‹ Chrestomathie française du XIXe siècle (prosateurs)Chapitre 22 sur 40 · V-r- TT^jy · texte numérisé non relu

V-r- TT^jy

chercher son ennemi pour le provoquer et l'obliger à se battre. Ainsi agité par des résolutions contraires, il continuait de marcher en avant, mais, maintenant, avec précaution, examinant les buissons et les haies, et quelquefois même s'arrêtant pour écouter les bruits vagues qu'on entend dans la campagne. Dix minutes après avoir quitté la petite Chilina (il était environ neuf heures du matin), il se trouva au bord d'un coteau extrêmement rapide. Le chemin, ou plutôt le sentier à peine tracé qu'il suivait, traversait un maquis récemment brûlé. En ce lieu la terre était chargée de cendres blanchâtres, et ça et là des arbrisseaux et quelques gros arbres noircis par le feu et entièrement dépouillés de leurs feuilles se tenaient debout, bien qu'ils eussent cessé de vivre. En voyant un maquis brûlé, on se croit transporté dans un site du Nord au milieu de l'hiver, et le contraste de l'aridité des lieux que la flamme a parcourus avec la végétation luxuriante d'alentour les fait paraître encore plus tristes et désolés. Mais dans ce paysage Orso ne voyait en ce moment qu'une chose, importante, il est vrai, dans sa position : la terre étant nue ne pouvait cacher une embuscade, et celui qui peut craindre à chaque instant de voir sortir d'un fourré un canon de fusil dirigé contre sa poitrine, regarde comme une espèce d'oasis un terrain uni où rien n'arrête la vue. Au maquis brûlé succédaient plusieurs champs en culture, enclos, selon l'usage du pays, de murs en pierres sèches à hauteur d'appui. Le sentier passait entre ces enclos, où d'énormes châtaigniers, plantés confusément, présentaient de loin l'apparence d'un bois touffu.

Obligé par la raideur de la pente à mettre pied à terre, Orso, qui avait laissé la bride sur le cou de son cheval, descendait rapidement en glissant sur la cendre ; et il n'était guère qu'à vingt-cinq pas d'un de ces enclos en pierre à droite du chemin, lorsqu'il aperçut, précisément en face de lui, d'abord un canon de fusil, puis une tête dépassant la crête du mur. Le fusil s'abaissa, et il reconnut Orlanduccio prêt à faire feu. Orso fut prompt à se mettre en défense, et tous les deux, se couchant en joue, se regardèrent quelques secondes avec cette émotion poignante que le plus brave éprouve au moment de donner ou de recevoir la mort.

« Misérable lâche ! » s'écria Orso... Il parlait encore quand il vit la flamme du fusil d'Orlanduccio, et presque en même temps un second coup partit à sa gauche, de l'autre côté du sentier, tiré par un homme qu'il n'avait point aperçu, et qui l'ajustait posté derrière un autre mur. Les deux balles l'atteignirent : l'une, celle d'Orlanduccio lui traversa le bras gauche, qu'il lui présentait en le couchant en joue ; l'autre le

frappa à la poitrine, déchira son habit, mais, rencontrant heureusement la lame de son stylet, s'aplatit dessus et ne lui fit qu'une contusion légère. Le bras gauche d'Orso tomba immobile le long de la cuisse, et le canon de son fusil s'abaissa un instant ; mais il le releva aussitôt, et, dirigeant son arme de sa seule main droite, il fit feu sur Orlanduccio. La tête de son ennemi, qu'il ne découvrait que jusqu'aux yeux, disparut derrière le mur. Orso, se tournant à sa gauche, lâcha son second coup sur un homme entouré de fumée qu'il apercevait à peine. A son tour, cette figure disparut. Les quatre coups de fusil s'étaient succédé avec une rapidité incroyable, et jamais soldats exercés ne mirent moins d'intervalle dans un feu de file. Après le dernier coup d'Orso, tout rentra dans le silence. La fumée sortie de son arme montait lentement vers le ciel ; aucun mouvement derrière le mur, pas le plus léger bruit. Sans la douleur qu'il ressentait au bras, il aurait pu croire que ces hommes sur qui il venait de tirer étaient des fantômes de son imagination.

S'attendant à une seconde décharge, Orso fit quelques pas pour se placer derrière un des arbres brûlés restés debout dans le maquis. Derrière cet abri, il plaça son fusil entre ses genoux et le rechargea à la hâte. Cependant son bras gauche le faisait cruellement souffrir, et il lui semblait qu'il soutenait un poids énorme. Qu'étaient devenus ses adversaires ? Il ne pouvait le comprendre. S'ils s'étaient enfuis, s'ils avaient été blessés, il aurait assurément entendu quelque bruit, quelque mouvement dans le feuillage. Etaient-ils donc morts, ou bien plutôt n'attendaient-ils pas, à l'abri de leur mur, l'occasion de tirer de nouveau sur lui ? Dans cette incertitude, et sentant ses forces diminuer, il mit en terre le genou droit, appuya sur l'autre son bras blessé et se servit d'une branche qui partait de l'arbre brûlé pour soutenir son fusil. Le doigt sur la détente, l'œil fixé sur le mur, l'oreille attentive au moindre bruit, il demeura immobile pendant quelques minutes, qui lui parurent un siècle. Enfin, bien loin derrière lui, un cri éloigné se fit entendre, et bientôt un chien, descendant le coteau avec la rapidité d'une flèche, s'arrêta auprès de lui en remuant la queue. C'était Brusco, le disciple et le compagnon des bandits *, annonçant sans doute l'arrivée de son maître ; et jamais honnête homme ne fut plus impatiemment attendu. Le chien, le museau en l'air, tourné du côté de l'enclos le plus proche, flairait avec inquiétude. Tout à coup il fit entendre un grognement sourd, franchit le mur d'un bond, et presque aussitôt

' Bandits ici veut dire bannis, exilés pour cause de vendetta.

remonta sur la crête, d'où il regarda fixement Orso, exprimant dans. ses yeux la surprise aussi clairement que chien le peut faire ; puis il remit le nez au vent, cette fois dans la direction de l'autre enclos, dont il sauta encore le mur. Au bout d'une seconde, il reparaissait sur la crête, montrant le même air d'étonnement et d'inquiétude, puis il sauta dans le maquis, la queue entre les jambes, regardant toujours. Orso et s'éloignant de lui à pas lents, par une marche de côté, jusqu'à ce qu'il s'en trouvât à quelque distance. Alors, reprenant sa course, il remonta le coteau presque aussi vite qu'il l'avait descendu, à la rencontre d'un homme qui s'avançait rapidement malgré la raideur de la pente.

« A moi, Brando ! » s'écria Orso dès qu'il le crut à portée de la voix.

— Ho! Ors' Anton' ! vous êtes blessé? lui demanda Brandolaccio accourant tout essoufflé. Dans le corps ou dans les membres ? . .

— Au bras.

— Au bras ! ce n'est rien. Et l'autre ?

— Je crois l'avoir touché.

Brandolaccio, suivant son chien, courut à l'enclos le plus proche et se pencha pour regarder de l'autre côté du mur. Là, ôtant son bonnet :

« Salut au seigneur Orlanduccio! » dit-il. Puis, se tournant du côté d'Orso, il le salua à son tour d'un air grave : « Voilà, dit-il, ce que j'appelle un homme proprement accommodé. »

— Vit-il encore ? demanda Orso respirant avec peine.

— Oh ! il s'en garderait ; il a trop de chagrin de la balle que vous lui avez mise dans l'œil. Sang de la Madone, quel trou ! Bon fusil, ma foi ! Quel calibre ! Ça vous écarbouille une cervelle ! Dites-donc, Ors'Anton', quand j'ai entendu d'abord pif! pif ! je me suis dit : « Sacrebleu ! ils escof fient mon lieutenant1. » Puis j'entends boum! boum! « Ah ! je dis, voilà le fusil anglais qui parle : il riposte...» Mais, Brusco, qu'est-ce que tu me veux doue ?

Le chien le mena à l'autre enclos. « Excusez ! » s'écria Brandolaccio stupéfait. « Coup double ! rien que cela ! Peste ! on voit bien que la poudre est chère, car vous l'économisez. »

— Qu'y a-t-il, au nom de Dieu ! demanda Orso.

— Allons ! ne faites donc pas le farceur, mon lieutenant ! vous jetez le gibier par terre, et vous voulez qu'on vous le ramasse... En voilà

1 Le bandit a servi à Waterloo sous les ordres d"Orso délia Rebbia, alors lieutenant.

un qui va en avoir un drôle de dessert aujourd'hui ! c'est l'avocat Barricini. De la viande de boucherie, en veux-tu, en voilà ! Maintenant qui diable héritera ?

— Quoi ! Vincentello mort aussi ?

— Très mort. Bonne santé à nous autres ! Ce qu'il y a de bon avec vous, c'est que vous ne les faites pas souffrir. Venez donc voir Vincentello : il est encore à genoux, la tête appuyée contre le mur. Il a l'air de dormir. C'est là le cas de dire : « Sommeil de plomb. Pauvrediable ! »

Orso détourna la tête avec horreur. « Es- tu sûr qu'il soit mort ? »

— Vous êtes comme Sampiero Corso, qui ne donnait jamais qu'un coup. Voyez-vous, là..., dans la poitrine, à gauche? tenez, comme Vincileone fut attrapé à Waterloo. Je parierais bien que la balle n'est, pas loin du cœur. Coup double !... Ah ! je ne me mêle plus de tirer. Deux en deux coups !... A balle !... Les deux frères!... S'il y avait eu. un troisième coup, il aurait tué le papa... On fera mieux une autre fois... Quel coup, Ors' Anton' !... Et dire que cela n'arrivera jamais à un brave garçon comme moi de faire coup double sur des gendarmes!

Tout en parlant, le bandit examinait le bras d'Orso et fendait sa. manche avec son stylet.

« Ce n'est rien, » dit-il. « Voilà une redingote qui donnera de l'ouvrage à mademoiselle Colomba... Hein! qu'est-ce que je vois? cet accroc sur la poitrine ?... Rien n'est entré par là ? Non, vous ne seriez, pas si gaillard. Voyons, essayez de remuer les doigts. . . Sentez-vous mes dents quand je vous mords le petit doigt ?... Pas trop?... C'est, égal, ce ne sera rien. Laissez-moi prendre votre mouchoir et votre cravate... Voilà votre redingote perdue... Pourquoi donc vous faire si beau? Alliez-vous à la noce?... Là, buvez une goutte de vin... Pourquoi ne portez- vous pas de gourde ? Est-ce qu'un Corse sort jamais sansgourde ? » Puis, au milieu du pansement, il s'interrompait pour s'écrier : « Coup double ! tous les deux raides morts !... C'est le curé qui va rire... Coup double ! Ah ! voici enfin cette petite tortue de Chili na. »

Orso ne répondait pas. Il était pâle comme un mort et tremblait de tous ses membres.

— Chili, cria Brandoiaccio, va regarder derrière ce mur. Hein ? L'enfant, s'aidant des pieds et des mains, grimpa sur le mur, et,

aussitôt qu'elle eut aperçu le cadavre d'Orlanduccio, elle fit le signede la croix.

— Ce n'est rien, continua le bandit, va voir plus loin, là-bas.

L'enfant fit un nouveau signe de croix.

— Est-ce vous, mon oncle ? demanda-t-elle timidement.

— Moi? est-ce que je ne suis pas devenu un vieux bon à rien ? Chili, c'est de l'ouvrage de monsieur. Fais-lui ton compliment.

— Mademoiselle en aura bien de la joie, dit Ghilina, et elle sera .bien fâchée de vous savoir blessé, Ors' An ton'.

— Allons, Ors'Anton', dit le bandit après avoir achevé le pansement, voilà Chilina qui a rattrapé votre cheval. Montez et venez avec moi au maquis de la Stazzona.

Après la vendetta.

Le jour était déjà fort avancé lorsqu'une triste procession entra dans le village. On rapportait à l'avocat Barricini les cadavres de ses enfants, chacun couché en travers d'une mule que conduisait un paysan. Une foule de clients et d'oisifs suivait le lugubre cortège. Avec eux on voyait les gendarmes, qui arrivent toujours trop tard, et l'adjoint, qui levait les bras au ciel, répétant sans cesse : « Que dira M. le préfet ? » Quelques femmes, entre autres une nourrice d'Orlanduccio, s'arrachaient les cheveux et poussaient des hurlements sauvages. Mais leur douleur bruyante produisait moins d'impression que le désespoir muet •d'un personnage qui attirait tous les regards. C'était le malheureux père, qui, allant d'un cadavre à l'autre, soulevait leurs têtes souillées de terre, baisait leurs lèvres violettes, soutenait leurs membres déjà raidis, comme pour éviter les cahots de la route. Parfois on le voyait ouvrir la bouche pour parler, mais il n'en sortait pas un cri, pas une parole. Toujours les yeux fixés sur les cadavres, il se heurtait contre les pierres, contre les arbres, contre tous les obstacles qu'il rencontrait.

Les lamentations des femmes, les imprécations des hommes redoublèrent lorsqu'on se trouva en vue de la maison d'Orso. Quelques bergers rebbianistes * ayant osé faire entendre une acclamation de triomphe, l'indignation de leurs adversairss ne put se contenir. « Vengeance ! vengeance ! » crièrent quelques voix. On lança des pierres, et deux coups de fusil, dirigés contre les fenêtres de la salle où se trouvaient Colomba et ses hôtes, percèrent les contrevents et firent voler des éclats de bois jusque sur la table près de laquelle les deux femmes étaient assises. Miss Lydia poussa des cris affreux, le colonel anglais saisit un fusil, et Colomba, avant qu'il pût la retenir, s'élança vers la

4 Au service des délia Rebbia.

porte de la maison et l'ouvrit avec impétuosité. Là, debout sur le seuil élevé, les deux mains étendues. pour maudire ses ennemis:

« Lâches ! » s'écria-t-elle , « vous tirez sur des femmes, sur des étrangers! Etes- vous Corses? êtes- vous hommes? Misérables qui ne savez qu'assassiner par derrière, avancez ! je vous défie. Je suis seule ; mon frère est loin. Tuez-moi, tuez mes hôtes ; cela est digne de vous... Vous n'osez, lâches que vous êtes ! vous savez que nous nous vengeons. Allez, allez pleurer comme des femmes, et remerciez-nous de ne pas vous demander plus de sang ! »

Il y avait dans la voix et dans l'attitude de Colomba quelque chose d'imposant et de terrible ; à sa vue, la foule recula épouvantée, comme à l'apparition de ces fées malfaisantes dont on raconte en Corse plus d'une histoire effrayante dans les veillées d'hiver. L'adjoint, les gendarmes et un certain nombre de femmes profitèrent de ce mouvement pour se jeter entre les deux partis ; car les bergers rebbianistes préparaient déjà leurs armes, et l'on put craindre un moment qu'une lutte générale ne s'engageât sur la place. Mais les deux factions étaient privées de leurs chefs, et les Corses, disciplinés dans leurs fureurs, en viennent rarement aux mains dans l'absence des principaux auteurs de leurs guerres intestines. D'ailleurs, Colomba, rendue prudente par le succès, contint sa petite garnison : « Laissez pleurer ces pauvres gens, » disait-elle ! « laissez ce vieillard emporter sa chair. A quoi bon tuer ce vieux renard qui n'a plus de dents pour mordre ? — Giudice Barricini ! Souviens-toi du deux août ! Souviens- toi du portefeuille sanglant où tu as écrit de ta main de faussaire ! Mon père y avait inscrit ta dette ; tes fils l'ont payée. Je te donne quittance, vieux Barricini ! »

Colomba, les bras croisés, le sourire du mépris sur les lèvres, vit porter les cadavres dans la maison de ses ennemis, puis la foule se dissipa lentement. Elle referma sa porte et rentra dans la salle à manger1.

