‹ Chrestomathie française du XIXe siècle (prosateurs)Chapitre 36 sur 40 · ARMAND · texte numérisé non relu

ARMAND

Ne vous gênez pas pour moi.

PERRICHON

Daniel montera avec nous.

HENRD2TTE, bas, à son père.

Et M. Armand?

PERRICHON, bas.

Dame, il n'y a que quatre places ! il montera sur le siège.

HENRIETTE

Par une pluie pareille !

MADAME PERRICHON

Un homme qui t'a sauvé l

PERRICHON

Je lui prêterai mon caoutchouc !

400 CHRSSTOMATHIB FRANÇAISE

HENRIETTE

Ah!

PERRICHON

Allons ! en route ! en route !

DANIEL, à part.

Je savais bien que je reprendrais la corde ! l

TAINE (Hippolyte)

Né à Vouziers en 1828, mort à Paris en 1893.

Critique, historien, philosophe, esthéticien, Taine est une des intelligences les plus variées et les plus profondes de ce siècle. C'est peutêtre l'écrivain français qui a remué le plus d'idées. On le considère généralement comme le théoricien du naturalisme. Bien qu'il eût luimême en horreur cette école, dont les exagérations choquaient son haut idéal de beauté littéraire, il est certain qu'il contribua, par sa doctrine positiviste, à accentuer le mouvement réaliste qui aboutit aux œuvres de Zola. Le premier en France, il appliqua la méthode expérimentale à l'étude des œuvres littéraires. Sa théorie scientifique, trop absolue du reste, a exercé une énorme influence sur les écrivains de notre époque ; malheureusement ceux-ci en ont fait souvent de funestes applications dans leurs œuvres. Taine n'est pas seulement un penseur de premier ordre, un critique d'une incomparable puissance, c'est un grand artiste maniant une langue magnifique dans sa riche complexité. Son talent de styliste éclate surtout dans ses œuvres purement littéraires, c'est un descripteur merveilleux.

Paysage pyrénéen 2.

Le cours du Valentin n'est qu'une longue chute à travers des rochers roulés. Le long de la promenade Eynard, pendant une demilieue, on l'entend gronder sous ses pieds. Au pont de Discoo, le sol lui manque : il tombe dans un demi-cirque, de gradins en gradins, en jets qui se croisent et qui heurtent leurs bouillons d'écume ; puis, sous une arcade de roches et de pierres, il tournoie dans de profonds bassins dont il a poli les contours, et où l'émeraude grisâtre de ses eaux

* Principales comédies de Labiche : Le Voyage de M. Perrichon ; La Grammaire ; La Poudre aux yeux ; La Perle de la Cannebière. — Pour la critique de ses œuvres, consulter les auteurs cités pour Dumas et Augier.

f Extrait du Voyage aux Pyrénées (1855).

«Il ■■ ". ■ * ■* -.- "»7 I ' • '

jette un doux reflet tranquille. Tout à coup, il saute de trente pieds, en trois masses sombres, et roule en poussière d'argent dans un entonnoir de verdure. Une fine rosée rejaillit sur le gazon qu'elle vivifie, et ses perles roulantes étincellent en glissant le long des feuilles. Nos prairies du Nord ne donnent point l'idée d'un tel éclat ; il faut cette fraîcheur incessante et ce soleil de feu pour peindre cette robe végétale d'une si magnifique couleur. Sur Ja pente, je voyais s'allonger devant moi un grand pan boisé de montagne ; le soleil de midi le frappait en face ; la masse des rayons blancs perçait la voûte des arbres ; les feuilles transparentes ou luisantes resplendissaient. Sur tout ce dos éclairé on ne distinguait pas une ombre ; une chaude évaporation lumineuse le couvrait comme un voile blanc de femme. J'ai revu souvent, surtout vers le soir, cet étrange vêtement des montagnes ; l'air bleuâtre enfermé dans les gorges devient visible ; il s'épaissit, il emprisonne la lumière et la rend palpable. L'œil pénètre avec volupté dans le blond réseau d'or qui enveloppe les croupes ; il en sent la mollesse et la profondeur ; les arêtes saillantes perdent leur dureté, les contours heurtés s'adoucissent : c'est le ciel qui descend et prête son voile pour couvrir la nudité des sauvages filles de la terre.

Les pins dans la montagne '.

Les vrais habitants des montagnes sont les pins, arbres géométriques, parents des blocs ferrugineux qu'ont taillés les éruptions primitives. La végétation des plaines se déploie en formes ondoyantes, avec tous les gracieux caprices de la liberté et de la richesse, les pins au contraire semblent a peine vivants ; leur tige se dresse en ligne perpendiculaire le long des roches; leurs branches horizontales partent du tronc à angles droits, égales comme les rayons d'un cercle, et l'arbre tout entier est un cône terminé par une aiguille nue. Les petites lames ternes qui servent de feuilles ont une teinte morne, sans transparence ni éclat ; elles semblent ennemies de la lumière, elles ne la renvoient pas, elles ne la laissent pas passer, elles l'éteignent : à peine si le soleil de midi les frange d'un reflet bleuâtre. A dix pas, sous cette auréole, la pyramide noire tranche sur l'horizon comme une masse opaque. Ils se serrent en file sous leurs manteaux funèbres. Leurs forêts sont silencieuses comme des solitudes ; le souffle du vent n'y fait point de bruit ; il glisse sur la barbe roide des feuilles sans les remuer

1 Voyage aux Pyrénées.

402 GHRESTOMATHIE FRANÇAISE

ni les froisser. On n'entend d'autre bruit que le chuchotement des cimes et le grésillement des petites lamelles jaunâtres qui tombent en pluie dès qu'on touche une branche. Le gazon est mort, le sol nu; on marche dans l'ombre sous une verdure inanimée entre des tiges pâles qui montent comme des cierges. Une senteur âpre emplit l'air, semblable au parfum des aromates. C'est l'impression que fait une cathédrale déserte, lorsque, après une cérémonie, l'odeur de l'encens flotte encore sous les arcades, et que le jour tombant dessine au loin dans l'obscurité la forêt des piliers.

Ils vivent en famille et chassent de leur domaine les autres arbres. Souvent, dans une gorge dévastée, on les voit comme une draperie de deuil descendre entre les glaciers blancs. Ils aiment le froid, et l'hiver restent vêtus de neige. Le printemps ne les renouvelle pas; on voit seulement quelques lignes vertes courir sous le feuillage ; elles s'assombrissent bientôt comme le reste. Mais lorsque l'arbre sort d'un morceau de terre profond, et qu'il monte à cent pieds, lisse et droit comme le mât d'un navire, l'esprit suit d'un élan jusqu'à la cime l'essor de sa forme inflexible, et la colonne végétale semble aussi grandiose que le mont qui la nourrit.

La Nature1.

A deux heures du matin, on monte dans la voiture qui passe. C'est le dernier jour2 du voyage; nulle part l'Italie n'est plus belle. Vers quatre heures, une divine aube indistincte affleure dans la nuit comme la pâleur d'une statue pudique; un reflet de nacre lointaine se pose sur les hauteurs, et des demi-clartés naissantes hasardent leur teinte gris de perle sous le bleu nocturne. Les étoiles scintillent, mais tout le reste de l'air est brun, et sur le sol rampent des ombres semblables à des moires. La voiture s'arrête et traverse une rivière sur un bac. Dans le silence et l'effacement universel des êtres, cette eau est la seule chose qui vive ; elle vit et remue imperceptiblement; sa nappe

1 Extrait du Voyage en Italie (1865). — C'est pour Taine surtout que le paysage est un état d'âme; il anime la, nature et nous la montre magnifiquement vivante : ainsi comprise, la description devient un poëme où la philosophie et l'art se confondent en un merveilleux ensemble, pour nous donner une idée très haute de la beauté du monde extérieur. Pour faire la critique de cette description, il faudra la comparer avec le morceau de Chateaubriand, cité page 5, dont le caractère hautement spiritualiste contraste avec le panthéisme naturaliste de Taine. On aura ainsi une idée complète des deux conceptions littéraires du monde extérieur.

* Taine vient de quitter le lac Majeur.

coulante luit rayée de petits remous qui s'entrelacent entre les rives noires. Cependant les arbres s'éveillent dans la brume ; on aperçoit à leur cime les pousses enveloppées de rosée et qui semblent attendre l'achèvement du jour. Le ciel blanchit et l'aurore éteint les étoiles ; de toutes parts, les plantes et les verdures se dégagent ; leur voile de gaze s'amincit et s'évapore, la couleur leur vient, elles renaissent à la lumière, et l'on sent le doux étonnement des créatures surprises de se retrouver au même endroit que la veille pour recommencer leur vie suspendue. Toute la gorge s'est peuplée, et, des deux côtés de ce charmant peuple épars, les monstrueuses montagnes, comme des géants protecteurs, montent toutes sombres, dentelant de leurs têtes le blanc lumineux du ciel. Enfin, d'une crête cassée une flamme jaillit; le jet subit, éblouissant, perce la vapeur; des pans de verdure s'illuminent ; les ruisseaux resplendissent; les grosses vignes antiques, les dômes ronds des arbres, les arabesques délicates des herbes grimpantes, tout le luxe d'une végétation nourrie par la fraîcheur des eaux éternelles et par la tiédeur des roches échauffées, s'étale comme une parure de fée dans sa gaze d'or.

