UN HOMME DU PEUPLE
Comment, Philippe, tu laisses emmener tes enfants au tribunal des Huit!
PIERRE
Répondez donc, de quoi suis-je accusé ?
l'officier Cela ne me regarde pas.
Les soldats sortent avec Pierre et Thomas. PIERRE, en sortant.
N'ayez aucune inquiétude, mon père ; les Huit me renverront souper à la maison, e,t le bâtard en sera pour ses frais de justice.
PHILIPPE, seul, s'asseyant sur un banc.
J'ai beaucoup d'enfants, mais pas pour longtemps, si cela va si vite. Où en sommes-nous donc, si une vengeance1, aussi juste que le ciel que voilà est clair, est punie comme un crime ! Eh quoi ! les deux aînés d'une famille vieille comme la ville emprisonnés comme des voleurs de grand chemin ! la plus grossière insulte châtiée, un Salviati frappé, et des hallebardes en jeu ! Sors donc du fourreau, mon épée. Si le saint appareil des exécutions judiciaires devient la cuirasse des ruffians et des ivrognes, que la hache et le poignard, cette arme des assassins, protègent l'homme de bien. 0 Christ ! la justice devenue une entremetteuse ! l'honneur des Strozzi souffleté en place publique, et un tribunal répondant des quolibets d'un rustre ! Un Salviati jetant à la plus noble famille de Florence son gant taché de vin et de sang, et lorsqu'on le châtie, tirant pour se défendre le couperet du bourreau ! Lumière du soleil : j'ai parlé, il n'y a pas un quart d'heure, contre les idées de révolte, et voilà le pain qu'on me donne à manger, avec mes paroles
4 Pierre Strozzi a percé de son épée un des favoris du duc, l'ignoble Salviati, qui venait d'insulter lâchement sa sœur.
de paix sur les lèvres ! Allons ! mes bras, remuez ; et toi, vieux corps courbé par l'âge et par l'étude, redresse- toi pour l'action !
Entre Lorenzo.
LORENZO
Demandes-tu l'aumône, Philippe, assis au coin de cette rue?
PHILIPPE
Je demande l'aumône à la justice des hommes : je suis un mendiant affamé de justice, et mon honneur est en haillons.
LORENZO
Quel changement va donc s'opérer dans le monde, et quelle nouvelle robe va revêtir la nature si le masque de la colère s'est posé sur le visage auguste et paisible du vieux Philippe ? 0 mon père! quelles sont ces plaintes? pour qui répands- tu sur la terre les joyaux les plus précieux qu'il y ait sous le soleil, les larmes d'un homme sans peur et sans reproche ?
PHILIPPE
Il faut nous délivrer des Médicis, Lorenzo. Tu es un Médicis toimême, mais seulement par ton nom, si je t'ai bien connu, si la hideuse comédie que tu joues m'a trouvé impassible et fidèle spectateur, que l'homme sorte de l'histrion. Si tu as jamais été quelque chose d'honnête, sois-le aujourd'hui. Pierre et Thomas sont en prison.
LORENZO
Oui, oui, je sais cela.
PHILIPPE
Est-ce là ta réponse ? Est-ce là ton visage, homme sans épée ?
LORENZO
Que veux-tu ? dis-le, et tu auras alors ma réponse.
PHILIPPE
Agir l comment ? je n'en sais rien. Quel moyen employer, quel levier metlre sous cette citadelle de mort, pour la soulever et la pousser dans le fleuve? Quoi faire, que résoudre? Quels hommes aller trouver ? je ne puis le savoir encore. Mais agir, agir, agir ! 0 Lorenzo ! le temps est venu. N'es-tu pas diffamé, traité de chien et de sans-cœur ? Si j'ai tenu en dépit de tout ma porte ouverte, ma main ouverte, mon cœur ouvert, parle ; et que je voie si je me suis trompé. Ne m'as-tu pas parlé d'un homme qui s'appelle aussi Lorenzo, et qui se cache derrière le Lorenzo que voilà ? Cet homme n'aime-t-il pas sa patrie, n'est-il pas dévoué à ses amis? Tu le disais, et je l'ai cru. Parle, parle, le temps est venu.
