ACTE TROISIÈME Scène IX
Dans l'intervalle, le roi a tout raconté à la reine qui, touchée de pitié, va trouver la jeune fille, la console et lui offre une place auprès d'elle, mais en lui demandant de la part du roi d'épouser Périllo. En présence de tant de générosité, Carmosine sent son pauvre cœur moins malheureux; elle comprend que maintenant elle pourra guérir. La scène qui suit montre l'achèvement de cette délicate cure d'âme.
LE ROI
Vous avez là un grand jardin, cela est commode et agréable.
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MAÎTRE BERNARD
Oui, Sire, cela est commode, et, en effet...
LE ROI
Où est votre fille ?
MAÎTRE BERNARD
La voilà, Sire, devant votre Majesté...
LE ROI
Est-elle mariée ?
MAÎTRE BERNARD
Non, Sire, pas encore.., c'est-à-dire.., si votre Majesté...
LE ROI, à Carmosine.
C'est donc vous, gentille demoiselle, qui êtes souffrante et en danger, dit-on ? Vous n'avez pas le visage à cela.
MAÎTRE BERNARD
Elle a été, Sire, et elle est encore gravement malade. Il est vrai que, depuis ce matin à peu près, l'amélioration est notable.
LE ROI
Je m'en réjouis. En bonne foi, il serait fâcheux que le monde fût sitôt privé d'une si belle enfant.
A Carmosine.
Approchez un peu, je vous prie.
SER VESPASIANO, à Minuccio.
Voyez-vous ce que je vous ai dit ? Il va arranger toute l'affaire. Calatabellote est à moi.
MINUCCIO
Point, c'est une simple consultation qu'ils vont faire en particulier. Les Espagnols tiennent cela des Arabes. Le roi est un grand médecin ; c'est la méthode d'Albucasis.
LE ROI, à Carmosine.
Vous tremblez, je crois. Vous défiez-vous de moi ?
CARMOSINE
Non, Sire.
LE ROI
Eh bien ! donc, donnez-moi la main. Que veut dire ceci, la belle fille ? Vous qui êtes jeune et qui êtes faite pour réjouir le cœur des autres, vous vous laissez avoir du chagrin ? Nous vous prions, pour l'amour de nous, qu'il vous plaise de prendre courage, et que vous soyez bientôt guérie.
CARMOSINE
Sire, c'est mon trop peu de force à supporter une trop grande peine
qui est la cause de ma souffrance. Puisque vous avez pu m'en plaindre, j'espère que Dieu m'en délivrera.
LE ROI
Voilà qui est bien, mais ce n'est pas tout. Il faut m'obéir sur un autre point. Quelqu'un vous en a-t-il parlé?
CARMOSINE
Sire, on m'a dit toute la bonté, toute la pitié qu'on daignait avoir...
LE ROI
Pas autre chose?
A la Reine.
Est-ce vrai, Constance?
LA REINE
Pas tout à fait.
LE ROI
Belle Carmosine, je parlerai en roi et en ami. Le grand amour que vous nous avez porté vous a, près de nous, mise en grand honneur ; et celui qu'en retour nous voulons vous rendre, c'est de vous donner de notre main, en vous priant de l'accepter, l'époux que nous avons choisi.
Il fait signe à Périllo, qui s'avance et s'incline.
Après quoi, nous voulons toujours nous appeler votre chevalier, et porter dans nos passes d'armes votre devise et vos couleurs, sans demander autre chose de vous, pour cette promesse, qu'un seul baiser.
LA REINE, à Carmosine.
Donne-le, mon enfant, je ne suis pas jalouse.
CARMOSINE, donnant son front à baiser au roi. •
Sire, la reine a répondu pour moi *.
Né à Tarbes en 1811, mort à Paris en 1872.
Dans l'école romantique 'dont il fut l'un des plus ardents promoteurs, il est le peintre, l'artiste visuel par excellence ; il a su merveilleusement employer les mots pour rendre le relief, la couleur, les mille aspects de la vie extérieure. A ce point de vue, il a même fait école ; les grands descripteurs postérieurs à 1850 sont ses disciples.
* Principales œuvres en prose de Musset : La Confession d'un enfant du siècle (183G); Comédies et proverbes. Pour l'étudier, lire : P. de Musset: Biographie d'A. de Musset; A. Barine, A. de Musset (1893), Brunetière, Evolution de la poésie lyrique ; E. Faguet, XIX* siècle; M. Guyau, L'art au point de vue sociologique.
Les critiques actuels ne veulent voir en lui qu'un admirable virtuose du style ; comme à V. Hugo, ils lui refusent les idées ; ses ouvrages de critique, remarquables en bien des parties, prouvent que cette opinion est fausse. Il ne pratiqua complètement que dans ses vers la théorie de l'art pour l'art dont on lui a fait un reproche.
Une course de taureaux à Halaga1.
Montés ne se contente pas, comme les autres épées, de tuer le taureau lorsque le signal de sa mort est donné. Il surveille la place, dirige le combat, vient au secours des picador es ou des chulos en péril. Plus d'un torero doit la vie à son intervention. Un taureau, ne se laissant pas distraire par les capes qu'on agitait devant lui, fouillait le ventre d'un cheval qu'il avait renversé, et tâchait d'en faire autant au cavalier abrité sous le cadavre de sa monture. Montés prit la bête farouche par la queue, et lui fit faire trois ou quatre tours de valse à son grand déplaisir et aux applaudissements frénétiques du peuple entier, ce qui donna le temps de relever le picador. Quelquefois il se plante tout debout devant le taureau, les bras croisés, l'œil fixe, et le monstre s'arrête subitement, subjugué par ce regard clair, aigu et froid comme une lame d'épée. Alors ce sont des cris, des hurlements, des vociférations, des trépignements, des explosions de bravos dont on ne peut se faire une idée : le délire s'empare de toutes les têtes, un vertige général agite sur les bancs les quinze mille spectateurs, ivres d'aguardiente*, de soleil et de sang ; les mouchoirs s'agitent, les chapeaux sautent en l'air, et Montés, seul calme dans cette foule, savoure en silence sa joie profonde et contenue, et salue légèrement comme un homme capable "de bien d'autres prouesses. Pour de pareils applaudissements, je conçois qu'on risque sa vie à chaque minute; ils ne sont pas trop payés. 0 chanteurs aux gosiers d'or, danseuses aux pieds de fée, comédiens de tous genres, empereurs et poètes, qui vous imaginez avoir excité l'enthousiasme, vous n'avez pas entendu applaudir Montés !
Quelquefois les spectateurs eux-mêmes le supplient de daigner exécuter un de ces tours d'adresse dont il sort toujours vainqueur. Une jolie fille lui crie en lui jetant un baiser : « Allons, senor Montés, allons, Paquirro (c'est son prénom), vous qui êtes si galant, faites quelque pe-
1 Extrait du : Voyage en Esgagne. Mots techniques : torero, celui qui combat le taureau à pied; toréador, celui qui combat à cheval; picador, celui qui excite le taureau; banderillero, celui qui lance à l'animal des dards ornés de rubans; chulo, porte-cape ; matador, celui qui le tue ; torily la loge des taureaux ; tablas, barrière protectrice permettant aux hommes d'éviter le taureau en cas de danger.
1 Eau-de-vie.
tite chose, una cosita, pour une dame. » Et Montés saute par-dessus le taureau en lui appuyant le pied sur la tête, ou bien il. lui secoue sa cape devant le mufle, et par un mouvement brusque, s'en enveloppe de façon à former une draperie élégante, aux plis irréprochables; puis il fait un saut de côté et laisse passer la bête lancée trop fort pour se retenir.
La manière de tuer de Montés est remarquable par la précision, la sûreté et l'aisance de ses coups ; avec lui, toute idée de danger s'évanouit; il a tant de sang-froid, il est si maître de lui-même, il paraît si certain de sa réussite., que le combat ne semble plus qu'un jeu ; peutêtre même l'émotion y perd-elle. Il est impossible de craindre pour sa vie ; il frappera le taureau où il voudra, quand il voudra, comme il voudra. Les chances du duel sont parfois trop inégales ; un matador moins habile produit quelquefois un effet plus saisissant par les risques et les chances qu'il court. Ceci paraîtra sans doute d'une barbarie bien raffinée ; mais les aficionados, tous ceux qui ont vu des courses et qui se sont passionnés pour un taureau franc et brave, nous comprendront assurément. Un fait qui se passa le dernier jour des courses prouvera la vérité de notre assertion, et fit voir un peu durement à Montes jusqu'à quel point le public espagnol poussait l'esprit d'impartialité envers les hommes et envers les bêtes.
Un magnifique taureau noir venait d'être lâché dans la place. A la manière brusque dont il était sorti du torils les connaisseurs en avaient conçu la plus haute opinion. Il réunissait toutes les qualités d'un taureau de combat : ses cornes étaient longues, aiguës, les pointes bien tournées ; les jambes sèches, fines et nerveuses, promettaient une grande légèreté; son large fanon, ses flancs développés, indiquaient une force immense. Aussi portait-il dans le troupeau le nom de Napoléon, comme le seul nom qui pût qualifier sa supériorité incontestable. Sans la moindre hésitation, il fondit sur le picador posté auprès des tablas, le renversa avec son cheval, qui resta mort sur le coup, puis s'élança sur le second, qui ne fut pas plus heureux, et qu'on eut à peine le temps de faire passer par dessus les barrières/ tout moulu et tout froissé de sa chute. En moins d'un quart d'heure, sept chevaux éventrés gisaient sur le sable ; les chulos n'agitaient que de bien loin leurs capes de couleur, et ne perdaient pas de vue les palissades, sautant de l'autre côté dès que Napoléon faisait mine d'approcher. Montés lui-même paraissait troublé, et même une fois il avait posé le pied sur le rebord de la charpente des tablas, prêt à les franchir en cas d'alerte et de poursuite trop vive, ce qu'il n'avait pas fait dans deux courses
précédentes. La joie des spectateurs se traduisait en exclamations bruyantes, et les compliments les plus flatteurs pour le taureau s'élançaient de toutes les bouches. Une nouvelle prouesse de l'animal vint porter l'enthousiasme au dernier degré d'exaspération.
Un sobresalienle (doublure) de picador, car les deux chefs d'emploi étaient hors de combat, attendait, la lame baissée, l'assaut du terrible Napoléon qui, sans s'inquiéter de sa piqûre à l'épaule, prit le cheval sous le ventre d'un premier coup de tête, lui fit tomber les jambes de devant sur le rebord des tablas et, d'un second lui soulevant la croupe, l'envoya avec son maître de l'autre côté de la barrière, dans le couloir de refuge qui circule tout autour de la place.
Un si bel exploit fit éclater des tonnerres de bravos. Le taureau était maître de la place qu'il parcourait en vainqueur, s'amusant, faute d'adversaires, à retourner et à jeter en l'air les cadavres des chevaux qu'il avait décousus. La provision de victimes était épuisée, et il n'y avait plus dans l'écurie de quoi remonter les picador es. Les banderilleros se tenaient enfourchés sur les tablas, n'osant descendre harceler de leurs flèches ornées de papier ce redoutable lutteur, dont la rage n'avait pas besoin, à coup sûr, d'excitations. Les spectateurs impatientés de cette espèce d'entr'acte, criaient : « Las banderillas ! las banderillas ! Fuego al alcalde ! le feu à l'alcade qui ne donne pas l'ordre ! » Enfin, sur un signe du gouverneur de la place, un banderillero se détacha du groupe et planta deux flèches dans le cou de la bête furieuse, et se sauva de toute sa vitesse, mais pas assez promptement encore, car la corne lui effleura le bras et lui fendit la manche. Alors, malgré les vociférations et les huées du peuple, l'alcade donna l'ordre de la mort, et fit signe à Montés de prendre sa muleta et son épée, en dépit de toutes les règles de la tauromachie qui exigent qu'un taureau ait reçu au moins quatre paires de banderillas avant d'être livré à l'estoc du matador.
Montés, au lieu de s'avancer comme d'habitude au milieu de l'arène, se posa à une vingtaine de pas de la barrière, pour avoir un refuge en cas de malheur ; il était fort pâle, et, sans se livrer à aucune de ces gentillesses, coquetterie du courage, qui lui ont valu l'admiration de l'Espagne, il déploya la muleta écarlate, et appela le taureau qui ne se fit pas prier pour venir. Montés exécuta trois ou quatre passes avec la muleta tenant son épée horizontale à la hauteur des yeux du monstre, qui tout à coup tomba comme foudroyé et expira après un bond convulsif. L'épée lui était entrée dans le front et avait piqué la cervelle, coup défendu par les lois de la tauromachie, le matador devant
passer le bras entre les cornes de ranimai et lui donner l'estocade entre la nuque et les épaules, ce qui augmente le danger de l'homme et donne quelque chance à son bestial adversaire.
Quand on eut compris le coup, car ceci s'était passé avec la rapidité de la pensée, un hourra d'indignation s'éleva des tendidos aux palcos * ; • un ouragan d'injures et de sifflets éclata avec un tumulte et un fracas inouïs. « Boucher, assassin, brigand, voleur, galérien, bourreau ! » étaient les termes les plus doux. « A Geuta Montés 1 au feu Montés ! les chiens à Montés ! mort à l'alcade ! » tels étaient les cris qui retentissaient de toutes parts. Jamais je n'ai vu une fureur pareille, et j'avoue en rougissant que je la partageais. Les vociférations ne suffirent bientôt plus ; Ton commença à jeter sur le pauvre diable des éventails, des chapeaux, des bâtons, des jarres pleines d'eau et des fragments de bancs arrachés. Il y avait encore un taureau à tuer, mais sa mort passa inaperçue à travers cette horrible bacchanale, et ce fut José Parra, la seconde épée, qui l'expédia en deux estocades assez bien portées. Quant à Montés, il était livide, son visage verdissait de rage, ses dents imprimaient des marques sanglantes sur ses lèvres blanches, quoiqu'il affichât un grand calme et s'appuyât avec une grâce affectée sur la garde de son épée, dont il avait essuyé dans le sable la pointe rougie contre les règles.
Le feu à Constantinople2.
J'étais un jour assis sur une tombe, occupé à griffonner quelques vers, dans le petit Ghamp-des-Morts de Péra, lorsque je vis monter à travers les cyprès une fumée bleuâtre qui devint jaune, puis noire, et laissa passer quelques jets de flamme étouffés par l'éclatante lumière du soleil ; je me levai, je cherchai une place découverte, et j'aperçus au bas de la colline funèbre Kassim-Pacha qui brûlait. Kassim-Pacha est un quartier assez misérable, peuplé de pauvres gens : de Juifs, d'Arméniens, resserré entre le cimetière et l'arsenal. — Je descendis sa principale rue, bordée d'échoppes et de baraques, dont le milieu est occupé par un ruisseau fangeux, espèce d'égoût à ciel ouvert, traversé de ponceaux ; l'incendie était encore concentré aux environs d'une mosquée dont je ne saurais mieux comparer le minaret qu'à une chandelle
1 Les tendidos sont les tribunes où s'entasse le peuple ; les palcos, les loges des grands seigneurs.
* Extrait de Constantinople (1854). La description qui suit donne une idée de ce qui se passe encore aujourd'hui assez fréquemment dans la capitale de la Turquie .
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coiffée d'un éteignoir de fer blanc. Je craignais de voir ce minaret fondre dans les flammes, qu'un changement de vent poussa dans une autre direction, en sorte que ceux qui croyaient n'avoir rien à craindre se trouvèrent subitement menacés.
La rue était encombrée de négresses portant des matelas roulés, de hammals chargés de coffres, d'hommes sauvant leurs tuyaux de pipes, . de femmes effarées traînant d'une main un enfant, et de l'autre un paquet de hardes ; de cawas et de soldats armés de longs crochets, de saccas courant à travers la foule, leurs pompes sur l'épaule, d'hommes à cheval galopant pour aller chercher du renfort, sans le moindre souci des piétons ; tout le monde se heurtait, se bousculait, se renversait, avec des cris et des injures en toutes sortes d'idiomes. Le tumulte était à son comble. Pendant ce temps, la flamme marchait en élargissant le cercle de ses ravages. Craignant d'être jeté à terre et foulé aux pieds, je regagnai la hauteur de Péra, et, me hissant sur un cippe de marbre de Marmara, je regardai, en compagnie de Turcs, de Grecs et de Francs, le triste spectacle qui se déroulait au pied de la colline.
Les rayons brûlants du midi tombaient d'aplomb sur les toits de tuiles brunes ou de planches goudronnées de Kassim-Pacha, dont les maisons s'allumaient successivement comme les fusées d'un feu d'artifice. D'abord on voyait un petit jet de fumée blanche sortir par quelque interstice, puis une mince langue écarlate suivait la fumée blanche, la maison noircissait, les fenêtres rougeoyaient, et au bout de quelques minutes tout s'effondrait dans un nuage de cendres.
Sur ce fond de vapeur enflammée se dessinaient, au bord des toits, en silhouettes noires, des hommes qui versaient de l'eau sur les planches pour les empêcher de prendre feu ; d'autres, avec des haches et des crocs, abattaient des pans de murs pour circonscrire l'incendie. Des saccas, debout sur une poutre transversale restée intacte, dirigeaient le bec de leurs pompes contre ces flammes; de loin, ces pompes aux flexibles tuyaux de cuir, à l'ajustage de cuivre luisant, avaient l'air de couleuvres irritées combattant des dragons ignivomes et leur dardant des éclairs argentés. Quelquefois le dragon crachait de ses flancs noirs un tourbillon d'étincelles pour faire reculer la couleuvre ; mais celle-ci revenait à la charge, sifflante et furieuse, vibrant * une lance d'eau scintillante comme le diamant. Après des apaisements et des recrudescences, l'incendie s'éteignit faute de pâture ; il ne resta que quelques fumées qui montaient lentement des charbons et des décombres.
1 Expression incorrecte, vibrer étant un verbe neutre.
THÉOPHILE GAUTIER Hl
Le lendemain, j'allai visiter le lieu du sinistre. Deux ou trois cents maisons avaient brûlé. C'était peu de chose si l'on considère l'extrême combustibilité des matériaux; la mosquée, protégée par ses murailles et ses cloîtres de pierre, était restée intacte. Sur l'emplacement des baraques réduites en cendres s'élevaient seules les cheminées de briques dont les tuyaux avaient résisté à l'action du feu. Rien n'était plus bizarre que ces obélisques rougeâtres isolés des constructions qui les entouraient la veille. On eût dit un jeu d'énormes quilles plantées là pour l'amusement de Typhon ou de Briarée *.
Sur les ruines chaudes et fumantes encore de leurs maisons, les anciens propriétaires s'étaient construit déjà des abris provisoires au moyen de nattes de jonc, de vieux tapis et de morceaux de toile à voile soutenus par des piquets, et fumaient leur pipe avec toute la résignation du fatalisme oriental ; des chevaux étaient attachés à des pieux à la place où avait été leur écurie ; des pans de cloison et des bouts de planches clouées reconstituaient le harem ; un cawadji2 cuisinait son moka au fourneau, seul reste de sa boutique, sur l'emplacement de laquelle se tenaient accroupis, dans la cendre, tous ses fidèles clients ; plus loin, les boulangers écrémaient, avec des sébiles de bois, des tas de blé dont la flamme avait grillé seulement la première couche; de pauvres diables cherchaient sous les braises mal éteintes des clous et des ferrailles, débris de leur fortune, mais sans avoir l'air autrement désolé. Je ne vis pas à Kassim-Pacha ces groupes éperdus, ululants et désespérés, qu'un événement pareil ferait se tordre, en France, sur les décombres d'un village ou d'un quartier incendié ; être brûlé, à Constantinople, est une chose toute simple...
J'avais vu l'incendie de jour ; il ne me manquait plus que l'incendie de nuit. Ce spectacle ne se fit pas attendre ; un soir, une lueur pourprée, que je ne saurais mieux comparer qu'aux rougeurs de l'aurore boréale, teignit le ciel de l'autre côté de la Corne-d'Or ; je prenais une glace sur la promenade du petit Champ, et je descendis immédiatement pour fréter un caïque et me transporter au lieu du sinistre, lorsqu'en passant près de la tour de Galata, un de mes amis de Constantinople, qui m'accompagnait, eut l'idée de monter à la tour, d'où l'on découvre en effet la rive opposée du port ; un bakchich eut bientôt levé les scrupules du gardien, et nous commençâmes à grimper dans l'obscurité,
* Typhon, ou mieux Typhée, géant mythologique à cent têtes, chef des Titans; Briarée, autre géant à cent bras et cinquante tètes.
* Cafetier.
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tàtant le mur des mains, essayant chaque marche du pied, par un escalier assez difficile, aux spirales interrompues de paliers et de portes. Nous arrivâmes ainsi jusqu'à la lanterne, et, marchant sur les lames de cuivre qui revêtent le sol, nous allâmes nous appuyer au rebord de maçonnerie dont, la tour est couronnée.
C'était le magasin des huiles et des suifs qui brûlait. Ces bâtiments sont situés au bord de l'eau, qui, en reflétant les flammes,, produisait par la réverbération l'aspect d'un double incendie au milieu duquel les maisons se dessinaient en silhouettes noires frappées comme à l'emporte-pièce de trous lumineux. Des traînées de feu, brisées par l'oscillation des vagues, s'allongeaient sur la Corne-d'Or, semblable à ce moment à une vaste nappe de punch ; les flammes s'élevaient à une hauteur prodigieuse, rouges, bleues, jaunes, vertes, selon les matériaux qu'elles dévoraient ; quelquefois une phosphorescence plus vive, une lueur plus incandescente éclatait dans l'embrasement général ; des milliers de flammèches volaient en l'air comme les pluies d'or et d'argent d'une bombe d'artifice, et, malgré la distance, on entendait la crépitation de l'incendie. Au-dessus de la flamme, se contournaient d'énormes masses de fumée bleuâtres d'un côté, et de l'autre roses comme les nuages au couchant. La tour du Seraskier, Yeni-Djami, la Solimanieh, la mosquée d'Achmet, celle de Selim, et plus haut, sur la crête de la colline, les arcades de l'aqueduc de Valens brillaient illuminées de reflets rougeâtres ; les barques et les vaisseaux du port se découpaient en ombres chinoises sur un fond écarlate ; deux ou trois péniches chauffées trop violemment prirent feu, et l'on put craindre un moment une conflagration générale dans cet encombrement de navires ; mais elles s'éteignirent bientôt.
Malgré le vent froid qui nous glaçait à cette hauteur, car nous étions assez légèrement vêtus, mon compagnon et moi, nous ne pouvions nous arracher à ce spectacle désastreusement magnifique, qui nous faisait comprendre et presque excuser, par sa beauté, Néron regardant brûler Rome de sa tour du Palatin. C'était un flamboiement splendide, un feu d'artifice à la centième puissance, avec des effets que la pyrotechnie ne saura jamais atteindre ; et, comme nous n'avions pas le remords de l'avoir allumé, nous pouvions en jouir en artistes, tout en déplorant un tel malheur.
A deux ou trois jours de là Péra prit feu à son tour. — Le Tekké des derviches tourneurs fut bientôt envahi par les flammes, et là je vis un bel exemple du flegme oriental. Le chef des derviches fumait sa pipe sur un tapis que l'on reculait de temps à autre à mesure que l'incendie
gagnait du terrain. Le petit bout de cimetière qui s'étend devant le Tekké, s'encombra rapidement de tous les objets, ustensiles, meubles et marchandises des maisons menacées, qu'on déménageait souvent par les fenêtres pour aller plus vite : les faïences les plus grotesques s'étalaient sur les tombes dans un pêle-mêle affreux et risible. La population — presque toute chrétienne — du quartier ne manifestait pas la même résignation que montrent les Turcs en pareille circonstance ; les femmes criaient ou pleuraient, assises sur leurs meubles entassés.
Les vociférations se croisaient de toutes parts, le désordre et le tumulte étaient au comble. Enfin, on parvint à faire la part du feu, et, du Tekké jusqu'au bas de la colline, il ne resta debout que les cheminées. Dans les désastres les plus sérieux, il y a toujours quelques détails burlesques : je vis un homme qui manqua se faire cuire pour sauver des tuyaux de poêle; plus loin, un pauvre vieux et une pauvre vieille, qui veillaient leur fils mort dans une maison embrasée, ne voulaient pas abandonner le cher cadavre, et on fut obligé de les emporter de force. C'était le côté touchant. Gomme effet pittoresque, je remarquai les cyprès du Jardin des Derviches qui se desséchaient, jaunissaient et s'allumaient comme des chandeliers à sept branches.
Trois ou quatre nuits plus tard, Péra se ralluma par l'autre bout, vers le grand Champ-des-Morts ; une vingtaine de maisons de bois brûlèrent comme des allumettes, lançant dans le ciel bleu de la nuit des gerbes d'étincelles et de flammèches, malgré l'eau dont on les inondait. La grande rue de Péra présentait l'aspect le plus sinistre ; les compagnies de saccas, leurs pompes sur l'épaule, la parcouraient au grand trot, renversant tout sur leur passage, comme c'est leur privilège, car ils ont ordre de ne se détourner pour qui que ce soit ; des mouchirs à cheval, suivis d'une escouade de valetaille farouche, courant à pied derrière eux, comme la Patrouille turque de Decamps, jetaient, à la lueur des torches, des silhouettes étranges sur les murailles ; les chiens, foulés aux pieds, fuyaient par bandes en poussant des hurlements plaintifs ; des hommes et des femmes passaient, ployês sous des paquets ; des sais traînaient par le licou des chevaux qui s'effaraient : c'était terrible et beau. Heureusement, quelques maisons de pierre arrêtèrent la marche de l'incendie.
Dans la même semaine, Psammathia — un quartier grec de Constantinople — devint la proie des flammes; deux mille cinq cents maisons brûlèrent. Puis Scutari s'alluma à son tour. A chaque instant le ciel devenait rouge dans chaque coin, et la tour du Seraskier ne faisait que hisser son panier et sa lanterne ; on eût dit que le démon de l'incendie
secouait sa torche sur la ville. — Enfin tout s'éteignit, et les désastres s'oublièrent avec cette heureuse insouciance sans laquelle l'espèce humaine ne saurait vivre.
Vivier et les bulles de savon.
Vivier, qui est descendu avec moi, déclare sentir le besoin de civiliser cette île1 sauvage et d'apprendre aux naturels la véritable manière de faire des bulles de savon remplies de fumée de tabac, perfectionnement qu'ils ne paraissent pas soupçonner, si l'on doit s'en rapporter à leur physionomie. Nous entrons dans un café, où Vivier demande avec un flegme imperturbable de l'eau, du savon, du papier et une pipe. Cette demande surprend un peu le cafetier, qui se dit en lui-même : « Ce voyageur est propre, il désire se laver les mains, » et apporte innocemment tout ce qui est nécessaire à la confection des bulles. A la première bulle qui s'échappe du tube, opalisée par la fumée blanche insufflée dans sa frêle enveloppe, la surprise arrête la tasse de café sur la lèvre des consommateurs. Un autre globe transparent et muni, comme un ballon, d'un parachute opaque, monte à son tour dans l'air et balance au soleil tous les reflets du prisme ; alors l'admiration n'a plus de bornes : un grand cercle se forme et suit avec intérêt les bulles voltigeantes. Quand l'enthousiasme est assez surexcité, Vivier, qui sait ménager ses effets, vide les blouses du billard et lance sur le drap vert, comme pour remplacer les boules d'ivoire, un nombre égal de bulles carambolant et roulant au moindre souffle.
— Regardez comme ils se civilisent, me dit Vivier en me montrant un Grec moustachu et de physionomie truculente qui tournait un morceau de savon dans un verre d'eau, saisi de la fièvre d'imitation ; déjà leurs mœurs s'adoucissent.
Au bout d'un quart d'heure, l'on aurait cru le café occupé par une bande de jongleurs indiens : ce n'étaient que boules qui montaient et descendaient. Une heure après, toute l'île était occupée à souffler de l'eau de savon et de la fumée par des cornets de papier, avec toute la gravité que mérite une occupation si sérieuse. — Pourquoi s'étonner de ce que les habitants de Syra se soient amusés d'un spectacle qui a fait tenir pendant six mois le nez en l'air, sur la place de la Bourse, à tous les badauds de Paris ?
1 L'île de Syra, dans les Cyclades. — Vivier était un Parisien célèbre par ses mystifications.
Le triomphe de Pharaon1.
Un héraut ou lecteur, tenant à la main un rouleau couvert de signes hiéroglyphiques, s'avança tout seul entre les porte-étendards et les thuriféraires qui précédaient la litière du roi.
Il proclamait d'une voix forte, retentissante comme une trompe d'airain, les victoires du Pharaon : il disait les fortunes des divers combats, le nombre des captifs et des chars de guerre enlevés à l'ennemi, le montant du butin, les mesures de poudre d'or, les dents d'éléphant, les plumes d'autruche, les masses de gomme odorante, les girafes, les lions, les panthères et autres animaux rares ; il citait le nom des chefs barbares tués par les javelines ou les flèches de Sa Majesté, l'Aro'éris2 toutpuissant, le favori des dieux.
A chaque énonciation, le peuple poussait une clameur immense, et, du haut des talus, jetait sur la route du vainqueur de longues branches vertes des palmiers qu'il balançait.
Enfin le Pharaon parut !
Des prêtres, se retournant à intervalles égaux, allongeaient vers lui leurs amschirs 3, après avoir jeté de l'encens sur les charbons allumés dans la petite coupe de bronze, soutenue par une main emmanchée d'une espèce de sceptre terminé à l'autre bout par une tête d'animal sacré, et marchaient respectueusement à reculons pendant que la fumée odorante et bleue montait aux narines du triomphateur, en apparence indifférent à ces honneurs comme une divinité de bronze ou de basalte.
Douze o'éris ou chefs militaires, la tête couverte d'un léger casque surmonté d'une plume d'autruche, le torse nu, les reins enveloppés d'un pagne à plis roides, portant devant eux leur targe suspendue à leur ceinture, soutenaient une sorte de pavois sur lequel posait le trône du Pharaon. C'était un siège à pieds et à bras de lion, au dossier élevé, garni d'un coussin débordant, orné sur la face latérale d'un lacis de
1 Extrait du Roman de la Momie, une étonnante reconstitution de l'Egypte ancienne qui est, avec Salammbô de Flaubert, le plus beau roman archéologique en langue française. Comparer cette œuvre avec les romans égyptiens de l'Allemand G. Ebers, d'un caractère si différent : La fille de Pharaon; Ouarda.
1 Aroêris, un des noms d'Horus, le dieu du Soleil, auquel le héraut compare le Pharaon.
* Amschirs, encensoirs égyptiens.
fleurs roses et bleues ; les pieds, les bras, les nervures du trône étaient dorés, et de vives couleurs remplissaient les places laissées vides par la dorure.
De chaque côté du brancard, quatre flabellifères ' agitaient au bout de hampes dorées d'énormes éventails de plumes d'une forme semi-circulaire ; deux prêtres soulevaient une grande corne d'abondance richement ornementée, d'où retombaient en gerbes de gigantesques fleurs de lotus.
Le Pharaon était coiffé d'un casque allongé en mitre, découpant par une échancrure la conque de l'oreille et se rabattant vers la nuque pour la protéger. Sur le fond bleu du casque scintillait un semis de points semblables à des prunelles d'oiseau et formés de trois cercles noirs, blancs et rouges ; un liseré écarlate et jaune en garnissait le bord, et la vipère symbolique, tordant ses anneaux d'or sur la partie antérieure, se redressait et se rengorgeait au dessus du front royal ; deux longues barbes cannelées et de couleur pourpre flottaient sur les épaules et complétaient cette coiffure d'une majestueuse élégance.
Un large gorgerin à sept rangs d'émaux, de pierres précieuses et de perles d'or, s'arrondissait sur la poitrine du Pharaon et jetait de vives lueurs au soleil. Pour vêtement supérieur il portait une brassière quadrillée de rose et de noir, dont les bouts allongés en bandelettes tournaient plusieurs fois autour du buste et le serraient étroitement; les manches, coupées à la hauteur du biceps et bordées de lignes transversales d'or, de rouge et' de bleu, laissaient voir des bras ronds et forts, dont le gauche était garni d'un large poignet de métal destinée à amortir le frôlement de la corde lorsque le Pharaon décochait une flèche de son arc triangulaire, et dont le droit, orné d'un bracelet composé d'un serpent enroulé plusieurs fois sur lui-même, tenait un long sceptre d'or terminé par un bouton de lotus. Le reste du corps était enveloppé d'une draperie du plus fin lin à plis multipliés, arrêtée aux hanches par une ceinture imbriquée de plaquettes en émail et en or. Entre la brassière et la ceinture, le torse apparaissait luisant et poli comme le granit rose travaillé par un ouvrier habile. Des sandales à pointes recourbées, pareilles à des patins, chaussaient ses pieds étroits et longs, rapprochés l'un de l'autre comme les pieds des dieux sur les murailles des temples.
Sa figure lisse, imberbe, aux grands traits purs, qu'il ne semblait au pouvoir d'aucune émotion humaine de déranger et que le sang de
1 Flabellifères: serviteurs chargés d'éventer le Pharaon.
la vie vulgaire ne colorait pas, avec sa pâleur morte, ses lèvres scellées, ses yeux énormes, agrandis de lignes noires, dont les paupières ne s'abaissaient non plus que celles de l'épervier sacré, inspirait par son immobilité même une respectueuse épouvante. On eût dit que ces yeux fixes ne regardaient que l'éternité et l'infini ; les objets environnants ne paraissaient pas s'y refléter. Les satiétés de la jouissance, le blasement des volontés satisfaites aussitôt qu'exprimées, l'isolement du demi-dieu qui n'a pas de semblables parmi les mortels, le dégoût des adorations et comme l'ennui du triomphe, avaient figé à jamais cette physionomie, implacablement douce et d'une sérénité granitique. Osiris jugeant les âmes n'eût pas eu l'air plus majestueux et plus calme.
Un grand lion privé, couché à côté de lui sur le brancard, allongeait ses énormes pattes comme un sphinx sur son piédestal, et clignait ses prunelles jaunes.
Une corde, attachée à la litière, reliait au Pharaon les chars de guerres des chefs vaincus ; il les traînait derrière lui, comme des animaux à la laisse. Ces chefs, à l'attitude morne et farouche, dont les coudes rapprochés par une ligature formaient un angle disgracieux, vacillaient gauchement à la trépidation des chars, que menaient des cochers égyptiens.
Ensuite venaient les chars de guerre des jeunes princes de la famille royale ; des chevaux de race pure, aux formes élégantes et nobles, aux jambes fines, aux jarrets nerveux, à la crinière taillée en brosse, les traînaient, attelés deux à deux, en secouant leurs têtes empanachées de plumes rouges, ornées de têtières et de frontaux à bossettes de métal. Un timon courbe appuyait sur leurs garrots garnis de panneaux écarlates deux sellettes surmontées de boules en airain poli, et que réunissait un joug léger, infléchi comme un arc dont les cornes rebrousseraient ; une sous-ventrière et une courroie pectorale richement piquée et brodée, de riches housses rayées de bleu ou de rouge et frangées de houppes, complétaient ce harnachement solide, gracieux et léger.
La caisse du char, peinte de rouge et de vert, garnie de plaques et de demi-sphères de bronze, semblable à Yumbo des boucliers, était flanquée de deux grands carquois posés diagonalement en sens contraire, dont l'un renfermait des javelines et l'autre des flèches. Sur chaque face un lion sculpté et doré, les pattes en arrêt, le mufle plissé par un effroyable rictus, semblait rugir et vouloir s'élancer sur les ennemis.
Les jeunes princes avaient pour coiffure une bandelette qui serrait leurs cheveux et où s'entortillait, en gonflant sa gorge, la vipère royale ;
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pour vêtement une tunique ornée au col et aux manches de broderies éclatantes et cerclées à la taille d'un ceinturon de cuir fermé par une plaque de métal gravée d'hiéroglyphes; à ce ceinturon était passé un long poignard à lame d'airain triangulaire, dont la poignée cannelée transversalement se terminait en tête d'épervier.
Sur le char, à côté de chaque prince, se tenaient le cocher chargé de conduire le char pendant la bataille, et l'écuyer occupé à parer avec le bouclier les coups dirigés vers le combattant, pendant que lui-même décochait les flèches ou dardait les javelines puisées aux carquois latéraux.
A la suite des princes arrivaient les chars, cavalerie des Egyptiens, au nombre de vingt mille, chacun traîné par deux chevaux et monté par trois hommes. Ils s'avançaient par dix de front, les essieux se touchant presque et ne se heurtant jamais, tant l'habileté des cochers était grande.
Quelques chars moins pesants, destinés aux escarmouches et aux reconnaissances, marchaient en tête et ne portaient qu'un seul guerrier ayant, pour garder les mains libres pendant la bataille, les rênes de son attelage passées autour du corps; avec quelques pesées à droite, à gauche ou en arrière, il dirigeait ou arrêtait ses chevaux; et c'était vraiment merveilleux de voir ces nobles bêtes, qui semblaient abandonnées à elles-mêmes, guidées par d'imperceptibles mouvements, conserver une imperturbable régularité d'allure.
Le piétinement des chevaux, contenus à grand'peine, le tonnerre des roues, garnies de bronze, le frisson métallique des armes, donnaient à ce défilé quelque chose d'imposant et de formidable, fait pour jeter la terreur dans les âmes les plus intrépides. Les casques, les plumes, les boucliers., les corselets papeionnés d'écaillés vertes, rouges et jaunes, les arcs dorés, les glaives d'airain, reluisaient et flamboyaient terriblement au soleil ouvert dans le ciel, au-dessus de la chaîne lybique, comme un grand œil osirien, et l'on sentait que le choc d'une pareille armée devait balayer les nations comme l'ouragan chasse devant lui une paille légère.
Sous ces roues innombrables, la terre résonnait et tremblait sourdement, comme si une catastrophe delà nature l'eût agitée.
Aux chars succédèrent les bataillons d'infanterie, marchant en ordre, le bouclier au bras gauche, et suivant leur arme, la lance, le harpe, l'arc, la fronde ou la hache à la main droite ; les têtes de ces soldats étaient couvertes d'armets ornés de deux mèches de crins, leurs corps sanglés par une ceinture-cuirasse en peau de crocodile. Leur air im-
passible, la régularité parfaite de leurs mouvements, leur teint de cuivre rouge, foncé encore par une expédition récente aux régions brûlantes de l'Ethiopie supérieure, la poudre du désert tamisée sur leurs vêtements,, inspiraient l'admiration par leur discipline et leur courage. Avec de tels soldats, l'Egypte pouvait conquérir le monde. Ensuite venaient les troupes alliées, reconnaissablesà la forme barbare de leurs casques pareils à des mitres tronquées, ou surmontés de croissants embrochés dans une pointe. Leurs glaives aux larges tranchants, leurs haches tailladées, devaient faire d'inguérissables blessures.
Des esclaves portaient le butin annoncé par le héraut, sur leurs épaules ou sur des brancards, et des belluaires traînaient en laisse des panthères, des guépards s'écrasant contre terre comme pour se cacher, des autruches battant des ailes, des girafes dépassant la foule de toute la longueur de leur col, et jusqu'à des ours bruns pris, disait-on, dans les montagnes de la Lune.
Depuis longtemps déjà le roi était rentré dans son palais, que le défilé continuait encore
Cependant la nuit était tombée subitement, car il n'y a pas de crépuscule en Egypte ; la nuit, ou plutôt un jour bleu succédant à un jour jaune. Sur l'azur d'une transparence infinie s'allumaient d'innombrables étoiles, dont les scintillations tremblaient confusément dans l'eau du Nil.
La moisson dans l'Egypte ancienne.1
De la muraille du jardin, la plaine s'étendait jusqu'aux premiers escarpements de la chaîne lybique, comme une mer jaune, où le moindre souffle d'air creusait des vagues d'or. La lumière était si intense, que le ton d'or du blé blanchissait par places et prenait des teintes d'argent. Dans l'opulent limon du Nil, les épis avaient poussé vigoureux, drus et hauts comme des javelines, et jamais plus riche moisson ne s'était déployée au soleil, flamboyante et crépitante de chaleur; il y avait de quoi remplir jusqu'au faîte la ligne de greniers voûtés qui s'arrondissaient près des celliers.
Les travailleurs étaient depuis longtemps déjà à l'ouvrage, et l'on voyait de loin émerger des vagues du blé leur tête crépue ou rase,
1 Extrait du Roman de la Momie.
coiffée d'un morceau d'étoffe blanche, et leur torse nu, couleur de brique cuite. Ils se penchaient et se relevaient avec un mouvement régulier, sciant le blé de leurs faucilles au dessous de l'épi, avec autant de régularité que s'ils eussent suivi une ligne tirée au cordeau.
Derrière eux, marchaient dans les sillons des glaneurs, avec des couffes de sparterie où ils serraient les épis moissonnés, et qu'ils portaient sur leur épaule ou suspendus à une barre transversale, aidés par un compagnon, à des meules placées de distance en distance.
Quelquefois les moissonneurs essoufflés s'arrêtaient, reprenaient haleine, et, rejetant leur faucille sous leur bras droit, buvaient un coup d'eau ; puis ils se remettaient en hâte à l'ouvrage, craignant le bâton du contre-maître ; les épis récoltés s'étalaient sur l'aire par couches égalisées à la fourche, et légèrement relevées au bord par les nouveaux paniers qu'on y versait.
Alors Po'éri fit signe au bouvier de faire avancer ses bêtes. C'étaient de superbes animaux, aux longues cornes évasées comme la coiffure d'Isis, au garot élevé, au fanon puissant, aux jambes sèches et nerveuses. La marque du domaine, empreinte au fer chaud, estampillait leurs hanches. Ils marchaient gravement, assujettis sous un joug horizontal reliant leurs quatre têtes.
On les poussa sur l'aire; activés par le fouet à double mèche, ils se mirent à piétiner circulairement, faisant jaillir sous leurs sabots fourchus le grain de l'épi : le soleil brillait sur leur poil luisant, et la poussière qu'ils soulevaient leur montait aux naseaux; aussi, au bout d'une vingtaine de tours, s'appuyaient-ils les uns contre les autres, et, malgré les lanières sifflantes qui voltigeaient sur leurs flancs, ralentissaient-ils sensiblement le pas. Pour les encourager, le conducteur, qui les suivait en tenant par la queue la bête sous la main, entonna, sur un rithme joyeux et vif, la vieille chanson des bœufs : « Tournez pour vous-mêmes; ô bœufs, tournez pour vous-mêmes ; des mesures pour vous, des mesures pour vos maîtres ! »
Et l'attelage ranimé se portait en avant et disparaissait dans un nuage de poussière blonde où scintillaient des étincelles d'or.
