‹ Chrestomathie française du XIXe siècle (prosateurs)Chapitre 11 sur 40 · XI · texte numérisé non relu

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X.IJIC siècle. (Test à la fois un narrateur exquis, d'un»» finesse, d'une clarté, d'une, simplicité pleine de charmes, et un pamphlétaire merveilleux d'esprit et de verve. (> dernier classique manque, lui aussi, d'imagination et de sensibilité, mais il possède toutes les autres qualités des grands écrivains antérieurs au romantisme.

Un jugement sur Napoléon *.

Nous vouons de faire un empereur, et pour ma part je n'y ai pas nui. Voici l'histoire. Ce matin. d'Anthouard nous assemble, et nous dit de quoi il s'agissait, mais bonnement, sans préambule ni péroraison. « Un empereur ou la république, lequel est le plus de votre goût ? » comme on dit : « Kôti ou bouilli, potage ou soupe, que voulez-vous?» Sa harangue finie, nous voilà tous à nous regarder, assis en rond. « Messieurs, qu'opinez- vous ?;> Pas le mot. Personne n'ouvre la bouche. Cela dura uu quart d'heure ou plus, et devenait embarrassant pour d'Anthouard et pour tout le monde, quand Maire, un jeune homme, un lieutenant que lu as pu voir, se lève et dit : « S'il veut être empereur, qu'il le soit ; mais, pour eu dire mou avis, je ne le trouve pas bon du tout. — Expliquez-vous, dit le colonel ; voulez-vous, ne voulez-vous pas ? — Je ne le veux pas, répoud Maire. — A la bonne heure. » Nouveau silence. On recommence à s'observer les uns les autres comme des gens qui se voient pour la première fois. Nous y serions encore si je n'eusse pris la parole : ((Messieurs, dis-je. il me semble, sauf correction, que ceci ne nous regarde pas. La nation veut un empereur, est-ce à nous d'en délibérer? » Ce raisonnement parut si forl, si lumineux, si ad rem... que veux-tu, j'entraînai l'assemblée. Jamais orateur n'eut un succès si complet. On se lève, ou signe, on s'en va jouer au billard. Maire me disait : « Ma foi. commandant, vous parjez comme Cicéron ; mais pourquoi voulez-vous donc lant qu'il soit empereur, je vous prie? — Pour en finir et faire notre partie de billard. Fallait-il rester là tout le jour ? Pourquoi, vous, ne le voulez-vous pas? — Je ne sais, me dit-il, mais je le croyais fait pour quelque chose de mieux. » Voilà le propos du lieutenant, que je ne trouve point tant sot. En effet. #que signifie, dis-moi..., uu homme comme lui. Bonaparte, soldat, chef d'armée, le premier capitaine du monde, vouloir qu'on l'appelle majesté. Etre Bouaparle et se faire sire ! // aspire à descend re : mais non. il croit monter en s'égalant aux rois. Il aime mieux un titre qu'un nom. Pauvre homme, ses idées sont au-dessous de sa fortune.

1 Lettre écrite en mai 1804. Comparer cette lettre avec celle de .1. de Maislre, d'un ton si difi'érent, citée à la page 22.

L'envers de la gloire.1

Pour pou qu'il vous souvieime, Madame, du moindre de vos serviteurs, vous ne serez pas fâchée, j'imagine, d'apprendre que je suis vivant à Reggio, en Calabre, au bout de l'Italie, plus loin que je ne fus jamais de Paris et de vous, Madame. Pour vous écrire, depuis six mois que je roule ce projet dans ma tête, je n'ai pas faute de matière, mais de temps et de repos. Car nous triomphons en courant, et ne nous sommes encore arrêtés qu'ici, où terre nous a manqué. Voilà, ce me semble, un royaume assez lestement conquis, et vous devez être contente de nous. Mais moi, je ne suis pas satisfait. Toute l'Italie n'est rien pour moi, si je n'y joins la Sicile. Ce que j'en dis c'est pour soutenir mon caractère de conquérant ; car entre nous, je me soucie peu que la Sicile paie ses taxes à Joseph ou à Ferdinand. Là-dessus, j'entrerais facilement en composition, pourvu qu'il me fût permis de la parcourir à mon aise ; mais en être venu si près, et n'y pouvoir mettre le pied, n'est-ce pas pour enrager ? Nous la voyons en vérité, comme des Tuileries vous voyez le faubourg Saint-Germain ; le canal n'est ma foi guère plus large ; et, pour le passer, cependant nous sommes en peine. Croiriez-vous ? s'il ne nous fallait que du vent, nous ferions comme Agamemnon : nous sacrifierions une fille. Dieu merci, nous eu avons de reste. Mais pas une seule barque, et voilà l'embarras. Il nous eu vient, dit-on ; tant que j'aurai cet espoir, ne croyez pas, Madame, que je tourne jamais un regard en arrière, vers les lieux où vous habitez, quoiqu'ils me plaisent fort. Je veux voir la patrie de Proserpine, et savoir pourquoi le diable a pris femme en ce pays-là.2 Je ne balance point, Madame, entre Syracuse et Paris ; tout badaud que je suis, je préfère Aréthuse à la fontaine des Innocents.