Augustin THIERRY

Né à Blois en 1195, mort à Paris en 1856.

Le romantisme provoqua, au commencement de ce siècle, un admirable mouvement historique dont Chateaubriand fut l'initiateur. C'est

1 Principales œuvres de Mérimée : Théâtre de Clara Gazul (1825) ; La Jacquerie (1829) ; Chronique de Charles IX (1829); Nouvelles (Tamango, Mateo Falcone, Colomba (18.'iO-1841). — Lire : Taine, Essais de critique et d'histoire ; E. Faguet, XIX* siècle ; Augustin Filou. Prosper Mérimée (1894) ; Henri Lion, Pages choisies de Mérimée (1890).

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en lisant les Martyrs qu'Augustin Thierry sentit s'éveiller sa vocation . Cet historien, que des. vues philosophiques préconçues d'homme de tiers-état empêchèrent quelque temps de bien comprendre les faits, se rattache à l'école descriptive : il sut peindre habilement tous les petits détails du passé pour en faire ressortir l'àme. L'étude attentive et impartiale du document ancien date de lui : il commença l'école moderne. Les historiens scientifiques d'aujourd'hui lui reprochent la couleur trop littéraire de ses écrits ; mais n'est-ce point un mérite de donner à l'érudition tout le charme de l'art et de rendre la documentation attrayante ?

Une vengeance de Frédégonde 4.

Vers le commencement de Tannée 586, il arriva que Frédégonde, ennuyée peut-être de sa solitude, quitta le Val de Reuil, pour aller passer quelques jours à Rouen. Elle se trouva ainsi, plus d'une fois, dans les réunions et les cérémonies publiques, en présence de l'évêque dont le retour était une sorte de démenti donné à sa puissance. D'après ce qu'elle savait par expérience du caractère de cet homme, elle s'attendait au moins à lui voir devant elle une contenance humble et mal assurée, des manières craintives, comme celles d'un proscrit amnistié de fait seulement et par simple tolérance ; mais, au lieu de lui témoigner cette déférence obséquieuse dont elle était encore plus jalouse depuis qu'elle se sentait déchue de son ancien rang, Praetextatus, à ce qu'il semble, se montra fier et dédaigneux ; son âme, autrefois si molle et si peu virile, s'était retrempée en quelque sorte par la souffrance et les malheurs.

Dans une des rencontres que les solennités civiles ou religieuses amenèrent alors entre l'évêque et la reine, celle-ci, laissant déborder sa haine et son dépit, dit assez haut pour être entendue de toutes les personnes présentes : « Cet homme devrait savoir que le temps peut revenir pour lui de reprendre le chemin de l'exil. » Praetextatus ne laissa pas tomber ce propos, et affrontant le courroux de sa terrible ennemie, il lui répondit en face : « Dans l'exil, comme hors de l'exil, » je n'ai point cessé d'être évêque, je le suis et je le serai toujours ; » mais toi, peux- tu dire que tu jouiras toujours de la puissance » royale ? Du fond de mon exil, si j'y retourne, Dieu m'appellera au

* Extrait des Récit* des temps mérovingiens, la meilleure œuvre de l'auteur, malgré la part, légère d'ailleurs, qu'il y a faite au romanesque. Comparer cette oeuvre avec deux ouvrages récents : Maurice Prou, La Gaule mérovingienne ; Kurth, Histoire politique des Mérovingiens^ écrits avec plus de rigueur scientifique.

» royaume du ciel ; et toi, de ton royaume en ce monde, tu seras » précipitée dans les gouffres de l'enfer. Il serait temps désormais de » laisser là tes folies et tes méchancetés, de renoncer à cette jactance » qui te gonfle sans cesse, et de suivre une meilleure route, afin que » tu puisses mériter la vie éternelle et conduire à l'âge d'homme i'en- » fant que tu as mis au monde. » Ces paroles, où l'ironie la plus acerbe se mêlait à la gravité hautaine d'une admonition sacerdotale, soulevèrent tout ce qu'il y avait de passion dans l'âme de Frédégonde ; mais loin de s'emporter en discours furieux, et de donner en spectacle sa honte et sa colère, elle sortit sans proférer un seul mot, et alla dans le secret de sa maison dévorer l'injure et préparer la vengeance.

Melantius qui, pendant sept années, avait occupé indûment le siège épiscopal, ancien protégé et client de la reine, s'était rendu auprès d'elle à son arrivée au domaine de Reuii, et depuis ce temps il ne la quittait plus. Ce fut lui qui reçut la première confidence de ses sinistres desseins. Cet homme, que le regret de n'être plus évêque tourmentait jusqu'à le rendre capable de tout oser pour le redevenir, n'hésita pas à se faire le complice d'un projet qui pouvait le conduire au but de son ambition. Ses sept années d'épiscopat n'avaient pas été sans influence sur le personnel du clergé de l'église métropolitaine. Plusieurs des dignitaires promus durant cette époque se regardaient comme ses créatures, et voyaient avec déplaisir l'évêque restauré, à qui ils ne devaient rien, et dont ils attendaient peu de faveurs. Praetextatus, simple et confiant par caractère, ne s'était pas inquiété, à son retour, des nouveaux visages qu'il rencontra dans le palais épiscopal ; il n'avait point songé aux existences qu'un pareil changement ne pouvait manquer d'alarmer, et, comme il était bienveillant pour tous, il ne se croyait haï de personne. Pourtant, malgré l'affection vive et profonde que le peuple de Rouen lui portait, la plupart des membres du clergé avaient pour lui peu de zèle et d'attachement.

Chez quelques-uns, surtout dans les rangs supérieurs, l'aversion était complète; l'un des archidiacres, ou vicaires métropolitains, la poussait jusqu'à la fureur, soit par dévouement à la cause de Melantius, soit parce qu'il aspirait lui-même à la dignité épiscopale. Quels que fussent les motifs de cette haine mortelle qu'il nourrissait contre son évêque, Frédégonde et Melantius crurent ne pouvoir se passer de lui, et l'admirent en tiers dans le complot. L'archidiacre eut avec eux des conférences où se discutèrent les moyens d'exécution. Il fut décidé qu'on chercherait, parmi les serfs attachés au domaine de l'église de Rouen, un homme capable de se laisser séduire par la promesse d'être

affranchi avec sa femme et ses enfants. Il s'en trouva un que cette espérance de liberté, quelque douteuse qu'elle fût, enivra au point de le rendre prêt à commettre le double crime de meurtre et de sacrilège. Ce malheureux reçut comme encouragement deux cents pièces d'or, cent de la part de Frédégonde, cinquante données par Melantius, et le reste par l'archidiacre; toutes les mesures furent prises, et le coup arrêté pour le dimanche suivant, qui était le 24 février.

Ce jour-là, l'évêque de Rouen, dont le meurtrier guettait la sortie depuis le lever du soleil, se rendit de bonne heure à l'église. Il alla s'asseoir à sa place accoutumée, à quelques pas du maître-autel, sur un siège isolé au-devant duquel se trouvait un prie-Dieu. Le reste du clergé occupa les stalles, qui garnissaient le chœur, et l'évêque entonna, suivant l'usage, le premier verset de l'office du matin. Pendant que la psalmodie, reprise par les chantres, continuait en chœur, Praetextatus s'agenouilla en appuyant les mains et en inclinant la tête sur le prie- Dieu placé devant lui. Cette posture, dans laquelle il resta longtemps, fournit à l'assassin, qui s'était glissé par derrière, l'occasion qu'il épiait depuis le commencement du jour. Profitant de ce que l'évêque, prosterné en prières, ne voyait rien de ce qui se passait à Feu tour, il s'approcha de lui insensiblement jusqu'à la portée du bras et, tirant le couteau suspendu à sa ceinture, il l'en frappa sous l'aisselle. Praetextatus, se sentant blessé, poussa un cri: mais, soit malveillance, soit lâcheté, aucun des clercs présents n'accourut à son aide, et l'assassin eut le temps de s'esquiver. Ainsi abandonné, le vieillard se releva seul et, appuyant les deux mains contre sa blessure, il se dirigea vers l'autel, dont il eut encore la force de monter les degrés. Arrivé là, il étendit ses mains pleines de sang pour atteindre, au-dessus de l'autel, le vase d'or suspendu par des chaînes, où l'on gardait l'Eucharistie réservée pour la communion des mourants. Il prit une parcelle de pain consacré et communia; puis, rendant grâces à Dieu de ce qu'il avait eu le temps de se munir du saint viatique, il tomba en défaillance entre les bras de ses fidèles serviteurs, et fut transporté par eux dans son appartement.

Instruite de ce qui venait d'avoir lieu, soit par la rumeur publique, soit par le meurtrier lui-même, Frédégonde voulut se donner l'affreux plaisir de voir son ennemi agonisant. Elle se rendit en hâte à la maison de l'évêque, accompagnée des ducs Ansowald et Beppolen, qui ne savaient ni l'un ni l'autre quelle part elle avait prise à ce crime, et de quelle étrange scène ils allaient être témoins. Praetextatus était dans son lit, ayant sur le visage tous les signes d'une mort prochaine, mais

conservant encore le sentiment et la connaissance. La reine dissimula ce qu'elle ressentait de joie et, prenant, avec un air de sympathie, un ton de dignité royale, elle dit au mourant : « Il est triste pour nous, » 6 saint évoque, aussi bien que pour le reste de ton peuple, qu'un » pareil mal soit arrivé à ta personne vénérable. Plût à Dieu qu'on » nous indiquât celui qui a osé commettre cette horrible action, afin ^) qu'il fût puni d'un supplice égal à son crime ! »

Le vieillard, dont tous les soupçons étaient confirmés par cette visite même, se souleva sur son lit de douleur, et attachant ses yeux sur Frédégonde. il répondit : « Et qui a frappé ce coup, si ce n'est la main » qui a tué des rois, qui a si souvent répandu le sang innocent et fait » tant de maux dans le royaume ? » Aucun signe de trouble ne parut sur le visage de la reine, et, comme si ces paroles eussent été pour elle vides de sens et le simple effet d'un dérangement fébrile, elle reprit du ton le plus calme et le plus affectueux : « Il y a auprès de nous de » très habiles médecins qui sont capables de guérir cette blessure ; » permets qu'ils viennent te visiter. » La patience de l'évoque ne put tenir contre tant d'effro literie, et, dans un transport d'indignation qui épuisa le reste de ses forces, il dit : « Je sens que Dieu veut me » rappeler de ce monde ; mais toi qui t'es rencontrée pour concevoir » et diriger l'attentat qui m'ôte la vie, tu seras dans tous les siècles un » objet d'exécration, et la justice divine vengera mon sang sur ta » tête. » Frédégonde se retira sans dire un mot, et, après quelques instants, Praetextatus rendit le dernier soupir.

Histoire de la commune de Laon.

Le roi Louis-le-Gros est entré en campagne pour réduire les révoltés, pendant linsurrection des communes. Il s'est emparé du château de Grécy, dont le seigneur, Thomas de Marie, a recueilli un certain nombre des insurgés de Laon (1100).

Le château de Crécy, qui était très fort, fut assiégé par le roi en personne, et fit une longue résistance. 11 ne fut réduit à la fin qu'au moyen d'une levée en masse ordonnée dans les campagnes voisines, sous promesse d'absolution de tout péché par les archevêques et les évêques. Les défenseurs du château se rendirent à discrétion ; et Thomas de Marie, mis à forte rançon, fut obligé de prêter serment et de donner des sûretés au roi. Mais, pour les émigrés de Laon, il n'y eut ni rançon ni merci ; et la plupart furent pendus afin de servir d'exemple à ceux qui tenaient encore dans un bourg voisin appelé Nogent. Après la prise de Crécy, l'armée royale marcha sur ce bourg,

qui ne fit pas une grande résistance, parce que la défaite du seigneur de Marie avait découragé ses alliés. Tous les émigrés de Laon trouvés dans ce lieu furent mis à mort comme criminels de lèse-majesté divine et humaine ; et leurs corps, laissés sans sépulture, devinrent la proie des chiens et des oiseaux.

Ensuite le roi entra dans la ville, où les deux partis opposés continuaient, quoique avec un succès inégal, à se faire une guerre d'assassinats et de brigandage. Sa présence donnant tout pouvoir aux adversaires de la commune leur inspira aussi, pour un moment, plus de calme et de modération. Il y eut un intervalle de paix, durant lequel on s'occupa des cérémonies expiatoires et de la réparation des églises ruinées par l'incendie. L'archevêque de Reims, venu exprès, célébra une messe solennelle pour le repos des âmes de ceux qui avaient péri durant les troubles. Entre les deux parties de la messe, il prononça un sermon approprié à la circonstance et capable, à ce que l'on croyait, de calmer les esprits. Il prit pour texte ce verset de saint Pierre : Servi, subditi estote in omni timoré dominis ! « Serfs, dit-il, soyez soumis en toute crainte à vos seigneurs ; et si vous êtes tentés de vous prévaloir contre eux de leur dureté et de leur avarice, écoutez ces autres paroles de l'Apôtre : « Obéissez non seulement à ceux qui sont bons et doux, mais même à ceux qui sont rudes et fâcheux. » Aussi les canons frappent-ils d'anathème quiconque, sous prétexte de religion, engagerait des serfs à désobéir à leurs maîtres, et à plus forte raison à leur résister par force... »

Malgré ces autorités et ces raisonnements, la bourgeoisie de Laon ne se résigna point à son ancienne servitude, et les partisans de ces exécrables communes, comme s'exprime un narrateur contemporain, ne restèrent point en repos. Il y eut une nouvelle série de troubles, dont l'histoire nous manque, mais durant lesquels, selon toute apparence, le parti de la bourgeoisie reprit le dessus. En l'année 1128, seize ans après le meurtre de l'évêque Gaudri, la crainte d'une seconde explosion de la fureur populaire engagea son successeur à consentir à l'institution d'une nouvelle commune sur les bases anciennement établies. Le roi Louis le Gros en ratifia la charte dans une assemblée tenue à Compiègne. Une particularité remarquable, c'est qu'on évita avec soin d'écrire dans cette charte le nom de commune, et que ce mot, devenu trop offensif, à cause des derniers événements, fut remplacé par ceux d'établissement de paix : institutio pacis. Les bornes territoriales de la commune furent appelées bornes de la paix ; et. pour en désigner les membres, on se servit de la formule : tous ceux

qui ont juré cette paix. Voici le préambule de cet acte qui fixa, d'une manière définitive, les droits civils et politiques des habitants de Laon et du territoire au pied de ses murailles, depuis l'Ardon jusqu'au Breuil, en y comprenant le village de Lœuilly avec ses coteaux et ses vignobles :

« Au nom de la sainte et indivisible Trinité, ainsi soit-il. Louis, par la grâce de Dieu, roi des Français, faisons savoir à tous nos féaux, présents et à venir, que, du consentement des barons de notre royaume et des habitants de la cité de Laon, nous avons institué en ladite cité un établissement de paix. »

Les articles suivants énoncent les limites de la juridiction municipale hors des murs de la ville, les différents cas de procédure et la fixation des tailles sur les bases du premier établissement ; ensuite vient un décret d'amnistie conçu en ces termes :

« Toutes les anciennes forfaitures et offenses commises avant la ratification du présent traité sont entièrement pardonnées. Si quelque homme banni pour avoir forfait par le passé veut rentrer dans la ville, il y sera reçu et recouvrera la possession de ses biens ; sont néanmoins exceptés du pardon les treize dont les noms suivent : Foulque, fils de Bomart ; Haoul de Gaprisson ; Hamon, homme de Lebert ; Payen Seille ; Robert ; Remy Bute ; Maynard Dray ; Raimbault de Soissous ; Payen Osteloup ; Ancelle Quatre-Mains ; Raoul Gastines ; Jean de Molrain et Ancelle, gendre de Lebert. »

Je ne sais si vous partagerez l'impression que j'éprouve en transcrivant ici les noms obscurs de ces proscrits du douzième siècle. Je ne puis m'empêcher de les relire et de les prononcer plusieurs fois, comme s'ils devaient me révéler le secret de ce qu'ont senti et voulu les hommes qui les portaient il y a sept cents ans. Une passion ardente pour la justice, et la conviction qu'ils valaient mieux que leur fortune, avaient arraché ces hommes à leurs métiers, à leur commerce, à la vie paisible mais sans dignité que des serfs dociles pouvaient meuer sous la protection de leurs seigneurs. Jetés, sans lumières et sans expérience, au milieu des troubles politiques, ils y portèrent cet instinct d'énergie qui est le même dans tous les temps, généreux dans son principe, mais irritable à l'excès, et sujet à pousser les hommes hors des voies de l'humanité. Peut-être ces treize bannis, exclus à jamais de leur ville natale, au moment où elle devenait libre, s'étaienl-ils signalés, entre tous les bourgeois de Laon. par leur opposition contre le pouvoir seigneurial ; peut-être avaient-ils souillé par des violences cette opposition patriotique ; peut-êlre eufin furent-ils pris au hasard,

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280 CHRESTOMATH1E FRANÇAISE

pour être seuls chargés du crime de leurs concitoyens. Quoi qu'il en soit, je ne puis regarder avec indifférence ce peu de noms et cette courte histoire, seul monument d'une révolution qui est loin de nous, il est vrai, mais qui fit battre de nobles cœurs et excita ces grandes émotions que nous avons tous, depuis quarante ans, * ressenties ou partagées *.

