JOSEPH DE MAISTRE
/// souveraineté, il y a des familles usées au pied de la lettre ? La même chose peut arriver dans une famille royale : il y a même une raison physique de celte décadence, raison sur laquelle on s'obstine à fermer les yeux, et qu'il serait cependant très bon de connaître puisqu'on peut la prévenir, mais ce sujet me mènerait trop loin.
La maison de Bourbon est-elle arrivée au point de répéter la chute inévitable des Carlovingiens ? Les partisans du nouvel homme le disent en France ; mais j'ai de très bonnes raisons de croire le contraire, et je me complais à le penser ; car c'est la maison à laquelle je suis le plus attaché après celle à laquelle je dois tout. Il y a cependant quelque chose à prendre dans toutes ces déclamations de Paris. Les Bourbons français ne sout certainement inférieurs à aucune race régnante ; ils ont de plus cette espèce de considération qui naît de la grandeur antique, et, enfin, l'utile instruction que donne nécessairement le malheur ; mais,' quoique je les croie très capables de jouir de la royauté, je ne les crois nullement capables de la rétablir. Il n'y a certainement qu'un usurpateur de génie qui ait la main assez ferme et même assez dure pour exécuter cet ouvrage. Ses crimes même y servent infiniment : il y a deux choses qu'une puissance légitime ne peut exécuter. Qu'aurait fait le roi au milieu de tous ces décombres? Soit qu'il eût voulu transiger avec les préjugés ou les fouler aux pieds, ces préjugés l'auraient de nouveau et irrévocablement détrôné. Laissez faire Napoléon. Laissez-le frapper les Français avec sa verge de fer ; laissez-le emprisonner, fusiller, déporter tout ce qui lui fait ombrage; laissez-le faire une Majesté et des Altesses impériales, des maréchaux, des sénateurs héréditaires, et bientôt, ne doutez pas, des chevaliers de l'ordre ; laissez-le graver des fleurs de lys sur son écusson vide, etc., etc. Alors, madame, comment voulez-vous que le peuple, tout sot qu'il est, n'ait pas l'esprit de se dire : « il est donc vrai qu'une grande nation ne peut être gouvernée en république ! Il est donc vrai qu'il faut nécessairement tomber sous un sceptre quelconque et obéir à celui-ci ou à celui-là ! Il est donc vrai que l'égalité est une chimère î » Des idées aussi simples se présenteront à tous les esprits; mais je vous le répète, jamais le roi n'aurait pu le faire entrer dans les têtes ; il n'y aurait eu qu'un cri : Le voilà qui revient avec ses ducs, ses cordons, etc ? Quelle nécessité de rétablir des distinctions odieuses ? etc.
Aujourd'hui les Français voient ce qu'il en est, et il ne faut pas autant d'esprit qu'ils en ont pour être parfaitement converti. L'espril de l'armée surtout ne peut être mis en question que par des hommes qui n'ont nulle connaissance. — Je reprends donc mon terrible di-
lenime : Ou la maison 'de Bourbon est usée et condamnée par un de ces jugements de la Providence dont il est impossible de rendre raison et, dans ce cas, il est bon qu'une nouvelle race commence une succession légitime, celle-ci ou celle-là, n'importe à l'univers ; ou cette famille auguste doit reprendre sa place, et rien ne peut lui être plus utile que l'accession passagère qui hâtera sa propre chute et rétablira toutes les bases de la monarchie sans qu'il en coûte la moindre défaveur au prince légitime. Je ne sais pas ce qui arrivera, mais je sais bien que ceux qui disent : C'est fini ! n'y entendent rien. Au contraire, le couronnement de Bonaparte augmente la chance en faveur du roi. Ce prince a malheureusement de très grands préjugés contre lui. 11 y a longtemps que je les ai combattus, suivant mes forces, d'une manière qui m'a valu de sa part une très honorable approbation que je n'attendais nullement ; mais passons. Je dis que chaque mouvement de haine envers l'usurpateur se tourne en amour pour le prétendant. C'est ainsi, e l'espère, que se formera l'opinion dont le roi légitime a besoin.
Sophiopolis.
Une dame excessivement marquante dans ce pays est la comtesse Potocka, qui a quatre-vingt mille paysans et deux-cent mille sequins de revenu : elle avoue trente-neuf ans comme un assassin convient d'une rixe; cependant elle est encore très séduisante ; la tête du comte de Saint-Julien, ministre d'Autriche, n'a pas tenu contre cette sirène : elle part (j'entends la tête), quoiqu'elle ne soit guère plus jeune que la mienne. Je suis fort bien dans cette cour, et j'y parle assez haut. La comtesse veut faire bâtir une ville en Crimée, sur un terrain charmant qui lui appartient. Le duc de Richelieu1 est grand promoteur do cette entreprise. Le programme est imprimé, et la mode est de s'inscrire pour bâtir à Sophiopolis (la comtesse s'appelle Sophie).
L'autre jour elle me demanda à table, devant beaucoup de monde, si je ne voulais pas aussi une maison à Sophiopolis ? Je lui répondis : — Oui, madame, mais je veux qu'elle soit sur quatre roues comme celles de certaines nations nomades. — Et pourquoi donc? — Comment pourquoi ? la chose saute aux yeux : si je vais à Sophiopolis c'est pour vos beaux yeux, c'est parce que vous êtes charmante ; mais vous n'aurez pas demeuré là huit jours, que vous en partirez pour aller vous faire adorer ailleurs ; et ceux qui auront bâti à chaux et à sable
1 L'un dos émigrés français en Russie, gouverneur d'Odessa.
seront dopes, au lieu que moi, je vous suivrai sut' mes quatre roues. — Elle riait à gorge déplovée. Knsuite nu demanda si les habitants s'appelleraient Sophie»* OU Snphèens : moi. je dis ; Sophistes. — Nouveaux éclats de rire.
Ia' comte île Saint-Julien et le prince lia^arine oui imaginé un anneau i]iie loul associé devra porter en signe d'association : ht liague doit porter extérieurement une devise grecque, parce que la ville est grecque et la dame j/recque (elle est née à Conslunlinople). el une devise française dans l'intérieur. Le émule de Sainl-Julien esl venu chez moi pour ces deux devisas ; je lui ai donné pour la première : Sfflwjih is in,' mm h'oinoa ; mol à mot : Association îles Sophintixè* : mais comme Sophie, en grec, signifie xwiesxt', Srxtjpltisntentis. au passif, •if;uilie éguleineul : pénétré jkm lu xiii/euxe. instruit par la sagesse, ou possédé pur Sophie, comme qui dirait Eusophié, dans le sens d'ensorcellemenl. Ce douhle sens m'a paru piquant. Quanl à la devise inlélieuri', qui doit luui'her la chair, j'ai donné : finit! sa cité tout arnr nolik est esclave. Le comte de Saint-Julien a élé fort content, el. pendant que je l'écris. îles arlisles anglais gravent ces anneaux. Pendant que la terre treiuhle sous nos pieds et que la l'uudre (.'ronde sur la léte. vnilà ce que l'on fait ici '.
Paul-Louis COURÎEB
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