‹ Chrestomathie française du XIXe siècle (prosateurs)Chapitre 25 sur 40 · LADY ALBERMALE · texte numérisé non relu

LADY ALBERMALE

C'est manquer de respect à la reine.

LA REINE, avec dignité.

Quoi donc !... qu'ai-je oublié ?

LA DUCHESSE, troublée et cherchant à se remettre.

Les droits... l'étiquette... les prérogatives des différentes charges du palais... C'est à une de vos femmes qu'appartient le droit de présenter a Votre Majesté...

LA REINE, étonnée.

Tant de bruit pour cela !... (Se tournant vers la table de jeu.) Eh bien ! duchesse, donnez-le moi vous-même...

LA DUCHESSE, stupéfaite.

Moi!

BOLINGBROKE, à la duchesse a qui Masham présente le plateau.

Je conviens, duchesse, qu'être obligée de présenter vous-même... là, devant eux... c'est encore plus piquant...

LA DUCHESSE, se contenant à peine, et prenant le plateau que Masham lui

présente.

Ah!...

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LA REINE, avec impatience .

Eh bien, madame... m'avez-vous entendue ? et ce droit réclamé avec tant d'insistance...

La duchesse, d'une main tremblante de colère, lui présente le verre d'eau qui glisse sur le plateau et tombe sur la robe de la reine.

LA REINE, se levant avec vivacité.

Ah ! vous êtes d'une maladresse...

Tout le monde se lève, et Abigaïl descend à droite près de la reine.

LA DUCHESSE

C'est la première fois que Sa Majesté me parle ainsi.

LA REINE, avec aigreur.

Cela prouve mon indulgence !

LA DUCHESSE, de même.

Après les services que je lui ai rendus...

LA REINE, de même.

Et que je suis lasse de m'entendre reprocher.

LA DUCHESSE

Je ne les impose point à Votre Majesté, et s'ils lui sont importuns... je lui offre ma démission.

LA REINE

Je l'accepte !

LA DUCHESSE, à part.

0 ciel !...

LA REINE

Je ne vous retiens plus... Milords et mesdames, vous pouvez vous retirer.

BOLINGBROKE, bas à la duchesse.

Duchesse, il faut céder ! . . .

LA DUCHESSE, à part, avec colère.

Jamais!... Et Masham... et ce rendez- vous... non, il n'aura pas lieu ! (Haut à la reine.) Encore un mot, madame !... En remettant à Votre Majesté ma place de surintendante... je lui dois compte des derniers ordres dont elle m'avait chargée.

BOLINGBROKE, à part.

Que veut-elle faire ?

LA DUCHESSE, montrant Bolingbroke.

Sur la plainte de Milord et de ses collègues de l'opposition, vous m'avez ordonné de découvrir l'adversaire de Richard Bolingbroke *...

1 Masham s'est battu secrètement en duel avec R. Bolingbroke et l'a tué.

BOLINGBROKE. à part.

0 ciel !

LA DUCHESSE, à Bolingbroke.

C'est vous maintenant qui en répondez, car je vous le livre. Arrêtez donc et sur-le-champ M. Masham, que voici !

LA REINE, avec douleur.

Masham ! . . . il serait vrai ! . . .

MASHAM, baissant la tète.

Oui, madame !...

LA DUCHESSE, contemplant la douleur de la reine, et bas à Bolingbroke.

Je suis vengée !...

BOLINGBROKE, de même et avec joie.

Mais nous l'emportons !

LA DUCHESSE, fièrement.

Pas encore, Messieurs ! *

Gustave FLAUBERT

Xé à Rouen en Î8S1, mort à Croissel, près de Rouen, en 1880.

La période du second empire, qui vit la fin du romantisme, renferme * des romanciers remarquables. Le plus connu est Flaubert. Ce romantique merveilleux, qui procède à la fois de Hugo et de Gautier, par l'imagination et le sens du pittoresque, changea complètement l'orientation de la littérature d'art et prépara le naturalisme. Il fit du roman, tout en y apportant ses qualités d'artiste romantique, une étude purement objective de la réalité, appliquant sa méthode même dans ses romans archéologiques. En lui se trouvent réunies les qualités des écoles opposées ; c'est pour cela qu'il est généralement considéré comme le plus grand romancier de la France.

Monsieur Homais3.

Le soir que les époux Bovary devaient arriver à Yonville, madame veuve Lefrançois, la maîtresse de cette auberge, était si fort affairée,

1 Principales pièces de Scribe : Le Mariage de raison (1826) : Bertrand et Raton (1833) ; La Calomnie (1840) ; Une chaîne (1841) ; — Lire : Weiss, Essai sur la littérature française ; Brunt'tière, Les époques du théâtre français (1892) ; René Doumic, De Scribe à Ibsen (1893).

* Flaubert a créé en M. Homais un type immortel : le bourgeois bêtement voltairien, qui mange du prêtre et voit rouge quand il aperçoit une soutane ; c'est, en quelque sorte, la contre-partie du clérical si bien dépeint par certains romanciers contemporains. Cet extrait donne une idée du roman moderne de Flaubert.

qu'elle suait à grosses gouttes en remuant ses casseroles. C'était le lendemain jour de marché dans le bourg. Il fallait d'avance tailler les viandes, vider les poulets, faire de la soupe et du café. Elle avait, de plus, le repas de ses pensionnaires, celui du médecin, de sa femme et de leur bonne ; le billard retentissait d'éclats de rire; trois meuniers, dans la petite salle, appelaient pour qu'on leur apportât de l'eau-de-vie ; le bois flambait, la braise craquait, et. sur la longue table de la cuisine, parmi les quartiers de mouton cru, s'élevaient des piles d'assiettes qui tremblaient aux secousses du billot où Ton hachait des épinards. On entendait, dans la basse-cour, crier les volailles que la servante poursuivait pour leur couper le cou.

Un homme en pantoufles de peau verte, quelque peu marqué de petite vérole et coiffé d'un bonnet de velours à gland d'or, se chauffait le dos contre la cheminée. Sa figure n'exprimait rien que la satisfaction de soi-même, et il avait l'air aussi calme dans la vie que le chardonneret suspendu au-dessus de sa tête, dans une cage d'osier : c'était le pharmacien Homais.

— Artémise ! criait la maîtresse d'auberge, casse de la bourrée, emplis les carafes, apporte de l'eau-de-vie, dépêche-toi ! Au moins, si je savais quel dessert offrir à la société que vous attendez ! Bonté divine ! les commis du déménagement recommencent leur tintamarre dans le billard ! Et leur charrette qui est restée sous la grande porte ! L'Hirondelle est capable de la défoncer en arrivant ! Appelle Polyte pour qu'il la remise!... Dire que, depuis le matin, monsieur Homais, ils ont peut-être fait quinze parties et bu huit pots de cidre !... Mais ils vont me déchirer le tapis, continuait-elle en les regardant de loin, son écumoire à la main.

— Le mal ne serait pas grand, répondit M. Homais, vous en achèteriez un autre.

— Un autre billard ! exclama la veuve.

— Puisque celui-là ne tient plus, madame Lefrancois; je vous le répète, vous vous faites tort ! vous vous faites grand tort ! Et puis les amateurs, à présent, veulent des blouses étroites et des queues lourdes. On ne joue plus la bille; tout est changé ! Il faut marcher avec son siècle! Regardez Tellier, plutôt...

L'hôtesse devint rouge de dépit. Le pharmacien ajouta :

— Son billard, vous avez beau dire, est plus mignon que le vôtre ; et qu'on ait l'idée, par exemple, de monter une poule patriotique pour la Pologne ou les inondés de Lyon...

— Ce ne sont pas des gueux comme lui qui nous font peur ! inter-

rompit l'hôtesse en haussant ses grosses épaules. Allez ! allez ! monsieur Homais, tant que le Lion d'or vivra, on y viendra. Nous avons du foin dans nos bottes1, nous autres! Au lieu qu'un de ces matins vous verrez le Café français fermé, et avec une belle affiche sur les auvents !... Changer mon billard, continuait-elle en se parlant à ellemême, lui qui m'est si commode pour ranger ma lessive et sur lequel, dans le temps de la chasse, j'ai mis coucher jusqu'à six voyageurs !... Mais ce lambin d'Hivert qui n'arrive pas !

— L'attendez-vous pour le dîner de vos messieurs? demanda le pharmacien.

— L'attendre ? Et M. Binet, donc ! A six heures battant vous allez le voir entrer, car son pareil n'existe pas sur la terre pour l'exactitude. Il lui faut toujours sa place dans la petite salle ! On le tuerait plutôt que de le faire dîner ailleurs ! et dégoûté qu'il est î et si difficile pour le cidre ! Ce n'est pas comme M. Léon; lui, il arrive quelquefois à sept heures, sept heures et demie même ; il ne regarde seulement pas à ce qu'il mange. Quel bon jeune homme ! Jamais un mot plus haut que l'autre.

— C'est qu'il y a bien de la différence, voyez-vous, entre quelqu'un qui a reçu de l'éducation et un ancien carabinier qui est percepteur.

Six heures sonnèrent. Binet entra.

Il était vêtu d'une redingote bleue, tombant droit d'elle-même tout autour de son corps maigre, et sa casquette de cuir, à pattes nouées par des cordons sur le sommet de sa tête, laissait voir, sous la visière relevée, un front chauve, qu'avait déprimé l'habitude du casque. Il portait un gilet de drap noir, un col de crin, un pantalon gris et, en toute saison, des bottes bien cirées qui avaient deux renflements parallèles, à cause de la saillie de ses orteils. Pas un poil ne dépassait la ligne de son collier blond qui, contournant la mâchoire, encadrait comme la bordure d'une plate-bande sa longue figure terne dont les yeux étaient petits et le nez busqué. Fort à tous les jeux de cartes, bon chasseur et possédant une belle écriture, il avait chez lui un tour où il s'amusait à tourner des ronds de serviette dont il encombrait sa maison, avec la jalousie d'un artiste et l'égoïsme d'un bourgeois.

Il se dirigea vers la petite salle ; mais il fallut d'abord en faire sortir les trois meuniers, et pendant tout le temps que l'on fut à mettre son

1 Gallicisme ayant le sens de « être riche. » Dans les campagnes françaises, les paysans pauvres mettent de la paille dans leurs sabots ou leurs souliers pour avoir plus chaud ; les plus aisés mettent du foin, qui coûte plus cher; de là l'expression : avoir du foin dans ses buttes.

couvert, Binet resta silencieux à sa place, auprès du poêle ; puis il ferma la porte et retira sa casquette, comme d'usage.

— Ce ne sont pas les civilités qui lui useront la langue ! dit le pharmacien, dès qu'il fut seul avec l'hôtesse.

— Jamais il ne cause davantage, répondit-elle ; il est venu ici, la semaine dernière, deux voyageurs en drap, des garçons pleins d'esprit qui contaient le soir un tas de farces que j'en pleurais de rire; eh bien ! il restait là comme une alose, sans dire un mot.

— Oui, fit le pharmacien, pas d'imagination, pas de saillies, rien de ce qui constitue l'homme de société !

— On dit pourtant qu'il a des moyens, objecta l'hôtesse.

— Des moyens ! répliqua M. Homais ; lui ! des moyens ? Dans sa partie, c'est possible, ajouta- t-il d'un ton plus calme.

Et il reprit :

— Ah î qu'un négociant qui a des relations considérables, qu'un jurisconsulte, un médecin, un pharmacien soient tellement absorbés, qu'ils en deviennent fantasques et bourrus même, je le comprends ; on en cite des traits dans les histoires ! Mais, au moins, c'est qu'ils pensent à quelque chose. Moi, par exemple, combien de fois m'est-il arrivé de chercher ma plume sur mon bureau pour écrire une étiquette, et de trouver, en définitive, que je l'avais placée à mon oreille !

Cependant, madame Lefrançois alla sur le seuil regarder si YHirondelle n'arrivait pas. Elle tressaillit. Un homme vêtu de noir entra tout à coup dans la cuisine. On distinguait, aux dernières lueurs du crépuscule, qu'il avait la figure rubiconde et le corps athlétique.

— Qu'y a-t-il pour votre service, monsieur le curé ? demanda la maîtresse d'auberge, tout en atteignant sur la cheminée un des flambeaux de cuivre qui s'y trouvaient rangés en colonnade avec leurs chandelles ; voulez-vous prendre quelque chose ? un doigt de cassis, un verre de vin ?

L'ecclésiastique refusa fort civilement. Il venait chercher son parapluie, qu'il avait oublié l'autre jour au couvent d'Ernemont et, après avoir prié madame Lefrançois de le lui faire remettre au presbytère dans la soirée, il sortit pour se rendre à l'église, où l'on sonnait Y Angélus. Quand le pharmacien n'entendit plus sur la place le bruit de ses souliers, il trouva fort inconvenante sa conduite de tout à l'heure. Ce refus d'accepter un rafraîchissement lui semblait une hypocrisie des plus odieuses; les prêtres godaillaient tous sans qu'on les vît, et cherchaient à ramener le temps de la dîme.

