DEMETER
Qu'ai-je entendu, roi Zeus? Qu'as-tu dit? .,
ZEUS
Tu pourras Durant six mois entiers l'enlacer de tes bras ; Puis, ne te laissant plus qu'une peine légère. Elle ira vers l'époux à qui sa vue est cbère. Que chaque année, au temps où le ciel s'assombrit. Elle s'en aille comme un songe de l'esprit, Emportant la beauté de la terre et sa joie. Mais pour nous revenir quand la sève rougeoie; Et tous les ans, joyeux d'accomplir mon dessein. Avec elle quittant l'abîme, un fier essaim D'âmes justes fuira vers d'autres destinées Par l'éclatant chemin des Iles fortunées ! •
DESfÈTER
0 suprême clémence ! O Zeus, maître béni !
ZEUS
Bénis la loi du monde.
DEMÈTER
Un malheur infini M'enveloppait, roi Zeus, et tu m'as délivrée. Pardon, je pleure trop ; pardon, tête sacrée !
LE CHŒUR
0 lumière ! ô joie ! ô printemps !
Le souffle exquis des fleurs embaume l'air céleste ; Perséphone aux yeux bleus revient du lieu funeste
Dans la grâce de ses vingt ans.
ZEUS
Ames justes, bientôt, libres et vagabondes, Par la route de Zeus vous fuirez sur les ondes. N'oubliez point les dieux : encensez leurs autels. Les rois olympiens, comparés aux mortels,
CHRB8T. FK. POÈTES 27
418 GHBESTOMATHIE FRANÇAISE
Sont comme \m frère aîné près de son jemie frère;
Notre cœur a besoin de votre humble prière,
Ainsi que^ pour gravir un périlleux chemin,
11 vous faut le secours puissant de notre main.
Travaillez à notre œuvre, 6 purs enfants des hommes!
Certes, pour nous aussi, tout divins que nous sommes,
Rien ne peut s'accomplir sans lutte et sans douleur ^
Quel patient effort pour que s'ouvre une fleur !
La route qui conduit vers le mal est unie :
Mais si l'homme, écoutant son intime génie^
A'préféré le dur sentier de la vertu,
Que son cœur soit robuste et son vouloir têtu ;
Qu'il ne souhaite point la douceur d'une halte ;
Qu'un immortel désir le soulève et l'exalte.
Car le faîte qui brille entre les purs sommets,
Toujours il s'en rapproche et ne l'atteint jamais !
Nul ne reposera dans la paix étemelle.
Vous que l'enthousiasme emporte sur son aile,
11 vous Êiudra livrer de splendides combats
Contre tout ce qui rampe et menace d'en bas;
Sans cesse vous garder de pièges invisibles ;
Vous détourner souvent des horizons^paîsibles,
Et, le cœur anxieux, prêter l'oreille au bruit
Des êtres qui, là-bas, s'étreignent dans la nuit;
Partager les douleurs d'une race innombrable ;
Raffermir le vaillant, sauver le misérable.
Rendre la force au cœur que l'épreuve a dompté,
Par le rayonnement d'une ardente bonté !
La sagesse des dieux vous confie à vous-mêmes ;
C'est un dépôt sacré ; dans les périls suprêmes.
Gardez-le saintement comme il sort de nos mains;
Restez pleins de pudeur, nobles, toujours humains.
L'âme que je verrais, lentement obscurcie,
Glisser vers une lâche et honteuse inertie.
Celle qui, dans l'orgueil de sa force, voudrait
Asservir la cité, celle que le regret
D'une brutale étreinte et de la chair meurtrie
Poursuivrait âprement dans sa pure patrie.
Cette âme, par le poids de son crime, bientôt
* Gomme les grands philosophes de l'antiquité , Maurice Boucher admet ici le perfectionnement et, en quelque sorte, le devenir moral des dieux olympiens. — On remarquera la sublimité des vers qui suivent.
HENBI DE BORNIER ' 419
Cesserait de planer et tomberait de haut,
Prisonnière d'un corps soumis à la naissance,
Faible, et se débattant, seule, en son impuissance,
Durement châtiée, en proie aux longs remords.
Pour descendre à la lin dans l'ombre où sont les morts.
Mais si vous triomphez de l'aveugle matière,
Si, préservant du mal votre âme tout entière,
Vous savez enrichir le dépôt précieux.
Je vous attirerai d'un souffle jusqu'aux cieux;
Et je vous mêlerai, dans les hauteurs sublimes,
A ceux qui, sans terreur, contemplant les abîmes
Du lumineux espace et du temps dévoilé.
Boivent le pur nectar sur l'Olympe étoile !
LE CHŒUR
Que ton indomptable génie Nous emporte, roi Zeus, vers l'avenir divin! Que dans le large espace et les siècles sans fin
La loi du monde soit bénie !
Œuvres à lire de Maurice Bouchor (G. Charpentier, Fischbacher, Kolb, Lecène- Oudin, éditeurs, Paris) : L'Aurore (1883); Les Symboles (18«8-1895). — Théâtre : Tobie (J889); Noél (1890); La Légende de Ste-CécUe (1892); La dévotion à Saint- André (1893); Les Mystères d'Elettsis (1894); Chants populaires de l'ancienne France ; La Chanson de Roland (1898) ; Vers la pensée et vers l'action (1900) ; Poèmes et récits (1900); Mystères païens^ édition revue E. Flammurion (191^); // faut mourir {drame en vers)^ À. Colin (1908) ; Nouveaux contes populaires 1912. — Critiques à consulter : Jules Lemaître, Impressions de théâtre (1892, 1898, 1896) ; Francisque Sarcey, Feuilletons du Temps (1891-1895) ; Gaston Deschamps, La vie et les livres, â* série (1895) ; Henry Bérenger, Semaine littéraire^ 30 mars 1901 ; G. Lanson, Histoire de la littérature française (édition 1912).