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rétribués, sont à la disposition du peuple jacobin, et il les distribue : c'est un propriétaire légitime qui, rentrant chez lui après une longue absence, donne ou retire sa pratique comme il lui plaît, et au logis, fait maison nette. — Dans les seuls services administratifs et judiciaires, treize cent mille places ; toutes celles des finances, des travaux publics, de l'instruction publique et de l'Eglise ; dans la garde nationale et l'armée, tous les postes, depuis celui de commandant en chef jusqu'à celui de tambour; tout le pouvoir, central ou local, avec le patronage immense qui en dérive : jamais pareil butin n'a été mis en tas et à la fois sur la place publique. En apparence, l'élection fera les lots; mais il est trop clair que les Jacobins n'entendent pas livrer leur proie aux hasards d'un scrutin libre; ils la garderont, comme 41s l'ont
prise, de force, et n'omettront rien pour maîtriser les élections *
En même temps qu'ils rassemblent leurs partisans, ils écartent leurs adversaires. A cela le brigandage politique par lequel ils dominent et terrifient la France a déjà pourvu. Tant d'arrestations arbitraires, de pillages tolérés et de crimes impunis, sont un avertissement pour les candidats qui ne seraient pas de leur secte, et je ne parle pas ici des nobles ou des amis de l'ancien régime, qui sont en fuite ou en prison, mais des monarchistes constitutionnels et des Feuillants. De leur part, toute initiative électorale serait une folie, presque un suicide. Aussi bien, pas un d'eux ne se met en avant. Si quelque modéré honteux, comme Durand-Maillane, figure sur une liste, c'est que les révolutionnaires l'ont adopté sans le connaître et qu'il jure haine à la royauté. Les autres, qui, plus francs, ne veulent pas endosser la livrée populaire et recourir au patronage des clubs, se gardent soigneusement de se présenter; ils savent trop bien que ce serait désigner leurs têtes aux piques et leurs maisons au pillage. Au moment même du vote, les propriétés de plusieurs députés sont saccagées, par cela soûl que « dans le tableau comparatif des sept appels nominaux » envoyé aux départements par les Jacobins de Paris, leurs noms se trouvent à droite. — Par un surcroît de précautions, les constitutionnels de la Législative ont été retenus dans la capitale; on ieur a refusé des passeports pour les empêcher d'aller en province rallier les voix et dire en public la vérité sur la révolution récente. — Pareillement, tous les journaux conservateurs ont été supprimés, réduits au silence, ou contraints à la palinodie. — Or, quand on n'a pas d'organe pour parler ni de candidat
1 II s'agit ici principalement des élections qui eurent lieu e.i 1792 pour nommer les membres de la Convention.
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pour être représenté, à quoi bon voter ? D'autant plus que les assemblées primaires sont des lieux de désordre et de violence, qu'en beaucoup d'endroits les patriotes y sont seuls admis, qu'un modéré y est « insulté et accablé par le nombre», que, s'il y parle, il est en danger, que, même en se taisant, il a chance d'y récolter des dénonciations, des menaces et des coups. Ne pas se montrer, rester à l'écart, éviter d'être vu, faire oublier qu'on existe, telle est la règle sous le règne du pacha, surtout quand ce pacha est la plèbe. C'est pourquoi la majorité s'abstient et, autour du scrutin, le vide est énorme. A Paris, pour l'élection du maire et des officiers municipaux, les scrutins d'octobre, novembre et décembre, sur cent soixante mille inscrits, ne rassemblent que quatorze mille votants, puis dix millevpuis sept mille. A Besançon, les sept mille inscrits déposent moins de six cents suffrages ; même proportion dans les autres villes, à Troyes, par exemple. Pareillement dans les cantons ruraux, à l'est dans le Doubs, à l'ouest dans la Loire- Inférieure, il n'y a qu'un dixième des électeurs qui ose user de son droit de vote. On a tant épuisé, bouleversé et bouché la source électorale qu'elle est presque tarie : dans ces assemblées primaires qui, directement ou indirectement, délèguent tous les pouvoirs publics et qui, pour exprimer la volonté générale, devraient être pleines, «7 manque six millions trois cent mille électeurs sur sept millions*.
RENAN (Ernest)
Né a Tréguier en 1823, mort à Paris en 1892.