Jules MIGHELET

Xê à Paris en 1798, mort à Hyères en 1874.

L'historien romantique par excellence. Sa faculté maîtresse est l'imagination, une imagination si puissante que très souvent il semble revoir les faits du passé comme dans une hallucination rétrospective. Subjectif et passionné, Michelet est parfois injuste, surtout dans l'histoire moderne où sa prétrophobie et son jacobinisme lui font porter des jugements d'une excessive sévérité sur l'ancien régime. Malgré cela, son œuvre principale, l'Histoire de France, est celle qui donne Tidée la plus exacte du passé. Ce que Thierry n'a fait qu'ébaucher, Michelet l'a accompli dans cet admirable ouvrage où se trouvent merveilleusement combinés l'érudition documentaire et la poésie, l'esprit philosophique et l'intuition imaginative. C'est le plus grand historien de la France.

La mort de Jeanne d'Arc 3.

Le matin, Cauchon4 lui envoya un confesseur, frère Martin l'Advenu, « pour lui annoncer sa mort et l'induire à pénitence... » Et quand il annonça à la pauvre femme la mort dont elle devait mourir ce jour-là, elle commença à s'écrier douloureusement, se détendre et arracher les cheveux : « Hélas ! me traite-t-on ainsi horriblement et cruellement,

4 Depuis quarante ans. Les Lettres sur l'histoire de France d'Augustin Thierry ont été publiées en volume en 1827 et en 1828, une quarantaine d'années après la révolution de 1789.

* Principales œuvres d'Augustin Thierry : Histoire de la conquête de l'Angleterre par les Xormands (1825) ; Récits des temps mérovingiens (1840) ; Essai sur l'histoire de la formation et des progrès du Tiers Etat (1853). — Lire sur Thierry : l'étude de Renan reproduite plus loin et le chapitre de Lanson dans son Histoire de la littérature française.

3 Extrait du chapitre sur Jeanne d'Arc, dans l'Histoire de France, un des plus profonds et des plus objectifs que Michelet ait écrits. Jeanne d'Arc est l'héroïne française par excellence ; il est intéressant de voir comment l'a jugée le plus grand historien français. Lire aussi sur ce sujet : Joseph Fabre, Pr'ocès de condamnation de Jeanne d'Arc et les autres ouvrages de cet auteur.

* L'évêque de Beauvais, qui l'avait condamnée pour plaire aux Anglais.

qu'il faille que mon corps, net en entier, qui ne fut jamais corrompu, soit aujourd'hui consumé et rendu en cendres ! Ha ! ha ! j'aimerais mieux être décapitée sept fois que d'être ainsi brûlée... Oh ! j'en appelle à Dieu, le grand juge, des torts et ingravances qu'on me fait ! »

Après cette explosion de douleur, elle revint à elle et se confessa, puis elle demanda à communier. Le frère était embarrassé ; mais l'évêque, consulté, répondit qu'on pouvait lui donner la communion « et tout ce qu'elle demanderait. » Ainsi, au moment même où il la jugeait hérétique relapse et la retranchait de l'Eglise, il lui donnait tout ce que l'Eglise donne à ses fidèles. Peut-être un dernier sentiment humain s'éleva dans le cœur du mauvais juge ; il pensa que c'était bien assez de brûler cette pauvre créature, sans la désespérer et la damner. Peut-être aussi le mauvais prêtre, par une légèreté d'esprit fort, accordait-il les sacrements comme chose sans conséquence, qui ne pouvait après tout que calmer et faire taire le patient... Au reste, on essaya d'abord de faire la chose à petit bruit ; on apporta l'eucharistie sans étole et sans lumière. Mais le moine s'en plaignit ; et l'Eglise de Rouen, dûment avertie, se plut à témoigner ce qu'elle pensait du jugement de Gauchon ; elle envoya le corps du Christ avec quantité de torches, un nombreux clergé, qui chantait des litanies et disait le long des rues au peuple à genoux : « Priez pour elle. »

Après la communion, qu'elle reçut avec beaucoup de larmes, elle aperçut l'évêque et elle lui dit ce mot : « Evêque, je meurs par vous... » Et encore : « Si vous m'eussiez mise aux prisons d'église et donné des gardiens ecclésiastiques, ceci ne fût pas advenu... C'est pourquoi j'en appelle de vous devant Dieu ! »

Puis, voyant parmi les assistants Pierre Moricei l'un de ceux qui l'avaient prêchée, elle lui dit : « Ah ! maître Pierre, où serai-je ce soir? — N'avez- vous pas bonne espérance au Seigneur? — Oh ! oui, Dieu aidant, je serai en Paradis ! »

Il était neuf heures : elle fut revêtue d'habits de femme et mise sur un chariot. A son côté se tenait le confesseur, frère Martin l'Advenu; l'huissier Massieu était de l'autre. Le moine augustin, frère Isambart, qui avait déjà montré tant de charité et de courage, ne voulut pas la quitter. On assure que le misérable Loyseleur vint aussi sur la charrette et lui demanda pardon ; les Anglais l'auraient tué sans le comte de Warwick.

Jusque-là la Pucelle n'avait jamais désespéré, sauf peut-être sa tentation pendant la semaine sainte. Tout en disant, comme elle le dit parfois : « Ces Anglais me feront mourir», au fond, elle n'y croyait

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pas. Elle ne s'imaginait point que jamais elle pût être abandonnée. Elle avait foi dans son roi, dans le bon peuple de France. Elle avait dit expressément : a II y aura en prison ou au jugement quelque trouble, par quoi je serai délivrée à grande victoire !... » Mais, quand le roi et le peuple lui auraient manqué, elle avait un autre secours, tout autrement puissant et certain, celui de ses amies d'en haut, des bonnes chères Saintes... Lorsqu'elle assiégeait Saint-Pierre, et que les siens l'abandonnèrent à l'assaut, les Saintes envoyèrent une invisible armée à son aide. Comment délaisseraient-elles leur obéissante fille ; elles lui avaient tant de fois promis salut et délivrance !...

Quelles furent donc ses pensées lorsqu'elle vit que vraiment il fallait mourir ; lorsque, montée sur la charrette, elle s'en allait à travers une foule tremblante, sous la garde de huit cents Anglais armés de lances et d'épées ? Elle pleurait et se lamentait, n'accusant toutefois ni son roi, ni ses Saintes... Il ne lui échappait qu'un mot: «0 Rouen! Rouen ! dois-je donc mourir ici ! »

Le terme du triste voyage était le Vieux-Marché, le marché au poisson. Trois échafauds avaient été dressés. Sur l'un était la chaire épiscopale et royale, le trône du cardinal d'Angleterre, parmi les sièges de ses prélats. Sur l'autre devaient figurer les personnages du lugubre drame, le prédicateur, les juges et le bailli, enfin la condamnée. On voyait à part un grand échafaud de plâtre, chargé et surchargé de bois ; on n'avait rien plaint au bûcher, il effrayait par sa hauteur. Ce n'était pas seulement pour rendre l'exécution plus solennelle ; il y avait une intention : c'était afin que, le bûcher étant si haut échafaudé, le bourreau n'y atteignît que par en bas, pour allumer seulement, qu'ainsi il ne pût abréger le supplice, ni expédier la patiente, comme il faisait des autres, leur faisant grâce de la flamme. Ici, il ne s'agissait pas de frauder la justice, de donner au feu un corps mort ; on voulait qu'elle fût bien réellement brûlée vive ; que, placée au sommet de cette montagne de bois et dominant le cercle des lances et des épées, elle pût être observée de toute la place. Lentement, longuement brûlée sous les yeux d'une foule curieuse, il y avait lieu de croire qu'à la fin elle laisserait surprendre quelque faiblesse, qu'il lui échapperait quelque chose qu'on pût donner pour un désaveu, tout au moins des mots confus qu'on pourrait interpréter, peut-être de basses prières, d'humiliants cris de grâce, comme une femme éperdue...

Un chroniqueur, ami des Anglais, les charge ici cruellement. Ils voulaient, si on l'en croit, que, la robe étant brûlée d'abord, la patiente restât nue, « pour oster les doubtes du peuple ; » que, le feu étant

éloigné, chacun vînt la voir, « et tous les secrez qui povent ou doivent estre en une femme ; » et qu'après cette impudique et féroce exihition, « le bourrel remist le grant feu sur sa povre charogne... »

L'effroyable cérémonie commença par un sermon. Maître Nicolas Midy, une des lumières de l'Université de Paris, prêcha sur ce texte édifiant : « Quand un membre de l'Eglise est malade toute l'Eglise est malade. » Cette pauvre Eglise ne pouvait guérir qu'en se coupant un membre. Il concluait par la formule : Jeanne, allez en paix, l'Eglise ne peut plus te défendre. »

Alors le juge d'église, l'évêque de Beauvais, l'exhorta bénignement à s'occuper de son âme et à se rappeler tous ses méfaits pour s'exciter à la contrition. Les assesseurs avaient jugé qu'il était de droit de lui relire son abjuration ; l'évêque n'en fit rien. Il craignait des démentis, des réclamations. Mais la pauvre fille ne songeait guère à chicaner ainsi sa vie ; elle avait bien d'autres pensées. Avant même qu'on l'eût exhortée à la contrition, elle s'était mise à genoux, invoquant Dieu, la Vierge, saint Michel et sainte Catherine, pardonnant à tous et demandant pardon, disant aux assistants : « Priez pour moi !... » Elle requérait surtout les prêtres de dire chacun une messe pour son âme... Tout cela de façon si dévote, si humble et si touchante, que, l'émotion gagnant, personne ne put plus se contenir ; l'évêque de Beauvais se mit à pleurer, celui de Boulogne sanglotait, et voilà que les Anglais eux-mêmes pleuraient et larmoyaient aussi, Winchester comme les autres .

Serait-ce dans ce moment d'attendrissement universel, de larmes, de contagieuse faiblesse que l'infortunée, amollie et redevenue simple femme, aurait avoué qu'elle voyait bien qu'elle avait eu tort, qu'on l'avait trompée apparemment en lui promettant délivrance? Nous n'en pouvons trop croire là-dessus le témoignage intéressé des Anglais. Toutefois, il faudrait bien peu connaître la nature humaine pour douter que, ainsi trompée dans son espoir, elle n'ait vacillé dans sa foi... A-t-elle dit le mot, c'est chose incertaine ; j'affirme qu'elle l'a pensé.

Cependant, les juges, un moment décontenancés, s'étaient remis et raffermis. L'évêque de Beauvais, s'essuyant les yeux, se mit à lire la condamnation. Il remémora à la coupable tous ses crimes, schisme, idolâtrie, invocation de démons, comment elle avait été admise à pénitence, et comment, « séduite par le prince du mensonge, elle était retombée, ô douleur ! comme le chien qui retourne à son vomissement... Donc, nous prononçons que vous êtes un membre pourri, et. comme tel, retranché de l'Eglise. Nous vous livrons à la puissance séculière,

la priant, toutefois, de modérer son jugement en vous évitant la mort et la mutilation des membres. »

Délaissée ainsi de l'Eglise, elle se remit en toute confiance à Dieu. Elle demanda la croix. Vn Anglais lui passa une croix de bois, qu'il fit d'un bâton ; elle ne la reçut pas moins dévotement, elle la baisa et la mit, cette rude croix, sous ses vêtements et sur sa chair... Mais elle aurait voulu la croix de l'Eglise, pour la tenir devant ses yeux jusqu'à la mort. Le bon huissier Massieu et frère Isambart firent tant qu'on la lui apporta de la paroisse Sajnt-Sauveur. Gomme elle embrassait celte croix, et qu'Isambart l'encourageait, les Anglais commencèrent à trouver tout cela bien long ; il devait être au moins midi ; les soldats grondaient, les capitaines disaient : « Gomment ! prêtre, nous ferezvous dîner ici ?... » Alors, perdant patience et n'attendant pas l'ordre du bailli, qui seul pourtant avait autorité pour l'envoyer à la mort, ils firent monter deux sergents pour la tirer des mains des prêtres. Au pied du tribunal, elle fut saisie par les hommes d'armes, qui la traînèrent au bourreau, lui disant : « Fais ton office... » Cette furie des soldats fit horreur ; plusieurs des assistants, des juges même, s'enfuirent, pour n'en pas voir davantage.

Quand elle se trouva en bas dans la place, entre ces Anglais qui portaient les mains sur elle, la nature pâtit et la- -chair se troubla ; elle cria de nouveau : « 0 Rouen, tu seras donc ma dernière demeure!... » Elle n'en dit pas plus, et ne pécha pas par ses lèvres, dans ce moment même d'effroi et de trouble...

Elle n'accusa ni son roi, ni ses Saintes. Mais, parvenue au haut du bûcher, voyant cette grande ville, cette foule immobile et silencieuse, elle ne put s'empêcher de dire : « Ah ! Rouen, Rouen, j'ai grand'peur que tu n'aies à souffrir de ma mort ! » Celle qui avait sauvé le peuple et que le peuple abandonnait n'exprima en mourant (admirable douceur d'âme !) que de la compassion pour lui...

Elle fut liée sous l'écriteau infâme, mitrée d'une mitre où on lisait : « Hérétique, relapse, apostate, ydolastre »... Et alors le bourreau mit le feu... Elle le vit d'en haut et poussa un cri... Puis, comme le frère qui l'exhortait ne faisait pas attention à la flamme, elle eut peur pour lui ; s'oubliant elle-même, elle le fit descendre.