Non, ce n'est point d'une fée qu'on doit parler ici, c'est d'une déesse. Le fantastique n'est qu'un caprice et une maladie de la cervelle humaine; la nature est saine et stable, et nos rêveries discordantes n'ont pas le droit de se comparer à sa beauté. Elle se soutient et se développe par elle-même ; elle est indépendante et parfaite, agissante et sereine, voilà tout ce que nous pouvons dire ; si nous osons la comparer à quelque œuvre humaine, c'est aux dieux grecs, aux grandes Pallas, aux Jupiters surhumains d'Athènes ; elle se suffit comme ils se suffisent. Nous ne pouvons pas l'aimer, nos paroles ne l'atteignent point ; elle est au-delà de nous, indifférente ; nous ne pouvons que la contempler comme les effigies des temples, muets, la tête nue, pour imprimer en notre esprit sa forme accomplie et raffermir notre être fragile au contact de son immortalité. Mais cette contemplation seule est une délivrance. Nous sortons de notre tumulte, de nos pensées éphémères et brisées. Qu'est-ce que l'histoire sinon un conflit d'efforts inachevés et d'oeuvres avortées ? Qu'ai-je vu dans cette Italie, sinon un tâtonnement séculaire de génies qui se contredisent, de croyances qui se défont, d'entreprises qui n'aboutissent pas ? Qu'est-ce qu'un musée, sinon un cimetière, et qu'est-ce qu'une peinture, une statuaire, une architecture, sinon le mémorial qu'une génération mortelle se dresse anxieusement à elle-même pour prolonger sa pensée caduque par un sépulcre aussi caduc que sa pensée? Au contraire, de-

vant les eaux, le ciel, les montagnes, on se sent devant des êtres achevés et toujours jeunes. L'accident n'a pas de prise sur eux, ils sont les mêmes qu'au premier jour ; le même printemps leur versera tous les ans à pleines mains la même sève; nos défaillances cessent au contact de leur force, et notre inquiétude s'amortit sous leur paix. A travers eux apparaît la puissance uniforme qui se déploie par la variété et les transformations des choses, la grande mère féconde et calme que rien ne trouble parce que hors d'elle il n'y a rien. Alors, dans l'âme, une sensation se dégage, inconnue et profonde. C'est son fond même qui apparaît ; les couches innombrables dont la vie l'a encroûtée, ses débris de passions et d'espérances, toute la boue humaine qui s'est entassée à sa surface se défait et disparaît ; elle redevient simple, elle retrouve l'instinct des anciens jours, les vagues paroles monotones qui la mettaient jadis en communication avec les dieux, avec ces dieux naturels qui vivent dans les choses; elle sent que toutes les paroles que depuis elle a prononcées ou entendues ne sont qu'un bavardage compliqué, une agitation d'esprit, un bruit de rue, et que, s'il y a une minute saine et désirable dans sa vie, c'est celle où, quittant les tracasseries de sa fourmilière, elle perçoit, comme disent les vieux sages, l'harmonie des sphères, c'est-à-dire la palpitation de l'univers universel.

Venise 4.

C'est la perle de l'Italie ; je n'ai rien vu d'égal ; je ne sais qu'une ville qui en approche, de bien loin, et seulement pour les architectures : c'est Oxford. Dans toute la presqu'île, rien ne peut lui être comparé. Quand on se rappelle les sales rues de Rome et de Naples, quand on pense aux rues sèches, étroites de Florence et de Sienne, quand ensuite on regarde ces palais de marbre, ces ponts de marbre, ces églises de marbre, cette superbe broderie de colonnes, de balcons, de fenêtres, de corniches gothiques, mauresques, byzantines, et l'universelle présence de l'eau mouvante et luisante, on se demande pourquoi on a perdu deux mois dans les autres villes, pourquoi on n'a pas employé tout son temps à Venise. On fait le projet de s'y établir, on se jure qu'on y reviendra ; pour la première fois, on admire non pas seulement avec l'esprit, mais avec le cœur, les sens, toute la personne. On se sent prêt à être heureux ; on se dit que la vie est belle et bonne.

1 Extrait du Voyage en Italie. Taine triomphe aussi bien dans la description des œuvres humaines que dans celle des splendeurs de la nature ; il serait impossible de mieux peindre la beauté superbe de la ville des doges.

On n'a qu'à ouvrir les yeux, on n'a pas besoin de se remuer ; la gondole avance d'un mouvement insensible ; on est couché, on se laisse aller tout entier, esprit et corps. Un air moite et doux arrive aux joues. On voit onduler sur la large nappe du canal les formes rosées ou blanchâtres des palais endormis dans la fraîcheur ou le silence de l'aube ; on oublie tout, son métier, ses projets, soi-même ; on regarde, on cueille, on savoure, comme si tout d'un coup, affranchi de la vie, aérien, on planait au-dessus des choses, dans la lumière et dans l'azur.

Le Grand-Canal développe sa courbe entre deux rangées de palais •lui, bâtis chacun à part et pour lui-même, ont sans le vouloir assemblé leurs diversités pdur l'embellir. La plupart sont du moyen âge avec des fenêtres ogivales couronnées de trèfles, avec des balcons treillissés de fleurons et de rosaces, et la riche fantaisie gothique s'épanouit dans leur dentelle de marbres sans jamais tomber dans la tristesse ni dans la laideur ; d'autres, de la Renaissance, étagent leurs trois rangs superposés de colonnes antiques. Le porphyre et la serpentine incrustent au-dessus des portes leur pierre précieuse et polie. Plusieurs façades sont roses ou bariolées de teintes douces, et leurs arabesques ressemblent aux lacis que la vague dessine sur un sable lin. Le temps a mis sa livrée grisâtre et fondue sur toutes ces vieilles formes, et la lumière du matin rit délicieusement dans la grande eau qui s'étale.

Le canal tourne, et l'on voit s'élever de l'eau, comme une riche végétation marine, comme un splendide et étrange corail blanchâtre, Santa Maria délia Salute avec ses dômes, ses entassements de sculptures, son fronton chargé de statues ; plus loin, sur une autre île, San Giorgio Maggiore, tout arrondi et hérissé comme une pompeuse coquille de nacre. On reporte les yeux vers la gauche, et voici Saint- Marc, le campanile, la place, le palais ducal. Il est probable qu'il n'y a pas de joyau égal au monde. Cela ne peut pas se décrire; il faut voir des estampes, et encore qu'est-ce que des estampes sans couleur? Il y a trop de formes, une trop vaste accumulation de chefs-d'œuvre, une trop grande prodigalité d'invention : on ne peut que démêler quelque pensée générale bien sèche, comme un bâton qu'on rapporterait pour donner l'idée d'un arbre épanoui. Ce qui domine, c'est la fantaisie riche et multiple, le mélange qui fait ensemble, la diversité et le contraste qui aboutissent à l'harmonie. Qu'on imagine huit ou dix écrins suspendus au col, aux bras d'une femme, et qui sont mis d'accord par leur magnificence ou par sa beauté.

L'admirable place, bordée de portiques et de palais, allonge en carré sa forêt de colonnes, ses chapiteaux corinthiens, ses statues, l'or-

».»*■#•-— • — ir »^*~. Tr»-' "TT^n — T"~

donnance noble et variée de ses formes classiques. A son extrémité, demi-gothique et demi-byzantine, s'élève la basilique sous ses dômes bulbeux et ses clochetons aigus, avec ses arcades festonnées de figurines, ses porches couturés de colonnettes, ses voûtes lambrissées de mosaïques, ses pavés incrustés de marbres colorés, ses coupoles scintillantes d'or : étrange et mystérieux sanctuaire, sorte de mosquée chrétienne, où des chutes de lumière vacillent dans l'ombre rougeâtre, comme les ailes d'un génie dans son souterrain de pourpre et de métal . Tout cela fourmille et poudroie. A vingt pas, nu et droit comme un mât de navire, le gigantesque campanile porte dans le ciel et annonce de loin aux voyageurs de la mer la vieille royauté de Venise. Sous ses pieds, collée contre lui, la délicate loggetta de Sansovino semble une fleur, tant les statues, les bas-reliefs, les bronzes, les marbres, tout le luxe et l'invention de l'art élégant et vivant, se pressent pour la revêtir. Çà et là vingt débris illustres font en plein air un musée et un mémorial : des colonnes quadrangul aires apportées de Saint-Jeand'Acre, un quadrige de chevaux de bronze enlevé de Constantinople, des piliers de bronze où l'on attachait les étendards de la cité, deux fûts de granit qui portent à leur cime le crocodile et le libn ailé de la république ; devant eux un large quai de marbre et des escaliers où s'amarre la flotille noire des gondoles. On reporte les yeux vers la mer et on ne veut plus regarder autre chose ; on l'a vue dans les tableaux de Canaletti, mais on ne l'a vue qu'à travers un voile. La lumière peinte n'est point la lumière réelle. Autour des architectures, l'eau, élargie comme un lac, fait serpenter son cadre magique, ses tons verdâtres ou bleuis, son cristal mouvant et glauque. Les mille petits flots jouent et luisent sous la brise, et leurs crêtes pétillent d'étincelles. A l'horizon, vers l'Est, on aperçoit au bout du quai des Esclavons, des mâts de navires, des sommets d'églises, la verdure pointante d'un grand jardin. Tout cela sort des eaux, de toutes parts on voit le flot entrer par les canaux, vaciller le long des quais, s'enfoncer à l'horizon, ruisseler entre les maisons, border les églises. La mer lustrée, lumineuse, enveloppante, pénètre et ceint Venise comme une gloire *.