La besogne des bœufs terminée, vinrent des serviteurs qui, armés d'écopes de bois, élevaient le blé en l'air et le laissaient retomber pour le séparer des pailles, des barbes et des cosses.
Le blé ainsi vanné était mis dans des sacs dont un grammate1 prenait note, et porté aux greniers où conduisaient des échelles.
* Comptable.
Le brigand et ses mannequins K
Une troupe de comédiens ambulants qui se rend à Paris doit passer dans une forêt du Midi; le brigand Agostin les attend à l'affût, espérant les dévaliser en employant la ruse.
— Allons, risquons le coup, et dressons l'embuscade, dit Agostin en prenant sa résolution. Cinq coffres, des broderies d'or, un collier de perles. J'ai travaillé pour moins.
Le brigand et la petite fille entrèrent dans le bois de sapin, et parvenus à l'endroit le plus secret, ils se mirent activement à déranger des pierres et des poignées de broussailles, jusqu'à ce qu'ils eussent mis à nu cinq ou six planches saupoudrées de terre. Agostin souleva les planches, les jeta de côté et descendit jusqu'à mi-corps dans la noire ouverture qu'elles laissaient béante. Etait-ce l'entrée d'un souterrain et d'une caverne, retraite ordinaire du brigand ? la cachette où il serrait les objets volés ? l'ossuaire où il entassait les cadavres de ses victimes ?
Cette dernière supposition eût paru la plus vraisemblable au spectateur, si la scène eût eu d'autres témoins que les choucas2 perchés dans la sapinière.
Agostin se courba, parut fouiller au fond de la fosse, se redressa en tenant dans les bras une forme humaine d'une raideur cadavérique, qu'il jeta sans cérémonie sur le bord du trou. Chiqui ta ne parut éprouver aucune frayeur à cette exhumation étrange, et tira le corps par les pieds à quelque distance de la fosse, avec plus de force que sa frêle apparence ne permettait d'en supposer. Agostin, continuant son lugubre travail, sortit encore de cet haceldama3 cinq cadavres que la petite fille rangea auprès du premier, souriant comme une jeune goule4 prête à faire ripaille dans un cimetière. Cette fosse ouverte, ce bandit arra-
4 Extrait du Capitaine Fracasse (1863), un excellent roman d'aventures qui renferme de remarquables tableaux de Paris au temps de Louis XIII. Le morceau cité ici est un chef-d'œuvre de fantaisie amusante.
5 Choucas, espèce de petite corneille.
3 Haceldama (hébreu) : le champ du sang. Judas ayant trahi son maître pour trente pièces d'argent, s'en repentit. Il reporta les trente pièces d'argent aux principaux sacrificateurs et aux sénateurs. Ceux-ci en achetèrent le champ d'un potier, pour la sépulture des étrangers. C'est pourquoi ce champ fut appelé le champ du sang. Ici haceldama signifie cimetière, charnier.
4 Goule, espèce de vampire qui, d'après les légendes orientales, dévore les cadavres pendant la nuit.
chant à leur repos les restes de ses victimes, cette petite fille aidant à cette funèbre besogne, tout cela sous l'ombre noire des sapins, composait un tableau fait pour inspirer l'effroi aux plus braves.
Le bandit prit un des cadavres, le porta sur la crête de l'escarpement, le dressa, et le fit tenir debout en fichant en terre le pieu auquel le corps était lié. Ainsi maintenu, le cadavre singeait assez à travers l'ombre l'apparence d'un homme vivant.
« Hélas ! à quoi en suis-je réduit par le malheur des temps, dit Agostin avec un han ! de Saint-Joseph. Au lieu d'une bande de vigoureux drôles, maniant le couteau et l'arquebuse comme des soldats d'élite, je n'ai plus que des mannequins couverts de guenilles, des épouvantails à voyageurs, simples comparses de mes exploits solitaires ! Celuici, c'était Matasierpes, le vaillant Espagnol, mon ami de cœar, un garçon charmant, qui avec sa navaja traçait des croix sur la figure des gavaches1 aussi proprement qu'avec un pinceau trempé dans du rouge; bon gentilhomme d'ailleurs, hautain comme s'il était issu de la propre cuisse de Jupiter, présentant le coude aux dames pour descendre de coche et détroussant les bourgeois d'une façon grandiose et royale! Voilà sa cape, sa goiille2 et son sombrero3 à plume incarnadine4 que j'ai pieusement dérobés comme des reliques, et dont j'ai revêtu l'homme de paille qui remplace ce jeune héros digne d'un meilleur sort. Pauvre Matasierpes ! cela le contrariait d'être pendu, non qu'il se souciât du trépas : mais comme noble, il prétendait avoir le droit d'être décapité. Par malheur, il ne portait pas sa généalogie dans sa poche, et il lui fallut expirer perpendiculairement. »
Retournant près de la fosse, Agostin prît un autre mannequin coiffé d'un béret bleu.
« Celui-là, c'est Isquibaïval, un fameux, un vaillant, plein de cœur à l'ouvrage, mais il avait quelquefois trop de zèle et se laissait aller à tout massacrer : il ne faut pas détruire la pratique, que diable ! Du reste, peu âpre au butin, toujours content de sa part. Il dédaignait l'or et n'aimait que le sang ; brave nature ! Et quelle belle attitude il eut sous la barre du tortionnaire, lorsqu'il fut roué en pleine place d'Or-
1 Gavache, de l'espagnol gabacho, homme misérable et mal vêtu, terme de mépris que les gens du midi adressaient à ceux du nord et dont les Espagnols se servent encore pour désigner les Français. (D'après Elisée Reclus.)
* Goiille, ancienne collerette large.
3 Sombrero, chapeau de feutre à larges bords en usage en Espagne.
* Incarnadine, d'une couleur plus pâle que l'incarnat.
thez! Régulus et saint Barthélémy ne firent pas meilleure contenance dans les tourments. C'était ton père, Chiquita, honore sa mémoire et dis une prière pour le repos de son âme. »
La petite fit un signe de croix et ses lèvres s'agitèrent comme murmurant les paroles sacrées.
Le troisième épouvantail avait le pot en tête et rendait entre les bras d' Agostin un bruit de ferraille. Un plastron de fer luisait vaguement sur son buiïle en lambeaux, et des targettes brimballaient sur ses cuisses. Le bandit fourbit l'armure de sa manche pour lui rendre son éclat.
« Un éclair de métal qui flamboie dans l'ombre inspire parfois une terreur salutaire. On croit avoir affaire à. des gens d'armes en vacance. Un vieux routier, celui-là ! travaillant sur le grand chemin comme sur le champ de bataille, avec sang-froid, méthode et discipline. Une pistolade en pleine figure me le ravit. Quelle irréparable perte ! Mais je vengerai bien sa mort ! »
Le quatrième fantôme, drapé d'un manteau en dents de scie, fut comme les autres honoré d'une oraison funèbre. Il avait rendu l'àme à la question, ne voulant pas convenir, par modestie, de ses hauts faits, et refusant avec une constance héroïque de livrer les noms de ses camarades à la justice trop curieuse.
Le cinquième, représentant Florizel de Bordeaux, n'obtint pas de myriologie d' Agostin, mais un simple regret mêlé d'espérance. Florizel, la main la plus légère de la province pour tirer sur les ponts la soie ou la laine, ne se balançait pas comme les autres, moins heureux, aux chaînes du gibet, lavé de la pluie et piqué des corbeaux. Il voyageait aux frais de l'Etat sur les galères du roi dans les mersocéanes et méditerranées. Ce n'était qu'un lilou parmi des brigands, un renard dans une bande de loups ; mais il avait des dispositions, et, perfectionné à l'école de la chiourme, il pouvait devenir un sujet d'importance; on n'est pas parfait du premier coup. Agostin attendait impatiemment que cet aimable personnage s'échappât du bagne et lui revint.
Gros et court, vêtu d'une souquenille cerclée par une large ceinture de cuir, coifle d'un chapeau à larges bords, le sixième mannequin fut planté un peu eii avant des autres comme un chef d'escouade.
« Tu mérites cette place d'honneur, fit Agostin en s'adressant à l'épouvanlail, patriarche du grand chemin, Nestor de la tire, Ulysse de la pince et du croc, 6 grand Lavidalotte, mon guide et mon maître, toi qui me reçus parmi les chevaliers de l'Etoile, et qui, de mauvais écolier que j'étais, me fit bandit émérite. Tu m'appris à parler le nar-
quois *, à me déguiser de vingt manières diverses, comme feu Protéus quand il était pressé des gens ; à ficher le couteau dans le noeud d'une planche à trente pas de distance ; à moucher une chandelle d'un coup de pistolet ; à passer comme la bise à travers les serrures ; à me promener invisible par les logis, de même que si j'eusse eu une main de Ç gloire * en ma possession; à trouver les cachettes les plus absconses,
^ et cela sans baguette de coudrier ! Que de bonnes doctrines j'ai reçues
de toi, grand homme ! et comme tu me fis voir, par raisons éloquemment déduites, que le travail était fait pour les sots l Pourquoi faut-il que la fortune marâtre t'ait réduit à mourir de faim dans cette caverne, dont les issues étaient gardées et où les sergents n'osaient pénétrer ; car nul ne se soucie, pour brave qu'il soit, d'affronter le lion en son antre même; mourant, il peut encore abattre cinq ou six compagnons, de sa griffe ou de sa dent! Allons, toi à qui, indigne, j'ai succédé, commande sagement cette petite troupe chimérique et falote, ces mannequins spectres des braves que nous avons perdus, et qui, bien que défunts, rempliront encore, comme leCid mort, leur office de vaillants. Yos ombres, glorieux bandits, suffiront à détrousser ces bélîtres. »
Sa besogne terminée, le bandit alla se planter sur la route pour juger de l'effet de la mascarade. Les brigands de paille avaient l'air suffisamment horrifique et féroce, et l'œil de la peur pouvait s'y tromper dans l'ombre de la nuit ou le crépuscule du matin, à cette heure louche où les vieux saules, avec leurs tronçons de branches, prennent au rebord des fossés la physionomie d'hommes vous montrant le poing ou brandissant des coutelas.
« Agostin, ditChiquita, tu as oublié d'armer tes mannequins! »
«C'est vrai, répondit le brigand. A quoi donc pensai-je? Les plus beaux génies ont leurs distractions ; mais cela peut se réparer. »
Et il mit au bout de ces bras inertes de vieux fûts d'arquebuses, des épées rouillées, ou même de simples bâtons couchés en joue ; avec cet arsenal, la troupe avait au bord des talus un aspect suffisamment formidable.
— Comme la traite est longue du village à la dînée, ils partiront sans doute à trois heures du matin ; et quand ils passeront devant l'embuscade, l'aube commencera à poindre, instant favorable, car il ne
4 Parler le narquois, parler un laugage qui n'est compris que de ceux qui sont d'intelligence ensemble pour tromper autrui : argot de voleurs.
* Main de gloire, suivant Littré, altération du mot m andragore, sert à désigner un charme ; ici ce charme aurait pour effet de rendre invisible.
faut à nos hommes ni trop de lumière, ni trop d'ombre. Le jour les trahirait, la nuit les cacherait. En attendant, faisons un somme. Le grincement des roues non graissées du chariot, ce bruit qui met en fuite les loups épouvantés, s'entend de loin et nous réveillera. Nous autres qui ne dormons jamais que d'un œil comme les chats, nous serons bien vite sur pied. »
Cela dit, Agostin s'étendit sur quelques jonchées de bruyères. Chiquita s'allongea près de lui pour profiter de la capa de muestra valencienne qu'il s'était jeté dessus comme couverture et procurer un peu de chaleur à ses pauvres petits membres tremblants de fièvre. Bientôt la tiédeur l'envahit. Ses dents cessèrent de claquer, et elle partit pour le pays des songes. Nous devons avouer que dans ses rêves enfantins ne voletaient pas de beaux chérubins roses cravatés d'ailes blanches, ne bêlaient pas des moutons savonnés et ornés de faveurs, ne s'élevaient pas des palais de caramel à colonnes d'angélique. Non : Chiquita voyait la tête coupée d'Isabelle qui tenait entre ses dents le collier de perles, et, sautant par bonds désordonnés et brusques, cherchait à le dérober aux mains tendues de l'enfant. Ce rêve agitait Chiquita et Agostin, à demi réveillé aux soubresauts murmurait parmi un ronflement :
« Si tu ne te tiens pas tranquille, je t'envoie d'un coup de pied, au bas du talus, gigoter avec les grenouilles » .
Chiquita, qui savait Agostin homme de parole, se le tint pour dit et ne bougea plus. Le souffle de leurs respirations égales fut bientôt le seul bruit qui trahît la présence d'êtres vivants dans cette morne solitude.
Le brigand et sa petite complice buvaient à pleines gorgées à la coupe noire du sommeil, au milieu de la lande, quand à l'auberge du Soleil bleu le bouvier, frappant le sol de son aiguillon, vint avertir les comédiens qu'il était temps de se mettre en route.
On s'arrangea comme on put dans le chariot, sur les malles qui formaient des angles désordonnés, et le Tyran l se compara au sieur Polyphème, couché sur une crête de montagne, ce qui ne l'empêcha pas de ronfler bientôt comme un chantre ; les femmes s'étaient blotties au fond, sous la banne8, où les toiles ployées des décors représentaient une espèce de matelas, comparativement moelleux. Malgré le grince-
* On désignait alors chaque acteur d'après le nom de son rôle habituel.
* Banne, grande et grosse toile mobile qui sert à couvrir les marchandises dans les voitures et sur les navires.
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156 GHRESTOMATHIE FRANÇAISE
ment affreux des roues, qui sanglotaient, miaulaient, rauquaient, râlaient, tout le monde s'endormit d'un sommeil pénible, entremêlé de rêves incohérents et bizarres, où les bruits du chariot se transformaient en ululations de bêtes féroces ou en cris d'enfants égorgés.
Sigognac1, l'esprit agité par la nouveauté de l'aventure et le tumulte de cette vie bohémienne, si différente du silence claustral de son château, marchait à côté du char. Il songeait aux grâces adorables d'Isabelle, dont la beauté et la modestie semblaient plutôt d'une demoiselle née que d'une comédienne errante, et il s'inquiétait de savoir comment il s'y prendrait pour s'en faire aimer, ne se doutant pas que la chose était déjà faite, et que la douce créature, touchée au plus tendre de l'âme, n'attendait pour lui donner son cœur autre chose sinon qu'il le lui demandât. Le timide baron arrangeait dans sa tête une foule d'incidents terribles ou romanesques, de dévouements comme on en voit dans les livres de chevalerie, pour amener ce formidable aveu qui lui coûtait tant; la flamme de ses yeux, le tremblement de sa voix, ses soupirs mal étouffés, l'empressement un peu gauche dont il entourait Isabelle, les réponses distraites qu'il faisait aux comédiens, l'avaient déjà prononcé de la façon la plus claire. La jeune femme, quoiqu'il ne lui eût pas dit un mot d'amour, ne s'y était pas trompée.
Le matin commençait à grisonner, une étroite bande de lumière pâle s'allongeait au bord de la plaine, dessinant en noir d'une manière distincte, malgré l'éloignement, les bruyères frissonnantes et même la pointe des herbes. Quelques flaques d'eau égratignées par le rayon, brillaient çà et là comme les morceaux d'une glace brisée. De légers bruits s'éveillaient, et des fumées montaient dans l'air tranquille, révélant à de grandes distances la reprise de l'activité humaine au milieu de ce désert. Sur la zone lumineuse, dont la teinte tournait au rose, une forme bizarre se profilait, qui de loin ressemblait à un compas tenu par un géomètre invisible et mesurant la lande. C'était un berger monté sur des échasses, marchant à pas de faucheux à travers les marécages et les sables.
Ce spectacle n'était pas nouveau pour Sigognac, et il y faisait peu d'attention ; mais, si fort qu'il fût enfoncé dans sa rêverie, il ne put s'empêcher d'être préoccupé par un petit point brillant qui scintillait sous l'ombre encore fort noire du bouquet de sapins où nous avons laissé Agoslin et Ghiquita. Ce ne pouvait être une luciole; la saison où l'amour illumine les vers-luisants de son phosphore était passée de-
* Jeune seigneur ruiné qui vient de se joindre à la troupe.
puis plusieurs mois. Etait-ce l'œil d'un oiseau de nuit borgne? car il n'y avait qu'un point lumineux. Cette supposition ne satisfit pas Sigognac; on eût dit le pétillement d'une mèche d'arquebuse allumée.
Cependant le chariot marchait toujours, et, en se rapprochant de la sapinière, Sigognac crut démêler sur le bord de l'escarpement une rangée d'êtres bizarres plantés comme en embuscade et dont les premiers rayons du soleil levant ébauchaient vaguement les formes; mais, à leur parfaite immobilité, il les prit pour de vieilles souches et se prit à rire en lui-même de son inquiétude, et il n'éveilla pas les comédiens comme il en avait d'abord eu l'idée.
Le chariot fit encore quelques tours de roue. Le point brillant sur lequel Sigognac tenait toujours tes yeux fixés se déplaça. Un long jet de feu sillonna un flot de fumée blanchâtre; une forte détonation se fit entendre, et une balle s'aplatit sous le joug des bœufs qui se jetèrent brusquement de côté, entraînant le chariot qu'un tas de sable retint heureusement au bord du fossé.
A la détonation et à la secousse, toute la troupe s'éveilla en sursaut; les jeunes femmes se mirent à pousser des cris aigus. La vieille seule, faite aux aventures, garda le silence et prudemment glissa deux ou trois doublons1 serrés dans sa ceinture entre son bas et la semelle de son soulier.
Debout, à la tête du char d'où les comédiens s'efforçaient de sortir, Agostin, sa cape de Valence roulée sur son bras, sa navaja au point, criait d'une voix tonnante :
« La bourse ou la vie! toute résistance est inutile; au moindre signe de rébellion ma troupe va vous arquebuser ! »
Pendant que le bandit posait son ultimatum de grand chemin, le Baron, dont le généreux cœur ne pouvait admettre l'insolence d'un pareil maroufle, avait tranquillement dégainé et fondait sur lui l'épée haute. Agostin parait les bottes du Baron avec son manteau et épiait l'occasion de lui lancer sa navaja ; appuyant le manche du couteau à la saignée5, et balançant le bras d'un mouvement sec, il envoya la lame au ventre de Sigognac, à qui bien en prit de n'être pas obèse. Une légère retraite de côté lui fit éviter la pointe meurtrière; la lame alla tomber à quelques pas plus loin. Agostin pâlit, car il était désarmé, et il savait que sa troupe d'épouvantails ne pouvait lui être
1 Doublons. Le doublon était une monnaie espagnole en or; valeur variable; il y eu avait qui valaient vingt-trois francs environ, d'autres beaucoup plus.
* La saignée, pli entre le bras et l'avant-bras, où l'on saigne le plus ordinairement.
d'aucun secours. Cependant, comptant sur un effet de terreur, il cria : « Feu ! vous autres ! » Les comédiens, craignant l'arquebusade, firent un mouvement de retraite et se réfugièrent derrière le chariot, où les femmes piaillaient comme des gens plumés vifs. Sigognac lui-même, malgré son courage, ne put s'empêcher de baisser un peu la tête.
Chiquita, qui avait suivi toute la scène, cachée par un buisson dont elle écartait les branches, voyant la périlleuse situation de son ami, rampa comme une couleuvre sur la poudre du chemin, ramassa le couteau sans qu'on prît garde à elle, et, se redressant d'un bond, remit la navaja au bandit. Rien n'était plus fier et plus sauvage que l'expression qui rayonnait sur la tête pâle de l'enfant ; des éclairs jaillissaient de ses yeux sombres, ses narines palpitaient comme des ailes d'épervier, ses lèvres entr'ouvertes laissaient voir deux rangées de dents féroces comme celles qui luisent dans le rictus d'un animal acculé. Toute sa petite personne respirait indomptablement la haine et la révolte.
Agostin balança une seconde fois le couteau, et peut-être le Baron de Sigognac eût-il été arrêté au début de ses aventures, si une main de fer n'avait saisi fort opportunément le poignet du bandit. Cette main, serrant comme un étau dont on tourne la vis, écrasait les muscles, froissait les os, faisait gonfler les veines et venir le sang dans les ongles. Agostin essaya de se débarrasser par des secousses désespérées ; il n'osait se retourner, car le Baron l'eût lardé dans le dos, et il parait encore les coups de son bras gauche, et pourtant il sentait que sa main prise s'arracherait de son bras avec ses nerfs s'il persistait à la délivrer. La douleur devint si violente, que ses doigts engourdis s'entr'ouvrirent et lâchèrent l'arme.
C'était le Tyran qui, passant derrière Agostin, avait rendu ce bon office à Sigognac. Tout à coup il poussa un cri :
« Mordious! est-ce qu'une vipère me pique; j'ai senti deux crocs pointus m'entrer dans la jambe ! »
En effet, Chiquita lui mordait le mollet comme un chien pour le faire retourner ; le Tyran, sans lâcher prise, secoua la petite fille et l'envoya rouler à dix pas sur le chemin. Le Matamore reployant ses longs membres articulés comme ceux d'une sauterelle, se baissa, ramassa le couteau, le ferma et le mit dans sa poche.
Pendant cette scène, le soleil émergeait petit à petit de l'horizon ; une portion de son disque d'or rose se montrait au dessus de la ligne des landes, et les mannequins, sous ce rayon véridique, perdaient de plus en plus leur apparence humaine.
« Ah çà! il parait, dit le Pédant, que les arquebuses de ces messieurs ont fait long feu à cause de l'humidité de la nuit. En tout cas, ils ne sont guère braves, car ils laissent leur chef dans rembarras et ne bougent non plus que des Termes mythologiques !
— Ils ont de bonnes raisons pour cela, répliqua le Matamore en escaladant le talus, ce sont des hommes de paille habillés de guenilles, armés de ferrailles, excellents pour éloigner les oiseaux des cerises et des raisins. »
En six coups de pied il fit rouler au milieu de la route les six grotesques fantoches qui s'épatèrent sur la poudre avec ces gestes irrésistiblement comiques de marionnettes dont on a abandonné les fils. Ainsi disloqués et aplatis, les mannequins parodiaient d'une façon aussi bouffonne que sinistre les cadavres étalés sur les champs de bataille.
« Vous pouvez descendre, mesdames, dit le Baron aux comédiennes, il n'y a plus rien à craindre ; ce n'était qu'un péril en peinture. »
Désolé du mauvais succès d'une ruse qui habituellement lui réussissait, tant est grande la couardise des gens, et tant la peur grossit les objets, Agostin penchait la tête d'un air piteux. Près de lui se tenait Chiquita effarée, hagarde et furieuse comme un oiseau de nuit surpris par le jour. Le bandit craignait que les comédiens, qui étaient en nombre, ne lui fissent un mauvais parti ou ne le livrassent à la justice; mais la farce des mannequins les avait mis en belle humeur, et ils s'esclaffaient de rire comme un cent de mouches. Le rire n'est point cruel de sa nature; il distingue l'homme de la bête, et il est, suivant Homérus, l'apanage des dieux immortels et bienheureux qui rient olympiennement tout leur saoul pendant les loisirs de l'éternité.
Aussi le Tyran, qui était bonasse de sa nature, desserra-t-il les doigts, et tout en maintenant le bandit, lui dit-il de sa grosse voix tragique, dont il gardait parfois les intonations dans le langage familier :
« Drôle, tu as fait peur à ces dames et pour cela tu mériterais d'être pendu haut et court ; mais si, comme je le crois, elles te font grâce, car ce sont de bonnes âmes, je ne te conduirai pas au prévôt. Le métier d'argousin ne me ragoûte pas ; je ne tiens pas à pourvoir la potence de gibier. D'ailleurs, ton stratagème est assez picaresque * et comique. C'est un bon tour pour extorquer des pistoles aux bourgeois poltrons. Comme acteur expert aux ruses et subterfuges, je l'apprécie, et ton
* Picaresque : se dit des pièces de théâtre, des romans, où le principal person nage est un picaro, en espagnol : un coquin.
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imaginative m'induit à l'indulgence. Tu n'es point platement et bestialement voleur, et ce serait dommage de t'interrompre en une si belle carrière.
— Hélas! répondit Agostin, je n'ai pas le choix d'une autre, et suis plus à plaindre que vous ne le pensez ; il ne reste plus que moi de ma troupe aussi bien composée naguère que la vôtre ; le bourreau m'a pris mes premiers, seconds et troisièmes rôles ; il faut que je joue tout seul ma pièce sur le théâtre du grand chemin, affectant des voix diverses, habillant des mannequins pour faire croire que je suis soutenu par une bande nombreuse. Ah! c'est un sort plein de mélancolie! avec cela, il ne passe personne sur ma route, elle est si mal famée, si coupée de fondrières, si dure aux piétons, chevaux et carosses ; elle ne vient de nulle part et ne mène à rien ; mais je n'ai pas le moyen d'en acheter une meilleure. Chaque chemin un peu fréquenté a sa compagnie. Les fainéants qui travaillent s'imaginent que tout est rose dans la vie du voleur ; il y a beaucoup de chardons. Je voudrais bien être honnête; mais comment me présenter aux portes des villes avec une mine si truculente et une toilette si sauvagement déguenillée ! Les dogues me sauteraient aux jambes et les sergents au collet, si j'en avais un. Voilà mon coup manqué, un coup bien machiné, monté bien soigneusement, qui devait me faire vivre deux mois et me donner de quoi acheter une capeline à cette pauvre Ghiquita. Je n'ai pas de bonheur, et suis né sous une étoile enragée. Hier, j'ai dîné en serrant ma ceinture d'un cran. Votre courage intempestif m'ôte le pain de la bouche, et puisque je n'ai pu vous voler, au moins faites-rnoi l'aumône.
— C'est juste, répondit le Tyran, nous t'empêchons d'exercer ton industrie, et nous te devons un dédommagement. Tiens, voilà deux pistoles pour boire à notre santé. »
Matamore1.
C'est le récit d'une scène de comédie. Le vieux Pandolphe veut marier sa fille Isabelle au capitaine Matamore dont il est entiché. Celui-ci vient .sous le balcon de la belle pour lui faire sa cour, mais la jeune fille refuse de répondre aux appels de ce fat ridicule.
La fenêtre resta close aux sommations moqueuses du valet. Sûre de la bonté de ses murailles, et, ne craignant pas qu'on ouvrît la brèche, la
* Dans les comédies espagnoles, c'est le type du faux brave vantard. La peinture qu'en donne ici Gautier est remarquable et surpasse l'original espagnol ; le style en est admirable d'originalité et de fantaisie. Comparer ce Matamore romantique avec le personnage du même nom dans V Illusion comique de Corneille. Ce morceau est aussi extrait du Capitaine Fracasse.
garnison, composée d'Isabelle et de Zerbine, ne donna pas signe de vie. Matamore, qui ne s'étonne de rien, s'étonna pourtant de ce silence. « Sangre y fuego ! Terre et ciel ! Foudres et canonnades ! s'écria-t-il en faisant hérisser le poil de sa lèvre comme la moustache d'un chat fâché. Ces bagasses ' ne bougent non plus que chèvres mortes. Qu'on arbore le drapeau, qu'on batte la chamade, ou je jette bas la maison d'une chiquenaude ! Ce serait bien fait si la cruelle restait écrasée sous les ruines. Comment , Scapin, mon ami, t'expliques-tu cette défense hyrcanienne et sauvage contre mes charmes qui, comme on le sait, n'ont point de rivaux en ce globe terraqué, ni même en l'Olympe habité des dieux !
— Je me l'explique fort naturellement. Un certain Léandre, moins beau que vous sans doute, mais tout le monde n'a pas le goût bon, s'est ménagé des intelligences dans la place ; votre valeur s'attaque à une forteresse prise. Vous avez séduit le père, Léandre a séduit la fille. Voilà tout.
— Léandre ! as- tu dit ? Oh ! ne répète pas ce nom exécrable et exécré, ou je vais de mâle rage, décrocher le soleil, éborgner la lune, et, prenant la terre par les bouts de son essieu, la secouer de façon à produire un cataclysme diluvial comme celui de Noé ou d'Ogygès. Faire à ma barbe la cour à Isabelle, la dame de mes pensées ! damnable godelureau, ruffian patibulaire, galautin de sac et de corde, où es-tu, que je te fende les naseaux, que je t'écrive des croix sur la figure, que je t'embroche, que je te larde, que je te crible, que je t'effondre, que je tedésentraille, que je te piétine, que je te jette au bûcher et disperse tes cendres? Si tu paraissais pendant le paroxysme de ma fureur, le tonnerre de mes narines suffirait à t'envoyer au-delà des mondes parmi les feux élémentaires ; je te lancerais si haut que tu ne retomberais jamais. Marcher sur mes brisées, je frémis moi-même à l'idée de ce qu'une pareille audace peut amener de maux et de désastres sur la pauvre humanité. Je ne saurais punir dignement un tel crime sans fracasser du coup la planète. Léandre rival de Matamore ! Par Mahom et Tervagant ! Les mots épouvantés reculent et se refusent à venir exprimer une pareille énormité. On ne peut les joindre ensemble ; ils hurlent quand on les prend au collet pour les rapprocher, car ils savent qu'ils auraient à faire à moi s'ils se permettaient cette licence. D'ores et en avant, Léandre, 6 ma langue ? pardon de te faire prononcer ce nom infâme, peut se considérer comme défunt et aller lui-même
* Mot dérivé de l'espagnol et ayant à peu près le sens de coquines.
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162 CHREST0MATH1E FRANÇAISE
commander son monument au tailleur de pierre, si toutefois j'ai la magnanimité de lui accorder les honneurs de la sépulture.
— Par le sang de Diane ! dit le valet, voilà qui tombe comme de cire, le seigneur Léandre traverse précisément la place à pas comptés. Vous allez bellement lui dire son fait, et ce sera un magnifique spectacle que la rencontre de deux si fiers courages; car je ne vous cacherai pas que, parmi les maîtres d'armes et prévôts de la ville, ce gentilhomme a la renommée d'être assez bon gladiateur. Dégainez; pour moi, je ferai le guet, quand vous en serez aux mains, de peur que les sergents ne vous dérangent.
— Les étincelles de nos épées leur feront prendre le large, et ils n'oseraient, les bélîtres, entrer dans ce cercle de flammes et de sang. Reste tout près de moi, mon bon Scapin ; si, d'aventure, j'étais fâcheusement navré de quelque estafilade, tu me recevrais en tes bras, répondit Matamore qui aimait beaucoup à être interrompu dans ses duels.
— Plantez-vous bravement devant lui, dit le valet en poussant son maître, et barrez-lui le passage.
Voyant qu'il n'y avait pas moyen de faire une reculade, Matamore s'enfonça son feutre jusque sur les yeux, retroussa sa moustache, mit la main à la poignée de son immense rapière et s'avança vers Léandre qu'il toisa des pieds à la tête, le plus insolemment qu'il put ; mais c'était bravade pure, car on entendait claquer ses dents et l'on voyait flageoler et trembler ses jambes comme des roseaux au vent de bise. Il ne lui restait plus qu'un espoir, c'était d'intimider Léandre par des éclats de voix, des menaces et des rodomontades, des lièvres étant souvent cachés sous des peaux de lion.
— Monsieur, savez-vous que je suis le capitaine Matamoros, appartenant à la célèbre maison Cuerno de Gornazan, et allié à la non moins illustre famille Escobombardon delà Papirontonda ? Je descends d'Antée par les femmes.
— Ah ! descendez de la lune si cela vous amuse, répondit le Léandre avec un dédaigneux haussement d'épaules, que m'importent ces billevesées?
— Tête et ventre ! monsieur; cela vous importera tout à l'heure; il est encore temps, videz la place, et je vous épargne. Votre jeunesse me touche. Regardez-moi bien. Je suis la terreur de l'univers, l'ami de la Gamarde1, la providence des fossoyeurs; où je passe, il pousse des croix. C'est à peine si mon ombre ose me suivre, tellement je la mène en des
* Celle quia le nez aplati: en, style burlesque, la Mort.
endroits périlleux. Si j'entre, c'est par la brèche; si je sors, c'est par un arc-de-triomphe ; si j'avance, c'est pour me fendre; si je recule, c'est pour rompre ; si je couche, c'est mon ennemi que j'étends sur le pré ; si je traverse une rivière, elle est de sang, et les arches du pont sont faites avec les côtes de mes adversaires. Je me roule, avec délice, au milieu des mêlées, tuant, hachant, massacrant, taillant d'estoc et de taille, perçant de la pointe. Je jette les chevaux en l'air avec leurs cavaliers, je brise comme fétus de paille les os des éléphants. Aux assauts j'escalade les murs, en m'aidant de deux poinçons, et plonge mon bras dans la gueule des canons pour en retirer les boulets. Le vent seul de mon épée renverse les bataillons comme gerbes sur l'aire. Quand Mars me rencontre sur un champ de bataille, il fuit, de peur que je ne l'assomme, tout dieu de la guerre qu'il est; enfin ma vaillance est grande, et l'effroi que j'inspire est tel, que jusqu'à présent, je n'ai pu voir les braves que par le dos.
— Eh bien ! vous allez en voir un en face, dit Léandre, en appliquant sur un des profils du Matamore un énorme soufflet, dont l'écho burlesque retentit jusqu'au fond de la place. Le pauvre diable pivota sur lui-même, près de tomber ; un second soufflet non moins vigoureusement appliqué que le premier, mais sur l'autre joue, le remit d'aplomb.
Pendant cette scène, Isabelle et Zerbine avaient reparu au balcon. La malicieuse soubrette se tenait les côtes de rire, et sa maîtresse faisait un signe de tête amical à Léandre. Du fond de la place débouchait Pandolphe , accompagné du tabellion et qui, les dix doigts écarquillés et les yeux ronds de surprise, regardait Léandre battre le Matamore.
— Ecailles de crocodile et cornes de rhinocéros ! vociféra le fanfaron, ta fosse est ouverte, malandrin, vieillaque, gavache, et je vais t'y pousser. Mieux eût valu pour toi tirer la moustache aux tigres et la queue aux serpents dans les forêts de l'Inde. Agacer Matamore ! Plu ton avec sa fourche, ne s'y risquerait pas. Je le déposséderais de l'enfer et j'usurperais Proserpine. Allons, ma tueuse, au vent, montrez- vous, brillez au soleil, et que votre éclair prenne pour fourreau le ventre de ce téméraire. J'ai soif de son sang, de sa mœlle, de sa fressure, et je lui arracherai l'âme d'entre les dents.
En disant cela, Matamore, avec des tensions de nerfs, des roulements de prunelles, des clappements de langue, semblait faire les plus prodigieux efforts pour extraire la lame rebelle de sa gaine. Il en suait d'ahan, mais la prudente tueuse voulait garder les logis ce jour-là, sans doute pour ne pas ternir son acier poli à l'air humide.
Fatigué de ces contorsions burlesques, le galant envoya d'un coup de pied rouler le fanfaron à l'autre bout du théâtre, et se retira après avoir salué Isabelle avec une grâce exquise.
Matamore, tombé sur le dos, remuait ses membres grêles comme une sauterelle retournée. Quand, avec l'aide de son valet et de Pandolphe, il se fut dressé sur ses pieds, et bien assuré que Léandre était parti, il s'écria d'une voix haletante et comme entrecoupée par la rage :
« De grâce, Scapin, cercle-moi avec des bardes de fer ; je crève de fureur, je vais éclater comme une bombe! Et toi, lame perfide, qui trahis ton maître au moment suprême, est-ce ainsi que tu me récompenses de t'avoir toujours abreuvée du sang des plus fiers capitaines et des plus vaillants duellistes ! Je ne sais à quoi il tient que je ne te brise en mille morceaux sur mon genou, comme lâche, parjure et félonne ; mais tu m'as voulu faire comprendre que le vrai guerrier doit rester sur la broche, et ne pas s'oublier en des Gapoues d'amour. En effet, cette semaine je n'ai défait aucune armée, je n'ai combattu ni orque1, ni dragon*, je n'ai pas fourni à la mort sa ration de cadavres, et la rouille est venue à mon glaive : rouille de honte, soudure d'oisiveté ! Sous les propres yeux de ma belle ce béjaune me nargue, m'insulte et me provoque. Leçon profonde ! enseignement philosophique ! apologue moral ! Désormais je tuerai deux ou trois hommes avant de déjeuner, pour être sûr que ma rapière joue librement. Fais-m'en souvenir.
— Léandre n'aurait qu'à revenir, dit Scapin; si nous essayions à nous tous de tirer du fourreau cet acier formidable? »
Matamore s'arc-boutant contre un pavé, Scapin s'attelant à la coquille, Pandolphe au valet et le tabellion à Pandolphe, après quelques secousses la lame céda à l'effort des trois fantoches, qui allèrent rouler d'un côté les quatre fers en l'air, tandis que le fanfaron tombait de l'autre à jambes rebindaines, tenant encore à pleines mains le fourreau de la colichemarde.
Relevé aussitôt, il reprit la rapière, et dit avec emphase: «Maintenant Léandre a vécu ; il n'a de ressources pour éviter la mort que d'émigrer en quelque planète lointaine. S'enfonçàt-il au cœur de la terre, je le ramènerai à la surface pour le transpercer de mon glaive, à moins qu'il ne soit changé en pierre par mon œil horrifique et méduséen. '»
1 Mammifère marin, vulgairement appelé épaulard.
* Principales œuvres en prose : Voyage en Espagne (1843); Constantinople (1854); Le roman de la Momie (1856) ; Le capitaine Fracasse (1863) ; Tableaux de siège (1872) : Portraits contemporains. — Pour l'étudier, lire : M. Du Camp, Th. Gautier (1890) ; E. Richet, Th. Gautier, l'homme, la vie et l'œuvre (1893) ; Maurice Spronck, Les artistes littéraires (1889) ; Paul Sirven, Th. Gautier, pages choisies (1896).
Né à Villers-Cotterets en 1803, mort à Puits, près de Dieppe, en 1870.
Le plus étonnant conteur de la littérature française, il a épanché sa veine féconde dans plus de 250 romans, mémoires, voyages et dans 25 volumes de drames et de comédies. Gomme dramaturge et romancier, il est surtout remarquable par l'entente de l'action, la prodigieuse facilité qu'il déploie dans la combinaison des situations et des intrigues romanesques ; mais ce qui domine en lui c'est l'imagination proprement dite du conteur et sa verve intarissable. Sans doute une grande partie de ses œuvres, parfois trop vite bâclées, périront, mais ce qui survivra constituera un prodigieux monument de littérature romanesque. Jules Lemaître n'a pas eu tort de dire, parlant de Monte-Cristo, cette moderne odyssée, « qu'il y a trois mille ans, Alexandre Dumas s'était appelé Homère ».
Le gantelet de ier.
(Scènes de Henri III et sa cour*.)
Le duc de Guise veut se défaire du comte de St-Mégrin, l'un des favoris de Henri III. Pour avoir un prétexte de le faire assassiner traîtreusement par ses sicaires, il force la duchesse sa femme à écrire au jeune gentilhomme, comptant ainsi l'attirer le soir dans son palais.
Vous étiez levée, madame... Alliez-vous rentrer dans votre appartement ?
LA DUCHESSE DE GUISE
Non, monsieur le duc, j'allais appeler mes femmes pour ma toilette.
LE DUC DE GUISE
Elle est inutile, madame : le bal n'a pas lieu, et vous devez en être contente, vous paraissiez n'y aller qu'à contre-cœur.
LA DUCHESSE DE GUISE
Je suivais vos ordres, et j'ai fait ce que j'ai pu pour que vous ne vissiez pas qu'ils m'étaient pénibles.
1 Henri III et sa cour fut représenté le 11 février 1829, au début du romantisme, un an avant la bataille d'Hernani. C'est une chronique mélodramatique très habilement faite du temps de la Ligue, une peinture très frappante des mœurs féroces de cette époque souillée de sang. La scène fameuse que nous citons est d'un grand effet sur le théâtre ; elle va à l'âme violemment, par les yeux et les nerfs suivant l'un des procédés les plus employés du romantisme. Comparer cette conception avec le procédé psychologique des classiques. Dumas a possédé au plus haut degré l'entente scénique; sous bien des rapports, du reste, il a été un novateur.
LE DUC DE GUISE
Que voulez- vous !... J'ai compris que cette réclusion à laquelle vous vous condamniez était ridicule à votre âge.., et qu'il fallait de temps en temps vous montrer à la cour; certaines personnes, madame, pourraient y remarquer votre absence, et l'attribuer à des motifs... Mais il s'agit d'autre chose, madame... Arthur, laissez-moi...
LA DUCHESSE DE GUISE
Et pourquoi éloigner cet enfant, monsieur le duc ? est-ce donc un entretien secret que vous voudriez ?...
Et pourquoi le retenir, madame? Craindriez-vous de rester seule avec moi ?
LA DUCHESSE DE GUISE
Moi, monsieur! et pourquoi?
LE DUC DE GUISE
En ce cas, sortez, Arthur... Eh bien?...
ARTHUR
J'attends les ordres de ma maîtresse, monsieur le duc.
LE DUC DE GUISE
Vous l'entendez, madame ?
LA DUCHESSE DE GUISE
Arthur, éloignez- vous.
ARTHUR
J'obéis.
Il sort.
LE DUC DE GUISE
Vrai Dieu! madame, il est bizarre que les ordres donnés par ma bouche aient besoin d'être ratifiés par la vôtre...
LA DUCHESSE DE GUISE
Ce jeune homme m'appartient, et il a cru devoir attendre de moimême...
LE DUC DE GUISE
Cette obstination n'est pas naturelle, madame ; on connaît Henri de Lorraine, et l'on sait qu'il a toujours chargé son poignard de réitérer un ordre de sa bouche.
LA DUCHESSE DE GUISE
Eh! monsieur, quelle conséquence pouvez-vous tirer du plus ou moins d'obéissance de cet enfant ?
LE DUC DE GUISE
Moi ? aucune... Mais j'avais besoin de son absence pour vous expo-
ser plus librement le motif qui m'amène... Voulez-vous bien me servir de secrétaire ?
LA DUCHESSE DE GUISE
Moi, monsieur ! Et pour écrire à qui ?