LORENZO
Si je ne suis pas .tel que vous le désirez, que le soleil me tombe sur la tête !
PHILIPPE
Ami, rire d'un vieillard désespéré, cela porte malheur; si tu dis vrai, à l'action ! J'ai de toi des promesses qui engageraient Dieu luimême, et c'est sur ces promesses que je t'ai reçu. Le rôle que tu joues est un rôle de boue et de lèpre, tel que l'enfant prodigue ne l'aurait pas joué dans un jour de démence, et cependant je t'ai reçu. Quand les pierres criaient à ton passage, quand chacun de tes pas faisait jaillir des mares de sang humain, je t'ai appelé du nom sacré d'ami, je me suis fait sourd pour te croire, aveugle pour t'aimer ; j'ai laissé l'ombre de ta réputation passer sur mon honneur, et mes enfants ont douté de moi en trouvant sur ma main la trace hideuse du contact de la tienne. Sois honnête, car je l'ai été ; agis, car tu es jeune, et je suis vieux.
LORENZO
Pierre et Thomas sont en prison ; est-ce là tout ?
PHILIPPE
Ociel et terre! oui, c'est là tout. Presque. rien, deux enfants de mes entrailles qui vont s'asseoir au banc des voleurs. Deux têtes que j'ai baisées autant de fois que j'ai de cheveux gris, et que je vais trouver demain matin clouées sur la porte de la forteresse ; oui, c'est là tout,, rien de plus, en vérité.
Ne me parle pas sur ce ton : je suis rongé d'une tristesse auprès de laquelle la nuit la plus sombre est une lumière éblouissante.
Il s'asseoit près de Philippe.
PHILIPPE
Que je laisse mourir mes enfants, cela est impossible, vois-tu ? On m'arracherait les bras et les jambes que, comme le serpent, les morceaux mutilés de Philippe se rejoindraient encore et se lèveraient pour la vengeance. Je connais si bien tout cela! Les Huit! un tribunal d'hommes de marbre ! une forêt de spectres, sur laquelle passe de temps en temps le vent lugubre du doute qui les agite pendant une minute, pour se résoudre en un mot sans appel. Un mot, un mot, ô conscience ! Ces hommes-là mangent, ils dorment, ils ont des femmes et des filles ! Ah! qu'ils tuent et qu'ils égorgent, mais pas mes enfants, pas mes enfants !
LORENZO
Pierre est un homme : il parlera, et il sera mis en liberté.
PHILIPPE
0 mon Pierre, mon premier né !
LORENZO
Rentrez chez vous, tenez- vous tranquille; ou faites mieux, quittez Florence. Je vous réponds de tout si vous quittez Florence.
PHILIPPE
Moi, un banni ! moi dans un lit d'auberge à mon heure dernière l 0 Dieu ! tout cela pour une parole d'un Salviati !
LORENZO
Sachez-le, Salviati voulait séduire votre fille, mais non pas pour lui seul.
Et nous n'agirons pas ! 0 Lorenzo ! Lorenzo ! tu es un hommeferme, toi; parle-moi, je suis faible et mon cœur est trop intéressé dans tout cela. Je m'épuise, vois- tu ! J'ai trop réfléchi ici-bas ; j'ai trop» tourné sur moi-même, comme un cheval de pressoir ; je ne vaux plusrien pour la bataille. Dis-moi ce que tu penses ; je le ferai.
LORENZO
Rentrez chez vous, mon bon monsieur.