La décadence romaine 2.

Le Golisée apparaît, et l'on est subitement secoué. On l'est vérita-

1 Comparer ce morceau avec la belle description de Ruskin, dans Modem Pointers.

1 Extrait du Voyage en Italie. Les voyages de Taine sont pleins de pages de ce genre, où en quelques lignes, en parlant d'un monument ou d'un site célèbre, il vous donne la philosophie de tout un monde écroulé.

H1PP0LYTE ÏAINK 407

blement : cela est grand, on n'imagine rien de plus grand. Personne dans l'intérieur ; un profond silence ; rien que des blocs de pierre, des herbes pendantes, et de temps en temps un cri d'oiseau ; on est content de ne pas parler, et on demeure immobile ; les yeux montent, et redescendent, et remontent sur les trois étages de voûtes et sur l'énorme mur qui les domine ; puis on se dit que c'était là un cirque, qu'il y avait sur ces gradins cent sept mille spectateurs, que tout cela criait, applaudissait, menaçait à la fois, que cinq mille bêtes étaient tuées, que dix mille captifs combattaient dans cette enceinte, et l'on prend une idée de la vie romaine.

Cela fait haïr les Romains ; personne n'a plus abusé de l'homme ; de toutes les races européennes, aucune n'a été plus nuisible ; il faut aller chercher les despotes et les dévastateurs orientaux pour leur trouver des pareils. Il y avait là une monstrueuse ville, grande comme Londres aujourd'hui, dont le plaisir consistait à voir tuer et souffrir. Et c'est là le trait propre, distinctif de la vie romaine : le triomphe d'abord, le cirque ensuite. Ils avaient conquis une centaine de nations, et trouvaient naturel de les exploiter.

Sous un pareil régime, les nerfs et l'âme devaient arriver à un état extraordinaire. Nul travail ; on les nourrissait avec des distributions ; ils vivaient oisifs, se promenaient dans une ville de marbre, se faisaient masser dans les bains, regardaient des mimes, des acteurs, et, pour se distraire, allaient contempler la mort et les blessures ; cela les secouait, ils y passaient des journées. Saint Augustin a éprouvé et décrit cet attrait terrible ; tout le reste paraissait fade ; on ne pouvait plus s'en arracher. Au bout d'un temps, parmi ces habitudes d'artistes et de bourreaux, l'équilibre humain s'est renversé, il s'est produit des monstres extraordinaires, non pas seulement des brutes sanguinaires ou des assassins calculateurs comme au moyen-âge, mais des curieux et des dilettanli, des Caligula, des Commode, des Néron, sortes d'inventeurs maladifs, poètes féroces, qui, au lieu d'écrire ou de peindre leurs fautaisies, les ont pratiquées. Beaucoup d'artistes modernes leur ressemblent, mais par bonheur ne sortent pas du papier noirci. Alors comme aujourd'hui l'extrême civilisation produisait l'extrême tension et les convoitises infinies. On peut considérer les quatre premiers siècles après le Christ comme une expérience en grand dans laquelle l'âme a recherché par système la sensation excessive. Tout ce qui était moindre lui paraissait plat.

Du centre, quand le gladiateur voyait les cent mille figures et les pouces relevés qui demandaient sa mort, quelle sensation ! C'est celle

de l'écrasement sans pitié ni rémission. Ici s'achève le monde antique ; c'est le règne incontesté, impuni, irrémédiable de Ja force. Gomme il y avait des spectacles pareils dans tout l'empire romain, on comprend (jue sous une pareille machine l'univers soit devenu vide. — De là, et par contraste, le christianisme.

La course du Derby ' .

Le derby est une grande plaine verte, un peu onduleuse ; sur un flanc montent trois échafauds publics et plusieurs autres plus petits. En face, des tentes, des centaines de boutiques, des écuries improvisées sous la toile, et un pêle-mêle incroyable de voitures, de chevaux, de cavaliers, d'omnibus particuliers ; il y a peut-être ici deux cent mille têtes humaines. - Rien de beau ni même d'élégant ; les voitures sont des véhicules, et les toilettes sont rares; on ne vient pas ici pour se montrer, mais pour regarder; le spectacle n'est intéressant que par sa masse. Du haut du Stand l'énorme fourmilière grouille, et sa rumeur monte. Mais au-delà, sur la droite, une ligne de grands arbres, derrière eux les ondulations bleuâtres, indistinctes de la campagne verdoyante font un cadre magnifique au tableau médiocre. Quelques nuages blancs comme des cygnes voguent dans le ciel, et on voit leur ombre courir sur l'herbe; une brume légère, pleine de soleil, plane dans les lointains, et l'air illuminé enveloppe comme une gloire la plaine, les collines, l'immense espace et toute l'agitation de la kermesse humaine.

C'est une kermesse, en effet; ils sont venus pour s'amuser avec fracas. Partout des bohémiennes, des chanteurs et danseurs grotesques déguisés en nègres, des tirs à l'arc et à la carabine, des charlatans qui, à coups d'éloquence, débitent leurs chaînes de montre, des jeux de quilles et de bâton, des musiciens de toute espèce, et la plus étonnante lile de cabs, calèches, droskis, four-in-hands, avec pâtés, viandes froides, melons, fruits, vins, surtout du Champagne. On déballe; on va boire et manger, cela refait l'animal et l'exalte ; la grosse joie et le franc rire sont l'effet de l'estomac rempli. — Devant cette ripaille toute prête, l'aspect des pauvres est pénible à voir; ils tâchent de vous vendre des poupées d'un sou, des mémoriaux du derby, de vous faire jouer au jeu du bâton (aunt Sally), d'obtenir le cirage de vos bottes. Presque tous ressemblent à de misérables chiens affamés, battus, lé-

1 Extrait des Notes sur l'Angleterre (1872), remarquable peinture de la société anglaise. '

preux, qui attendent un os sans l'espérer beaucoup. Ils sont venus à pied pendant la nuit et comptent pour dîner sur les miettes de la grande ripaille. Beaucoup sont couchés par terre entre les pieds des promeneurs et dorment Géants, la face en l'air. Les figures ont une expression d'hébétement ou d'âpreté douloureuse. La plupart sont pieds nus, tous horriblement sales, et de plus ridicules ; la cause en est qu'ils ont de vieux habits de gentlemen, d'anciennes robes élégantes, de petits chapeaux jadis portés par des jeunes filles. Cette défroque, qui a passé sur trois ou quatre corps, en se délabrant au passage, me fait toujours mal à voir. Elle avilit ; par elle, l'être qui s'en affuble se déclare ou s'avoue le rebut de la société. Un paysan, un ouvrier, un manœuvre est, chez nous, un homme différent, non pas un homme inférieur : sa blouse est à lui comme à moi mon habit ; elle n'a servi qu'à lui. Cet usage des haillons est plus qu'une singularité : il dénote un manque de fierté : les pauvres ici se résignent à être le marche-pied