L'hôtesse prit la défense de son curé :

— Taisez-vous donc, monsieur Homais ! vous êtes un impie ! vous n'avez pas de religion !

Le pharmacien répondit :

— J'ai une religion, ma religion, et même j'en ai plus qu'eux tous, avec leurs mômeries et leurs jongleries î J'adore Dieu, au contraire. Je crois en l'Etre suprême, à un Créateur, quel qu'il soit, peu m'importe, qui nous a placés ici-bas pour y remplir nos devoirs de citoyen et de père de famille ; mais je n'ai pas besoin d'aller dans une église, baiser des plats d'argent et engraisser de ma poche un tas de farceurs qui se nourrissent mieux que nous î Car on peut l'honorer aussi bien dans un bois, dans un champ, ou même en contemplant la voûte éthérée, comme les anciens. Mon Dieu, à moi, c'est le Dieu de Socrate, de Franklin, de Voltaire et de Béranger ! Je suis pour la Profession de foi du vicaire savoyard et les immortels principes de 89 !

Il se tut, cherchant des yeux un public autour de lui, car, dans son effervescence, le pharmacien un moment s'était cru en plein conseil municipal. Mais la maîtresse d'auberge ne l'écoutait plus; elle tendait son oreille à un roulement éloigné. On distingua le bruit d'une voiture mêlé à un claquement de fers lâches qui battaient la terre, et ['Hirondelle enfin s'arrêta devant la porte.

Le rapt du zaïmph *.

Màtho, l'un des chefs des Mercenaires révoltés contre Carthage, est entré dans le temple de Tanit et a volé le zaïmph de la déesse, manteau bleu, jaune et pourpre, constellé d'étoiles. Il espère ruiner ainsi la cité, auquel ce manteau sert pour ainsi dire de palladium.

Mâtho se tenait derrière les balustres. Avec le zaïmph qui l'enveloppait, il semblait un dieu sidéral tout environné du firmament. Les esclaves s'allaient jeter sur lui. Salammbô les arrêta.

— N'y touchez pas ! C'est le manteau de la Déesse !

Elle s'était reculée dans un angle ; mais elle fit un pas vers lui, et, allongeant son bras nu :

— Malédiction, sur toi qui as dérobé Tanit ! Haine, vengeance, massacre et douleur ! Que Gurzil, dieu des batailles, te déchire ! que Mastiman, dieu des morts, t'étouffe ! et que l'Autre, — celui qu'il ne faut pas nommer — te brûle î

1 Extrait de Salammbô, le chef-d'œuvre descriptif de Flaubert, merveilleuse reconstitution de Carthage aux temps des mercenaires. Comparer ce morceau avec celui du Roman de la Momie, cité page 145.

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324 CHRKSTOMATHIE FRANÇAISE

Mâtho poussa un cri comme à la blessure d'une épée. Elle répéta plusieurs fois : — Va-t'en ! va-t'en !

La foule des serviteurs s'écarta, et Mâtho, baissant la tête, passa lentement au milieu d'eux ; mais à la porte il s'arrêta, car la frange du zaïmph s'était accrochée à une des étoiles d'or qui pavaient les dalles. Il le tira brusquement d'un coup d'épaule, et descendit les escaliers.

... Le soleil s'était levé; et, comme un lion qui s'éloigne, Mâtho descendait les chemins, en jetant autour de lui des yeux terribles.

Une rumeur indécise arrivait à ses oreilles. Elle était partie dû palais et elle recommençait au loin, du côté de l'Acropole. Les uns disaient qu'on avait pris le trésor de la République dans le temple de Moloch ; d'autres parlaient d'un prêtre assassiné. On s'imaginait ailleurs que les Barbares étaient entrés dans la ville.

Mâtho, qui ne savait comment sortir des enceintes, marchait droit devant lui. On l'aperçut, alors une clameur s'éleva. Tous avaient compris ; ce fut une consternation, puis une immense colère.

Du fond de Mappales ', des hauteurs de l'Acropole, des catacombes, des bords du lac, la multitude accourut. Les patriciens sortaient de leurs palais, les vendeurs de leurs boutiques ; les femmes abandonnaient leurs enfants ; on saisit des épées, des haches, des bâtons ; mais l'obstacle qui avait empêché Salammbô les arrêta. Gomment reprendre le voile ? Sa vue seule était un crime ; il était de la nature des Dieux et son contact faisait mourir.

Sur le péristyle des temples, les prêtres désespérés se tordaient les bras. Les gardes de la Légion galopaient au hasard ; on montait sur les maisons, sur les terrasses, sur l'épaule des colosses et dans la mâture des navires. Il s'avançait cependant, et à chacun de ses pas la rage augmentait, mais la terreur aussi. Les rues se vidaient à son approche, et ce torrent d'hommes qui fuyaient rejaillissait des deux côtés jusqu'au sommet des murailles. Il ne distinguait partout que des yeux grands ouverts comme pour le dévorer, des dents qui claquaient, des poings tendus, et les imprécations de Salammbô retentissaient en se multipliant.

Tout à coup, une longue flèche siffla, puis une autre, et des pierres ronflaient ; mais les coups, mal dirigés (car on avait peur d'atteindre le zaïmph), passaient au-dessus de sa tête. D'ailleurs se faisant du voile un bouclier, il le tendait à droite, à gauche, devant lui, par derrière;

* Chemin bordé de tombeaux derrière 1" Acropole, allant du rivage aux catacombes.

et ils n'imaginaient aucun expédient. Il marchait de plus en plus vite, s'engageant par les rues ouvertes. Elles étaient barrées avec des cordes, des chariots, des pièges ; à chaque détour il revenait en arrière. Enfin il entra sur la place de Khamon, où les Baléares avaient péri ; Mâtho s'arrêta, pâlissant comme quelqu'un qui va mourir. Il était bien perdu cette fois ; la multitude battait des mains.

Il courut jusqu'à la grande porte fermée. Elle était très haute, tout en cœur de chêne, avec des clous de fer et doublée d'airain. Mâtho se jeta contre. Le peuple trépignait de joie, voyant l'impuissance de sa fureur ; alors il prit sa sandale, cracha dessus et en souffleta les panneaux immobiles. La ville entière hurla. On oubliait le voile maintenant, et ils allaient l'écraser. Mâtho promena sur la foule de grands yeux vagues. Ses tempes battaient à l'étourdir ; il se sentait envahi par l'engourdissement des gens ivres. Tout à coup il aperçut la longue chaîne que l'on tirait pour manœuvrer la bascule de la porte. D'un bond il s'y cramponna, eu roidissant ses bras, en s'arc-boutant des pieds ; et, a la fin, les battants énormes s'entr'ouvrirent.

Quand il fut dehors, il retira de son cou le grand zaïmph et l'éleva sur sa tête le plus haut possible. L'étoffe, soutenue par le vent de la mer, resplendissait au soleil avec ses couleurs, ses pierreries et la figure de ses dieux. Mâtho, le portant ainsi, traversa toute la plaine jusqu'aux tentes des soldats, et le peuple, sur les murs, regardait s'en aller la fortune de Car th âge.

La bataille du Macar '.

Par-dessus la voix des capitaines, la sonnerie des clairons et le grincement des lyres, les boules de plomb et les amandes d'argile passant dans l'air, sifflaient, faisaient sauter les glaives des mains, la cervelle des crânes. Les blessés, s'abritant d'un bras sous leur bouclier, tendaient leur épée en appuyant le pommeau contre le sol, et d'autres, dans des mares de sang, se retournaient pour mordre les talons. La multitude était si compacte, la poussière si épaisse, le tumulte si fort, qu'il était impossible de rien distinguer ; les lâches qui offrirent de se rendre ne furent même pas entendus. Quand les mains étaient vides, on s'étreignait corps à corps ; les poitrines craquaient contre les cuirasses et des cadavres pendaient la tête en arrière, entre deux bras crispés. Il y eut une compagnie de soixante Ombriens qui, fermes sur leurs jarrets, la pique devant les yeux, inébranlables et grinçant des dents,

1 Extrait du Salammbô. Combat entre les Carthaginois et les Mercenaires.

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forcèrent à reculer deux syntagmes * à la fois. Des pasteurs épirotes coururent à l'escadron gauche des Glinabares 2, saisirent les chevaux à la crinière en faisant tournoyer leurs bâtons; les bêtes, renversant leurs hommes, s'enfuirent par la plaine. Les frondeurs puniques, écartés çà et là, restaient béants. La phalange commençait à osciller, les capitaines couraient éperdus, les serre-files poussaient les soldats, et les Barbares s'étaient reformés ; ils revenaient ; la victoire était pour eux.

Mais un cri, un cri épouvantable éclata, un rugissement de douleur et de colère : c'étaient les soixante-douze éléphants qui se précipitaient sur une double ligne, Hamilcar ayant attendu que les Mercenaires fussent tassés en une seule place pour les lâcher contre eux ; les Indiens les avaient si vigoureusement piqués que du sang coulait sur leurs larges oreilles. Leurs trompes, barbouillées de minium, se tenaient droites en l'air, pareilles à des serpents rouges; leurs poitrines étaient garnies d'un épieu, leurs dos d'une cuirasse, leurs défenses allongées par des lames de fer courbes comme des sabres, — et pour les rendre plus féroces, on les avait enivrés avec un mélange de poivre, de vin pur et d'encens. Ils secouaient leurs colliers de grelots, criaient ; et les éléphantarques baissaient la tête sous le jet des phalariques qui commençaient à voler du haut des tours.

Afin de mieux leur résister, les Barbares se ruèrent en foule compacte ; les éléphants se jetèrent au milieu, impétueusement. Les éperons de leur poitrail, comme des proues de navire, fendaient les cohortes ; elles refluaient à gros bouillons. Avec leurs trompes, ils étouffaient les hommes, ou bien les arrachant du sol, par-dessus leur tête ils les livraient aux soldats dans les tours ; avec leurs défenses, ils les éventraient, les lançaient en l'air, et de longues entrailles pendaient à leurs crocs d'ivoire comme des paquets de cordages à des mâts. Les Barbares tâchaient de leur crever les yeux, de leur couper les jarrets ; d'autres, se glissant sous leur ventre, y enfonçaient un glaive jusqu'à la garde et périssaient écrasés; les plus intrépides se cramponnaient à leurs courroies ; sous les flammes, sous les balles, sous les flèches ils continuaient à scier les cuirs, et la tour d'osier s'écroulait comme une tour de pierres. Quatorze de ceux qui se trouvaient à l'extrémité droite, irrités de leurs blessures, se retournèrent sur le second rang ; les Indiens saisirent leur maillet et leur ciseau et l'appliquant au joint de la tête, à tour de bras ils frappèrent un grand coup.

* Carrés pleins, ayant 16 hommes de chaque côté.

* Cavaliers carthaginois, armés de lances.

Les bêtes énormes s'affaissèrent, tombèrent les unes par-dessus les autres. Ce fut comme une montagne ; et sur ce tas de cadavres et d'armures, un éléphant monstrueux qu'on appelait Fureur de Baal, pris par la jambe entre des chaînes, resta jusqu'au soir à hurler, avec une flèche dans l'œil.

Cependant les autres, comme des conquérants qui se délectent dans leur extermination, renversaient, écrasaient, piétinaient, s'acharnaient aux cadavres, aux débris. Pour repousser les manipules serrées en couronnes autour d'eux, ils pivotaient sur leurs pieds de derrière, dans un mouvement de rotation continuelle, en avançant toujours. Les Carthaginois sentirent redoubler leur vigueur, et la bataille recommença.

Les Barbares faiblissaient ; des hoplites grecs jetèrent leurs armes, une épouvante prit les autres. On aperçut Spendius l penché sur son dromadaire et qui l'éperonnait aux épaules avec deux javelots. Tous alors se précipitèrent par les ailes et coururent vers Utique.

Le sacrifice à Baal2.

Cependaut un feu d'aloès, de cèdre et de laurier brûlait entre les jambes du colosse 3. Ses longues ailes enfonçaient leurs pointes dans la flamme ; les onguents dont il était frotté coulaient comme de la sueur sur ses membres d'airain. Autour de la dalle ronde où il appuyait ses pieds, les enfants, enveloppés de voiles noirs, formaient un cercle immobile, et ses bras, démesurément longs, abaissaient leurs paumes jusqu'à eux, comme pour saisir cette couronne et l'emporter dans le ciel.

Les Riches, les Anciens, les femmes, toute la multitude se tassait derrière les prêtres et sur les terrasses des maisons. Les grandes étoiles peintes ne tournaient plus, les tabernacles étaient posés par terre et les fumées des encensoirs montaient perpendiculairement, telles que des arbres gigantesques étalant au milieu de l'azur leurs rameaux bleuâtres.

Plusieurs s'évanouirent ; d'autres devenaient inertes et pétrifiés dans leur extase. Une angoisse infinie pesait sur les poitrines. Les dernières

1 Un des généraux des mercenaires, commandant ce corps d'année.

* Extrait de Salammbô. Ce morceau est une peinture exacte, malgré sa couleur littéraire. Il serait impossible d'exprimer avec plus d'art et d'une manière plus saisissante la hideur de la religion phénicienne. Le sacrifice décrit ici est fait pour tâcher de sauver Carthage assiégée par les mercenaires et sur le point de succomber.