PHILIPPE
Voilà qui est certain, je vais aller chez les Pazzi ; là sont cinquante jeunes gens tous déterminés. Ils ont juré d'agir ; je leur parlerai noblement, comme un Strozzi et comme un père, et ils m'entendront. Cesoir, j'inviterai à souper les quarante membres de ma famille ; je leur raconterai ce qui m'arrive. Nous verrons, nous verrons ! rien n'est encore fait. Que les Médicis prennent garde à eux ! Adieu, je vais chez, les Pazzi ; aussi bien, j'y allais avec Pierre, quand on l'a arrêté.
LORENZO
Il y a plusieurs démons, Philippe ; celui qui te tente en ce moment n'est pas le moindre de tous.
PHILIPPE
Qu veux-tu dire ?
LORENZO
Prends-y garde, c'est un démon plus beau que Gabriel : la liberté,, la patrie, le bonheur des hommes, tous ces mots résonnent à son approche comme les cordes d'une lyre ; c'est le bruit des écailles d'argent de ses ailes flamboyantes. Les larmes de ses yeux fécondent la terre, et il tient à la main la palme des martyrs. Ses paroles épurent l'air autour de ses lèvres ; son vol est si rapide que nul ne peut dire où il va-
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Prends-y garde ! une fois dans ma vie je l'ai vu traverser les cieux. J'étais courbé sur mes livres ; le toucher de sa main a fait frémir mes cheveux comme une plume légère. Que je l'aie écouté ou non, n'en parlons pas.
PHILIPPE
Je ne comprends qu'avec peine, et je ne sais pourquoi j'ai peur de te comprendre.
LORENZO
N'avez-vous dans la tête que cela : délivrer vos fils ? Mettez la main sur la conscience ; quelque autre pensée plus vaste, plus terrible, ne vous entraîne-t-elle pas comme un chariot étourdissant au milieu de cette jeunesse ?
PHILIPPE
Eh bien ! oui, que l'injustice faite à ma famille soit le signal de la liberté. Pour moi, et pour tous, j'irai !
LORENZO
Prends garde à toi, Philippe, tu as pensé au bonheur de l'humanité. *
PHILIPPE
Que veut dire ceci ? Es-tu dedans comme dehors une vapeur infecte ? ,Toi qui m'as parlé d'une liqueur précieuse dont tu étais le flacon, estce là ce que tu renfermes !
LORENZO
Je suis en effet précieux pour vous, car je tuerai Alexandre.
Toi?
LORENZO
Moi, demain ou après-demain. Rentrez chez vous, tâchez de délivrer vos enfants ; si vous ne le pouvez pas, laissez-leur subir une légère punition ; je sais pertinemment qu'il n'y a pas d'autres dangers pour eux, et je vous répète que d'ici à quelques jours il n'y aura pas plus d'Alexandre de Médicis à Florence qu'il n'y a de soleil à minuit.
PHILIPPE
Quand cela serait vrai, pourquoi aurais-je tort de pensera la liberté? Ne viendra-t-elle pas quand tu auras fait ton coup, si tu le fais ?
LORENZO
Philippe, Philippe, prends garde à toi. Tu as soixante ans de vertu sur ta tête grise ; c'est un enjeu trop cher pour le jouer aux dés.
1 Lorenzaccio veut tuer le duc et délivrer sa patrie ; mais il doute de l'utilité de son acte parce qu'il ne croit plus à la vertu des hommes.
PHILIPPE
Si tu caches sous ces sombres paroles quelque chose que je puisse entendre, parle ; tu m'irrites singulièrement.
LORENZO
Tel que tu me vois, Philippe, j'ai été honnête. J'ai cru à la vertu, à la grandeur humaine, comme un martyr croit à son Dieu. J'ai versé plus de larmes sur la pauvre Italie que Niobé sur ses filles.
PHILIPPE
Eh bien, Lorenzo ?