LE DUC DE GUISE
Que vous importe î c'est moi qui dicterai. (En approchant une plume et du papier.) Voilà ce qu'il vous faut.
LA DUCHESSE DE GUISE
Je crains de ne pouvoir former un seul mot ; ma main tremble ; ne pourriez- vous par une autre personne?...
LE DUC DE GUISE
Non, madame, il est indispensable que ce soit vous.
LA DUCHESSE DE GUISE
Mais, au moins, remettez à plus tard...
LE DUC DE GUISE
Cela ne peut se remettre, madame ; d'ailleurs, il suffira que votre écriture soit lisible... Ecrivez donc.
LA DUCHESSE DE GUISE
Je suis prête...
LE DUC DE GUISE, dictant.
« Plusieurs membres de la Sainte-Union se rassemblent cette nuit » à l'hôtel de Guise; les portes en resteront ouvertes jusqu'à une » heure du matin ; vous pouvez, à l'aide d'un costume de ligueur, » passer sans être aperçu... L'appartement de madame la duchesse de » Guise est au deuxième .étage... »
LA DUCHESSE DE GUISE
Je n'écrirai. pas davantage, que je ne sache à qui est destiné ce billet...
LE DUC DE GUISE
Vous le verrez, madame, en mettant l'adresse.
LA DUCHESSE DE GUISE
Elle ne peut être pour vous, monsieur ; et à tout autre, elle compromet mon honneur...
LE DUC DE GUISE
Votre honneur... Vive Dieu ! madame ; et qui doit en être plus jaloux que moi ?... Laissez-m'en juge, et suivez mon désir...
LA DUCHESSE DE GUISE
Votre désir ?... Je dois m'y refuser.
LE DUC DE GUISE
Obéissez à mes ordres, alors...
LA DUCHESSE DE GUISE
A vos ordres ?... Peut-être ai-je le droit d'en demander la cause...
La cause, madame ? Tous ces retardements me prouvent que vous la connaissez.
LA DUCHESSE DE GUISE
Moi ! et comment ?
LE DUC DE GUISE
Peu m'importe ! . . . écrivez. . .
LA DUCHESSE DE GUISE
Permettez que je me retire...
LE DUC DE GUISE
Vous ne sortirez pas...
LA DUCHESSE DE GUISE
Vous n'obtiendrez rien de moi en me contraignant à rester.
LE DUC DE GUISE, la forçant à s'asseoir.
Peut-être, vous réfléchirez, madame : mes ordres, méprisés par vous, ne le sont point encore par tout le monde... et, d'un mot, je puis substituer à l'oratoire élégant de l'hôtel de Guise l'humble cellule d'un cloître.
LA DUCHESSE DE GUISE
Désignez-moi le couvent où je dois me retirer, monsieur le duc ; les biens que je vous ai apportés comme princesse de Porcian y payeront la dot de la duchesse de Guise.
LE DUC DE GUISE
Oui, madame; sans doute, vous jugez en vous-même que ce ne serait qu'une faible expiation. D'ailleurs, l'espoir vous suivrait au delà de la grille ; il n'est point de murs si élevés qu'on ne puisse franchir, surtout si on y est aidé par un chevalier adroit, puissant et dévoué... Non, madame, non, je ne vous laisserai pas cette chance. Mais revenons à notre lettre ; il faut qu'elle s'achève.
LA DUCHESSE DE GUISE
Jamais, monsieur, jamais !
LE DUC DE GUISE
Ne me poussez pas à bout, madame ; c'est déjà beaucoup que j'aie consenti à vous menacer deux fois.
LA. DUCHESSE DE GUISE
Eh bien, je préfère une réclusion éternelle.
LE DUC DE GUISE
Mort et damnation ! croyez- vous donc que je n'aie que ce moyen ?
LA DUCHESSE DE GUISE Et quel autre ?. . . (Le duc verse le contenu d'un flacon dans une petite
coupe.) Ah i vous ne voudriez pas m'assassiner... Que faites- vous, monsieur de Guise ? que faites- vous ?
LE DUC DE GUISE
Rien... J'espère seulement que la vue de ce breuvage aura une vertu que n'ont point mes paroles.
LA DUCHESSE DE GUISE
Eh quoi !... vous pourriez ?... Ah !
LE DUC DE GUISE
Ecrivez, madame, écrivez.
LA DUCHESSE DE GUISE
Non, non. Oh ! mon Dieu ! mon Dieu !
LE DUC DE GUISE, saisissant la coupe.
Eh bien?...
LA DUCHESSE DE GUISE
Henri, au nom du ciel ! Je suis innocente, je vous le jure... Que la mort d'une faible femme ne souille pas votre nom, Henri, ce serait un crime affreux, car je ne suis pas coupable; j'embrasse vos genoux ; que voulez-vous de plus ? Oui, oui, je crains la mort.
LE DUC DE GUISE
Il y a un moyen de vous y soustraire.
LA DUCHESSE DE GUISE
Il est plus affreux qu'elle encore... Mais non, tout cela n'est qu'un jeu pour m'épouvanter. Vous n'avez pas pu avoir, vous n'avez pas eu cette exécrable idée.
LE DUC DE GUISE, riant.
Un jeu, madame !
LA DUCHESSE DE GUISE
Non... Votre sourire m'a tout dit... Laissez-moi un instant pour me recueillir.
Elle abaisse la tête entre ses mains et prie. LE DUC DE GUISE
Un instant, madame, rien qu'un instant.
LA DUCHESSE DE GUISE, après s'être recueillie.
Et maintenant, ô mon Dieu ! aie pitié de moi !
LE DUC DE GUISE
Etes- vous décidée ?
LA DUCHESSE DE GUISE, se relevant toute seule.
Je le suis.
5-*n»ww— jr» ■ jv ■ ■ r*i ■ n .n * Jf y i ■ ; *i.m,?x+ 1 »."ï~v
170 CHRESTOMATH1E FRANÇAISE
LE DUC DE GUISE
A l'obéissance ?
LA DUCHESSE DE GUISE, prenant la coupe.
A la mort !
LE DUC DE GUISE, lui arrachant la coupe et la jetant à terre.
Vous l'aimez bien, madame!... Elle a préféré... Malédiction! malédiction sur vons et snr lni !... sur lui surtout qui est tant aimé ! Ecrivez.
LA DUCHESSE DE GUISE
Malheur ! malheur à moi !
LE DUC DE GUISE
Oui, malheur ! car il est plus facile à une femme d'expirer que de
Souffrir. (Lui saisissant le bras avec son gant de fer.) Ecrivez.
LA DUCHESSE DE GUISE
Oh ! laissez-moi.
LE DUC DE GUISE
Ecrivez.
LA DUCHESSE DE GUISE, essayant de dégager son bras.
Vous me faites mal, Henri.
LE DUC DE GUISE
Ecrivez, vous dis-je !
LA DUCHESSE DE GUISE
Vous me faites bien mal, Henri ; vous me faites horriblement mal... Grâce ! grâce ! ah !
LE DUC DE GUISE
Ecrivez donc.
LA DUCHESSE DE GUISE
Le puis-je ? Ma vue se trouble... Une sueur froide... 0 mon Dieu ! mon Dieu ! je te remercie, je vais mourir.
Elle s'évanouit.
LE DUC DE GUISE
Eh ! non, madame.
LA DUCHESSE DE GUISE, revenant à elle.
Qu'exigez-vous de moi ?
LE DUC DE GUISE
Que vous m 'obéissiez.
LA DUCHESSE DE GUISE, accablée.
Oui ! oui ! j'obéis. Mon Dieu ! tu le sais, j'ai bravé la mort... la douleur seule m'a vaincue .. elle a été au delà de mes forces. Tu Tas permis, ô mon Dieu ! le reste est entre tes mains1.
4 II faut remarquer que ce trait de faiblesse est absolument vrai ; il serait plus facile à un grand nombre de femmes de braver la mort que de supporter la souffrance physique, et beaucoup d'hommes sont dans le même cas.
LE DUC DE GUISE, dictant.
« L'appartement de madame la duchesse de Guise est au deuxième » étage, et cette clef en ouvre la porte. » L'adresse maintenant.
Pendant qu'il plie la lettre, madame de Guise relève sa manche, et l'on voit sur son bras des traces bleuâtres.
LA DUCHESSE DE GUISE
Que dirait la noblesse de France, si elle savait que le duc de Guise a meurtri un bras de femme avec un gantelet de chevalier ?
LE DUC DE GUISE
Le duc de Guise en rendra raison à quiconque viendra la lui demander.1 Achevez : « A Monsieur le comte de Saint-Mégrin . »
LA DUCHESSE DE GUISE
C'était donc bien à lui ?
LE DUC DE GUISE
Ne l'aviez-vous pas deviné ?
LA DUCHESSE DE GUISE
Monsieur le duc, ma conscience me permettait d'en douter, du moins.
LE DUC DE GUISE
Assez, assez. Appelez un de vos pages, et remettez-lui cette lettre
(allant à la porte du salon et ôtant la clef) et cette clef.
LA DUCHESSE DE GUISE
Ah ! monsieur de Guise ! puisse-t-on avoir plus pitié de vous que vous n'avez eu pitié de moi !
Appelez un page.
LA DUCHESSE DE GUISE
Aucun n'est là...
LE DUC DE GUISE
Arthur, votre page favori, ne doit pas être loin ; appelez-le, je vous l'ordonne ! appelez-le 1... Mais, auparavant, madame, faites bien attention que je suis là, derrière cette portière... Un seul signe, un seul mot, cet enfant est mort... et c'est vous qui l'avez tué... (il siffle.) Son gez-y madame...
LA DUCHESSE, appelant.
Arthur 1
4 Le grand acteur Frédérick-Lemaître, qui mit du génie dans ses créations romantiques, faisait, dit-on, crouler la salle sous les applaudissement» lorsqu'il lançait cette réponse hautaine. — Il y a une légère faute de grammaire dans la phrase, la ne pouvant se rapporter à raison, qui n'est pas déterminé : il vaudrait mieux le.
»-.-r-«^;»» -j. *i;~ " -. ' •■ /-ty - ■-• jt-^jt ;?:
ARTHUR
Me voilà, madame. Dieu !... grand Dieu ! que vous êtes pale !...
LA DUCHESSE DE GUISE Moi, pâle ? Non, non... tu te trompes... (Lui tendant la lettre et laretirant.) Ce n'est rien... Eloigne-toi, Arthur, éloigne- toi...
ARTHUR
Moi, vous quitter quand vous souffrez !... Voulez- vous que j'appelle vos femmes ?
LA DUCHESSE DE GUISE
Garde-t'en bien, Arthur !... Prends cette lettre... cette clef... et vat'en... Pars !... pars !...
ARTHUR, lisant.
« A Monsieur le comte de Saint-Mégrin... » Oh l qu'il sera heureux, madame 1 . . . Je cours. . .
Il sort.
LA DUCHESSE DE GUISE
Heureux?... Oh! non... non, reviens!... reviens, Arthur!... Arthur !...
LE DUC DE GUISE, lui matant la main sur la bouche.
Silence, madame !
LA DUCHESSE .DE GUISE, tombant dans ses bras.
Ah!...
LE DUC DE GUISE l'emportant dans le salon, et refermant la porte avec une double clef.
Et maintenant, que cette porte ne se rouvre plus que pour lui !
Une évasion tragique4.
U.i jeune capitaine de navire, Edmond Dan tes, a été emprisonné en 1815 au château d'If, comme un criminel d'Etat, à la suite d'une horrible vengeance. Le malheureux, quoique innocent, reste quatorze ans enfermé dans un cachot. Pendant cette dure captivité, il réussit, en creusant le sol de sa cellule, à communiquer avec un autre détenu d'un cachot voisin, l'abbé Faria, victime comme lui d'une vengeance terrible. Sa vie est moins sombre pendant quelque temps; malheureusement, son pauvre ami meurt, et il va retomber dans sa cruelle solitude. Une inspiration subite lui fournit alors le moyen de s'évader; il va enfin être libre.
Sur le lit, couché dans le sens de la longueur, et faiblement éclairé par un jour brumeux qui pénétrait à travers la fenêtre, on voyait un sac de toile grossière, sous les larges plis duquel se dessinait confusé-
1 Extrait du Comte de Monte-Cristo, le chef-d'œuvre du roman d'aventures.
ment une forme longue et raide : c'était le dernier linceul de Fana, ce linceul qui, au dire des guichetiers, coûtait si peu cher '. Ainsi, tout était fini. Une séparation matérielle existait déjà entre Dan tes et son vieil ami ; il ne pouvait plus voir ces yeux qui étaient restés ouverts comme pour regarder au-delà de la mort, il ne pouvait plus serrer cette main industrieuse qui avait soulevé pour lui le voile qui couvrait les choses cachées. F aria, l'utile, le bon compagnon auquel il s'était habitué avec tant de force, n'existait plus que dans son souvenir. Alors il s'assit au chevet de ce lit terrible, et se plongea dans une sombre et amère mélancolie.
Seul ! il était redevenu seul ! il était retombé dans le silence, il se retrouvait en face du néant !
Seul l plus même la vue, plus même la voix du seul être humain qui le rattachait encore à la terre ! Ne valait-il pas mieux, comme Faria, s'en aller demander à Dieu l'énigme de la vie, au risque de passer par la porte lugubre des souffrances !
L'idée du suicide, chassée par son ami, écartée par sa présence, revint alors se dresser comme un fantôme près du cadavre de Faria.
— Si je pouvais mourir, dit-il, j'irais où il va, et je le retrouverais certainement. Mais comment mourir ? C'est bien facile, ajouta-t-il en riant ; je vai& rester ici, je me jetterai sur le premier qui va entrer, je l'étranglerai et l'on me guillotinera.
Mais, comme il arrive que, dans les grandes douleurs comme dans les grandes tempêtes, l'abîme se trouve entre deux cimes de flots, Dan tes recula à l'idée de cette mort infamante et passa précipitamment de ce désespoir à une soif ardente de vie et de liberté.
— Mourir ! oh ! non, s'écria- t-il ; ce n'est pas la peine d'avoir tant vécu, d'avoir tant souffert , pour mourir maintenant ! Mourir, c'était bon quand j'en avais pris la résolution, autrefois, il y a des années; mais maintenant ce serait véritablement trop aider à ma misérable destinée. Non, je veux vivre, je veux lutter jusqu'au bout ; non, je veux reconquérir ce bonheur qu'on m'a enlevé. Avant que je meure, j'oubliais que j'ai mes bourreaux à punir, et peut-être bien aussi, qui sait? quelques amis à récompenser. Mais à présent on vam'oublier ici, et je ne sortirai de mon cachot que comme Faria.
Mais à cette parole Edmond resta immobile, les yeux fixes, comme un homme frappé d'une idée soudaine, mais que cette idée épouvante ; tout à coup il se leva, porta la main à son front comme s'il avait le
* On enfermait alors les détenus morts dans un sac et on les jetait à la mer.
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vertige, fit deux ou trois tours dans la chambre et revint s'arrêter devant le lit...
— Oh ! oh ! murmura- t-il, qui m'envoie cette pensée ? est-ce vous, mon Dieu? puisqu'il n'y a que lés morts qui sortent librement d'ici, prenons la place des morts.
Et sans perdre le temps de revenir sur cette décision , comme pour ne pas donner à la pensée le temps de détruire cette résolution désespérée, il se pencha vers le sac hideux, l'ouvrit avec le couteau que Faria avait fait, retira le cadavre du sac, l'emporta chez lui, le coucha dans son lit, le coiffa du lambeau de linge dont il avait l'habitude de se coiffer lui-même, le couvrit de sa couverture, baisa une dernière fois ce front glacé, essaya de refermer ces yeux rebelles, qui continuaient de rester ouverts, effrayants par l'absence de la pensée, tourna la tête le long du mur, afin que le geôlier, en apportant son repas du soir, crût qu'il s'était couché comme c'était souvent son habitude, rentra dans la galerie, tira le lit contre la muraille, rentra dans l'autre chambre, prit dans l'armoire l'aiguille, le fil, jeta ses haillons, pour qu'on sentît bien sous la toile les chairs nues, se glissa dans le sac é ventre, se plaça dans la situation où était le cadavre et referma la couture en dedans.
On aurait pu entendre battre son cœur si, par malheur, on fût entré en ce moment.
Dan tes aurait bien pu attendre après la visite du soir, mais il avait peur que d'ici là le gouverneur ne changeât de résolution et qu'on n'enlevât le cadavre.
Alors sa dernière espérance était perdue. En tout cas, son plan maintenant était arrêté. Voici ce qu'il comptait faire :
Si, pendant le trajet, les fossoyeurs reconnaissaient qu'ils portaient un vivant au lieu d'un mort, Dantès ne leur donnait pas le temps de se reconnaître; d'un vigoureux coup de couteau il ouvrait le sac depuis le haut jusqu'en bas, profitait de leur terreur et s'échappait ; s'ils voulaient l'arrêter, il jouait du couteau.
S'ils le conduisaient jusqu'au cimetière et le déposaient dans une fosse, il se laissait couvrir de terre ; puis, comme c'était la nuit, à peine les fossoyeurs avaient-ils le dos tourné, qu'il s'ouvrait un passage a travers la terre molle et s'enfuyait ; il espérait que le poids ne serait pas trop grand pour qu'il pût le soulever. S'il se trompait, si, au contraire, la terre était trop pesante, il mourrait étouffé, et, tant mieux, tout était fini !
Dantès n'avait pas mangé depuis la veille, mais il n'avait pas songé
à la faim le matin, et il n'y songeait pas encore. Sa position était trop précaire pour lui laisser le temps d'arrêter sa pensée sur aucune autre idée.
Le premier danger que courait Dantès, c'était que le geôlier, en lui apportant son souper de sept heures, s'aperçut de la substitution opérée; heureusement, vingt fois, soit par misanthropie, soit par fatigue, Dantès avait reçu le geôlier couché, et, dans ce cas, d'ordinaire, cet homme déposait son pain et sa soupe. sur la table et se retirait sans lui parler.
Mais, cette fois, le geôlier pouvait déroger à ses habitudes de mutisme, parler à Dantès et voyant que Dantès ne lui répondait point, s'approcher du lit et tout découvrir.
Lorsque sept heures du soir s'approchèrent, les angoisses de Dantès commencèrent véritablement. Sa main, appuyée sur son cœur, essayait d'en comprimer les battements, tandis que de l'autre il essuyait la sueur de son front qui ruisselait le long de ses tempes. De temps en temps des frissons lui couraient par tout le corps et lui serraient le cœur comme dans un étau glacé. Alors il croyait qu'il allait mourir. Les heures s'écoulèrent sans amener aucun mouvement dans le château, et Dantès comprit qu'il avait échappé à ce premier danger ; c'était d'un bon augure. Enfin, vers l'heure fixée par le gouverneur, des pas se firent entendre dans l'escalier. Edmond comprit que le moment était venu; il rappela tout son courage, retenant son haleine ; heureux s'il eût pu retenir en même temps et comme elle, les pulsations précipitées de ses artères.
On s'arrêta à la porte, le pas était double. Dantès devina que c'étaient les deux fossoyeurs qui venaient le chercher. Ce soupçon se changea en certitude, quand il entendit le bruit qu'ils faisaient en déposant la civière.
La porte s'ouvrit, une lumière voilée parvint aux yeux de Dantès. Au travers de la toile qui le couvrait, il vit deux ombres s'approcher de son lit. Un troisième restait à la porte, tenant un falot à la main. Chacun des deux hommes, qui s'étaient approchés du lit, saisit le sac par une de ses extrémités.
— C'est qu'il est encore lourd, pour un vieillard si maigre ! dit l'un d'eux en le soulevant par la tête.
— On dit que chaque année ajoute une demi-livre au poids des os, dit l'autre en le prenant par les pieds.
— As-tu fait ton nœud ? demanda le premier.
— Je serais bien bête de nous charger d'un poids inutile, dit le second, je le ferai là-bas.
176 GHRESTOMATHIE FRANÇAISE
— Tu as raison ; partons alors.
« Pourquoi ce nœud ?» se demanda Dantès.
On transporta le prétendu mort du lit sur la civière. Edmond se raidissait pour mieux jouer son rôle de trépassé. On le posa sur la civière ; et le cortège, éclairé par l'homme au falot, qui marchait devant, monta l'escalier.
Tout à coup, l'air frais et âpre de la nuit l'inonda, Dantès reconnut le mistral. Ce fut une sensation subite, pleine à la fois de délices et d'angoisses.
Les porteurs firent une vingtaine de pas, puis ils s'arrêtèrent et déposèrent la civière sur le sol.
Un des porteurs s'éloigna, et Dantès entendit ses souliers retentir sur les dalles.
« Où suis-je donc?» se demanda-t-il.
— Sais-tu qu'il n'est pas léger du tout, dit celui qui était resté près de Dantès en s'asseyant sur le bord de la civière.
Le premier sentiment de Dantès avait été de s'échapper, heureusement il se retint.
— Eclaire-moi donc, animal, dit celui des deux porteurs qui s'était éloigné, ou je ne trouverai jamais ce que je cherche.
L'homme au falot obéit à l'Injonction, quoique, comme on l'a vu, elle fût faite en termes peu convenables.
«Que cherche- t-il donc? se demanda Dantès. Une bêche sans doute. »
Une exclamation de satisfaction indiqua que le fossoyeur avait trouvé ce qu'il cherchait.
— Enfin, dit l'autre, ce n'est pas sans peine.
— Oui, répondit-il ; mais il n'aura rien perdu pour attendre.
A ces mots il se rapprocha d'Edmond qui entendit déposer auprès de lui un corps lourd et retentissant : au même moment, une corde entoura ses pieds d'une vive et douloureuse pression.
— Eh bien ! le nœud est-il fait ? demanda celui des fossoyeurs qui était resté inactif.
— Et bien fait, dit l'autre, je t'en réponds.
— En ce cas, en route.
Et la civière soulevée reprit son chemin.
On fit cinquante pas à peu près, puis on s'arrêta pour ouvrir une porte, puis on se remit en route. Le bruit des flots se brisant contre les rochers sur lesquels est bâti le château, arrivait plus distinctement à l'oreille de Dantès à mesure que l'on avançait.
— Mauvais temps ! dit un des porteurs, il ne fera pas bon d'être en mer cette nuit.
— Oui, l'abbé court grand risque d'être mouillé, dit l'autre, et ils éclatèrent de rire.
Dantès ne comprit pas très bien la plaisanterie, mais ses cheveux ne s'en dressèrent pas moins sur sa tête.
— Bon, nous voilà arrivés ! reprit le premier.
— Plus loin, plus loin, dit l'autre, tu sais bien que le dernier est resté en route, brisé sur les rochers, et que le gouverneur nous a dit le lendemain que nous étions des fainéants
On fit encore quatre ou cinq pas en montant toujours, puis Dantès sentit qu'on le prenait par la tête et par les pieds et qu'on le balançait.
— Une, dirent les fossoyeurs.
— Deux.
— Trois !
En même temps Dantès se sentit lancé en effet dans un vide énorme, traversant les airs comme un oiseau blessé, tombant, tombant toujours avec une épouvante qui lui glaçait le cœur. Quoique tiré en bas par quelque chose de pesant qui précipitait son vol rapide, il lui semblait que cette chute durait un siècle. Enfin, avec un bruit épouvantable, il entra comme une flèche dans une eau glacée qui lui fit pousser un cri, étouffé à l'instant même par l'immersion.
Dantès avait été lancé dans la mer, au fond de laquelle l'entraînait un boulet de trente-six attaché à ses pieds.
La mer est le cimetière du château d'If.
Dantès étourdi, presque suffoqué, eut cependant la présence d'esprit de retenir son haleine, et, comme sa main droite, ainsi que nous l'avons dit, préparé qu'il était à toutes les chances, tenait son couteau tout ouvert, il éventra rapidement le sac, sortit le bras, puis la tête ; mais alors, malgré ses mouvements pour soulever le boulet, il continua de se sentir entraîné ; alors il se cambra, cherchant la corde qui lui liait les jambes, et, par un effort suprême, il la trancha précisément au moment où il suffoquait; alors, donnant un vigoureux coup de pied, il remonta libre à la surface de la mer, tandis que le boulet entraînait dans ses profondeurs inconnues le tissu grossier qui avait failli devenir son linceul.
Gomment d'Artagnan devint l'ami des Trois Mousquetaires1.
Lorsque d'Artagnan arriva en vue du petit terrain vague qui s'étendait au pied du monastère, Athos attendait depuis cinq minutes seulement, et midi sonnait. Il était donc ponctuel comme la Samaritaine, et le plus casuiste à l'égard des duels n'avait rien à dire.
Athos, qui souffrait toujours cruellement de sa blessure, quoiqu'elle eût été pansée à neuf par le chirurgien de M. de Tréville, s'était assis sur une borne et attendait son adversaire avec cette contenance paisible et cet air digne qui ne l'abandonnait jamais. A l'aspect de d'Artagnan, il se leva et fit poliment quelques pas au devant de lui. Celui-ci, de son côté, n'aborda son advervaire que le chapeau à la main et sa plume traînant jusqu'à terre.
— Monsieur, dit Athos, j'ai fait prévenir deux de mes amis qui me serviront de seconds, mais ces deux amis ne sont point encore arrivés, je m'étonne qu'ils tardent : ce n'est pas leur habitude.
— Je n'ai pas de seconds, moi, monsieur, dit d'Artagnan, car, arrivé d'hier seulement à Paris, je n'y connais encore personne que M. de Tréville, auquel j'ai été recommandé par mon père, qui a l'honneur d'être quelque peu de ses amis.
Athos réfléchit un instant.
— Vous ne connaissez que M. de Tréville? demanda-t-il .
— Oui, monsieur, je ne connais que lui.
— Ah çà mais, continua Athos parlant moitié à lui-même et moitié à d'Artagnan, ah çà mais, si je vous tue, j'aurai l'air d'un mangeur d'enfants, moi !
— Pas trop, monsieur, répondit d'Artagnan avec un salut qui ne manquait pas de dignité; pas trop, puisque vous me faites l'honneur de tirer l'épée contre moi avec une blessure dont vous devez être fort incommodé.
— Très incommodé, sur ma parole, et vous m'avez fait un mal du diable, je dois le dire 2 ; mais je prendrai la main gauche, c'est mon
* Extrait des Trois Mousquetaires. Alexandre Dumas a débuté par des drames • historiques; puis il a écrit, en puisant dans les chroniques et mémoires d'avant la Révolution, des romans historiques pleins de mouvement, de couleur locale et de vie extérieure. Les Trois Mousquetaires (1844) ont été composés d'après les authentiques Mémoires de M. d'Artagnan (1700) de Sandras de Courtilz ; Dumas en a fait un excellent roman d'aventures.
* En descendant un escalier, d'Artagnan avait bousculé Athos par mégarde.
habitude en pareille circonstance. Ne croyez donc pas que je vous fasse une grâce, je tire proprement des deux mains ; et il y aura même désavantage pour vous : un gaucher est très gênant pour les gens qui ne sont pas prévenus. Je regrette de ne pas vous avoir fait part plus tôt de cette circonstance.
— Vous êtes vraiment, monsieur, dit d'Artagnan en s'inclinant de nouveau, d'une courtoisie dont je vous suis on ne peut plus reconnaissant.
— Vous me rendez confus, répondit Athos avec son air de gentilhomme ; causons donc d'autre chose, je vous prie, à moins que cela ne vous soit désagréable. Ah ! sangbleu ! que vous m'avez fait mal ! l'épaule me brûle.
— Si vous vouliez me permettre... dit d'Artagnan avec timidité.
— Quoi, monsieur ?
— J'ai un baume miraculeux pour les blessures, un baume qui me vient de ma mère, et dont j'ai fait l'épreuve sur moi-même.
— Eh bien ?
— Eh bien ! je suis sûr qu'en moins de trois jours ce baume vous guérirait, et au bout de trois jours, quand vous seriez guéri, et bien ! monsieur, ce me serait toujours un grand honneur d'être votre homme.
D'Artagnan dit ces mots avec une simplicité qui faisait honneur à sa courtoisie, sans porter aucunement atteinte à son courage.
— Par dieu, monsieur, dit Athos, voilà une proposition qui me plaît, non pas que je l'accepte, mais elle sent son gentilhomme d'une lieue. C'est ainsi que parlaient et faisaient ces preux du temps de Charlemagne, sur lesquels tout cavalier doit chercher à se modeler. Malheureusement nous ne sommes plus au temps du grand empereur. Nous sommes au temps de M. le cardinal et d'ici à trois jours on saurait, si bien gardé que soit le secret, on saurait dis-je, que nous devons nous battre, et l'on s'opposerait à notre combat. Ah ça mais, ces flâneurs ne viendront donc pas ?
— Si vous êtes pressé, monsieur, dit d'Artagnan à Athos avec la même simplicité qu'un instant auparavant il lui avait proposé de remettre le duel à trois jours, si vous êtes pressé et qu'il vous plaise de m'expédier tout de suite, ne vous gênez pas, je vous en prie.
— Voilà encore un mot qui me plaît, dit Athos en faisant un gracieux signe de tête à d'Artagnan, il n'est point d'un homme sans cervelle, et il est à coup sûr d'un homme de cœur. Monsieur, j'aime les hommes de votre trempe et je vois que si nous ne nous tuons pas l'un l'autre, j'aurai plus tard un vrai plaisir dans votre conversation. Atten-
•^ -"Fîr'n'v " -ir7 --TK|iTr-- T .—-.-.^-^-^n
180 CHRESTOMATH1B FRANÇAISE
dons ces messieurs, je vous prie, j'ai tout le temps, et cela sera plus correct. Ah ! en voici un, je crois.
En effet, au bout de la rue Yaugirard, commençait à apparaître le gigantesque Porthos.
— Quoi ! s'écria d'Artagnan, votre premier témoin est M. Porthos ?
— Oui, cela vous contrarie- t-il ?
— Non, aucunement.
— Et voici le second.
D'Artagnan se retourna du côté indiqué par Athos et reconnut Aramis.
— Quoi ! s'écria-t-il d'un accent plus étonné que la première fois, votre second témoin est M. Aramis?
— Sans doute, ne savez-vous pas qu'on ne nous voit jamais l'un sans l'autre et qu'on nous appelle dans les mousquetaires et dans les gardes, à la cour et à la ville, Athos, Porthos et Aramis, ou les trois inséparables? Après cela, comme vous arrivez de Dax ou de Pau...
— De Tarbes, dit d'Artagnan.
— Il vous est permis d'ignorer ce détail, dit Athos...
— Et maintenant que vous êtes rassemblés, messieurs, dit d'Artagnan, permettez-moi de vous faire mes excuses.
A ce mot d'excuses, un nuage passa sur le front d' Athos, un sourire hautain glissa sur les lèvres de Porthos, et un signe négatif fut la réponse d' Aramis.
— Vous ne me comprenez pas, messieurs, dit d'Artagnan en relevant sa tête sur laquelle jouait en ce moment un rayon de soleil qui en dorait les lignes fines et hardies, je vous demande excuse dans le cas où je ne pourrais vous payer ma dette à tous trois, car M. Athos a le droit de me tuer le premier, ce qui ôte beaucoup de sa valeur à votre créance, monsieur Porthos, et ce qui rend la vôtre à peu près nulle, monsieur Aramis. Et maintenant messieurs, je vous le répète, excusezmoi, mais de cela seulement, et en garde !
A ces mots, du geste le plus cavalier qui se puisse voir, d'Artagnan tira son épée.
Le sang était monté à la tête de d'Artagnan, et dans ce moment il eût tiré son épée contre tous les mousquetaires du royaume, comme il venait de faire contre Athos, Porthos et Aramis.
Il était midi et quart. Le soleil était à son zénith, et l'emplacement choisi pour être le théâtre du duel se trouvait exposé à toute son ardeur.
— Il fait très chaud, dit Athos en tirant son épée à son tour, et cependant je ne saurais ôter mon pourpoint; car, tout à l'heure encore, j'ai senti que ma blessure saignait, et je craindrais de gêner monsieur en lui montrant du sang qu'il ne m'aurait pas tiré lui-même.
— C'est vrai, monsieur, dit d'Artagnan, et tiré par un autre ou par moi, je vous assure que je verrai toujours avec bien du regret le sang d'un aussi brave gentilhomme; je me battrai donc en pourpoint comme vous.
— Voyons, voyons, dit Porthos, assez de compliments comme cela, et songez que nous attendons notre tour.
— Parlez pour vous seul, Porthos. quand vous aurez à dire de pareilles incongruités, interrompit Aramis. Quant à moi, je trouve les choses que ces messieurs se disent fort bien dites et tout à fait dignes de deux gentilhommes.
— Quand vous voudrez, monsieur, dit Athos en se mettant en garde.
— J'attendais vos ordres, dit d'Artagnan en croisant le fer.
Mais les deux rapières avaient à peine résonné en se touchant qu'une escouade des gardes de Son Eminence, commandée par M. de Jussac, se montra à l'angle du couvent.
— Les gardes du cardinal ! s'écrièrent Porthos et Aramis. L'épée au fourreau, messieurs, l'épée au fourreau!
Mais il était trop tard. Les deux combattants avaient été vus dans une pose qui ne permettait pas de douter de leurs intentions.
— Holà ! cria Jussac en s'avançant vers eux et en faisant signe à ses hommes d'en faire autant, holà ! mousquetaires, on se bat donc ici ? Et les édits, * qu'en faisons-nous ?
— Vous êtes bien généreux, messieurs les gardes, dit Athos plein de rancune, car Jussac était l'un des agresseurs de l'avant- veille. Si nous vous voyions battre, je vous réponds, moi, que nous nous garderions bien de vous en empêcher. Laissez-nous donc faire, et vous allez avoir du plaisir sans prendre aucune peine.
— Messieurs, dit Jussac, c'est avec grand regret que je vous déclare que la chose est impossible. Notre devoir avant tout. Rengainez donc, s'il vous plaît, et nous suivez.
— Monsieur, dit Aramis parodiant Jussac. ce serait avec un grand plaisir que nous obéirions à votre gracieuse invitation si cela dépen-
1 Richelieu, pour guérir la rage de duels qui sévissait alors, avait lancé un édit punissant de mort tout bretteur; 4000 gentilshommes avaient péri eu combat singulier pendant les 18 années antérieures à 1000.
dait de nous ; mais malheureusement la chose est impossible. M. de Tréville nous l'a défendu. Passez donc votre chemin, c'est ce que vous avez de mieux à faire.
Cette raillerie exaspéra Jussac.
— Nous vous chargerons donc, dit-il, si vous désobéissez.
— Ils sont cinq, dit Athos à demi-voix, et nous ne sommes que trois; nous serons encore battus, et il nous faudra mourir ici, car, je le déclare, je ne reparais pas vaincu devant le capitaine.
Athos, Porthos et Aramis se rapprochèrent à l'instant les uns des autres pendant que Jussac alignait ses soldats.
Ce seul moment suffit à d'Artagnan pour prendre son parti : c'était là un de ces événements qui décident de la vie d'un homme, c'était un choix à faire entre le roi et le cardinal ; ce choix fait, il fallait y persévérer. Se battre, c'est-à-dire désobéir à la loi, c'est-à-dire risquer sa tête, c'est-à-dire se faire d'un seul coup l'ennemi d'un ministre plus puissant que le roi lui-même; voilà ce qu'entrevit le jeune homme, et disons-le à sa louange, il n'hésita point une seconde. Se tournant donc vers Athos et ses amis :
— Messieurs, dit-il, je reprendrai, s'il vous plaît, quelque chose à vos paroles. Vous avez dit que vous n'étiez que trois, mais il me semble, à moi, que nous sommes quatre.
— Mais vous n'êtes pas des nôtres, dit Porthos.
— C'est vrai, répondit d'Artagnan ; je n'ai pas l'habit, mais j'ai l'âme. Mon coeur est mousquetaire, je le sens bien, monsieur, et cela m'entraîne.
— Ecartez-vous, jeune homme, cria Jussac, qui sans doute à ses gestes et à l'expression de son visage avait deviné le dessein de d'Artagnan ; vous pouvez vous retirer, nous y consentons. Sauvez votre peau ; allez-vite.
D'Artagnan ne bougea point.
— Décidément, vous êtes un joli garçon, dit Athos en serrant la main du jeune homme.
— Allons ! allons ! prenons un parti, reprit Jussac.
— Voyons, dirent Porthos et Aramis, faisons quelque chose.
— Monsieur est plein de générosité, dit Athos.
Mais tous trois pensaient à la jeunesse de d'Artagnan et redoutaient son inexpérience.
— Nous ne serions que trois, dont un blessé, plus un enfant, reprit Athos, et l'on n'en dira pas moins que nous étions quatre hommes.
— Oui, mais reculer ! dit Porthos.
— C'est difficile, reprit Athos.
D'Artagnan comprit leur irrésolution.
— Messieurs, essayez-moi toujours, dit-il, et je vous jure sur l'honneur que je ne veux pas m'en aller d'ici si nous sommes vaincus.
— Comment vous appelle- t-on, mon brave? dit Athos.
— D'Artagnan, monsieur.
— Eh bien! Athos, Porthos, Aramis et d'Artagnan, en avant ! cria Athos.
— Eh bien ! voyons, messieurs, vous décidez- vous à vous décider ? cria pour la troisième fois Jussac.
— C'est fait, messieurs, dit Athos.
— Et quel parti prenez- vous ? demanda Jussac.
— Nous allons avoir l'honneur de vous charger, répondit Aramis en levant son chapeau d'une main et tirant son épée de l'autre.
— Ah ! vous résistez ! s'écria Jussac.
— Sangdieu ! cela vous étonne ?
Et les neufs combattants se précipitèrent les uns sur les autres avec une furie qui n'excluait pas une certaine méthode.
Athos prit un certain Cahusac, favori du cardinal ; Porthos eut Bicarat, et Aramis se vit en face de deux adversaires.
Quant à d'Artagnan, il se trouva lancé contre Jussac lui-même.
Le cœur du jeune Gascon battait à lui briser la poitrine, non pas de peur, Dieu merci, il n'en avait pas l'ombre, mais d'émulation ; il se battait comme un tigre en fureur, tournant dix fois autour de son adversaire, changeant vingt fois ses gardes et son terrain. Jussac était, comme on le disait alors, friand de la lame, et avait fort pratiqué ; cependant, il avait toutes les peines du monde à se défendre contre un adversaire qui, agile et bondissant, s'écartait à tout moment des règles reçues, attaquant de tous côtés à la fois, et tout cela en parant en homme qui a le plus grand respect pour son épiderme.
Enfin cette lutte finit par faire perdre patience à Jussac. Furieux d'être tenu en échec par celui qu'il avait regardé comme un enfant, il s'échauffa et commença à faire des fautes. D'Artagnan, qui, à défaut de la pratique, avait un profonde théorie, redoubla d'agilité. Jussac, voulant en finir, porta un coup terrible à son adversaire en se fendant à fond ; mais celui-ci para prime, et tandis que Jussac se relevait, se glissant comme un serpent sous son fer, il lui passa son épée au travers du corps, Jussac tomba comme une masse.
D'Artagnan jeta alors un coup d'œil inquiet et rapide sur le champ de bataille.
Aramis avait déjà tué un de ses adversaires ; mais l'autre le pressait vivement. Cependant, Aramis était en bonne situation et pouvait encore se défendre.
Bicarat et Porthos venaient de faire un coup fourré. Porthos avait reçu un coup d'épée au travers du bras, et Bicarat an travers de la cuisse. Mais comme ni Tune ni l'autre des deux blessures n'était grave, ils ne s'en escrimaient qu'avec plus d'acharnement.
Athos, blessé de nouveau par Cahusac, pâlissait à vue d'œil, mais il ne reculait pas d'une semelle: il avait seulement changé son épée de main, et se battait de la main gauche.
D'Artagnan, selon les lois du duel de cette époque, pouvait secourir quelqu'un ; pendant qu'il cherchait du regard celui de ses compagnons qui avait besoin de son aide, il surprit un coup d'œil d' Athos. Ce coup d'œil était d'une éloquence sublime. Athos serait mort plutôt que d'appeler au secours; mais il pouvait regarder et du regard demander un appui. D'Artagnan le devina, fit un bond terrible, et tomba sur le flanc de Cahusac en criant :
— A moi, monsieur le garde, je vous tue !
Cahusac se retourna ; il était temps. Athos, que son extrême courage soutenait seul, tomba sur un genou.
' — Sangdieu ! criait-il à d'Artagnan, ne le tuez pas, jeune homme, je vous en prie, j'ai une vieille affaire à régler avec lui, quand je serai guéri et bien portant. Désarmez-le seulement, liez-lui l'épée. C'est cela. Bien ! très bien !
Cette exclamation était arrachée à Athos par l'épée de Cahusac, qui sautait à vingt pas de lui. D'Artagnan et Cahusac s'élancèrent ensemble, l'un pour la ressaisir, l'autre pour s'en emparer ; mais d'Artagnan, plus leste, arriva le premier et mit le pied dessus.
Cahusac courut à celui des gardes qu'avait tué Aramis, s'empara de sa rapière, et voulut revenir à d'Artagnan ; mais sur son chemin il rencontra Athos, qui, pendant cette halte d'un instant que lui avait procurée d'Artagnan, avait repris haleine, et qui, de crainte que d'Artagnan ne lui tuât son ennemi, voulait recommencer le combat.
D'Artagnan comprit que ce serait désobliger Athos que de ne pas le laisser faire. En effet, quelques secondes après, Cahusac tomba, la gorge traversée d'un coup d'épée.
Au même instant Aramis appuyait son épée contre la poitrine de son adversaire renversé, et le forçait à demander merci.
Restaient Porthos et Bicarat. Porthos faisait mille fanfaronnades, demandant à Bicarat quelle heure il pouvait bien être, et lui faisait ses
compliments sur la compagnie que venait d'obtenir son frère dans le régiment de Navarre ; mais, tout en raillant, il ne gagnait rien. Bicarat était un de ces hommes de fer qui ne tombent que morts.
Cependant, il fallait en finir. Le guet pouvait arriver et prendre tous les combattants blessés ou non, royalistes ou cardinalistes. Athos, Aramis et d'Artagnan entourèrent Bicarat et le sommèrent de se rendre. Quoique seul contre tous, et avec un coup d'épée qui lui traversait la cuisse, Bicarat voulait tenir ; mais Jussac, qui s'était relevé sur son coude, lui cria de se rendre. Bicarat était un Gascon comme d'Artagnan; il fit la sourde oreille et se contenta de rire, et entre deux parades, trouvant le temps de désigner, du bout de son épée, une place à terre :
— Ici, dit-il, parodiant un verset de la Bible, ici mourra Bicarat, le seul de ceux qui sont avec lui.