3 Une statue d'airain figurant le dieu.

clameurs une à une s'éteignaient, — et le peuple de Carthage haletait, absorbé dans le désir de sa terreur.

Enfin le grand prêtre de Moloch passa la main gauche sous les voiles des enfants et il leur arracha du front une mèche de cheveux qu'il jeta sur les flammes. Alors les hommes en manteaux rouges entonnèrent l'hymne sacré :

« Hommage à toi, Soleil ! roi des deux zones, créateur qui s'engendre, Père et Mère, Père et Fils, Dieu et Déesse, Déesse et Dieu ! »

Et leur voix se perdit dans l'explosion des instruments sonnant tous à la fois, pour étouffer les cris des victimes. Les scheminith à huit cordes, les kinnor, qui en avaient dix, et les nebal, qui en avaient douze, grinçaient, sifflaient, tonnaient. Des outres énormes, hérissées de tuyaux, faisaient un clapotement aigu ; les tambourins, battus à tour de bras, retentissaient de coups sourds et rapides ; et, malgré la fureur des clairons, les salsalim claquaient, comme des ailes de sauterelles.

Les hiérodoules, avec un long crochet, ouvrirent les sept compartiments étages sur le corps du Baal. Dans le plus haut, on introduisit de la farine ; dans le second, deux tourterelles ; dans le troisième, un singe; dans le quatrième, un bélier; dans le cinquième, une brebis; et, comme on n'avait pas de bœuf pour le sixième, on y jeta une peau tannée prise au sanctuaire. La septième case restait béante.

Avant de rien entreprendre, il était bon d'essayer les bras du dieu. De minces chaînettes partant de ses doigts gagnaient ses épaules et redescendaient par derrière, où des hommes, tirant dessus, faisaient monter, jusqu'à la hauteur de ses coudes, ses deux mains ouvertes qui, en se rapprochant, arrivaient contre son ventre ; elles remuèrent plusieurs fois de suite, à petits coups saccadés. Puis les instruments se turent. Le feu ronflait.

Les pontifes de Moloch se promenaient sur la grande dalle, en examinant la multitude. Il fallait un sacrifice individuel, uneoblation toute volontaire et qui était considérée comme entraînant les autres. Mais personne, jusqu'à présent, ne se montrait, et les sept allées conduisant des barrières au colosse étaient complètement vides. Alors, pour encourager le peuple, les prêtres tirèrent de leurs ceintures des poinçons et ils se balafraient le visage. On fit entrer dans l'enceinte les Dévoués, étendus sur terre, en dehors. On leur jeta un paquet d'horribles ferrailles et chacun choisit sa torture. Ils se passaient des broches entre les seins ; ils se fendaient les joues ; ils se mirent des couronnes d'épines sur la tête ; puis ils s'enlacèrent par les bras, et, entourant les enfants, ils formaient un autre grand cercle qui se contractait et s'élargissait. Ils arrivaient contre

la balustrade, se rejetaient en arrière et recommençaient toujours, attirant à eux la foule par le vertige de ce mouvement tout plein de sang et de cris.

Peu à peu, des gens entrèrent jusqu'au fond des allées ; ils lançaient dans la flamme des perles, des vases d'or, des coupes, des flambeaux, toutes leurs richesses ; les offrandes, de plus en plus, devenaient splendides et multipliées. Enfin un homme qui chancelait, un homme pâle et hideux de terreur, poussa un enfant ; puis on aperçut entre les mains du colosse une petite masse noire ; elle s'enfonça dans l'ouverture ténébreuse. Les prêtres se penchèrent au bord de la grande dalle, — et un chant nouveau éclata, célébrant les joies de la mort et les renaissances de l'éternité.

Ils montaient lentement, et, comme la fumée en s'envolant faisait de hauts tourbillons, ils semblaient de loin disparaître dans un nuage. Pas un ne bougeait. Ils étaient liés aux poignets et aux chevilles, et la sombre draperie les empêchait de rien voir et d'être reconnus.

Hamilcar, en manteau rouge comme les prêtres deMoloch, se tenait auprès du Baal, debout devant l'orteil de son pied droit. Quand on amena le quatorzième enfant, tout le monde put s'apercevoir qu'il eut un grand geste d'horreur. Mais bientôt, reprenant son attitude, il croisa ses bras et il regarda par terre. De l'autre côté de la statue, le Grand- Pontife restait immobile comme lui. Baissant sa tête chargée d'une mitre assyrienne, il observait sur sa poitrine la plaque d'or couverte de pierres fatidiques, et où la flamme se mirant faisait des lueurs irisées. Il pâlissait, éperdu. Hamilcar inclinait son front; et ils étaient tous les deux si près du bûcher que le bas de leurs manteaux, se soulevant, de temps à autre l'effleurait.

Les bras d'airain allaient plus vite. Ils ne s'arrêtaient plus. Chaque fois que l'on y posait un enfant, les prêtres de Moloch étendaient la main sur lui, pour le charger des crimes du peuple, en vociférant : « Ce ne sont pas des hommes, mais des bœufs ! » et la multitude à l'entour répétait : « Des bœufs ! des bœufs ! » Les dévots criaient : « Seigneur ! mange ! » et les prêtres de Proserpine, se conformant par la terreur au besoiu de Carthage, marmottaient la formule éleusiaque : « Verse la pluie ! enfante ! »

Les victimes à peine au bord de l'ouverture disparaissaient comme une goutte d'eau sur une plaque rougie, et une fumée blanche montait dans la grande couleur écart ate.

Cependant l'appétit du dieu ne s'apaisait pas. Il en voulait toujours. Afin de lui en fournir davantage, on les empila sur ses mains avec une

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grosse chaîne par dessus, qui les retenait. Des dévots, au commencement, avaient voulu les compter, pour voir si leur nombre correspondait aux jours de Tannée solaire ; mais on en mit d'autres, et il était impossible de les distinguer dans le mouvement vertigineux des horribles bras. Gela dura longtemps, indéfiniment, jusqu'au soir. Puis les parois intérieures prirent un éclat plus sombre. Alors on aperçut des chairs qui brûlaient. Quelques-uns même croyaient reconnaître des cheveux, des membres, des corps entiers.

Le jour tomba; des nuages s'amoncelèrent au-dessus du Baal. Le bûcher, sans flammes à présent, faisait une pyramide de charbons jusqu'à ses genoux ; complètement rouge comme un géant tout couvert de sang, il semblait, avec sa tête qui se renversait, chanceler sous le poids de son ivresse.

A mesure que les prêtres se hâtaient, la frénésie du peuple augmentait; le nombre des victimes diminuant, les uns criaient de les épargner, les autres qu'il en fallait encore. On aurait dit que les murs chargés de inonde s'écroulaient sous les hurlements d'épouvante et de volupté mystique. Puis des fidèles arrivèrent dans les allées, traînant leurs enfants qui s'accrochaient à eux ; et ils les battaient pour leur faire lâcher prise et les remettre aux hommes rouges. Les joueurs d'instruments quelquefois s'arrêtaient épuisés ; alors on entendait les cris des mères et le grésillement de la graisse qui tombait sur les charbons. Les buveurs de jusquiame, marchant à quatre pattes, tournaient autour du colosse et rugissaient comme des tigres ; les Yidonim vaticinaient, les Dévoués chantaient avec leurs lèvres fendues; on avait rompu les grillages, tous voulaient leur part du sacrifice ; — et les pères, dont les enfants étaient morts autrefois, jetaient dans le feu leurs effigies, leurs jouets, leurs ossements conservés. Quelques-uns qui avaient des couteaux se précipitèrent sur les autres. On s'entr'égorgea. Avec des vans de bronze, les hiérodoules prirent au bord de la dalle les cendres tombées ; et ils les lançaient dans l'air, afin que le sacrifice s'éparpillât sur la ville et jusqu'à la région des étoiles.

Ce grand bruit et cette grande lumière avaient attiré les Barbares au pied des murs; se cramponnant pour mieux voir sur les débris de l'hélépole ', ils regardaient béants d'horreur2.

1 Enorme machine de guerre que les mercenaires avaient employée pour assiéger la ville.

* Œuvre principale de Flaubert : Salammbô (18G2). — Lire : P. Bourget, Essais de psychologie contemporaine; M. Spronck, Les artistes littéraires (1889): M. Guyau, L'art au point de vue sociologique; Brunetière, Le roman naturaliste.

Edmond et Jules De GONCOURT

Edmond, né à Nancy en 1822, mort à Champrosay en 1896. Jules, né à Paris en 1830, mort à Paris en 1870.

Us ont été surtout des raffinés d'art. Comme Gautier, auquel ils doivent beaucoup, mais avec une sensibilité plus* nerveuse et plus fine, une acuité de vision plus profonde et plus délicate, ils ont voulu rendre les sensations et fixer même les impressions les plus fugitives. Il y a en eux quelque chose des peintres de l'école du plein-air, de Claude Monet, par exemple. L'écriture artiste, ce style si particulier qu'ils ont créé, à la fois nerveux, subtil, coloré et pénétrant, rappelle la palette des impressionnistes. Leurs admirateurs fanatiques leur attribuent l'invention du roman naturaliste, dont Flaubert est réellement le créateur, et les considèrent comme les premiers historiens qui aient su tirer parti du document sous toutes ses formes dans la peinture de la société passée. Plus réelle est leur part d'invention dans ce qu'on pourrait appeler la psychologie moderniste. Les premiers ils ont analysé les âmes déformées par l'excès de civilisation des milieux parisiens littéraires et artistiques. Grands écrivains en somme et surtout grands artistes.

Un pamphlétaire royaliste1.

Le 10 août, à huit heures et demie du matin, un jeune homme de trente ans, en bonnet et en uniforme de garde national, est pris et mené par le peuple à la section des Feuillants. Il réclame contre son arrestation. Il exhibe un ordre ainsi conçu : « Le garde national porteur du présent ordre, se rendra au château pour y vérifier l'état des choses et en faire son rapport à M. le procureur général, syndic du département. Signé Borie et Leroulx, officiers municipaux. » Théroigne 2, qui présidait aux colères populaires, en son amazone écarlate, le sabre en bandoulière, entre dans la cour des Feuillants. Elle monte au comité demander des têtes. Une plieuse des Actes des Apôtres désigne l'homme à Théroigne. Théroigne pousse à lui sabre au poing. L'homme arrache le sabre, se défend. On le massacre.

Cet homme dont le sang inaugurait la journée était un gazetier: c'était Suleau qui, dans les Actes des Apôtres, avait tant et si souvent

1 Extrait de YHistoire de la Société française pendant la Révolution (1854) : l'histoire politique de cette époque était déjà faite, mais l'histoire sociale n'avait pas encore été abordée.

* Aventurière qui se fit remarquer parmi les plus terrihles femmes démagogue de la Révolution.

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332 CHRESTOMATHIK FRANÇAISE

ridiculisé les amours de Théroigne et du député Populus. — C'était ce Suleau, un esprit bien portant, toujours en dépense de saillies et de forts éclats de rires, une gaieté déréglée mais contagieuse, une verve bouillante de bon sens, un méridional du Nord, aimant le péril pour le péril, tordant sans peur les ironies acres sur les têtes des Mirabeau, des Barnave, des Lafayette et des Robespierre, joyeux complice des causes perdues ; de son indignation faisant de sanglants vaudevilles, gai comme sa plume, vivant vite, préférant « la ceinture des Grâces à l'écharpe de la mairie», le cœur réjoui quant il avait piqué le Minotaure jusqu'au sang, tout plein de forfanteries braves, un polémiste de lazzis et de caricatures, ne triant guère ses drôleries, les jetant à belles poignées dans les jambes des colosses, bouffonnant sur une révolution ! C'était ce Suleau dominant de sa moquerie énorme la Ménippée gauloise de l' Apocalypse et du journal de la Démocratie royale.

Chose étrange ! dans ce Marignan où la noblesse a tout perdu, la presse royaliste — le vieil esprit de la France parlant à des Français — laisse les pleureuses à Durosoy et à Royon ; pour vengeance et pour défense, elle secoue les grelots de la Folie ; contre le canon de la Bastille, elle ne veut que l'arme blanche des plaisanteries; elle proteste contre la révolutiou par la parodie et elle s'en va pleurant la monarchie mourante avec les quolibets et les joyeusetés enragées !