Ma jeunesse a été pure comme l'or. Pendant vingt ans de silence, la foudre s'est amoncelée dans ma poitrine ; et il faut que je sois réellement une étincelle du tonnerre, car tout à coup, une certaine nuit que j'étais assis dans les ruines du Colisée antique, je ne sais pourquoi je me levai ; je tendis vers le ciel mes bras trempés de rosée, et je jurai qu'un des tyrans de ma patrie mourrait de ma main. J'étais un étudiant paisible, et je ne m'occupais alors que des arts et des sciences, et il m'est impossible de dire comment cet étrange serment s'est fait en moi. Peut-être est-ce là ce qu'on éprouve quand on devient amoureux.
PHILIPPE
J'ai toujours eu confiance en toi, et cependant je crois rêver.
LORENZO
Et moi aussi. J'étais heureux alors ; j'avais le coeur et les mains tranquilles; mon nom m'appelait au trône, et je n'avais qu'à laisser le soleil se lever et se coucher pour voir fleurir autour de moi toutes les espérances humaines. Les hommes ne m'avaient fait ni bien ni mal; mais j'étais bon, et, pour mon malheur éternel, j'ai voulu être grand. Il faut que je l'avoue : si la Providence m'a poussé à la résolution de tuer un tyran, quel qu'il fût, l'orgueil m'y a poussé aussi. Que te dirais-je de plus ? Tous les Césars du monde me faisaient penser à Bru tus.
PHILIPPE
L'orgueil de la vertu est un noble orgueil. Pourquoi t'en défendrais-tu ?
LORENZO
Tu ne sauras jamais, à moins d'être fou, de quelle nature est la pensée qui m'a travaillé. Pour comprendre l'exaltation fiévreuse qui a enfanté en moi le Lorenzo qui te parle, il faudrait que mon cerveau et mes entrailles fussent à nu sous un scalpel. Une statue qui descendrait
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de son piédestal pour marcher parmi les hommes sur la place publique serait peut-être semblable à ce que j'ai été le jour où j'ai commencé à vivre avec cette idée : il faut que je sois un Brutus.
PHILIPPE
Tu m'étonnes de plus en plus.
LORENZO
J'ai voulu d'abord tuer Clément VII ; je n'ai pu le faire parce qu'on m'a banni de Rome avant le temps. J'ai recommencé mon ouvrage avec Alexandre. Je voulais agir seul, sans le secours d'aucun homme. Je travaillais pour l'humanité; mais mon orgueil restait solitaire au milieu de tous mes rêves philanthropiques. Il fallait donc entamer par la ruse un combat singulier avec mon ennemi. Je ne voulais pas soulever les masses, ni conquérir la gloire bavarde d'un paralytique comme Cicéron ; je voulais arriver à l'homme, me prendre corps à corps avec la tyrannie vivante, la tuer, et après cela porter mon épée sanglante sur la tribune, et laisser la fumée du sang d'Alexandre monter au nez des harangueurs, pour réchauffer leur cervelle ampoulée.
PHILIPPE
Quelle tête de fer as-tu, ami ! quelle tête de fer !
LORENZO
La tâche que je m'imposais était rude avec Alexandre. Florence était, comme aujourd'hui, noyée de vin et de sang. L'empereur et le pape avaient fait un duc d'un garçon boucher. Pour plaire à mon cousin, il fallait arriver à lui porté par les larmes des familles ; pour devenir son ami et acquérir sa confiance, il fallait baiser sur ses lèvres épaisses tous les restes de ses orgies. J'étais pur comme un lis, et cependant je n'ai pas reculé devant cette tâche. Ce que je suis devenu à cause de cela, n'en parlons pas. Tu dois comprendre ce que j'ai souffert, et il y a des blessures dont on ne lève pas l'appareil impunément. Je suis devenu vicieux, lâche, un objet de honte et d'opprobre ; qu'importe ? ce n'est pas de cela qu'il s'agit.
Tu baisses la tête ; tes yeux sont humides.