d'autrui

Cependant une cloche sonne et la course se prépare. Les trois ou quatre cents policemen font vider la piste ; les échafauds sont comblés et en face d'eux la prairie n'est plus qu'une grosse tache noire. Nous montons à nos places ; rien de grandiose. A cette distance, les foules sont des fourmilières; les cavaliers et les voitures qui avancent et se croisent ressemblent à des scarabées, à des hannetons, à de gros bourdons sombres éparpillés sur un tapis vert. Les jockeys en rouge, en bleu, en jaune, en couleur mauve, font un petit tas à part, comme un vol de papillons posés. Probablement je manque d'enthousiasme, mais il me semble assister à un jeu d'insectes. — Trente-quatre coureurs ; après trois faux départs, ils partent; quinze ou vingt font masse, les autres sont par petits paquets, et on les voit avancer le long de la piste. Pour l'œil, la vitesse n'est pas très grande; c'est celle d'un chemin de fer vu à une demi-lieue ; en ce cas, les wagons ont l'air de petits chariots d'enfant qu'un enfant traîne au bout d'un fil, certainement, ici l'impression physique n'est pas plus forte, et il ne faut pas parler ni d'ouragan, ni de tourbillon. — Pendant plusieurs minutes, la tache brune, semée de points rouges et clairs, chemine régulièrement sur le vert lointain. Elle tourne, on sent venir le premier groupe. « Chapeau bas ! » et toutes les têtes se découvrent, et tout le monde se lève ; un hourrah étranglé court sur les échafauds. Les figures froides ont pris feu; des gestes courts, saccadés remuent subitement les corps flegmatiques ; en bas, dans l'enceinte des paris, la secousse est extraordinaire, comme d'une danse de Saint-Guy universelle; imaginez un

tas d'automates qui reçoiveut une décharge électrique et gesticulent de toutes leurs pièces comme des télégraphes fous. — Mais le spectacle le plus curieux est celui de la marée humaine qui, tout de suite et tout d'un coup, s'épand et roule sur la piste derrière les coureurs, pareille à un flot d'encre; la masse noire immobile a fondu subitement et coule: en un instant, elle s'étend énorme, à perte de vue, et la voici devant les échafauds. Sur deux ou trois rangs, les policemen font digue et boxent au besoin pour protéger le carré où ils reçoivent chevaux et jockeys. On va peser et vérifier.

Il y a un moment grandiose, celui où les chevaux ne sont plus qu'à deux cents pas; en un instant, la vitesse devient tout d'un coup visible, et le peloton de cavaliers et de chevaux fond en avant, cette fois, comme une tempête.

Les forces créatrices de la littérature1.

Trois sources différentes contribuent à produire l'état moral élémentaire d'une nation, la race, le milieu et le moment. Ce qu'on appelle la race, ce sont ces dispositions innées et héréditaires que l'homme apporte avec lui à la lumière, et qui ordinairement sont jointes à des différences marquées dans le tempérament et dans la structure du corps. Elles varient selon les peuples. Il y a naturellement des variétés d'hommes, comme des variétés de taureaux et de chevaux, les unes braves et intelligentes, les autres timides et bornées, les unes capables de conceptions et de créations supérieures, les autres réduites aux idées et aux inventions rudimentaires, quelques-unes appropriées plus particulièrement à certaines œuvies et approvisionnées plus richement de certains instincts, comme on voit des races de chiens mieux douées, les unes pour la course, les autres pour le combat, les autres pour la chasse, les autres enfin pour la garde des maisons" ou des troupeaux. Il y a là une force distincte, si distincte qu'à travers les énormes déviations que les deux autres moteurs lui impriment, on la reconnaît encore, et qu'une race, comme l'ancien peuple aryen, éparse depuis le Gange jusqu'aux Hébrides, établie sous tous les climats, échelonnée à tous les degrés de la civilisation, transformée par trente siècles de

* Extrait de Y Histoire de la littérature anglaise (1863), œuvre magistrale, admirable, qui n'a son analogue en français pour aucune autre littérature. Le morceau que nous citons ici renferme l'exposé philosophique de la doctrine de Taiue en matière de critique littéraire. Comparer cette thèse avec celle de Guyau dans L'art au point de vue sociologique, et celle de Hennequiu : La critique scientifique.

révolutions, manifeste pourtant dans ses langues, dans ses religions, dans ses littératures et dans ses philosophies, la communauté de sang et d'esprit qui relie encore aujourd'hui tous ses rejetons. Si différents qu'ils soient, leur parenté n'est pas détruite ; la sauvagerie, la culture et la greffe, les différences de ciel et de sol, les accidents heureux ou malheureux ont eu beau travailler, les grands traits de la forme originelle ont subsisté, et l'on retrouve les deux ou trois linéaments principaux de l'empreinte primitive sous les empreintes secondaires que le temps a posées par-dessus. Rien d'étonnant dans cette ténacité extraordinaire. Quoique l'immensité de la distance ne nous laisse entrevoir qu'à demi et sous un jour douteux l'origine des espèces, les événements de l'histoire éclairent assez les événements antérieurs à l'histoire, pour expliquer la solidité presque inébranlable des caractères primordiaux. Au moment où nous les rencontrons, quinze, vingt, trente siècles avant notre ère, chez un Aryen, un Egyptien, un Chinois, ils représentent l'œuvre d'un nombre de siècles beaucoup plus grand, peut-être l'œuvre de plusieurs myriades de siècles. Car dès qu'un animal vit, il- faut qu'il s'accommode à son milieu; il respire autrement, il se renouvelle autrement, il est ébranlé autrement, selon que l'air, les aliments, la température sont autres. Un climat et une situation différente amènent chez lui des besoins différents, par suite un système d'actions différentes, par suite encore un système d'habitudes différentes, par suite enfin un système d'aptitudes et d'instincts différents. L'homme, forcé de se mettre en équilibre avec les circonstances, contracte un tempérament et un caractère qui leur correspond, et son caractère comme son tempérament sont des acquisitions d'autant plus stables, que l'impression extérieure s'est enfoncée en lui par des répétitions plus nombreuses et s'est transmise à sa progéniture par une plus ancienne hérédité. Ensorte qu'à chaque moment on peut considérer le caractère d'un peuple comme le résumé de toutes ses actions et de toutes ses sensations précédentes, c'est-à-dire comme une quantité et comme un poids, non pas infini, puisque toute chose dans la nature est bornée, mais disproportionné au reste et presque impossible à soulever, puisque chaque minute d'un passé presque infini a contribué à l'alourdir, et que, pour emporter la balance, il faudrait accumuler dans l'autre plateau un nombre d'actions et de sensations encore plus grand. Telle est la première et la plus riche source de ces facultés maîtresses d'où dérivent les événements historiques ; et l'on voit d'abord que si elle est puissante, c'est qu'elle n'est pas une simple source, mais une sorte de lac et comme un profond réservoir où les

412 CHREST0MATH1E FRANÇAISE

autres sources, pendant une multitude de siècles, seront venues eutasser leurs propres eaux.

Lorsqu'on a ainsi constaté la structure intérieure d'une race, il faut considérer le milieu dans lequel elle vit. Car l'homme n'est pas seul dans le monde ; la nature l'euveloppe et les autres hommes l'entourent ; sur le pli primitif et permanent viennent s'étaler les pl:s accidentels et secondaires, et les circonstance physiques ou sociales dérangent ou complètent le naturel qui leur est livré. Tantôt le climat a fait son effet. Quoique nous ne puissions suivre qu'obscurément l'histoire des peuples aryens depuis leur patrie commune jusqu'à leurs patries définitives, nous pouvons affirmer cependant que la profonde différence qui se montre entre les races germaniques d'une part et les races helléniques et latines de l'autre, provient en grande partie de la différence des contrées où elles se sont établies, i les unes dans les pays froids et humides, au fond d'âpres forêts marécageuses ou sur les bords d'un océan sauvage, enfermées dans les sensations mélancoliques ou violentes, inclinées vers l'ivrognerie et la grosse nourriture, tournées vers la vie militante et carnassière ; les autres, au contraire, au milieu des plus beaux paysages, au bord d'une mer éclatante et riante, invitées à la navigation et au commerce, exemples des besoins grossiers de l'estomac, dirigées dès l'abord vers les habitudes sociales, vers l'organisation politique, vers les sentiments et les facultés qui développent l'art de parler, le talent de jouir, l'invention des sciences, des lettres et des arts. — Tantôt les circonstances politiques ont travaillé, comme dans les deux civilisations italiennes : la première tournée tout entière vers l'action, la conquête, le gouvernement et la législation, par la situation primitive d'une cité de refuge, d'un emporium de frontière, et d'une aristocratie armée qui, important et enrégimentant sous elle les étrangers et les vaincus, mettait debout deux corps hostiles, l'un en face de l'autre, et ne trouvait de débouché à ses embarras intérieurs et à ses instincts rapaces que dans la guerre systématique ; la seconde exclue rie l'unité et de la grande ambition politique par la permanence de sa forme municipale, par la situation cosmopolite de son pape et par Tinter vention militaire des nations voisines, reportée tout entière, sur la pente de son magnifique et harmonieux génie, yers le culte de la volupté et de la beauté. — Tantôt enfin les conditions sociales ont imprimé leur marque, comme il y a dix-huit siècles par le christianisme, et vingt-cinq siècles par le bouddhisme, lorsque, autour de la Méditer-

* Voir page 16 ce que dit à ce sujet M>»« de Staël.