Ce qui prouve bien que, jusque-là, elle n'avait rien rétracté expressément, c'est que ce malheureux Cauchon fut obligé (sans doute par la haute volonté satanique qui présidait) à venir au pied du bûcher, obligé à affronter de près la face de sa victime, pour essayer d'en tirer quelque parole... Il n'en obtint qu'une, désespérante. Elle lui dit avec

JULES MICHËLET 285

douceur ce qu'elle avait déjà dit : « Evêque, je meurs par vous... Si vous m'aviez mise aux prisons d'église, ceci ne fût pas advenu. » On avait espéré sans doute que, se croyant abandonnée de son roi,, elle l'accuserait enfin et parlerait contre lui. Elle le défendit encore : « Que j'aie bien fait, que j'aie mal fait, mon roi n'y est pour rien ; ce n'est pas lui qui m'a conseillée. »

Cependant, la flamme montait... Au moment où elle toucha, la malheureuse frémit et demanda de l'eau bénite ; de Veau, c'était apparemment le cri de la frayeur... Mais, se relevant aussitôt, elle ne nomma plus que Dieu, que ses anges et ses Saintes. Elle leur rendit témoignage : « Oui, mes voix étaient de Dieu, mes voix ne m'ont pas trompée... » Que toute incertitude ait cessé dans les flammes, cela nous doit faire croire qu'elle accepta la mort pour la délivrance promise, qu'elle n'entendit plus le salut au sens judaïque et matériel, comme elle avait fait jusque-là, qu'elle vit clair enfin, et que, sortant des ombres, elle obtint ce qui lui manquait encore de lumière et de sainteté.

Cette grande parole est attestée par le témoin obligé et juré de la mort, par le dominicain qui monta avec elle sur le bûcher, qu'elle en fit descendre, mais qui d'en bas lui parlait, l'écoutait et lui tenait la croix.

Nous avons encore un autre témoin de cette mort sainte, un témoin bien grave, qui lui-même fut sans doute un saint. Cet homme, dont l'histoire doit conserver le nom, était le moine augustin, déjà mentionné, frère Isambart de la Pierre ; dans le procès, il avait failli périr pour avoir conseillé la Pucelle, et néanmoins, quoique si bien désigné à la haine des Anglais, il voulut monter avec elle dans la charrette, lui fit venir la croix de la paroisse, l'assista parmi cette foule furieuse, et sur l'échafaud et au bûcher.

Vingt ans après, les deux vénérables religieux, simples moines, voués à la pauvreté et n'ayant rien à gagner ni à craindre en ce monde, déposent ce qu'on vient de lire : « Nous l'entendions, disentils, dans le feu, invoquer ses Saintes, son archange ; elle répétait le nom du Sauveur... Enfin, laissant tomber sa tête, elle poussa un grand cri : « Jésus ! »

« Dix mille hommes pleuraient... » Quelques Anglais seuls riaient ou tâchaient de rire. Un d'eux, des plus furieux, avait juré de mettre un fagot au bûcher: elle expirait au moment où il le mit, il se trouva mal ; ses camarades le menèrent à une taverne, pour le faire boire et reprendre ses esprits; mais il ne pouvait se remettre : «J'ai vu, disait-

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il hors de lui-même, j'ai vu de sa bouche, avec le dernier soupir, s'envoler une colombe. » D'autres avaient lu dans les flammes le mot qu'elle répétait : « Jésus ! » Le bourreau alla le soir trouver frère Isambart ; il était tout épouvanté ; il se confessa, mais il ne pouvait croire que Dieu lui pardonnât jamais... Un secrétaire du roi d'Angleterre disait tout haut en revenant : « Nous sommes perdus, nous avons brûlé une sainte ! »

Cette parole, échappée à un ennemi, n'en est pas moins grave. Elle restera. L'avenir n'y contredira pas. Oui, selon la Religion, selon la Patrie, Jeanne Darc fut une sainte.

Quelle légende plus belle que cette incontestable histoire ? Mais il faut se garder bien d'en faire une légende ; on doit en conserver pieusement tous les traits, même les plus humains, en respecter la réalité touchante et terrible...

Que l'esprit romanesque y touche s'il ose ; la poésie ne le fera jamais. Eh ! que saurait-elle ajouter?.., L'idée qu'elle avait, pendant tout le moyen-âge, poursuivie de légende en légende, cette idée se trouva à la fin être une personne ; ce rêve, on le toucha. La Vierge secourable des batailles que les chevaliers appelaient, attendaient d'enhaut, elle fut ici-bas. . . En qui ? c'est la merveille. Dans ce qu'on méprisait, dans ce qui semblait le plus humble, dans une enfant, dans la simple fille des campagnes, du pauvre peuple de France... Car il y eut un peuple, il y eut une France. Cette dernière figure du passé fut aussi la première du temps qui commençait. En elle apparurent à la fois la Vierge... et déjà la Patrie.

Telle est la poésie de ce grand fait, telle en est la philosophie, la haute vérité. Mais la réalité historique n'en est pas moins certaine ; elle ne fut que trop positive et trop cruellement constatée... Cette vivante énigme, cette mystérieuse créature, que tous jugèrent surnaturellement, cet ange ou ce démon, qui, selon quelques-uns, devait s'envoler un matin, il se trouva que c'était une jeune femme, une jeune fille, qu'elle n'avait point d'ailes, qu'attachée comme nous à un corps mortel, elle devait souffrir, mourir, et de quelle affreuse mort !

Mais c'est justement dans cette réalité qui semble dégradante, dans cette triste épreuve de la nature, que l'idéal se trouve et rayonne. Les contemporains eux-mêmes y reconnurent le Christ parmi les Pharisiens... Toutefois nous devons y voir encore autre chose, la Passion de la Vierge, le martyre de la pureté.

Il y a eu bien des martyrs : l'histoire en cite d'innombrables, plus ou moins purs, plus ou moins glorieux. L'orgueil a eu les siens, et la

haine et l'esprit de dispute. Aucun siècle n'a manqué de martyrs batailleurs, qui sans doute mouraient de bonne grâce quand ils n'avaient pu tuer... Ces fanatiques n'ont rien à voir ici. La sainte fille n'est point des leurs, elle eut un signe à part: Bonté, charité, douceur d'âme.

Elle eut la douceur des anciens martyrs, mais avec une différence. Les premiers chrétiens ne restaient doux et purs qu'en fuyant l'action, en s' épargnant la lutte et l'épreuve du monde. Celle-ci fut douce dans la plus âpre lutte, bonne parmi les mauvais, pacifique dans la guerre même ; la guerre, ce triomphe du Diable, elle y porta l'esprit de Dieu.

Elle prit les armes quand elle sut « la pitié qu'il y avait au royaume de France. » Elle ne pouvait voir « couler le sang français. » Cette tendresse de cœur, elle l'eut pour tous les hommes ; elle pleurait après, les victoires et soignait les Anglais blessés .

Pureté, douceur, bonté héroïque, que cette suprême beauté de l'âme se soit rencontrée en une fille de France, cela peut surprendre les étrangers qui n'aiment à juger notre nation que par la légèreté de ses mœurs. Disons-leur (et sans partialité, aujourd'hui que tout cela est si loin de nous) que sous cette légèreté, parmi ses folies et ses vices mêmes, la vieille France n'en fut pas moins le peuple de l'amour et de la grâce.

Le sauveur de la France devait être une femme. La France était femme elle-même. Elle en avait la mobilité, mais aussi l'aimable douceur, la pitié facile et charmante, l'excellence au moins du premier mouvement. Lors même qu'elle se complaisait aux vaines élégances et aux raffinements extérieurs, elle restait au fond plus près de la nature. Le Français, même vicieux, gardait plus qu'aucun autre le bon sens et le bon cœur...

Puisse la nouvelle France ne pas oublier le mot de l'ancienne : « Il n'y a que les grands cœurs qui sachent combien il y a de gloire à être bon ! » L'être et rester tel , entre les injustices des hommes et les sévérités de la Providence, ce n'est pas seulement le don d'une heureuse nature, c'est de la force et de l'héroïsme... Garder la douceur et la bienveillance parmi tant d'aigres disputes, traverser l'expérience sans lui permettre de toucher à ce trésor intérieur, cela est divin. Ceux qui persistent et vont ainsi jusqu'au bout sont les vrais élus. Et quand même ils auraient quelquefois heurté dans le sentier difficile du monde, parmi leurs chutes, leurs faiblesse et leurs enfances, ils n'en resteront pas moins les enfants de Dieu 1

Tr

288 CHRESTOMATHJE FRANÇAISE

Les élections de 1789 *.

La convocation des Etats généraux de 1789 est l'ère véritable de la naissance du peuple. Elle appela le peuple entier à l'exercice de ses droits. Il put du moins écrire ses plaintes, ses vœux, élire les électeurs.

On avait vu de petites sociétés républicaines admettre tous leurs membres à la participation des droits politiques, jamais un grand royaume, un empire, comme était la France. La chose était nouvelle, non seulement dans nos annales, mais dans celles même du monde.

Aussi, quand, pour la première fois, à la fin des temps, ce mot fut entendu : Tous s'assembleront pour élire, tous écriront leurs plaintes, ce fut une commotion immense, profonde, comme un tremblement de terre ; la masse en tressaillit jusqu'aux régions obscures et muettes où l'on eût le moins soupçonné la vie.

Toutes les villes élurent , et non pas seulement les bonnes villes, comme aux anciens Etats : les campagnes élurent, et non pas seulement les villes.

On assure que cinq millions d'hommes prirent part à l'élection.

Grande scène, étrange, étonnante, de voir tout un peuple qui d'une fois passait du néant à l'être, qui, jusque-là silencieux, prenait tout d'un coup une voix !

Le même appel d'égalité s'adressait à des populations prodigieusement inégales, non seulement de position, mais de culture, d'état moral et d'idées. Ce peuple, comment répondrait-il? C'était une grande question. Le fisc d'une part, la féodalité de l'autre, semblaient lutter pour l'abrutir sous la pesanteur des maux. La royauté lui avait ôté la vie municipale, l'éducation que lui donnaient les affaires de la commune. Le clergé, son instituteur obligé, depuis longtemps ne l'enseignait plus. Ils semblaient avoir tout fait pour le rendre incapable, muet, sans parole et sans pensée, et c'est alors qu'ils lui disaient : « Lève-toi maintenant, marche, parle. »

On avait compté, trop compté sur cette incapacité; autrement jamais on n'eût hasardé de faire ce grand mouvement. Les premiers qui prononcèrent le nom des Etats généraux, les ministres qui les promirent, Necker * qui les convoqua, tous croyaient le peuple hors d'état d'y prendre une part sérieuse. Ils pensaient seulement, par cette évo-

1 Extrait de l'Histoire de la Révolution française.

• Célèbre banquier genevois, père de Mm» de Staël, ministre de Louis XVI.

JULES M1CHELET 289

cation solennelle d'une grande masse inerte, faire peur aux privilégiés. La cour, qui était elle-même le privilégié des privilégiés, Fabus des abus, n'avait nulle envie de leur faire la guerre. Elle espérait seulement, des contributions forcées du clergé et de la noblesse, remplir la caisse publique dont elle faisait la sienne.

La reine, que voulait-elle ? Livrée aux parvenus, chansonnée par la noblesse, peu à peu méprisée et seule, elle voulait tirer de ces moqueurs une petite vengeance, les intimider, les obliger de se serrer près du roi. Elle voyait son frère Joseph essayer aux Pays-Bas d'opposer les petites villes aux grosses villes, aux prélats, aux grands. Cet exemple, sans nul doute, la rendit moins contraire aux idées de Necker ; elle consentit à donner au Tiers autant de députés qu'en avaient la noblesse et le clergé réunis.

Et Necker, que voulait-il ? Deux choses tout à la fois : montrer beaucoup et faire peu.

Pour la montre, pour la gloire, pour être célébré, exalté des salons, du grand public, il fallait généreusement doubler les députés du Tiers. En réalité, on voulait être généreux à bon marché. Le Tiers, plus ou moins nombreux, ne ferait toujours qu'un des trois ordres, n'aurait qu'une voix contre deux ; Necker comptait bien maintenir le vote par ordre, qui avait tant de fois paralysé les anciens Etats généraux.

Le Tiers, d'ailleurs, dans tous les temps, avait été très modeste, très respectueux, trop bien appris pour vouloir être représenté par des hommes du Tiers. Il nommait souvent des nobles pour députés, le plus souvent des anoblis, gens du Parlement et autres, gui se piquaient de voter avec la noblesse, contre les intérêts du Tiers qui les avait nommés.

Chose étrange, et qui prouve qu'on n'avait pas d'intention sérieuse, qu'on voulait seulement, par cette grande fantasmagorie, vaincre l'égoisme des privilégiés, desserrer leur bourse, c'est que, dans ces Etals appelés contre eux, on s'arrangeait néanmoins pour leur assurer une influence dominante. Les assemblées populaires devaient élire à haute voix. On ne supposait pas que les petites gens, dans un tel mode d'élection, en présence de nobles et notables, eussent assez de fermeté pour leur tenir tête, assez d'assurance pour prononcer d'autres noms que ceux qui leur seraient dictés.

En appelant à l'élection les gens de la campagne, des villages, Necker croyait faire, on n'en peut douter, une chose très politique ; autant l'esprit démocratique s'était éveillé dans les villes, autant les campagnes étaient dominées par les nobles et le clergé, possesseurs des deux

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tiers des terres. Des millions d'hommes arrivaient ainsi à l'élection, qui dépendaient des privilégiés, comme fermiers, métayers, etc., ou qui indirectement devaient être influencés, intimidés par leurs agents, intendants, procureurs, hommes d'affaires.

Necker savait, par l'expérience de la Suisse et des petits cantons, que le suffrage universel peut être, dans certaines conditions, l'appui de l'aristocratie. Les notables qu'il consulta entrèrent si bien dans cette idée, qu'ils voulaient faire électeurs les domestiques mômes. Necker n'y consentit pas, l'élection fût tombée entièrement dans les mains des grands propriétaires.

L'événement trompa tout calcul. Ce peuple, si peu préparé, montra un instinct très sûr. Quand on l'appela à l'élection, et qu'on lui apprit son droit, il se trouva qu'on avait peu à lui apprendre. Dans ce prodigieux mouvement de cinq ou six millions d'hommes, il y eut quelque hésitation, par l'ignorance des formes, et spécialement parce que la plupart ne savaient pas écrire. Mais ils surent parler, ils surent, en présence de leurs seigneurs, sans sortir de leurs habitudes respectueuses, ni quitter leur humble maintien, nommer de dignes électeurs, qui tous nommèrent des députés sûrs et fermes.

■' L'admission des campagnes à l'élection eut le résultat inattendu de

placer dans les députés même des ordres privilégiés une démocratie nombreuse à laquelle on ne pensait pas, deux cents curés et davantage, très hostiles à leurs évêques. Dans la Bretagne, dans le Midi, le paysan nommait volontiers son curé qui, d'ail leurs, sachant seul écrire, recevait les votes et menait toute l'élection.

Le peuple des villes, un peu mieux préparé, ayant reçu quelques lueurs de la philosophie du siècle, montra une admirable ardeur, une vive conscience de son droit. Il y parut, aux élections, à la rapidité, à la certitude avec laquelle des masses d'hommes inexpérimentés firent ce premier pas politique. Il y parut à l'uniformité des cahiers, où ils consignèrent leurs plaintes, accord inattendu, imposant, qui donna au vœu public une irrésistible force. Ces plaintes, depuis combien de temps elles étaient dans les cœurs !... Il n'en coûta guère d'écrire. Tel cahier d'un de nos districts, qui contenait presque un code, fut commencé à minuit et terminé à trois heures.

