sandales ni s'asseoir,

Des peuples traversaient la terre,

Avec les bonds de la panthère.

Avec le hurlement des maigres loups du soir.

Dans la ville sacrée, après l'horreur d'un siège,

Le flot terrible déborda.

Seigneur! la fille de Juda Vit son voile arraché par un roi sacrilège.

Ta pieuse maison, que la myrrhe et le nard *

Embaumaient dans un temps prospère, Pour l'onagre * fut un repaire,

Ton saint temple abrita les petits du renard!

Nous, misérable essaim, nous quittâmes la ruche.

Ce fut l'exil '. Un autre ciel,

Loin de Juda, loin d'Israël, Nous entendit longtemps gémir comme l'autruche.

Mais lui, ton serviteur, n'élevait point la voix; Pour nous le juste fut sans blâme.

' Myrrhe, gomme- résine aromatique ; nard, huile parfumée extraite de la racine d'une plante aromatique.

* L'âne sauvage (latin onager ; grec 5v«y?oO'

* La captivité de Babylone.

410 CHBESTOMATHIE FRANÇAISE

Il ne souffrit qu'au fond de Tàme.

Nos péchés, sans rien dire, il en porta le poids.

A l'heure du sommeil, sous les tristes saulaies, Humble, il fléchissait les genoux.

Sa détresse parla pour nous

Et nous fûmes guéris par le sang de ses plaies;

Car tu reviens à nous, Etemel, mais non plus

Enveloppé dans ta colère ;

C'est bien ton jour qui nous éclaire Et nous sommes toujours la race des élus !

Pourtant, tu nous fais peur à force de clémence;

Et nous sentons nos cœurs troublés

Comme dans ces matins voilés, Lorsque la nuit s'achève et que le jour commence.

Seigneur, Seigneur, que nous languissions dans ce lieu, ^ Mais qu'Israël s'y purifie !

Fais qu'il te consacre sa vie; Fais que nous soyons tous le serviteur de Dieu !...

Oui, répond l'Etemel, c'est bien : courbe la tête, ' O Jacob 1 tu seras mon peuple ià tout jamais. Garde -toi d'oublier ce que tu me promets Par la bouche de mon prophète.

Moi, ton Seigneur, je me souviens !

J'aime, n'en doute pas, une âme droite et sainte. Les maux que l'innocent avait soufferts sans plainte

M'apitoyèrent sur les tiens.

Mais j'aime aussi ta multitude !

Ah! tu ne sais donc pas? tu ne comprends donc pas? Souviens-toi du désert, lorsque tu t'échappas

De la terre de servitude !

Rien ne doit ébranler ta foi. ,

Ton Dieu, lorsqu'il le faut, t'ouvre un chemin sublime. Quand tu serais couvert par les eaux de l'abîme,

Je serais encore avec toi !

Mais je te veux, et sans partage.

Jamais je ne te céderai, Toi, mon bien séculaire et mon champ consacré. Toi, mon immortel héritage

MAURICE BOUCHOR 4ll

0 pécheurs, si vos pieds vous portaient vers le mal,

La faute en est aux dieux infâmes

Qui dans les plus paisibles âmes Déchaînent toutes les fureurs de TanimaL

Vous m'offriez avec une feinte allégresse Des torrents de parfums et des fleuves de graisse; Mais ne montiez-vous pas ensuite sur les toits Pour mieux vous prosterner en face des étoiles, Pour prier, le visage enveloppé de voiles. Un simple ouvrage de mes doigts ?

M'ayant bien supplié de les rendre fécondes. Vos femmes pétrissaient la pâte avec le miel Pour offrir des gâteaux à la Reine du ciel : Fuis elles s'enfonçaient dai»s ses cryptes profondes.

Ne condamniez- vous pas vos premiers-nés au feu? Je n'aurais pas eu, moi, cette pensée horrible! Mais vous vous étiez fait une idole terrible ; Vous frissonniez devant un cadavre de dieu.

Ecoutez bien ! Avant que, par les solitudes, Je vous ramène en paix à vos chères cités. Je veux vous faire horreur de ces iniquités. Vous soulever le cœur devant ces turpitudes.

Après, las de vous réprouver.

J'épancherai sur vous ma pitié la plus tendre. Mon oreille n'est pas trop dure pour entendre,

Ma main trop courte pour sauver !

Berceuse de la Vierge ^

Jésus, mon amour, dors bien, je t'en prie, Ne fais pas pleurer ta mère chérie; Dors entre mes bras jusqu'au jour naissant. Dors, pauvre innocent.

Bien que nous n'ayons, en ce froid décembre. Ni de beau feu clair égayant la chambre. Ni linge embaumé, ni moelleux berceau.

Dors comme un oiseau.

» Extrait de Noël ou Le Mystère de la Nativité^ une des plus touchantes œuvres néo-chrétieunes, un vrai chef-d'œuvre de grâce et de douceur.

412 GHRESTOMATHIE FRANÇAISE

Jésus, mon mignon, les charmantes choses ! De beaux fruits, des fleurs fraîchement écloses, Des oiseaux du ciel, un doux agnelet Plus blanc que le lait.

Dors, petit oiseau du bon Dieu, sommeille, , Sommeille longtemps, ma rose vermeille.

Vers tes bons amis, demain, tu tendras En riant tes bras.

Jésus, mon Jésus, pauvre agneau si tendre. Ah ! les mots cruels que je viens d'entendre ! J'ai le cœur percé d'un glaive de feu. Mon Jésus, mon Dieu !

Si tu dois mourir pour sauver la terre. Que cela du moins te soit un mystère.

Sans même rêver que tu souffriras, Dors entre mes bras.