Les temps avaient beau se rembrunir, l'avenir se faire prévoir, « les Arlequins se faire anthropophages, le peuple prendre des lanternes pour des lois », Suleau gardait sa libre gaieté. Des Jacobins brûlaient les Actes des Apôtres, saccageaient le libraire Gattey ; lui, il rossait les colporteurs de la Correspondance de la reine, et écrivait à un président de district « pour avoir l'honneur de lui apprendre qu'il venait de se donner le passe-temps d'un nouveau crime de lèse-nation. » Et tout cela avec une grâce d'insolence et une fleur de provocation toute plaisante. Arrêté, emprisonné cinq mois « en son hôtel du Chàtelet, où il avait toujours son domicile de droit et souvent de fait, » il ne tarit pas de sarcasmes et d'imaginations insultantes. Jamais accusé ne railla l'accusation d'une façon plus osée. A ce Chàtelet, qui laissait mettre dans la balance de la justice le poids des événements, il apportait, des cachots d'Amiens, ses sarcasmes picards, amusant toute la prison et le dehors de ses pantomimes et de ses bons mots. S'il venait à l'instruction, il demandait une carafe d'orgeat, mettait un quart d'heure à la prendre, sortait, rentrait, se promenait dans l'audience, riait, chantait, disait au magistrat : « Ah ! c'est bien dommage que le comité des Recherches ne vous ait pas envoyé telle ou telle autre brochure ! Elles

sont bien meilleures que celles que vous me présentez. Elles vous auraient beaucoup plus amusé. » — Il saluait le public : « Bien des pardons, messieurs, si je ne vous divertis pas davantage. » — A l'accusateur, quand on remmenait de l'audience : « Voulez-vous venir dans la carrière ?» — Au porte-clefs il demandait une contremarque pour sortir. A un chevalier de Laisert, coupable d'une brochure incendiaire, et qut lui disait être cousin de M. de Lafayette : « Ah ! monsieur, que me dites-vous là ? vous êtes perdu ! Votre parent n'a plus besoin pour devenir connétable que d'un pendu dans sa famille ! » — Une autre fois, de la prison de l'Abbaye, il écrivait à ses abonnés qu'il transférait son bureau de souscription au comité des Recherches, et son bureau de distribution dans la prison. Ces brocards et ces extravagances de Suleau captif étaient la nouvelle de tout le Paris aristocrate qui soupait encore.

Pourtant, ne croyez pas que ce gazetier fût seulement un égayeur de soupers. Au moment où le bourreau avait pris Favras, la voix qui avait crié tout haut à Favras une promesse de vengeance, c'avait été la voix de Suleau. Les guerres d'épigrammes d'alors n'étaient point seulement une question d'encre : Suleau savait tout ce qu'il jouait à avoir de l'esprit, et cela ne lui en ôtait point. Chaque jour c'étaient des lettres anonymes qui le prévenaient d'un projet d'assassinat tramé contre lui, et Suleau allait toujours son chemin tout droit. « Mon existence, — écrivait-il en persiflant, — est un miracle continuel de la fée tutélaire de l'aristocratie ; moi qu'un réverbère ne voit jamais sans un mouvement de convoitise1...» Et comme aiguillonné, il lançait d'une fronde plus raide le caillou de David. Il entendait rôder la bête autour de lui. Il raillait: «Mon sang? Eh! qu'en veulent-ils faire, bon Dieu ! le veulent-ils boire ?» — « Quand il s'agira de me séparer de ma tête, je ferai comme saint Mirabeau, je la léguerai à mon valet de chambre. »

Il souriait à la couronne prévue de ses audaces ; et, comme un gladiateur qui salue sa mort, il s'écrie quelque part : — « Serai-je tumultuairement déchiré par la rage d'une multitude? Eh bien ! c'est le sang des martyrs ! il fera des prosélytes ! » — De cet homme, les adversaires mêmes reconnaissent la loyauté de controverse ; à cet homme. Loustalot a dit, sans le faire réfléchir, en sortant un jour de chez le garde des sceaux : « M. Suleau, il n'y a pas de l'eau à boire avec tous ces gens-là. Si la cour ne vous a pas assuré 1,000 louis de pension, vous faites un métier de dupe». Cet homme «fait son métier de dupe »

1 Allusion aux lanternes où les révolutionnaires pendaient alors les royalistes.

sans aucune considération d'intérêt ni prochain ni indirect. Cet homme se vante de seize quartiers de roture, et il sacrifie gratuitement son repos, sa santé, sa vie à la cause des opprimés. Dans l'abdication des résistances, cet homme est seul debout.

Eh bien, ce noble cœur, ce vaillant rieur « qui n'a pour cortège que son courage, sa plume et son épée, >> qui se risque à toutes les heures, l'aristocratie l'abandonne dans son courage ! Oui, ceux-là qui lui doivent, à tant de titres, estime et reconnaissance, ne veulent de son héroïsme que sous bénéfice d'inventaire, tout prêts à l'oublier s'il vit, à ne pas se le rappeler s'il meurt ! — « C'est une tête exaltée dont il est prudent de se garer ; » — et c'est dans l'aristocratie même qu'on l'appelle le Marat de l'aristocratie ! C'est le bravache Meude-Monpas qui le baptise de Suleau-Carnéléon !

Alors Suleau, évadé de prison, passé en Allemagne, abreuvé de dégoûts, harcelé de reproches, demandant vainement au roi de la constitution le successeur d'Henri le Grand ; odieux aux lâches, comme un vivant reproche, aux indifférents comme un remords, désillusionné sur la contre-révolution parce qu'il a vu à Coblentz des intrigues de madame de Balby et des querelles de MM. de Cardo et de Jaucourt, désespérant de voir « la Providence se justifier ; » — élevant, dans le journal qui porte son nom, la vue de son esprit mûri par les chagrins aux plus hautes et aux plus amples considérations d'Etat, Suleau laisse tomber à côté d'une prophétie de désespoir, sur la France en dissolution, ces amères paroles : « J'ai mis ma conscience aux prises avec ma raison, et la réflexion m'a convaincu autant que l'expérience, que tout individu qui se sacrifie sans nécessité pour des intérêts vagues et collectifs, n'est qu'un animal d'un instinct dépravé qui tôt ou tard sera corrigé par la double épreuve de l'injustice et de l'ingratitude. »

Cela est son testament de Bru tus. Il revient mourir à Paris, et de la poignée de sable * que Suleau jette en l'air, dans la cour des Feuillants, le matin du 10 août, naissent et naîtront les plumes héroïques, qui croient, qui parlent quand on se tait, qui osent quand on tremble, et qui meurent quand on se vend !

Le peintre Watteau {.

A quoi bon tirer son imagination du spectacle du monde, quand on peut inventer un monde et un poème? poème unique et ra-

1 Allusion à Marius.

1 Histoire de l'art français du XVIII* siècle. Les Goncourt, dans cet ouvrage, ont réellement découvert Watteau, le plus original des peintres français, sous l'ancien régime.

vissant du Loisir qui se balance, des Entretiens et des Chants du bel âge, de l'Amusement pastoral et du Passe-temps assis ! poème de paix et de tranquillité, où le jeu de l'escarpolette même se meurt, la corde traînant sur le sable... Thélème1 partout ! et partout Tempe* ! Iles, îles enchantées, qu'un ruban de cristal sépare de la terre ! îles sans soin ni cure, où le Repos cause avec l'Ombre ! promenades sans but et au petit pas ; repos accoudé devant le repos des nuages et devant le repos de l'onde ! Champs-Elysées du maître ! L'heure dort là-bas à l'horizon sous ce toit rustique. Dans un lieu au hasard et sans place sur la carte de la terre, il est une éternelle paresse sous les arbres. La vue et la pensée s'y assoupissent dans un lointain vague et perdu, comme ces barrières profondes et flottantes dont Titien ferme le monde et ses tableaux. Un Léthé roule le silence par ce pays d'oubli, peuplé de figures qui n'ont que des yeux et des bouches : une flamme et un sourire ! Sur les lèvres ouvertes voltigent des pensées, des musiques, des paroles semblables aux paroles des comédies d'amour de Shakespeare ; et les voilà à l'ombre, toutes ces âmes vêtues de satin, charmeresses baptisées, habillées par les poètes : les Linda et les Gulboé, les Héro et les Rosaline, les Viola et les Olivia, toutes les reines du Ce que vous voudrez. Des marchandes de fleurs passent doucement qui fleurissent à la ronde les corsets et les bouquets de cheveux noués au haut de la tête. Rien de bruyant que des jeux d'enfants aux grands yeux noirs, sautant au pied des couples comme des oiseaux ; petits génies que le poète jette au seuil de ce rêve et de cet enchantement. Ne rien faire qu'écouter son cœur, et laisser parler son esprit, et laisser venir les rafraîchissements, et laisser marcher le soleil, et laisser le monde aller, et laisser les petites filles tourmenter des chiens qui n'aboient pas.

Voilà l'Olympe et la mythologie nouvelle; l'Olympe de tous les demi-dieux oubliés par l'antiquité. Voilà la déification des idées du XVIIIe siècle, l'âme du monde et du temps de Watteau amenée au Panthéon des passions et des modes humaines. Ce sont les nouvelles humeurs de l'humanité vieillissante, la Langueur, la Galanterie, la Rêverie que Watteau incarne en des allégories habillées, et qu'il accoude sur le pulvinar 3 d'une nature divine, ce sont les muses morales de nos âges dont il fait les femmes, on pourrait dire, les déesses de ces divins tableautins.

1 Abbaye imaginaire, dans laquelle Rabelais fait retirer un de ses héros et où règne la liberté la plus aimable.

* Vallée de la Thessalie, entre l'Olympe et l'Ossa, sur les bords du Pénée ; c'était pour les Grecs le lieu idéal de fraîcheur et de grâce.

s Coussinet et lit sur lequel reposaient les images des dieux à Rome.

L'amour est la lumière de ce monde. Il le pénètre et l'emplit. Il en est la jeunesse et la sérénité ; et passez les fleuves et les monts, les promenades et les jardins, les lacs et les fontaines, le paradis de Watteau s'ouvre : c'est Cythère. Sous un ciel peint des couleurs de l'été, la galère de Cléopâtre se balance à la rive. L'onde est morte. Le bois se tait. De l'herbe au firmament, battant l'air sans haleine de leurs ailes de papillon, un essaim de Gupidons vole, vole, qui se joue et danse, nouant ici avec des roses les couples nonchalants, nouant là-haut la ronde des baisers de la terre montés au ciel. Ici est le temple, ici est la fin de ce monde : «L'Amour paisible» du peintre, l'Amour désarmé, assis à l'ombre, que le poète de Téos voulait graver sur une douce coupe du printemps; un recueillement tendre ; des attentions au regard vague ; des paroles qui bercent l'âme ; une galanterie platonique, un loisir occupé du cœur, une oisiveté de jeune compagnie ; une cour d'amoureuses pensées... Adieu les bacchanales que menait Gillot, ce dernier païen de la Renaissance, né des libations de la Pléiade f aux dieux agrestes d'Arcueil ! Adieu l'Olympe du Jo Pœan, les chalumeaux enroués et les Dieux chèvre-pieds, le rire du Cyclope d'Euripide et de YEvohé de Ronsard ; les licencieux triomphes, les joies couronnées de

lierre,

Et la libre cadence

De leur danse.

Ces dieux s'en sont allés, et Rubens, qui revit dans cette palette de chair rose et blonde, erre dépaysé dans ces fêtes où se tait l'émeute des sens, — caprices animés qui semblent attendre un coup de baguette pour perdre leur corps et disparaître dans la patrie du caprice comme un songe d'une nuit d'été ! C'est Cythère ; mais c'est la Cythère de Watteau. C'est l'amour; mais c'est l'amour poétique, l'amour qui songe et qui pense, l'amour moderne, avec ses aspirations et sa couronne de mélancolie.

Avant la mort1.

Renée Mauperin a causé involontairement la mort de son frère, tué en duel ; depuis lors le remords la consume ; elle se meurt d'une maladie de cœur.

Un matin, en entrant chez Renée qui avait passé une mauvaise nuit, M. Mauperin la trouva dans un demi-sommeil. Au bruit de son pas,

* Ecole poétique du XVI» siècle qui restaura en France le culte de l'antiquité gréco-latine et provoqua la Renaissance ; Ronsard en fut le chef.

* Extrait de Renée Mauperin (1861), peinture de la jeune fille moderne, dune psychologie très pénétrante ; le morceau qui suit est d'une grande délicatesse de touche.

elle entr'ouvrit les yeux, et se tournant un peu : « Ah ! c'est toi, papa... » Et elle murmura confusément des mots au milieu desquels M. Mauperin entendit revenir le mot voyage.

— Qu'est-ce que tu parles de voyage ?

— Oui... c'est comme si je revenais de loin... de bien loin... de pays dont je ne me souviens plus...

Et ouvrant ses yeux tout grands, les deux mains posées à plat sur les draps, elle semblait chercher où elle avait été et d'où elle venait. Un souvenir confus, une pâle mémoire lui restait d'espaces, d'étendues, de lieux vagues, de ces mondes et de ces limbes où les malades s'en vont pendant les dernières nuits qui les détachent de la terre, et dont ils sortent tout étonnés, avec l'étourdissement et la stupeur de l'infini, comme si dans leur rêve oublié avaient battu les premiers coups d'ailes de la Mort !

— Ce n'est rien, reprit-elle au bout d'un instant, c'est l'opium... on m'en a donné cette nuit pour dormir.