Un mouvement si vaste, si varié, si peu préparé, et néanmoins unanime !... c'est un phénomène admirable. Tous y prirent part et (moins un nombre imperceptible) tous voulurent la même chose.

Unanime ! il y eut un accord complet, sans réserve, une situation' toute simple, la nation d'un côté et le privilège de l'autre. Et dans la

nation alors, aucune distinction possible de peuple et de bourgeoisie; une seule distinction parut, les lettrés et les illettrés ; les lettrés seuls parlèrent, écrivirent, mais ils écrivirent la pensée de tous. Ils formulèrent les demandes communes, et ces demandes, c'étaient celles des masses muettes, autant et plus que les leurs.

Ah ! qui ne serait touché au souvenir de ce moment unique, qui fut notre point de départ? Il dura peu, mais il reste pour nous l'idéal où nous tendrons toujours, l'espoir de l'avenir !... Sublime accord, où les libertés naissantes des classes, opposées plus tard, s'embrassèrent si tendrement, comme des frères au berceau, est-ce que nous ne vous verrons pas revenir sur cette terre ?

Cette union des classes diverses, cette grande apparition du peuple dans sa formidable unité, était l'effroi de la cour. Elle faisait les derniers efforts auprès du roi pour le décider à manquer à sa parole. Le comité Polignac avait imaginé, pour le mettre entre deux peurs, de faire écrire, signer des princes une lettre audacieuse où ils menaçaient le roi, se portaient pour chefs des privilégiés, parlaient de refus d'impôt, de scission, presque de guerre civile.

Et pourtant, comment le roi eût-il éludé les Etats?... Indiqués par la cour des Aides1, demandés par les parlements et par les notables, promis par Brienne et promis par Necker, ils devaient enfin ouvrir le 27 avril. On les ajourna encore au 4 mai... Périlleux délai ! A tant de voix qui s'élevaient, une s'était jointe, hélas ! qui fut souvent entendue au X Ville siècle, la voix de la terre... la terre désolée, stérile, refusant la vie aux hommes!... L'hiver avait été terrible, l'été fut sec et ne donna rien, la famine commença. Les boulangers, toujours en péril devant la foule ameutée et affamée, dénoncèrent eux-mêmes des compagnies qui accaparaient les grains. Une seule chose contenait le peuple, le faisait patiemment jeûner, attendre : l'espoir des Etats généraux. Vague espoir, mais qui soutenait : la prochaine Assemblée était un Messie ; il suffisait qu'elle parlât, et les pierres allaient se changer en pain.

Les élections, tant retardées, le furent encore plus à Paris. Elles ne furent convoquées qu'à la veille des Etats. On espérait que les députés n'assisteraient pas aux premières séances, et qu'avant leur arrivée, on assurerait la séparation des trois ordres, qui donnait la majorité aux privilégiés.

Autre sujet de mécontentement, et plus grave, pour Paris. Dans

1 Les aides étaient les subsides (aujourd'hui impôts) qui se levaient sur le peuple pour aider aux dépenses de l'Etat. La cour des Aides jugeait les affaires concernant ces subsides.

292 CHRE8T0MATHIE FRANÇAISE

cette ville, la plus éclairée du royaume, l'élection était assujettie à des conditions plus sévères. Un règlement spécial, donné après la convocation, appelait comme électeurs primaires, non pas tous les imposés, mais ceux-là seulement qui payaient six livres d'impôt.

Paris fut rempli de troupes, les rues de patrouilles, tous les lieux d'élection furent entourés de soldats. Les armes furent chargées dans la rue devant la foule.

En présence de ces vaines démonstrations , les électeurs furent très fermes. A peine réunis, ils destituèrent les présidents que le roi leur avait donnés. Sur soixante districts, trois seulement renommèrent le président nommé par le roi, en lui faisant déclarer qu'il présidait comme élu. Grave mesure, premier acte de la Souveraineté nationale. Et c'était elle en effet qu'il fallait fonder. Les questions d'argent, de réformes, ne venaient qu'après. Hors du droit, quelle garantie, quelle réforme sérieuse ?

Les électeurs, créés par ces assemblées de districts, agirent précisément de même. Ils élurent président l'avocat Target; vice-président, Camus, l'avocat du clergé ; secrétaires, l'académicien Bailly, et le docteur Guillotin, un médecin philanthrope.

La cour fut étonnée de la décision, de la fermeté, de la suite avec laquelle procédèrent vingt-cinq mille électeurs primaires si neufs dans la vie politique. Il n'y eut aucun désordre. Assemblés dans les églises, ils y portèrent l'émotion de la chose grande et sainte qu'ils accomplissaient. La mesure la plus hardie, la destitution des présidents nommés par le roi, s'accomplit sans bruit, sans cris, avec la simplicité vigoureuse que donne la conscience du droit.

Les électeurs, sous un président de leur choix, siégeaient à l'archevêché, ils allaient procéder à la fusion des cahiers de districts et à la rédaction du cahier commun ; ils s'accordaient déjà sur une chose que Sieyès avait conseillée, l'utilité de placer en tête une déclaration des droits de l'homme. Au milieu de cette délicate et difficile besogne métaphysique , un bruit terrible les interrompit. C'était la foule en guenilles qui venait demander la tête d'un de leurs collègues, d'un électeur, Réveillon, fabricant de papier au faubourg Saint-Antoine. Réveillon était caclié; mais le mouvement n'en était pas moins dangereux. On était déjà au 28 avril; les Etats généraux, promis pour le 27, puis remis encore au 4 mai, risquaient fort, si le mouvement durait, d'être ajournés de nouveau.

Il avait commencé précisément le 27, et il n'était que trop facile de le propager, le continuer, l'agrandir, dans une population affamée. On

avait répandu dans le faubourg Saint- Antoine que le papetier Réveillon, ex-ouvrier enrichi, avait dit durement qu'il fallait abaisser les journées à quinze sols; on ajoutait qu'il devait être décoré du cordon noir. Sur ce bruit, grand mouvement. Voilà d'abord une bande qui, devant la porte de Réveillon, pend son effigie décorée du cordon, la promène, la porte à la Grève, la brûle en cérémonie sous les fenêtres de l'Hôlel-de- Ville, sous les yeux de l'autorité municipale, qui ne s'émeut pas. Cette autorité et les autres, si éveillées tout à l'heure, semblent endormies. Le lieutenant de police, le prévôt des marchands Flesselles, l'intendant Berthier, tous ces agents de la cour, qui naguère entouraient les élections de soldats, ont perdu leur activité,

La bande a dit tout haut qu'elle irait le lendemain faire justice chez Réveillon. Elle tient parole. La police, si bien informée, ne prend nulle précaution. C'est le colonel des gardes françaises qui, de luimême, envoie trente hommes, secours ridicule ; dans une foule compacte de mille ou deux mille pillards et de cent mille curieux, les soldats ne veulent, ne peuvent rien faire. La maison est forcée, on brise, on casse, on brûle tout. Rien ne fut emporté, sauf cinq cent louis en or. Beaucoup s'établirent aux caves, burent le vin et les couleurs de la fabrique, qu'ils prirent pour du vin.

Chose incroyable, cette vilaine scène dura tout le jour. Remarquez qu'elle se passait à l'entrée même du faubourg, sous le canon de la Bastille, à la porte du fort. Réveillon, qui y était caché, voyait tout des tours. On envoyait de temps à autre des compagnies de gardes françaises, qui tiraient, à poudre d'abord, puis à balles. Les pillards n'en tenaient compte, quoiqu'ils n'eussent que des pierres à jeler. Tard, bien tard, le commandant Besenval envoya des Suisses, les pillards résistèrent encore, tuèrent quelques hommes ; les soldats répondirent par des décharges meurtrières qui laissèrent sur le carreau nombre de blessés et de morts. Beaucoup de ces morts en guenilles avaient de l'argent dans leurs poches.

Si, pendant ces deux longs jours où les magistrats dormirent, où Besenval s'abstint d'envoyer des troupes, le faubourg Saint-Antoine s'était laissé aller à suivre la bande qui saccageait Réveillon, si cinquante mille ouvriers sans travail, sans pain, s'étaient mis, sur cet exemple, à piller les maisons riches, tout changeait de face; la cour avait un excellent motif pour concentrer une armée sur Paris et sur Versailles, un prétexte spécieux pour ajourner les Etats. Mais la grande masse du faubourg resta honnête et s'abstint ; elle regarda, sans bouger. L'émeute, ainsi réduite à quelques centaines de gens ivres et de voleurs,

devenait honteuse pour l'autorité qui la permettait. Besenval trouva, à la fin, son rôle trop ridicule; il agit et finit tout brusquement. La cour lui en sut mauvais gré ; elle n'osa le blâmer, mais ne lui dit pas un mot.

Le Parlement ne put se dispenser, pour son honneur, d'ouvrir une enquête, et l'enquête resta là. On a dit, sans preuve suffisante, qu'il lui fut fait défense, au nom du roi, de passer outre.

Quels furent les instigateurs ? Peut-être personne. Le feu, dans ces moments d'orage, prend bien de lui-même. On ne manqua pas d'accuser «le parti révolutionnaire. » Qu'était-ce que ce parti ? il n'y avait encore nulle association active.

On prétendit que le duc d'Orléans avait donné de l'argent. Pourquoi ? Qu'y gagnait-il alors ? Le grand mouvement qui commençait offrait à son ambition trop de chances légales, pour qu'à cette époque il eût besoin de recourir à l'émeute. Il était mené, il est vrai, par des intrigants prêts à tout ; mais leur plan, à cette époque, était entièrement dirigé vers les Etats généraux ; seul populaire entre les princes, leur duc, ils s'en croyaient sûrs, allait y jouer le premier rôle. Tout événement qui pouvait retarder les Etats, leur paraissait un malheur.

Qui désirait les retarder ? qui trouvait son compte à terrifier les électeurs ? qui profitait de l'émeute ?

La cour seule, il faut l'avouer. L'affaire venait tellement à point pour elle, qu'on pourrait l'en croire auteur. Il est néanmoins plus probable qu'elle ne la commença point, mais la vit avec plaisir, ne fit rien pour l'empêcher, et regretta qu'elle finit. Le faubourg Saint-Antoine n'avait pas alors sa terrible réputation ; l'émeute, sous le canon même de la Bastille, ne semblait pas dangereuse.

Les nobles de Bretagne avaient donné l'exemple de troubler les opérations légales des Etats provinciaux, en remuant les paysans, en lançant contre le peuple une populace mêlée de laquais.

A Paris même, un journal, l'Ami du Roi, peu de jours avant l'affaire Réveillon, semblait essayer des mêmes moyens: « Qu'importent ces élections ? disait-il hypocritement, le pauvre sera toujours pauvre ; le sort de la plus intéressante portion du royaume est oublié, etc. » Comme. si les premiers résultats de la Révolution que ces élections commençaient, la suppression de la dîme, la suppression de l'octroi et des aides, la vente à bas prix de moitié des terres du royaume, n'avaient pas produit la plus subite amélioration dans le sort du pauvre qu'aucun peuple eût vue jamais !

Le 29 avril, au matin, tout se retrouva tranquille. L'assemblée des électeurs put reprendre paisiblement ses travaux. Ils durèrent jusqu'au

20 mai ; et la cour obtint l'avantage qu'elle s'était proposé par cette convocation tardive, d'empêcher la députation de Paris de siéger aux premières séances des Etats généraux. Le dernier élu de Paris et de la France fut celui qui d'avance avait tracé à la Révolution une marche si droite et si simple, qui en avait marqué les premiers pas, un à un. Tout avançait sur le plan donné par Sieyès1, d'un mouvement majestueux, pacifique et ferme, comme la loi.

La loi seule allait régner ; après tant de siècles d'arbitraire et de caprice, le temps arrivait où personne n'aurait raison contre la raison.

Qu'ils s'assemblent donc, qu'ils s'ouvrent, ces redoutés Etats généraux ! Ceux qui les ont convoqués, et qui maintenant voudraient qu'on n'en eût parlé jamais, n'y peuvent rien faire. C'est un Océan qui monte ; des causes infinies, profondes, agissant du fond des siècles, en soulèvent la masse grondante... Opposez-lui, je vous prie, toutes les armées du monde, ou bien le doigt d'un enfant, il n'en fait pas la différence... Dieu le pousse, la justice tardive, l'expiation du passé, le salut de l'avenir ! *

GUIZOT (François)

Né à Nîmes en 1181, mort à Paris en 1814.

Le fondateur et le plus grand représentant de l'école dite philosophique. Penseur profond, malgré son doctrinarisme un peu étroit, Guizot a voulu étudier les idées qui se dégagent des faits, pour en tirer une philosophie de l'histoire. On peut contester certaines de ses conclusions ; mais ses jugements sont en général assez impartiaux. C'est dans la politique militante qu'il fut aveuglé par l'esprit de parti ; dans ses ouvrages, il a plus d'objectivité sereine.

La mort de Gromwell 3.

A ces perplexités de ceux qui l'entouraient, Gromwell ne prenait plus aucune part : les affaires du monde, les questions de la politique,

1 Célèbre homme politique français (1748-1836), auteur du prophétique pamphlet Qu'est-ce que le Tiers-Etat ? Il rédigea plus tard la constitution de l'an VIII.

* Principaux ouvrages historiques de Michelet : Précis d'histoire moderne (1828) ; Histoire de France, Moyen-âge, Temps modernes, Révolution (1833- 1861). Autres ouvrages d'un grand charme poétique: L'Oiseau (1856) ; l'Insecte (1851); la Mer (1861) ; la Montagne (1868). — Lire : Taine, Essais de critique et d'histoire (1866) ; Nouveaux essais de critique et d'histoire (1880) ; F. Corréard, Michelet (1881) ; Gabriel Monod, Renan, Taine, Michelet (1894) ; Faguet, Lanson, op. cit.