La plupart des grands écrivains de la période du second empire son des réalistes ayant subi plus ou moins l'influence du positivisme. Renan diffère d'eux complètement. C'est un pur idéaliste qui a apporté, dans ses études scientifiques les plus rigoureuses et jusque dans ses négations les plus hardies, l'esprit d'un spiritualiste transcendant. L'œuvre considérable de Renan touche aux plus hauts problèmes philosophiques et religieux. Elle a donné lieu à des controverses passionnées. Portée aux nues par les uns, impitoyablement critiquée par les
1 L'œuvre entière de Taine est à lire, car, même dans ses parties erronées, elle fait beaucoup penser. Etudier en dehors des ouvrages déjà cités : La Fontaine et ses fables (1853) ; De l'Intelligence ; De l'Idéal dans l'art. — Lire plus loin le morceau de Jules Lemaître, intitulé Taine. Consulter les ouvrages suivants : Paul Bourget, Essais de psychologie contemporaine (1885) ; M. Guyau, L'art au point de vue sociologique (1889) : F. Brunetière, L'évolution de la critique: G. Monod, Renan, Taine, Michel et (1894).
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autres, elle comporte en tout cas de grandes réserves, quelques opinions religieuses que l'on ait. Il serait puéril de vouloir la juger ici en quelques lignes, un volume entier serait nécessaire pour bien analyser cette pensée à la fois profonde, subtile et ondoyante, qui évolua entre la foi spiritualiste la plus haute et l'ironie pyrrhonienne la plus déconcertante. Renan a soumis l'histoire biblique et la doctrine chrétienne à la critique scientifique la plus rigoureuse ; par ses conclusions négatives il a choqué tous les vrais croyants ; mais, d'autre part, il a enseigné le respect du sentiment religieux aux libres penseurs habitués, depuis Voltaire, à considérer stupidement la religion la plus belle comme une sorte d'idolâtrie ridicule et idiote. Ce grand penseur, qui eut du reste une vie morale si noble et si pure, donna ainsi un grand exemple d'honnêteté intellectuelle aux intolérants de tous les partis. Renan est connu comme historien, philologue, érudit, philosophe, savant. Nous n'avons à nous occuper ici que de l'artiste littéraire. En ne l'envisageant que sous cet aspect, on ne le diminue pas du reste, car ce savant, bien que professant un certain dédain pour la littérature pure, fut un très grand littérateur. C'est à la magie incomparable de son style qu'il doit d'être appelé le premier prosateur français. Sa langue a toutes les qualités: clart" et profondeur, force et finesse, énergie et souplesse, logique et poésie, ce qu'il y a de meilleur dans le parler des classiques, ce qu'il y a de plus eurythmique dans le style d'aujourd'hui *.
Le scepticisme et la mode2.
Quand le scepticisme est devenu de mode, il ne suppose ni pénétralion d'esprit ni finesse de critique, mais bien plutôt hébétude et incapacité de comprendre le vrai. « Il est commode, dit Fichte, de couvrir du nom ronflant de scepticisme le manque d'intelligence. Il est agréable de faire passer aux yeux des hommes ce manque d'intelligence qui nous empêche de saisir la vérité pour une pénétration merveilleuse d'esprit, qui nous révèle des motifs de doute inconnus et inaccessibles au reste des hommes. » En se posant au-delà de tout dogme, on peut à bon marché jouer l'homme avancé, qui a dépassé son siècle, et les sots, qui ne craignent rien tant que de paraître dupes, renchérissent sur ce ton facile. De même qu'au XVIIIe siècle il était de mode de ne pas croire à l'honneur des femmes, de même il n'est pas de provincial quelque peu leste qui, de nos jours, ne se fasse un genre de n'avoir
1 Lire plus loin la belle étude de J. Lemaître sur Renan.
* Extrait de L'Avenir de ta science (1848), un des premiers ouvrages de Renan. Il a exprimé dans cette belle œuvre sa foi absolue en la science qui, d'après lui, donnera un jour à l'humanité' sa règle définitive. — Les personnes, qui n'ont pas compris l'ironie transcendentale de Renan, lui ont reproché d'être sceptique. Ce morceau montre qu'il avait horreur de cet état d'esprit.
aucune foi politique et de ne pas se laisser prendre à la probité des gouvernants. C'est une manière de prendre sa revanche, et aussi de faire croire qu'il est initié aux hauts secrets.