Et faisant un mouvement comme pour secouer sa pensée :

— Tiens-moi la petite glace... que je fasse ma toilette... Plus haut... Oh ! les hommes, c'est-il maladroit !...

Elle fit bouffer ses cheveux en y passant ses mains maigres. Elle ramena sa fanchon de dentelle qui s'était dérangée.

— Là... maintenant... dit-elle, parle-moi... J'ai envie qu'on me parle...

Et elle ferma presque les yeux pendant que son père parlait.

— Tu es fatiguée, Renée, je vais te laisser, lui dit M. Mauperin, en voyant qu'elle ne semblait pas l'entendre.

— Non ; je souffre un peu... Dis toujours, ça me distrait.

— Mais tu ne m'écoutes pas... Voyons, à quoi penses-tu, ma chère petite ?

— Je ne pense à rien... Je cherchais... Les rêves, ce n'est pas comme ça... C'était... je ne sais plus... Ah! fit-elle sous le pincement d'une souffrance aigue\

— Tu souffres ?

Elle ne répondit pas.

M. Mauperin ne put retenir un mouvement de lèvres, et un regard de révolte jeté en l'air.

— Pauvre père, lui dit Renée après quelques instants. Moi, vois, je me résigne... Non, il ne faut pas en vouloir tant que cela à la souffrance... Elle nous a été donnée pour quelque chose, on ne nous fait pas seulement souffrir pour souffrir.

Et d'une voix entrecoupée, et reprenant à tout moment haleine, elle se mit à lui parler de tous les bons côtés de la souffrance, de la source de tendresse qu'elle ouvre en nous, des délicatesses de cœur et des douceurs de caractère qu'elle donne à ceux qui acceptent ses amertumes et ne se laissent point aigrir par elle. Elle lui parla de toutes les misères et de toutes les petitesses qui s'en vont de nous lorsque nous souffrons, des instincts d'ironie qu'on perd, du méchant rire qu'on dépouille, du plaisir qu'on ne prend plus aux petites peines des autres, de l'indulgence qui vient pour tout le monde. « L'esprit, si tu savais comme cela me semble bête maintenant», lui dit-elle. Et M. Mauperin l'entendit remercier dans la souffrance une épreuve d'élection. Elle parlait de cet égoïsme et de toute cette matière dont nous enveloppe la santé, de cet endurcissement que fait le bien-être du corps, et elle disait comme dans la maladie il y a dégagement et délivrance, légèreté intérieure, aspiration de nous-mêmes hors de nous. Elle parla encore de la souffrance comme du mal qui nous ôte l'orgueil, qui nous rappelle notre infirmité, qui nous fait humains, qui nous mêle à tous ceux qui souffrent, qui nous enfonce la charité dans la chair.

« Et puis, sans elle, ajouta-t-elle, il nous manquerait quelque chose !.. d'être triste... »

Et elle sourit.

La chambre rayonnait. Midi l'emplissait de chaleur et de clarté. Auprès du lit, sur une petite table arrangée en autel et couverte d'un linge, deux bougies brûlaient, dont les flammes palpitaient dans le jour d'or. Un silence de prière, coupé de sanglots, laissait entendre derrière la porte le pas lourd d'un prêtre de campagne s'éloignant. Puis tout se tut, et les larmes s'arrêtèrent tout à coup autour de la mourante, suspendues par un miracle de l'agonie.

En quelques minutes, la maladie, les signes et l'anxiété de la souffrance s'étaient effacés sur la figure amaigrie de Renée. Une beauté d'extase et de suprême délivrance, devant laquelle son père, sa mère, son ami étaient tombés à genoux. La douceur, la paix d'un ravissement était descendue sur elle. Un rêve semblait mollement renverser sa tête sur les oreillers. Ses yeux grands ouverts, tournés en haut, paraissaient s'emplir d'infini ; son regard, peu à peu, prenait la fixité des choses éternelles.

De tous ses traits se levait comme une aspiration bienheureuse. Un reste de vie, un dernier souffle tremblait au bord de sa bouche endor-

mie, entr'ouverte et souriante. Son teint était devenu blanc. Une pâleur argentée donnait à sa peau, donnait à son front une mate splendeur. On eût dit qu'elle touchait déjà de la tête un autre jour que le nôtre : la Mort s'approchait d'elle comme une lumière.

C'était la transfiguration de ces maladies de cœur qui ensevelissent les mourants dans la beauté de leur âme, et emportent au ciel le visage des jeunes mortes !

La sortie des petites filles.

Une grande douleur de Germinie *, — une douleur qu'elle cherchait pourtant — était de repasser, en revenant de chercher le journal du soir pour mademoiselle .«avant dîner, dans une rue où était une école de petites filles. Souvent elle se trouvait devant la porte à l'heure de la sortie; elle voulait se sauver, — et s'arrêtait.

C'était d'abord le bruit d'un essaim, un bourdonnement, une envolée, une de ces grandes joies d'enfants qui font gazouiller la rue à Paris. De l'allée étroite et noire que suivait la classe, les petites se sauvaient comme d'une cage ouverte, s'échappaient pêle-mêle, couraient en avant, gaminaient au soleil. Elles se poussaient, se bousculaient, faisaient sauter au-dessus de leurs têtes leurs paniers vides. Puis les groupes s'appelaient et se formaient ; les petites mains allaient à d'autres petites mains ; les amies se donnaient le bras, des couples se prenaient par la taille, se tenaient par le cou, et se mettaient à aller en mordant à la même tartine. La bande bientôt marchait, et toutes remontaient la rue sale, lentement, en musardant. Les plus grandes, qui avaient dix ans, s'arrêtaient pour causer, comme de petites femmes, aux portes cochères. D'autres faisaient halte pour boire à la bouteille de leur goûter. Les plus petites s'amusaient à mouiller dans le ruisseau la semelle de leurs souliers. Et il y en avait qui se coiffaient d'une feuille de chou ramassée par terre, vert bonnet du bon Dieu sous lequel riait leur frais petit visage.

Germinie les regardait toutes et marchait avec elles: elle se mettait dans. les rangs pour avoir le frôlement de leurs tabliers. Elle ne pouvait quitter des yeux ces petits bras sous lesquels sautait le' carton de l'école, ces petites robes brunes à pois, ces petits pantalons noirs, ces petites jambes dans ces petits bas de laine. Il y avait pour elle comme un jour divin sur toutes ces petites têtes de blondi nés aux doux che-

4 (Jerminie a perdu sa petite lille quelque temps auparavant.

340 CHRESTOMATH1E FRANÇAISE

K^ veux d'enfant Jésus. Une petite mèche folle sur un petit cou, un rien

v'.y ;' de chair d'enfant au haut d'un bout de chemise, au bas d'une manche.

$**• : par instants elle ne voyait plus que cela : c'était pour elle tout le soleil

<*Vr de la rue, — et le ciel !

Cependant la troupe diminuait. Chaque rue prenait les enfants des rues voisines. L'école se dispersait sur le chemin. La gaieté de tous ces petits pas s'éteignait peu à peu. Les petites robes disparaissaient une à une. Germinie suivait les dernières ; elle s'attachait à celles qui allaient le plus loin.

Une fois qu'elle marchait ainsi, dévorant des yeux le souvenir de sa fille, tout à coup prise d'une rage d'embrasser, elle se jeta sur une des petites, l'empoigna par le bras, avec le geste d'une voleuse d'enfant...

— « Maman ! maman ! » cria et pleura la petite en s'échappant. Germinie se sauva.

Le meurtre de Rossi {.

Le matin, le pape parlait au comte Rossi de bruits menaçants pour sa vie, Rossi lui répondait: « J'ai vu les Français en révolution... Qui a vu ce peuple-là, dans ces moments, n'a pas peur des Romains, »

— ets'agenouillant aux pieds du pape, lui disait : « Saint Père, donnez-moi votre bénédiction »... Aux portes du palais de la Chancellerie, où un médaillon en camaïeu

représentait le Pape accordant la Constitution, la foule était immense, et la voiture du ministre avait peine à passer. La voiture arrivée sous le péristyle, Rossi en descend, son portefeuille sous le bras.

Or, dans cette foule attendant là, il y avait au moins une trentaine d'hommes sachant tuer un cochon, et l'un de ces hommes avait dit à un autre, la veille: « Moi, je me mettrai à gauche avec mon couteau, toi, tu te mettras à droite avec ton bâton... Tu frapperas sa jambe droite, ainsi comme cela... et quand il se retournera de ton côté pour te voir, je lui mettrai dans son cou tendu, mon couteau tout entier, ainsi comme cela »

Et les lèvres muettes de tout ce monde, qui était dans le secret de ce qui allait se passer, les lèvres des femmes penchées sur les balcons, les lèvres des enfants perchés sur les toits, disaient au couteau de l'homme de la foule : « Qu'il soit tué ! qu'il soit tué ! qu'il soit tué ! »

Quand le comte vit les yeux de toute cette plèbe, derrière la haie des

* L'Italie d'hier (1894). Il s'agit ici du célèbre homme d'Etat et écrivain qui fut chargé par Pie IX de former un ministère et mourut assassiné en 1848.

soldats, de cette plèbe contre le petit mur du palais, de cette plèbe aux pieds des vieilles colonnes du temple de Pompée, il laissa échapper à voix basse : Fiai voluntas!x — et résigné et droit dans sa grande taille, et portant haut sa belle tête décharnée, il s'avança, le regard dédaigneux.

Un bâton frappa sa jambe droite, et lorsqu'il se retourna pour voir celui qui l'avait frappé, un couteau entra tout entier dans la gauche de sou cou. El le sang jaillit de la carotide, souffletant les soldats au visage, et, passant par-dessus leurs têtes, alla rougir la fausse petite porte, tout nouvellement rebadigeonnée.

Dans la foule, ni un cri, ni une parole, pendant que l'ensanglanté tirait de sa poche un mouchoir, dont il boucha le trou du couteau, puis se remettait à marcher... Il marcha un pas, deux pas... Le silence avait quelque chose d'effrayant... Les regards attendaient... Le comte marcha encore deux pas, au milieu de tous ces yeux qui comptaient les minutes de sa vie... Puis encore, il monta trois marches du petit escalier à la rampe de bois, les jambes fermes, les papiers d'Etat serrés plus fort contre sa poitrine.

Cependant les yeux du peuple qui le regardaient monter, commençaient à s'impatienter. Vingt-deux marches étaient devant lui. Il continua à monter, mais la seconde marche, il la monta plus lentement que la première, la troisième plus lentement que la seconde, la quatrième plus lentement que la troisième.

Alors, de lèvres en lèvres, d'abord un murmure alla disant : « Le cochon est égorgé ! » puis des yoix : « Le cochon est égorgé ! » enfin mille cris : « Le cochon est égorgé ! »

Le comte Rossi montait toujours, dans les voix, dans les vociférations, plus lent à chaque marche. A la vingt-quatrième marche, il vacilla, couvé par tous les regards de la place. A la vingt-cinquième marche, il tomba sur le palier, la face contre terre, en poussant un profond soupir 2.

1 Que ta volonté soit faite !

* Principales œuvres des Goncourt : Histoire de la société française pendant la Révolution (1854): Marie-Antoinette ; Sœur Philomène (1861): Madame Gerraisais (1869); Consulter: P. Bourjfot, Essais de psychologie; Alidor Delzant, Les Goncourt (1889): M. Spronek. Les artistes littéraires (1889); Gustave Larroumet. Etudes de littérature et d'art; Gustave Toudouze, Payes choisies des Goncourt (1890).

Octave FEUILLET

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On pourrait l'appeler « le dernier des romanesques », car, en pleine période naturaliste, il écrivit îles romans d'imagination délicats et tins. Il a peint surtout le monde des gentilshommes et des grandes dames, chez lesquels les passions brûlantes de l'an»1 sont voilées par l'élégance morale et la politesse raflinée. C'est un écrivain parfois un peu fade, mais très souvent exquis, un idéaliste séduisant, qui exerça une très réelle influence sur une partie du public français.

Romanesque aventure*.

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J'étais parti à cheval dès le matin pour surveiller quelques coupes rie bois dans les environs. Vers quatre heures du soir, je revenais dans la direction du château, quand, à un brusque détour du chemin, je me trouvai subitement face à face avec M' le Marguerite. Elle était seule. Je me disposais à passer en la saluant ; niais elle arrêta son cheval.

— Un beau jour d'automne, monsieur, me dil-elle.

— Oui, mademoiselle Vous vous promenez ?

— Connue vous voyez. J'use de mes derniers moments d'indépendance, et même j'en abuse, car je me sens un peu embarrassée de ma solitude... Mais Alain élait nécessaire la-bas... Mon pauvre Mervyn esl boiteux... Vous ne voulez pas le remplacer, par hasard?

— Avec plaisir. Où allez-vous ?

— Mais... j'avais presque l'idée de pousser jusqu'à la tour d'Elven. Elle me désignait du bout de sa cravache un sommet brumeux qui

s'élevait a droite de la route. — Je crois, ajoula-t-elle, que vous n'avez jamais fait ce pèlerinage.

— C'est vrai. Il m'a souvent tenté, mais je l'ai ajourné jusqu'ici, je ne sais pourquoi.