8 Extrait de l'Histoire de la Révolution d' Angleterre, lun des meilleurs ouvrages de Guizot.

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296 CHREST0MATH1E FRANÇAISE

les intérêts même des personnes qui lui tenaient de plus près s'éloignaient et s'évanouissaient à mesure qu'il sortait de l'arène de la vie ; son âme se repliait sur elle-même, et retrouvait, en avançant vers les mystères de l'avenir éternel, d'autres pensées , d'autres perplexités que celles qui s'agitaient autour de son lit. La foi religieuse de Cromwell avait bien peu gouverné sa conduite ; les combinaisons, les passions, les nécessités terrestres s'étaient emparées de lui ; il s'y était adonné avec un emportement cynique, décidé à réussir, à grandir, à dominer à tout prix ; le chrétien avait disparu devant le politique révolutionnaire et despote ; mais en disparaissant, il n'avait point péri : les croyances chrétiennes étaient restées au fond de cette àme chargée de mensonges et d'attentats ; quand vint l'épreuve suprême, elles reparurent, et selon la belle expression de l'archevêque Tillotson, en présence de la mort, « l'enthousiasme religieux de Cromwell prit le dessus sur son hypocrisie. » Le 2 septembre, après un violent accès de fièvre qui l'avait jeté dans le délire, il était rentré en pleine possession de ses sens ; ses chapelains étaient assis auprès de lui : « Dites-moi, » dernanda-t-il à l'un d'entre eux, « est-il possible de déchoir de l'état de grâce?» — «Ce n'est pas possible, » répondit le chapelain. — En ce cas, je suis tranquille, » dit Cromwell, « car je sais que j'ai été une fois en état de grâce. » Il se retourna, et se mit, à haute voix, en prière : « Seigneur, dit-il, je suis une misérable créature... ; tu » as fait de moi, indigne, un instrument pour ton service; ce peuple » souhaite que je vive ; ils croient que cela vaut mieux pour eux et » tournerait à ta gloire. D'autres ont envie que je meure. Seigneur, » pardonne-leur à tous, et de quelque façon que tu disposes de moi, » accorde-leur tes bénédictions... ; donne-leur le repos, et à moi aussi, » pour l'amour de Jésus-Christ, auquel, comme à toi et au Saint-Es- » prit, soient honneur et gloire à toujours ! Amen ! »

A cet élan de piété succéda un état de torpeur qui se prolongea jusqu'à la fin du jour. Quand la nuit vint, une forte agitation saisit Cromwell ; il parlait, mais à voix basse et entrecoupée, n'achevant pas ses idées ni ses paroles: « Vraiment Dieu est bon ; il ne me... Dieu est bon... Je voudrais vivre pour le service de Dieu et de son peuple ; mais ma tâche est accomplie ; Dieu sera avec son peuple. » On lui offrit quelque chose à boire, en l'engageant à dormir : « Je ne veux ni boire ni dormir ; je ne pense qu'à me hâter, car il faut que je parte. » Le jour se levait ; c'était le 3 septembre, son jour heureux, avait-il dit souvent, l'anniversaire de ses victoires de Dunbar et de Worcester. Par une coïncidence étrange, la nuit qui venait de finir avait été très ora-

geuse ; une tempête violente causa, sur terre et sur mer, beaucoup de désastres. Cromwell retomba dans une apathie dont il ne sortit plus ; entre trois et quatre heures de l'après-midi , ayant, depuis quelque temps déjà, perdu toute connaissance, il poussa un profond soupir ; les assistants s'approchèrent de son lit ; il venait d'expirer.

A cette nouvelle, un frémissement universel, bien que très divers, circula dans toute l'Angleterre. Cavaliers et Républicains, Ëpiscopaux et Presbytériens, Anabaptistes et Niveleurs, tous les ennemis de Cromwell respirèrent, comme des prisonniers délivrés ; mais ils ne remuèrent point. Ils firent plus : ils continrent leur joie. L'armée et l'inquiétude publique leur imposaient. Officiers et soldats se montraient dévoués à leur général mort, et le public, n'ayant plus de maître, se demandait avec anxiété comment il aurait un gouvernement. Les douleurs de famille et les tristesses officielles parurent seules. Les unes étaient sincères, et les autres, par convenance et par calcul, se manifestèrent avec un grand éclat, croyant, par la pompe de leurs hommages envers le passé, s'assurer de l'avenir : « Le porteur de cette lettre, » écrivait le 7 septembre lord Faulconbridge à Henri Cromwell, donnera » à Votre Seigneurie les tristes détails de la mort de votre incompa- » rable père, événement qui enlève à ces pauvres nations le plus grand » personnage et le plus grand instrument de bonheur public, non- » seulement de notre siècle, mais de tous les siècles. La nuit qui a 0 précédé sa mort, et pas plutôt, en présence de quatre ou cinq mem- » bres du Conseil, il a déclaré milord Richard son successeur;... et » environ trois heures après sa mort (temps employé uniquement à » rédiger l'acte, non en hésitations et en disputes) le frère de Votre » Seigneurie, maintenant Son Altesse, a été proclamé Protecteur de » ces nations, avec la pleine adhésion du Conseil, de l'armée et de la » Cité... Pendant les jours où feu Son Altesse touchait à sa fin, la » consternation du peuple était inexprimable... S'il en était ainsi hors » de la famille, vous pouvez juger de ce qui se passait dans son sein. » Ma pauvre femme, je ne sais vraiment que faire d'elle ; quelquefois » elle semble se calmer ; mais elle tombe tout à coup dans un nouvel » accès de désespoir ; son cœur est près de se briser, et je ne puis la » blâmer, car je sais ce qu'elle a perdu. » Le même messager portait aussi à Henri Cromwell une lettre de Thurloe qui lui disait : « Il a plu » à Dieu de donner à Son Altesse votre frère un bien facile et paisi- » ble début dans son gouvernement : il n'y a pas un chien qui remue » la langue, tant est profond le calme où nous sommes. » Au sein de ce calme, les enthousiastes, pieusement adulateurs, qui avaient entouré

le lit de mort de Cromwell, élevaient seuls la voix, disant à ses amis et à ses serviteurs désolés : « Cessez de pleurer ; vous avez bien plutôt » raison de vous réjouir ; il était votre Protecteur ici-bas ; il sera pour » vous un Protecteur bien plus puissant, maintenant qu'il est assis, » avec Christ, à la droite de Dieu. »

Plus de deux mois après ces explosions de douleur et d'enthousiasme domestiques, le 23 novembre 1658, les obsèques du Protecteur furent célébrées dans l'église de l'abbaye de Westminster, avec une pompe qui surpassa tout ce qu'on avait jamais fait en Angleterre pour les funérailles des rois. Quoique le corps eût été embaumé, sa prompte décomposition avait obligé à l'ensevelir sans cérémonie peu de jours après la mort. Un magnifique catafalque fut érigé le 26 septembre à Somerset-House, dans la quatrième salle d'un grand appartement tendu d'abord en velours noir, puis en velours cramoisi ; et l'effigie du protecteur y demeura plus de six semaines exposée aux regards d'une foule immense qui venait chaque jour la visiter. On avait consulté, pour régler l'ordre de ces cérémonies, non seulement les souvenirs nationaux, mais le savoir des hommes versés dans l'étude des pompes royales, au sein des grandes monarchies du continent. L'un d'entre eux, M. Kinnersley, indiqua les obsèques du plus catholique des monarques, de Philippe II, roi d'Espagne, comme les plus dignes d'être reproduites à l'honneur du Protecteur du protestantisme européen. Son conseil fut suivi ; et, à soixante ans d'intervalle ', Philippe II et Cromwell, au moment de paraître devant Dieu, ont reçu, au milieu du même éclat funèbre, les mêmes témoignages du pieux respect des nations.

Cromwell mourut dans la plénitude de son pouvoir et de sa grandeur. Il avait réussi au-delà de toute attente, bien plus que n'a réussi aucun autre des hommes qui, par leur génie, se sont élevés, comme lui, au rang suprême, car il avait tenté et accompli, avec un égal succès, les desseins les plus contraires. Pendant dix-huit ans, toujours en scène et toujours vainqueur, il avait tour à tour jeté le désordre et rétabli l'ordre, fait et châtié la révolution, renversé et relevé le gouvernement dans son pays. A chaque moment, dans chaque situation, il démêlait avec une sagacité admirable les passions et les intérêts dominants, pour en faire les instruments de sa propre domination, peu soucieux de se démentir pourvu qu'il triomphât d'accord avec l'instinct public, et donnant pour réponse aux incohérences de sa

1 Philippe II était mort le 3 septembre 1598.

conduite l'unité ascendante de son pouvoir. Exemple unique peut-être que le même homme ait gouverné les événements les plus opposés et suffi aux plus diverses destinées. Et dans le cours de cette carrière si forte et si changeante, incessamment en butte à toute sorte d'ennemis et de complots, Cromwell eut de plus cette faveur du sort que jamais sa vie ne fut effectivement attaquée ; le souverain contre lequel était écrit le pamphlet, Tuer n'est pas assassiner, ne se vit jamais en face d'un assassin. Le monde n'a point connu d'exemple de succès à la fois si constants et si contraires, ni d'une fortune si invariablement heureuse au milieu de tant de luttes et de périls.

Pourtant Cromwell mourut triste. Triste, non seulement de mourir, mais aussi, et surtout, de mourir sans avoir atteint son véritable et dernier but. Quel que fût son égoïsme, il avait l'âme trop grande pour que la plus haute fortune, mais purement personnelle et éphémère, comme lui-même ici-bas, suffit à le satisfaire. Las des ruines qu'il avait faites, il avait à cœur de rendre à son pays un gouvernement régulier et stable, le seul gouvernement qui lui convint, la monarchie avec le Parlement. Et en même temps ambitieux au-delà du tombeau, par cette soif de la durée qui est le sceau de la grandeur, il aspirait à laisser son nom et sa race en possession de l'empire dans l'avenir. Il échoua dans l'un et l'autre dessein. Ses attentats lui avaient créé des obstacles que ni son prudent génie ni sa persévérante volonté ne purent surmonter ; et comblé, pour son propre compte, de pouvoir et de gloire, il mourut déçu dans ses plus intimes espérances, ne laissant après lui, pour lui succéder, que les deux ennemis qu'il avait ardemment combattus, l'anarchie et les Stuart.

Dieu n'accorde pas aux grands hommes, qui ont posé dans le désordre les fondements de leur grandeur, le pouvoir de régler, à leur gré et pour des siècles, même selon leurs meilleurs désirs, le gouvernement des nations.

Cromwell, Guillaume m et Washington *.

Trois grands hommes, Cromwell, Guillaume III et Washington, restent dans l'histoire comme les chefs et les représentants île ces crises souveraines qui ont fait le sort de deux grandes nations. Par l'étendue et l'énergie des talents, Cromwell est peut-être, entre les trois, le plus éminent : il avait l'esprit merveilleusement prompt,

1 Intéressant parallèle qui permet de juger la manière philosophique de Guizot et ses opinions politiques.

300 CHRESTOMATHIK FRANÇAISE

ferme, juste, souple, inventif, et une vigueur de caractère qu'aucun obstacle ne rebutait, qu'aucune lutte ne lassait, qui poursuivait ses desseins avec une ardeur et une patience également inépuisables, tour à tour par les voies les plus détournées et les plus lentes, ou par les plus brusques et les plus hardies. Il excellait pareillement à gagner ou à dominer les hommes dans les relations personnelles et intimes, à organiser et à conduire une armée ou un parti. Il avait l'instinct de la popularité et le don de l'autorité, et il sut, avec la même audace, déchaîner et dompter les factions. Mais, né dans le sein d'une révolution, et porté de secousse en secousse au pouvoir suprême, son génie était et demeura toujours essentiellement révolutionnaire; il avait appris à connaître les nécessités de l'ordre et du gouvernement; il n'eu savait ni respecter ni pratiquer les lois morales et permanentes. Que ce fût le tort de sa nature ou le vice de sa situation, il mauquait de règle et de sérénité dans l'exercice du pouvoir, recourait sur-le-champ aux moyens extrêmes comme un homme toujours assailli par des périls mortels, et perpétuait ou aggravait, par la violence des remèdes, les maux violents qu'il voulait guérir. La fondation d'un gouvernement est une œuvre qui exige des procédés plus réguliers et plus conformes aux lois éternelles de l'ordre moral. Cromwell put asservir la révolution qu'il avait faite, et ne parvint point à la fonder.

Moins puissants peut-être par les dons naturels, Guillaume III et Washington ont réussi dans l'entreprise où Cromwell a échoué ; ils ont fixé le sort et fondé le gouvernement de leur patrie. C'est que, au milieu même d'une révolution, ils n'ont jamais accepté ni pratiqué la politique révolutionnaire ; ils n'ont jamais recherché ni subi cette situation fatale d'avoir d'abord les violences anarchiques pour marchepied, puis les violences despotiques pour nécessité de leur pouvoir. Ils se sont trouvés, ou se sont placés eux-mêmes, dès leurs premiers pas, dans les voies régulières et dans les conditions permanentes du gouvernement. Guillaume était un prince ambitieux ; il est puéril de croire que, jusqu'à l'appel qui lui fut adressé de Londres en 1688, il fût resté étranger au désir de monter sur le trône d'Angleterre, et au travail depuis longtemps entrepris pour l'y porter. Guillaume suivait pas à pas les progrès de ce travail, sans eu accepter la complicité, mais sans en repousser le but, sans y encourager, mais en en protégeant les auteurs. Son ambition avait en même temps ce caractère qu'elle s'attachait au triomphe d'une cause grande et juste, la cause de la liberté religieuse et de l'équilibre européen. Jamais homme n'a fait, plus que Guillaume, d'un grand dessein politique, la pensée et le but unique de

sa vie. Il avait la passion de l'œuvre qu'il accomplissait, et sa propre grandeur n'était pour lui qu'un moyen. Dans ses perspectives de la couronne d'Angleterre, il ne tenta point de réussir par la violence et le désordre ; il avait l'esprit trop haut et trop bien réglé pour ne pas connaître le vice incurable de tels succès, et pour en accepter le joug. Mais quand la carrière lui fut ouverte par l'Angleterre elle-même, il ne s'arrêta point devant les scrupules de l'homme privé ; il voulait que sa cause triomphât et recueillir l'honneur de son triomphe. Glorieux mélange d'habileté et de foi, d'ambition et de dévouement.

Washington n'avait pas d'ambition ; sa pairie eut besoin de lui ; il devint grand pour la servir, par devoir plutôt que par goût, et quelque fois même avec un pénible eîfort. Les épreuves de la vie publique lui étaient amères ; il préférait l'indépendance de la vie privée et le repos de l'àme à l'exercice du pouvoir. Mais il accepta sans hésiter la tâche que lui imposait son pays ; et, en l'accomplissant, il ne se permit, envers son pays ni envers lui-même, aucune complaisance pour en alléger le fardeau. Né pour gouverner, quoi qu'il y prit peu de plaisir, il disait au peuple américain ce qu'il croyait vrai, et maintenait, en le gouvernant, ce qu'il croyait sage avec une fermeté aussi inébranlable que simple, et un sacrifice de la popularité d'autant plus méritoire qu'il n'en était point dédommagé par les joies de la domination. Serviteur d'une république naissante, où l'esprit démocratique prévalait, il obtint sa confiance et assura son triomphe en soutenant ses intérêts contre ses penchants, et en pratiquant cette politique à la fois modeste et sévère, réservée et indépendante, qui ne semble appartenir qu'au chef d'un sénat aristocratique placé à la tête d'un Etat ancien Succès rare, et qui fait un égal honneur à Washington et à son pays.

Soit qu'on regarde à la destinée des nations, ou à celle des grands hommes, qu'il s'agisse d'une monarchie ou d'une république, d'une société aristocratique ou démocratique, la même lumière brille dans les faits ; le succès définitif ne s'obtient qu'au nom des mêmes principes et par les mêmes voies. L'esprit révolutionnaire est fatal aux grandeurs qu'il élève comme à celles qu'il renverse. La politique qui conserve les Etats est aussi la seule qui termine et fonde les révolutions '.

1 Principaux ouvrages «le Guizot: Histoire de la Révolution d'Angleterre (18^7-lM'iX) : Histoire de la civilisation en Europe: Histoire de ta civilisation en France (1828-18:*0). — Lire: Taine. Essais de critique et d'histoire (18U(i ); E. Fa^uet, Politiques et moralistes du XIX* siècle ; A. Hardoux, (iuizot (1894 \

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302 CHRESTOMATH1E FRANÇAISE

THIERS (Adolphe)

Né à Marseille en 1797, mort à Saint-Germain en 1877.

En histoire, il représente cette école réaliste, qui expose les faits bourgeoisement, sans aucune visée artistique ou philosophique. Pourtant cet historien terre à terre contribua puissamment à créer la légende napoléonienne et, par là, exerça une énorme action sur son pays qu'il grisa de chauvinisme impérialiste. A la fin de sa vie il dut réparer, comme homme cPEtat, le mal qu'il avait fait comme historien, et ce fut sa plus belle œuvre. Son histoire, monument considérable malgré ses lacunes et ses inégalités, devra être revisée en partie ; elle renferme cependant des chapitres très remarquables. Le grand mérite de Thiers comme écrivain, c'est sa parfaite clarté ; il ne possède malheureusement pas les autres qualités des grands stylistes.