L'honneur de la philosophie est d'avoir eu toujours pour ennemis les hommes frivoles et immoraux qui, ne trouvant point en eux l'instinct des belles choses, déclarent hardiment que la nature humaine est laide et mauvaise, et embrassent avec une sorte de frénésie toute doctrine qui humilie l'homme et le tient fortement sous la dépendance.
Il m'est impossible d'exprimer l'effet physiologique et psychologique que produit sur moi ce genre de parodie niaise devenu si fort à la mode en province depuis quelques années. C'est l'agacement, c'est l'irritation, c'est l'enfer. Il est si facile de tourner ainsi toute chose sérieuse et originale. Ah ! barbares, oubliez-vous que nous avons eu Voltaire et que nous pourrions encore vous jeter à la face le père Nicodème, Abraham Chaumeix, Sabathier et Nonotte \ ? Nous ne le faisons pas, car vous nous avez dit que c'était déloyal. Mais pourquoi donc employer contre nous une arme que vous nous avez reprochée ?
Il est temps que tous les partis qui ont à cœur la vérité renoncent à ce moyen si peu scientifique. Il y a, je le sais, un rire philosophique, qui ne saurait être banni sans porter atteinte à la nature humaine ; c'est le rire des Grecs, qui aimaient à pleurer et à rire sur le même sujet, à voir la comédie après la tragédie , et souvent la parodie de la pièce même à laquelle ils venaient d'assister. Mais la plaisanterie en matière scientifique est toujours fausse ; car elle est l'exclusion de la haute critique. Rien n'est ridicule parmi les œuvres de l'humanité ; pour donner ce tour aux choses sérieuses, il faut les prendre par un côté étroit et négliger ce qu'il y a en elles de majestueux et de vrai. Voltaire se moque de la Bible, parce qu'il n'a pas le sens des œuvres primitives de l'esprit humain. Il se serait moqué de même des Védas *, et aurait dû se moquer d'Homère. La plaisanterie oblige à n'envisager les choses que par leur grossière apparence ; elle s'interdit les nuances délicates. Le premier pas dans la carrière philosophique est de se cuirasser contre le ridicule. Si l'on s'assujettit à la tyrannie des rieurs vulgaires, si l'on tient compte de leurs fadaises, l'on se défend toute beauté morale, toute haute aspiration, toute élévation de caractère ; car tout cela peut être ridiculisé. Le rieur a l'immense avantage d'être
' Il s'agit ici des écrivains religieux que Voltaire couvrit de ridicule dans sa lutte contre le catholicisme.
• Livres sacrés des Hindous.
dispensé de fournir ses preuves; il peut, selon son humeur, déverser le ridicule sur qui lui plaît, et cela sans appel, dans les pays du moins où, comme en France, sa tyrannie est acceptée pour une autorité légitime. Les seules choses qui échappent au ridicule sont les choses médiocres et vulgaires, ensorte que celui qui a la faiblesse de s'interdire tout ce qui peut y prêter, s'interdit par là même tout ce qui est élevé. Les siècles de réflexion sont exposés à voir les plus nobles sentiments et les états les plus sublimes de l'âme contrefaits par de sots plagiaires, dont le ridicule retombe parfois sur les types qu'ils prétendent imiter. Il faut un certain courage pour résister à la réaction que ces fats provoquent chez les esprits droits. C'est trop de condescendance que de se résigner à la vulgarité bourgeoise, parce qu'en poursuivant un type élevé on risque de ressembler aux grands hommes manques et aux aspirants malheureux du génie. On peut regretter le temps où le grand homme se formait sans y penser et sans se regarder lui-même ; mais les déportements ridicules de quelques faibles têtes ne sauraient faire condamner la volonté réfléchie et délibérée de viser à quelque chose de grand et de beau. Les faux René et les faux Werther ne doivent pas faire condamner les Werther et les René sincères. Combien d'âmes timides et pudiques la crainte de leur ressembler a reculées du beau ! Vive le penseur olympien qui, poursuivant en toute chose la vérité critique, n'a pas besoin de se faire rêveur pour échapper à la platitude de la vie bourgeoise, ni de se faire bourgeois pour éviter le ridicule des rêveurs.