— Eh bien ! cela se trouve parfaitement ; mais il est déjà tard, il faut nous hâter un peu, s'il vous plaît.

Je tournai bride, et nous partîmes au galop.

Pendant que nous courions, je cherchais à me rendre compte de cette fantaisie inattendue, qui ne laissait pas de paraître un peu préméditée. Je supposai que le temps et la réflexion avaient pu atténuer dans l'esprit de M"e Marguerite l'impression première des calomnies dont on l'avait troublée. Apparemment elle avait fini par concevoir quelques doutes sur la véracité de MIle Hélouin, et elle s'était entendue avec le hasard pour m'offrir, sous une forme déguisée, une sorte de réparation qui pouvait m'être due.

Au milieu des préoccupations qui m'assiégeaient alors, j'attachais une faible importance au but particulier que nous nous proposions dans cette étrange promenade. Cependant j'avais souvent entendu citer autour de moi cette tour d'Elven comme une des ruines les plus intéressantes du pays, et jamais je n'avais parcouru une des deux routes qui, de Rennes ou de Josselin, se dirigent vers la mer, sans contemterapler d'un œil avide cette masse indécise qu'on voit pointer au milieu des landes lointaines comme une énorme pierre levée ; mais le temps et l'occasion m'avaient manqué....

A peu de distance d'Elven, nous prîmes un chemin de traverse qui nous conduisit sur le sommet d'une colline aride. De là nous aperçûmes distinctement, quoique à une assez grande distance encore, le colosse féodal dominant en face de nous une hauteur boisée....

Rien de plus imposant, de plus fier et de plus sombre que ce vieux donjon impassible au milieu des temps et isolé dans l'épaisseur de ces bois. Des arbres ont poussé de toute leur taille dans les douves profondes qui l'environnent, et leur faite touche à peine l'ouverture des fenêtres les plus basses. Cette végétation gigantesque, dans laquelle se perd confusément la base de l'édifice, achève de lui prêter une couleur de fantastique mystère. Dans cette solitude, au milieu de ces forêts, en face de cette masse d'architecture bizarre qui surgit tout à coup^ il est impossible de ne pas songer à ces tours enchantées où de belles princesses dorment un sommeil séculaire....

A notre vive satisfaction, la porte massive du donjon n'était point fermée; nous n'eûmes qu'à la pousser pour pénétrer dans un réduit étroit, obscur et encombré de débris, qui pouvait autrefois tenir lieu de corps de garde ; de là nous passâmes dans une vaste salle à peu près circulaire, dont la cheminée montre encore sur son écusson les besans de la croisade ; une large fenêtre, ouverte en face de nous, et que tra-

344 CHREST0MATH1E FRANÇAISE

verse la croix symbolique nettement découpée dans la pierre, éclairait pleinement la région inférieure de cette enceinte, tandis que l'oeil se perdait dans l'ombre incertaine des hautes voûtes effondrées. Au bruit de nos pas,, une troupe d'oiseaux invisibles s'envola de cette obscurité et secoua sur nos têtes la poussière des siècles. En montant sur les bancs de granit qui sont disposés de chaque côté du mur en forme de gradins, dans l'embrasure de la fenêtre, nous pûmes jeter un coup d'oeil au dehors sur la profondeur des fossés et sur les parties ruinées de la forteresse ; mais nous avions remarqué dès notre entrée les premiers degrés d'un escalier pratiqué dans i'épaisseur de la muraille, et nous éprouvions une hâte enfantine de pousser plus avant nos découvertes. Nous entreprimes l'ascension; j'ouvris la marche et M,,e Marguerite me suivit bravement, se tirant de ses longues jupes comme elle pouvait. Du haut de la plateforme, la vue est immense et délicieuse. Les douces teintes du crépuscule estompaient en ce moment même l'océan de feuillage à demi doré par l'automne, les sombres marais, les pelouses verdoyantes, les horizons aux pentes entrecroisées, qui se mêlaient et se succédaient sous nos yeux jusqu'à l'extrême lointain. Eu face de ce paysage gracieux, triste et infini, nous sentions la paix de la solitude, le silence du soir, la mélancolie des temps passés, descendre à la fois, comme un charme puissant, dans nos esprits et dans nos cœurs. Cette heure de contemplation commune, d'émotions partagées, de profonde et pure volupté, était sans doute la dernière qu'il dût m'être donné de vivre près d'elle et avec elle, et je m'y attachais avec une violence de sensibilité presque douloureuse. Pour Marguerite, je ne sais ce qui se passait en elle; elle s'était assise sur le rebord du parapet, elle regardait au loin et se taisait. Je n'entendais que le souffle un peu précipité de son haleine.

Je ne pourrais dire combien d'instants s'écoulèrent ainsi. Quand les vapeurs s'épaissirent au-dessus des forêts basses et que les derniers horizons commencèrent à s'effacer dans l'ombre croissante, Marguerite se leva.

— Allons, dit-elle à demi-voix et comme si un rideau fût tombé sur juelque spectacle regretté, c'est fini !

Puis elle commença à descendre l'escalier et je la suivis.

Quand nous voulûmes sortir du donjon, grande fut notre surprise d'en trouver la porte fermée. Apparemment, le jeune gardien, ignorant notre présence, avait tourné la clef pendant que nous étions sur la plateforme. Notre première impression fut celle de la gaieté. La tour était définitivement une tour enchantée. Je fis quelques efforts vigou-

reux pour rompre l'enchantement; mais le pêne énorme de la vieille serrure était solidement arrêté dans le granit, et je dus renoncer à le dégager. Je tournai alors mes attaques contre la porte elle-même ; mais les gonds massifs et les pan-neaux de chêne plaqués de fer m'opposèrent la résistance la plus invincible....

Cependant la nuit achevait de tomber sur la campagne et les ténèbres avaient envahi la vieille tour. Quelques reflets de lune pénétraient seulement dans le retrait de la fenêtre et blanchissaient obliquement la pierre des gradins. M|le Marguerite, qui avait perdu peu à peu toute apparence d'enjouement, cessa même de répondre aux conjectures plus ou moins vraisemblables par lesquelles j'essayais de tromper encore ses inquiétudes. Pendant qu'elle se tenait dans l'ombre, silencieuse et immobile, j'étais assis en pleine clarté sur le degré le plus rapproché de la fenêtre : de là je tentais encore par intervalles un appel de détresse ; mais, pour être vrai, à mesure que la réussite de mes efforts devenait plus incertaine, je me sentais gagner par un sentiment d'allégresse irrésistible. Je voyais en effet se réaliser pour moi tout à coup le rêve le plus éternel et le plus impossible des amants : j'étais enfermé au fond d'un désert et dans la plus étroite solitude avec la femme que j'aimais ! Pour de longues heures, il n'y avait plus qu'elle et moi au monde, que sa vie et la mienne ! Je songeais à tous les témoignages de douce protection, de tendre respect que j'allais avoir le droit, le devoir de lui prodiguer; je me représentais ses terreurs calmées, sa confiance, son sommeil ; je me disais avec un ravissement profond que cette nuit fortunée, si elle ne pouvait me donner l'amour de cette chère créature, allait du moins m'assurer pour jamais sa plus inébranlable estime.

Comme je m'abandonnais avec tout l'égoïsme de la passion à ma secrète extase, dont quelque reflet peut-être se peignait sur mon visage, je fus réveilié tout à coup par ces paroles qui m'étaient adressées d'une voix sourde et sur un ton de tranquillité affectée :

— Monsieur le marquis de Champcey, y a-t-il eu beaucoup de lâches dans votre famille avant vous ?

Je me soulevai et je retombai aussitôt sur le banc de pierre, attachant un regard stupide sur les ténèbres où j'entrevoyais vaguement le fantôme de la jeune fille. Une seule idée me vint, une idée terrible, c'était que la peur et le chagrin lui troublaient le cerveau, — qu'elle devenait folle.

— Marguerite ! m'écriai-je, sans savoir même que je parlais. Ce mot acheva sans doute de l'irriter.

346 GHRESTOMATHIE FRANÇAISE

— Mon Dieu ! que c'est odieux ! reprit-elle. Que c'est lâche ! oui, je le répète, lâche !

La vérité commençait à luire dans mon esprit. Je descendis un des degrés.

— Eh bien ! qu'est-ce qu'il y a donc ? dis-je froidement.

— C'est vous, répliqua-t-elle avec une brusque véhémence, c'est vous qui avez payé cet homme, — ou cet enfant, — je ne sais, pour nous emprisonner dans celte misérable tour ! Demain je serai perdue, déshonorée dans l'opinion... et je ne pourrai plus appartenir qu'à vous. . . Voilà votre calcul, n'est-ce pas? Mais celui-là, je vous l'atteste, ne vous réussira pas mieux que les autres. Vous me connaissez encore bien imparfaitement, si vous croyez que je ne préférerai pas le déshonneur, le cloître, la mort, tout, à l'abjection de lier ma main, — ma vie à la vôtre ! — Et quand cette ruse infâme vous eût réussi, quand j'aurais eu la faiblesse — que certes je n'aurai pas, — de vous donner ma personne — et, ce qui vous importe davantage, ma fortune, — en échange de ce beau trait de politique, — quelle espèce d'homme étes-vous donc ? voyons, de quelle fange étes-vous fait pour vouloir d'une richesse et d'une femme acquises à ce prix-là ? Ah ! remerciez- moi encore, monsieur, de ne pas céder à vos vœux. Vos vœux sont imprudents, croyez-moi ; car si jamais la honte et la risée publique nie jetaient dans vos bras, j'aurais tant de mépris pour vous que j'en écraserais votre cœur ! Oui, fût-il aussi dur, aussi glacé que ces pierres, j'en tirerais du sang... j'en ferais sortir des larmes !

— Mademoiselle, dis-je avec tout le calme que je pus trouver, je vous supplie de revenir à vous, à la raison. Je vous atteste sur l'honneur, que vous me faites outrage. Veuillez y réfléchir. Vos soupçons ne reposent sur aucune vraisemblance. Je n'ai pu préparer en aucune façon la perfidie dont vous m'accusez, et quand je l'aurais pu enfin, comment vous ai-je jamais donné le droit de m'en croire capable ?

— Tout ce que je sais de vous me donne ce droit, s'écria- t-el le en coupant l'air de sa cravache. Il faut bien que je vous dise une fois ce que j'ai dans l'àme depuis trop longtemps. Qu'êtes-vous venu faire dans notre maison, sous un nom, sous un caractère empruntés ? Nous étions heureuses, nous étions tranquilles, ma mère et moi... Vous nous avez apporté un trouble, un désordre, des chagrins que nous ne connaissions pas. Pour atteindre votre but, pour réparer les brèches de votre fortune, vous avez usurpé notre confiance,... vous avez fait litière de notre repos,... vous avez joué avec nos sentiments les plus purs, les plus vrais, les plus sacrés.... vous avez froissé et brisé nos

cœurs sans pitié. Voilà ce que vous avez fait... ou voulu faire, peu importe ! Eh bien ! je suis profondément lasse et ulcérée de tout cela, je vous le dis ! Et quand à cette heure vous venez m'offrir en gage votre honneur de gentilhomme, qui vous a permis déjà tant de choses indignes, certes j'ai le droit de n'y pas croire, — et je n'y crois pas !

J'étais hors de moi ; je saisis ses deux mains dans un transport de violence qui la domina.

— Marguerite ! ma pauvre enfant... écoutez bien. Je vous aime, cela est vrai, et jamais amour plus ardent, plus désintéressé, plus saint n'entra dans le cœur d'un homme !... Mais vous aussi, vous m'aimez... Vous m'aimez, malheureuse ! et vous me tuez !... Vous parlez de cœur froissé et brisé... Ah ! que faites-vous donc du mien ?... Mais il vous appartient, je vous l'abandonne... Quant à mon honneur, je le garde ! il est entier, et avant peu je vous forcerai bien de le reconnaître... El sur cet honneur je vous fais serment que si je meurs, vous me pleurerez, que si je vis, jamais, — tout adorée que vous êtes, — fussiezvous à deux genoux devant moi, — jamais je ne vous épouserai, que vous ne soyez aussi pauvre que moi ou moi aussi riche que vous. Et maintenant, priez, priez; demandez à Dieu des miracles, il en est temps.

Je la repoussai alors brusquement loin de l'embrasure, et je m'élançai sur les gradins supérieurs; j'avais conçu un projet désespéré que j'exécutai aussitôt avec la précipitation d'une démence véritable. Ainsi que je l'ai dit, la cime des hêtres et des chênes qui poussent dans les fossés de la tour, s'élevait au niveau de la fenêtre. A l'aide de ma cravache ployée, j'attirai à moi l'extrémité des branches les plus proches, je les embrassai au hasard et je me laissai aller dans le vide. J'entendis au-dessus de ma tête mon nom : « Maxime ! » proféré soudain avec un cri déchirant. Les branches auxquelles je m'étais attaché se courbèrent de toute leur longueur vers l'abîme ; puis il y eut un craquement sinistre, elles éclatèrent sous mon poids et je tombai rudement sur le sol.