— Mais ils sont quatre contre toi ; finis-en, je te l'ordonne.
— Ah ! si tu l'ordonnes, c'est autre chose, dit Bicarat ; comme tu es mon brigadier, je dois obéir.
Et, en faisant un bond en arrière, il cassa son épée sur son genou pour ne pas la rendre, en jeta les morceaux par-dessus le mur du couvent et se croisa les bras en sifflant un air cardinaliste.
La bravoure est toujours respectée, même dans un ennemi. Les mousquetaires saluèrent Bicarat de leurs épées et les remirent au fourreau. D'Artagnan en fit autant, puis, aidé de Bicarat, le seul qui fût resté debout, il porta sous le porche du couvent Jussac, Cahusac et celui des adversaires d'Aramis, qui n'était que blessé. Le quatrième, comme nous l'avons dit, était mort. Puis ils sonnèrent la cloche, et, emportant quatre épées sur cinq, ils s'acheminèrent ivres de joie vers l'hôtel de M. de Tréville.
On les voyait entrelacés, tenant toute la largeur de la rue, et accostant chaque mousquetaire qu'ils rencontraient, si bien qu'à la fin ce fut une marche triomphale. Le cœur de d'Artagnan nageait dans l'ivresse, il marchait entre Athos et Porthos, en les étreignaut tendrement.
— Si je ne suis pas encore mousquetaire, dit-il à ses nouveaux amis en franchissant la porte de l'hôtel de M. de Tréville, au moins me voilà reçu apprenti, n'est-ce pas ?
La conquête d'un matelas
4 Extrait des Impressions de Voyage en Suisse (1836). — Si l'on veut juger Damas comme conteur, il faut lire en entier Monte-Cristo, l'œuvre la plus amusante qu'il ait faite. Ses récits de voyages sont aussi très agréables. Ce qu'il y a
T5 -ïjy
Au moment où je venais, à mon tour, d'inscrire sur le registre mon nom, ma profession et mes motifs de voyage, je tournai la tête et j'aperçus derrière moi mon ancien ami, le maître d'hôtel, qui me salua d'un air si comiquement triste, que je vis bien que quelque malheur nous menaçait l'un ou l'autre, ou peut-être tous deux. En effet, le pauvre homme avait tant de monde chez lui, qu'il ne savait où me loger : lui-même avait cédé son lit aux voyageurs et comptait coucher dans la grange. Il essaya timidement de me prouver que l'odeur du foin est fort saine, et que je serais mieux chez lui sur la paille que chez un autre dans un lit. Mais je venais de faire douze lieues à pied, circonstance qui me rendait l'esprit fort peu accessible à ce genre de raisonnement, quelque logique qu'il lui parût être ; en conséquence, je dis à mon guido de me conduire à l'hôtel de la Tour.
Mon hôte tenta un dernier effort pour me retenir. Il lui restait une grande chambre où il avait empilé une société de cinq voyageurs : un de plus ne devait rien leur faire sur la quantité ; il me demanda donc si je me contenterais comme eux et avec eux d'un matelas posé à terre et, sur ma réponse affirmative, il s'achemina, moi le suivant, vers leur chambre, d'où sortait un vacarme épouvantable. Nos voyageurs se battaient à coups de traversin, pour conquérir les uns sur les autres chacun un emplacement de trois pieds de large sur six de long, la grandeur de la chambre n'ayant pas paru leur offrir au premier abord cinq fois cette mesure géométrique. Je jugeai, à part moi, que le moment était mal choisi pour la demande que nous venions faire ; mon hôte fit probablement la même réflexion, car il se retourna de mon côté avec un air d'embarras si marqué, que je me décidai à faire ma commission moi-même, Je poussai doucement la porte, et je m'aperçus que provisoirement la bataille se passait dans la nuit, les projectiles ayant éteint les lumières : dès lors ma résolution fut prise.
Je soufflai la chandelle de mon hôte, ce qui fit rentrer le corridor dans une obscurité aussi complète que celle où était la chambre ; je lui recommandai de ne retrouver sous aucun prétexte la deuxième clef de la porte, et je le priai de me laisser tirer d'affaire tout seul. Il ne demandait pas mieux.
La petite guerre continuait toujours et les éclats de rire des combat-
de remarquable en lui c'est son intarissable bonne humeur et sa verve continuelle. Même quand il raconte des épisodes absolument banals en eux-mêmes, il trouve le moyen de vous intéresser par son esprit. Un autre écrivain ne tirerait de ces sujets-là que des platitudes. Les trois morceaux qui suivent caractérisent bien cette face de son talent.
tants faisaient un tel bruit, que j'entrai dans la chambre, refermai la porte à double tour, et mis la clef dans ma poche, sans qu'aucun d'eux s'aperçût qu'il venait de se glisser dans la place un surcroît de garnison.
Je n'avais pas fait deux pas que j'avais reçu sur la tête un coup de matelas qui m'avait enfoncé mon chapeau jusqu'à la cravate.
On juge bien que je n'étais pas venu là pour demeurer en reste de compte avec ceux qui s'y trouvaient ; je n'eus qu'à me baisser pour ramasser une arme, et je me mis à frapper à mon tour avec une vigueur qui aurait dû prouver à mes adversaires qu'il venait d'arriver un renfort de troupes fraîches. Bientôt je m'aperçus que j'étais appuyé contre un angle, position, comme tout le monde sait, très favorable en stratégie pour une défense individuelle. La mienne fit, à ce qu'il paraît, de si grandes merveilles, que je compris, à la faiblesse des coups qu'on me portait, qu'on perdait l'espoir de me débusquer de la place, et le combat se transporta sur d'autres points. Je profitai de ce moment pour étendre mon matelas sur le carreau ; un manteau sans propriétaire apparent et dans lequel je m'embarrassai les jambes, me parut devoir admirablement remplacer les couvertures que la servante n'avait point encore apportées, et que, grâce à la précaution que j'avais prise de fermer la porte à double tour et de mettre la clef dans ma poche, il me paraissait bien difficile qu'elle introduisît désormais parmi nous ; je m'enveloppai donc le plus confortablement possible ; je me jetai sur mon lit de camp et j'attendis, le nez tourné vers le mur, l'orage qui ne devait pas tarder à gronder lorsque l'un des combattants s'apercevrait qu'il y avait un matelas de déficit.
En effet, peu à peu le calme se rétablit. Les éclats de voix devinrent moins bruyants ; chacun songea à établir son bivac sur le champ de bataille : je sentis un matelas s'appuyer à mes pieds, un autre à ma droite. Chacun emboita le sien comme il put dans ceux de ses compagnons, et se jeta dessus ; un seul rôdeur continua de chercher quelque temps encore dans les coins et recoins ; puis, impatienté de ne rien trouver, une idée lumineuse lui vint, et il s'écria tout à coup :
— Messieurs, il y a l'un de vous qui est couché sur deux matelas.
Cette accusation fut repoussée par un cri d'indignation unanime, auquel je m'abstins cependant de prendre part.
Notre homme se remit à chercher, moitié riant, moitié jurant ; puis, ne trouvant rien, il finit par où il eût dû commencer : il sonna pour avoir de la lumière.
Nous entendîmes les pas de la servante d'auberge qui s'approchait ;
188 GHRESTOMATHJE FRANÇAISE
je vis briller la chandelle à travers le trou de la serrure, et je mis instinctivement la main dans ma poche, pour m 'assurer si la bienheureuse clef y était toujours.
Notre homme alla à la porte : elle était fermée.
— Ouvrez, dit-il, et donnez-nous de la lumière.
— Messieurs, la clef est en dedans.
— Ah!
La main du chercheur m'intercepta un instant la lumière qui me venait du corridor ; puis il se baissa, passa la main à terre, sur la cheminée.
— Qui diable a donc fermé la porte en dedans, messieurs ? Ce n'était personne. La fille attendait toujours.
— Eh ! pardieu ! il y a une seconde clef de chaque chambre dans votre auberge ?
— Oui. monsieur.
— Eh bien, allez chercher l'autre.
La fille obéit : c'était mon moment d'épreuve. Si le maître de l'hôtel n'avait pas suivi mes instructions, j'étais perdu : le plus profond silence régnait, et n'était interrompu que par les coups de pied impatients de notre malheureux compagnon, qui murmurait entre ses dents :
— Cette péronelle-là ne reviendra pas?... Je vous demande ce qu'elle peut faire. . . Vous verrez qu'elle ne trouvera pas la clef maintenant ? Ah ! c'est bien heureux !
Cette dernière exclamation lui était, comme on le devine bien, arrachée par le retour de la fille, qui était de nouveau arrêtée devant notre porte.
— Eh bien, allons donc !
— Monsieur, c'est comme un fait exprès, on ne peut pas mettre la main dessus.
— Ah ! mais c'est donc le diable qui s'en mêle ?... Oui, oui... riez, messieurs... Pardieu ! c'est bien amusant, pour moi surtout... D'abord, je vous préviens qu'il me faut un matelas, de gré ou de force.
Un hourra de propriétaires répondit à cette menace, et chacun se cramponna à son lit.
— Combien avez-vous apporté de matelas ?
— Cinq.
— Vous voyez, messieurs, bien certainement l'un de vous en a deux. Une dénégation plus absolue et plus énergique encore que la première lui répondit.
— Très bien ; mais je vais le savoir. Allez-moi chercher une boîte d'allumettes.
Il y avait dans cette demande un projet dont je ne comprenais pas bien l'exécution, mais dont le résultat possible me fit frémir. La fille revint avec l'objet demandé.
— C'est bien ; glissez-moi une allumette par le trou de la serrure. Elle obéit.
— Maintenant, allumez le bout qui passe de votre côté. Très bien, là ! Je suivais l'opération avec un intérêt que l'on peut comprendre ; je
vis briller de l'autre côté de la serrure la petite flamme bleuâtre, qui disparut un instant dans l'intérieur de la porte, et reparut de notre côté brillante comme une étoile. C'est une stupide invention que celle des allumettes !
Au fait, je ne savais pas trop comment j'allais m'en tirer, et si mes nouveaux camarades goûteraient la plaisanterie ; je me tournai à tout hasard contre le mur, afin d'avoir le temps de préparer un petit discours de réception.
Pendant ce temps, la flamme de l'allumette se fixa à la mèche de la bougie ; l'appartement s'illumina. J'entendis chacun s'asseoir sur son matelas pour passer la revue. Au même instant, un cri de surprise s'échappa de toutes les bouches et une voix, éclatante comme celle du jugement dernier, lit entendre ces mots terribles :
— Nous sommes six.
Une deuxième voix succéda à la première :
— Messieurs, l'appel nominal.
— Oui, l'appel nominal.
Celui que la perte de son lit rendait le plus intéressé à cette vérification y procéda sur le champ.
— D'abord moi, Jules de Lamark, présent.
— M. Caron, médecin, présent.
— M. Charles Soissons, propriétaire, présent.
— M. Auguste Reymonenq, créole, présent.
— M. Honoré de Sussy...
Je me retournai vivement.
— A propos, mon cher de Sussy, lui dis-je en lui tendant la main, je puis vous donner des nouvelles de votre sœur, madame la duchesse d'O... Je l'ai vue, il y a huit jours, à Genève : elle y était belle à désespérer.
On peut juger du singulier effet que produisit mon interruption. Tous les yeux se fixèrent sur moi .
— Ah ! pardieu, c'est Dumas ! s'écria de Sussy.
— Moi-même, mon cher ami ; voulez-vous me présenter à ces messieurs ? Je serais enchanté de faire leur connaissance.
— Certainement.
De Sussy me prit par la main.
— Messieurs, j'ai l'honneur...
Chacun se leva sur son lit et salua.
— Maintenant, messieurs, dis-je en me tournant vers celui dont j'avais usurpé le matelas, permettez que je vous rende votre lit, mais à la condition cependant que vous m'autoriserez à m'en faire apporter un près des vôtres.
La réponse fut affirmative et unanime. J'ouvris la porte; dix minutes après, j'avais un matelas dont j'étais le légitime locataire.
Le cuisinier passionné1.
Dumas est sur le point de s'embarquer sur le Speronare, avec son ami le peintre Jadin, pour faire un tour en Sicile.
Nous avions déjà fait une centaine de pas, en nous félicitant, Jadin et moi, de notre résolution, lorsque le capitaine courut après nous. Il venait nous recommander par dessus tout de ne pas oublier de nous munir d'un cuisinier. La recommandation me parut assez étrange pour que je voulusse en avoir l'explication. J'appris alors que, dans l'intérieur de la Sicile, pays sauvage et désolé, où les auberges, quand il y en a, ne sont que des lieux de halte, un cuisinier est une chose de première nécessité. Nous promîmes au capitaine de lui en envoyer un en même temps que notre roba *.
Mon premier soin, en rentrant, fut de m'informer à monsieur Martin Zir, maître de l'hôtel de la Vittoria, où je pourrais trouver le cordon bleu demandé. Monsieur Martin Zir me répondit que cela tombait à merveille et qu'il avait justement mon affaire sous la main. Au premier abord, cette réponse me satisfit si complètement, que je montai à ma chambre sans insister davantage ; mais, arrivé là, je pensai qu'il n'y avait pas de mal à prendre quelques renseignements préalables sur les qualités morales de notre futur compagnon de voyage. En conséquence, j'interrogeai un des serviteurs de l'hôtel, qui me répondit que je pouvais être d'autant plus tranquille sous ce rapport que c'était son propre cuisinier que me donnait monsieur Martin. Mal heur euse-
i Extrait du Speronare.
* Effets, bagages.
ment cette abnégation, loin de me rassurer de la part de mon hôte, ne fit qu'augmenter mes craintes. Si monsieur Martin était content de son cuisinier, comment s'en défaisait-il en faveur du premier étranger venu ? S'il n'en était pas content, si peu difficile que je sois, j'en aimais autant un autre. Je descendis donc chez Monsieur Martin, et je lui demandai si je pouvais réellement compter sur la probité et la science de son protégé. Monsieur Martin me répondit en me faisant un éloge pompeux des qualités de Giovanni Cama. C'était, à l'entendre, l'honnêteté en personne et, ce qui était bien de quelque importance aussi pour l'emploi que je comptais lui confier, l'habileté la plus parfaite. Il avait surtout la réputation du meilleur friteur, qu'on me passe le mot, je n'en connais pas d'autre pour traduire fritatore, non seulement de la capitale, mais du royaume. Plus monsieur Martin enchérissait sur ses éloges, plus mon inquiétude augmentait. Enfin, je me hasardai à lui demander comment, possédant un tel trésor, il consentait à s'en séparer.
— Hélas ! me répondit en soupirant monsieur Martin, c'est qu'il a, malheureusement pour moi qui reste à Naples, un défaut qui devient sans importance pour vous qui allez en Sicile.
— Et lequel ? m'informai-je avec inquiétude.
— Il est appassionato, me répondit monsieur Martin. J'éclatai de rire.
C'est qu'en passant devant la cuisine, monsieur Martin m'avait fait voir Cama à son fourneau, et Cama, dans toute sa personne, depuis le haut de sa grosse tête jusqu'à l'extrémité de ses longs pieds, était bien l'homme du monde auquel me paraissait convenir le moins une pareille épithète ; d'ailleurs, un cuisinier passionné, cela me paraissait mythologique au premier degré. Cependant, voyant que mon hôte me parlait avec le plus grand sérieux, je continuai mes questions.
— Et passionné de quoi ? demandai-je.
— De Roland, me répondit monsieur Martin.
— De Roland ? répétai-je, croyant avoir mal entendu.
— De Roland, reprit monsieur Martin avec une consternation profonde.
— Ah ça ! dis-je, commençant à croire que mon hôte se moquait de moi, il me semble, mon cher monsieur Martin, que nous parlons sans nous entendre. Cama est passionné de Roland : qu'est-ce que cela veut dire?
— Avez- vous jamais été au Môle ? me demanda monsieur Martin.
— A l'instant où je suis rentré, je venais de la lanterne même.
— Oh ! mais ce n'est pas l'heure.
— Comment, ce n'est pas l'heure?
— Non. Pour que vous comprissiez ce que je veux dire, il faudrait que vous y eussiez été le soir, quand les improvisateurs chantent. Y avez- vous jamais été le soir ?
— Comment voulez-vous que j'y aie été le soir ? Je suis arrivé ici depuis ce matin seulement, et il est deux heures de l'après-midi.
— C'est juste. Eh bien ! vous avez quelquefois, parmi les proverbes traditionnels sur Naples, entendu dire que, lorsque le lazzarone a gagné deux sous, sa journée est faite ?
-Oui.
— Mais savez-vous comment il divise ses deux sous ?
— Non. Y a-t-il indiscrétion à vous le demander ?
— Pas le moins du monde.
— Contez-moi cela, alors.
— Eh bien ! il y a un sou pour le macaroni, deux liards pour le cocomero1, un liard pour le sambuco, et un liard pour l'improvisateur. L'improvisateur est, après la pâte qu'il mange, l'eau qu'il boit et l'air qu'il respire, la chose la plus nécessaire au lazzarone. Or, que chante presque toujours l'improvisateur ? il chante le poème du divin Arioste, YOrlando Furioso. Il en résulte que, pour ce peuple primitif, aux passions exaltées et à la tête ardente, la fiction devient réalité ; les combats des paladins, les félonies des géants, les malheurs des châtelaines, ne sont plus de la poésie, mais de l'histoire ; il en faut bien une au pauvre peuple qui ne sait pas la sienne. Aussi s'éprend-il de celle-là. Chacun choisit son héros et se passionne pour lui : ceux-ci pour Renaud, ce sont les jeunes têtes ; ceux-là pour Roland, ce sont les cœurs amoureux ; quelques-uns pour Charlemagne, ce sont les gens raisonnables. Il n'y a pas jusqu'à l'enchanteur Merlin qui n'ait ses prosélytes. Eh bien ! comprenez-vous maintenant ? cet animal de Cama est passionné de Roland.
— Parole d'honneur ?
— C'est comme je vous le dis.
— Eh bien ! qu'est-ce que cela fait ?
— Ce que cela fait ?
— Oui.
— Cela fait que, lorsque vient l'heure de l'improvisateur, il n'y a pas moyen de le retenir à la cuisine, ce qui est assez gênant, vous en
1 Melon d'eau, pastèque. — Le sambuco est une boisson anisée en usage dans le peuple.
conviendrez, dans une maison comme la nôtre, où il descend des voyageurs à toute heure du jour ou de la nuit. Enfin, cela ne serait rien encore ; mais attendez donc, c'est qu'il y a ici un valet de chambre qui est renaudiste, et que si, sans y penser, j'ai le malheur de l'envoyer à la cuisine au moment du dîner, alors tout est perdu. La discussion s'engage sur l'un ou sur l'autre de ces deux braves paladins, les gros mots arrivent, chacun exalte son héros et rabaisse celui de son adversaire ; il n'est plus question que de coups d'épée, de géants occis, de châtelaines délivrées. De la cuisine, plus un mot ; de sorte que le pot-aufeu se consume, les broches s'arrêtent, le rôti brûle, les sauces tournent, le dîner est mauvais, les voyageurs se plaignent, l'hôtel se vide, et tout cela parce qu'un gredin de cuisinier s'est mis en tête d'être fanatique de Roland ! Comprenez- vous maintenant?
— Tiens, c'est drôle.
— Mais non, c'est que ce n est pas drôle du tout, surtout pour moi ; mais, quant à vous, cela doit vous être parfaitement égal. Une fois en Sicile, il n'aura plus là son damné improvisateur et son enragé valet de chambre qui lui font tourner la tête. Il rôtira, il fricassera à merveille et, de plus, il fera tout pour vous si vous lui dites seulement une fois tous les huit jours qu'Angélique est une drôlesse et Médor un polisson.
— Je le lui dirai.
— Vous le prenez donc ?
— Sans doute, puisque vous m'en répondez.
On fit monter Cama. Cama fit quelques objections sur le peu de temps qu'il avait pour se préparer à un pareil voyage, et sur les dangers qu'il pouvait y courir ; mais, dans la conversation, je trouvai moyen de placer un mot gracieux pour Roland. Aussitôt Cama écarquilla ses gros yeux, fendit sa bouche jusqu'aux oreilles, se mit à rire stupidement et, séduit par notre communauté d'opinion sur le neveu de Charlemagne, se mit entièrement à ma disposition.
Histoire d'un chat qui portait des lunettes.
Du inusée de Catane nous allâmes à la cathédrale en traversant la rue Saint-Ferdinand. J'appelai vivement Jadin ; il se retourna.
— Retenez Mi lord, lui dis-je.
— Pourquoi ?
— Retenez-le d'abord, je vous dirai pourquoi ensuite.
Jadin appela Milord, et lui passa son mouchoir dans son collier.
194 CHREST0MATH1E FRANÇAISE
— Maintenant lui dis-je, regardez sur la fenêtre de cet opticien. Sur la fenêtre de l'opticien, il y avait un chat dressé à regarder les
passants à travers une paire de lunettes, qu'il portait fort gravement sur son nez.
— Peste! dit Jadin, vous avez eu là une bonne idée; celui-là rentre dans la classe des chats savants, et nous aurait coûté plus de deux pauls.
Milord, en sa qualité de boule-dogue, était en effet un si grand étrangleur de chats, que nous avions jugé utile, on se le rappelle, de prendre des mesures à ce sujet. En conséquence, à partir de Gênes, ville dans laquelle Milord avait commencé à exploiter en Italie la race féline, nous avions débattu le prix d'un chat bien conditionné, et il avait été arrêté avec les propriétaires des deux premiers étranglés, qu'un chat de race ordinaire, gris pommelé, gris blanc, ou moucheté de feu, valait deux pauls, au maximum ; étaient exceptés de ce tarif, bien entendu, les angoras, les chats savants, enfin les chats à deux têtes ou à six pattes. Nous nous étions fait donner un reçu en règle des deux chats génois ; nous avions fait ajouter successivement à ce reçu les reçus subséquents, de manière à nous faire un titre indiscutable. Toutes les fois que Milord commettait un assassinat nouveau, et qu'on nous demandait pour la victime plus de deux pauls, nous tirions notre titre de notre poche, nous prouvions que deux pauls étaient le dédommagement que nous étions habitués à donner en pareil cas, et il était bien rare alors que le propriétaire ne se contentât point de l'indemnité dont s'étaient contentées la plupart des personnes à qui nous avions eu à faire. Mais, comme nous l'avons dit, il y avait des exceptions à notre tarif, et un chat qui portait des lunettes d'une façon si majestueuse devait naturellement rentrer dans les exceptions. Jadin avait donc dit une chose pleine de sens, lorsqu'il avait dit qu'on nous ferait payer le chat de l'opticien plus de deux pauls, et il avait agi avec une louable prudence lorsqu'il avait fait une laisse de son mouchoir.
Grâce à cette précaution nous traversâmes la rue Saint-Ferdinand sans encombre, et sans que Milord eût paru s'apercevoir, autrement que par sa captivité d'un instant, de notre inquiétude momentanée. En entrant dans l'église, nous le lâchâmes. Il n'y avait plus rien à craindre
Nous revenions à l'hôtel, où nous comptions manger un morceau avant de visiter le couvent des Bénédictins, la seule chose qui nous restât à voir, lorsqu'en regardant autour de moi, je m'aperçus que
Milord était devenu invisible. Chaque fois que pareille chose nous arrivait nous connaissions d'avance les suites de cette disparition. Au bout d'un instant nous le voyions ressortir par quelque porte ou quelque fenêtre, se léchant le museau, et suivi d'un indigène mâle ou femelle tenant son chat par la queue, et venant réclamer ses deux pauls. Mon premier regard m'apprit que nous étions dans la rue Saint-Ferdinand, et le second que nous étions en face de la boutique de l'opticien ; en même temps j'entendis un sabbat de possédés, derrière un tonneau qui se trouvait à la porte. Je saisis le bras de Jadin et lui montrai la fenêtre où le chat manquait. Il comprit tout à l'instant même, courut au tonneau, ramassa une paire de lunettes qu'il mit à l'instant sur son nez comme si c'étaient les siennes qu'il eût égarées, et revint suivi de Milord. Quant au malheureux chat, il était trépassé obscurément dans le coin où il était imprudemment descendu, et où Jadin laissa prudemment son cadavre. Or, nous étions à cette heure du jour où, comme le disent dédaigneusement les Italiens, il n'y a dans les- rues que les chiens et les Français. Personne ne fut donc témoin de l'assassinat, pas même les grues du poète Ibicus ; non seulement l'assassinat resta parfaite neut impuni, mais Jadin même hérita des lunettes du défunt. Ces lunettes sont dans l'atelier de Jadin, où il les montre comme étant celles du fameux abbé Meli, l'Anacréon de la Sicile. Il en a déjà refusé cent écus qu'un Anglais lui a offerts; il ne les donnera, à ce qu'il assure, que pour vingt-cinq louis1.
GEORGE SAND (Aurore-Dupin)
Née à Paris en Î804, morte à Nohant (Berry) en 1876,
Pour la juger objectivement, il faut faire abstraction de sa personnalité dévoyée, oublier cette sensibilité sans frein, qui faussa jusqu'à certaines de ses œuvres, car ses premiers romans sont en quelque sorte le reflet de sa propre vie. Comme écrivain, elle représenta d'abord le lyrisme romantique par ses mauvais côtés : l'outrance dans le sentiment et la bizarrerie romanesque. Plus tard, elle subit l'influence du romantisme politique d'avant 1848 ; elle écrivit des romans à thèse d'un socialisme mystique et déclamatoire, plus ou moins enfantin. Heureu-
* Principaux romans d'Alexandre Damas : Monte-Cristo, Les Trois Mousquetaires, Le Vicomte de Bragelone, Vingt ans après, Le chevalier de Maison- Rouge (1841-1846). Drames : Henri III (1829), Antony (1831). — Lire : J.-J. Weiss, Le théâtre et les mœurs (1889), J. Lemaltre, Impressions de théâtre, André Maurel, Les trois Dumas (1895), Francisque Sarcey, Feuilletons du Temps.
sèment elle abandonna ces faux genres pour écrire des romans rustiques et des peintures un peu idéalisées de la vie moyenne ; elle y montra un remarquable talent d'analyste et de descripteur. Il y a beaucoup de poésie, de fraîche imagination dans ses dernières œuvres, en même temps qu'une connaissance très exacte des sentiments tendres du cœur.
La voix mystérieuse4.
Christian allait revenir sur ses pas, lorsque l'idée lui vint d'aller explorer le petit verger de maître Stenson. Il y jeta préalablement un regard, et, s'étant assuré que le vieux majordome auquel sa présence avait causé tant d'alarme n'y était pas, il descendit l'allée rapide qui conduisait au niveau du lac. De là, il pouvait voir tout le côté du gaard qui plongeait en talus sur le fond de la petite anse. La vieille maçonnerie était si bien liée au rocher, qu'on distinguait peu la fortification naturelle de celle qui était faite de main d'homme, revêtue d'ailleurs de longues chevelures de plantes pariétaires2, toutes cristallisées dans le givre et trempant dans le lac, où elles étaient fortement prises dans la glace. Parvenu en cet endroit, Christian essaya de se rendre compte de ce qui lui était arrivé la veille, lorsqu'il avait voulu explorer le passage secret de la chambre de l'ourse. Nous avons promis au lecteur de le lui raconter, et le moment est venu de le faire.
On se souvient que, pour aller à la recherche d'un souper quelconque, il s'était aventuré dans ce passage qui, masqué par une porte très bien jointe à la boiserie, partait du dessous de l'escalier, et qu'il croyait devoir aboutir au logement de M. Stenson. Il n'en était cependant rien. Christian, après quelques pas dans un couloir étroit, avait trouvé un petit escalier rapide et encombré de gravois, sur lequel, depuis longtemps, il ne semblait pas qu'on eût marché. Au bas de cet escalier très profond, il avait rencontré une porte ouverte. Etonné de trouver libre un passage qui paraissait si mystérieux, il avait essayé de passer outre ; mais un coup de vent avait éteint sa bougie, et il s'était trouvé dans les ténèbres. Il avait fait ainsi quelques pas avec précaution; enfin, la lune se dégageant des nuages, il s'était vu dans une sorte de grotte, ouverte de distance en distance sur le lac. Il avait suivi cette galerie, qui paraissait creusée par la nature, et où pénétrait l'eau du lac ; marchant ensuite sur la glace, il était arrivé devant une
1 Extrait de L'Homme de Neige, un très intéressant roman romanesque qui se passe en Suède.
f Qui croissent sur les murailles.
petite porte à claire- voie, facile à escalader, au moyen de laquelle il avait pu pénétrer dans le verger, puis dans le gaard* de \ï. Stenson.
C'est cette porte, flanquée de deux jeunes ifs taillés en pain de sucre, qui frappait maintenant Christian, et qui l'aidait à reconnaître les points principaux de son exploration nocturne. Bien qu'il n'espérât guère trouver Puffo de ce côté-là, Christian sortit du verger, et se mit à suivre sur le lac les talus extérieurs du manoir, dans la direction du donjon. Il était curieux de revoir au jour le trajet qu'il avait fait, moitié à tâtons, moitié au clair de la lune.
Il arriva ainsi à l'entrée de ce qui lui avait paru être une grotte. Ce n'était en réalité qu'un entassement d'énormes blocs de granit, de ceux qu'on appelle, je crois, erratiques, pour signifier qu'on les trouve isolés de leur roche primitive, dans des régions d'une nature différente, où ils n'ont pu se produire. On suppose qu'ils sout le résultat de quelque cataclysme primitif ou moderne, fureur des eaux ou travail des glaces, qui les aurait amenés de très loin dans les sites où on les rencontre. Ces blocs étaient arrondis en forme de galets, et une superposition capricieuse semblait attester que, poussés par des courants impétueux, ils s'étaient trouvés arrêtés par la masse rnicaschisteuse du Stollborg, à laquelle ils servaient désormais d'appui et de contrefort. La marche n'était guère facile à cet endroit à cause de la neige tombée dans la soirée précédente, et que le vent avait balayée ou plutôt roulée en gros plis, comme un linceul, le long des galets.
Christian allait donc revenir sur ses pas, lorsqu'il fut frappé de la tournure pittoresque du donjon, vu ainsi d'en bas, et il s'en éloigna un peu pour en mieux saisir l'ensemble. Il chercha machinalement à se rendre compte de la situation de la salle de l'ourse, et en reconnut aisément l'unique croisée à la hauteur d'environ cent pieds au-dessus du niveau du lac et cinquante au-dessus de la cime des galets. Il ne faisait pas très froid, et Christian, qui avait toujours un petit album dans sa poche, se mit à esquisser lentement le profil de la tour, avec son grand escarpement sur le roc et son chaos de gigantesques galets, dont l'entassement fortuit laissait, comme dans celui des grès de Fontainebleau, des galeries et des passages couverts, d'un effet très bizarre.
Pendant qu'il étudiait ce site caractérisé, Christian entendit chanter et n'y fit pas d'abord grande attention. C'était une voix rustique, une
* Ensemble de constructions distinctes où habitent généralement plusieurs failles vivs en ruines.
milles vivant en communauté. Celui dont il s'agit ici a étl> abandonne et tombe
voix de femme, assez juste, mais voilée et souvent chevrotante, comme celle d'une personne âgée ou débile. Elle semblait psalmodier une sorte de cantique dont la mélancolique mélodie avait quelque chose d'agréable dans sa monotonie. Ce chant, triste et grêle, berça pendant quelque temps l'esprit de l'artiste, et le tint dans une disposition particulièrement propre à comprendre et à rendre la nature d'un site avec lequel la voix semblait être en parfaite harmonie. D'abord les paroles étaient confuses pour Christian ; cependant, comme il les écoutait machinalement, il les comprit peu à peu, car il reconnut que c'était du suédois prononcé avec l'accent dalécarlien. Bientôt les paroles lui parurent si étranges, qu'il les écouta avec plus d'attention.
«J'ai vu un château, un château carré au soleil couchant. Les portes sont tournées au nord. Des gouttes de poison suintent à travers les soupiraux ; il est pavé de serpents.
« L'arbre du monde s'embrase, le puissant frêne s'agite. Le grand serpent mord les vagues. L'aigle crie ; de son bec pâle, il déchire les cadavres ; le vaisseau des morts est mis à flot.
« Où sont les ases ? où sont les alfes ? Ils soupirent à l'entrée des cavernes. Le soleil commence à noircir : tout meurt.
« Mais la terre, admirablement verte, recommence à briller du côté de l'orient ; les eaux s'éveillent, les cascades se précipitent.
« J'ai vu un palais plus beau que le soleil sur le sommet du Gimli... et maintenant je ne vois plus, la Yala retombe dans la nuit. »
Peu à peu Christian avait reconnu dans ces fragments d'une sombre poésie des vers un peu arrangés ou pris au hasard de la mémoire dans l'antique poème de la Voluspa. La prononciation rustique de la chanteuse rendait ceci fort extraordinaire. Les paysans de cette contrée avaient-ils gardé la tradition de ces chants sacrés de la mythologie Scandinave? Ce n'était guère probable ; alors qui les avait traduits et enseignés à cette femme ? Christian, en voyageur curieux de toutes choses, résolut d'aller interroger la chanteuse dès qu'il aurait fini son croquis; mais, lorsqu'au bout d'un instant il remit son album dans sa poche, la voix avait cessé de se faire entendre. Il regarda de toutes parts et ne vit personne. Réduit à supposer qu'elle était cachée par les galets, il se mit en devoir de les explorer. Ce n'était pas plus facile que de marcher sur le gros ourlet de neige amoncelée qui les bordait. Dans l'intérieur de la principale caserne qui suivait capricieusement pendant une cinquantaine de pas la base du rocher, la glace présen tait un sol écailleux et glissant, comme si les remous de la rive eussent été instantanément gelés dans quelque froide nuit d'automne.
Pourtant notre aventurier parvint à retrouver la trace de ses propres pas de la veille, lorsqu'il avait cru marcher sur des débris de briques et de tuiles, et bientôt il retrouva aussi la porte mystérieuse par laquelle il était sorti du donjon ; mais, cette fois, elle était fermée. Christian remarqua deux forts pitons de fer et un cadenas dont on avait emporté la clef. Le fait était récent. La chanteuse devait être une personne attachée, comme Stenson et Ulphilas, à la garde du vieux manoir. Elle ne pouvait pas être bien loin, puisqu'elle chantait encore cinq minutes auparavant; elle ne pouvait pas être ailleurs que dans les galets puisque, sur le lac et sur les talus du donjon, aussi loin et aussi haut que la vue pouvait s'étendre, Christian n'avait vu personne. Il revint sur ses pas pour sortir de la grotte qui était assez sombre, et qui ne s'éclairait, vers le milieu de son parcours, que par une ouverture naturelle, sous laquelle il s'arrêta un instant, pour regarder le ciel ; mais avec le ciel il vit un objet qui surplombait le rocher et qui faisait saillie sur le flanc lisse et nu du donjon. Il reconnut bientôt que c'était le dessous du balcon de pierre qui portait le double châssis vitré de la chambre de l'ourse, de telle sorte que, de ce balcon, on eût pu, à travers l'entassement des blocs, descendre sur les galets avec une échelle ou avec une corde, et se trouver à couvert aussitôt sous la voûte qu'ils formaient à cet endroit.
Christian, qui était romanesque, bâtit aussitôt la possibilité d'un système d'évasion en cas de guerre ou de captivité dans le donjon du Stollborg. Il gravit les galets qui formaient les irrégulières parois de la grotte, et parvint, non sans peine, à en sortir par cette ouverture, qu'il se convainquit n'avoir pas été faite de main d'homme. Cet examen l'amena à une réflexion que chacun de nous a eu, ne fût-ce qu'une fois en sa vie, l'occasion de faire : c'est que, dans les situations désespérées, il se présente par moment des chances tellement invraisemblables, qu'elles semblent sortir du domaine de la réalité, et empiéter sur celui du roman fait à plaisir. Néanmoins, songeant toujours à trouver la chanteuse, il poursuivit son exploration dans les galets, dont les intervalles irréguliers étaient presque tous plus ou moins praticables ; il n'y vit personne, et il allait renoncer à sa recherche, lorsque la voix se fit encore entendre, partant cette fois de plus bas qu'il n'avait semblé à Christian devoir le présumer lorsqu'il l'avait entendue en premier lieu. Il se dirigea de ce côté ; mais, lorsqu'il eut atteint l'endroit où il pensait trouver cette mystérieuse rapsode, son chant, qui s'était brusquement interrompu, comme celui delà cigale à l'approche de l'homme, résonna d'un autre côté et de beaucoup plus haut, comme s'il planait
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dans l'espace. Christian leva la tête, et remarqua, sur le flanc du donjon, une longue fissure à demi-perdue sous le lierre, qui s'étendait presque verticalement d'une croisée située au second étage, très à droite de celle de Y ourse, jusqu'à un pan de mur écroulé, qui se terminait par de nouveaux blocs de rocher.
Il lui sembla même voir crouler de petites pierres le long de cette lézarde, comme si quelqu'un venait de s'y introduire ; mais, en s'en approchant autant que possible, il la regarda comme inaccessible à des pas humains, et se dirigea plus loin.
Cependant la voix recommençait son chant plaintif, et Christian s'amusa ou plutôt s'impatienta à chercher la chanteuse, de place en place, dans le petit chaos formé par les blocs granitiques; mais, chaque fois, ce fut pour lui une déception nouvelle, à ce point qu'il çn fut un peu ému. Ce chant sauvage, ces fragments d'une noire apocalypse tronqués et comme inspirés par le délire, dans ce lieu sinistre et à cette heure mélancolique du soir, avaient quelque chose d'effrayant et Christian pensa involontairement à ces sorcières des eaux dont l'existence fait le fond de toutes les légendes suédoises et même celui de la croyance populaire dans tout le nord de l'Europe.
Il se persuada alors que la voix devait sortir du donjon même. Il y avait peut-être là, dans quelque geôle, une personne captive, et par trois fois il l'appela au hasard en lui donnant le nom mythologique de Vala, c'est-à-dire de sybille, qu'elle semblait vouloir s'attribuer dans son chant. Dès lors la voix redevint muette, ce qui semblait d'accord avec la tradition superstitieuse du pays, que, quand on vient à bout d'appeler par leur nom les esprits grondeurs ou plaintifs des montagnes, on les intimide ou on les console, et que dans tous les cas on leur impose silence.
Mais une autre idée poursuivait Christian pendant qu'il reprenait en dehors le chemin du donjon ; et il n'y rentra pas sans se demander si quelque victime du mystérieux baron Olaiis ne gémissait pas, atteinte de folie, dans quelque cachot situé sous ses pieds.
La petite Fadette et Landry '.
Landry fut, je ne sais comment, émotionné de la manière dont la petite Fadette parlait humblement et tranquillement de sa laideur, et,
4 Extrait de La Petite Fadette, idylle rustique d'un charme délicieux, un des chefs-d'œuvre de George Sand.
se remémorant sa figure, qu'il ne voyait guère dans l'obscurité de la carrière, il lui dit, sans songer à la flatter :
— Mais, Fadette, tu n'es pas si vilaine que tu le crois, ou que tu veux bien le dire. Il y en a de plus déplaisantes que toi à qui l'on n'en fait pas reproche.
— Que je le sois un peu de plus, un peu de moins, tu ne peux pas dire, Landry, que je suis une jolie fille. Voyons, ne cherche pas à me consoler, car je n'en ai pas de chagrin.
— Dame ! qu'est-ce qui sait comment tu serais si tu étais habillée et coiffée comme les autres? Il y a une chose que tout le monde dit: c'est que si tu n'avais pas le nez si court, la bouche si grande et la peau si noire, tu ne serais point mal ; car on dit aussi que, dans tout le pays d'ici, il n'y a pas -une paire d'yeux comme les tiens, et si tu n'avais point le regard si hardi et si moqueur, on aimerait à être bien vu de ces yeux-là.
Landry parlait de la sorte sans trop se rendre compte de ce qu'il disait. Il se trouvait en train de se rappeler les défauts et les qualités de la petite Fadette ; et, pour la première fois, il y donnait une attention et un intérêt dont il ne se serait pas cru capable un moment plus tôt. Elle y prit garde, mais n'en fit rien paraître, ayant trop d'esprit pour prendre la chose au sérieux .
— Mes yeux voient en bien ce qui est bon, dit-elle, et en pitié ce qui ne l'est pas. Aussi je me console bien de déplaire à qui ne me plaît point, et je ne conçois guère pourquoi toutes ces belles filles, que je vois courtisées, sont coquettes avec tout le monde, comme si tout le monde était de leur goût. Pour moi, si j'étais belle, je ne voudrais le paraître et me rendre aimable qu'à celui qui me conviendrait.
Landry pensa à la Madelon, mais la petite Fadette ne le laissa pas sur cette idée-là; elle continua de parler comme s'ensuit:-
— Voilà donc, Landry, tout mon tort envers les autres, c'est de ne point chercher à quêter leur pitié ou leur indulgence pour ma laideur. C'est de me montrer à eux sans aucun attifage pour la déguiser, et cela les offense et leur fait oublier que je leur ai fait souvent du bien, jamais de mal. D'un autre côté, quand même j'aurais soin de ma personne, où prendrais-je de quoi me faire brave ? Ai-je jamais mendié, quoique je n'aie pas à moi un sou vaillant? Ma grand'mère me donnet-elle la moindre chose, si ce n'est la retirance1 et le manger? Et si je ne sais point tirer parti des pauvres hardes que ma pauvre mère m'a
* Expression rustique : le logis.
laissées, est-ce ma faute, puisque personne ne me l'a enseigné et que depuis l'âge de dix ans je suis abandonnée sans amour ni merci de personne ? Je sais bien le reproche qu'on me fait, et tu as eu la charité de me l'épargner : on dit que j'ai seize ans et que je pourrais bien me louer, qu'alors j'aurais des gages et le moyen de m'entretenir ; mais que l'amour de la paresse et du vagabondage me retient auprès de ma grand'mère, qui ne m'aime pourtant guère et qui a bien le moyen de prendre une servante.
— Eh bien, Fadette, n'est-ce point la vérité ? dit Landry. On te reproche de ne point aimer l'ouvrage, et ta grand'mère elle-même dit à qui veut l'entendre, qu'elle aurait du profit à prendre une domestique à ta place.