Tout est également risible, tout porte également sur une appréciation, et s'il y a quelque chose de sérieux, c'est le penseur critique, qui se pose dans l'objectivité des choses, car les choses sont sérieuses. Qui n'a senti, en face d'une fleur qui s'épanouit, d'un ruisseau qui murmure, d'un oiseau qui veille sur sa couvée, d'un rocher au milieu de la mer, que cela est sincère et vrai ? Qui n'a senti, à certains moments de calme, que les doutes qu'on élève sur la moralité humaine ne sont que façons de s'agacer soi-même, de chercher au-delà de la raison ce qui est en deçà, et de se placer dans une fausse hypothèse, pour le plaisir de se torturer ? Le scepticisme seul a le droit de rire, car il n'a pas à craindre les représailles. Par quoi le prendrait-on, puisqu'il rit le premier de toutes choses? Mais comment un croyant qui se moque d'un autre croyant ne voit-il pas qu'il s'expose, par ce qu'il croit, au même ridicule ? Laissons donc à la négation et à la frivolité le triste privilège d'être inattaquable, et glorifions-nous de prêter, par notre conviction et notre sérieux, au rire des sceptiques
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Les rieurs ne régneront jamais. Le jour n'est pas loin où tous ces prétendus délicats se trouveront si nuls devant l'immensité des événements, si incapables de produire, qu'ils tomberont comme une bourse vide. L'éternel seul a du prix ; or ces frivoles ne s'attachent qu'aux floraisons successives, sachant bien qu'ils passeront comme elles. Semblables aux estomacs usés qui se dégoûtent vite et pour lesquels il faut tenter de nouvelles combinaisons culinaires, ils attachent tout leur intérêt à la succession des manières qui toutes les dix années se supplantent les unes les autres. Littérature d'épicuriens, bien faite pour plaire à une classe riche et sans idéal, mais qui ne sera jamais celle du peuple : car le peuple est franc, fort et vrai ; littérature au petit pied, renonçant de gaieté de cœur à la grande manière de traiter la nature humaine, où tout consiste en un certain mirage de pensées et d'arrière-pensées : nulle assise, un miroitement continuel. Il ne s'agit plus de vérité, mais de bon ton.
Nous rejetons également le scepticisme frivole et le dogmatisme scolastique : nous sommes dogmatiques critiques. Nous croyons à la vérité, bien que nous ne prétendions pas posséder la vérité absolue. Nous ne voulons pas enfermer à jamais l'humanité dans nos formules; mais nous sommes religieux, en ce sens que nous nous attachons fermement à la croyance du présent et que nous sommes prêts à souffrir pour elle en vue de l'avenir. L'enthousiasme et la critique sont loin de s'exclure. Nous ne nous imposons pas à l'avenir, pas plus que nous n'acceptons sans contrôle l'héritage du passé. Nous aspirons à cette haute impartialité philosophique, qui ne s'attache exclusivement à aucun parti, non parce qu'elle leur est indifférente mais parce qu'elle voit dans chacun d'eux une part de vérité à côté d'une part d'erreur ; qui n'a pour personne ni exclusion, ni haine, parce qu'elle voit la nécessité de tous ces groupements divers et le droit de chacun d'eux, en vertu de la vérité qu'il possède, de faire son apparition dans le monde. L'erreur n'est pas sympathique à l'homme ; une erreur dangereuse est une contradiction comme une vérité dangereuse. Le raisonnement de Gamaliel l est invincible. Si une doctrine est vraie, il ne faut pas la craindre ; si elle est fausse, encore moins, car elle tombera d'elle-même. Ceux qui parlent de doctrines dangereuses devraient toujours ajouter dangereuses pour moi. Cabet* n'a, j'en suis sûr, provoqué la colère de
1 Docteur juif de la secte des pharisiens, disciple secret du Christ; s'efforça d'introduire dans la théologie juive la philosophie de Platon.
* Célèbre utopiste socialiste^ d'avant 1848, auteur du Voyage en Icarie.
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personne. L'erreur pure ne provoquerait dans la nature humaine, qui après tout est bien faite, que le dégoût ou le sentiment du ridicule.
La culture intellectuelle de l'humanité *.