Je pense que la nature fangeuse du terrain amortit la violence du choc, car je me sentis vivant, quoique blessé. Un de mes bras avait porté sur le talus maçonné de la douve, et j'y éprouvai une douleur tellement aiguë que le cœur me défaillit. J'eus un court étourdissement. J'en fus réveillé par la voix éperdue de Marguerite :

— Maxime ! Maxime ! criait-elle, par grâce, par pitié ! au nom du bon Dieu, parlez-moi ! pardonnez-moi !

Je me levai et je la vis dans la baie de la fenêtre, au milieu d'une

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auréole de pâle lumière, la tête nue, les cheveux tombants, la main crispée sur la barre de la croix, les yeux ardemment fixés sur le sombre précipice.

— Ne craignez rien, lui dis je. Je n'ai aucun mal. Prenez seulement patience une heure ou deux. Donnez-moi le temps d'aller jusqu'au château, c'est le plus sûr. Soyez certaine que je vous garderai le secret, et que je sauverai votre honneur comme je viens de sauver le mien1.

Alexandre DUMAS fils

Né à Paris en 1824, mort à Paris en 1895.

C'est l'auteur dramatique français le plus grand de ce siècle. Il contribua plus que tout autre à faire sortir le théâtre du vaudeville à la Scribe où il s'enlizait. Le premier il fit de la comédie de mœurs, au lieu d'un simple plaisir de l'esprit, une thèse de morale. Ses pièces, composées avec un art réaliste prestigieux, écrites avec une verve étincelante, renferment une critique sanglante des mauvaises mœurs et des mauvaises lois qui gâtent la société actuelle. Dumas fils y a fait sans doute une trop large part aux sentiments purement passionnels et aux iniquités légales, qui sont des exceptions dans la vie ; cependant son théâtre a une grande portée sociale. Malgré ses parties faisandées, il est profondément humain et contient les plus beaux cris de sainte pitié qui aient été lancés sur la scène.

La fonction du dramaturge 2.

Les plus indulgents ou les plus malins déclarent tout simplement que je suis fou et que mon cas relève des docteurs Blanche ou Moreau 3.

1 Œuvres principales d'Octave Feuillet : Le roman d'un jeune homme pauvre (1858) : Julia de Trécœur (1872) ; Honneur d'artiste (1890) ; Théâtre. — Lire : G. Pellissier. Le mouvement littéraire au XIX' siècle: Essais de littérature contemporaine (1893) ; Pierre Loti, Discours de réception à l'Académie française (1892) ; Anatole France. La vie littéraire ; Lemaitre, Les Contemporains.

* Extrait de la préface de la Femme de Claude, écrite en réponse à un article de Guviller-Fleury, dans lequel le célèbre académicien avait attaqué le rôle de Dumas fils comme auteur dramatique. Quelques-unes de ses critiques portant sur les paradoxes de l'écrivain étaient fondées, mais il avait injustement méconnu la haute portée sociale de quelques-unes de ses comédies ; en outre sa prétention de lui interdire les questions de morale et de conduite dans la vie était tout bonnement ridicule. La iière réponse de Dumas fils fait justice de cette étroite conception. En même temps qu'un éloquent plaidoyer pro domo suâ, c'est une belle page de prose moderne.

3 Célèbres aliénistes parisiens.

Vous demandez, dans un des passages de votre article, en parlant de moi : A-t-il une longue expérience de la morale qu'il professe ? A-t-il fait l'épreuve sérieuse des leçons qu'il donne ? A-t-il droit au crédit dans l'ordre philosophique, le crédit du prédicateur public, du législateur à mandat, du magistrat sur son siège, de tous ceux, en un mot, qui ont reçu de la société mission de l'édifier, de régler sa vie et d'apprécier ses actes ? A-t-il, oui ou non, un tel crédit ?

A quoi vous répondez, car vous faites les demandes et les réponses, ce qui est très commode en matière de controverse, à quoi vous répondez : « Non, assurément. »

Pourquoi répondez- vous non ? — Vous ne le dites pas. Sans doute parce que cela est inutile, tout le monde sachant que je ne suis ni prince, ni prêtre, ni ministre, ni député, ni magistrat, ni académicien, ni membre d'un conseil général ou municipal, ni médecin, ni avocat, ni officier de l'Université, ni maire, ni garde-champêtre, et que, par conséquent, ces gens-là, seuls, ayant reçu de la société le droit de parler officiellement de quelque chose, j'ai juste, comme Figaro, le droit de ne parler de rien.

Eh bien, monsieur, ce droit que je n'ai pas, selon vous, je le prends. — Pourquoi ? — Je vais vous le dire. Parce que, comme dit tout bonnement le proverbe, l'habit ne fait pas le moine. Il ne s'agit donc pas d'avoir reçu de la société mission de faire tels ou tels actes ; ce n'est qu'une fonction, cela ; il s'agit d'avoir reçu de sa conscience ordre de faire telle ou telle action. Les juges et les prêtres qui ont condamné Galas * au supplice de la roue avaient reçu de la société mission, les uns de rendre la justice, les autres de répandre la charité. Cela ne les a pas empêchés de condamner et de tuer un innocent. Un simple homme de lettres, comme vous et moi, M. de Voltaire, qui n'avait reçu de la société aucune mission de ce genre, a pris dans sa conscience le droit de discuter les jugements des juges et de venger et réhabiliter la mémoire et la famille de cet innocent du crime commis par les pouvoirs constitués auxquels vous voulez absolument qu'on appartienne pour oser dire une vérité aux hommes. Ce jour-là, ce sont les juges et les prêtres qui ont été des imbéciles ou des misérables ; c'est l'homme de lettres, sans mandat et sans siège, qui a fait fonction de prêtre et de juge.

Les hiérarchies et les administrations ont leur raison d'être, et je

1 Négociant de Toulouse faussement accusé d'avoir assassiné son fils pour l'empêcher d'abjurer le protestantisme ; mort en 1702. victime de l'iutoléranc" religieuse.

leur rends hommage quand elles le méritent ; mais elles ne sont pas toujours en raison directe des valeurs individuelles ; les corps constitués ont du bon certainement, mais il y a quelquefois en dehors d'eux des mérites supérieurs à eux, même lorsque les corps en question refusent de reconnaître ces mérites irréguliers.

L'Académie était un corps constitué, qui avait reçu de l'Etat et de la société mission d'instruire et d'éclairer le pays, de recueillir et d'appeler à elle les hommes de talent ; elle n'en repoussait pas moins Molière, qui, pendant ce temps-là, accomplissait son action d'homme de génie sans l'autorisation de personne. Parce que ni les Etats ni les sociétés ne peuvent donner ce que Dieu se réserve de donner à qui bon lui semble. On ne décrète pas que le génie et la vertu seront dans un endroit plutôt que dans un autre, mais on les subit tôt ou tard, n'importe où ils sont. Ceci est élémentaire comme vérité.

Donc, bien que je ne sois autorisé par personne, j'ai le droit plein et entier de prêcher et de conseiller la justice tout autant que Laubardemont *, par exemple, et la vertu tout autant que le cardinal Dubois 2. Je n'ai ce droit, il est vrai, ni dans une église ni dans un tribunal ; je ne puis donner ni la sainte hostie aux petits enfants, ni appliquer la peine de mort aux criminels, mais je puis parler aux hommes assemblés dans un lieu particulier qu'on nomme le théâtre, et, comme partout où il y a des hommes réunis, il y a des âmes disponibles, je dois à ces hommes la vérité dans le monde fictif, comme le prêtre et lé magistrat la leur doivent dans le monde réel. Libre aux magistrats et aux prêtres de mépriser ma profession et de ne pas descendre jusqu'à moi ; libre à moi de respecter la leur et d'essayer de monter jusqu'à eux ; et, si je vous demandais à vous-même, monsieur, quel a été, non seulement le plus grand mais le plus utile, de ce petit comédien excommunié qu'on appelle Molière, ou de ce grand prélat qui avait reçu de la société le droit d'excommunication et qu'on appelle Bossuet, vous seriez peut-être bien embarrassé — ou bien injuste.

Sur ce, monsieur, puisque vous m'avez interpellé, puisque vous me demandez : Qui êtes-vous ? A qui vous attaquez-vous ? Qui vous fait jugé et quels sont vos justiciables ? je vais tâcher de répondre à votre interpellation et à votre demande, qui font certainement allusion à ma folle jeunesse et à mes débuts dans la carrière....

1 Conseiller d'Etat qui se fit l'instrument des vengeances de Richelieu.

* Précepteur du duc d'Orléans. Celui-ci, devenu Régent, le nomma archevêque de Cambrai et le fit devenir cardinal, malgré ses vices abominables, qui l'ont rendu tristement célèbre (1G56-1723).

Après avoir raconté ses durs débuts dans la vie et confessé loyalement ses fautes de jeunesse, Dumas fils continue ainsi :

Ce fut la pièce de la Dame aux camélias qui commença à me dégager de l'esclavage de la dette et du monde auquel je devais et la dette et le succès. Je me promis de ne plus retomber ni dans le monde ni dans la dette, et je tins ma promesse au risque d'être accusé d'ingratitude. Mais, de cette première expérience faite sur la femme, in anima vili, j'emportai, chose bizarre, le respect de la femme, sinon dans ce qu'elle est, du moins dans ce qu'elle pourrait, dans ce qu'elle devrait être, si les hommes savaient ce qu'ils devraient savoir, et je me mis à essayer de le leur apprendre. En attendant, je plaçai définitivement le travail au premier plan de ma vie, le travail qui m'avait remis en possession de moi-même. Je décidai que je resterais mon maître et que je n'écrirais jamais que ce que je croirais être l'absolue vérité, ce que j'avais toujours fait du reste, même au milieu de mes plus grands besoins. Je résolus aussi de regarder la vie bien en face, de ne pas ine laisser tromper par les fictions et les apparences, et de ne subir aucune des non- valeurs littéraires, philosophiques, religieuses, sociales, morales ou politiques, qui avaient cours parmi de fort honnêtes gens d'ailleurs, lesquels finissaient cependant par en mourir plus ou moins étonnés ou désespérés. Sans instruction universitaire, sans morale de convention, mais aussi sans influence d'école, sans mot d'ordre de groupe, sans dépendance ni engagement d'aucune sorte, renseigné par une première expérience coûteuse, muni de cette gaité apparente qui est un permis de circulation à travers les êtres superficiels, qui tiennent tant de place et qu'il faut écarter pour aller où l'on va, quand on va quelque part où ils ne vont jamais (cetto gaîté étant d'ailleurs toujours prête à se retourner contre les goguenards et les sots), ainsi équipé et armé, je partis résolument et librement, à la recherche, sur tout et sur moi-même, de cette vérité que j'étais décidé à dire, quelle qu'elle fût.

Ce que j'ai vu de monstruosités, d'abominations, d'ignominies, sous la caution de ces lois dont la prévoyance vous suffit, monsieur, c'est à ne pas le croire ; ce que j'ai rencontré de coquins, de criminels, de misérables de toute espèce, se pavanant et prenant le frais à l'ombre de ces institutions que vous glorifiez, c'est fantastique. Quant à ce que j'ai entendu d'inepties, de grossièretés, de mensonges, répandus au nom des autorités supérieures qui vous ont délégué des droits qui me sont refusés, à ce qu'il paraît, c'est incalculable. Je ne sais pas pourquoi Dante se donnait la peine de descendre dans les cercles de l'Enfer.

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L'épouvante et le vertige sont aussi bien sur la terre pour celui qui regarde profondément ce qui s'y passe.

Or, quel fut mon étonnement, lorsque, après avoir bien regardé, bien étudié tous ces scélérats et tous ces malheureux, j'ai reconnu que ce n'étaient que des imbéciles ! Ce qui dominait, ce qui faisait le mal, c'était la bêtise. Comprenez- vous ma stupéfaction ! Sauf quelques êtres fatalement et véritablement pervers qui mordaient à même dans leurs voisins et qu'il fallait abattre dans un coin comme des chiens enragés pour qu'ils n'empoisonnassent pas le troupeau, pas de méchants, rien que des imbéciles. Et, par imbéciles, je n'entends pas ceux qui se moquent de la Femme de Claude ou qui ne saisissent ni les finesses de votre article, ni les malices de ma réponse ; ceci n'est que littéraire et par conséquent de luxe et de superfluité : par imbéciles, j'entends, en donnant au mot sa véritable signification, les êtres faibles d'esprit, de corps et d'àme qui flottent à la surface des choses et à la merci des courants, des conventions, des habitudes, qui vont à droite ou à gauche, selon que ce qu'ils appellent les circonstances, le hasard et la fatalité les ont poussés ici ou là, car ils croient à la fatalité, au hasard et même aux circonstances ; qui passent de la joie aux larmes, de l'espérance au découragement, de la passion au repentir, sans prévoir, sans pouvoir, sans savoir, sans voir. Je veux parler de ces gens qui se déclarent malins et retors, qui croient arriver plus vite par le mal que par le bien à la réalisation du bonheur ; jusqu'au jour où, leur combinaison s'écroulant sur leurs têtes, ils se mettent à geindre et viennent demander à ceux qui apprenaient quelque chose pendant ce temps-là, de les sauver dans leurs corps, dans leurs fortunes et dans leurs âmes. Mais ces gens-là, en attendant la catastrophe finale, sont si nombreux, si insolents, si enviés, si glorifiés quelquefois, qu'on se demande, de temps en temps, si ce n'est pas eux qui ont raison et si le mieux n'est pas de faire comme eux ; on a des envies folles de se jeter, la tête la première, dans cette humanité basse et de s'en aller tout bonnement où elle va, en se disant : au petit bonheur ! d'autant plus qu'elle se dit garantie et couverte par des institutions inébranlables qui la dispensent de toute initiative et de toute réflexion.

