‹ Chrestomathie française du XIXe siècle (prosateurs)Chapitre 20 sur 40 · ACTE DEUXIÈME Scène VII · texte numérisé non relu

ACTE DEUXIÈME Scène VII

LE ROI

Silence 1 Récite d'abord ta chanson ; tu nous diras ensuite quel est l'auteur. On porte ainsi un meilleur jugement.

MINUCCIO

Votre Majesté se rit des principes. Que deviendrait la justice littéraire, si on lui mettait un bandeau comme à l'autre ? L'auteur de ma romance est une jeune fille.

LA REINE

En vérité !

MINUCCIO

Une jeune fille charmante, belle et sage, aimable et modeste; et ma romance est une plainte amoureuse.

1 Comédie en 3 actes (1850). Ce n'est pas la plus forte mais la plus exquise des comédies de Musset.

LA REINE

Tout aimable qu'elle est, elle n'est donc pas aimée ?

MINUCCIO

Non, Madame, et elle aime jusqu'à en mourir. Le ciel lui a donné tout ce qu'il faut pour plaire, et en même temps pour être heureuse ; son père, homme riche et savant, la chérit de toute son âme, ou plutôt l'idolâtre, et sacrifierait tout ce qu'il possède pour contenter le moindre des désirs de sa fille ; elle n'a qu'à dire un mot pour voir à ses pieds une foule d'adorateurs empressés, jeunes, beaux, brillants, gentilshommes même, bien qu'elle ne soit pas noble. Cependant, jusqu'à dix-huit ans, son cœur n'avait pas encore parlé. De tous ceux qu'attiraient ses charmes, un seul, fils d'un ancien ami, n'avait pas été repoussé. Dans l'espoir de faire fortune et de voir agréer ses soins, il s'était exilé volontairement, et durant de longues années il avait étudié pour être avocat.

LE ROI

Encore un avocat !

MINUCCIO

Oui, Sire ; et maintenant il est revenu plus heureux encore qu'il n'est fier d'avoir conquis son nouveau titre, comptant d'ailleurs sur la parole du père, et demandant pour toute réponse qu'il lui soit permis d'espérer; mais pendant qu'il était absent, l'indifférente et cruelle beauté a rencontré, pour son malheur, celui qui devait venger l'Amour. Un jour, étant à sa fenêtre avec quelques-unes de ses amies, elle vit passer un cavalier qui allait aux fêtes de la reine. Elle le suivit, ce cavalier ; elle le vit au tournoi où il fut le vainqueur. . . Un regard décida de sa vie.

LE ROI

Voilà un singulier roman.

MINUCCIO

Depuis ce jour, elle est tombée dans une mélancolie profonde, car celui qu'elle aime ne peut lui appartenir. Il est marié à une femme... la plus belle, la meilleure, la plus séduisante qui soit peut-être dans ce royaume, et il trouve une amante dans une épouse fidèle. La pauvre dédaignée ne s'abuse pas, elle sait que sa folle passion doit rester cachée dans son cœur; elle s'étudie incessamment à ce que personne n'en pénètre le secret ; elle évite toute occasion de revoir l'objet de son amour ; elle se défend même de prononcer son nom ; mais l'infortunée a perdu le sommeil, sa raison s'affaiblit, une langueur mortelle la fait pâlir de jour en jour ; elle ne veut pas parler de ce qu elle aime, et elle

ne peut penser à autre chose ; elle refuse toute consolation, toute distraction ; elle repousse les remèdes que lui offre un père désolé, elle se consume, elle se fond comme la neige au soleil. Enfin, sur le bord de la tombe, la douleur l'oblige à rompre le silence. Son amant ne la connaît pas, il ne lui a jamais adressé la parole, peut-être même ne l'a-t-il jamais vue; elle ne veut pas mourir sans qu'il sache pourquoi, et elle se décide à lui écrire ainsi :

Il lit :

Va dire, Amour, ce qui cause ma peine, A mon Seigneur, que je m'en vais mourir, Et, par pitié, venant me secourir, Qu'il m'eût rendu la mort moins inhumaine.

A deux genoux je demande merci.

Par grâce, Amour, va-t'en vers sa demeure. Dis-lui comment je prie et pleure ici, Tant et si bien qu'il faudra que je meure Tout enflammée, et ne sachant point l'heure Où finira mon adoré souci.