Ce royaume que nous avons pris n'est pourtant pas à dédaigner : c'est bien, je vous assure, la plus jolie conquête qu'on puisse jamais faire eu se promenant. J'admire surtout la complaisance de ceux qui nous le cèdent. S'ils se fussent avisés de le vouloir défendre, nous l'eussions bonnement laissé là : nous n'étions pas venus pour faire violence à persoune. Voilà un commandant de GaiHe qui ne veut pas rendre sa place ; eh bien ! qu'il la garde ! Si Capoue en eut fait de même, nous serions encore à la porte, sans pain ni canons. I) faut con-

» LHti-e trrite on 1801».

* Allusion îiu roi rti*s enfri-s. l'iiiton. qui l'jxmsa Pros» 'î-pine.

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venir que l'Europe en use maintenant avec nous fort civilement. Les troupes en Allemagne nous apportaient leurs armes, et les gouverneurs leurs clefs, avec une bonté adorable. Voilà ce qui encourage dans le métier de conquérant ; sans cela on y renoncerait.

Tant il y a que nous sommes au fin fond de la botte, dans le plus beau pays du monde, et assez tranquilles, n'était la fièvre et les insurrections. Car le peuple est impertinent ; des coquins de paysans s'attaquent aux vainqueurs de l'Europe. Quand ils nous prennent, ils nous brûlent le plus doucement qu'ils peuvent. On fait peu d'atteution à cela : tant pis pour qui se laisse prendre. Chacun espère s'en tirer avec son fourgon plein, ou ses mulets chargés, et se moque de tout le reste.

Quant à la beauté du pays, les villes n'oul rien de remarquable, pour moi du moins ; mais la campagne, je ne sais comment vous en donner une idée. Cela ne ressemble à rien de ce que vous avez pu voir. Ne parlons pas des bois d'orangers ni des haies de citronniers ; mais tant d'autres arbres et de plantes étrangères que la vigueur du sol y fait naître en foule, ou bien les mêmes que chez nous, plus grandes, plus développées, donnent au paysage un tout autre aspect. En voyant ces rochers, partout couronnés de myrte et d'aloès, et ces palmiers dans les vallées, vous vous croyez au bord du Gange ou sur le Nil, hors qu'il n'y a ni pyramides ni éléphants, mais les buffles en tiennent lieu, et figurent fort bien parmi les végétaux africains, avec le teint des habitants, qui n'est pas non plus de notre monde. A dire vrai, les habitants ne se voient plus guère hors des villes ; par là ces beaux sites sont déserts, et l'on est réduit à imaginer ce que ce pouvait être, alors que les travaux et la gaîté des cultivateurs animaient tous ces tableaux.

Voulez- vous, Madame, une esquisse des scènes qui s'y passent à présent ? Figurez-vous sur le penchant de quelque colline, le long de ces roches décorées comme je viens de vous le dire, un détachement d'une centaine de nos gens, en désordre. On marche à l'aventure, on n'a souci de rien. Prendre des précautions, se garder, à quoi bon ? Depuis plus de huit jours il n'y a point eu de troupes massacrées dans ce canton. Au pied de la hauteur coule un torrent rapide qu'il faut passer pour arriver sur l'autre montée : partie de la file est déjà dans l'eau, partie en deçà, au delà. Tout à coup se lèvent de différents côtés mille individus tant paysans que baudits, forçats déchaînés, déserteurs, commandés par un sous-diacre, bien armés, bons tireurs ; ils font feu sur les nôtres avant d'être vus ; les officiers tombent les premiers ;

les plus heureux meurent sur la place ; les autres, durant quelques jours, servent de jouet à leurs bourreaux.

Cependant le général, colonel ou chef, n'importe de quel grade, qui a fait partir ce détachement sans songer à rien, sans savoir, la plupart du temps, si les passages étaient libres, informé de la déconfiture, s'en prend aux villages voisins ; il y envoie un aide de camp avec cinq cents hommes. On pille, on viole, on égorge, et ce qui échappe va grossir la bande du sous-diacre. i

Une aventure en Calabre2.

Un jour je voyageais eu Calabre. C'est un pays de méchantes gens, qui, je crois, n'aiment personne, et en veulent surtout aux Français. De vous dire pourquoi, ce serait long ; suffit qu'ils nous haïssent à mort, et qu'on passe fort mal son temps lorsqu'on tombe entre leurs