En effet, au milieu de cette cohue, de distance en distance, je voyais des refuges semblables à ceux qu'on place aujourd'hui dans les carrefours pour que les pauvres piétons ne soient pas écrasés par les voitures. Sur l'un, je lisais : « La loi ; » sur un autre : « La religion ; » sur un troisième : « La philosophie ; » sur un quatrième : « La liberté » . Il y avait ainsi des poteaux, des écriteaux et des mots à perte de vue. De

loin, cela donnait du courage, et, comme je me sentais quelquefois entraîné par la foule, je ne perdais pas les poteaux de vue, et, faisant les sourires nécessaires, donnant les coups de coude indispensables aux civilisés qui m'étoufîaient, j'abordai successivement à tous ces refuges. J'y trouvai encore plus de cris et de désordre que dans la foule. Au nom de cette loi, de cette religion, de cette philosophie, de cette liberté que quelques hommes de génie et de foi du passé avaient découvertes et proclamées, pour lesquelles ils avaient travaillé, souffert, pour lesquelles ils étaient morts, au nom de ces choses sacrées, des usurpateurs, des drôles, des imbéciles enfin, volaient, trichaient, tuaient. Des hommes de trafic s'étaient emparés de la loi, des tartufes de la religion, des révoltés de la philosophie, des assassins et des incendiaires de la liberté. On se jetait à la tête les usages, les mœurs, les codes, les droits : droit romain, droit français, droit public, droit personnel, droit des gens ; on se lapidait avec l'Evangile, la Bible, la révélation, les dogmes, la gnose, les exégèses, les textes, les schismes, la réforme, l'inquisition, les droits de l'Eglise, le droit canon ; on se rendait fou avec le positivisme, le spiritualisme, le matérialisme, le nihilisme, l'hégélisme, le spinosisme, le kantisme, le moi et le non-moi, l'objectif et le subjectif, le droit d'examen, le droit de penser, le droit de nature ; enfin, on s'assassinait et on se guillotinait avec les immortels principes de 89, les droits de l'homme, le droit de réunion, le droit de discussion, le droit de parler, le droit d'écrire, le droit divin, le droit populaire, et par-dessus tous ces droits le droit du plus fort, qui finissait toujours par avoir raison des autres. Que faire, que devenir au milieu de ces contradictions et de ces antagonismes ? A qui entendre dans cette Babel ? A qui se fier dans ce dédale, tous déclarant, affirmant, insinuant, proclamant, hurlant, que chacun d'eux contenait, savait, disait la vérité ? Il n'y avait qu'une chose à faire, c'était de rentrer le plus vite possible chez soi, de s'isoler, de se recueillir, de se rechercher, de se retrouver, de se reconstituer dans les principes éternels et immuables, dans la justice qui est au-dessus des lois, dans Tàrne qui est audessus des religions, dans l'observation qui est au-dessus des philosophies, dans la conscience qui est au-dessus des libertés et dans Dieu qui est au-dessus de tout. C'est ce que je fis, non sans effort, car, après tout, homo swm, vous me comprenez, n'est-ce pas? J'arrivai cependant à ce que je voulais, ayant, pour les choses qui en valent la peine, une persévérance vraiment remarquable. Je ne réclamai aucuns droits, les honnêtes gens finissent par les avoir tous ; j'acceptai tous les devoirs, les vrais. Je constituai la famille comme je la comprends ; je respectai

l'art et la pensée comme ils le méritent, et je n'en fis jamais commerce ; je tâchai de concilier dans ma vie et dans mon âme ce Code et cet Evangile qui s'entendent si peu au-dehors, de combiner mon mouvement humain et mon action divine, selon l'expression dont je me suis servi autre part et que vous plaisantez si spirituellement aujourd'hui ; c'est-à-dire que je m'efforçai de mettre en accord ce que ma conscience me disait avec ce que je disais aux autres, les actes dont j'ai à répondre aux hommes avec l'action dont je n'ai à répondre qu'à Dieu ; c'est-àdire enfin que je me constituai dans ma vie et dans ma mort, ce qui m'intéresse bien plus que ma vie, car celle-ci ne fait partie que du temps et celle-là de l'éternité. Or, l'immortalité dont je ne suis pas sûr ne m'occupe guère, tandis que l'éternité dont je suis certain me préoccupe beaucoup. Enfin, monsieur, je me suis fait homme, laborieux, honnête, libre, conscient, et cela tout seul, malgré de grands obstacles, à travers la bêtise humaine, en dépit de cette loi stupide qui m'attendait à mon entrée dans le monde pour me rendre ma tâche plus difficile qu'aux autres.

La Comédie-Française l.

Si je constate ici le succès de Y Etrangère, je ne m'en fais pas accroire plus qu'il ne faut, et je sais très bien à qui j'en dois la plus grande part.

Dans un autre théâtre que la Comédie-Française, je n'aurais pas eu si bon marché de la critique, et le public eût certainement subi davantage l'influence des journaux. Le Théâtre-Français échappe à cette influence quand elle est mauvaise, tout en en tirant profit quand elle est bonne. Il est bien rare qu'une pièce dont la critique et le public feraient justice,, en quelques représentations, sur nos scènes de genre, ne fournisse pas là une carrière honorable et quelquefois brillante. Cela tient à plusieurs causes.

D'abord, comme on dit vulgairement, « la maison est bonne » ; elle date de loin ; elle a des fondateurs qui sont maintenant des aïeux, dont les œuvres sont impérissables. Si les œuvres de Corneille,, de Molière, de Racine, de Beaumarchais sont d'une comparaison dangereuse pour les auteurs nouveaux , elles sont pour eux d'une émulation utile. En même temps elles restent pour les comédiens un exercice supérieur qui tient toujours leur talent et leur goût à une hauteur où les artistes des autres théâtres ne peuvent que difficilement atteindre, par des

1 Extrait de la préface Je VFArangère. Ce morceau nous paraît définir très heureusement le rôle si important de la première scène française.

dons hors ligne, tout individuels, qui révèlent alors un Potier, un Frederick Lemaitre, une Dorval, une Déjazet, une Rose Chéri, une Desclée. L'habitude d'interpréter des chefs-d'œuvre forme ainsi une troupe d'un ensemble hors ligne, qui, alors même qu'elle représente une pièce dont la valeur ne saurait être assimilée à celle du répertoire classique, prête à cette œuvre secondaire une autorité, une perfection extérieure, une magie qui font illusion au public. Si le spectateur n'est pas conquis par l'auteur, il l'est par le comédien. Quand il voit sur l'affiche certains noms, la cause de l'œuvre est aux trois quarts gagnée. Le public n'admet pas que des artistes de cette qualité exposeraient leur renommée et leurs intérêts, car ils sont maîtres chez eux, et leur fortune dépend non seulement de leur science dans leur art, mais de leur goût dans le nôtre, le public n'admet pas, dis-je, que des artistes de cette qualité exposeraient leur talent, leurs intérêts et même leur personne dans une œuvre indigne de lui ; et, quoi que dise la critique, le public va voir par lui même.

Les théâtres de genre sont dans la nécessité de fournir sans cesse, à leurs risques et périls, du nouveau à une clientèle affamée, indépendante, mobile, qui juge malgré elle de l'importance des œuvres par la dimension et le nom de la salle où on les lui offre. Ces théâtres ne peuvent fixer momentanément la foule qu'avec un immense succès, dû quelquefois à des moyens complètement étrangers à l'art. Ce succès, ils sont forcés de l'épuiser jusqu'à sa dernière goutte de sang, en fatiguant, je dirais presque en amoindrissant ainsi des artistes n'ayant, avec la maison où ils exercent leur profession, aucun lien d'esthélique, d'amitié, de tradition, d'intérêt, et dont les efforts et l'originalité, quelquefois très grands, ne peuvent constituer que très rarement l'ensemble indispensable à l'exécution des œuvres sérieuses. Ces théâtres sont donc dans toutes les difficultés des entreprises commerciales et dans tous les aléas de la production à outrance. Il n'en est pas de même pour le Théâtre-Français. Il a ses statuts particuliers, ses ressources officielles, son fonds littéraire légué par le passé, sa constitution privilégiée reposant sur un bel et bon décret l qui non seulement a survécu à celui à qui on le doit, mais a résisté à toutes les révolutions et à tous les gouvernements. Il associe à sa fortune ceux qui y contribuent, il espace et aère, pour ainsi dire, son répertoire, et le rajeunit sans cesse, ou plutôt le maintient toujours jeune par les débuts et les progrès in-

1 Le décret de Moscou que Napolt-on, pour affecter une complète liberté d'esprit, promulgua pendant l'expédition de Russie.

téressants de tous les jeunes comédiens dont il fait choix pendant que les sociétaires les plus anciens et les plus célèbres continuent à prêter aux moindres rôles l'appui de leur talent et de leur renommée. Le Théâtre-Français, au milieu des tentatives les plus étranges que devait produire la liberté des théâtres, est ainsi demeuré le lieu consacré où se réunit avec plaisir ce public d'élite qui ne manquera jamais aux œuvres, quoi qu'on fasse et quoi qu'on dise. Mais ce public tient, en revanche, lorsqu'il se donne la peine d'écouter pendant trois ou quatre heures, à entendre dire, aussi bien qu'ils le peuvent, et par l'auteur et par les comédiens, les choses pour lesquelles on l'a dérangé. Le Théâtre-Français est enfin devenu ainsi ce que le Conservatoire est pour la musique, ce que le Louvre est pour la peinture, un musée, celui de l'art dramatique, où de temps en temps on expose une œuvre moderne destinée à devenir, pour nos descendants, une œuvre bonne à conserver si elle peut se tenir, sans trop détonner, à côté de celle des maîtres. L'épreuve est dangereuse pour les vivants, mais décisive. Si elle ne réussit pas, au bout d'un certain temps, on décroche le tableau et on le relègue au grenier.

Ce théâtre ne se contente pas des œuvres qui ne peuvent pas mourir et de celles qui veulent naître ; il en évoque quelquefois dont on se demande si elles dorment ou si elles sont vraiment mortes, et il procède à des résurrections très curieuses. On voit, alors, grâce au talent de tel ou tel comédien, le pseudo-chef-d'œuvre reprendre un moment toutes les apparences de la vie ; puis, peu à peu, il semble que les jambes du Lazare simplement galvanisé tremblent, que sa voix chevrotte, que ses yeux s'éteignent, que sa face pâlit. Son beau vêtement devient trop large sur ses os sans chair, sans nerfs, sans muscles, qu'on entend se choquer les uns contre les autres ; on lui jette une dernière fois un peu d'eau bénite, et l'on recouche poliment, mais pour toujours, le squelette dans la grande nécropole des admirations éphémères !

Le public sait tout cela, et, le soir, quand il remet son large billet aux contrôleurs bien abrités du froid dans ce vestibule circulaire à colonnes et à statues, il est à la fois un peu fier et un peu intimidé. Ce bel escalier à tapis, ces huissiers à chaînes, ce silence des couloirs, ces ouvreuses graves, ces vestiaires dont certains personnages officiels devraient venir étudier le service, au risque de méprises, ce foyer garni de bustes en marbre qu'on débarbouille de temps en temps, tout cela vous a un air sacerdotal qui inspire à la fois au public le respect, la confiance, la sévérité et la courtoisie. Ce n'est pas là une église évidemment, mais c'est un temple. S'il n'y a pas de saints, il y a des dieux,

et voilà bientôt deux cents ans que le grand, le beau et le vrai y ont leur autel, leur culte et leurs prêtres. Bref, c'est le premier théâtre du inonde 4, chargé de recueillir, de répandre et de consacrer ce qui doit rester de notre littérature dramatique, laquelle est, disons-le, une des gloires, sans rivales dans les autres pays, de notre génie français.

Les vibrions.

(Scènes de Y Etrangère) 2.

Le duc Maximin de Septmonts. un gentilhomme taré, vicieux et malhonnête, a épousé, pour redorer son blason, la fille d'un marchand enrichi, Catherine Mauriceau. ('/est pour obéir à son père que Catherine a accepté le duc sans le connaître. Comme elle est loyale et fière, elle se conduit cependant en épouse honnête et dévouée ; le duc, au contraire, apporte au foyer ses vices et son infamie. Le drame alors éclate.

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