ranée comme dans l'Hindoustan, les suites extrêmes de la conquête el de l'organisation aryenne amenèrent l'oppression intolérable, l'écrasement de l'individu, le désespoir complet, la malédiction jetée sur le monde, avec le développement de la métaphysique et du rêve, et que l'homme dans ce cachot de misères, sentant son cœur se fondre, conçut l'abnégation, la charité, l'amour tendre, la douceur, l'humilité, Ja fraternité humaine, là-bas dans l'idée du néant universel, ici sous la paternité de Dieu. — Que l'on regarde autour de soi les instincts régulateurs et les facultés implantées dans une race, bref le tour d'esprit d'après lequel aujourd'hui elle pense et elle agit ; on y découvrira le plus souvent l'œuvre de quelqu'une de ces situations prolongées, de ces circonstances enveloppantes, de ces persistantes et gigantesques pressions exercées sur un amas d'hommes qui, un à un, et tous ensemble, de génération en génération, n'ont pas cessé d'être ployés et façonnés par leur effort : en Espagne, une croisade de huit siècles contre les Musulmans, prolongée encore au-delà et jusqu'à l'épuisement de la nation par l'expulsion des Maures, par la spoliation des Juifs, par l'établissement de l'inquisition, par les guerres catholiques ; en Angleterre, un établissement politique de huit siècles qui maintient l'homme debout et respectueux, dans l'indépendance et l'obéissance, et l'accoutume à lutter en corps sous l'autorité de la loi ; en France, une organisation latine qui, imposée d'abord à des barbares dociles, puis brisée dans Ja démolition universelle, se reforme d'elle-même sous la conspiration latente de l'instinct national, se développe sous des rois héréditaires, et finit par une sorte de république égalitaire, centralisée, administrative, sous des dynasties exposées à des révolutions. Ce sont là les plus efficaces entre les causes observables qui modèlent l'homme primitif ; elles sont aux nations ce que l'éducation, la profession, la condition, le séjour sont aux individus, et elles semblent tout comprendre, puisqu'elles comprennent toutes les puissances extérieures qui façonnent la matière humaine, et par lesquelles le dehors agit sur le dedans.

Il y a pourtant un troisième ordre de causes ; car avec les forces du dedans et du dehors, il y a l'œuvre qu'elles ont déjà faite ensemble, et cette œuvre elle-même contribue à produire celle qui suit ; outre l'impulsion permanente et le milieu donné, il y a la vitesse acquise. Quand le caractère national et les circonstances environnantes opèrent, ils n'opèrent point sur une table rase, mais une table où des empreintes sont déjà marquées. Selon qu'on prend la table à un moment ou à un autre, l'empreinte est différente ; et cela suffit pour que l'effet total soit différent. Considérez, par exemple, deux moments d'une littérature ou

d'un arl, la tragédie française sous Corneille et sous Voltaire, le théâtre grec sous Eschyle et sous Euripide, la poésie latine sous Lucrèce et sous Claudien, la peinture italienne sous Vinci et sous le Guide. Certainement, à chacun de ces deux points extrêmes, la conception générale n'a pas changé : c'est toujours le même type humain qu'il s'agit de représenter ou de peindre ; le moule du vers, la structure du drame, l'espèce des corps ont persisté. Mais, entre autres différences, il y a celle-ci, qu'un des artistes est le précurseur, et que l'autre est le successeur, que le premier voit les choses face à face, et que le second voit les choses par l'intermédiaire du premier, que plusieurs grandes parties de l'art se sont perfectionnées, que la simplicité et la grandeur de l'impression ont diminué, que l'agrément et le raffinement de Ja forme se sont accrus, bref que la première œuvre a déterminé la seconde. Il en est ainsi d'un peuple, comme d'une plante : la même sève sous la même température et sur le même sol produit, aux divers degrés de son élaboration successive, des formations différentes, bourgeons, fleurs, fruits, semences, en telle façon que la suivante a toujours pour condition la précédente, et naît de sa mort, Que si vous regardez maintenant non pfus un court moment comme tout à l'heure, mais quelqu'un de ces larges développements qui embrassent un ou plusieurs siècles, comme le moyen âge ou notre dernière époque classique, la conclusion sera pareille. Une certaine conception dominatrice y a régné ; les hommes, pendant deux cents ans, cinq cents ans, se sont représenté un certain modèle idéal de l'homme : au moyen âge, le chevalier et le moine, dans notre âge classique, l'homme de cour et le beau parleur; cette idée créatrice et universelle s'est manifestée dans tout le champ de l'action et de la pensée, et, après avoir couvert le monde de ses œuvres involontairement systématiques, elle s'est alanguie, puis elle est morte, et voici qu'une nouvelle idée se lève, destinée aune domination égale et à des créations aussi multipliées. Posez ici que la seconde dépend en partie de la première, et que c'est la première qui, combinant son effet avec ceux du génie national et des circonstances enveloppantes, va imposer aux choses naissantes leur tour et leur direction. C'est d'après cette loi que se forment les grands courants historiques, j'entends par là les longs règnes d'une forme d'esprit ou d'une idée maîtresse, comme cette période de créations spontanées qu'on appelle la Renaissance, ou cette période de classifications oratoires qu'on appelle l'âge classique, ou cette série de synthèses mystiques qu'on appelle l'école alexandrine et chrétienne, ou cette série de floraisons mythologiques, qui se rencontre aux origines de la Germanie, de l'Inde et de la

Grèce. II n'y a ici comme partout qu'un problème de mécanique : l'effet total est un composé déterminé tout entier par la grandeur et la direction des forces qui le produisent. La seule différence qui sépare ces problèmes moraux des problèmes physiques, c'est que les directions et les grandeurs ne se laissent pas évaluer ni préciser dans les premiers comme dans les seconds. Si un besoin, une faculté est une quantité capable de degrés ainsi qu'une pression ou un poids, cette quantité n'est pas mesurable comme celle d'une pression ou d'un poids. Nous ne pouvons la fixer dans une formule exacte ou approximative ; nous ne pouvons avoir et donner, à propos d'elle, qu'une impression littéraire ; nous sommes réduits à noter et citer les faits saillants par lesquels elle se manifeste, et qui indiquent, à peu près, grossièrement, vers quelle hauteur de l'échelle il faut la ranger. Mais quoique les moyens de notation ne soient pas les mêmes dans les sciences morales que dans les sciences physiques, néanmoins, comme dans les deux la matière est la même et se compose également de forces, de directions et de grandeurs, on peut dire que dans les unes et dans les autres l'effet final se produit d'après la même règle. Il est grand ou petit selon que les forces fondamentales sont grandes ou petites, et tirent plus ou moins exactement dans le même sens, selon que les effets distincts de la race, du milieu et du moment se combinent pour s'ajouter l'un à l'autre ou pour s'annuler l'un par l'autre. C'est ainsi que s'expliquent les longues impuissances et les éclatantes réussites qui apparaissent irrégulièrement et sans raison apparente dans la vie d'un peuple ; elles ont pour causes des concordances ou des contrariétés intérieures. Il y eut une de ces concordances lorsque, au dix-septième siècle, le caractère sociable et l'esprit de conversation innés en France rencontrèrent les habitudes de salon et le moment de l'analyse oratoire, lorsque, au dix-neuvième siècle, le flexible et profond génie de l'Allemagne rencontra l'âge des synthèses philosophiques et de la critique cosmopolite. Il y eut une de ces contrariétés, lorsqu'au dix-septième siècle le rude et solitaire génie anglais essaya maladroitement de s'approprier l'urbanité nouvelle, lorsqu'au seizième siècle le lucide et prosaïque esprit français essaya inutilement d'enfanter une poésie vivante. C'est cette concordance secrète des forces créatrices qui a produit Ja politesse achevée et la noble littérature régulière sous Louis XIV et Bossuet, la métaphysique grandiose et la large sympathie critique sous Hegel et Goethe. C'est cette contrariété secrète des forces créatrices qui a produit la littérature incomplète, la comédie scandaleuse, le théâtre avorté sousDryden et Wycherley, les mauvaises importations grecques,

— - -if — T^— »

les tâtonnements, les fabrications, les petites beautés partielles sous Ronsard et la Pléiade. Nous pouvons affirmer avec certitude que les créations inconnues vers lesquelles le courant des siècles nous entraîne, seront suscitées et réglées tout entières par les trois forces primordiales ; que si ces forces pouvaient être mesurées et chiffrées, on en déduirait comme d'une formule les propriétés de la civilisation future, et que si, malgré la grossièreté visible de nos notations et l'inexactitude foncière de nos mesures, nous voulons aujourd'hui nous former quelque idée de nos destinées générales, c'est sur l'examen de ces forces qu'il faut fonder nos prévisions. Car nous parcourons en les énumérant le cercle complet des puissances agissantes, et lorsque nous avons considéré la race, le milieu, le moment, c'est-à-dire le ressort du dedans, la pression du dehors et l'impulsion déjà acquise, nous avons épuisé non seulement toutes les causes réelles, mais encore toutes les causes possibles du mouvement.

L'œuvre d'art *.