— Ma grand'mère dit cela parce qu'elle aime- à gronder et à se plaindre. Et pourtant quand je parle de la quitter, elle me retient, parce qu'elle sait que je lui suis plus utile qu'elle ne veut le dire. Elle n'a plus ses yeux ni ses jambes de quinze ans pour trouver les herbes dont elle fait ses breuvages et ses poudres, et il y en a qu'il faut chercher bien loin et dans des. endroits bien difficiles. D'ailleurs, je te l'ai dit, je trouve moi-même aux herbes des vertus qu'elle ne leur connaît pas, et elle est bien étonnée quand je fais des drogues dont elle voit ensuite le bon effet. Quant à nos bêtes, elles sont si belles qu'on est tout surpris de voir un pareil troupeau à des gens qui n'ont de pacage autre que le communal. Eh bien, ma grand'mère sait à qui elle doit des ouailles * en si bonne laine et des chèvres en si bon lait. Va, elle n'a point envie que je la quitte, et je lui vaux plus gros que je ne lui coûte. Moi, j'aime ma grand'mère, encore qu'elle me rudoie et me prive beaucoup. Mais j'ai uue autre raison pour ne pas la quitter, et je te la dirai si tu veux, Landry.
— Eh bien, dis-la donc, répondit Landry, qui ne se fatiguait point d'écouter la Fadette.
— C'est, dit-elle, que ma mère m'a laissé sur les bras, alors que je n'avais encore que dix ans, un pauvre enfant bien laid, aussi laid que moi, et encore plus disgracié, pour ce qu'il est éclopé de naissance, chétif, maladif, crochu, et toujours en chagrin et en malice parce qu'il est toujours en souffrance, le pauvre gars ! Et tout le monde le tracasse, le repousse et l'avilit, mon pauvre sauteriot 2 ! Ma grand'mère le tance trop rudement et le frapperait trop, si je ne le défendais contre elle en
* En vieux français : brebis, du latin ovicula ; ne s'emploie plus qu'au figuré.
* Provincialisme du Berry : sauterelle.
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faisant semblant de le tarabuster à sa place. Mais j'ai toujours grand soin de ne pas le toucher pour de vrai, et il le sait bien, lui ! Aussi quand il a fait une faute, il accourt se cacher dans mes jupons, et il me dit : « Bats-moi avant que ma grand' mère ne me prenne 1 » Et moi, je le bats pour rire ; et le malin fait semblant de crier. Et puis je le soigne ; je ne peux pas toujours l'empêcher d'être en loques, le pauvre petit ; mais quand j'ai quelque nippe, je l'arrange pour l'habiller, et je le guéris quand il est malade, tandis que ma grand' mère le ferait mourir, car elle ne sait point soigner les enfants. Enfin, je le conserve à la vie, ce malingret, qui sans moi serait bien malheureux, et bientôt dans la terre à côté de notre pauvre père, que je n'ai pas pu empêcher de mourir. Je ne sais pas si je lui rends service en le faisant vivre, tortu et malplaisant comme il est ; mais c'est plus fort que moi, Landry, et quand je songe à prendre du service pour avoir quelque argent à moi et me retirer de la misère où je suis, mon cœur se fend de pitié et me fait reproche, comme si j'étais la mère de mon sauteriot. et comme si je le voyais périr par ma faute. Voilà tous mes torts et mes manquements, Landry. A présent, que le bon Dieu méjuge; moi, je pardonne à ceux qui me méconnaissent.
Landry écoutait toujours la petite Fadette avec une grande contention d'esprit, et sans trouver à redire à aucune de ses raisons. En dernier lieu, la manière dont elle parla de son petit frère le sauteriot lui fit un effet, comme si, tout d'un coup, il se sentait de l'amitié pour elle, et comme s'il voulait être de son parti contre tout le monde.
— Cette fois-ci, Fadette, dit-il, celui qui te donnerait tort serait dans son tort le premier ; car tout ce que tu as dit là est très bien dit, et personne ne se douterait de ton bon cœur et de ton bon raisonnement. Pourquoi ne te fais- tu pas connaître pour ce que tu es ? on ne parlerait pas mal de toi, et il y en a qui te rendraient justice.
— Je te l'ai bien dit, Landry, reprit-elle. Je n'ai pas besoin de plaire à qui ne me plaît point.
— Mais si tu me le dis à moi, c'est donc que...
Là-dessus Landry s'arrêta, tout étonné de ce qu'il avait [manqué de dire ; et, se reprenant :
— C'est donc, fit-il, que tu as plus d'estime pour moi que pour un autre? Je croyais pourtant que tu me haïssais à cause que je n'ai jamais été bon pour toi.
— C'est possible que je t'aie haï un peu, répondit la petite Fadette ; mais si cela a été, cela n'est plus à partir d'aujourd'hui, et je vais te dire pourquoi, Landry. Je te croyais fier, et tu l'es; mais tu sais sur-
monter ta fierté pour faire ton devoir, et tu y as d'autant plus de mérite. Je te croyais ingrat, et, quoique la fierté qu'on t'a enseignée te pousse à l'être, tu es si fidèle à ta parole que rien ne te coûte pour t'acquitter; enfin, je te croyais poltron, et pour cela j'étais portée à te mépriser ; mais je vois que tu n'as que de la superstition, et que le courage, quand il s'agit d'un danger certain à affronter, ne te fait pas défaut. Tu m'as fait danser aujourd'hui, quoique tu en fusses bien humilié. Tu es même venu, après vêpres, me chercher auprès de l'église, au moment où je t'avais pardonné dans mon cœur après avoir fait ma prière, et où je ne songeais plus à te tourmenter. Tu m'as défendue contre de méchants enfants, et tu as provoqué de grands garçons qui, sans toi, m'auraient maltraitée. Enfin, ce soir, en m'entendant pleurer, tu es venu à moi pour m'assister et me consoler. Ne crois point, Landry, que j'oublierai jamais ces choses-là. Tu auras toute ta vie la preuve que j'en garde une grande souvenance, et tu pourras me requérir, à ton tour, de tout ce que tu voudras, dans quelque moment que ce soit.
Le château de Murol1.
Vue du dehors, c'est une masse prismatique qui se soude au rocher par une base homogène, c'est-à-dire hérissée de blocs bruts que des mains de géant semblent avoir jetés au hasard dans la maçonnerie. Tout le reste est bâti en lavps taillées, et ce qui reste des voûtes est en scories légères et solides. Ces belles ruines de l'Auvergne et du Vélay sont des plus imposantes qu'il y ait au monde. Sombres et rougeàtres comme le dyke dont leurs matériaux sont sortis, elles ne font qu'un avec ces redoutables supports, et cette unité de couleur, jointe quelquefois à une similitude de formes, leur donne l'aspect d'une dimension invraisemblable. Jetées dans des paysages grandioses que hérissent en mille endroits des accidents analogues, et que dominent des montagnes élevées, elles y tiennent une place qui étonne la vue et y dessinent des silhouettes terribles que rendent plus frappantes les teintes fraîches et vaporeuses des herbages et des bosquets environnants.
A l'intérieur, le château de Murol est d'une étendue et d'une complication fantastiques. Ce ne sont que passages hardis franchissant des brèches de rocher à donner le vertige, petites et grandes salles, les
* Murol ou mieux Murols dans la vallée de la Couze, en Auvergne. G. Sand a donné une excellente description de cette province dans Jean de la Hoche et dans Le Marquis de Villemer.
unes gisant en partie sur les herbes des préaux, les autres s'élevant dans les airs sans escalier qui s'y rattache ; tourelles et poternes échelonnées en zig-zag jusque sur la déclivité du monticule qui porte le dyke ; portes richement fleuronnées d'armoiries et à moitié ensevelies dans les décombres; logis élégants de la Renaissance cachés, avec leurs petites cours mystérieuses, dans les vastes flancs de l'édifice féodal, et tout cela brisé, disloqué, mais luxuriant de plantes sauvages aux arômes pénétrants, et dominant un pays qui trouve encore moyen d'être adorable de végétation, tout en restant bizarre de forme et âpre de caractère.
Une conversation sur les mariages de raison1.
Le marquis fit signe au fiacre de suivre, et il conduisit Caroline à pied en l'entretenant doucement de sa sœur et des enfants ; mais ni durant ce court trajet, ni dans les allées ombragées de la vallée suisse du Jardin des Plantes, il ne lui parla de lui-même. Ce ne fut qu'au moment de revenir, et en s'arrêtant avec elle sous les branches pendantes du cèdre de Jussieu, qu'il lui dit du ton le plus détaché et en souriant : — Savez-vous que c'est aujourd'hui que ma présentation officielle à mademoiselle de Xaintrailles doit avoir lieu ?
Il sembla au marquis qu'il sentait tressaillir le bras de Caroline appuyé sur le sien ; mais elle lui répondit avec sincérité et avec résolution : — Non, je ne savais pas que ce fût aujourd'hui.
— Si je vous parle de cela, reprit-il, c'est parce que je sais que ma mère et mon frère vous ont tenue au courant de ce beau projet. Moi, je ne vous en ai jamais parlé ; cela n'en valait pas la peine !
— Vous avec donc cru que je ne m'intéresserais pas à votre bonheur ?
— Mon bonheur ! est-ce qu'il peut être dans les mains d'une inconnue ? Et vous, mon amie, pouvez-vous parler ainsi, vous qui me connaissez ?
— Alors... je dirai le bonheur de votre mère, puisqu'il dépend de ce mariage.
— Oh ! ceci est une autre affaire, reprit vivement M. de Villemer. Voulez-vous que nous nous reposions sur ce banc, et puisque nous trouvons ici la solitude, voulez-vous me permettre de vous parler un peu de ma situation?
* Extrait du Marquis de Villemer, un des meilleurs romans psychologiques de G. Sand.
Ils s'assirent. — Vous n'aurez pas froid? reprit le marquis en ramenant les plis du manteau de Caroline autour d'elle.
— Non ! et vous ?
— Oh! moi, grâce à vous, j'ai une santé robuste à présent, et c'est pour cela que l'on songe sérieusement à faire de moi un père de famille. C'est un bonheur dont je n'ai pas autant besoin que l'on croit. Il y a dans la vie des enfants que l'on aime,... ne serait-ce que comme vous aimez ceux de votre sœur ! Mais passons là-dessus, et supposons que je me sois rêvé une nombreuse lignée! Vous savez bien que je ne tiens pas à cela au point de vue de l'orgueil du nom, vous connaissez mes idées sur la noblesse. Ce ne sont pas précisément celles de mon entourage; malheureusement pour mon entourage, je n'en puis pas changer, cela ne dépend plus de moi .
— Je sais cela, répondit mademoiselle de Saint-Geneix, mais vous avez l'âme trop complète pour ne pas désirer connaître les plus ardentes, les plus saintes affections de la vie.
— Supposez tout ce que vous voudrez à cet égard, reprit le marquis, et reconnaissez dès lors que le choix de la mère de mes enfants est l'affaire la plus importante de ma vie. Eh bien ! cette chose immense, ce choix sacré, pensez-vous que quelqu'un puisse le faire à ma place? Admettez-vous que même mon excellente mère puisse s'éveiller un matin en disant : « Il y a de par le monde une demoiselle dont le nom est illustre, dont la fortune est considérable, et qui doit être la femme de mon fils, parce que mes amis et moi trouvons la chose avantageuse et convenable ? Mon fils ne la connaît pas, n'importe ! Elle ne lui plaira peut-être en aucune façon ; il lui déplaira peut-être également : n'importe encore ! Cela ferait plaisir à mon fils aîné, à mon amie la duchesse, à tous les habitués de mon petit salon. Il faudrait que mon fils fût dénaturé, s'il ne sacrifiait pas sa répugnance à cette fantaisie ! Et si mademoiselle de Xaintrailles s'avise de ne pas le trouver parfait, elle ne sera plus digne du nom qu'elle porte !. Vous voyez bien, mon amie, que tout cela est insensé, et je m'étonne beaucoup si un seul instant vous avez pu le prendre au sérieux !
Caroline se débattit en vain contre l'indicible joie que lui causait cette déclaration ; mais elle se rappela vite tout ce que le duc lui avait dit et tout ce que le devoir lui commandait de dire elle-même.
— Vous m'étonnez aussi beaucoup, reprit-elle. N'avez-vous pas donné votre parole à votre mère et à votre frère de voir mademoiselle de Xaintrailles à l'époque fixée?
— Aussi la verrai-je ce soir ; c'est une rencontre arrangée de ma-
nière à ce que le hasard paraisse l'amener, et qui ne m'engage en aucune façon.
— C'est là un faux-fuyant que je n'admets pas dans une conscience comme celle du marquis de Villemer ! Vous avez donné votre parole de faire tout votre possible pour reconnaître le mérite de cette personne et lui faire apprécier le vôtre.
— Ah 1 je ne demande pas mieux que de faire ' tout mon possible pour cela ! répondit le marquis en riant d'un rire doux qui l'embellit tellement que Caroline fut éblouie du regard qu'il attachait sur elle.
— Vous vous êtes donc moqué de votre mère ? reprit-elle en s'armant de toute sadéfense intérieure : voilà ce dont je ne vous aurais jamais cru capable !
— Non, non, je ne le suis pas, répondit M. de Villemer en reprenant son sérieux. Quand ils m'ont arraché cette promesse, je ne riais pas, je vous le jure ! J'étais profondément malheureux et gravement malade ; je me sentais mourir, et je croyais mon âme déjà morte. Je cédais à de tendres et cruelles obsessions, dans l'espoir qu'on me laisserait finir en paix ; mais j'en ai rappelé, mon amie : j'ai fait un nouveau bail avec la vie, je me sens encore plein de jeunesse et d'avenir. L'amour fermente en moi comme la sève dans ce grand arbre ; oui, l'amour c'est-à-dire la foi, la force, le sentiment de mon être immortel, dont je dois compte à Dieu et non aux préjugés humains ! Je veux être heureux, moi, je veux vivre, et je ne veux être époux qu'à la condition d'aimer avec toutes les forces de mon âme !...
Ne me dites pas, continua-t-il sans laisser à Caroline le temps de répondre, que j'ai des devoirs en contradiction avec celui-là. Je ne suis pas un homme faible et flottant. Je ne me paie point de mots consacrés par l'usage, et je ne prétends pas me faire l'esclave et la victime des chimères de l'ambition. Ma mère aspire à recouvrer l'opulence! Elle se trompe elle-même. Son vrai bonheur et sa vraie gloire, c'est d'avoir su y renoncer pour sauver son fils aîné. Elle est plus riche, depuis que j'ai arrangé son existence au prix de presque tout ce qui me reste, qu'elle ne l'était depuis dix ans en subissant avec terreur une situation douteuse, et qu'elle croyait devoir être pire. Voyez donc si je n'ai pas fait pour elle tout ce que je pouvais faire ! J'ai des opinions ardentes, fruit des études et des réflexions de toute ma vie. Je leur ai imposé silence. J'ai horriblement souffert de chagrins qu'elle n'a jamais connus. J'ai été véritablement torturé par mon propre cœur, et je lui ai épargné la douleur de voir mes supplices. J'ai souffert même par elle, et je ne me suis jamais plaint. N'ai-je pas vu, dès mon
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enfance, qu'elle avait une préférence irrésistible pour mon frère, et ne sais-je pas d'ailleurs qu'elle croyait la devoir à l'aîné et au plus titré de ses fils?. J'ai vaincu le dépit de cette blessure, et le jour où mon frère m'a enfin permis de l'aimer, je l'ai aimé passionnément ; mais jusque-là que n'avais-je pas dévoré de secrets affronts et d'amères plaisanteries de sa part et de celle de ma mère, liguée avec lui contre te sérieux de ma pensée et de mon existence ! Je ne leur en voulais pas, je comprenais leurs erreurs, leurs préjugés; mais sans le savoir ils me faisaient bien du mal !...
Au milieu de tant de dégoûts, une chose pouvait tenter un solitaire comme moi, la gloire des lettres. Je sentais en moi une certaine flamme, un élan vers le beau qui pouvait grouper autour de moi de nombreuses sympathies. J'ai vu que cette gloire blesserait ma mère dans ses croyances, et j'ai résolu de garder le plus strict anonyme, de ne pas même laisser soupçonner la paternité de mon œuvre. Vous seule, vous seule au monde, avez reçu la confidence d'un secret qui ne doit jamais être trahi, et je ne veux pas ajouter : tant que ma mère vivra, car j'ai horreur de ces restrictions mentales, de ces projets parricides qui semblent appeler la mort sur ceux que nous devons chérir plus que nous-mêmes. J'ai dit jamais à cet égard, afin de n'avoir jamais en moi la notion d'un état de choses où une satisfaction personnelle pourrait diminuer en moi la douleur de perdre ma mère.
— Eh bien! en tout ceci, je vous approuve autant que je vous admire, reprit mademoiselle de Saint-Geneix ; mais il me semble que tout peut et tout doit s'arranger, relativement à votre mariage, selon les désirs de votre famille et selon les vôtres. Puisqu'on dit mademoiselle de Xaintrailles tout à fait digne de vous, pourquoi donc, au moment de vous en assurer, prononcez-vous d'avance que cela n'est ni possible ni probable ? Voilà où je ne vous comprends plus du tout, et où je doute que vous ayez des motifs sérieux et respectaçles à me faire accepter.
Caroline parlait avec une décision qui changea tout à coup les dispositions du marquis. Il était au moment de lui ouvrir son cœur à tout risque, il s'y sentait entraîné par une lueur d'espoir; elle la lui ôta, et il devint triste et comme accablé.
— Eh bien î vous voyez, reprit-elle, vous ne trouvez rien à me répondre !
— Vous avez raison, dit-il ; je n'avais pas le droit de vous dire que mademoiselle de Xaintrailles me serait à coup sûr indifférente. Je le sais, mais vous ne pouvez être juge des raisons secrètes qui m'en don-
nent la certitude. Ne parlons plus d'elle. Je tenais à vous bien convaincre de ma liberté d'esprit et du droit de ma conscience à cet égard. Je ne veux pas qu'une pensée comme celle-ci puisse exister en vous : M. de Villemer doit se marier pour de l'argent, de la considération et du crédit ! Oh ! cela, mon amie, je vous en supplie, ne le croyez jamais. Descendre à ce point dans votre estime serait un châtiment que je n'ai mérité par aucune faute, par aucun tort envers vous ni envers les miens. Je tiens aussi à ce que, d'autre part, vous ne rne fassiez point de reproche, s'il arrive que je me voie forcé de contrarier les désirs de ma mère dans mon établissement. J'ai cru devoir vous dire tout ce qui me justifie d'une prétendue bizarrerie. Voulez- vous bien maintenant m'absoudre d'avance si j'ai tôt ou tard à déclarer à elle et à mon frère que je peux leur donner mon sang, ma vie, mes dernières ressources, mon honneur même, mais pas ma liberté morale et ma vérité intérieure, pas cela ! Oh ! cela, non, jamais, c'est à moi, et c'est le seul bien que je me réserve, car cela vient de Dieu, et les hommes n'y ont aucun droit1.
Ne à Boulogne-sur-Mer en 1804, mort à Paris en 1869.
Poète et romancier de grand mérite, il est surtout célèbre comme critique. Son œuvre est immense ; dans ses études infiniment variées, il a fait le tour de la littérature française moderne. Pour bien connaître cette flore si riche, si remarquable dans sa multiplicité, on le consultera toujours avec fruit. Il se donnait lui-même comme le naturaliste des esprits étudiant les formes littéraires. Un des premiers, il montra l'influence du moi sur l'œuvre d'art, qui n'est pas seulement l'expression de la société comme l'avait affirmé l'école historique. Mais il poussa* beaucoup trop loin son système de critique biographique ; on lui a reproché de n'avoir vu que les caractères individuels dans les œuvres littéraires et d'avoir fait descendre la critique du rang de science morale et philosophique pour la ramener à un pur acte de curiosité intellectuelle. C'est en tout cas le plus grand critique de l'école romantique et l'une des plus lumineuses intelligences de ce siècle.
4 Principales œuvres de G. Sand : La Mare au diable (1846). La Petite Fadette (1848), Franco is le Champi (1850), Jean de la Roche (1860), Le Marquis de Villemer (1861). — Consulter : Caro, Georges Sand (1887) ; Brunotière, La transformation du lyrisme par le roman, Georges Sand (Revue Bleue, 25 mars 1893); Eugène Gilbert, Le roman pendant le XIX** siècle; J. Lemaître, Les Contemporains.
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210 CHRESTOMATH1E FRANÇAISE
L'âge mûr du poète *.
Bien des talents poétiques, des demi-talents, après les premiers succès et un éclat passager d'espérances, ne survivent pas à la jeunesse ; ou même une première et seule production heureuse les épuise, comme ces beautés fragiles qu'un premier travail détruit. Les vraies beautés ne sont pas ainsi, les vrais talents encore moins : ils se renouvellent, s'augmentent longtemps, se soutiennent et varient avec les âges. Pour ne prendre que les génies lyriques, c'est-à-dire ceux qui excellent à revêtir toutes les émotions de leur âme par l'image et par le nombre, leur faculté n'est jamais plus grande, plus au complet qu'après la jeunesse et durant le milieu de la vie. D'ordinaire ils ont débuté par chanter l'amour ; tout autre intérêt, tout autre charme se perdait dans celui-là: mais, à mesure que ce ravissement intérieur a cessé, leur âme s'est élargie vers plus d'objets. L'œuvre ne s'est plus reproduite peutêtre aussi saillante aux yeux du public qu'au début, mais la faculté qui se manifeste dans les œuvres successives a grandi. L'âme du vrai poète lyrique, après qu'y a pâli l'amour, est comme un Bosphore où le feu grégeois n'illumine plus la nuit, et qui éclaire moins ses rivages, mais qui les réfléchit mieux. Tout poète-amant dit plus ou moins à son
amie :
Aimons-nous, ô ma Bien-aimée Et rions des soucis qui bercent les mortels ! 2
Quand la sublime illusion cesse, quand l'amour a revolé aux cieux, tout le monde d'alentour reparaît, dans une ombre d'abord, mais bientôt tout s'éclaire comme d'une aube croissante; l'humanité reprend sa place dans l'univers. Le sentiment unique, qui avait tout laissé désert en s'enfuyant, se retrouve successivement en beaucoup d'autres sentiments dont chacun est moindre, mais dont l'ensemble anime et reflète à un point de vue vrai la création. Que fera le poète lyrique alors, sous l'empire de cette faculté immense, plus calme, mais qui déborde en s'amoncelant, plus désintéressée, plus froide en apparence, mais si prompte à s'ébranler au moindre souffle et à rouvrir ses profondeurs émues ? Oh ! que de sons inépuisables, renaissants, perpétuels, on entendrait, on noterait, près de lui, si on l'écoutait dans ses solitudes aux automnes ou aux printemps ! Que de fleurs les brises commençantes vous apporteraient sous son ombre l que de feuilles demi-mortes,
1 Extrait des Portraits littéraires.
* Ces vers sont de Lamartine à qui le morceau que nous citons est consacré.
les premiers aquilons ! Car tout lui parle ; si l'unique et brillante pensée ne tient plus son cœur, il n'est non plus indifférent à rien. L'oiseau qui passe, la voile qui blanchit, la mouche heureuse qui scintille dans le soleil, se peignent plus distincts que jamais dans ce lac de l'âme, uni à la surface, et dont les grandes douleurs ont creusé et abîmé le fond. Le chant du pâtre, les voix de la famille assise un moment dans le sillon, tout ce qui a le son de la vie, répond en lui à des places secrètes, et le provoque à dire les joies ou les douleurs des mortels. Tant de flambeaux chéris, qui pour lui ont disparu de la terre, éclairent par derrière au loin, en mille endroits indéterminés, la scène ; à chaque reflet passager, partout où il entend un bruit, un soupir, où il voit une beauté, une grâce, il dit : C'est là ! Le grand poète lyrique, à cet âge de calme et de mélancolique puissance, s'il se dérobe un instant aux obsessions des affaires et du monde pour remettre le pied dans ses solitudes, sent donc aussitôt et à chaque pas déborder en lui des chants involontaires; il les livre comme la nature fait ses germes, il ne les compte plus. Et pourtant l'art est quelque chose ; la gloire a ses droits ; elle parle aussi à son heure, même aux plus négligentes de ces divines natures. Le besoin de recueillir dans une œuvre définitive tant de force féconde et tant de richesses nées du cœur se fait sentir et devient le rêve qui, comme l'ombre, s'accroît avec les années. On se dit que le chant tout seul n'est peut-être pas un monument suffisant dans la mémoire des hommes, de ceux qui n'auront pas, jeunes eux-mêmes, entendu la jeune voix du poète ; on se dit qu'une harpe éolienne n'éternise pas d'assez loin un tombeau. Heureux le poète lyrique, le frère harmonieux des Goleridge et des Wordsworth *, qui peut à temps, et mieux qu'eux, se ménager une œuvre d'ensemble; une œuvre (s'il est possible) qu'une lente perfection accomplisse ; où ne sera pas plus de génie assurément que dans ces feuilles sibyllines éparses, âme sacrée du poète, mais une œuvre plus commode à comprendre et à saisir des générations survenantes ; — espèce d'urne portative que la Caravane humaine, en ses marches forcées, ne laisse pas derrière, et dans laquelle elle conserve à jamais une gloire !
Mme de Sévigné2.
En parlant d'elle, on a à parler de la grâce elle-même, non pas d'une grâce douce et molle, entendons-nous bien, mais d'une grâce vive,
1 Poètes anglais de ce siècle, appartenant à l'école des lakistes. * Extrait des Causeries du Lundi (1849).
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212 GHHKSTOMATHIE FRANCAISK
abondante, pleine de sens et de sel, et qui n'a pas du tout les mêmes couleurs. Elle a une veine de Molière en elle. Il y a de la Dorine dans Mme de Sévigné, une Dorine du beau monde et de la meilleure compagnie ; à cela près, la même verve. Quelques mots de Tallemant caractérisent bien cette charmante et puissante nature de femme, telle quelle se déclarait toute jeune dans l'abondance de la vie : après avoir dit qu'il la trouve une des plus aimables et des plus honnêtes femmes de Paris, « elle chante, ajoute-t-il, elle danse, et a l'esprit fort vif et agréable ; elle est brusque et ne peut se tenir de dire ce qu'elle croit joli, quoique assez souvent ce soient des choses un peu gaillardes... » Voilà le mot qu'il ne faut pas perdre de vue avec elle, tout en le recouvrant ensuite de toute la politesse et de toutes les délicatesses qu'on voudra. Il y avait de la joie en elle. Elle vérifiait de sa personne le mot de Ninon : «La joie de l'esprit en marque la force. » Elle était de cette race d'esprits dont étaient Molière, Ninon elle-même, Mme Cornuel un peu, La Fontaine, d'une génération légèrement antérieure à Racine et à Boileau, et plus vivace, plus vigoureusement nourrie. « Vous paraissez née pour les plaisirs, lui disait Mme de La Fayette, et il semble qu'ils soient faits pour vous. Votre présence augmente les divertissements, et les divertissements augmentent votre beauté lorsqu'ils vous environnent. Enfin la joie est l'état véritable de votre âme, et le chagrin vous est plus contraire qu'à qui que ce soit. » Elle disait elle-même, en se souvenant d'un ancien ami : «J'ai vu ici M. de Larrei, fils de notre pauvre ami Lenet, avec qui nous avons tant ri ; car jamais il ne fut une jeunesse plus riante que la nôtre de toutes les façons. » Sa beauté un peu irrégulière, mais réelle, devenait rayonnante en ces moments où elle s'animait ; sa physionomie s'éclairait de son esprit, et l'on a pu dire, à la lettre, que cet esprit allait jusqu'à éblouir les yeux. Un homme de ses amis (l'abbé Arnauld), qui avait aussi peu d'imagination que possible, en a trouvé pour la peindre, lorsqu'il nous dit : « Il me semble que je la vois encore telle qu'elle me parut la première fois que j'eus l'honneur de la voir, arrivant dans le fond de son carrosse tout ouvert, au milieu de monsieur son fils et de mademoiselle sa fille : tous trois tels que les poètes représentent Latohe au milieu du jeune Apollon et de la jeune Diane, tant il éclatait d'agrément dans la mère et dans les enfants ! » La voilà bien au naturel dans son cadre et dans son épanouissement : une beauté, un esprit et une grâce à découvert, qui reluit en plein soleil. Il faut noter pourtant une nuance. Sa joie si réelle n'était pas pour cela à tout propos ni hors de saison, et, sans jamais s'éteindre, elle
s'adoucit sans doute avec les années. Parlant 'd'un voyage qu'elle faisait en 1672, et où elle regrettait la compagnie de son aimable cousin de Coulanges : « Pour avoir de la joie, écrivait-elle, il faut être avec des gens réjouis. Vous savez que je suis comme on veut, mais je n'invente rien. » Gela veut dire que ce charmant esprit avait tous les tons et savait s'accommoder aux personnes. Toujours est-il que, même au milieu des tristesses et des ennuis, elle demeurait la plus belle humeur de femme et l'imagination la plus enjouée qui se pût voir. Elle avait un tour à elle, le don des images les plus familières et les plus «soudaines, et elle en revêtait à l'improviste sa pensée comme pas une autre n'eût su faire. Même quand cette pensée est sérieuse, même quand la sensibilité est au fond, elle a de ces mots qui la déjouent et qui font l'effet d'une gaieté. Son esprit ne put jamais se priver de cette vivacité d'éclairs et de cette gaieté de couleurs. Elle est tout le contraire de ses bons amis les jansénistes, qui ont le style triste.
Mme de Sévigné, Mme de La Fayette et Mme de Maintenon sont les plus distinguées entre les femmes du XVIIe siècle qui ont écrit. Les deux dernières ont su concilier dans une large mesure l'exactitude et l'atticisme ; mais la première seule nous offre cette imagination continue, cette invention de détail qui anime tout ce qu'elle touche et dont on jouit également chez La Fontaine et chez Montaigne. C'est cette veine d'imagination perpétuelle dans le détail de l'expression plutôt que dans l'ensemble, qui nous ravit surtout en France. On a remarqué, d'ailleurs, qu'à cette époque de Louis XIV, toutes les femmes du monde écrivent avec charme ; elles n'ont pour cela qu'à écrire comme elles causent et à puiser dans l'excellent courant d'alentour.
Athalie*.
Athalie est surtout une œuvre merveilleuse d'ensemble. C'est l'éloge, je le sais, qu'il faut donner à toutes les pièces de Racine ; mais l'éloge s'applique ici dans une inconcevable rigueur. Depuis le premier vers d' Athalie jusqu'au dernier, le solennel mis en dehors et en action, le solennel-éternel y articulé dès la première rime, vous saisit et ne vous laisse plus. Rien de faible, rien qui relâche ni qui, un seul instant, détourne ; la variation n'est que celle d'un point d'orgue immense, où le flot majestueux monte plus ou moins, mais où il n'est pas un moment du ton qui ne concoure à la majesté souveraine et infinie.
4 Extrait de Port-Jtoyal, un des meilleurs ouvrages de Sainte-Beuve. Voir plus loin ce qu'en a dit Vinet.
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Aussi est-ce surtout à propos d* Athalie qu'il faut répéter ce que j'ai avancé en général de l'œuvre de Racine : tout ce qu'on en peut détacher est moindre et inférieur, si beau qu'on le trouve, et a dans l'ensemble une autre valeur inqualifiable, indicible. L'auteur arrive par des moyens toujours simples à l'effet le plus auguste ; une fois entré, on suit, on se meut dans le miracle continuel, comme naturellement.
Cet ordre, ce dessein avant tout, cet aspect d'ensemble qui est beau et de toute beauté dans Athalie, nous est figuré dans le temple, et quel temple ! On a fait (et je le sais trop bien), on a fait des objections au temple d' Athalie, on lui a opposé les mesures colossales de celui de Salomon, la colonne de droite nommée Jachin et celle de gauche nommée Booz, les deux Chérubins de dix coudées de haut, en bois d'olivier revêtu d'or, tout ce cèdre du dedans du temple rehaussé de sculptures, de moulures, et la mer d'airain et les bœufs d'airain, ouvrage d'Hiram. Racine, il est vrai, a peu parlé de l'œuvre d'Hiram et des soubassements de cette mer d'airain ; il n'a pas pris plaisir à épuiser le Liban comme d'autres à tailler dans l'Athos ; son temple n'a que des festons magnifiques, et encore on ne les voit pas ; la scène se passe dans une sorte de vestibule : et cependant ce qui a fait la suprême beauté et unité d' Athalie, c'est le temple, ce même temple juif de Salomon, mais déjà vu par l'œil d'un chrétien.
Ce que Racine n'a pas décrit, et ce qu'aurait d'abord décrit un moderne plus pittoresque que chrétien, est ce qui devait périr de l'ancien temple, ce qui n'était que figure et matière, ce que ce temple avait de commun sans doute, au moins à l'œil, avec les autres qui n'étaient pas le vrai et l'unique. Si notre grand Lyrique moderne * avait eu à décrire le temple de Jérusalem, il eût pu y mettre bon nombre de ces vers de haute et vaste architecture qu'il a prodigués dans le Feu du Ciel à son panorama des villes maudites.
Mais ce n'était qu'au dehors que ces descriptions eussent convenu ; au fond du temple il n'y avait rien : il y avait tout. Lorsque Pompée, usant du droit de conquête, entra dans le Saint des Saints, il observa avec étonnement, dit Tacite, qu'il n'y avait aucune image et que le sanctuaire était vide. C'était une opinion reçue en parlant des Juifs :
Nil praeter nubes et coeli numen adorant.
Si Racine, dans le temple d' Athalie, a moins rendu le vestibule, c'a donc été pour mieux rendre le sanctuaire. Trop de décors eussent nui
1 Victor Hugo.
à la pensée ; trop de descriptions présentées avec une saillie disproportionnée nous eussent caché le vrai sujet, le Dieu un, spirituel et qui remplit tout.
Le grand personnage ou plutôt l'unique dy Athalie, depuis le premier vers jusqu'au dernier, c'est Dieu. Dieu est là, au-dessus du grand-prêtre et de l'enfant, et à chaque point de cette simple et forte histoire à laquelle sa volonté sert de loi ; il y est invisible, immuable, partout senti, caché par le voile du Saint des Saints où Joad pénètre une fais l'an, et d'où il ressort le plus grand après Celui qu'on ne mesure pas.
Cette unité, cette omnipotence du Personnage éternel, bien loin d'anéantir le drame, de le réduire à l'hymne continu, devient l'action dramatique elle-même, et en planant sur tous elle se manifeste par tous, se distribue et se réfléchit en eux selon les caractères propres à chacun : elle reluit en rayons pleins et directs dans la face du grandprêtre, en aube rougissante au front du royal enfant, en rayons affaiblis et souvent noyés de larmes dans les yeux de Josabeth ; elle se brise en éclairs effarés au front d'Athalie, en lueurs bassement haineuses et lividement féroces au sourcil de Mathan ; elle tombe en lumière droite, pure, mais sans rayon, au cimier sans aigrette d'Abner. Tous ces personnages agissent, se meuvent selon leur personnalité humaine à la fois et le souffle éternel : le grand-prêtre seul est comme la voix calme, haute, immuable de Dieu, redonnant le ton suprême, si les autres voix le font par instants baisser.
Malgré donc tout ce qu'il y a de lyrique et dans cette voix sans cesse ramenée du chœur et dans certains moments du grand-prêtre, nul drame n'est plus réalisé que celui d'Athalie et par des personnages mieux dessinés ; nul plus saisissant, plus resserrant à chaque pas, et mieux poussant à l'intérêt, à la grande émotion, aux larmes, malgré la certitude du divin décret. On est jusqu'au bout dans une transe religieuse ; on est comme le fidèle Abner, dont l'esprit n'ose devancer l'issue ; on est muet et sans haleine comme ces Lévites immobiles sous les armes et cachés ; on sent dresser ses cheveux à cet instant où, tout étant prêt, et Athalie donnant dans le piège, le grand-prêtre éclate :
Grand Dieu ! voici ton heure, on t'amène ta proie ;
et bientôt, s'adressant à Athalie elle-même :
Tes yeux cherchent en vain, tu ne peux échapper, Et Dieu de toutes parts a su t'envelopper.
Consommation digne du drame lent et sûr conduit par Dieu seul.
C'est tellement cet invisible qui domine dans Athalie, l'intérêt y vient tellement d'autre part que des hommes, bien que ces hommes y remplissent si admirablement le rôle qui leur est à chacun assigné, que le personnage intéressant du drame, l'enfant miraculeux et saint, Joas, est, à un moment capital, brisé lui-même et flétri comme exprès en sa fleur d'espérance. Dans cette scène de la fin du troisième acte, dans cette prophétie du grand-prêtre, qui est comme le Sinaï du drame, c'est Joas de qui il est dit :
Comment en un plomb vil l'or pur s'est-il changé ?
Car qu'est-ce que Joas devant l'Eternel ? De quel poids est-il, après tout, dans les divins conseils ? Joas tombe, un autre succède ; roseau pour roseau. Joas, dans cette scène prophétique, c'est la race de David, mais elle-même rejetée dès qu'elle a produit la tige unique, nécessaire et impérissable : qu'importe la Jérusalem de pierre, quand on aura la nouvelle ?
Quelle Jérusalem nouvelle Sort du fond du désert, brillante de clartés, Et porte sur le front une marque immortelle ?
Peuples de la terre, chantez :
Jérusalem renaît plus charmante et plus belle.
D'où lui viennent de tous côtés Os enfants qu'en son sein elle n'a point portés ? Lève, Jérusalem, lève ta tête altière ; Regarde tous ces rois de ta gloire étonnés ; Les rois des nations, devant toi prosternés,
De tes pieds baisent la poussière ; Les peuples à l'envi marchent à ta lumière. Heureux qui pour Sion d'une sainte ferveur. Sentira son âme enbrasée !
Cieux, répandez votre rosée, Et que la terre enfante son Sauveur.
Le vrai Joas de la pièce, à ce moment sublime où elle se transfigure, le Joas du lointain et de l'espérance immortelle, le flambeau rallumé de David éteint, l'enfant sauveur échappé du glaive, c'est le Christ.
Le temple juif vu par l'œil chrétien, le culte juif attendri par l'idée chrétienne si abondamment semée aux détails de la pièce, et qui se dévoile en face à ce moment, voilà bien le sens d' A t halte.
La prophétie close, cet éclair deux fois surnaturel évanoui, le surnaturel ordinaire de la pièce continue ; le drame reprend avec son intérêt un peu plus particulier ; Joas redevient le rejeton intéressant à
sauver et pour qui Ton tremble. Joad lui-même, en lui parlant, sembleavoir oublié cette chute future entrevue par lui-même dans la prophétie. Pourtant une sorte de crainte, à ce sujet, ne cesse plus, et fait ombre sur l'avenir et sur la persévérance de cet enfant merveilleux. Joas y perd : la véritable unité de la pièce, Dieu, à qui tout remonte,. y gagne.
Je me rappelle qu'enfant, quand je lisais Alhalie, il me prenait une peine profonde de cette chute prédite de Joas ; à partir de cet endroit, la pièce, pour moi, était gâtée et comme défleurie. C'est que je jugeais' en enfant, sur la fleur, tandis qu'il faut entrer avec Joad dans le néant de l'homme et dans les puissances du Très-Haut.
Quoi qu'il en soit de cette ombre un moment aperçue au front de l'enfant, il est bien touchant que cet enfant tienne le principal rôle de la pièce, au moins quant à l'intérêt de tendresse ; il sied que la plusauguste et la plus magnifique pièce sacrée ait pour héros un enfant, et qu'elle ait été composée pour des enfants ; c'est une harmonie chrétienne de plus : Parvulis !
Athalie, comme art, égale tout. Le sentiment de l'Eternel, que j'ai marqué le dominant et l'unique de la pièce, est si bien conçu et exprimé par l'âme et par l'art à la fois, que ceux même qui ne croiraient pas seraient pris non moins puissamment par ce seul côté de l'art, pour peu qu'ils y fussent accessibles. Quand le christianisme (par impossible) passerait, Athalie resterait belle de la même beauté, parce qu'elle le porte en soi, parce qu'elle suppose tout son ordre religieux et le crée nécessairement. Athalie est belle comme Y Œdipe-roi, avec le vrai Dieu de plus.
Racine, dans Athalie, a égalé les grandeurs bibliques de Bossuet ; et il les a égalées avec des formes d'audace qui lui sont propres, c'està-dire toujours amenées et revêtues, et sans avoir besoin des brusqueries de Bossuet. Le Discours sur V Histoire universelle, Athalie et Polyeucte (ne l'oublions pas), ce sont les trois plus hauts monuments. d'Art chrétien au dix-septième siècle, — les Pensées de Pascal, par malheur, n'ayant pu atteindre au monument proprement dit et étant restées à l'état de grandes ruines !.
Pour rappeler notre Port-Royal de la seule manière convenable dans ce sublime couronnement, je me contenterai de soumettre cette pen-
* La comparaison n'est pas exacte : grande ébauche serait plus vrai; mais lejugement porté ici nous semble contestable ; le livre des Pensées, malgré son état fiagmentaire et inachevé, est le plus bel ouvrage chrétien du XVIIe siècle ; nul ne l'égale en profondeur philosophique.
sée : « Pour faire Athalie, il fallait un poète profondément chrétien, élevé comme le fut Racine à Port-Royal, et qui y fût fidèlement revenu » *.
Le Génie du Christianisme 2.
Je n'ai à parler ici que de l'espèce d'influence qui appartient exclusivement au Génie du Christianisme 3et qui lui est propre. La jeunesse, toute une portion du moins de la jeunesse, s'y inspira ; et depuis «cinquante ans cette postérité de néo-chrétiens est reconnaissable à plus d'un signe. Nous avons eu toute une milice de jeunes chrétiens de salons.
Le Génie du Christianisme a produit mieux que cela, mais il a produit aussi cette forme de travers ; il a créé une mode littéraire en religion.
Au XVIIe siècle on croyait à la Religion et on la pratiquait. Ceux qui la pratiquaient y vivaient, s'y inspiraient simplement dans leurs ceuvres et dans leur vie, et ne se distinguaient d'elle à aucun titre, ni moralement, ni artistement : le mot même n'existait pas.
Au XVIIIe, on la niait volontiers, et on la combattait en face.