LORENZO
Non, je ne rougis point; les masques de plâtre n'ont point de rougeur au service de la honte. J'ai fait ce que j'ai fait. Tu sauras seulement que j'ai réussi dans mon entreprise. Alexandre viendra bientôt dans un certain lieu d'où il ne sortira pas debout. Je suis au terme de ma peine, et sois certain, Philippe, que le buffle sauvage, quand le
bouvier l'abat sur l'herbe, n'est pas plus entouré de filets, de plus de nœuds coulants que je n'en ai tissé autour de mon bâtard. Ce cœur, jusques auquel une armée ne serait pas parvenue en un an, il est maintenant à nu sous ma main ; je n'ai qu'à laisser tomber mon stylet pour qu'il y entre. Tout sera fait. Maintenant, sais-tu ce qui m'arrive, et ce dont je veux t'avertir ?
PHILIPPE
Tu es notre Bru tus si tu dis vrai.
LORENZO
Je me suis cru un Brutus, mon pauvre Philippe ; je me suis souvenu du bâton d'or couvert d'écorce. Maintenant, je connais les hommes, et je te conseille de ne pas t'en mêler.
PHILIPPE
Pourquoi ?
LORENZO
Ah ! vous avez vécu tout seul, Philippe. Pareil à un fanal éclatant, vous êtes resté immobile au bord de l'océan des hommes, et vous avez regardé dans les eaux la réflexion de votre propre lumière ; du fond de votre solitude, vous trouviez l'océan magnifique sous le dais splendide des deux ; vous ne comptiez pas chaque flot, vous ne jetiez pas la sonde ; vous étiez plein de confiance dans l'ouvrage de Dieu. Mais moi, pendant ce temps-là, j'ai plongé ; je me suis enfoncé dans cette mer houleuse de la vie ; j'en ai parcouru toutes les profondeurs, couvert de ma cloche de verre; tandis que vous admiriez la surface, j'ai vu les débris des naufrages, les ossements et les Léviathans.
PHILIPPE
Ta tristesse me fend le cœur.
LORENZO
C'est parce que je vous vois tel que j'ai été, et sur le point de faire ce que j'ai fait, que je vous parle ainsi. Je ne méprise point les hommes ; le tort des livres et des historiens est de nous les montrer différents de ce qu'ils sont. La vie est comme une cité, on peut y rester cinquante ou soixante ans sans voir autre chose que des promenades et des palais; mais il ne faut pas entrer dans les tripots, ni s'arrêter en rentrant chez soi, aux fenêtres des mauvais quartiers. Voilà mon avis, Philippe ; s'il s'agit de sauver tes enfants, je te dis de rester tranquille ; c'est le meilleur moyen pour qu'on te les renvoie après une petite semonce. S'il s'agit de tenter quelque chose pour les hommes, je te conseille de te couper les bras, car tu ne seras pas longtemps à t'apercevoir qu'il n'y a que toi qui en aies.
126 CHREST0MATH1E FRANÇAISE
PHILIPPE
Je conçois que le rôle que tu joues t'ait donné de pareilles idées. Si je te comprends bien, tu as pris, dans un but sublime, une route hideuse, et tu crois que tout ressemble à ce que tu as vu.
LORENZO
Je me suis réveillé de mes rêves, rien de plus. Je te dis le danger d'en faire. Je connais la vie, et c'est une vilaine cuisine, sois-en persuadé. Ne mets pas la main là-dedans, si tu respectes quelque chose.
PHILIPPE
Arrête ! ne brise pas comme un roseau mon bâton de vieillesse. Je crois à tout ce que tu appelles des rêves; je crois à la vertu, à la pudeur et à la liberté.
LORENZO
Et me voilà dans la rue, moi, Lorenzaccio ! et les enfants ne me jettent pas de la boue ! Au fond de ces dix mille maisons que voilà, la septième génération parlera encore de la nuit où j'y suis entré1, et pas une ne vomit à ma vue un valet de charrue qui me fende en deux comme une bûche pourrie !