Conquête de l'Egypte par Bonaparte *.

L'Egypte était donc une véritable féodalité, comme celles de l'Europe dans le moyen-âge ; elle présentait à la fois un peuple conquis, une milice conquérante en révolte contre son souverain ; enfin une ancienne classe abrutie, au service et aux gages du plus fort.

Deux beys supérieurs aux autres dominaient en ce moment l'Egypte. L'un, Ibrahim-Bey, riche, astucieux, puissant ; l'autre, Mourad-Bey, intrépide, vaillant et plein d'ardeur. Ils étaient convenus d'une espèce de partage d'autorité, par lequel Ibrahim-Bey avait les attributions civiles, et Mourad-Bey les attributions militaires. Celui-ci était chargé des combats ; il y excellait, et il avait l'affection des mameluks, tous dévoués à sa personne.

Bonaparte, qui au génie de capitaine savait unir le tact et l'adresse du fondateur, et qui avait d'ailleurs administré assez de pays conquis pour s'en être fait un art particulier, jugea sur-le-champ la politique qu'il avait à suivre en Egypte. Il fallait d'abord arracher cette contrée à ses véritables maîtres, c'est-à-dire aux mameluks f . C'était cette classe qu'il fallait combattre et détruire par les armes et la politique. D'ailleurs on avait des raisons à faire valoir contre eux, car ils n'avaient cessé de maltraiter les Français. Quant à la Porte, il fallait paraître ne pas attaquer sa souveraineté, et affecter au contraire de la

* Extrait de l'Histoire de la Révolution.

* Esclaves achetés en Circassie et organisés en milice par les 24 beys, leurs maîtres ; ils comprenaient 12 000 cavaliers.

respecter. Telle qu'elle était devenue, cette souveraineté était peu importante. On pouvait traiter avec la Porte, soit pour la cession de l'Egypte, en lui faisant certains avantages ailleurs, soit pour un partage d'autorité qui n'aurait rien de fâcheux ; car en laissant le pacha au Caire comme il y avait été jusqu'ici, et en héritant de la puissance des mameluks, on n'avait pas grand'chose à regretter. Quant aux habitants, il fallait, pour se les attacher, gagner la véritable population, c'est-à-dire celle des Arabes. En respectant les cheiks * , en caressant leur vieil orgueil, en augmentant leur pouvoir, en flattant un désir secret qu'on trouvait en eux, comme on l'avait trouvé en Italie, comme on le trouve partout, celui du rétablissement de l'antique patrie, de la patrie arabe, on était assuré de dominer le pays et de se l'attacher entièrement. Bien plus, en ménageant les propriétés et les personnes, chez un peuple qui était habitué à regarder la conquête comme donnant droit de meurtre, de pillage et de dévastation, on allait causer une suprise des plus avantageuses à l'armée française, et si, en outre, on respectait les femmes et le prophète, la conquête des cœurs était aussi assurée que celle du sol.

Bonaparte se conduisit d'après ces errements aussi justes que profonds. Doué d'une imagination tout orientale, il lui était facile de prendre le style solennel et imposant qui convenait à la race arabe. Il fit des proclamations qui étaient traduites en arabe et répandues dans le pays. Il écrivit au pacha : « La république française s'est » décidée à envoyer une puissante armée pour mettre fin aux brigan- » dages des beys d'Egypte, ainsi qu'elle a été obligée de le faire plu- » sieurs fois dans ce siècle contre les beys de Tunis et d'Alger. Toi, » qui devrais être le maître des beys, et que cependant ils tiennent » au Caire sans autorité et sans pouvoir, tu dois voir mon arrivée avec » plaisir. Tu es sans doute déjà instruit que je ne viens point pour » rien faire contre le Coran ni le sultan. Tu sais que la nation fran- » çaise est la seule et unique alliée que le sultan ait en Europe. Viens » donc à ma rencontre, et maudis avec moi la race impie des beys. » S'adressant aux Egyptiens, Bonaparte leur adressait ces paroles : « Peuples d'Egypte, on vous dira que je viens pour détruire votre » religion. Ne le croyez pas ; répondez que je viens vous restituer vos » droits, punir les usurpateurs, et que je respecte plus que les mame- » luks, Dieu, son prophète et le Coran. » Parlant de la tyrannie des mameluks, il disait : « Y a-t-il une belle terre ? elle appartient aux

1 Grands chefs, appartenant à la classe des nobles, à la fois civils et religieux.

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» mameluks. Y a-t-il une belle esclave, un beau cheval, une belle » maison ? cela appartient aux mameluks. Si l'Egypte est leur ferme, » qu'ils montrent le bail que Dieu leur en a fait. Mais Dieu est juste » et miséricordieux pour le peuple, et il a ordonné que l'empire des » mameluks finît. » Parlant des sentiments des Français, il ajoutait : « Nous aussi, nous sommes de vrais musulmans. N'^st-ce pas nous » qui avons détruit le pape, qui disait qu'il fallait faire la guerre aux » musulmans ? N'est-ce pas nous qui avons détruit les chevaliers de » Malte, parce que ces insensés croyaient que Dieu voulait qu'ils » fissent la guerre aux musulmans ? Trois fois heureux ceux qui » seront avec nous ! Ils prospéreront dans leur fortune et leur rang. » Heureux ceux qui seront neutres ! Ils auront le temps de nous con- » naître, et ils se rangeront avec nous. Mais malheur, trois fois » malheur à ceux qui s'armeront pour les mameluks et combattrons » contre nous ! Il n'y aura pas d'espérance pour eux, ils périront. »

Bonaparte dit à ses soldats : « Vous allez entreprendre une conquête » dont les effets sur la civilisation et le commerce du monde sont » incalculables. Vous porterez à l'Angleterre le coup le plus sûr et le » plus sensible, en attendant que vous puissiez lui donner le coup de » mort.

» Les peuples avec lesquels nous allons vivre sont mahométans ; » leur premier article de foi est celui-ci : // n'y a pas d'autre Dieu que » Dieu, et Mahomet est son prophète. Ne les contredisez pas ; agissez » avec eux comme nous avons agi avec les Juifs, avec les Italiens. » Ayez des égards pour leurs muphtis et leurs imans, comme vous en » avez eu pour les rabbins et pour les évêques. Ayez pour les cérémonies » que prescrit le Coran, pour les mosquées, la même tolérance que vous » avez eue pour les couvents, pour les synagogues, pour la religion de » Moïse et celle de Jésus-Christ. Les légions romaines protégeaient » toutes les religions. Vous trouverez ici des usages différents de ceux » de l'Europe, il faut vous y accoutumer. Les peuples chez lesquels » nous allons entrer traitent les femmes autrement que nous. Souve- » nez-vous que, dans tous les pays, celui qui viole est un lâche.

» La première ville que nous rencontrerons a été bâtie par Alexan- » dre. Nous trouverons à chaque pas de grands souvenirs, dignes » d'exciter l'émulation des Français. »

Sur-le-champ, Bonaparte fit ses dispositions pour établir l'autorité française à Alexandrie, pour quitter ensuite le Delta et s'emparer du Caire, capitale de toute l'Egypte. On était en juillet, le Nil allait inonder les campagnes. Il voulait arriver au Caire avant l'inondation

et employer le temps qu'elle durerait à faire son établissement. Il ordonna que tout demeurât dans le même état à Alexandrie, que les exercices religieux continuassent, que la justice fût rendue comme avant par les cadis. Il voulut succéder seulement aux droits des mameluks et établir un commissaire pour percevoir les impôts accoutumés. Il fit former un divan, ou conseil municipal, composé des cheiks et des notables d'Alexandrie, afin de les consulter sur toutes les mesures que l'autorité française aurait à prendre. Il laissa trois mille hommes en garnison à Alexandrie et en donna le commandement à Kléber, que sa blessure devait, pour un mois ou deux, condamner à l'inaction. Il chargea un jeune officier du plus rare mérite, et qui promettait un grand ingénieur à la France, de mettre Alexandrie en état de défense et d'y faire pour cela les travaux nécessaires. C'était le colonel Crétin, qui, à peu de frais et en peu de temps, exécuta à Alexandrie des travaux superbes. Bonaparte donna ensuite des ordres pour mettre la flotte à l'abri. C'était une question de savoir si les gros vaisseaux pourraient entrer dans le port d'Alexandrie. Une commission de marins fut chargée de sonder le port et de faire un rapport. En attendant, la flotte fut mise à l'ancre dans la rade d'Aboukir. Bonaparte ordonna à Brueys de faire promptement décider la question et de se rendre à Corfou s'il était reconnu que les vaisseaux ne pouvaient pas entrer dans Alexandrie.

Après avoir vaqué à ces soins, il fit ses dispositions pour se mettre en marche. Une flottille considérable chargée de vivres, d'artillerie, de munitions et de bagages, dut longer la côte jusqu'à l'embouchure de Rosette, entrer dans le Nil et le remonter en même temps que l'armée française. Il se mit ensuite en marche avec le gros de l'armée qui, privée des deux garnisons laissées à Malte et Alexandrie, était forte de trente mille hommes à peu près. Il avait ordonné à sa flottille de se rendre à la hauteur de Ramauieh, sur les bords du Nil. Là il se proposait de la joindre et de remonter le Nil parallèlement avec elle, afin de sortir du Delta et d'arriver dans la moyenne Egypte ou Bahireh. Pour aller d'Alexandrie à Ramanieh, il y avait deux routes : l'une à travers les pays habités, le long de la mer et du Nil ; l'autre plus courte et à vol d'oiseau, mais à travers le désert de Damanhour. Bonaparte n'hésita pas et prit la plus courte. Il lui importait d'arriver promptement au Caire. Desaix marchait avec l'avant-garde ; le corps de bataille suivait à quelques lieues de distance. On s'ébranle le 18 messidor (6 juillet). Quand les soldats se virent engagés dans cette plaine sans borne, avec un sable mouvant sous les pieds, un ciel brûlant sur la

306 CHRESTOMATRIE FRANÇAISE

tête, point d'eau, point d'ombre, n'ayant pour reposer leurs yeux que de rares bouquets de palmiers, ne voyant d'êtres vivants que de légères troupes de cavaliers arabes, qui paraissaient et disparaissaient à l'horizon, et quelquefois se cachaient derrière des dunes de sable pour égorger les traînards, ils furent remplis de tristesse. Déjà le goût du repos leur était venu, après les longues et opiniâtres campagnes d'Italie. Ils avaient suivi leur général dans une contrée lointaine, parce que leur foi en lui était aveugle, parce qu'on leur avait annoncé une terre promise, de laquelle ils reviendraient assez riches pour acheter chacun un champ de six arpents. Mais quand ils virent ce désert, le mécontentement s'en mêla et alla même jusqu'au désespoir. Ils trouvaient tous les puits qui, de distance en distance, jalonnent la route du désert, détruits par les Arabes. A peine y restait-il quelques gouttes d'une eau saumâtre et très insuffisante pour étancher leur soif. On leur avait annoncé qu'ils trouveraient à Damanhour des soulagements; ils n'y rencontrèrent que de misérables huttes et ne purent s'y procurer ni pain ni vin, mais seulement des lentilles en assez grande abondance et un peu d'eau. Il fallut s'enfoncer de nouveau dans le désert. Bonaparte vit les braves Lannes et Murât eux-mêmes saisir leur chapeau, le jeter sur le sable, le fouler aux pieds. Cependant il imposait à tous ; sa présence commandait le silence et faisait quelquefois renaître la gaieté. Les soldats ne voulaient pas lui imputer leurs maux ; ils s'en prenaient à ceux qui trouvaient un grand plaisir à observer le pays. Voyant les savants s'arrêter pour examiner les moindres ruines, ils disaient que c'était pour eux qu'on était venu, et s'en vengeaient par des bons mots à leur façon. Caffarelli surtout, brave comme un grenadier, curieux comme un érudit, passait à leurs yeux pour l'homme qui avait trompé le général, et qui l'avait entraîné dans ce pays lointain. Gomme il avait perdu une jambe sur le Rhin, ils disaient : il se moque de ça, lui, il a un pied en France ! Cependant, après de cruelles souffrances, supportées d'abord avec humeur, puis avec gaieté et courage, on arriva sur les bords du Nil le 22 messidor (10 juillet), après une marche de quatre jours. A la vue du Nil et de cette eau si désirée, les soldats s'y précipitèrent et, en se baignant dans ses flots, oublièrent toutes leurs fatigues. La division Desaix qui, de l'avant-garde était passée à l'arrièregarde, vit galoper devant elle deux ou trois centaines de mameluks, qu'elle dispersa avec quelques volées de mitraille. C'étaient les premiers qu'on eût vus. Ils annonçaient la prochaine rencontre de l'armée ennemie. Le brave Mourad-Bey, en effet, ayant été averti, réunissait toutes ses forces autour du Caire. En attendant leur réunion, il volti-

geait avec un millier de chevaux autour de notre armée, afin d'observer sa marche.

L'armée attendit à Ramanieh l'arrivée de la flottille ; elle se reposa jusqu'au 25 messidor (13 juillet), et en partit le même jour pour Chébreïss. Mourad-Bey nous y attendait avec ses mameluks. La flottille, qui était partie la première, et qui avait devancé l'armée, se trouva engagée avant de pouvoir être soutenue. Mourad-Bey en avait une aussi, et du rivage il joignait son feu à celui de ses djermes (vaisseaux légers égyptiens). La flottille française eut à soutenir un combat des plus rudes. L'officier de marine Perrée, qui la commandait, déploya un rare courage ; il fut soutenu par les cavaliers qui étaient arrivés démontés en Egypte, et qui, en attendant de s'équiper aux dépens des mameluks, étaient transportés par eau. On prit deux chaloupes canonnières à l'ennemi, et on le repoussa. L'armée arriva dans cet instant; elle se composait de cinq divisions. Elle n'avait pas encore combattu contre ces singuliers ennemis. A la rapidité, au choc des chevaux, aux coups de sabre, il fallait opposer l'immobilité du fantassin, sa longue baïonnette et des masses faisant front de tous côtés. Bonaparte forma ses cinq divisions en cinq carrés, au milieu desquels on plaça les bagages et l'état-major. L'artillerie était aux angles. Les cinq divisions se flanquaient les unes les autres. Mourad-Bey lança sur ces citadelles vivantes mille ou douze cents cavaliers intrépides qui, se précipitant à grands cris et de tout le galop de leurs chevaux, déchargeant leurs pistolets, puis tirant leurs redoutables sabres, vinrent se jeter sur le front des carrés. Trouvant partout une haie de baïonnettes et un feu terrible, ils flottaient autour des rangs français, tombaient devant eux, ou s'échappaient dans la plaine de toute la vitesse de leurs chevaux. Mourad, après avoir perdu deux ou trois cents de ses phis braves cavaliers, se retira pour gagner le sommet du Délia et aller nous attendre à la hauteur du Caire, à la tête de toutes ses forces.