Le point de départ de notre méthode consiste à reconnaître qu'une œuvre d'art n'est pas isolée, par conséquent, à chercher l'ensemble dont elle dépend et qui l'explique.

Le premier pas n'est point difficile. D'abord et visiblement, une œuvre d'art, un tableau, une tragédie, une statue, appartient à un ensemble, je veux dire à l'œuvre totale de l'artiste qui en est l'auteur. Cela est élémentaire. Chacun sait que les différentes œuvres d'un artiste sont toutes parentes comme filles d'un même père, c'est-à-dire qu'elles ont entre elles des ressemblances marquées. Vous savez que chaque artiste a son style, un style qui se retrouve dans toutes ses œuvres. Si c'est un peintre, il a son coloris, riche ou terne, ses types préférés, nobles ou vulgaires, ses attitudes, sa façon de composer, même ses procédés d'exécution, ses empâtements, son modelé, ses couleurs, son faire. Si c'est un écrivain, il a ses personnages, violents ou paisibles, ses intrigues, compliquées ou simples, ses dénoûments, tragiques ou comiques, ses effets de style, ses périodes, et jusqu'à son vocabulaire. Cela est si vrai, qu'un connaisseur, si vous lui présentez une œuvre non signée d'un maître un peu éminent, est capable de

* Extrait de la Philosophie de l'Art (1865-1869), cours professé à l'Ecole des Beaux-Arts de Paris. Dans ce morceau, l'une des idées favorites de Taine, celle du milieu, déjà esquissée dans le morceau précédent, se trouve magistralement exposée. Voir plus loin, pour les réserves à y faire, le morceau sur Shakespeare et la remarque qui se trouve au bas de la page.

*Ti"T!*sr-i^Vn /■^f*sRV*\X •*"* — r"^+*rT-n^~ 'TWr, ; * v-.'-w^v; v » ». «•

HIPPOLYTK TAINE 417

reconnaître de quel artiste est cette œuvre, et cela presque certainement ; même, si son expérience est assez grande et son tact assez délicat, il peut dire à quelle époque de la vie de l'artiste, à quelle époque de son développement appartient l'œuvre d'art que vous lui avez présentée. Voilà le premier ensemble auquel il faut rapporter une œuvre d'art. Voici le second :

Cet artiste lui-même, considéré avec l'œuvre totale qu'il a produite, n'est pas isolé. Il y a aussi un ensemble dans lequel il est compris, ensemble plus grand que lui-même, et qui est l'école ou famille d'artistes du même pays et du même temps, à laquelle il appartient. Par exemple, autour de Shakespeare qui, au premier coup d'œil, semble une merveille tombée du ciel et comme un aérolithe arrivé d'un autre monde, on trouve une douzaine de dramatistes supérieurs, Webster, Ford, Massinger, Marlojve, Ben Jonson, Flechter et Beaumont, qui ont écrit du même style et dans le même esprit que lui. Leur théâtre a les mêmes caractères que le sien ; vous y trouverez les mêmes personnages violents et terribles, les mêmes dénoûments meurtriers et imprévus, les mêmes passions soudaines et effrénées, le même style désordonné, bizarre, excessif et splendide, le même sentiment exquis et poétique de la campagne et du paysage, les mêmes types de femmes délicates et profondément aimantes. — Pareillement, Rubens semble un personnage unique, sans précurseurs et sans successeurs. Mais il suffit d'aller en Belgique et de visiter les églises de Gand, de Bruxelles, de Bruges ou d'Anvers, pour apercevoir tout un groupe de peintres dont le talent est semblable au sien : Crayer d'abord, qui fut considéré de son temps comme son rival, Adam van Noort, Géraïul Zeghers, Rombouts, Abraham Jansens, Van Roose, Van Thulden, Jean Van Oost, d'autres encore que vous connaissez, Jordaens, Van Dyck, qui tous ont conçu la peinture dans le même esprit, et qui, parmi des différences propres, gardent toujours un air de famille. Comme Rubens, ils se sont complus à peindre la chair florissante et saine, la riche et frémissante palpitation de la vie, la pulpe sanguine et sensible qui s'épanouit opulemment à la surface de l'être animé, les types réels et souvent les types brutaux, l'élan et l'abandon du mouvement libre, les splendides étoffes lustrées et chamarrées, les reflets de la pourpre et de la soie, l'étalage des draperies agitées et tortillées. Aujourd'hui leur graud contemporain semble les effacer sous sa gloire ; mais il n'en est pas moins vrai que, pour le comprendre, il faut rassembler autour de lui cette gerbe de talents dont il n'est que la plus haute tige, et cette famille d'artistes dont il est le plus illustre représentant.

-;: tm»»^v^ *"■

418 CHESTOMATHIK FRANÇAISE

Voilà le second pas. Il en reste un troisième à faire. Cette famille d'artistes elle-même est comprise dans un ensemble plus vaste, qui est le monde qui l'entoure et dont le goût est conforme au sien. Car l'état des mœurs et de l'esprit est le même pour le public et pour les artistes; ils ne sont pas des hommes isolés. C'est leur voix seule que nous entendons en ce moment à travers la distance des siècles ; mais, audessous de cette voix éclatante qui vient en vibrant jusqu'à nous, nous démêlons un murmure et comme un vaste bourdonnement sourd, la grande voix infinie et multiple du peuple' qui chantait à l'unisson autour d'eux, ils n'ont été grands que par cette harmonie. Et il faut bien qu'il en soit ainsi : Phidias, Ictinus, les hommes qui ont fait le Parthénon et le Jupiter olympien, étaient, comme les autres Athéniens, des citoyens libres et des païens, élevés dans la palestre, ayant lutté, s'étant exercés nus, habitués à délibérer. et à voter sur la place publique, ayant les mêmes habitudes, les mêmes intérêts, les mêmes idées, les mêmes croyances, hommes de la même race, de la même éducation, de la même langue, en sorte que, par toutes les parties importantes de leur vie, ils se trouvaient semblables à leurs spectateurs.

Cette concordance devient encore plus sensible si l'on considère un âge plus rapproché du nôtre : par exemple, la grande époque espagnole, qui s'étend depuis le XVIe siècle jusqu'au milieu du XVIIe, celle des grands peintres, Velasquez, Murillo, Zurbaran, Francisco de Herrera, Alonzo Cano ; Morales, celle des grands poètes, Lope de Vega, Calderon, Cervantes, Tirso de Molina, don Luis de Léon, Guilhem de Castro et tant d'autres. Vous savez que l'Espagne, à cette époque, était toute monarchique et catholique, qu'elle vainquait les Turcs à Lépante, qu'elle mettait le pied sur l'Afrique et y faisait des établissements, qu'elle combattait les protestants en Allemagne, les poursuivait en France, les attaquait en Angleterre, qu'elle convertissait et subjuguait les idolâtres du nouveau monde, qu'elle chassait de son sein les Juifs et les Maures, qu'elle épurait sa propre foi à force d'autodafés et de persécutions, qu'elle prodiguait les flottes, les armées, l'or et l'argent de son Amérique, le plus précieux sang de ses enfants, le sang vital de son propre cœur, en croisades démesurées et multipliées, avec une telle obstination et un tel fanatisme, qu'elle en tomba épuisée au bout d'un siècle et demi sous les pieds de l'Europe/ mais avec un tel enthousiasme, avec un tel éclat de gloire, avec une ferveur si nationale, que ses sujets, épris de la monarchie en qui se concentraient leurs forces, et de la cause à laquelle ils dévouaient leur vie, n'éprou-

vaient d'autre désir que celui d'exalter la religion et la royauté par leur obéissance, et de former autour de l'Eglise et du trône un chœur de fidèles, de combattants et d'adorateurs. Dans cette monarchie d'inquisiteurs et de croisés, qui gardent les sentiments chevaleresques, les passions sombres, la férocité, l'intolérance et le mysticisme du moyen âge, les plus grands artistes sont des hommes qui ont possédé au plus haut degré les facultés, les sentiments et les passions de ce public qui les entourait. Les poètes les plus célèbres, Lope de Vega et Calderon, ont été des soldats d'aventure, des volontaires de l'Armada, des duellistes et des amoureux, aussi exaltés, aussi mystiques dans l'amour que les poètes et les don Quichotte des temps féodaux ; catholiques passionnés, si ardents qu'à la fin de sa vie un d'entre eux devint familier de l'Inquisition, que d'autres se font prêtres, et que le plus illustre d'entre eux, le grand Lope, disant la messe, s'évanouit à la pensée du sacrifice et du martyre de Jésus-Christ. Partout ailleurs nous trouverions des exemples semblables de l'alliance et de l'harmonie intime qui s'établit entre l'artiste et ses contemporains ; et nous pouvons conclure avec assurance que, si l'on veut comprendre son goût et son talent, les raisons qui lui ont fait choisir tel genre de peinture ou de drame, préférer tel type et tel coloris, représenter tels sentiments, c'est dans l'état général des mœurs et de l'esprit public qu'il faut les chercher.