mains. J'avais pour compagnon un jeune homme d'une figure ma

foi ! comme ce monsieur que nous vîmes au Rincy, vous en souvenezvous ? et mieux encore peut-être. Je ne dis pas cela pour vous intéresser, mais parce que c'est la vérité. Dans ces montagnes, les chemins sont des précipices ; nos chevaux marchaient avec beaucoup de peine : mon camarade allant devant, un sentier qui lui parut plus praticable et plus court nous égara. Ce fut ma faute ; devais-je me fier à une tête de vingt ans ? Nous cherchâmes, tant qu'il fit jour, notre chemin à travers ces bois ;mais plus nous cherchions, plus nous nous perdions : il était nuit noire quand nous arrivâmes près d'une maison fort noire. Nous y entrâmes, non sans soupçon ; mais comment faire ? Là nous trouvons toute une famille de charbonniers à table, où du premier mot on nous invita. Mon jeune homme ne se fit pas prier : nous voilà mangeant et buvant, lui du moins, car, pour moi, j'examinais le lieu et la mine de nos hôtes. Nos hôtes avaient bien des mines de charbonniers; mais la maison, vous l'eussiez prise pour un arsenal : ce n'étaient que fusils. pistolets, sabres, couteaux, coutelas. Tout me déplut et je vis bien que je déplaisais aussi. Mou camarade, au contraire : il était de la famille, il riait, il causait avec eux : et, par une imprudence que j'aurais dû prévoir (mais quoi ! s'il était écrit!...), il dit d'abord d'où nous

1 L'ouvrage de ThLers. les vers de Victor Hugo, les Mémoires de Marbot. nous montrent les côtés grandioses de l'épopée impériale ; il faut lire cette lettre d'une ironie si pénétrante pour en comprendre les vilains dessous. — Si l'on veut juger pleinement la vie militaire, consulter aussi Servitude et grandeur militaires. d'Alfred de Vigny.

* Ce petit chef-d'œuvre est extrait d'une lettre écrite en 1807.

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venions, où nous allions, qui nous étions. Frauçais, imaginez un peu ! chez nos plus mortels ennemis, seuls, égarés, si loin de tout secours humain î Et puis, pour ne rien omettre de ce qui pouvait nous perdre, il fit le riche, promit à ces gens pour la dépense, et pour nos guides le lendemain, ce qu'ils voulurent. Enfin il parla de sa valise, priant fort qu'on en eût grand soin, qu'on la mît au chevet de son lit ; il ne voulait point, disait-il, d'autre traversin. Ah ! jeunesse ! jeunesse ! que votre âge est à plaindre ! Cousine, on crut que nous portions les diamants de la couronne : ce qu'il y avait qui lui causait tant de souci dans cette valise, c'étaient les lettres de sa fiancée.

Le souper fini, on nous laisse ; nos hôtes couchaient en has, nous dans la chambre haute où nous avions mangé. Une soupente élevée de sept à huit pieds, où l'on montait par une échelle, c'était là le coucher qui nous attendait: espèce de nid où l'on s'introduisait en rampant sous des solives chargées de provisions pour toute l'année. Mon camarade y grimpa seul, et se coucha tout endormi, la tête sur la précieuse valise. Moi, déterminé à veiller, je fis bon feu, et m'assis auprès. La nuit s'était déjà passée presque entière assez tranquillement, et je commençais à me rassurer, quand, sur l'heure où il me semblait que le jour ne pouvait être loin, j'entendis au-dessous de moi notre hôte el sa femme parler et se disputer ; et, prêtant l'oreille par la cheminée qui communiquait avec celle d'en bas, je distinguai parfaitement ces propres mots du mari : Eh bien ! enfin, voyons, faut-il les tuer tous deu.rf A quoi la femme répondit : Oui. Et je n'entendis plus rien.

Que vous dirai-je ? Je restai respirant à peine, tout mon corps froid comme un marbre ; à me voir, vous n'eussiez su si j'étais mort ou vivant. Dieu î quand j'y pense encore !... Nous deux presque sans armes, contre eux douze ou quinze qui en avaient tant ! Et mon camarade mort de sommeil et de fatigue ! L'appeler, faire du bruit, je n'osais ; m'échapper tout seul, je ne pouvais ; la fenêtre n'était guère haute, mais en bas deux gros dogues hurlant comme des loups... En quelle peine je me trouvais, imaginez-le si vous pouvez. Au bout d'un quart d'heure, qui fut long, j'entends sur l'escalier quelqu'un, et, par les fentes de la porte, je vis le père, sa lampe dans une main, dans l'autre un de ses grands couteaux. Il montait, sa femme après lui, moi derrière la porte : il ouvrit ; mais avant d'entrer il posa la lampe que sa femme vint prendre ; puis il entra pieds nus, et elle dehors lui disait à voix basse, masquant avec ses doigts le trop de lumière de la lampe : Doucement ! va doucement ! Quand il fut à l'échelle, il monte, sou couteau dans les dents : et venu à la hauteur du lit, ce pauvre jeune

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homuie étendu, offrant sa gorge découverte, d'une main il prend son couteau, et de l'autre Ah ! cousine il saisit un jambon qui pendait au plancher, en coiq>e une tranche, et se retire comme il était venu. La porte se referme, la lampe s'en va, et je reste seul à mes réflexions.

Dès que le jour parut, toute la famille à grand hruit vint nous éveiller, comme nous l'avions recommandé. On apporte à manger : on sert un déjeuner fort propre, fort bon, je vous assure Deux chapons en faisaient partie, dont il fallait, dit notre hôtesse, emporter l'un et manger l'autre. En les voyant, je compris enfin le sens de ces terribles mots : Faut-il les tuer tous deux ? Et je vous crois, cousine, assez de pénétration pour deviner à présent ce que cela signifiait.

Pamphlet des pamphlets.1

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