Ce combat suffit pour familiariser l'armée avec ce nouveau genre d'ennemis et pour suggérer à Bonaparte la tactique qu'il fallait employer avec eux. On s'achemina sur le Caire. La flottille se tenait sur le Nil à la hauteur de l'armée. On marcha sans relâche pendant les jours suivants. Les soldats eurent de nouvelles souffrances à essuyer, mais ils longeaient le Nil et pouvaient s'y baigner tous les soirs. La vue de l'ennemi leur avait rendu leur ardeur. « Ces soldats, déjà un peu dégoûtés des fatigues, comme il arrive toujours quand on a assez de gloire, je les trouvai, dit Bonaparte, toujours admirables au feu. » Pendant les marches, l'humeur revenait souvent et, après l'humeur, des

plaisanteries. Les savants commençaient à inspirer beaucoup de respect par le courage qu'on leur voyait déployer : Monge et Bertholet, sur la flottille, avaient montré à Chébreïss un courage héroïque. Les soldats, tout en faisant des plaisanteries, étaient pleins d'égards pour eux. Ne voyant pas paraître cette capitale du Caire, si vantée comme une des merveilles de l'Orient, ils disaient qu'elle n'existait pas, ou bien que ce serait comme à Damanhour, une réunion de huttes. Ils disaient encore qu'on avait trompé ce pauvre général, qu'il s'était laissé déporter comme un ban enfant, lui et ses compagnons de gloire. Le soir, quand on s'était reposé, les soldats qui avaient lu ou entendu débiter les contes des Mille et une Nuits, les répétaient à leurs camarades et on se promettait des palais magnifiques et resplendissants d'or. En attendant, on était toujours privé de pain, non que le blé* manquât, on en trouvait partout au contraire ; mais on n'avait ni moulin, ni four. On mangeait des lentilles, des pigeons, et un melon d'eau exquis, connu dans les pays méridionaux sous le nom de pastèque. Les soldats l'appelaient sainte pastèque.

On approchait du Caire, et là devait se livrer la bataille décisive. Mourad-Bey y avait réuni la plus grande partie de ses mameluks, dix mille à peu près. Ils étaient suivis par un nombre double de fellahs, auxquels on donnait des armes et qu'on obligeait de se battre derrière les retranchements. Il avait rassemblé aussi quelques mille janissaires ou spahis, dépendants du pacha qui, malgré la lettre de Bonaparte, s'était laissé entraîner dans le parti de ses oppresseurs. Mourad-Bey avait fait des préparatifs de défense sur les bords du Nil. La grande capitale du Caire se trouve sur la rive droite du fleuve. C'était sur la rive opposée, c'est-à-dire sur la gauche, que Mourad-Bey avait placé son camp, dans une longue plaine qui s'étendait entre le Nil et les pyramides de Giseh, les plus hautes de l'Egypte. Voici quelles étaient ses dispositions. Un gros village, appelé Embabeh , était adossé au fleuve. Mourad-Bey y avait ordonné quelques travaux, conçus et exécutés avec l'ignorance turque. C'était un simple boyau qui environnait l'enceinte du village, et des batteries immobiles, dont les pièces, n'étant pas sur aft'ût de campagne, ne pouvaient être déplacées. Tel était le camp retranché de Mourad-Bey. Il y avait placé ses vingt-quatre mille fellahs et janissaires, pour s'y battre avec l'opiniâtreté accoutumée des Turcs derrière les murailles. Ce village, retranché et appuyé au fleuve, formait sa droite. Ses mameluks, au nombre de dix mille cavaliers, s'étendaient dans la plaine, entre le fleuve et les pyramides. Quelques mille cavaliers arabes, qui n'étaient les auxiliaires des ma-

meluks que pour piller et massacrer dans le cas d'une victoire, remplissaient l'espace entre les pyramides et les mameluks. Le collègue de Mourad-Bey , Ibrahim , moins belliqueux et moins brave que lui, se tenait de l'autre côté du Nil, avec un millier de mameluks, avec ses esclaves et ses richesses, prêt à sortir du Caire et à se réfugier en Syrie, si les Français étaient victorieux. Un nombre considérable de djermes couvraient le Nil et portaient toutes les richesses des mameluks. Tel était l'ordre daus lequel les deux beys attendaient Bonaparte.

Le 3 thermidor (21 juillet 1798), l'armée française se mit en marche avant le jour. Elle savait qu'elle allait apercevoir le Caire et rencontrer l'ennemi. A la pointe du jour, elle découvrit enfin à sa gauche, et audelà du fleuve, les hauts minarets de cette grande capitale, et à droite, daus le désert, les gigantesques pyramides dorées par le soleil. A la vue de ces monuments, elle s'arrêta comme saisie de curiosité et d'admiration. Le visage de Bonaparte était rayonnant d'enthousiasme; il se mit à galoper devant les rangs des soldats, et leur montrant les pyramides : Songez, s'écria-t-il, songez que du haut de ces pyramides quarante siècles vous contemplent ! On s'avança d'un pas rapide. On voyait, eu s'approchant, s'élever les minarets du Caire, on voyait grandir les pyramides, on voyait fourmiller la multitude qui gardait Embabeh, on vovait i étinceler les armes de ces dix mille cavaliers, brillants d'or et d'acier, et formant une ligne immense. Bonaparte fit aussitôt ses dispositions. L'armée, comme à Chébreïss, était partagée en cinq divisions. Les divisions Desaix et Régnier formaient la droite, vers le désert; la division Dugua formait le centre ; les divisions Menou et Bon formaient la gauche, le long du Nil. Bonaparte qui, depuis le combat de Chébreïss, avait jugé le terrain et l'ennemi, fit ses dispositions en conséquence. Chaque division formait un carré; chaque carré était sur six rangs. Derrière étaient les compagnies de grenadiers en peloton, prêtes à renforcer les points d'attaque. L'artillerie était aux angles; les bagages et les généraux au centre. Ces carrés étaient mouvants. Quand ils étaient eu marche, deux côtés marchaieut sur le flanc. Quand ils étaient chargés, ils devaient s'arrêter pour faire front sur toutes les faces. Puis quand ils voulaient enlever une position, les premiers rangs devaient se détacher, pour former des colonnes d'attaque, et les aulivs devaient rester en arrière, formant toujours le carré, mais sur trois hommes de profondeur seulement, et prêts à recueillir les colonnes d'attaque. Telles étaient les dispositions ordonnées par Bonaparte. Il craignait

1 La répétition de cet on voi/ait est ici inutile et rend la phrase lourde.

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que ses impétueux soldats d'Italie , habitués à marcher au pas de marche, eussent de la peine à se résigner à cette froide et impassible immobilité des murailles. H avait eu soin de les y préparer. Ordre était donné surtont de ne pas se hâter de tirer, d'attendre froidement l'ennemi et de ne faire feu qu'à bout portant.

On s'avança presque à la portée du canon. Bonaparte, qui était dans le carré du centre, formé par la division Dugua, s'assura, avec une lunette, de l'état du camp d'Embabeh. II vit que l'artillerie du camp, n'étant pas sur affût de campagne, ne pourrait pas se porter dans la plaine et que l'ennemi ne sortirait pas des retranchements. C'est sur cette prévision qu'il basa ses mouvements. Il résolut d'appuyer avec ses divisions sur la droite, c'est-à-dire sur le corps des mameluks, en circulant hors de la portée du canon d'Embabeh. Son intention était de séparer les mameluks du camp retranché, de les envelopper, de les pousser dans le Nil et de n'attaquer Embabeh qu'après s'être défait d'eux. Il ne devait pas lui être difficile de venir à bout de la multitude qui fourmillait dans ce camp, après avoir détruit les mameluks.

Sur-le-champ il donna le signal. Desaix, qui formait l'extrême droile, se mit le premier en marche. Après lui venait le carré de Régnier, puis celui de Dugua, où était Bonaparte. Les deux autres circulaient autouV d'Embabeh, hors de la portée du canon. Mourad-Bey. qui, quoique sans instruction, était doué d'un grand caractère et d'un coup d'œil pénétrant, devina sur-le-champ l'intention de son adversaire, et résolut de charger pendant ce mouvement décisif. Il laissa deux mille mameluks pour appuyer Embabeh, puis se précipita avec le reste sur les deux carrés de droite. Celui de Desaix, engagé dans des palmiers, n'était pas encore formé lorsque les premiers cavaliers l'abordèrent. Mais il se forma sur-le-champ et fut prêt à recevoir la charge. C'est une masse énorme que celle de huit mille cavaliers galopant à la fois dans une plaine. Ils se précipitèrent avec une impétuosité extraordinaire sur la division Desaix. Nos braves soldats, devenus aussi froids qu'ils avaient été fougueux jadis, les attendirent avec calme, et les reçurent, à bout portant, avec un feu terrible de mousqueterie et de mitraille. Arrêtés par le feu, ces innombrables cavaliers flottaient le long des rangs et galopaient autour de la citadelle enflammée. Quelques-uns des plus braves se précipitèrent sur les baïonnettes, puis, retournant leurs chevaux et les renversant sur nos fantassins, parvinrent à faire brèche, et trente ou quarante vinrent expirer aux pieds de Desaix, au centre même du carré. La masse, tournant bride, se rejeta du carré de Desaix sur celui de Régnier qui venait après. Accueillie

par le même feu, elle revint vers le point d'où elle était partie, mais elle trouva sur ses derrières la division Dugua que Bonaparte avait portée vers le Nil, et fut jetée dans une déroute complète. Alors la fuite se fit en désordre. Une partie des fuyards s'échappa vers notre droite, du côté des Pyramides ; une autre, passant sous le feu de Dugua, alla se jeter dans Embabeh, où elle porta la confusion. Dès cet instant le trouble commença à se mettre dans le camp retranché. Bonaparte, s'en apercevant, ordonna à ses deux divisions de gauche de s'approcher d'Embabeh pour s'en emparer. Bon et Menou s'avancèrent sous le feu des retranchements, et, arrivés à une certaine distance, firent halte. Les carrés se dédoublèrent ; les premiers rangs se formèrent en colonnes d'attaque, tandis que les autres restèrent eu carré, figurant toujours de véritables citadelles. Mais au même instant, les mameluks, tant ceux que Mourad avait laissés à Embabeh que ceux qui s'y étaient réfugiés, voulurent nous prévenir. Ils fondirent sur nos colonnes d'attaque, tandis qu'elles étaient en marche. Mais celles-ci, s'arrêtant sur-le-champ et se formant en carré avec une merveilleuse rapidité, les reçurent avec fermeté et en abattirent un grand nombre. Les uns se jetèrent dans Embabeh, où le désordre devint extrême ; les autres, fuyant dans la plaine, entre le Nil et notre droite, furent fusillés ou poussés dans le fleuve. Les colonnes d'attaque abordèrent vivement Embabeh, s'en emparèrent, et jetèrent dans le Nil la multitude des fellahs et des janissaires. Beaucoup se noyèrent ; mais comme les Egyptiens sont excellents nageurs, le plus grand nombre d'entre eux parvint à se sauver. La journée était finie. Les Arabes, qui étaient près des pyramides et qui attendaient une victoire, s'enfoncèrent dans le désert. Mourad, avec les débris de la cavalerie, et le visage tout sanglant, se retira vers la haute Egypte. Ibrahim, qui de l'autre rive contemplait ce désastre, s'enfonça vers Belbeys, pour se retirer en Syrie. Les mameluks mirent aussitôt le feu aux djermes qui portaient leurs richesses. Cette proie nous échappa, et nos soldats virent pendant toute la nuit des flammes dévorer un riche butin.

Bonaparte plaça son quartier général à Giseh, sur les bords du Nil. où Mourad-Bey avait une superbe habitation. On trouva, soit à Giseh. soit à Embabeh, des provisions considérables, et nos soldats purent se dédommager de leurs longues privations. Ils trouvèrent dos vignes couvertes de magnifiques raisins dans les jardins de Giseh, et les eurent bientôt vendangées. Mais ils firent sur le champ de bataille un butin d'une autre espèce : c'étaient des châles magnifiques, de belles armes, des chevaux, et des bourses qui renfermaient jusqu'à deu\ ou

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trois cents pièces d'or ; car les mameluks portaient toutes leurs richesses avec eux. Ils passèrent la soirée, la nuit et le lendemain, à recueillir ces dépouilles. Cinq à six cents mameluks avaient été tués. Plus de mille étaient noyés dans le Nil. Les soldats se mirent à les pêcher pour les dépouiller, et employèrent plusieurs jours encore à ce genre de recherche.

La bataille nous avait à peine coûté une centaine de morts ou blessés ; car si la défaite est terrible pour des carrés enfoncés, la perte est nulle pour des carrés victorieux. Les mameluks avaient perdu leurs meilleurs cavaliers par le feu ou par les flots. Leurs forces étaient dispersées, et la possession du Caire nous était assurée. Cette capitale était dans un désordre extraordinaire. Elle renferme plus de trois cent mille habitants, et elle est remplie d'une populace féroce et abrutie, qui se livrait à tous les excès, et voulait profiter du tumulte pour piller les riches palais des beys. Malheureusement, la flottille, française n'avait pas encore remonté le Nil, et nous n'avions pas le moyen de le traverser pour aller prendre possession du Caire. Quelques négociants français qui s'y trouvaient furent envoyés à Bonaparte par les cheiks, pour convenir de l'occupation de la ville. Il se procura quelques djermes pour envoyer un détachement qui rétablît la tranquillité, et mît les personnes et les propriétés à l'abri des fureurs de la populace. Il entra le surlendemain dans le Caire, et alla prendre possession du palais de Mourad-Bey.

A peine fut-il établi au Caire, qu'il se hâta d'employer la politique qu'il avait déjà suivie à Alexandrie, et qui devait lui attacher le pays. Il visita les principaux cheiks, les flatta, leur fit espérer le rétablissement de la domination arabe, leur promit la conservation de leur culte et de leurs coutumes, et réussit complètement à les gagner par un mélange de caresses adroites et de paroles imposantes, empreintes, d'une grandeur orientale. L'essentiel était d'obtenir des cheiks de la mosquée de Jemil-Azar une déclaration en faveur des Français. C'était comme un bref du pape chez les chrétiens. Bonaparte y déploya tout ce qu'il avait d'adresse, et il y réussit complètement. Les grands cheiks firent la déclaration désirée, et engagèrent les Egyptiens à se soumettre à l'envoyé de Dieu, qui respectait le prophète, et qui venait venger ses enfants de la tyranie des mameluks. Bonaparte établit au Caire un divan comme il avait fait à Alexandrie, composé des principaux cheiks et des plus notables habitants. Ce divan ou Conseil municipal devait lui servir à gagner l'esprit des Egyptiens, en les consultant, et à s'instruire par eux de tous les détails de l'administration

intérieure. Il fut convenu que dans toutes les provinces il en serait établi de pareils, et que ces divans particuliers enverraient des députés au divan du Caire, qui serait ainsi le grand divan national *.

SCRIBE (Eugène)

Né à Paris en 1791, mort à Paris en 186 î.

Le romantisme n'a produit qu'une forme de comédie vraiment remarquable, celle de Musset qui diffère notablement de celle de Scribe. Bien qu'ayant écrit en pleine période romantique, ce dernier, arrièrepetit-fils bien dégénéré de Molière, a évolué parallèlement à l'école nouvelle ; il ne s'y rattache par aucun côté. C'est le représentant le plus caractéristique de cette secte littéraire, étroite et plate, qui lutta contre le romantisme et qu'on a appelée, bien à tort certes, Y Ecole du bon sens. Il fut le roi du vaudeville, le grand mécanicien des intrigues, des imbroglios, des quiproquos romanesques. Il n'y a dans son théâtre ni études de mœurs sérieuses, ni peintures de caractères, ni philosophie, ni thèses morales ; mais ses pièces plus ou moins vides sont admirablement agencées. Personne n'a su mieux que lui la technique théâtrale, l'art des préparations et des effets scéniques. Il faut l'avoir lu pour comprendre tout à fait le théâtre, de même qu'il est utile de connaître jusqu'aux chinoiseries de la grammaire pour savoir à fond le français.

Le verre d'eau 2.

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