Le jugement de Zeus^

Cinquième tableau,

ZEUS, LA JUSTICE, LA PITIÉ, DÈMÈTER, PERSÉPHONE, TELLIS, MYRTO, le chœur

La scène se passe dans une forêt de l'Ëpiré qu'éclaire le soleil levant.

Le dieu des enfers, Hadès (Pluton), a enlevé Perséphone (Proserpine), fille de Dëmèter (Gérés), et l'a entraînée dans le sombre royaume. D'abord, il veut brutalement la contraindre à l'épouser, mais la fière résistance de la vierge le touche ; sous l'empire de l'amour et de la douleur^ son âme se transfigure. Il a honte de ses violences et devient profondément respectueux. Pour obtenir la main de Perséphone, il consent à laisser partir des Enfers les âmes des justes et des repentants, qui s'en iront vers les Iles Fortunées de l'Occident, jouir de la joie immortelle. Perséphone, poussée par son frère Jacchos, se laisse toucher, espérant sauver les hommes; quand Dèmèter, désolée, vient la redemander à Hadès, elle est prête à céder On décide de soumettre la question de son mariage au jugement de Zeus (Ju> piter), la plus haute divinité. Celui-ci va rendre la sentence de suprême amour qui consolera la mère affligée en faisant le bonheur des hommes.

ZEUS, debout entre la Justice et la Pitié.

Dèmèter aux pieds d'or, salut, ô Vénérée ! Reconnais-tu, déesse, en cette ombre sacrée. Les chênes qu'après tant de siècles tu revois ? Dans cette âpre forêt, dont la confuse voix

* Extrait des Mystères d'Eleusis (1894), pièce philosophique dans laqueUe l'auteur a repris le vieux mythe grec de Hadès (Pluton) et de Perséphone (Proserpine) pour en faire le symbole de l'immortalité. Ce qu'il y a de plus élevé dans la croyance païenne se trouve exprimé ici magnifiquement par un lyrique moderne. C'est la mythologie hellénique vue à travers l'âme d'un néo-chrétien profond et délicat.

MAimiCE BOUCHOR 41â

Murmure ma pensée à l'oreille du sage

Qiiî, non sans lutte, a pu se frayer un passage,

Tu me livras la fleur de ton âme, et longtemps

Se mêlèrent ici nos souffles haletants.

Comme le vaste ciel enveloppe la terre,

J'étreignis ta beauté dans la paix du mystère ;

Et, pareille au printemps, fleur divine des fleurs.

Une vierge naquit de tes saintes douleurs.

Or mon cœur paternel l'aime autant que tu l'aimes

J'ose te le jurer par le Styx * aux flots blêmes !

DÈMÈTER

Alors, que faisais-tu de l'éclair flamboyant?...

ZEUS

L'amour peut être aveugle, ô mère, ou clairvoyant.

DÈMÈTER

Parole au son lugubre...

ZEUS

A ma droite, est assise Une vierge ' qui n'eut jamais l'âme indécise. Un casque rayonnant couvre ses beaux cheveux. Pour contraindre le crime à de cruels aveux. Il suffit que ses yeux l'observent en silence ; Rien ne saurait fausser son intègre balance; Et dans sa main, terrible à ceux qu'elle maudit. L'auguste nudité du glaive resplendit.

Elle garde les lois, à tout jamais fixées. Dont la trouble origine égare nos pensées, Car elles ne sont point d'hier ni d'aujourd'hui. Mais que le plus obscur des hommes porte en lui. Je la contemple, ému, dans la nuit solitaire. Rien n'est si radieux que cette vierge austère, L'étoile du matin ni l'étoile du soir... Toujours, à mon côté, puisse-t-elle s'asseoir!

LE CHŒUR

Que ta louange retentisse.

Vierge qui près de Zeus, muette, viens t'asseoir ! L'étoile du matin et l'étoile du soir

Sont moins belles que la Justice.

* L'un des fleuves des Enfers, auquel présidait une nymphe de ce nom, que Zeus estimait par-dessus les autres.

* Astrée, fille de Thémis et déesse de la justice.

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DÈMETER *

J*attends son témoignage.

ZEUS

O reine, celle-ci, Qui te regarde avec le plus tendre souci, Nuit et jour à tarir des larmes occupée, Voudrait que la Justice eût brisé son épée. C'est une vierge au cœur saintement maternel, Qui, pour plaindre et bénir même le cnminel, Tient à garder toujours sa pieuse ignorance De toute chose au monde, excepté la souffrance. Elle est le pur amour, l'oubli profond de soi. Les hommes, Dèmèter, pourraient vivre sans loi. S'ils pratiquaient enfin les choses qu'elle enseigne Par les pleurs de ses yeux et par son cœur qui saigne. Mais un peuple vivant dans la stricte équité. Sans la vierge divine assise à mon côté, Respirerait un air mortel de sécheresse. C'est pourquoi mon regard attendri la caresse.

LE CHŒUR

L'homme, innocent ou châtié.

Veut qu'à ses maqx cruels une âme compatisse. Sois bénie à l'égal de la pure Justice,

Vierge au grand cœur, sainte Pitié !

DÈMÈTER

Qui donc, si ce n'est moi dans mes âpres tortures, A droit à la pitié?

ZEUS

Toutes les créatures.

L'angoisse étreint le monde ; et malheur à celui Pour qui la Vérité splendide n'a point lui ! Pas un être, brisant d'une main téméraire L'étroit lien d'amour qui l'attache à son frère, N'a le droit de penser : « Mon bonheur est à moi ». Toujours le sacrifice est l'inflexible loi. Le fruit que tu portas dans une heure féconde, Sois prête à le donner pour le salut du monde.

* Nous avons conservé l'orthographe de Maurice Bouchor ; généralement on écrit Démêler f avec deux accents aigus.

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