Nous arrivons donc à poser cette règle que, pour comprendre une œuvre-d'art, un artiste, un groupe d'artistes, il faut se représenter avec exactitude l'état général de l'esprit et des mœurs du temps auquel ils appartenaient. Là se trouve l'explication dernière ; là réside la cause primitive qui détermine le reste. Cette vérité, messieurs, est confirmée par l'expérience ; en effet, si l'on parcourt les principales époques de l'histoire de l'art, on trouve que les arts apparaissent, puis disparaissent en même temps que certains états de l'esprit et des mœurs auxquels ils sont attachés. — Par exemple, la tragédie grecque, celle d'Eschyle, de Sophocle et d'Euripide, apparaît au temps de la victoire des Grecs sur les Perses, à l'époque héroïque des petites cités républicaines, au moment du grand effort par lequel elles conquièrent leur indépendance et établissent leur ascendant dans l'univers civilisé; et nous la voyons disparaître avec cette indépendance et cette énergie, quand l'abaissement des caractères et la conquête macédonienne livrent la Grèce aux étrangers. — De même l'architecture gothique se développe avec l'établissement définitif du régime féodal, dans la demirenaissance du XI« siècle, au moment où la société, délivrée des Normands et des brigands, commence à s'asseoir ; et on la voit disparaître

m---*-- -»fTrr^»-»7 "«Tt^V

au moment où ce régime militaire de'petits barons indépendants, avec l'ensemble de mœurs qui en dérivait, se dissout vers la fin du XVe siècle, par l'avènement des monarchies modernes. — Pareillement la peinture hollandaise s'épanouit au moment glorieux où, à force d'opiniâtreté et de courage, la Hollande achève de s'affranchir de la domination espagnole, combat l'Angleterre à armes égales, devient le plus riche, le plus libre, le plus industrieux, le pluô prospère des Etats européens; nous la voyons déchoir au commencement du XVIIIe siècle, quand la Hollande, tombée au second rôle, laisse le premier à l'Angleterre, se réduit à n'être qu'une maison de banque et de commerce bien réglée, bien administrée, paisible, où l'homme peut vivre à son aise, en bourgeois sage, exempt des grandes ambitions et des grandes émotions. — Pareillement enfin la tragédie française apparaît au moment où la monarchie régulière et noble établit, sous Louis XIV, l'empire des bienséances, la vie de cour, la belle représentation, l'élégante domesticité aristocratique, et disparaît au moment ou la société nobiliaire et les mœurs d'antichambre sont abolies par la Révolution. Je voudrais vous rendre sensible par une comparaison cet effet de l'état des mœurs et des esprits sur les beaux-arts. Lorsque, partant d'un pays méridional, vous remontez vers le nord, vous vous apercevez qu'en entrant dans une certaine zone on voit commencer une espèce particulière de culture et une espèce particulière de plantes : d'abord l'aloès et l'oranger, un peu plus tard l'olivier ou la vigne^ ensuite le chêne et l'avoine, un peu plus loin le sapin, à la fin les mousses et les lichens. Chaque zone a sa culture et sa végétation propres ; toutes deux commencent au commencement de la zone et finissent à la fin de la zone ; toutes deux lui sont attachées. C'est elle qui est leur condition d'existence ; c'est elle qui, par sa présence ou son absence, les détermine à paraître ou à disparaître. Or qu'est-ce que la zone, sinon une certaine température, un certain degré de la chaleur et de l'humidité, en un mot, un certain nombre de circonstances régnantes, analogues dans leur genre à ce que nous appelions tout à l'heure l'état général de l'esprit et des mœurs. De même qu'il y a une température physique qui, par ses variations, détermine l'apparition de telle ou telle espèce de plantes, de même il y a une température morale qui, par ses variations, détermine l'apparition de telle ou telle espèce d'art. Et, de même qu'on étudie la température physique pour comprendre l'apparition de telle ou telle espèce de plantes, le maïs ou l'avoine, l'aloès ou le sapin, de même il faut étudier la température morale pour comprendre l'apparition de telle espèce d'art, la

sculpture païenne ou la peinture réaliste, l'architecture mystique ou la littérature classique, la musique voluptueuse ou la poésie idéaliste. Les productions de l'esprit humain, comme celles de la nature vivante, ne s'expliquent que par leur milieu.

Shakespeare '.

Il avait une de ces âmes délicates qui, pareilles à un parfait instrument de musique, vibrent d'elles-mêmes au moindre attouchement. On la démêlait d'abord, cette sensibilité si fine. « Mon aimable Shakspeare », « doux cygne de l'Avon », ces mois de Ben Jonson ne font que confirmer ce que répètent ses contemporains. Il était affectueux et bon, « civil de manières, d'ailleurs honnête et loyal dans sa conduite », « d'un naturel ouvert et franc » ; s'il avait les entraînements, il avait aussi les effusions des vrais artistes ; on l'aimait, on se trouvait bien auprès de lui ; rien de plus doux et de plus engageant que cette grâce, cet abandon demi-féminin dans un homme. Son esprit dans la conversation était prompt, ingénieux et agile, sa gaieté brillante, son imagination facile et si abondante, qu'au dire de ses camarades il ne raturait rien; à tout le moins, quand il écrivait pour la seconde fois une scène, c'était l'idée qu'il changeait, non les mois, par une seconde poussée d'invention poétique, non par un pénible regrattage des vers. Tous ces traits se réunissent en un seul : il avait le génie sympathique, j'entends par là que, naturellement, il savait sortir de lui-même et se transformer en tous les objets qu'il imaginait. Regardez autour de vous les grands artistes de votre temps, tâchez d'approcher d'eux, d'entrer dans leur familiarité, de les voir penser, et vous sentirez toute la force de ce mot. Par un iustinct extraordinaire, ils se mettent de primesaut à la place des êtres : hommes, animaux, plantes, fleurs, paysages, quels que soient les objets, animés ou non, ils sentent par contagion les forces et les tendances qui produisent le dehors visible, et leur âme, infiniment multiple, devient par ses métamorphoses incessantes une sorte d'abrégé de l'univers. C'est pourquoi ils semblent vivre plus que les autres hommes, ils n'ont pas besoin d'avoir appris, ils devinent. J'ai vu tel d'entre eux, d'après une armure, un costume, un recueil d'ameublements, entrer dans le moyen-âge plus profondément que trois savants mis bout à bout. Ils reconstruisent, comme ils construisent, naturellement, sûrement, par une inspiration qui esl un raisonnement ailé. Shakspeare n'avait eu qu'une demi-éducation, savait « peu de

* Extrait de l'Histoire de la littérature anglaise.

rr""l~-» -■

422 CHREST0MATH1E FRANÇAISE

latin, point de grec », à peu près le français et l'italien, rien d'autre; il n'avait point voyagé, il n'avait lu que les livres de la littérature courante, il avait ramassé quelques mots de droit dans les greffes de sa petite ville ; comptez, si vous pouvez, tout ce qu'il savait de l'homme et de l'histoire. Ces hommes voient plus d'objets à la fois ; ils les embrassent plus complètement que les autres hommes, plus vite et plus à fond; leur esprit regorge et déborde *. Ils ne s'en tiennent pas au simple raisonnement; au conlact de toute idée, tout leur être, réflexions, images, émotions, entre en branle. Les voilà lancés ; ils gesticulent, ils miment leur pensée, ils abondent en comparaisons; même dans la conversation, ils sont imaginatifs et créateurs, avec des familiarités et des lémériiés de langage, parfois heureusement, toujours irrégulièrement, selon les caprices et les accès de l'improvisation aventureuse. L'entrain, l'éclat de leur parole est étrange, et aussi leurs saccades, les soubresauts par lesquels ils joignent les idées éloignées, supprimant les distances, passant du pathétique au rire, de la violence à la douceur. Cette verve extraordinaire est la dernière chose qui les quitte. Quand, par hasard, les idées leur manquent, ou quand leur mélancolie est trop âpre, ils parlent et produisent encore, sauf à produire des bouffonneries, ils se font clowns, même à leurs dépens et contre euxmêmes...

Ces subites alternatives de joie et de tristesse, ces ravissements divins et ces grandes mélancolies, ces tendresses exquises et ces abattements féminins, peignent le poète extrême dans ses émotions, incessamment troublé de douleur ou d'allégresse, sensible au moindre choc, plus puissant, plus délicat pour jouir et souffrir que les autres hommes, capable de rêves plus intenses et plus doux, en qui s'agitait un monde imaginaire d'êtres gracieux ou terribles, tous passionnés comme leur auteur.

Le français classique 2.