La mort m'attend, et s'il ne me relève De ce tombeau prêt à me recevoir, J'y vais dormir, emportant mon doux rêve : Hélas ! Amour, fais-lui mon mal savoir. Depuis le jour où, le voyant vainqueur, D'être amoureuse, Amour, tu m'as forcée, Fût-ce un instant, je n'ai pas eu le cœur De lui montrer ma craintive pensée, Dont je me sens à tel point oppressée. Mourant ainsi, que la mort me fait peur ! Qui sait pourtant, sur mon pâle visage, Si ma douleur lui déplairait à voir ?

De l'avouer je n'ai pas le courage. Hélas ! Amour, fais-lui mal savoir.

Puis donc, Amour, que tu n'as pas voulu A ma tristesse accorder cette joie, Que dans mon cœur mon doux seigneur ait lu, Ni vu les pleurs où mon chagrin se noie, Dis-lui, du moins, et tâche qu'il le croie, Que je vivrais si je ne l'avais vu ;

Dis-lui qu'un jour une Sicilienne Le vit combattre et faire son devoir.

Dans son pays, dis-lui qu'il s'en souvienne, Et que j'en meurs, faisant mon mal savoir.

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LA REINE

Tu dis que cette romance est d'une jeune fille ?

MINUCCIO

Oui, Madame.

LA REINE

Si cela est vrai, tu lui diras qu'elle a une amie, et tu lui donneras cette bague.

Elle ôte une bague de son doigt.

LE ROI

Mais pour qui cette chanson a-t-elle été faite ? Il semble, d'après les derniers mots, que ce doive être pour un étranger. Le connais-tu ? quel est son nom ?

MINUCCIO

Je puis le dire à Votre Majesté, mais à elle seule.

LE ROI

Bon ! quel mystère !

MINUCCIO

Sire, j'ai engagé ma parole.

LE ROI

Eloignez-vous donc, mesdemoiselles. Je suis curieux de savoir ce secret. Quant à la reine, tu sais que je suis seul quand il n'y a qu'elle près de moi.

Les demoiselles se retirent au fond du théâtre. MINUCCIO

Sire, je le sais et je suis prêt...

LA REINE

Non, Minuccio. Je te remercie d'avoir assez bonne opinion de moi pour me confier ton honneur; mais puisque tu l'as engagé, je ne suis plus ta reine en ce moment, je ne suis qu'une femme, qui ne veut pas être cause qu'un galant homme puisse se faire un reproche.

Elle sort.

LE ROI

Eh bien ! à qui s'adressent ces vers ?

MINUCCIO

Votre Majesté a-t-elle oublié qui fut vainqueur au dernier tournoi ?

LE ROI

Hé, par la croix-Dieu ! c'est moi-même.

MINUCCIO

C'est à vous-même aussi que ces vers sont adressés.

LE ROI

A moi dis-tu ?

MINUCCIO

Oui, Sire. Dans ce que j'ai raconté, je n'ai rien dit qui ne fût véritable. Cette jeune fille que je vous ai dépeinte belle, jeune, charmante, et mourante d'amour, elle existe, elle demeure là, à deux pas de votre palais ; qu'un de vos officiers m'accompagne, et qu'il vous rende compte de ce qu'il aura vu. Cette pauvre enfant attend la mort, c'est à sa prière que je vous parle ; sa beauté, sa souffrance, sa résignation, sont aussi vraies que son amour. — Carmosine est son nom.

LE ROI

Cela est étrange.

MINUCCIO

Et ce jeune homme à qui son père l'avait promise, qui est allé étudier à Padoue, et qui comptait l'épouser au retour, Votre Majesté l'a vu ce matin même ; c'est lui qui est venu demander du service à l'armée de Naples ; celui-là mourra aussi, j'en réponds, et plus tôt qu'elle, car il se fera tuer.

LE ROI

Je m'en suis douté. Cela ne doit pas être ; cela ne sera pas. Je veux voir cette jeune fille.

MINUCCIO

L'extrême faiblesse où elle est...

LE ROI

J'irai. Cela semble te surprendre?

MINUCCIO

Sire, je crains que votre présence...

LE ROI

Ne disais-tu pas, tout à l'heure, que tu aurais parlé devant la reine ?

MINUCCIO

Oui, Sire.

LE ROI

Viens chez elle avec moi.

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