‹ Chrestomathie franc̜aise du XIXe siècleChapitre 82 sur 176 · DEMETER · texte numérisé non relu

DEMETER

D'avance^ je me suis soumise; maïs pourtant, Zeus, ne me brise pas...

ZEUS

Un soleil éclatant S'est levé sur la mer où la vague s'embrase; Les hommes que le poids des ténèbres écrase, Délivrés de la nuit, le regardent monter ; . On entend l'Espérance immortelle chanter. Quelque chose est vaincu de la matière hostile. J'ai dompté ma fureur, désormais inutile , Penché sur les Titans, moi, j'ai rompu leurs fers, Pour qu'un souffle de grâce embaume l'univers ; Et vous n'entendrez plus les cris de Prométhée ', Car Héraclès ^, riant dans sa force indomptée, A percé de ses traits, funestes aux bourreaux, L'horrible chien ailé qui mangeait ce héros !

DÈMÈTER

Je défaille; mais parle, et grandis mon courage.

ZEUS

Toi seule, ô Pèmèter, parferas mon ouvrage !

Ainsi que j'ai dompté ma cruelle fureur.

Toi, reine aux tendres yeux, toi, dont la seule erreur

Fut de chérir avec une âpre jalousie

Celle que, dès longtemps, Hadès avait choisie.

Ah ! renonce à l'aimer pour toi seule, et consens.

Non point farouche, avec des gestes frémissants,

Mais le cœur élargi par un tel sacrifice,

A ce que la Pitié veut comme la Justice !

DÈMÈTER

Je ne murmure pas. Prononce ton arrêt.

ZEUS

Encore une parole, et' ton cœur sera prêt.

Celle qui donne à tous des ordres sans répliques,

La suave Aphrodite ' aux doux regai-ds obliques.

* Voir page 106.

« Voir page 106.

• Voir page 106.

416 chrestohâthib française

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Désireuse, elle aussi, de servir mon dessein, I Devant le fier Hadès a fait battre le sein

i De la vierge...

DÈMÈTËR

C'est vrai.

ZEUS ,

Qu'elle soit donc heureuse !

Hadès n'est plus un maître à l'âme ténébreuse. Ta fiUe l'a soumis ; un léger frein d'acier Ne réprimet-il pas la fougue du coursier? J'envierai, dans le ciel, leur sereine existence.

DEMÈTER

J'accepte. Je bénis. Prononce la sentence.

ZEUS

Je t'accorde deux mois ; prodigue à ton enfant Tes maternels baisers dans cet asile. Avant Que l'automne ait doré le feuillage du chêne, Ayant baigné son corps à la source prochaine, Tu la reconduiras, dans les pleurs de l'adieu, Déesse, jusqu'au seuil du redoutable lieu. Sans fleurs, à ton retour, nue et morne, la terre Imitera le deuil de ton cœur solitaire.

LE CHŒUR

La voix de Zeus ne tremble pas, Mais une larme brille au bord de ses paupières. J'entends gémir les eaux, les arbres et les pierres.

Dèmèter sanglote tout bas.

ZEUS

Le sombre hiver, après l'automne rougissante, Viendra se lamenter en rêvant à l'absente, Qui ne semblera plus qu'un songe évanoui. Six mois * se passeront dans ce mortel ennui. Mais lorsque, tout à coup, pénétrés de lumière. Les arbres sentiront la sève printanière Palpiter dans leurs troncs robustes ; quand les fleurs Ouvriront leurs beaux yeux, baignés de larges pleurs,

* On sait (jue le mythe de Proserpine symbolisait chez les Grecs le retour périodique des saisons; quand Gérés (Dèmèter) renvoyait sa fille, c'était le sombre hiver, quand elle la reprenait, c'était le temps du renouveau et des fleurs. C'est à Eleusis, près d'Athènes, que se célébraient pendant quatorze jours les mystères ou grandes jSleusinies^ pendant lesquels on représentait, croit-on, le grand drame mystique de la Passion de Dèmèter. Les initiés étaient seuls admis et juraient de n'eu rieu révéler.

MAUBIGlS BOtTCHOR 417

Alors, ô Dèmèter, qu'un poids cruel oppresse,

Puisse ton cœur ne point éclater d'allégresse !

Car elle sortira du noir palais d'airain, ]

Ivre de respirer l'air libre, l'air serein ; i

Elle en sortira, pâle et rayonnante, celle ]

Pour qui le flot sacré de tes larmes ruisselle ! i

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