PHILIPPE
Si tu n'as vu que le mal, je te plains; mais je ne puis te croire. Le mal existe, mais non pas sans le bien ; comme l'ombre existe, mais non sans la lumière.
LORENZO
Tu ne veux voir en moi qu'un mépriseur d'hommes : c'est me faire injure. Je sais parfaitement qu'il y en a de bons ; mais à quoi serventils ? que font-ils ? comment agissent-ils ? Qu'importe que la conscience soit vivante, si le bras est mort ? Il y a de certains côtés par où tout devient bon : un chien est un ami fidèle ; on peut trouver en lui le meilleur des serviteurs, comme on peut voir aussi qu'il se roule sur les cadavres, et que la langue avec laquelle il lèche son maître sent la charogne à une lieue. Tout ce que j'ai à voir, moi, c'est que je suis perdu, et que les [hommes n'en profiteront pas plus qu'ils ne me comprendront.
PHILIPPE
Pauvre enfant, tu me navres le cœur ! Mais si tu es honnête, quand tu auras délivré ta patrie, tu le redeviendras. Gela réjouit mon vieux
1 II fait allusion ici à tout le mal qu'il a dû accomplir pour tromper le duc sur son dessein et gagner sa confiance.
cœur, Lorenzo, de penser que tu es honnête ; alors tu jetteras ce déguisement hideux qui te défigure, et tu redeviendras d'un métal aussi pur que les statues de bronze d'Harmodius et d'Aristogiton.
Philippe, Philippe, j'ai été honnête. La main qui a soulevé une foisle voile de la vérité ne peut plus le laisser retomber ; elle reste immobile jusqu'à la mort, tenant toujours ce voile terrible, et l'élevant de plus en plus au-dessus de la tête de l'homme, jusqu'à ce que l'ange du sommeil éternel lui bouche les yeux.
PHILIPPE
Toutes les maladies se guérissent ; et le vice est une maladie aussi.
LORENZO
Il est trop tard. Je me suis fait à mon métier. Le vice a été pour moi un vêtement ; maintenant il est collé à ma peau. Je suis vraiment un ruffian, et quand je plaisante sur mes pareils, je me sens sérieux comme la mort au milieu de ma gaîté. Brutus a fait le fou pour tuer Tarquin, et ce qui m'étonne en lui, c'est qu'il n'y ait pas laissé sa raison. Profite de moi, Philippe, voilà ce que j'ai à te dire ; ne travaillepas pour ta patrie.
PHILIPPE
Si je te croyais, il me semble que le ciel s'obscurcirait pour toujours, et que ma vieillesse serait condamnée à marcher à tâtons. Que tu aies pris une route dangereuse, cela peut être ; pourquoi ne pourrais-je pas en prendre une autre qui me mènerait au même point? Mon intention est d'en appeler au peuple, et d'agir ouvertement.
LORENZO
Prends garde à toi, Philippe ; celui qui te le dit sait pourquoi il ledit. Prends le chemin que tu voudras, tu auras toujours affaire aux. hommes.
PHILIPPE
Je crois à l'honnêteté des républicains.
LORENZO
Je te fais une gageure. Je vais tuer Alexandre ! une fois mon coupfait, si les républicains se comportent comme ils le doivent, il leur sera facile d'établir une république, la plus belle qui ait jamais fleuri sur la terre. Qu'ils aient pour eux le peuple, et tout est dit. Je te gage que ni eux, ni le peuple ne feront rien. Tout ce que je te demande, c'est de ne pas t'en mêler; parle, si tu veux, mais prends garde à tes paroles, et encore plus à tes actions. Laisse-moi faire mon coup : ta as les mains pures, et moi je n'ai rien à perdre.
PHILIPPE
Fais-le, et tu verras.