Au XIXe, on s'est mis à y revenir, mais en la regardant comme une chose distincte de la pratique et de la vie, en la considérant comme un monument qu'on voyait se dresser devant soi. On s'est posé en s'écriant à tout instant, comme dans un Musée : Que c'est beau I C'est ce qu'on peut appeler le romantisme du Christianisme. On a eu une religion d'imagination et de tête plus que de cœur. « Pour moi, chrétien entêté, » dit quelque part M. de Chateaubriand vieillissant. Entêté, et non touché, c'est bien le mot. Il y a longtemps que les vrais chrétiens intérieurs avaient fait justice de cette méthode, de ce goût de métaphores qui n'a pas attendu le XIXe siècle pour paraître. On sait ce qu'un jour M. de Saint-Cyran, le grand chrétien, disait à Balzac qui s'émerveillait d'entendre de sa bouche certaines vérités éloquentes plutôt que de songer à en profiter : « M. de Balzac est comme
* Dans la conclusion de son ouvrage, Sainte-Beuve dit avec raison que le grand esprit chrétien du Jansénisme « s'épanouit idéalement et se couronne dans Athalie, » Lire sur Port-Royal le morceau de Renan reproduit plus loin.
* Extrait de Chateaubriand et son groupe littéraire (1860).
3 L'ouvrage de Chateaubriand, dont nous avons donné un extrait, est admirablement caractérisé ici, du moins en ce qui concerne sa portée religieuse. Ces lignes pourraient s'appliquer aussi aux néo-chrétiens, qui ont essayé, dans ces dernières années, de faire revivre ce christianisme mondain, lequel n'est en somme qu'une forme du snobisme parisien.
un homme qui serait devant un beau miroir d'où il verrait une tache sur son visage, et qui se contenterait d'admirer la beauté du miroir sans ôter la tache qu'il lui aurait fait voir. » On est comme un homme devant un miroir, ou plutôt, selon que l'a dit un poète, on est ce miroir même,
dont la glace luisante
Recevrait les objets sans les pouvoir aimer.
Nous avons eu bien de ces miroirs en nos jours, miroirs éclatants et non ardents.
Le Génie du Christianisme fut utile en ce qu'il contribua à rétablir le respect pour le Christianisme considéré socialement et politiquement. Il le fut moins en ce qu'il engagea du premier jour la restauration religieuse dans une voie brillante et superficielle, toute littéraire et pittoresque, la plus éloignée de la vraie régénération du cœur.
Littérairement, il ouvrit une foule d'aspects nouveaux et de perspectives, qui sont devenues de grandes routes battues et même rebattues depuis : goût du Moyen-Age, du gothique,, poésie et génie de l'histoire nationale, il donna l'impulsion à ces trains d'idées modernes où la science est intervenue ensuite, mais que l'instinct du grand artiste avait d'abord devinées *.
VINET (Alexandre)
Né à Lausanne en 1797, mort à Clarens en 1847.
Le plus grand penseur du protestantisme français fut véritablement un héros, dans le sens large et élevé que Garlyle donne à ce terme. Il fut à la fois une âme d'élite et l'une des plus hautes intelligences de ce siècle. On l'a surnommé « le Pascal protestant » ; les angoisses poignantes de sa vie morale rappellent en effet le drame profond qui mit aux prises la foi chrétienne et le doute métaphysique dans l'âme du grand écrivain français. De ce dernier il posséda aussi, comme homme, la rare valeur morale, et, comme écrivain, la profondeur de la pensée. Au point de vue religieux l'influence de Vinet a été considérable : il a renouvelé en quelque sorte le protestantisme français. C'est avec raison que le pasteur Philippe Bridel l'a appelé « un des plus puissants évan-
4 Principaux ouvrages de Sainte-Beuve : Histoire de Port-Royal (1840-1860). Causeries du Lundi (1851-1857). Nouveaux Lundis (1863-1872). Pour l'étudier plus à fond, consulter: Levallois, Sainte-Beuve (1672); Brunetière, L'évolution des genres dans l'histoire de la littérature (1890); Lanson, Histoire de la littérature française (1895).
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220 CHRESTOMATRTE FRANÇAISE
gélistes de ce siècle ». Gomme littérateur, bien qu'il soit encore trop peu lu en France, il mérite d'être placé au premier rang des critiques moralistes. On lui a reproché de manquer de style ; la forme, chez lui, est quelquefois en effet inférieure aux idées ; mais l'ensemble de ses œuvres forme un solide monument littéraire, que la rayonnante clarté de la pure morale illumine d'une suprême beauté.
La Réforme 4.
Le principe du seizième siècle n'était pas celui de l'émancipation universelle, quoique l'opinion contraire ait souvent prévalu. L'éloge ou le blâme s'y sont attaché», selon les motifs et les intérêts très divers qui ont travaillé à faire envisager la Réforme comme la préface du grand mouvement social de la fin du siècle dernier. Toute une école d'écrivains a fait de Luther et de Calvin les précurseurs de Robespierre et de la Convention. Ces auteurs ne le croyaient pas, mais ils l'ont fait croire. En principe et dans la logique du Cabinet, les libertés ont beau se toucher, il n'en est pas ainsi dans les faits. Les idées qui forment le fond même de notre civilisation actuelle n'étaient pas encore accréditées.
Il est vrai, depuis les croisades, aucun fait n'avait si profondément remué les masses. La Réformation du seizième siècle agit même sur elles avec bien plus de profondeur. Les croisades furent une sorte d'entraînement aveugle ; la Réforme, au contraire, saisit le plus souvent les individus un à un, dans l'intimité de leur conscience et dans la lumière de leur raison. Elle agit fortement sur les masses, en pénétrant jusqu'au centre de leur énergie intime, et, sous ce point de vue, je ne nie pas qu'à l'époque de la Réformation le peuple ne soit devenu pour la première fois quelque chose. Mais la lutte de la pensée était ailleurs que dans la sphère politique ; elle n'était même pas à beaucoup près tout entière dans l'élément intellectuel. On a appelé la Réforme « le triomphe de la liberté d'examen » ; on a prétendu ne considérer la révolution religieuse que comme une dépendance, un accident entremêlé au fait principal ; M. de Chateaubriand lui-même a dit que « ce » fut, à proprement parler, la vérité philosophique qui, revêtue d'une » forme chrétienne, attaqua la vérité religieuse*». Comme s'il y avait deux vérités faites pour se combattre l'une l'autre! Ajoutons à ce propos que si l'on doit louer quelques historiens d'avoir compris
1 Extrait des Moralistes des seizième et dix-septième siècles. La vraie signification de la Réforme est remarquablement expliquée dans ce morceau.
* Dans les Etudes historiques (1831).
que l'histoire est autre chose qu'une série d'accidents pauvrement liés entre eux par le fil des causes prochaines et des volontés individuelles, nous sommes en droit d'exiger d'eux qu'ils s'appliquent sérieusement à discerner les principes générateurs des faits et à ne pas nous offrir à la place leurs idées favorites.
Le mouvement du seizième siècle, moral avant tout, s'empreint d'une dignité rare aux yeux de l'observateur qui sait lui reconnaître ce grand caractère. C'était la pensée morale qui s'efforçait de reconquérir ses droits. La pensée ne pouvait plus adhérer à la religion séparée de sa substance, la morale. Les croyances et les formes imposées par l'autorité avaient pris à elles seules le nom de religion. C'était la religion moins la morale, l'arbre moins la sève ; il y avait distinction profonde, séparation réelle entre le rite et la morale ; le peuple, habitué à croire à ses conducteurs spirituels, avait conservé un certain respect pour l'échafaudage de pratiques arbitraires, parfois même ridicules, qu'on lui offrait sous le nom de christianisme et chacun espérait y trouver un refuge à la mort. Mais la relation de la religion avec tout l'homme avait disparu. Il existait même une autre séparation, celle de la morale d'avec la politique ; la politique de ces tempslà en témoigne du reste.
Ainsi les trois éléments qui règlent la vie humaine et qui lui impriment sa forme ne marchaient plus d'accord. Le genre humain ne peut supporter une scission pareille ; bon gré, mal gré, il faut qu'il cherche la synthèse de ce que Dieu a uni. De siècle en siècle l'histoire a vu se renouveler les tentatives de reconstruction, et çà et là, un bûcher, un échafaud ont signalé les heures critiques de cette conjuration latente et perpétuelle. Au début du seizième siècle, le divorce de la religion et de la morale est plus profond que jamais ; l'ancien conflit de la pensée et du rite officiel est parvenu à son point extrême. Alors, spectacle digne d'une mémoire éternelle, cette vérité chrétienne, qui est la vérité morale elle-même, s'échappe enfin de l'enceinte où elle était comme incarcérée, et répand au loin le ferment de la plus noble des insurrections. La Réforme n'est que la multiplication et le succès des efforts précédents ; ses adeptes ne furent que les continuateurs des illustres martyrs des âges passés. De Luther à Jean Huss *, de Jean Huss à Wiclef s, de Wiclef à Pierre Valdo 3, plus haut encore, on
1 Bohémien célèbre, l'un des précurseurs de la Réformation (1373-1415).
1 Réformateur anglais (1324-1387).
'Chef d'une secte chrétienne en France au XII» siècle.
peut suivre les traces de cette protestation en faveur de la pensée et surtout de la conscience.
Elle fut de tous les âges parce qu'elle est l'idée chrétienne même, née avec Jésus-Christ et propagée partout où la Bible avait pu pénétrer. La réaction de la morale contre le rite est le vrai fait de la Réformation, sa gloire, le titre qui lui appartient. Il est vrai, la Réforme s'est présentée sous un aspect dogmatique ; mais ce fut parce que son fait capital est lui-même un dogme. Tout, dans la religion chrétienne, est moral ; la divinité du Christ, la rédemption, tous les mystères sont, au fond, de la morale. Leur but est le salut et la régénération de l'homme. Or, qu'est-ce que la régénération si ce n'est de la morale ? Seul entre les religions, l'Evangile ne pénètre dans la région de l'intelligence pure que dans la mesure où le réclament les besoins du cœur et ceux de la pratique : aucun dogme oisif, aucun dogme qui soit là pour lui-même ; l'exposition de la vérité divine s'arrête juste au point où ces besoins ont trouvé satisfaction. Ainsi l'idée du salut par grâce qui domine toute l'œuvre de Luther, idée enfantée en lui dans le travail d'âme qui précéda l'action extérieure, n'est point une idée humaine, mais le principe même de la Bible; le mobile spirituel et divin qui, bien loin d'entamer la morale, en est le fondement et la vie. Oui, l'Evangile, d'un bout à l'autre, est de la morale, et qui plus est, une seule idée morale se développant par sa propre énergie, se ramifiant et coulant de son propre poids dans toutes les pentes que lui préparent le cœur et les vicissitudes de l'existence. La corruption humaine a pu seule réduire ces ressorts vitaux qu'on appelle des mystères, à n'être que des spéculations ou des formules. En réhabilitant la morale dans la religion, les réformateurs remirent le christianisme à l'usage de la vie. Tel est le véritable aspect sous lequel on doit envisager la Réforme.
Sainte-Beuve et Port-Royal *.
Tout ce qu'il y a d'esprits élevés et impartiaux parmi les penseurs a reconnu depuis longtemps la richesse intellectuelle et morale du christianisme. Ce qu'il a donné aux arts, à la littérature, à la civilisation, ce qu'il leur donne sans cesse est incalculable. On a dit de certaines, langues, riches et puissantes, qu'elles portent leur homme : le christianisme, qu'on pourrait aussi appeler une langue intérieure, porte son
1 Extrait des Etudes sur la littérature française au XIX" siècle. Ce morceau a été composé en 1840 ; le critérium littéraire de Vinet y est nettement exprimé.
homme ou son monde. Nos pensées ne lui ajoutent rien : il ajoute sans cesse à nos pensées. Magnum mentis incrementum. Il est, pour tous ceux qu'aimante son regard, le principe d'une originalité en quelque sorte impersonnelle, la source incessamment ouverte d'idées grandes, touchantes et nouvelles qui, se confondant avec leur source, obligent l'esprit qui les a conçues à douter s'il en a été l'auteur ou le témoin, le foyer ou le miroir. Il en est comme d'une semence douée d'une énergie propre, et qui, déposée dans l'homme, « soit qu'il dorme ou qu'il » se lève, la nuit comme le jour, germe et croît sans qu'il sache com- » ment * ; » germe obscur et sans forme, grain de poussière qui contient et comprime dans son sein l'arbre à l'immense ramure et à l'opulent feuillage. A ne prendre dans la littérature moderne qu'une seule classe d'écrits, ceux qu'on appelle religieux, soit de théologie, soit de pure édification, vous trouverez cette classe plus riche à elle seule que toute la littérature dont elle passe pour être une branche et dont elle est le tronc ; elle est plus substantielle, plus vivace, plus neuve, plus jeune toujours ; elle ne dépérit qu'en s'éloignant de sa source, c'est-à-dire en cessant plus ou moins d'être chrétienne ; mais à chaque fois que ses. racines plongent de nouveau dans le sol maternel, la sève afflue dans tous ses canaux, elle semble naître pour la première fois ; on dirait, à l'abondance et à la vigueur de sa végétation, qu'elle n'a jamais encore pompé les sucs du sol ; elle est tout entière, non comme une nouvelle édition du même ouvrage, mais comme un nouveau chef-d'œuvre du même auteur.
Nous ne croyons pas faire injure à l'un des écrivains les plus naturellement riches, les plus sincèrement substantiels (color verus, corpm solidum et succi plénum), en assurant qu'il doit beaucoup de sa richesse à la connaissance qu'il possède et à l'usage qu'il fait du christianisme. Si l'on se demande pourquoi, au milieu de tant de volcans éteints que notre époque voit superbement fumer, un jet de lumière si pur et si abondant jaillit, comme la flamme d'un phare, dans les écrits de M. Sainte-Beuve, pourquoi, au milieu des reproches que sa forme a encourus, la richesse et la réalité du fond arrachent un éloge aux critiques les plus sévères, pourquoi les censures mêmes dont cette forme est l'objet n'accusent guère qu'une espèce d'hypertrophie, l'embarras d'une circulation trop abondante et trop pressée (et cet embarras luimême, avec combien d'industrie et de bonheur n'est-il pas souvent surmonté et transformé !) eh bien ! il faut le dire,, c'est que M. Sainte-
1 Evangile selon saint Marc, IV, 28.
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Beuve a trouvé une veine que nul, parmi les littérateurs de profession, n'avait trouvée avant lui. Je m'interdis de considérer sous un autre point de vue que celui de la littérature cette grande et précieuse découverte ; mais, au moins comme fait littéraire, il m'est permis de la signaler, et il n'est pas seulement dans mon droit, il est de mon devoir, d'ajouter que la découverte n'est précieuse, qu'elle n'est réelle, que parce que c'est bien le christianisme, avec son àpreté et sa verdeur, non le christianisme édulcoré et frelaté, que M. Sainte-Beuve a découvert ou deviné4. Encore une fois, je ne fais ici que de la littérature; je laisse à la vie intérieure ses secrets, qui sont, à vrai dire, les secrets 4e Dieu ; mais je crois respecter cette barrière en disant que ce n'est point avec la seule imagination qu'on fait de semblables découvertes, à moins que le cœur, ce que je crois volontiers , n'ait aussi son imagination. L'imagination ordinaire est un souffle assez fort pour enlever d'un coup cette brillante poussière ou cette fleur qui revêt le fruit ; les plus heureux parmi les littérateurs et les poètes qui ont, comme l'on dit, exploité la religion, n'ont guère fait autre chose ; mais ce demi- «christianisme s'est trouvé faux comme toutes les demi-vérités, et cette -composition, ce plaqué, destiné à imiter l'argent ou l'or, n'a pas trompé un instant les yeux exercés. Ce sont deux entreprises fort différentes que celle de rendre la littérature chrétienne et celle de rendre le christianisme littéraire, et l'on n'a jamais réussi dans la seconde qu'en se proposant la première pour but. C'en est une troisième que celle de faire connaître, par un moyen littéraire, ou le christianisme ou la vie chrétienne. On n'y réussira jamais, je ne dis pas au gré des chrétiens, mais au gré du monde et du bon sens, à moins d'être ou de se faire «chrétien. L'intelligence a pour condition la sympathie, et le siège de la sympathie est ailleurs que dans l'imagination. Il faut se prêter, se livrer à la donnée première du christianisme ; il faut abonder dans le sens du •christianisme, en appliquer la mesure en toutes choses et à soi-même, emprunter de lui un nouveau regard pour tout voir, une nouvelle âme pour tout sentir, une nouvelle langue pour tout dire. En un mot, c'est à son centre qu'il faut se placer, non à quelqu'un des points de sa circonférence. De là seulement on peut tout voir, tout mesurer et tout lier ; à ce point de vue seulement, tout se répond et se continue ; la plus infaillible des logiques, celle de l'àme, assortit et proportionne les
1 Vinet fait sûrement allusion ici à cette fausse religiosité que Chateaubriand avait provoquée par certains chapitres du Génie du Christianisme. La grandeur -du jansénisme, si bien étudiée par Sainte-Beuve, lui parait d'autant plus remarquable par le contraste.
unes aux autres toutes les parties de ce vaste corps ; on ne cherche pas hors de soi, on trouve en soi le système du christianisme, qui semble devenu comme un phénomène et une forme de la vie. L'unité de l'œuvre ne se révèle qu'à l'âme, mais Pâme, une fois touchée, la perçoit nécessairement; elle devine, elle prévoit, elle anticipe, elle va au-devant des conclusions, elle a préparé une place à toutes les vérités successives.
La première condition pour bien écrire sur Port-Royal, c'est l'intelligence du christianisme, c'est une pensée chrétienne ; car Port-Hoyal est un fait chrétien. Cette condition n'a pas manqué à M. Sainte-Beuve et elle fait le premier mérite de son livre, qui, avec tout l'esprit de l'auteur, ne vaudrait rien si l'auteur s'était placé, pour l'écrire, en dehors des données chrétiennes1. M. Sainte-Beuve a l'intelligence du fait qu'il décrit. Voulez-vous en juger? Ne cherchez pas l'auteur au centre de son sujet ; ne l'abordez pas au moment où, de propos délibéré, il expose la dogmatique de ses héros ; prenez-le fort loin de là, hors de garde, dans une réflexion jetée en passant dans une note, dans un coup d'œil oblique sur les objets les plus éloignés de son thème, dans le sérieux, dans le sourire, dans la littérature, dans la politique; frappez où vous voudrez : le même son partout accuse le même métal ; la contimiité, l'assimilation est parfaite ; l'auteur est tout d'une pièce, il ne peut pas s'oublier, parce qu'il ne peut pas se séparer de lui-même ; si sa pensée était chrétienne par hypothèse, ce serait la plus admirable hypothèse qui fût jamais, car la philosophie chrétienne est passée chez lui à l'état d'instinct et de tempérament. Quand la pensée se montre chrétienne au point de départ du système, du discours ou de la vie, ou à quelque grand embranchement, il n'est pas encore sûr qu'elle soit chrétienne ; mais la trouvez-vous chrétienne aux dernières extrémités des derniers rameaux? reconnalt-on sa saveur et sa couleur dans l'appréciation des objets les plus étrangers à la religion et les plus divers entre eux? en un mot, se montre-t-elle moins comme une pensée que comme un sens acquis? Alors, à coup sûr, on peut dire qu'elle est chrétienne, et celui chez qui elle a ces caractères a véritablement vocation à écrire l'histoire d'un fait chrétien.
4 Ce que dit Vinet ici caractérise bien le talent de Sainte-Beuve, qui possédait à un très haut degré l'art de s'identifier complètement avec les écrivains par lui analysés et de repenser leurs idées, en quelque sorte. Il fut réellement chrétien quand il composa Port-Royal.
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226 CHRESTOMATHIK FRANÇAISE
La joie
Soyez toujours joyeux, 1 Thess. V, 16.
La joie peut-elle être l'objet d'un précepte, d'une recommandation formelle ? On est porté d'abord à le nier. La joie n'est point une action; elle n'est pas même un sentiment moral, je veux dire une de ces dispositions de l'âme dont l'âme est plus ou moins responsable. Elle est simplement un état fort désirable, pourvu qu'il ne se déploie pas aux dépens de la conscience et du devoir. On est juste, sincère, bienfaisant, à condition de vouloir l'être ; on est joyeux si l'on a sujet de l'être, on est joyeux si l'on peut, et la joie n'étant au fond que le sentiment intérieur et la vive impression du bonheur, il semble qu'il n'est pas plus naturel de nous exhorter à la joie qu'il ne le serait de nous exhorter au bonheur.
Et cependant, mes frères, ce n'est pas l'Evangile seul, ni l'Evangile le premier, qui nous a recommandé la joie. Les philosophes n'y ont pas manqué, et vous remarquerez même qu'ils n'ont été en cela que les échos de cette sagesse populaire qui, dans tous les temps, a suggéré à la philosophie ses plus importantes maximes. « Tenez- vous en joie » , tel était, chez nos ancêtres, le vœu qui accompagnait fort souvent les paroles d'adieu. Les sages de ce monde n'ont fait qu'imprimer leur sceau et ajouter une forme plus précise à cette vague recommandation, et il faut, mes frères, leur rendre justice : dans leur point de vue et dans la mesure que comporte leur lumière, ils ont eu raison. Organes de la conscience humaine, ils ont, nous pouvons le reconnaître, le commencement de toutes les vérités, que Dieu seul pouvait achever et compléter en les dirigeant vers lui, eu les prolongeant jusqu'à lui.
Les sages de ce monde avaient raison : la tristesse est la mort de l'âme, la joie en est la vie. La tristesse nous refoule et nous resserre en nous-mêmes ; la joie nous ouvre, pour ainsi dire, nous dilate et nous répand ; elle est pour les âmes ce qu'une douce chaleur est pour les corps. Tout le monde l'a éprouvé : la tristesse (j'entends la tristesse selon le monde) est la disposition la plus contraire à l'emploi de nos
1 Extrait des Nouveaux discours sur quelques sujets religieux (1841). Dans quelques-ans de ses sermons, Vinet a égalé les plus grands prédicateurs de la chaire chrétienne. Le fragment que nous donnons est un remarquable spécimen de philosophie religieuse. Vinet, on le verra ici, cherche presque toujours à faire ressortir la puissance morale du christianisme.
facultés, et par conséquent à Faction. On n'est jamais déterminé à l'action que par quelque attrait ou quelque espérance. Or, la tristesse décolore tout ; elle dépouille les objets de leurs charmes et l'avenir de ses perspectives ; elle ôte à l'âme tous ses ressorts, elle enchaîne toutes nos forces, elle nous paralyse intérieurement, elle nous rend par là inutiles à nous-mêmes et aux autres, et, sous ces deux rapports à la fois, elle a encouru et mérité l'anathème des philosophes.
La joie, condition de développement, d'énergie et d'action, la joie, principe de vie, leur a paru d'autant plus recornmandable. Et en effet, elle devrait être recommandée, si elle pouvait l'être. Mais qui peut sérieusement, qui peut, pour elle-même, recommander la joie ? Qui peut, d'une main, nous en montrer l'obligation, sans nous en indiquer de l'autre, les motifs ou les moyens ? Qui peut surtout nous prescrire une joie permanente, continue ? Qui peut nous obliger d'en faire le fond et le tissu de notre vie intérieure, lorsque la douleur est peut-être le fond et le tissu de notre vie extérieure, ou lorsque, dans cette vie intérieure elle-même, la tristesse, prenant les devants, s'est emparée de l'àme entière par l'effet, tantôt du tempérament, tantôt de la réflexion.
0 vous qui me commandez d'être joyeux, changez donc mon tempérament qui me porte invariablement à la tristesse, ou détruisez par des faits, par des faits décisifs, le résultat par lequel d'antres faits ont entraîné de force ma pensée. Et si vous ne pouvez me pourvoir d'un nouveau tempérament, ni abolir les réflexions qui ont fait de la tristesse la couleur dominante de ma vie, qu'avez-vous à me proposer sinon ce que je trouverai fort bien sans vous, ce que je me suis déjà conseillé, ce que tout homme, avec plus ou moins de succès, oppose à ces flots de tristesse qui reviennent sans cesse, du sein delà vie, comme d'un profond océan, baigner l'àme et la pénétrer : la distraction, l'oubli de soi-même et l'étourdissement ?
Car toute âme, n'en doutez pas, porte en soi, sans se l'avouer, un trésor de tristesse. Et c'est même une condition de notre nature, que toujours, à nos joies les plus vives, je ne sais quoi de triste se mêle, comme en un chant d'allégresse un lointain murmure, un gémissement mal étouffé ; on dirait que le bruit même de la joie va réveiller au fond de l'àme une douleur assoupie ; on dirait que le sentiment de notre misère attend ce moment précis pour nous saisir et nous étreindre, et que les feux qui s'allument dans notre nuit servent de signal au fantôme. Nous pouvons aller plus loin, mes frères, sans anticiper sur les idées que la suite de ce discours doit nous amener ; nous pouvons dire que la joie la plus pure, la plus profonde et la plus sainte n'est jamais,
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2i8 CHRKSrOMATHIB FRANCAISK
tant que la chair et la vie nous détiennent dans leurs liens, jamais exempte de quelques retours mélancoliques ; ces retours, à la vérité, sont loin de la troubler et de l'appauvrir ; ils la nourrissent au contraire ; ils lui donnent lieu d'éclater ; ils lui mettent dans la bouche de nouveaux cantiques. Néanmoins cette joie est le miel de Samson ; il a été trouvé dans la bouche du lion ; ce doux est né de Yamer ; et si cet amer ne se fait plus sentir, il a soin de se rappeler à notre pensée.
Aucune joie, par conséquent, sans trouble ou sans mélange ; et si vous êtes jaloux, mes frères, de nous opposer, non pas un fait qui nous démente (vous n'en trouverez point), mais un fait qui, multiplié, paraisse donner à la joie, dans le monde et dans la vie, plus de place que nous paraissons lui en accorder ; si vous cherchez, en un mot, un exemple de la joie la plus pleine et la plus entière que le monde puisse goûter, mes frères, nous vous aiderons volontiers dans votre recherche, et nous vous épargnerons des tâtonnements superflus. Suiveznous vers ces hommes eu qui la plus excellente partie de l'humanité est, pour ainsi dire, abolie ; suivez-nous vers ceux qu'aucune noble pensée ne visite jamais ; suivez-nous vers ceux à qui la langue de l'âme est complètement étrangère et inintelligible, vers ces hommes perpétuellement distraits, vers ces cœurs inexprima blement légers, trop légers pour descendre jamais au fond de leur misère, trop vains pour être malheureux, et en qui la douleur morale ne trouve pas où s'arrêter, ni même où se prendre... Voilà les élus de la joie, voilà ceux que la tristesse connaît à peine, qu'elle ne visite que de loin en loin, et qu'elle paraît oublier, jusqu'au moment où, pour en finir, elle viendra tomber de tout son poids sur ces frêles âmes, trouvant plus facile, hélas ! de les écraser que de les émouvoir.
La tristesse, au contraire, c'est le lot des âmes profondes et des intelligences fortes. Souffrir davantage est le privilège de quiconque sent davantage ; et les sillons que trace une pensée puissante deviennent sous elle des abîmes. Il serait bien étrange, mes frères, qu'à mesure qu'une âme a plus de valeur elle eût moins de bonheur, et que la joie habitât de préférence dans les âmes les plus profanées ! Tout ce que nous avons de raison et de justice proteste contre un si grand désordre ; mais ce désordre existe ; la joie n'est pas le fruit de la raison. Quelle est donc cette raison, quelle est cette philosophie qui vient nous conseiller, nous commander la joie ? C'est une philosophie qui s'interdit de connaître le monde et d'approfondir la vie, ou qui, ayant découvert la vérité, nous l'interdit comme dangereuse et funeste ; c'est une philosophie qui renferme l'aveu sinou le plus formel, du moins le
plus décisif, de la misère de notre condition ; car qu'est-ce que notre nature, si nous n'osons pas la regarder en face, et qu'est-ce que la vie, s'il faut nous en cacher le vrai caractère et la juste valeur ?
Vous n'avez donc, 6 hommes, point d'autre choix possible : pensez et pleurez ; ou bien soyez heureux, mais à condition de ne point penser à ce qui vous est le plus proche et vous intéresse le plus ; car, du reste, je sais bien qu'appliquée à d'autres objets la pensée est aussi une distraction, et qu'à mesuro même qu'elle est plus profonde, plus grave en apparence, elle nous rend plus légers. Parmi les moyens de nous dissiper, de nous séparer de nous-mêmes, il n'en est point de plus sûr que des études fortes et sérieuses ; ce sérieux prétendu chasse le véritable ; les amusements du monde n'y parviendraient pas plus sûrement ni plus vite.
Faut-il vous apprendre, mes frères, ce qui étouffe, ce qui fait mourir le germe de la joie dans le cœur de l'homme qui pense ? Vous l'apprendre ! J'aime à croire que je ne ferai que vous le rappeler, ou seulement peut-être donner une voix aux sentiments muets dont votre âme est remplie. Notre vie se passe en tentations à la joie incessamment réprimées ; la joie n'a que des moments, la tristesse a l'ensemble de la vie. C'est un moment de joie que celui qui voit s'accomplir une espérance ; c'est une vie de tristesse que celle qui sent que l'accomplissement successif de toutes les espérances n'a point comblé le vide infini de l'âme. C'est un moment de joie que celui d'un triomphe dont l'amour-propre s'enivre ; c'est une vie de tristesse que celle qui développe à nos yeux et nous rend toujours plus évidente la vanité des plus glorieux succès. C'est un moment de joie que celui qui nous rapproche d'un objet aimé ; mais, sans parler ici du moment affreux qui nous en sépare, c'est une vie de tristesse que celle qui se passe à se rappeler ou à prévoir des pertes. C'est un moment de joie que celui que nous donne le sourire d'un beau jour, le soleil si doux à voir, le libre développement de quelqu'une de nos forces, le sentiment de l'existence dans la plénitude de la santé ; mais c'est une vie de tristesse que celle qui emporte pêle-mêle vers l'abîme nos bons et nos mauvais moments, nos peines et nos plaisirs, notre âme elle-même, puisque les pensées et les affections dont elle se compose nous précèdent dans la tombe, et que, de tout ce qui nous appartient, de tout ce que nous avons été, nous ne pouvons rien retenir, non pas même nos plus chères douleurs.
C'est encore un moment de joie que celui qui nous soulève au-dessus de la poudre, notre berceau, au-dessus de la chair, notre prison, et
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nous approche de l'air du ciel par quelque élan d'amour ou de vertu ; hélas ! et c'est une vie de tristesse que celle qui, dans son ensemble, appartient à la poudre et la chair, et qui n'a fait, en dernier résultat, que nous unir plus étroitement et nous identifier, pour ainsi dire, avec la poudre et avec la chair. C'est un moment de joie, un éblouissant éclair, que ce contact de l'àme avec son Dieu, ce sentiment fugitif d'une commuuion avec le Père des esprits ; mais c'est une vie de profonde et d'amère tristesse qu'une vie comme est la nôtre, sans Dieu et sans avenir ; ou, pour achever la vérité, une vie avec Dieu, mais avec un Dieu offensé ; avec un avenir, mais avec un avenir de colère.
Des moments, soit ; des éclairs dans la nuit ; des échappées vers le pays de la paix et de la lumière ; des rayons à travers les barreaux de la prison, à la bonne heure; mais une joie durable et suivie, une joie propre et naturelle à notre condition, une joie qui fasse partie de nous, une joie qui se confonde pour nous avec la vie elle-même, et sur laquelle la tristesse ne passe que comme passent, en un beau jour, sur l'azur du ciel, quelques rares et transparentes nuées... mes frères, une telle joie, une telle vie, l'Evangile seul peut la donner; et, comme seul il en renferme les conditions, seul il a le droit de la conseiller et de la prescrire.
Nous vous arrêterons peu (car aujourd'hui notre dessein nous porte ailleurs) sur les motifs et les fondements de cette joie que l'Evangile a créée pour le chrétien. Nous ne vous dirons pas que cette joie, si chèrement payée par notre Sauveur, renferme en soi toutes les joies, absorbe toutes les douleurs ; nous ne vous dirons pas qu'outre l'avantage attaché à toute joie, et que nous avons signalé en commençant, elle a tous les caractères qui manquent aux joies humaines, et qu'elle est pure de tout ce qui les déshonore, étant à la fois sainte, calme, sérieuse, douce enfin à ceux qui l'envisagent comme à ceux qui la ressentent. Dignes objets, mes frères, de notre attention et de notre étude ! Mais d'autres pensées nous appellent, et nous avons à vous montrer aujourd'hui, non pas que la certitude de notre réconciliation avec Dieu, et le sentiment du rétablissement de l'unité et de l'harmonie en nous, font pénétrer dans notre cœur la joie, et, après la joie qui ouvre le cœur à l'amour, une joie plus sainte encore, que l'amour seul peut créer ; nous avons à vous montrer que cette joie que l'Evangile inspire aux chrétiens, il a dû aussi la leur commander.
Mes frères, nous voyons le monde, au sujet des enseignements pratiques de l'Evangile, se partager entre deux erreurs opposées. Les uns voudraient que l'Evangile eût tout dit ; les autres s'étonnent qu'il n'ait
pas dit moins. Les uns, ignorant quel principe de direction et quelle force d'impulsion Dieu a cachés dans les dogmes fondamentaux de la nouvelle alliance, croient nécessaire une énumération exacte et minutieuse de toutes les applications des doctrines premières ; ils veulent en quelque sorte qu'on leur épelle, lettre après lettre, toute la vérité chrétienne. Les autres, frappés de la clarté et de la fécondité des doctrines qui sont au point de départ de la vérité chrétienne, pensent que, ces doctrines étant vivement saisies, tout le reste doit venir de soimême; et ils auraient raison s'il ne fallait pas jusqu'au bout tenir compte, dans le chrétien même, de la faiblesse et de l'inconséquence de l'homme. « Aimez Dieu, et faites ce que vous voudrez ; » c'est un cri sublime de la reconnaissance et de l'amour ; c'est la vive proclamation du vrai principe de la vie humaine ; mais ce n'est pas la devise de l'homme, ni même celle du chrétien. Il est plus sûr de lui dire : « Aimez Dieu et faites ce que Dieu veut. » Et c'est ce que lui a dit Dieu lui-même, qui sait mieux que l'homme ce qui est dans l'homme. Et il a dit quelle est sa volonté ; il l'a dit au chrétien comme à l'homme naturel. Il ne s'esi pas contenté de nous mettre sur le chemin et de nous dire : « Marchez ! » Le chemin lui-même a marché et nous a portés. Les directions, les secours nous ont été multipliés; et, toujours en rattachant chaque devoir à sa source vivante, Dieu pourtant a nommé le devoir, l'a rappelé, l'a défini, l'a recommandé par des motifs prochains; il en a usé ainsi pour les devoirs dont l'accomplissement est une action proprement dite ; mais il l'a fait aussi pour d'autres, tout intérieurs, et qui s'accomplissent dans l'âme. Ainsi ce n'est pas de loin en loin seulement que nous retrouvons sa main directrice, c'est tout près de notre point de départ, c'est à notre premier pas ; et nous le voyons, dans sa sollicitude paternelle, nous montrer ce qu'il nous donne, et nous commander ce qu'il nous inspire.
La joie n'est pas seulement un privilège du chrétien ; la joie est sa force, par les mêmes raisons générales qui font que toute joie est une force. C'est dans ce terrain que Dieu a planté la nouvelle créature. Cela est si vrai qu'on pourrait dire sans exagération : être chrétien, c'est être joyeux. Mais cette joie, que Jésus-Christ a allumée dans le chrétien, le vent de la tristesse menace continuellement de l'éteindre ; l'aliment qui l'entretient a besoin d'être sans cesse renouvelé ; il ne faut pas s'en fier à la première provision d'huile d'allégresse dont la lampe a été remplie ; il faut remplacer de jour en jour, de veille en veille, celle qui s'est consumée ; il faut sentir la nécessité d'entretenir toujours, pour continuer à vivre, les mêmes sentiments qui nous ont
été donnés afin que nous puissions vivre ; il faut prendre au plus profond sérieux, et comme une instante recommandation du Maître, ces paroles de son apôtre : Soyez toujours joyeux ! l
Né à Tours en 1799, mort à Paris en 1850.
Il y a dans Balzac deux écrivains : un romancier idéaliste assez élevé, en dépit de son faux romanesque, et un réaliste très puissant quoique parfois très vulgaire. C'est ce dernier surtout qui est important par rénorme influence qu'il a exercée sur son temps : c'est le créateur du roman social, le peintre des vices et des laideurs de la bourgeoisie au XIXe siècle. Doué d'une intense imagination, il a créé des types généraux bien vivants et représenté aussi des groupes humains avec leurs milieux et leurs circonstances. On peut lui reprocher d'avoir aiguillé la pensée française vers ce que le grand critique J.-J. Weiss appelle expressivement la « littérature brutale. » Cependant, sa Comédie humaine, malgré le romantisme criard et trivial qui la dépare en certains endroits, est un remarquable monument littéraire. Balzac est considéré comme le chef de l'école réaliste, bien qu'il soit, par plus d'un trait, un véritable romantique.
Un chef vendéen1.
Une scène assez étrange avait lieu dans Pappartement de Montauran, au moment où Marie de Verneuil se rendait à la fête. Le jeune marquis achevait sa toilette et passait le large ruban rouge qui devait servir à le faire reconnaître comme le premier personnage de cette assemblée, lorsque l'abbé Gudin entra d'un air inquiet.
1 Principaux ouvrages littéraires de Vinet : Eludes sur la littérature au XIX« siècle (1832-184(5) ; Etudes sur Pascal ; Chreslomathie française (1830) ; Discours sur quelques sujets religieux (1831) ; Essais de philosophie morale et de morale religieuse (1837); Nouveaux discours sur quelques sujets religieux (1841); Moralistes des XVI* et XVII* siècles (1859). — Pour mieux l'étudier, consulter : Sainte-Beuve, Portraits contemporains, t. II (1837) ; Ed. Schérev, Alexandre Vinet (1853) ; J.-F. Astié, Esprit d'Alexandre Vinet (18(51); Eugène Rambert, Alexandre Vinet (1875); Louis Molines, Etude sur Alexandre Vinet, critique littéraire (1890) ; Brunetière, Essais sur la littérature contemporaine (1892 ; Philippe Godet, Histoire littéraire de la Suisse française ; Virgile Rossel, Histoire littéraire de la Suisse romande (1891) ; Armand Vautier, Alexandre Vinet, Morceaux choisis (1897).
1 Extrait des Chouans (1827), un bon roman historique de Balzac dont la scène se passe en 1799.
— Monsieur le marquis, venez vite, lui dit-il. Vous seul pourrez calmer l'orage qui s'est élevé, je ne sais à quel propos, entre les chefs. Ils parlent de quitter le service du roi. Je crois que ce diable de Rifoël est cause de tout le tumulte. Ces querelles-là sont toujours causées par une niaiserie. Mme du Gua lui a reproché, m'a-t-on dit, d'arriver très mal mis au bal.
— Il faut que cette femme soit folle , s'écria le marquis , pour vouloir...
— Le chevalier du Vissard, reprit l'abbé en interrompant le chef, a répliqué que si vous lui aviez donné l'argent promis au nom du roi...
— Assez, assez, monsieur l'abbé. Je comprends tout, maintenant- Cette scène a été convenue, n'est-ce pas, et vous êtes l'ambassadeur...
— Moi, monsieur le marquis 1 reprit l'abbé en interrompant encore, je vais vous appuyer vigoureusement, et vous me rendrez, j'espère, la justice de croire que le rétablissement de nos autels en France, celui du roi sur le trône de ses pères, sont pour mes humbles travaux de bien plus puissants attraits que cet évéché de Rennes que vous...
L'abbé n'osa poursuivre, car à ces mots le marquis s'était mis à sourire avec amertume. Mais le jeune chef réprima aussitôt la tristesse des réflexions qu'il faisait, son front prit une expression sévère, et il suivit l'abbé Gudin dans une salle où retentissaient de violentes clameurs.
— Je ne reconnais ici l'autorité de personne , s'écriait Rifo'él en jetant des regards enflammés à tous ceux qui l'entouraient et en portant la main à la poignée de son sabre.
— Reconnaissez- vous celle du bon sens? demanda froidement le marquis.
Le jeune chevalier du Vissard, plus connu sous son nom patronymique de RifoPl, garda le silence devant le général des armées catholiques.
— Qu'y a-t-il donc, messieurs ? dit le jeune chef en examinant tous les visages.
— H y a, monsieur le marquis, reprit un célèbre contrebandier embarrassé comme un homme du peuple qui reste d'abord sous le joug du préjugé devant un grand seigneur, mais qui ne connaît plus de bornes aussitôt qu'il a franchi la barrière qui l'en sépare, parce qu'il ne voit alors en lui qu'un égal; il y a, dit-il, que vous venez fort à propos. Je ne sais pas dire des paroles dorées , aussi m'expliquerai -je rondement. J'ai commandé cinq cents hommes pendant tout le temps de la dernière guerre. Depuis que nous avons repris les armes, j'ai su trouver, pour le service du roi, mille têtes aussi dures que la mienne.
Voilà sept ans que je risque ma vie pour la bonne cause, je ne vous le reproche pas, mais toute peine mérite salaire. Or, pour commencer, je veux qu'on m'appelle monsieur de Cottereau. Je veux que le grade de colonel me soit reconnu, sinon je traite de ma soumission avec le Premier Consul. Voyez- vous, monsieur le marquis, mes hommes et moi nous avons un créancier diablement importun et qu'il faut toujours satisfaire ! — Le voilà î ajouta-t-il en se frappant le ventre.
— Les violons sontjils venus ? demanda le marquis à Mme du Gua avec un accent moqueur.
Mais le contrebandier avait traité brutalement un sujet trop important, et ces esprits aussi calculateurs qu'ambitieux étaient depuis trop longtemps en suspens sur ce qu'ils avaient à espérer du roi pour que le dédain du jeune chef pût mettre un terme à cette scène. Le jeune et ardent chevalier du Vissard se plaça vivement devant Montauran, et lui prit la main pour l'obliger à rester.
— Prenez garde, monsieur le marquis, lui dit-il, vous traitez trop légèrement des hommes qui ont quelque droit à la reconnaissance de celui que vous représentez ici. Nous savons que Sa Majesté vous a donné tout pouvoir pour attester nos services, qui doivent trouver leur récompense dans ce monde ou dans l'autre, car chaque jour l'échafaud est dressé pour nous. Je sais, quant à moi, que le grade de maréchal de camp...
— Vous voulez dire colonel...