En 1789, la langue française est la première de toutes. L'Académie de Berlin propose en concours l'explication de sa prééminence. On la

* Ce très intéressant passage est une sorte de réfutation de ce qu il y. a de trop absolu dans la théorie sociologique de Taine lui-même sur le milieu. Le génie n'est pas seulement le reflet d'une société ; pour l'expliquer, il faut faire intervenir aussi l'équation personnelle, la part énorme de création provenant de l'individu génial. La théorie de Taine renferme du reste une large part de vérité et permet d'expliquer bien des époques et bien des œuvres.

* Extrait des Origines de la France contemporaine . Ce morceau est très utile à lire, si l'on veut comprendre ce que le romantisme et le naturalisme ont fait de la langue française dans ce siècle et combien ils l'ont enrichie.

^ir

H1PP0LYTK TA1NK 423

parle dans toute l'Europe. On ne parle qu'elle dans la diplomatie. Elle est internationale comme autrefois le latin, et il semble qu'elle soit désormais l'organe préféré de la raison.

Elle n'est que l'organe d'une certaine raison, la raison raisonnante, celle qui veut penser avec le moins de préparation et le plus de commodité qu'il se pourra, qui se contente de son acquis, qui ne songe pas à l'accroître ou à le renouveler, qui ne sait pas ou ne veut pas embrasser la plénitude et la complexité des choses réelles. Par son purisme, par son dédain pour les termes propres et les tours vifs, par la régularité minutieuse de ses développements, le style classique est incapable de peindre ou d'enregistrer complètement les détails infinis et accidentés de l'expérience. Il se refuse à exprimer les dehors physiques des choses, la sensation directe du spectateur, les extrémités hautes et basses de la passion, la physionomie prodigieusement composée et absolument personnelle de l'individu vivant, bref cet ensemble unique de traits innombrables, accordés et mobiles, qui composent, non pas le caractère humain en général, mais tel caractère humain, et qu'un Saint-Simon, un Balzac, un Shakspeare lui-même ne pourraient rendre, si le langage copieux qu'ils manient et que leurs témérités enrichissent encore, ne venait prêter ses nuances aux détails multipliés de leur observation. Avec ce style, on ne peut traduire ni la Bible, ni Homère, ni Dante, ni Shakspeare; lisez le monologue d'Hamlet dans Voltaire, et voyez ce qu'il en reste, une déclamation abstraite, à peu près ce qui reste d'Othello dans son Orosmane. Regardez dans Homère, puis dans Fénelon, l'île de Calypso : l'île rocheuse, sauvage, où nichent « les mouettes et les autres oiseaux de mer aux longues ailes », devient dans la belle prose française un parc quelconque arrangé « pour le plaisir des yeux » . Au dix-huitième siècle, des romanciers anglais contemporains, et qui sont eux-mêmes de l'âge classique, Fielding, Swift, de Foë, Sterne, Richardson, ne sont reçus en France qu'avec des atténuations et après des coupures ; ils ont des mots trop francs, des scènes trop fortes ; leurs familiarités, leurs crudités, leurs bizarreries feraient tache; le traducteur écourte, adoucit, et parfois, dans sa préface, s'excuse de ce qu'il a laissé. Il n'y a place dans cette langue que pour une portion de la vérité, portion exiguë' et que l'épuration croissante rend tous les jours plus exiguë encore1. Considéré en lui-même, le style

1 Profonde» vérité, qui prouve à quel point l'étude des chefs-d'œuvre du XIX» siècle est utile si l'on veut connaître bien le français. Pour former les idées des élèves, le classique est indispensable ; pour enseigner la langue, il est tout à fait insuffisant.

424 CHRKSTOMATHIE FRANÇAISE

classique court toujours risque de prendre pour matériaux des lieux communs minces et sans substance. Il les étire, il les entrelace, il les tisse ; mais, de son engrenage logique, il ne sort qu'un filigrane fragile ; on en peut louer l'élégant artifice ; mais, dans la pratique, l'œuvre est d'usage petit, nul, ou dangereux.

Les causes de la Révolution française *.

C'est sous Calonne que la prodigalité de Louis XVI devient folle. On a fait honte au roi de sa parcimonie ; pourquoi serait-il ménager de sa bourse? Lancé hors de sa voie, il donne, il achète, il bâtit, il échange; il vient en aide aux gens de son monde, le tout en grand seigneur, c'est-à-dire en jetant l'argent à pleines mains. Qu'on en juge par un seul exemple : pour secourir les Guéménée faillis, il leur achète moyennant 12.500.000 livres, trois terres qu'ils viennent d'acheler 4 millions; de plus, en échange de deux domaines en Bretagne qui rapportent 33.758 livres, il leur cède la principauté de Dombes rapportant près de 70.000 livres de rente. — Lorsqu'on lira plus tard le Livre rouge, on y trouvera 700.000 livres de pensions pour la maison de Polignac, la plupart réversibles d'un membre à l'autre, et près de deux millions de bienfaits annuels à la maison de Noailles. — Le roi a oublié que toutes ses grâces sont meurtrières ; car « le courtisan qui obtient 6.000 livres de pension reçoit la taille de six villages ». En l'état où est l'impôt, chaque largesse du monarque est fondée sur le jeûne des paysans, et le souverain, par ses commis, prend aux pauvres leur pain pour donner des carrosses aux riches. — Bref le centre du gouvernement est le centre du mal ; toutes les injustices et toutes les misères en partent comme d'un foyer engorgé et douloureux; c'est ici que l'abcès public a sa pointe, et c'est ici ^u*il crèvera.

Juste et fatal effet du privilège que l'on exploite à son profit au lieu de l'exercer au profit d'autrui. Qui dit sire ou seigneur, dit « le protecteur qui nourrit, l'ancien qui conduit » ; à ce titre et pour cet emploi, on ne peut lui donner trop, car il n'y a pas d'emploi plus diffi-

i Extrait des Origines de la- France contemporaine (1875-1893), le dernier ouvrage historique de Tame ; la plus remarquable enquête qui ait été faite sur l'Ancien régime et la Révolution, dans le but d'expliquer le régime actuel delà France. Comme historien, Taine se rattache àla fois à l'école philosophique et à l'école réaliste, dont il possède les meilleures qualités. Il a déployé dans ces sept volumes une admirable puissance philosophique ; on peut lui reprocher, cependant, d'avoir un peu systématiquement laissé de côté les grandes choses que la Révolution a faites ; son déterminisme scientifique l'a souvent égaré dans les derniers volumes de son ouvrage.

ci le et plus haut. Mais il faut qu'il le remplisse; sinon, au jour du danger, sa troupe n'est plus à lui ; si elle marche, c'est par routine ; elle n'est qu'un amas d'individus, elle n'est plus un corps organisé. Tandis qu'en Allemagne et en Angleterre le régime féodal conservé ou transformé compose encore une société vivante, en France son cadre mécanique n'enserre qu'une poussière d'hommes. On trouve encore l'ordre matériel ; on ne trouve plus l'ordre moral. Une lente et profonde révolution a détruit la hiérarchie intime des suprématies acceptées et des déférences volontaires. C'est une armée où les sentiments qui font les subordonnés ont disparu ; les grades sont marqués sur les habits et ne le sont pas dans les consciences; il lui manque ce qui fait une armée solide, l'ascendant légitime des officiers, la confiance justifiée des soldats, l'échange journalier des dévouements mutuels, la persuasion que chacun est utile à tous et que les chefs sont les plus utiles de tous. Comment Irouverait-on cette persuasion dans une armée dont l 'état-major, pour toute occupation, dîne en ville, étale ses épaulettes et touche double solde ? Déjà avant l'écroulement final, la France est dissoute, et elle est dissoute parce que les privilégiés ont oublié leur caractère d'hommes publics.

La tyrannie jacobine1.

Sous la dénonciation des clubs, le coup de balai descend jusque dans les bas-fonds de la hiérarchie, jusqu'aux secrétaires de la mairie dans les villages , jusqu'aux expéditionnaires et garçons de bureau dans les villes, jusqu'aux geôliers et concierges, bedeaux et sacristains, gardesforestiers, gardes-champêtres, gardiens de séquestres ; il faut que tous ces gens-là soient ou paraissent jacobins, sinon leur place se dérobe sous eux, car il y a toujours quelqu'un pour la convoiter, la solliciter et la prendre. — Par delà les employés, le balayage atteint les fournisseurs; en effet, dans les fournitures aussi, il y a des fidèles à pourvoir, et nulle part l'appât n'est si gros. Même en temps ordinaire, l'Etat demeure encore le plus grand des consommateurs, et, en ce moment, il dépense par mois, pour la guerre seulement, deux cent millions d'extraordinaire : que de poissons à pécher dans une eau si trouble ! — Toutes ces commandes lucratives, comme tous ces emplois

1 Extrait des : Origines de la France contemporaine . Curieux morceau qui montre la plaie de la Révolution : la tyrannie d'en bas après celle d'en haut. Taine a dit franchement leur fait à tous les partis : c'est pour cela que son dernier ouvrage, malgré sa haute valeur, a été si attaqué en France.

Tr--"SH";i

Page 1