LORENZO
Soit, — mais souviens-toi de ceci. Vois-tu dans cette petite maison «cette famille assemblée autour d'une table ? ne dirait-on pas des hommes ? Ils ont un corps, et une âme dans ce corps. Cependant, s'il nie prenait envie d'entrer chez eux, tout seul, comme me voilà, et de poignarder leur fils aîné au milieu d'eux, il n'y aurait pas un couteau de levé sur moi.
PHILIPPE
Tu me fais horreur. Gomment le cœur peut-il rester grand avec des mains comme les tiennes?
LORENZO
Viens, rentrons à ton palais, et tâchons de délivrer tes enfants.
PHILIPPE
Mais pourquoi tueras-tu le duc, si tu as des idées pareilles ?
LORENZO
Pourquoi ? tu le demandes ?
PHILIPPE
Si tu crois que c'est un meurtre inutile à ta patrie, comment le commets-tu ?
Tu me demandes cela en face? Regarde-moi un peu. J'ai été beau, tranquille et vertueux.
PHILIPPE
Quel abîme ! quel abîme tu m'ouvres !
LORENZO
Tu me demandes pourquoi je tue Alexandre? Veux-tu donc que je m'empoisonne, ou que je saute dans l'Arno ? veux-tu donc que je sois un spectre, et qu'en frappant sur ce squelette, (il frappe sa poitrine) il n'en sorte aucun son ? Si je suis l'ombre de moi-même, veux-tu donc que je m'arrache le seul fil qui rattache aujourd'hui mon cœur à quelques fibres de mon cœur d'autrefois ? Songes-tu que ce meurtre, c'est tout ce qui me reste de ma vertu ? Songes-tu que je glisse depuis deux ans sur un mur taillé à pic, et que ce meurtre est le seul brin d'herbe où j'aie pu cramponner mes ongles ? Crois-tu donc que je n'aie plus d'orgueil, parce que je n'ai plus de honte ? et veux-tu que je laisse mourir en silence l'énigme de ma vie? Oui, cela est certain, si je pouvais revenir à la vertu, si mon apprentissage de vice pouvait, s'évanouir, j'épargnerais peut-être ce conducteur de bœufs. Si tu honores
en moi quelque chose, toi qui me parles, c'est mon meurtre que tu honores peut-être justement parce que tu ne le ferais pas. Voilà assez longtemps, vois-tu, que les républicains me couvrent de boue et d'infamie ; voilà assez longtemps que les oreilles me tintent, et que l'exécration des hommes empoisonne le pain que je mâche ; j'en ai assez d'entendre brailler en plein vent le bavardage humain ; il faut que le monde sache un peu qui je suis et qui il est. Dieu merci ! c'est peutêtre demain que je tue Alexandre ; dans deux jours j'aurai fini. Ceux qui tournent autour de moi avec des yeux louches, comme autour d'une curiosité monstrueuse apportée d'Amérique, pourront satisfaire leur gosier et vider leur sac à paroles. Que les hommes me comprennent ou non, qu'ils agissent ou n'agissent pas, j'aurai dit tout ce que j'ai à dire ; je ferai tailler leur plume, si je ne leur fais pas nettoyer leurs piques, et l'humanité gardera sur sa joue le soufflet de mon épée marqué en traits de sang.
Garmosine1.
Carmosine, la fille du médecin Maître Bernard, a vu dans un tournoi Pierre d'Aragon, roi de Sicile, et en est devenue éperdûment amoureuse. Depuis lors, elle refuse d'épouser Périllo, son ami d'enfance, et se meurt d'amour. Son confident, le troubadour Minuccio, tente de la sauver en racontant tout au roi. Il espère que le prince guérira la pauvre énamourée en lui donnant une preuve d'amitié qui consolera un peu son cœur. C'est en effet ce qui arrive, grâce à la délicate et généreuse intervention de la reine. La scène se passe en Sicile, mais dans la Sicile du pays bleu et du platonisme chevaleresque.