— Non, monsieur le marquis. Charette m'a nommé colonel. Le grade dont je parle ne pouvant pas m'étre contesté, je ne plaide point en ce moment pour moi, mais pour mes intrépides frères d'armes dont les services ont besoin d'être constatés. Votre signature et vos promesses leur suffiront aujourd'hui, et, dit-il tout bas, j'avoue qu'ils se contentent de peu de chose. Mais, reprit-il en haussant la voix, quand le soleil se lèvera dans le château de Versailles pour éclairer les jours heureux de la monarchie, alors les fidèles qui auront aidé le roi à conquérir la France, en France, pourront-ils facilement obtenir des grâces pour leurs familles, des pensions pour les veuves, et la restitution des biens qu'on leur a si mal à propos confisqués. J'en doute. Aussi, monsieur le marquis, les preuves des services rendus ne serontelles pas alors inutiles. Je ne me défierai jamais du roi, mais bien de ces cormorans de ministres et de courtisans qui lui corneront aux oreilles des considérations sur le bien public, l'honneur de la France, les intérêts de la couronne, et mille autres billevesées. Puis l'on se moquera d'un loyal Vendéen ou d'un brave chouan, parce qu'il sera
vieux, et que la brette * qu'il aura tirée pour la bonne cause lui battra dans des jambes amaigries par les souffrances... Trouvez- vous que nous ayons tort ?
— Vous parlez admirablement bien, monsieur du Vissard, mais un peu trop tôt, répondit le marquis.
— Ecoutez donc, marquis, lui dit le comte de Bauvan à voix basse, Rifoel a. par ma foi, débité de fort bonnes choses. Vous êtes sûr, vous, de toujours avoir l'oreille du roi ; mais nous autres, nous n'irons voir le maître que de loin en loin; et je vous avoue que si vous ne me donniez pas votre parole de gentilhomme de me faire obtenir en temps et lieu la charge de grand maître des eaux et forêts de France, du diable si je risquerais mon cou. Conquérir la Normandie au roi, ce n'est pas une petite tâche, aussi espéré-je bien avoir l'Ordre. Mais, ajouta-t-il en rougissant , nous avons le temps de penser à cela. Dieu me préserve d'imiter ces pauvres hères et de vous harceler. Vous parlerez de moi au roi, et tout sera dit.
Chacun des chefs trouva le moyen de faire savoir au marquis, d'une manière plus ou moins ingénieuse, le prix exagéré qu'il attendait de ses services. L'un demandait modestement le gouvernement de Bretagne, l'autre une baronnie, celui-ci un grade, celui-là un commandement; tous voulaient des pensions.
— Eh bien ! baron, dit le marquis à M. de Guénic, vous ne voulez donc rien ?
— Ma foi, marquis, ces messieurs ne me laissent que la couronne de France, mais je pourrais bien m'en accommoder...
— Eh ! messieurs, dit l'abbé Gudin d'une voix tonnante, songez donc que si vous êtes si empressés, vous gâterez tout au jour de la victoire. Le roi ne sera-t-il pas obligé de faire des concessions aux révolutionnaires.
— Aux jacobins ! s'écria le contrebandier. Ah ! que le roi me laisse faire, je réponds d'employer mes mille hommes à les pendre, et nous en serons bientôt débarrassés.
— Monsieur de Cottereau, reprit le marquis, je vois entrer quelques personnes invitées à se rendre ici. Nous devons rivaliser de zèle et de soins pour les décider à coopérer à notre sainte entreprise, et vous comprenez que ce n'est pas le moment de nous occuper de vos demandes, fussent-elles justes.
En parlant ainsi, le marquis s'avançait vers la porte, comme pour
1 Longue épée ; c'est de ce mot que vient le terme de bretteur.
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aller au-devant de quelques nobles des pays voisins qu'il avait entrevus ; mais le hardi contrebandier lui barra le passage d'un air soumis et respectueux.
— Non, non, monsieur le marquis, excusez-moi ; mais les jacobins nous ont trop bien appris, en 1793, que ce n'est pas celui qui fait la moisson qui mange la galette. Signez-moi ce chiffon de papier, et demain je vous amène quinze cents gars ; sinon je traite avec le Premier Consul.
Après avoir regardé fièrement autour de lui, le marquis vit que la hardiesse du vieux partisan et son air résolu ne déplaisaient à aucun des spectateurs de ce débat. Un seul homme, assis dans un coin, semblait ne prendre aucune part à la scène, et s'occupait de charger de tabac une pipe en terre blanche. L'air de mépris qu'il témoignait pour les orateurs, son attitude modeste et le regard compatissant que le marquis rencontra dans ses yeux, lui firent examiner ce serviteur généreux, dans lequel il reconnut le major Brigaut ; le chef alla brusquement à lui.
— Et toi, lui dit-il, que demandes-tu ?
— Oh ! monsieur le marquis, si le roi revient, je suis content.
— Mais toi ?
— Oh ! moi... Monseigneur veut rire.
Le marquis serra la main calleuse du Breton, et dit à Mme du Gua, dont il s'était rapproché :
— Madame, je puis périr dans mon entreprise avant d'avoir eu le temps de faire parvenir au roi un rapport fidèle sur les armées catholiques de la Bretagne. Si vous voyez la Restauration, n'oubliez ni ce brave homme ni le baron de Guénic. Il y a plus de dévouement en eux que dans tous ces gens-là.
Et il montra les chefs qui attendaient avec une certaine impatience que le jeune marquis fît droit à leurs demandes. Tous tenaient à la main des papiers déployés, où leurs services avaient sans doute été constatés par les généraux royalistes des guerres précédentes, et tous commençaient à murmurer. Au milieu d'eux, l'abbé Gudin, le comte de Beau van, le baron de Guénic se consultaient pour aider le marquis à repousser des prétentions si exagérées , car ils trouvaient la position du jeune chef très délicate.
Tout à coup le marquis promena ses yeux bleus, brillants d'ironie, sur cette assemblée, et dit d'une voix claire :
— Messieurs, je ne sais pas si les pouvoirs que le roi a daigné me confier sont assez étendus pour que je puisse satisfaire à vos demandes.
Il n'a peut-être pas prévu tant de zèle, ni tant de dévouement. Vous allez juger vous-mêmes de mes devoirs, et peut-être saurai-je les accomplir.
Il disparut et revint promptement en tenant à la main une lettre déployée, revêtue du sceau et de la signature royale.
— Voici les lettres patentes en vertu desquelles vous devez m'obéir, dit-il. Elles m'autorisent à gouverner les provinces de Bretagne, de Normandie, du Maine et de l'Anjou, au nom du roi, et à reconnaître les services des officiers qui se seront distingués dans ses armées.
Un mouvement de satisfaction éclata dans l'assemblée. Les chouans s'avancèrent vers le marquis en décrivant autour de lui un cercle respectueux. Tous les yeux étaient attachés sur la signature du roi. Le jeune chef, qui se tenait debout devant la cheminée, jeta les lettres dans le feu, où elles furent consumées en un clin d'œil.
— Je ne veux plus commander, s'écria le jeune homme, qu'à ceux qui verront un roi dans le roi, et non une proie à dévorer. Vous êtes libres, messieurs, de m'abandonner...
Mme du Gua, l'abbé Gudin, le major Brigaut, le chevalier du Vissard, le baron du Guénic, le comte de Beau van, enthousiasmés, firent entendre le cri de Vive le roi I Si d'abord les autres chefs hésitèrent un moment à répéter ce cri, bientôt, entraînés par la noble action du marquis, ils le prièrent d'oublier ce qui venait de se passer, en l'assurant que, sans lettres patentes, il serait toujours leur chef.
— Allons danser, s'écria le comte de Beauvan, et advienne que pourra ! Après tout, ajouta-t-il gaiement, il vaut mieux, mes amis, s'adresser à Dieu qu'à ses saints. Battons-nous d'abord, et nous verrons après.
Les vendanges en Touraine.
Nous arrivâmes à l'époque des vendanges, qui sont en Touraine de véritables fêtes. Vers la fin du mois de septembre, le soleil, moins chaud que durant la moisson, permet de demeurer aux champs sans avoir à craindre ni le hâle ni la fatigue. Il est plus facile de cueillir les grappes que de scier les blés. Les fruits sont tous mûrs. La moisson est faite, le pain devient moins cher, et cette abondance rend la vie heureuse. Enfin les craintes qu'inspirait le résultat des travaux champêtres où s'enfuit autant d'argent que de sueurs, ont disparu devant la grange pleine et les celliers prêts à s'emplir. La vendange est alors comme le joyeux dessert du festin récolté, le ciel y sourit toujours en Touraine, où les automnes sont magnifiques. Dans ce pays hospitalier,
238 CHRKSTOMATHIE FRANÇAISE
les vendangeurs sont nourris au logis. Ces repas étant les seuls où ces pauvres gens aient, chaque année, des aliments substantiels et bien préparés, ils y tiennent comme dans les familles patriarcales les enfants tiennent aux galas des anniversaires. Aussi courent-ils en foule dans les maisons où les maîtres les traitent sans lésinerie. La maison est donc pleine de monde et de provisions. Les pressoirs sont constamment ouverts. Il semble que tout soit animé par ce mouvement d'ouvriers tonneliers, de charrettes chargées de filles rieuses, de gens qui, touchant des salaires meilleurs que pendant le reste de l'année, chantent à tout propos. D'ailleurs, autre cause de plaisir, les rangs se confondent : femmes, enfants, maîtres et gens, tout le monde participe à la dive ! cueillette. Ces diverses circonstances peuvent expliquer l'hilarité transmise d'âge en âge, qui se développe en ces derniers beaux jours de l'année et dont le souvenir inspira jadis à Rabelais la forme bachique de son grand ouvrage. Jamais les enfants, Jacques et Madeleine, toujours malades, n'avaient été en vendange ; j'étais comme eux, ils eurent je ne sais quelle joie enfantine de voir leur joie partagée ; leur mère avait promis de nous y accompagner. Nous étions allés à Villaines, où se fabriquaient les paniers du pays, nous en commander de fort jolis ; il était question de vendanger à nous quatre quelques chaînées2 réservées à nos ciseaux; mais il était convenu qu'on ne mangerait pas trop de raisin. Manger dans les vignes le gros co de Touraine paraissait chose si délicieuse, que l'on dédaignait les plus beaux raisins sur la table. Jacques me fit jurer de n'aller voir vendanger nulle part, et de me réserver pour le clos de Glochegourde. Jamais ces deux petits êtres, habituellement souffrants et pâles, ne furent plus frais, ni plus roses, ni aussi agissants et remuants que durant cette matinée. Ils babillaient pour babiller, allaient, trottaient, revenaient sans raison apparente ; mais, comme les autres enfants, ils semblaient avoir trop de vie à secouer ; monsieur et madame de Mortsauf ne les avaient jamais vus ainsi. Je redevins enfant avec eux, plus enfant qu'eux peut-être, car j'espérais aussi ma récolte. Nous allâmes par le plus beau temps vers les vignes, et nous y restâmes une demi-journée. Gomme nous nous disputions à qui trouverait les plus belles grappes, à qui remplirait plus vite son panier ! C'était des allées et venues des ceps à la mère, il ne se cueillait pas une grappe qu'on ne la lui mon-
* Divine, du latin divus. Vieux mot employé par analogie avec l'expression de Rabelais : la dive bouteille.
* Provincialisme synonyme de rangée.
tràt. Elle se mit à rire du bon rire plein de sa jeunesse, quand arrivant après sa fille, avec mon panier, je lui dis comme Madeleine : « Et les miens, maman ? » Elle me répondit : « Cher enfaat, ne t'échauffe pas trop ! » Puis me passant la main tour à tour sur le cou et dans les cheveux, elle me donna un petit coup sur la joue en ajoutant : « Tu es en nage ! » Ce fut la seule fois que j'entendis cette caresse de la voix , le tu des amants. Je regardai les jolies haies couvertes de fruits rouges, de sinelles et de murons ; j'écoutai les cris des enfants, je contemplai la troupe des vendangeuses, la charrette pleine de tonneaux et les hommes chargés de hottes !... Ah 1 je gravai tout dans ma mémoire, tout jusqu'au jeune amandier sous lequel elle se tenait, fraîche, colorée, rieuse, sous son ombrelle dépliée. Puis je me mis à cueillir des grappes, à remplir mon panier, à l'aller vider dans le tonneau de vendange avec une application corporelle silencieuse et soutenue, par une marche lente et mesurée qui laissa mon âme libre.
La politesse1.
Quand je vous dirai que l'application de cette doctrine exige avant tout la science des manières, vous trouverez peut-être que ma jurisprudence sent un peu la cour et les enseignements que j'ai reçus dans la maison de Lenoncourt. 0 mon ami ! j'attache la plus grande importance à cette instruction, si petite en apparence. Les habitudes de la grande compagnie vous sont aussi nécessaires que peuvent l'être les connaissances étendues et variées que vous possédez ; elles les ont souvent suppléées ! certains ignorants en fait, mais doués d'un esprit naturel, habitués à mettre de la suite dans leurs idées, sont arrivés à une grandeur qui fuyait de plus dignes qu'eux. Je vous ai bien étudié, Félix, afin de savoir si votre éducation, prise en commun dans les collèges, n'avait rien gâté chez vous. Avec quelle joie ai-je reconnu que vous pouviez acquérir le peu qui vous manque, Dieu seul le sait ! Chez beaucoup de personnes élevées dans ces traditions, les manières sont purement extérieures; car la politesse exquise, les belles façons viennent du cœur et d'un grand sentiment de dignité personnelle, voilà pourquoi, malgré leur éducation, quelques nobles ont mauvais ton, tandis que certaines personnes d'extraction bourgeoise ont naturellement bon goût, et n'ont plus qu'à prendre quelques leçons pour se
4 Conseils donnés par une dame à un jeune homme de ses amis. Il y a dans ces lignes une philosophie de la vie, exprimée avec une réelle hauteur de vues et une grande délicatesse. Là, Balzac est vraiment moraliste.
240 GHRESTOMATH1E FRANÇAISE
donner, sans imitation gauche, d'excellentes manières. Croyez-en une pauvre femme qui ne sortira jamais de sa vallée, ce ton noble, cette simplicité gracieuse empreinte dans la parole, dans le geste, dans la tenue et jusque dans la maison, constitue comme une poésie physique dont le charme est irrésistible ; jugez de sa puissance quand elle prend sa source dans le cœur ! La politesse,, cher enfant, consiste à paraître s'oublier pour les autres ; chez beaucoup de gens, elle est une grimace sociale qui se dément aussitôt que l'intérêt trop froissé montre le bout de l'oreille, un grand devient alors ignoble. Mais, et je veux que vous soyez ainsi. Félix, la vraie politesse implique une pensée chrétienne ; elle est comme la fleur de la charité, et consiste à s'oublier réellement. En souvenir d'Henriette, ne soyez donc pas une fontaine sans eau, ayez l'esprit et la forme ! Ne craignez pas d'être souvent la dupe de cette vertu sociale, tôt ou tard vous recueillerez le ffuit de tant de grains en apparence jetés au vent. Mon père a remarqué jadis qu'une des façons les plus blessantes dans la politesse mal entendue est l'abus des promesses. Quand il vous sera demandé quelque chose que vous ne sauriez faire, refusez net en ne laissant aucune fausse espérance : puis accordez promptement ce que vous voulez octroyer ; vous acquerrez ainsi la grâce du refus et la grâce du bienfait, double loyauté qui relève merveilleusement un caractère. Je ne sais si l'on ne nous en veut pas plus d'un espoir déçu qu'on ne nous sait gré d'une faveur. Surtout, mon ami, car ces petites choses sont bien dans mes attributions, et je puis m'appesantir sur ce que je crois savoir, ne soyez ni confiant, ni banal, ni empressé : trois écueils ! La trop grande confiance diminue le respect, la banalité nous vaut le mépris, le zèle nous rend excellents à exploiter. Et d'abord, cher enfant, vous n'aurez pas plus de deux ou trois amis dans le cours de votre existence, votre entière confiance est leur bien ; la donner à plusieurs, n'est-ce pas les trahir ? Si vous vous liez avec quelques hommes plus intimement qu'avec d'autres, soyez donc discret sur vous-même, soyez toujours réservé comme si vous deviez les avoir un jour pour compétiteurs, pour adversaires ou pour ennemis ; les hasards de la vie le voudront ainsi. Gardez donc une attitude qui ne soit ni froide ni chaleureuse, sachez trouver cette ligne moyenne sur laquelle un homme peut demeurer sans rien compromettre. Oui, croyez que le galant homme est aussi loin de la lâche complaisance de Philinte que de l'âpre vertu d'Alceste. Le génie du poète comique brille dans l'indication du milieu vrai que saisissent les spectateurs nobles ; certes, tous pencheront plus vers les ridicules de la verlu que vers le souverain mépris caché sous la bonho-
mie de l'égoïsme; mais ils sauront se préserver de l'un et de l'autre. Quant à la banalité, si elle fait dire de vous par quelques niais que vous êtes un homme charmant, les gens habitués à sonder, à évaluer les capacités humaines, déduiront votre tare et vous serez promptement déconsidéré, car la banalité est la ressource des gens faibles ; or les faibles sont malheureusement méprisés par une société qui ne voit dans chacun de ses membres que des organes ; peut-être d'ailleurs a-telle raison, la nature condamne à mort les êtres imparfaits. Aussi peut-être les touchantes protections de la femme sont-elles engendrées par le plaisir qu'elle trouve à lutter contre une force aveugle, à faire triompher l'intelligence du cœur sur la brutalité de la matière. Mais la société, plus marâtre que mère, adore les enfants qui flattent sa vanité. Quant au zèle, cette première et sublime erreur de la jeunesse qui trouve un contentement réel à déployer ses forces et commence ainsi par être la dupe d'elle-même avant d'être celle d'autrui, gardez-le pour vos sentiments partagés, gardez-le pour la femme et pour Dieu. N'apportez ni au bazar du monde ni aux spéculations de la politique des trésors en échange desquels ils vous rendront des verroteries. Vous devez croire la voix qui vous commande la noblesse en toute chose, alors qu'elle vous supplie de ne pas vous prodiguer inutilement ; car malheureusement les hommes vous estiment en raison de votre utilité, sans tenir compte de votre valeur.
Oiseaux de proie1.
Fraisier parvint sans peine jusqu'à Madeleine Vivet. Ces deux natures de vipère se reconnurent pour être sorties du même œuf.
— Mademoiselle, dit doucement Fraisier, je désirerais obtenir un moment d'audience de madame la présidente pour une affaire qui lui est personnelle et qui concerne sa fortune; il s'agit, dites-lui bien,, d'une succession... Je n'ai pas l'honneur d'être connu de madame la présidente, ainsi mon nom ne signifierait rien pour elle... Je n'ai pas l'habitude de quitter mon cabinet, mais je sais quels égards sont dus à la femme d'un président, et j'ai pris la peine de venir moi-même, d'autant plus que l'affaire ne souffre pas le plus léger retard.
1 Extrait du Cousin Pons (Scènes de la vie parisienne) (1847), un des chefsd'œuvre réalistes de Balzac. — C'est un ouvrage à lire pour savoir ce que la vie bourgeoise, si correcte en apparence, cache parfois d'infamies et de crimes qui échappent à la loi. Lecture amère, mais saine malgré tout, inspirant le dégoût du vice.
242 GHRESTOMATHIE FRANÇAISE
La question posée dans ces termes-là, répétée et amplifiée par la femme de chambre, amena naturellement une réponse favorable. Ce moment était décisif pour les deux ambitions contenues en Fraisier. Aussi, malgré son intrépidité de petit avoué de province, cassant, âpre et incisif, il éprouva ce qu'éprouvent les capitaines au début d'une bataille d'où dépend le succès de la campagne. En passant dans le petit salon où l'attendait Amélie, il eut ce qu'aucun sudorifique, quelque puissant qu'il fût, n'avait pu produire encore sur cette peau réfractaire et bouchée par d'affreuses maladies, il se sentit une légère sueur dans le dos et au front. « Si ma fortune ne se fait pas, se dit-il, je suis sauvé, car Poulain m'a promis la santé le jour où la transpiration se rétablirait. »
— Madame, dit-il en voyant la présidente qui vint en négligé. — Et Fraisier s'arrêta pour saluer, avec cette condescendance qui, chez les officiers ministériels, est la reconnaissance de la qualité supérieure de ceux à qui ils s'adressent.
— Asseyez-vous, monsieur, fit la présidente en reconnaissant aussitôt un homme du monde judiciaire.
— Madame la présidente, si j'ai pris la liberté de m'adresser à vous pour une affaire d'intérêt qui concerne monsieur le président, c'est que j'ai la certitude que monsieur de Marville, dans la haute position qu'il occupe, laisserait peut-être les choses dans leur état naturel, et qu'il perdrait sept à huit cent mille francs que les dames, qui s'entendent, selon moi, beaucoup mieux aux affaires privées que les magistrats, ne dédaignent point1...
— Vous avez parlé d'une succession..., dit la présidente en l'interrompant.
Amélie, éblouie par la somme et voulant cacher son étonnement, son bonheur, imitait les lecteurs impatients qui courent au dénoûment du roman.
— Oui, madame, d'une succession perdue pour vous, oh! bien entièrement perdue, mais que je puis, que je saurai vous faire avoir...
— Parlez, monsieur ! dit froidement Mme de Marville qui toisa Fraisier et l'examina d'un œil sagace.
— Madame, je connais vos éminentes capacités, je suis de Mantes. M. Lebœuf, le président du tribunal, l'ami de M. de Marville, pourra lui donner des renseignements sur moi...
La présidente fit un haut-le-corps si cruellement significatif, que
* Phrase lourde: trop de qui et de que ; défaut assez fréquent chez Balzac.
Fraisier fut forcé d'ouvrir et de fermer rapidement une parenthèse dans son discours.
— Une femme aussi distinguée que vous va comprendre sur-le-champ pourquoi je lui parle d'abord de moi. C'est le chemin le plus court pour arriver à la succession.
La présidente répondit sans parler, à cette fine observation, par un geste.
— Madame, reprit Fraisier, autorisé par le geste à raconter son histoire, j'étais avoué à Mantes, ma charge devait être toute ma fortune, car j'ai traité de l'étude de M. Levroux, que vous avez sans doute connu. . .
La présidente inclina la tête.
— Avec les fonds qui m'étaient prêtés et une dizaine de mille francs à moi, je sortais de chez Desroches, l'un des plus capables avoués de Paris, et j'y étais premier clerc depuis six ans. J'ai eu le malheur de déplaire au procureur du roi de Mantes, monsieur...
— Olivier Vinet.
— Le fils du procureur général, oui, madame. Il courtisait une petite dame...
— Lui !
— Mme Vatinelle...
— Ah! Mme Vatinelle... elle était bien jolie et bien... de mon temps...
— Elle avait des bontés pour moi : inde irœ, reprit Fraisier. J'étais actif, je voulais rembourser mes amis et me marier ; il me fallait des affaires, je les cherchais ; j'en brassai bientôt à moi seul plus que les autres officiers ministériels. Bah ! j'ai eu contre moi les avoués de Mantes, les notaires et jusqu'aux huissiers. On m'a cherché chicane. Vous savez, madame, que lorsqu'on veut perdre un homme dans notre affreux métier, c'est bientôt fait. On m'a pris occupant dans une affaire pour les deux parties. C'est un peu léger; mais dans certains cas, la chose se fait à Paris, les avoués s'y passent la casse et le séné. Cela ne se fait pas à Mantes. M. Bouyonnet, à qui j'avais rendu déjà ce petit service, poussé par ses confrères, et stimulé par le procureur du roi, m'a trahi... Vous voyez que je ne vous cache rien. Ce fut un toile général. J'étais un fripon, l'on m'a fait plus noir que Marat. On m'a forcé de vendre; j'ai tout perdu. Je suis à Paris, où j'ai tâché de me créer un cabinet d'affaires; mais ma santé ruinée ne me laissait pas deux bonnes heures sur les vingt-quatre de la journée. Aujourd'hui, je n'ai qu'une ambition, elle est mesquine. Vous serez un jour la
femme d'un garde des sceaux, peut-être, ou d'un premier président; mais moi, pauvre et chétif, je n'ai pas d'autre désir que d'avoir une place où finir tranquillement mes jours, un cul-de-sac, un poste où l'on végète. Je veux être juge de paix à Paris. C'est une bagatelle pour vous et pour monsieur le président que d'obtenir ma nomination, car vous devez causer assez d'ombrage au garde des sceaux actuel pour qu'il désire vous obliger... Ce n'est pas tout, madame, ajouta Fraisier, en voyant la présidente prête à parler et lui faisant un geste. J'ai pour ami le médecin du vieillard de qui monsieur le président devrait hériter. Vous voyez que nous arrivons... Ce médecin, dont la coopération est indispensable, est dans la même situation que celle où vous me voyez : du talent et pas de chance !... C'est par lui que j'ai su combien vos intérêts sont lésés; car au moment où je vous parle, il est probable que tout est fini, que le testament qui déshérite monsieur le président est fait... Ce médecin désire être nommé médecin en chef d'un hôpital ou des collèges royaux; enfin, vous comprenez, il lui faut une position à Paris, équivalente à la mienne... Pardon si j'ai traité de ces deux choses si délicates; mais il ne faut pas la moindre ambiguïté dans notre affaire. Le médecin est d'ailleurs un homme fort considéré, savant, et qui a sauvé M. Pillerault, le grand-oncle de votre gendre, M. Popinot. Maintenant, si vous avez la bonté de me promettre ces deux places, celle de juge de paix et la sinécure médicale pour mon ami, je me fais fort de vous apporter l'héritage presque intact... Je dis presque intact, car il sera grevé des obligations qu'il faudra prendre avec le légataire et avec quelques personnes dont le concours nous sera vraiment indispensable. Vous n'accomplirez vos promesses qu'après l'accomplissement des miennes.
La présidente, qui depuis un moment s'était croisé les bras, comme une personne forcée de subir un sermon, les décroisa, regarda Fraisier et lui dit :
— Monsieur, vous avez le mérite de la clarté pour tout ce qui vous regarde, mais pour moi vous êtes d'une obscurité...
— Deux mots suffisent à tout éclaircir, madame, dit Fraisier. Monsieur le président est le seul et unique héritier au troisième degré de M. Pons. M. Pons est très malade, il va tester, s'il ne l'a déjà fait, en faveur d'un Allemand, son ami, nommé Schmuke, et l'importance de sa succession sera de plus de sept cent mille francs. Dans trois jours, j'espère avoir des renseignements de la dernière exactitude sur le chiffre...
— Si cela est, se dit à elle-même la présidente foudroyée par la pos-
sibilité de ce chiffre, j'ai fait une grande faute en me brouillant avec lui, en l'accablant.
— Non, madame, car sans cette rupture il serait gai comme un pinson et vivrait plus longtemps que vous , que monsieur le président et que moi... La Providence a ses voies, ne les sondons pas ! ajouta- t-il pour déguiser l'odieux de cette pensée. Que voulez-vous, nous autres gens d'affaires, nous voyons le positif des choses. Vous comprenez maintenant, madame, que, dans la haute position qu'occupe monsieur le président de Marville, il ne ferait rien, il ne pourrait rien faire dans la situation actuelle. Il est brouillé mortellement avec son cousin, vous ne voyez plus Pons, vous l'avez banni de la société, vous aviez sans doute d'excellentes raisons pour agir ainsi ; mais le bonhomme est malade, il lègue ses biens à son seul ami. L'un des présidents de la Cour royale de Paris n'a rien à dire contre un testament en bonne forme fait en de pareilles circonstances. Mais, entre nous, madame, il est bien désagréable, quand on a droit à une succession de sept à huit cent mille francs... que sais-je, un million peut-être, et qu'on est le seul héritier désigné par la loi, de ne pas rattraper son bien... Seulement, pour arriver à ce but, on tombe dans de sales intrigues ; elles sont si difficiles, si vétilleuses, il faut s'aboucher avec des gens placés si bas, avec des domestiques, des sous-ordres, et les serrer de si près, qu'aucun avoué, qu'aucun notaire de Paris ne peut suivre une pareille affaire. Ça demande un avocat sans cause comme moi, dont la capacité soit sérieuse, réelle, le dévouement acquis, et dont la position malheureusement précaire soit de plain-pied avec celle de ces gens-là... Je m'occupe, dans mon arrondissement, des affaires des petits bourgeois, des ouvriers, des gens du peuple... Oui, madame, voilà dans quelle condition m'a mis l'inimitié d'un procureur du roi devenu substitut à Paris aujourd'hui, qui ne m'a pas pardonné ma supériorité... Je vous connais, madame, je sais quelle est la solidité de votre protection, et j'ai aperçu, dans un tel service à vous rendre, la fin de mes misères et le triomphe du docteur Poulain, mon ami...
La présidente restait peusive. Ce fut un moment d'angoisse affreuse pour Fraisier. Vinet, l'un des orateurs du centre, procureur général depuis seize ans, dix fois désigné pour endosser la simarre de la chancellerie, le père du procureur du roi de Mantes, nommé substitut à Paris depuis un an, était un antagoniste pour la haineuse présidente. Le hautain procureur géuéral ne cachait pas son mépris pour le président Gamusot. Fraisier ignorait et devait ignorer celte circonstance.
Î4I) CHHESTOMATHÏK
— N'avez-vous sur la conscience que le fait d'avoir occupé pour les lieux par tins ? demanda- t-el le en regardant fixement Fraisier.
— Madame la présidente peut voir M. Lebœuf ; M. Lebœuf m'était favorable.
— Eles-vous sûr que M. Lebœuf donnera sur vous de bons renseignements à M. de Marville, à M. le comte Popinotî
— J'en ré[K>nds, surtout M. Olivier Vinet n'étant plus à Manies ; car, entre nous, ce petit magistrat seco1 faisait peur au bon H. Lebœuf. D'ailleurs, madame la présidente, si vous me le permettez, j'irai voir à Manies M. Lebœuf. Ce ne sera pas un retard, je ne saurai d'une manière certaine le chiffre de la succession que dans deux ou trois jours. Je veux et je dois cacher à madame la présidente tous les ressorts de celle affaire; mais le prix que j'attends de mon dévouement n'est-il pas pour elle un gage de réussite ?
— Eh bien ! disposez en votre faveur M. Lebœuf, et si la succession a l'importance, ce dont je doute, que vous accusez, je vous promets les deux places, en cas de succès, bien entendu.
— J'en réponds, madame. Seulement vous aurez ta bonté de faire venir ici votre notaire, voire avoué, lorsque j'aurai besoin d'eux, de me donner une procuration pour agir au nom de mousieur le président, et de dire à ces messieurs de suivre mes instructions, de ne rien entreprendre de leur chef.
— Vous avez la responsabilité, dit solennellement la présidente, vous devez avoir l 'omnipotence. Mais M. Pons esl-il bien malade? demanda-l-elle en souriant.
— Ma loi, madame, il s'en tirerait, surtout soigné par un homme aussi consciencieux que te docteur Poulain; car mon ami, madame, n'est qu'un innocent espion dirigé par moi dans vos intérêts, il est capable de sauver ce vieux musicien ; mais il y a là, près du malade, une porlière qui, pour avoir trente mille francs, le pousserait dans la fosse... Elle ne le tuerait pas, elle ne lui donnera pas d'arsenic, elle ne sera pas si charitable, elle fera pis, elle l'assassinera moralement, elle lui donnera mille impatiences par jour. Le pauvre vieillard, dans une sphère de silence, de tranquillité, bien soigné, caressé par des amis, à la campagne, se rétablirait; mais, tracassé par une Mme Evrard qui, dans sa jeunesse, était une des trente belles écaillères que Paris a célébrées, avide, bavarde, brutale, tourmenté par elle pour faire un testament on elle soit richement partagée, le malade sera conduit fata-
lement jusqu'à l'induration du foie, il s'y forme peut-être en ce moment des calculs, et il faudra recourir pour les extraire à une opération qu'il ne supportera pas... Le docteur, une belle âme!... est dans une affreuse situation. Il devrait faire renvoyer cette femme...
— Mais cette mégère est un monstre ! s'écria la présidente en faisant sa petite voix flûtée.
Cette similitude entre la terrible présidente et lui fit sourire intérieurement Fraisier, qui savait à quoi s'en tenir sur ces douces modulations factices d'une voix naturellement aigre. Il se rappela ce président, le héros d'un des contes de Louis XI, que ce monarque a signé par le dernier mot. Ce magistrat, doué d'une femme taillée sur le patron de celle de Socrate, et n'ayant pas la philosophie de ce grand homme, fit mêler du sel à l'avoine de ses chevaux en ordonnant de les priver d'eau. Quand sa femme alla le long de la Seine à sa campagne, les chevaux se précipitèrent avec elle dans l'eau pour boire, et le magistrat remercia la Providence qui l'avait si naturellement délivré de sa femme. En ce moment, Mrae de Marville remercia Dieu d'avoir près de Pons une femme qui l'en débarrasserait /wwnêtement.
— Je ne voudrais pas d'un million, dit-elle, au prix d'une indélicatesse... Votre ami doit éclairer M. Pons et faire renvoyer cette portière.
— D'abord, madame, MM. Schmucke et Pons croient que cette femme est un ange et renverraient mon ami. Puis cette atroce écaillère est la bienfaitrice du docteur, elle l'a introduit chez M. Pillerault. Il recommande à cette femme la plus grande douceur avec le malade, mais ses recommandations indiquent à cette créature les moyens d'empirer la maladie.
— Que pense votre ami de l'état de mon cousin ? demanda la présidente.
Fraisier fit trembler Mme de Marville par la justesse de sa réponse et par la lucidité avec laquelle il pénétra dans son cœur aussi avide que celui de la Ci bot.
— Dans six semaines la succession sera ouverte. La présidente baissa les yeux.
— Pauvre homme ! fit-elle en essayant, mais en vain, de prendre une physionomie attristée.
— Madame la présidente a-t-elle quelque chose à dire à M. Lebœuf ? Je vais à Mantes par le chemin de fer.
— Oui, restez là, je lui écrirai de venir dîner demain avec nous, j'ai besoin de le voir pour nous concerter, afin de réparer l'injustice dont vous avez été la victime *.
STENDHAL (Henry Beyle)
Né à Grenoble en 1783, mort à Civitavecchia en 1842.
Au plus fort du romantisme, au moment où le lyrisme et le romanesque coulaient à pleins bords, il écrivit des romans réalistes, des études psychologiques vraies. C'est surtout comme analyste des passions et de leurs mobiles qu'il est remarquable, soit qu'il étudie l'âme italienne de son siècle, soit qu'il montre les ravages faits dans l'âme française par l'ambition et les appétits de la classe moyenne au lendemain de la Révolution. Malheureusement il n'est pas artiste et ses ouvrages sont, au point de vue de la forme, médiocrement écrits.
Parvenus8.
En rentrant, Julien Sorel trouva un valet de M. Valenod, en grande livrée, qui le cherchait dans toute la ville, avec un billet d'invitation à dîner pour le même jour.
Jamais Julien n'était allé chez cet homme; quelques jours seulement auparavant, il ne songeait qu'aux moyens de lui donner une volée de coups de bâton sans se faire une affaire en police correctionnelle. Quoique le dîner ne fût indiqué que pour une heure, Julien trouva plus respectueux de se présenter dès midi et demi dans le cabinet de travail de M. le directeur du dépôt. Il le trouva étalant son importance au milieu d'une foule de cartons. Ses gros favoris noirs, son énorme quantité de cheveux, son bonnet grec placé de travers sur le haut de la tête, sa pipe immense, ses pantoufles brodées, les grosses chaînes d'or croisées en tous sens sur sa poitrine, et tout cet appareil d'un financier de province, qui se croil homme à bonnes fortunes,
* Œuvres complètes de Balzac (24 volumes. Calmann-LévyJ — Consulter : Taine. Nouveaux essais de critique et d'histoire. Faguet. XIX» siècle. Eugène Gilbert, Le r'.man en France au XIX* siècle. De Spœlberch de Lovenjoul, Autour de Honoré de Balzac; Histoire des œuvres de Balzac.
• Cet extrait, dans lequel Stendhal a voulu peindre la vanité vulgaire, l'égoïsme dur et la niaiserie des parvenus de province sous la Restauration, montre bien son genre de talent et sa manière littéraire. On remarquera combien chez lui l'analyse est sèche et cruelle, avec quel pessimisme froid il met à nu ces vilaines âmes de bourgeois arrivés. C'est bien là le réalisme, à la fois dans ce qu'il a de remarquable et d'excessif.
n'imposaient point à Julien ; il n'en pensait que plus aux coups de bâton qu'il lui devait.
Il demanda l'honneur d'être présenté à madame Valenod ; elle était à sa toilette et ne pouvait recevoir. Par compensation, il eut l'avantage d'assister à celle de M. le directeur du dépôt. On passa ensuite chez madame Valenod, qui lui présenta ses enfants les larmes aux yeux. Cette dame, l'une des plus considérables de Verrières, avait une grosse figure d'homme à laquelle elle avait mis du rouge pour cette grande cérémonie. Elle y déploya tout le pathos maternel.
Julien pensait à madame de Rénal. Sa méfiance ne le laissait guère susceptible que de ce genre de souvenirs qui sont appelés par les contrastes, mais alors il en était saisi jusqu'à l'attendrissement. Cette disposition fut augmentée par l'aspect de la maison du directeur du dépôt.
On la lui fit visiter. Tout y était magnifique et neuf, et on lui disait le prix de chaque meuble. Mais Julien y trouvait quelque chose d'ignoble et qui sentait l'argent volé. Jusqu'aux domestiques, tout le monde y avait l'air d'assurer sa contenance contre le mépris.
Le percepteur des contributions, l'homme des impositions indirectes, l'officier de gendarmerie et deux ou trois autres fonctionnaires publics arrivèrent avec leurs femmes. Ils furent suivis de quelques libéraux riches. On annonça le dîner. Julieu, déjà fort mal disposé, vint à penser que, de l'autre côté du mur de la salle à manger, se trouvaient de pauvres détenus, sur la portion de viande desquels on avait peut-être grivelé1 pour acheter tout ce luxe de mauvais goût dont on voulait l'étourdir.
Ils ont faim peut-être en ce moment, se disait-il à lui-même ; sa gorge se serra, il lui fut impossible de manger et presque de parler. Ce fut .bien pis un quart d'heure après; on entendait de loin en'loin quelques accents d'une chanson populaire, et, il faut l'avouer, uu peu ignoble, que chantait l'un des reclus. M. Valenod regarda un de ses gens en grande livrée, qui disparut, et bientôt on n'entendit plus chanter. Dans ce moment, un valet offrait à Julieu du vin du Rhin, dans un verre vert, et madame Valenod avait soin de lui faire observer que ce vin coûtait neuf francs la bouteille pris sur place. Julien tenait son verre vert, et dit à M. Valenod:
— On ne chante plus cette chanson.
— Parbleu ! je le crois bien, répondit le directeur triomphant, j'ai fait imposer silence au gueux.
1 Faire de8 profits illicites. Ce mot que Stendhal souligne comme un néologisme est tout à fait français.
Lff ., —-~^-^j— -.-.-- Tf-T,- -J-- -T* .,,nr-, -..,— ^^-yi,!, TT*VT^ "*^»T)
Ce mot fut trop fort pour Julien ; il avait les manières, mais non pas encore le cœur de son état. Malgré toute son hypocrisie si souvent exercée, il sentit une grosse larme couler le long de sa joue.
Il essaya de la cacher avec le verre vert, mais il lui fut absolument impossible de faire honneur au vin du Rhin. « L'empêcher de chanter! se disait-il à lui-même, ô mon Dieu ! et tu le souffres! »
Par bonheur, personne ne remarqua son attendrissement de mauvais ton. Le percepteur des contributions avait entonné une chanson royaliste. Pendant le tapage du refrain, chanté en chœur : « Voilà donc, se disait la conscience de Julien, la sale fortune à laquelle tu parviendras, et tu n'en jouiras qu'à cette condition et en pareille compagnie. Tu auras peut-être une place de vingt mille francs, mais il faudra que, pendant que tu te gorges de viandes, tu empêches de chanter le pauvre prisonnier ; tu donneras à dîner avec l'argent que tu auras volé sur sa misérable pitance, et pendant ton dîner il sera encore plus malheureux ! — 0 Napoléon ! qu'il était doux de ton temps de monter à la fortune par les dangers d'une bataille ! mais augmenter lâchement la douleur du misérable ! »
Julien fut violemment rappelé à son rôle. Ce n'était pas pour rêver et ne rien dire qu'on l'avait invité à dîner en si bonne compagnie.
Un fabricant de toiles peintes retiré, membre correspondant de l'académie de Besançon et d'Uzès ', lui adressa la parole d'un bout de la table à l'autre, pour lui demander si ce que l'on disait généralement de ses progrès étonnants dans l'étude du Nouveau-Testament était vrai.
Un silence profond s'établit tout à coup ; un Nouveau-Testament latin se rencontra comme par enchantement dans les mains du savant membre de deux académies. Sur la réponse de Julien f , une demiphrase latine fut lue au hasard. Il récita : sa mémoire se trouva fidèle, et ce prodige fut admiré avec toute la bruyante énergie de la fin d'un dîner. Julien regardait la figure enluminée des dames; plusieurs n'étaient pas mal. Il avait distingué la femme du percepteur, beau chanteur.
— J'ai honte, en vérité, de parler si longtemps latin devant ces dames, dit-il en la regardant. Si M. Rubigneau (c'était le membre des
* Il y a une faute là ; il faudrait des académies de Besançon et d'Uzès.
8 Julien Sorel est un jeune étudiant qui se destine à la prêtrise. Fils de paysan, il est entré comme précepteur dans la maison d'un noble, et comme il sait par cœur le texte en latin du Nouveau-Testament, il passe pour une haute intelligence dans le milieu des gens ignares où il vit.
deux académies) a la bonté de lire au hasard une phrase latine, au lieu de répondre en suivant le texte latin, j'essaierai de le traduire impromptu. Cette seconde épreuve mit le comble à sa gloire.
Il y avait là plusieurs libéraux riches, mais heureux pères d'enfants susceptibles d'obtenir des bourses, et en cette qualité subitement convertis depuis la dernière mission.1 Malgré ce trait de fine politique, jamais M. de Rénal n'avait voulu les recevoir chez lui. Ces braves gens, qui ne connaissaient Julien que de réputation et pour l'avoir vu à cheval le jour de l'entrée du roi, étaient ses plus bruyants admirateurs. « Quand ces sots se lasseront-ils d'écouter ce style biblique, auquel ils ne comprennent rien ? » pensait-il. Mais au contraire ce style les amusait par son étrangeté ; ils en riaient. Mais Julien se lassa.
Il se leva gravement comme six heures sonnaient et parla d'un chapitre de la nouvelle théologie de Ligorio, qu'il avait à apprendre pour le réciter le lendemain à M. Ghélan. « Car mon métier, ajouta-t-il agréablement, est de faire réciter des leçons et d'en réciter moimême. »
On rit beaucoup, on admira ; tel est l'esprit à l'usage de Verrières. Julien était déjà debout, tout le monde se leva malgré le décorum ; tel est l'empire du génie. Madame Valenod le retint encore un quart d'heure ; il fallait bien qu'il entendît les enfants réciter leur catéchisme ; ils firent les plus drôles de confusions, dont lui seul s'aperçut. Il n'eut garde de les relever. « Quelle ignorance des premiers principes de la religion ! » pensait-ih II saluait enfin et croyait pouvoir s'échapper ; mais il fallut essuyer une fable de La Fontaine.
— Cet auteur est bien immoral, dit Julien à madame Valenod, certaine fable sur messire Jean Ghouart ose déverser le ridicule sur ce qu'il y a de plus vénérable. Il est vivement blâmé par les meilleurs commentateurs.
Julien reçut avant de partir quatre ou cinq invitations à dîner, « Ce jeune homme fait honneur au département », s'écrièrent tous à la fois les convives fort égayés. Ils allèrent jusqu'à parler d'une pension votée sur les fonds communaux, pour le mettre a même de continuer ses études à Paris.
Pendant que cette idée imprudente faisait retentir la salle à manger, Julien avait gagné lestement la porte cochère. « Ahl canaille!
1 Pendant la Restauration, le parti ultra-catholique, ce qu'on appelait la Congrégation, était très puissant en France ; par ses missionnaires à l'intérieur, il exerçait une grande influence politique. C'est à cela que Stendhal fait allusion ici.
252 CHREST0MATH1E FRANÇAISE
canaille ! » s'écriait-il à voix basse trois ou quatre fois de suite, en se donnant le plaisir de respirer l'air frais.
Il se trouvait tout aristocrate en ce moment, lui qui, pendant longtemps, avait été tellement choqué du sourire dédaigneux et de la supériorité hautaine qu'il découvrait au fond de toutes les politesses qu'on lui adressait chez M. de Rénal. Il ne put s'empêcher de sentir l'extrême différence. « Oublions même, se disait-il en s'en allant, qu'il s'agit d'argent volé aux pauvres détenus, et encore qu'on empêche de chanter ! Jamais M. de Rénal s'avisa-t-il de dire à ses hôtes le prix de chaque bouteille de vin qu'il leur présente ? Et ce M. Valenod, dans rémunération de ses propriétés, qui revient sans cesse, il ne peut parler de sa maison, de son domaine, etc., si sa femme est présente, sans dire ta maison, ton domaine. »
Cette dame, apparemment si sensible au plaisir de la propriété, venait de faire une scène abominable, pendant le dîner, à un domestique qui avait cassé un verre à pied et dépareillé une de ses douzaines ; et ce domestique avait répondu avec la dernière insolence.
« Quel ensemble ! se disait Julien ; ils me donneraient la moitié de tout ce qu'ils volent, que je ne voudrais pas vivre avec eux . Un beau jour, je me trahirais ; je ne pourrais retenir l'expression du dédain qu'ils m'inspirent. »
Il fallut cependant, d'après les ordres de madame de Rénal, assister à plusieurs dîners du même genre ; Julien fut à la mode ; on lui pardonnait son habit de garde d'honneur,1 ou plutôt cette imprudence était la cause véritable de ses succès. Bientôt, il ne fut question dans Verrières que de voir qui l'emporterait dans la lutte pour obtenir le savant jeune homme, de M. de Rénal, ou du directeur du dépôt. Ces messieurs formaient avec M. Maslon un triumvirat qui, depuis nombre d'années, tyrannisait la ville. On jalousait le maire, les libéraux avaient à s'en plaindre ; mais après tout il était noble et fait pour la supériorité, tandis que le père de M. Valenod ne lui avait pas laissé six cents livres de rente. Il avait fallu passer pour lui de la pitié pour le mauvais habit vert pomme, que tout le monde lui avait connu dans sa jeunesse, à l'envie pour ses chevaux normands, pour ses chaînes d'or, pour ses habits venus de Paris, pour toute sa prospérité actuelle.
1 Quoique fils de paysan, Julien, grâce à la protection des Rénal, avait figuré à cheval dans la suite des jeunes gens riches, réunis pour faire honneur au roi, pendant un de ses voyages. A cette époque de préjugés aristocratiques irréductibles, un fait pareil excitait de terribles jalousies ou quelquefois posait u.i homme, tant la bassesse dame était grande dans certains milieux.
L'instruction de la femme *.
Mais les femmes sont chargées des petits travaux du ménage. — Mon colonel, M. S*", a quatre filles, élevées dans les meilleurs principes, c'est-à-dire qu'elles travaillent toute la journée ; quand j'arrive, elles chantent la musique de Rossini que je leur ai apportée de Naples ; du reste, elles lisent la Bible de Royaumont, elles apprennent le bête de l'histoire, c'est-à-dire les tables chronologiques et les vers de le Ragois ; elles savent beaucoup de géographie, font des broderies admirables, et j'estime que chacune de ces jolies petites filles peut gagner, par son travail, huit sous par jour. Pour trois cents journées, cela fait quatre cent quatre-vingts francs par an, c'est moins que ce qu'on donne à un de leurs maîtres. C'est pour quatre cent quatre-vingts francs par an qu'elles perdent à jamais le temps pendant lequel il est donné à la machine humaine d'acquérir des idées.
Si les femmes lisent avec plaisir les dix ou douze bons volumes qui paraissent chaque année en Europe, elles abandonneront bientôt le soin de leurs enfants. — C'est comme si nous avions peur, en plantant d'arbres le rivage de l'Océan, d'arrêter le mouvement de ses vagues. Ce n'est pas dans ce sens que l'éducation est toute puissante. Au reste, depuis quatre cents ans, l'on présente la même objection contre toute espèce d'éducation. Non seulement une femme de Paris a plus de vertus en 1820 qu'en 1720 du temps du système de Law et du régent, mais encore la fille du fermier général le plus riche d'alors avait une moins bonne éducation que la fille du plus mince avocat d'aujourd'hui. Les devoirs du ménage en sont-ils bien moins remplis ? Non certes. Et pourquoi ? C'est que la misère, la maladie, la honte, l'instinct, forcent à s'en acquitter. C'est comme si l'on disait d'un officier qui devient trop aimable qu'il perdra l'art de monter à cheval ; on oublie qu'il se cassera le bras la première fois qu'il prendra cette liberté.
L'acquisition des idées produit les mêmes effets bons et mauvais chez les deux sexes. La vanité ne nous manquera jamais même dans l'absence la plus complète de toutes les raisons d'en avoir : voyez les bour-
1 Stendhal répond ici aux objections que l'on faisait de son temps à l'instruction de la femme. Nous avons cité ce passage parce qu'il donne aussi une idée assez exacte du genre de talent de Stendhal. Les pages qui le caractérisent le mieux ne sont pas des morceaux de chrestomathie. Stendhal est un pessimiste ; même dans ce morceau où il soutient une idée juste et généreuse, son réalisme sans idéal perce malgré tout.
geois d'une petite ville ; forçons-la du moins à s'appuyer sur un vrai mérite, sur un mérite utile ou agréable à la société.
Les demi-sots, entraînés par la révolution qui change tout en France, commencent à avouer, depuis vingt ans, que les femmes peuvent faire quelque chose ; mais elles doivent se livrer aux occupationsconvenables de leur sexe, élever des fleurs, former des herbiers, faire nicher des serins ; on appelle cela des plaisirs innocents.
Ces innocents plaisirs valent mieux que de l'oisiveté. Laissons cela aux sottes, comme nous laissons aux sots la gloire de faire des couplets pour la fête du maître de la maison. Mais est-ce de bonne foi que l'on voudrait proposer à Madame Roland ou à mistress Hutchinson de passer leur temps à élever un petit rosier du Bengale ?
Tout ce raisonnement se réduit à ceci : L'on veut pouvoir dire à son esclave : « Il est trop bête pour être méchant. »
Mais, au moyen d'une certaine loi nommée sympathie, loi de la nature, qu'à la vérité les yeux vulgaires n'aperçoivent jamais, les défauts de la compagne de votre vie ne nuisent pas à votre bonheur en raison du mal direct qu'ils peuvent vous occasionner. J'aimerais presque mieux que ma femme, dans un moment de colère, essayât de me donner un coup de poignard une fois par an que de me recevoir avec humeur tous les soirs.
Enfin, entre gens qui vivent ensemble, le bonheur est contagieux.
Que votre amie ait passé la matinée, pendant que vous étiez au champ de Mars ou à la chambre des communes, à colorier une rose d'après le bel ouvrage de Redouté, ou à lire un livre de Shakespeare, ses plaisirs auront été également innocents : seulement avec les idées qu'elle a prises dans sa rose, elle vous ennuiera bientôt à votre retour, et de plus elle aura soif d'aller le soir dans le monde chercher des sensations un peu plus vives. Si elle a bien lu Shakespeare, au contraire, elle est aussi fatiguée que vous, a eu autant de plaisir, et sera plus heureuse d'une promenade solitaire dans le bois de Vincennes, en vous donnant le bras, que de paraître dans la soirée la plus à la mode. Les plaisirs du grand monde n'en sont pas pour les femmes heureuses.
Les ignorants sont les ennemis-nés de l'éducation des femmes. Aujourd'hui, ils passent leur temps avec elles, ils leur font la cour, et sont bien traités ; que deviendraient-ils si les femmes venaient à se dégoûter du boston ? Quand nous autres nous revenons d'Amérique ou des grandes Indes avec un teint basané et un ton qui reste un peu grossier pendant six mois, comment pourraient-ils répondre à nos récits, s'ils n'avaient cette phrase : « Quant à nous, les femmes sont de
notre côté. Pendant que vous étiez à New- York, la couleur des tilburys a changé ; c'est la téte-de-nègre qui est de mode aujourd'hui ! » Et nous écoutons avec attention, car ce savoir-là est utile. Telle jolie femme ne nous regardera pas si notre calèche est de mauvais goût.
Ces mêmes sots, se croyant obligés en vertu de la prééminence de leur sexe à savoir plus que les femmes, seraient ruinés de fond en comble si les femmes s'avisaient d'apprendre quelque chose. Un sot de trente ans se dit en voyant au château d'un de ses amis des jeunes filles de douze : « C'est auprès d'elles que je passerai ma vie dans dix ans d'ici. » Qu'on juge de ses exclamations et de son effroi s'il les voyait étudier quelque chose d'utile.
Au lieu de la société et de la conversation des hommes-femmes, une femme instruite, si elle a acquis des idées sans perdre les grâces de sou sexe, est sûre de trouver parmi les hommes les plus distingués de son siècle une considération allant presque jusqu'à l'enthousiasme.
Les femmes deviendraient les rivales et non les compagnes de l'homme. — Oui, aussitôt que par un édit vous aurez supprimé l'amour. En attendant cette belle loi, l'amour redoublera de charmes et de transports ; voilà tout. La base sur laquelle s'établit la cristallisation l deviendra plus large ; l'homme pourra jouir de toutes ses idées auprès de la femme qu'il aime, la nature tout entière prendra de nouveaux charmes à leurs yeux, et comme les idées réfléchissent toujours quelques nuances des caractères, ils se connaîtront mieux et feront moins d'imprudences, l'amour sera moins aveugle et produira moins de malheurs *.
Né à Paris en Î803, mort à Cannes en 1870.
Il écrivit d'abord des œuvres d'un pittoresque cru, d'un exotisme romanesque et artificiel, qui le firent ranger dans l'école romantique ; mais bientôt il s'inclina de plus en plus vers le réalisme objectif. Son dernier biographe, Augustin Filon, l'appelle avec raison un « classique réaliste. » Esprit hautain et dédaigneux, cœur volontairement cuirassé de scepticisme et d'ironie, il fit de l'art pour l'art, en homme du monde pour qui la profession d'écrivain est un passe-temps distingué, sans
1 C'est le nom que donne Stendhal au moment psychologique où la sympathie devient de l'amour.
1 Œuvres complètes de Stendhal (Calmann Lévy).— A consulter : P. Bourget, Essais de psychologie contemporaine ; Ed. Rod, Stendhal (1892).
rien mettre de lui dans ses récits et avec la constante préoccupation d'en écarter le lyrisme1. Mérimée ne dit rien au cœur ni à l'imagination ; en revanche il donne un rare plaisir d'esthétique intellectuelle. C'est l'un des meilleurs conteurs français, un artiste rare, et peut-être celui qui obtient les plus grands effets avec le moins de traits possible. Presque toutes ses Nouvelles sont des chefs-d'œuvre.
A l'auberge du Lion d'Or 2.
Un jeune protestant, Bernard de Mergy, qui vient à Paris chercher fortune, a rencontré à l'auberge du Lion d'Or, près d'Etampes, une troupe de reitres, à la solde du parti protestant. Il a soupe avec eux et passé gaiement la soirée. Il va en subir les conséquences.
Il était grand jour depuis longtemps quand Mergy s'éveilla, la tête encore un peu troublée par les souvenirs de la soirée précédente. Ses habits étaient étendus pêle-mêle dans la chambre, et sa valise était ouverte à terre. Se levant sur son séant, il considéra quelque temps cette scène de désordre en se frottant la tête, comme pour se rappeler ses idées. Ses traits exprimaient à la fois la fatigue, l'étonné ment et l'inquiétude.
Un pas lourd se fit entendre sur l'escalier de pierre qui conduisait à sa chambre. La porte s'ouvrit sans que l'on eût daigné frapper, et l'aubergiste entra avec une mine encore plus renfrognée que la veille ; mais il était facile de lire dans ses regards une expression d'impertinence qui avait remplacé celle de la peur.
Il jeta un coup d'œil sur la chambre, et se signa comme saisi d'horreur à la vue de tant de confusion.
— Ah ! ah ! mon jeune gentilhomme, s'écria-t-il, encore au lit? Gà, levons-nous, car nous allons avoir nos comptes à régler.
Mergy, baillant d'une manière effrayante, mit une jambe hors du lit.
— Pourquoi tout ce désordre ? pourquoi ma valise est-elle ouverte ? demanda-t-il d'un ton au moins aussi mécontent que celui de l'hôte.
— Pourquoi, pourquoi ? répondit celui-ci ; qu'en sais-je ? Je me soucie bien de votre valise. Vous avez mis ma maison dans un bien plus grand désordre. Mais, par saint Eus tache, mon bon patron, vous me le payerez.
Gomme il parlait, Mergy passait son haut-de-chausses d'écarlate, et,
1 Mérimée n'a cependant pas été dans la vie le cœur égoïste et sec que cer- . tains critiques nous ont dépeint ; sa Correspondance inédite, récemment publiée par Brunetière, le montre comme un homme aimant et délicat qui cacha au public ses vrais sentiments par une sorte de pudeur transcendante.
* Extrait de la Chronique de Charles IX (1829), très curieuse reconstitution des mœurs du XVIe siècle.
par le mouvement qu'il faisait, sa bourse tomba de sa poche ouverte. Il faut que le son qu'elle rendit lui parût autre qu'il ne s'y attendait, car il la ramassa sur le champ avec inquiétude et l'ouvrit.
— On m'a volé ! s'écria-t-il en se tournant vers l'aubergiste.
Au lieu de vingt écus d'or que contenait sa bourse, il n'en trouvait que deux.
Maître Eustache haussa les épaules et sourit d'un air de mépris.
— On m'a volé ! répéta Mergy en nouant sa ceinture à la hâte. J'avais vingt écus d'or dans cette bourse, et je prétends les ravoir : c'est dans votre maison qu'ils m'ont été pris.
— Par ma barbe ! j'en suis bien aise, s'écria insolemment l'aubergiste ; cela vous apprendra à vous anger * de sorcières et de voleuses. Mais, ajouta-t-il plus bas, qui se ressemble s'assemble. Tout ce bon gibier de Grève, hérétiques, sorciers et voleurs, se hantent et frayent ensemble.
— Que dis-tu, maraud ? s'écria Mergy, d'autant plus en colère qu'il sentait intérieurement la vérité du reproche ; et, comme tout homme ' dans son tort, il saisissait aux cheveux l'occasion d'une querelle.
— Je dis, répliqua l'aubergiste en élevant la voix et mettant le poing sur la hanche, je dis que vous avez tout cassé dans ma maison, et je prétends que vous me payiez jusqu'au dernier sou.
— Je paierai mon écot et pas un liard de plus. Où est le capitaine Corn... Hornstein?
— On m'a bu, continua maître Eustache, criant toujours plus haut, on m'a bu plus de deux cents bouteilles de bon vieux vin, mais vous m'en répondez.
Mergy avait fini de s'habiller tout à fait.
— Où est le capitaine ? cria-t-il d'une voix tonnante.
— Il est parti il y a plus de deux heures, et puisse-t-il aller au diable ainsi que tous les huguenots en attendant que nous les brûlions tous !
Un vigoureux soufflet fut la seule réponse que Mergy put trouver dans le moment. La surprise et la force du coup firent reculer l'aubergiste de deux pas. Le manche de corne d'un grand couteau sortait d'une poche de sa culotte ; il y porta la main. Sans doute quelque grand malheur serait arrivé s'il eût cédé au premier mouvement de sa colère. Mais la prudence arrêta l'effet de son courroux en lui faisant remarquer que Mergy étendait la main vers le chevet de son lit, d'où pendait une longue
* C'est-à-dire : vous charger de, vous embarrasser de. . .
épée. Il renonça aussitôt à un combat inégal, et descendit précipitamment l'escalier en criant à tue-téte :
— Au meurtre ! au feu !
Maître du champ de bataille, mais fort inquiet des suites de sa victoire, Mergy boucla son ceinturon, y passa ses pistolets, ferma sa valise, et, la tenant à la main, il résolut d'aller porter sa plainte au juge le plus proche. Il ouvrit sa porte, et il mettait le pied sur la première marche de l'escalier, quand une troupe ennemie se présenta inopinément à sa rencontre.
L'hôte marchait le premier, une vieille hallebarde à la main ; trois marmitons, armés de broches et de bâtons, le suivaient de près ; un voisin, avec une arquebuse rouillée, formait l'arrière-garde. De part et d'autre on ne s'attendait pas à se rencontrer si tôt. Cinq ou six marches seulement séparaient les deux partis ennemis.
Mergy laissa tomber sa valise et saisit un de ses pistolets. Ce mouvement hostile fit voir à maître Eustache et à ses acolytes combien leur ordre de bataille était vicieux. Ainsi que les Perses à la bataille de Salamine, ils avaient négligé de choisir une position où leur nombre pût se déployer avec avantage. Le seul de leur troupe qui portât une arme à feu ne pouvait s'en servir sans blesser ses compagnons qui le précédaient; tandis que les pistolets du huguenot, enfilant toute la longueur de l'escalier, semblaient devoir les renverser tous du même coup. Le petit claquement que fit le chien du pistolet quand Mergy l'arma, retentit à leurs oreilles et leur parut presque aussi effrayant qu'aurait été l'explosion même de l'arme. D'un mouvement spontané la colonne ennemie fit volte-face et courut chercher dans la cuisine un champ de bataille plus vaste et plus avantageux. Dans le désordre inséparable d'une retraite précipitée, l'hôte, voulant tourner sa hallebarde, l'embarrassa dans ses jambes et tomba. En ennemi généreux, dédaignant de faire usage de ses armes, Mergy se contenta de lancer sur les fugitifs sa valise, qui, tombant sur eux comme un quartier de roc, et accélérant son mouvement à chaque marche, acheva la déroute. L'escalier demeura vide d'ennemis, et la hallebarde rompue restait pour trophée.
Mergy descendit rapidement dans la cuisine, où déjà l'ennemi s'était reformé sur une seule ligne. Le porteur d'arquebuse avait son arme haute et soufflait sa mèche allumée. L'hôte, tout couvert de sang, car son nez avait été violemment meurtri dans sa chute, se tenait derrière ses amis, tel que Ménélas blessé derrière les rangs des Grecs. Au lieu de Machaon ou de Podalire, sa femme, les cheveux en désordre
et sa coiffe dénouée, lui essuyait la figure avec une serviette sale.
Mergy prit son parti sans balancer. Il marcha droit à celui qui tenait l'arquebuse et lui présenta la bouche de son pistolet à la poitrine.
— '■ Jette ta mèche ou tu es mort î s'écria-t-il.
La mèche tomba à terre, et Mergy, appuyant sa botte sur le bout de corde enflammé, l'éteignit. Aussitôt tous les confédérés mirent bas les armes en même temps.
— Pour vous, dit Mergy en s'adressant à l'hôte, la petite correction que vous avez reçue de moi vous apprendra sans doute à traiter les étrangers avec plus de politesse : si je voulais, je vous ferais retirer votre enseigne par le bailli du lieu ; mais je ne suis pas méchant. Voyons, combien vous dois-je pour mon écot ?
Maître Eustache, remarquant qu'il avait désarmé son redoutable pistolet et qu'en parlant il le remettait à sa ceinture, reprit un peu de courage et, tout en s'essuyant, il murmura tristement :
— Briser les plats, battre les gens, casser le nez aux bons chrétiens, faire un vacarme d'enfer... je ne sais comment, après cela, on peut dédommager un honnête homme.
— Voyons, reprit Mergy en souriant. Votre nez cassé, je vous le payerai ce qu'il vaut selon moi. Pour vos plats brisés, adressez- vous aux reîtres, c'est leur affaire. Reste à savoir ce que je vous dois pour mon souper d'hier.
L'hôte regardait sa femme, ses marmitons et son voisin, comme s'il eût voulu leur demander à la fois conseil et protection.
— Les reîtres, les reitres ! dit-il, voir de leur argent, ce n'est pas chose aisée; leur capitaine m'a donné trois livres, et le cornette un coup de pied.
Mergy prit un des écus d'or qui lui restaient.
— Allons, dit-il, séparons-nous bons amis.
Et il le jeta à maître Eustache qui, au lieu de tendre la main , le laissa dédaigneusement tomber sur le plancher.
— Un écu ! s'écria-t-il, un écu pour cent bouteilles cassées; un écu pour ruiner une maison ; un écu pour battre les gens !
— Un écu, rien qu'un écu ! reprit la femme sur un ton aussi lamentable. Il vient ici des gentilshommes catholiques qui parfois font un peu de tapage, mais au moins ils savent le prix des choses.
Si Mergy avait été plus en fonds, il aurait sans doute soutenu la réputation de libéralité de son parti.
— A la bonne heure, répondit-il sèchement, mais ces gentilshommes
260 CHRESTOMATHlfi FRANÇAISE
catholiques n'ont pas été volés. Décidez- vous, ajouta-t-il ; prenez cet écu, ou vous n'aurez rien.
Et il fit un pas comme pour le reprendre.
L'hôtesse le ramassa sur-le-champ.
— Allons ! qu'on m'amène mon cheval, et toi, quitte cette broche et porte ma valise.
— Votre cheval, mon gentilhomme ! dit l'un des valets de maître Eustache en faisant une grimace.
L'hôte, malgré son chagrin, releva la tête et ses yeux brillèrent un instant d'une expression de joie maligne.
— Je vais vous l'amener moi-même, mon bon seigneur ; je vais vous amener votre bon cheval.
Et il sortit, tenant toujours la serviette devant son nez. Mergy le suivit. Quelle fut sa surprise quand, au lieu du beau cheval alezan qui l'avait amené, il vit un petit cheval pie, vieux, couronné, et défiguré encore par une large cicatrice à la tête. Au lieu de sa selle de fin velours de Flandre, il voyait une selle de cuir garnie de fer, telle enfin qu'en avaient les soldats.
— Que signifie ceci ? où est mon cheval ?
— Que votre seigneurie prenne la peine d'aller le demander à messieurs les reîtres protestants, répondit l'hôte avec une feinte humilité; ces dignes étrangers l'ont emmené avec eux : il faut qu'ils se soient trompés à cause de la ressemblance.
— Beau cheval ! dit un des marmitons ; je parierais qu'il n'a pas plus de vingt ans.
— On ne pourra nier que ce soit un cheval de bataille, dit un autre; voyez quel coup de sabre il a reçu sur le front.
— Quelle superbe robe ! ajouta un autre; c'est comme la robe d'un ministre, noir et blanc.
Mergy entra dans l'écurie, qu'il trouva vide.
— Et pourquoi avez-vous souffert qu'on emmenât mon cheval ? s'écria- t-il avec fureur.
— Dame ! mon gentilhomme, dit celui des valets qui avait soin de l'écurie, c'est le trompette qui l'a emuiené, et il m'a dit que c'était un troc arrangé entre vous deux.
La colère suffoquait Mergy et, dans son malheur, il ne savait à qui s'en prendre.
— J'irai trouver le capitaine, murmurait-il entre ses dents, et il me fera justice du coquin qui m'a volé.
— Certainement, dit l'hôte, votre seigneurie fera bien, car ce capi-
taine... comment s'appelait-il ?... il avait toujours la mine d'un bien honnête homme.
Et Mergy avait déjà fait intérieurement la réflexion que le capitaine avait favorisé, sinon commandé le vol.
— Vous pourrez, par la même occasion, ajouta l'hôte, vous pourrez ravoir vos écus d'or de cette jeune demoiselle ; elle se sera trompée, sans doute, en faisant ses paquets au petit jour.
— Attacherai-je la valise de votre seigneurie sur le cheval de votre seigneurie ? demanda le garçon d'écurie du ton le plus respectueux et le plus désespérant.
Mergy comprit que plus il resterait, plus il aurait à souffrir des plaisanteries de cette canaille. La valise attachée, il s'élança sur la mauvaise selle; mais le cheval, se sentant un maître nouveau, conçut le désir malin d'éprouver ses connaissances dans l'art de l'équitation. Il ne tarda pas beaucoup cependant à s'apercevoir qu'il avait affaire à un excellent cavalier, moins que jamais disposé à souffrir ses gentillesses; aussi, après quelques ruades bien payées par de grands coups d'éperons fort pointus, il prit le sage parti d'obéir et de prendre un grand trot de voyage. Mais il avait épuisé une partie de sa vigueur dans sa lutte avec son cavalier, et il lui arriva ce qui arrive toujours aux rosses en pareil cas, il tomba, comme l'on dit, en manquant des quatre pieds. Notre héros se releva aussitôt, légèrement moulu, mais encore plus furieux à cause des huées qui s'élevèrent aussitôt contre lui. Il balança même un instant s'il n'irait pas en tirer vengeance à grands coups de platd'épée; cependant, par réflexion, il se contenta de faire comme s'il n'entendait pas les injures qu'on lui adressait de loin, et plus lentement il reprit le chemin d'Orléans, poursuivi à distance par une bande d'enfants, dont les plus âgés chantaient la chanson de Jehan Petaquin x, tandis que les plus petits criaient de toutes leurs forces : « Au huguenot ! au huguenot ! les fagots ! »
Après avoir chevauché assez tristement pendant près d'une demilieue, il réfléchit qu'il n'attraperait probablement pas les reitres ce jour-là ; que son cheval était sans doute vendu ; qu'enfin il était plus que douteux que ces messieurs consentissent à le lui rendre. Peu à peu il s'accoutuma à l'idée que son cheval était perdu sans retour ; et, comme dans cette supposition il n'avait rien à faire sur la route d'Orléans, il reprit celle de Paris, ou plutôt une traverse, pour éviter de passer devant la malencontreuse auberge témoin de ses désastres.
* Personnage ridicule d'une vieille chanson populaire. (Note de Mérimée.)
Insensiblement, et comme il s'était habitué de bonne heure à chercher le bon côté de tous les événements de cette vie, il considéra qu'il était fort heureux, à tout prendre, d'en être quitte à si bon compte ; il aurait pu être entièrement volé, peut-être assassiné, tandis qu'il lui restait encore un écu d'or, à peu près toutes ses hardes, et un cheval qui, pour être laid, pouvait cependant le porter. S'il faut tout dire, le souvenir de la jolie Mila lui arracha plus d'une fois un sourire. Bref, après quelques heures de marche et un bon déjeuner, il fut presque touché de la délicatesse de cette honnête fille, qui n'emportait que dixhuit écus d'une bourse qui en contenait vingt. Il avait plus de peine à se réconcilier avec la perte de son bel alezan, mais il ne pouvait s'empêcher de convenir qu'un voleur plus endurci que le trompette aurait emmené son cheval sans lui en laisser un à la place.
Il arriva le soir à Paris, peu de temps avant la fermeture des portes, et il se logea dans une hôtellerie de la rue Saint-Jacques.
L'enlèvement de la redoute1.
Un militaire de mes amis, qui est mort de la fièvre, en Grèce, il y a quelques années, me conta un jour la première affaire à laquelle il avait assisté. Son récit me frappa tellement que je l'écrivis de mémoire aussitôt que j'en eus le loisir. Le voici :
Je rejoignis le régiment le 4 septembre au soir. Je trouvai le colonel au bivac. Il me reçut d'abord assez brusquement ; mais, après avoir lu la lettre de recommandation du général B"\ il changea de manières et m'adressa quelques paroles obligeantes.
Je fus présenté par lui à mon capitaine, qui revenait à l'instant même d'une reconnaissance. Ce capitaine, que je n'eus guère le temps de connaître, était un grand homme brun, d'une physionomie dure et repoussante. Il avait été simple soldat, et avait gagné ses épaulettes et sa croix sur les champs de bataille. Sa voix, qui était enrouée et faible, contrastait singulièrement avec sa stature presque gigantesque. On me dit qu'il devait cette voix étrange à une balle qui l'avait percé de part en part à la bataille d'Iéna.
En apprenant que je sortais de l'école de Fontainebleau, il fit la grimace et dit :
— Mon lieutenant est mort hier...
4 Extrait du volume intitulé Mosaïque, qui renferme aussi la célèbre nouvelle Mateo Falcone. Le morceau reproduit ici est un chef-d'œuvre de cet art sobre et ramassé que Mérimée affectionne.
Je compris qu'il voulait dire : « C'est vous qui devez le remplacer, et vous n'en êtes pas capable ». Un mot piquant me vint sur les lèvres, mais je me contins.
La lune se leva derrière la redoute de Cheverino, située à deux portées de canon de notre bivac. Elle était large et rouge, comme cela est ordinaire à son lever. Mais, ce soir-là, elle me parut d'une grandeur extraordinaire. Pendant un instant, la redoute se détacha en noir sur le disque éclatant de la lune. Elle ressemblait au cône d'un volcan au moment de l'éruption.
Un vieux soldat, auprès duquel je me trouvais, remarqua la couleur de la lune.
— Elle est bien rouge, dit-il, c'est signe qu'il en coûtera bon pour l'avoir, cette fameuse redoute !
J'ai toujours été superstitieux, et cet augure, dans ce moment surtout, m'affecta. Je me couchai, mais je ne pus dormir. Je me levai et je marchai quelque temps, regardant l'immense ligne de feux qui couvrait les hauteurs au-delà du village de Cheverino.
Lorsque je crus que l'air frais et piquant de la nuit avait assez rafraîchi mon sang, je revins auprès du feu ; je m'enveloppai soigneusement dans mon manteau et je fermai les yeux, espérant ne pas les ouvrir avant le jour. Mais le sommeil me tint rigueur. Insensiblement mes pensées prenaient une teinte lugubre. Je me disais que je n'avais pas un ami parmi les cent mille hommes qui couvraient cette plaine. Si j'étais blessé, je serais dans un hôpital, traité sans égards par des chirurgiens ignorants. Ce que j'avais entendu dire des opérations chirurgicales me revint à la mémoire. Mon cœur battait avec violence, et machinalement je disposais, comme une espèce de cuirasse, le mouchoir et le portefeuille que j'avais sur la poitrine. La fatigue m'accablait, je m'assoupissais à chaque instant, et à chaque instant quelque pensée sinistre se reproduisait avec plus de force et me réveillait en sursaut.
Cependant la fatigue l'avait emporté, et, quand on battit la diane, j'étais tout à fait endormi. Nous nous mîmes en bataille, on fît l'appel, puis on remit les armes en faisceaux, et tout annonçait que nous allions passer une journée tranquille.
Vers trois heures, un aide de camp arriva, apportant un ordre. On nous fit reprendre les armes ; nos tirailleurs se répandirent dans la plaine, nous les suivîmes lentement, et, au bout de vingt minutes, nous vîmes tous les avant-postes des Russes se replier et rentrer dans la redoute. Une batterie d'artillerie vint s'établir à notre droite, une autre à notre gauche, mais toutes les deux bien en avant de nous. Elles
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264 CHRE8T0MATHIE FRANÇAISE
commencèrent un feu très vif sur l'ennemi, qui riposta énergiquement, et bientôt la redoute de Cheverino disparut sous des nuages épais de fumée.
Notre régiment était presque à couvert du feu des Russes par un pli de terrain. Leurs boulets, rares d'ailleurs pour nous (car ils tiraient de préférence sur nos canonniers), passaient au-dessus de nos têtes ou tout au plus nous envoyaient de la terre et de petites pierres.
Aussitôt que Tordre de marcher en avant nous eut été donné, mon capitaine me regarda avec une attention qui m'obligea à passer deux ou trois fois la main sur ma jeune moustache d'un air aussi dégagé qu'il me fut possible. Au reste, je n'avais pas peur, et la seule crainte que j'éprouvasse, c'était que l'on ne s'imaginât que j'avais peur. Ces boulets inoffensifs contribuèrent encore à me maintenir dans mon calme héroïque. Mon amour-propre me disait que je courais un danger réel, puisque enfin j'étais sous le feu d'une batterie. J'étais enchanté d'être si à mon aise, et je songeai au plaisir de raconter la prise de la redoute de Cheverino, dans le salon de madame de B*", rue de Provence.
Le colonel passa devant notre compagnie ; il m'adressa la parole :
— Eh bien, vous allez en voir de grises pour votre début.
Je souris d'un air tout à fait martial en brossant la manche de mon habit, sur laquelle un boulet, tombé à trente pas de moi, avait envoyé un peu de poussière. Il parait que les Russes s'aperçurent du mauvais succès de leurs boulets, car ils les remplacèrent par des obus qui pouvaient plus facilement nous atteindre dans le creux où nous étions postés. Un assez gros éclat m'enleva mon shako et tua un homme auprès de moi.
— Je vous fais mon compliment, me dit le capitaine, comme je venais de ramasser mon shako, vous en voilà quitte pour la journée.
Je connaissais cette superstition militaire qui croit que l'axiome non bis in idem trouve son application aussi bien sur un champ de bataille que dans une cour de justice. Je remis fièrement mon shako.
— C'est faire saluer les gens sans cérémonie, dis-je aussi gaiement que je pus.
Cette mauvaise plaisanterie, vu la circonstance, parut excellente.
— Je vous félicite, reprit le capitaine, vous n'aurez rien de plus, et vous commanderez une compagnie ce soir ; car je sens bien que le four chauffe pour moi. Toutes les fois que j'ai été blessé, l'officier auprès de moi a reçu quelque balle morte, et, ajouta-t-il d'un ton plus bas et presque honteux, leurs noms commençaient toujours par un P.
Je fis l'esprit fort ; bien des gens auraient fait comme moi ; bien des gens auraient été aussi bien que moi frappés de ces paroles prophétiques. Conscrit comme je Tétais, je sentais que je ne pouvais confier mes sentiments à personne, et que je devais toujours paraître froidement intrépide.
Au bout d'une demi-heure, le feu des Russes diminua sensiblement; alors nous sortîmes de notre couvert pour marcher sur la redoute.
Notre régiment était composé de trois bataillons. Le deuxième futchargé de tourner la redoute du côté de la gorge ; les deux autres devaient donner l'assaut. J'étais dans le troisième bataillon.
En sortant de derrière l'espèce d'épaulement qui nous avait protégés, nous fûmes reçus par plusieurs décharges de mousqueterie qui ne firent, que peu de mal dans nos rangs. Le sifflement des balles me surprit : souvent je tournais la tête, et je m'attirai ainsi quelques plaisanteries de la part de mes camarades plus familiarisés avec ce bruit.
— A tout prendre, me dis-je, une bataille n'est pas une chose si terrible.
Nous avancions au pas de course, précédés de tirailleurs ; tout à coup les Russes poussèrent trois hourras, trois hourras distincts, puis demeurèrent silencieux et sans tirer.
— Je n'aime pas ce silence, dit mon capitaine ; cela ne nous présage rien de bon.
Je trouvai que nos gens étaient un peu trop bruyants, et je ne pusm'empécher de faire intérieurement la comparaison de leurs clameurs, tumultueuses avec le silence imposant de l'ennemi.
Nous parvînmes rapidement au pied de la redoute, les palissadesavaient été brisées et la terre bouleversée par nos boulets. Les soldats s'élancèrent sur ces ruines nouvelles avec des cris de : Vive l'empereur f plus forts qu'on ne l'aurait attendu de gens qui avaient déjà tant crié.
Je levai les yeux, et jamais je n'oublierai le spectacle que je vis. La plus grande partie de la fumée s'était élevée et restait suspendue comme un dais à vingt pieds au-dessus de la redoute. Au travers d'une vapeur bleuâtre, on apercevait derrière leur parapet à demi détruit, les grenadiers russes, l'arme haute, immobiles comme des statues. Je crois voir encore chaque soldat , l'œil gauche attaché sur nous, le droit caché par son fusil élevé. Dans une embrasure, à quelques pieds de nous, un homme tenant une lance à feu était auprès d'un canon.
Je frissonnai, et je crus que ma dernière heure était venue.
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266 CHRESTOMATHTE FRANÇAISE
— Voilà la danse qui va commencer, s'écria mon capitaine. Bonsoir !
Ce furent les dernières paroles que je l'entendis prononcer.
Un roulement de tambour retentit dans la redoute. Je vis se baisser tous les fusils. Je fermai les yeux, et j'entendis un fracas épouvantable, suivi de cris et de gémissements. J'ouvris les yeux, surpris de me trouver encore au monde. La redoute était de nouveau enveloppée de fumée. J'étais entouré de blessés et de morts. Mon capitaine était étendu à mes pieds : sa tête avait été broyée par un boulet, et j'étais couvert de sa cervelle et de son sang. De toute ma compagnie, il ne restait debout que six hommes et moi.
A ce carnage succéda un moment de stupeur. Le colonel, mettant son chapeau au bout de son épée, gravit le premier le parapet, en criant : « Vive l'empereur ! » Il fut suivi aussitôt de tous les survivants. Je n'ai presque plus de souvenir net de ce qui suivit. Nous entrâmes dans la redoute, je ne sais comment. On se battit corps à corps au milieu d'une fumée si épaisse, que l'on ne pouvait se voir. Je crois que je frappai, car mon sabre se trouva tout sanglant. Enfin j'entendis crier : « Victoire ! » et la fumée diminuant, j'aperçus du sang et des morts sous lesquels disparaissait la terre de la redoute. Les canons surtout étaient enterrés sous des tas de cadavres. Environ deux cents hommes debout, en uniforme français, étaient groupés sans ordre, les uns chargeant leurs fusils, les autres essuyant leurs baïonnettes. Onze prisonniers russes étaient avec eux.
Le colonel était renversé tout sanglant sur un caisson brisé, près de la gorge. Quelques soldats s'empressèrent autour de lui ; je m'approchai.
— Où est le plus ancien capitaine ? demanda-t-il à un sergent. Le sergent haussa les épaules d'une manière très expressive.
— Et le plus ancien lieutenant ?
— Voici monsieur qui est arrivé d'hier, dit le sergent d'un ton tout à fait calme.
Le colonel sourit amèrement.
— Allons, monsieur, me dit-il, vous commandez en chef; faites promptement fortifier la gorge de la redoute avec ces chariots, car l'ennemi est en force; mais le général G*" va vous faire soutenir.
— Colonel, lui dis-je, vous êtes grièvement blessé ?
— Flambé, mon cher, mais la redoute est prise !
Une scène de vendetta en Corse *.
Débarrassé de son escorte indisciplinée, Orso continuait sa route, plus préoccupé du plaisir de revoir Miss Nevil que de la crainte de rencontrer ses ennemis... Il allait pour la seconde fois baiser en imagination la blanche main de Miss Nevil, quand il pensa baiser en réalité la tête de son cheval qui s'arrêta tout à coup. C'est que la petite Chilina lui barrait le chemin et lui saisissait la bride.
— Où allez- vous ainsi, Ors' Anton' ? disait-elle. Ne savez- vous pas que votre ennemi est près d'ici * ?
— Mon ennemi! s'écria Orso, furieux de se voir interrompu dans un moment aussi intéressant. Où est-il ?
— Orlanduccio est près d'ici. Il vous attend. Retournez, retournez.
— Ah ! il m'attend ! Tu l'as vu ?
— Oui, Ors' Anton', j'étais couchée dans la fougère quand il a passé. Il regardait de tous les côtés avec sa lunette.
— De quel côté allait-il ?
— Il descendait par là, du côté où vous allez.
— Merci.
— Ors" Anton', ne feriez- vous pas bien d'attendre mon oncle? Il ne peut tarder, et avec lui vous seriez en sûreté.
— N'aie pas peur, Chili, je n'ai pas besoin de ton oncle.
— Si vous vouliez, j'irais devant vous.
— Merci, merci.
Et Orso, poussant son cheval, se dirigea rapidement du côté que la petite fille lui avait indiqué.
Son premier mouvement avait été un aveugle transport de fureur, et il s'était dit que la fortune lui offrait une excellente occasion de corriger ce lâche qui mutilait un cheval pour se venger d'un soufflet. Puis, tout en avançant, l'espèce de promesse qu'il avait faite au préfet, et surtout la crainte de manquer la visite de Miss Nevil, changeaient ses dispositions et lui faisaient presque désirer de ne pas rencontrer Orlanduccio. Bientôt le souvenir de son père, l'insulte faite à son cheval, les menaces des Barricini rallumaient sa colère, et l'excitaient à
1 Extrait de Colomba (1840), le chef-d'œuvre de Mérimée, excellente peinture des mœurs corses au commencement de ce siècle.
* Orso a eu son père assassiné traîtreusement par l'avocat Barricini et les deux fils de celui-ci l'attendent pour essayer de le tuer aussi.