Je ne conçois pas qu'une âme élevée ne souffre pas en voyant la plus grande partie de l'humanité exclue du bien qu'elle possède et qui ne demanderait qu'à se partager. Il y a des gens qui ne conçoivent pas le bonheur sans faveur exceptionnelle, et qui n'apprécieraient plus la fortutie, l'éducation, l'esprit, si tout le monde en avait. Ceux-là n'aiment pas la perfection en elle-même, mais la supériorité relative ; ce sont des orgueilleux et des égoïstes. Pour moi, je ne comprends le parfait bonheur que quand tous seront parfaits. Je n'imagine pas comment l'opulent peut jouir de plein cœur de son opulence, tandis qu'il esl obligé de se voiler la face devant la misère d'une portion de ses semblables. Ma plus vive peine est de songer que tous ne peuvent partager mon bonheur. Il n'y aura de bonheur que quand tous seront égaux, mais il n'y aura d'égalité que quand tous seront parfaits. Quelle douleur pour le savant et le penseur de se voir par leur excellence même isolés de l'humanité, ayant leur monde à part, leur croyance à part ! Et vous vous étonnez qu'avec cela ils soient parfois tristes et solitaires ! Mais ils posséderaient l'infini, la vérité absolue, qu'ils devraient souffrir de la posséder seuls et regretter les rêves vulgaires qu'ils savouraient au moins en commun avec tous. Il y a des âmes qui ne peuvent souffrir cet isolement et qui aiment mieux se rattacher à des fables que de faire bande à part dans l'humanité. Je les aime... Toutefois le savant ne peut prendre ce parti, quand il le voudrait, car ce qui lui a été démontré faux est pour lui désormais inacceptable. C'est sans doute un lamentable spectacle que celui des souffrances physiques du pauvre. J'avoue pourtant qu'elles me touchent infiniment moins que de voir l'immense majorité de l'humanité condamnée à l'ilotisme intellectuel, de voir des hommes semblables à moi, ayant peut-être des facultés intellectuelles et morales supérieures aux miennes, réduits à l'abrutissement, infortunés traversant la vie, naissant, et mourant sans avoir un seul instant levé les yeux du servile instrument qui leur donne du pain, sans avoir un seul moment respiré Dieu.
1 L'Avenir de la Science. — Ce morceau montre très bien une des faces les plus nobles du caractère de Renan, ce qu'on pourrait appeler sa soif de fraternité intellectuelle. Cet aristocrate de la pensée avait une vive tendresse pour le peuple, que d'ailleurs il ne consentit jamais à flatter politiquement.
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Un des lieux communs le plus souvent répétés par les esprits vulgaires est celui-ci : « Initier les classes déshéritées de la fortune à une culture intellectuelle réservée d'ordinaire aux classes supérieures de la société, c'est leur ouvrir une source de peines et de souffrances. Leur instruction ne servira qu'à leur faire sentir la disproportion sociale et à leur rendre leur condition intolérable. » C'est là, dis-je, une considération toute bourgeoise, n'envisageant la culture intellectuelle que comme un complément de la fortune et non comme un bien moral. Oui, je l'avoue, les simples sont les plus heureux ; est-ce une raison pour ne pas s'élever ? Oui, ces pauvres gens seront plus malheureux, quand leurs yeux seront ouverts. Mais il ne s'agit pas d'être heureux, il s'agit d'être parfait. Ils ont droit comme les autres à la noble souf- ' france. Songez donc qu'il s'agit de la vraie religion, de la seule chose sérieuse et sainte.
Je comprends la plus radicale divergence sur les meilleurs moyens pour opérer le plus grand bien de l'humanité ; mais je ne comprends pas que des âmes honnêtes diffèrent sur le but, et substituent des fins égoïstes à la grande fin divine : perfection et vie pour tous. Sur cette première question, il n'y a que deux classes d'hommes : les hommes honnêtes qui se subordonnent à la grande fin sociale, et les hommes immoraux qui veulent jouir et se soucient peu que ce soit aux dépens des autres. S'il était vrai que l'humanité fût constituée de telle sorte qu'il n'y eût rien à faire pour le bien général, s'il était vrai que la politique consistât à étouffer les cris des malheureux et à se croiser les bras sur des maux irrémédiables, rien ne pourrait décider les belles âmes à supporter la vie. Si le monde était fait comme cela, il faudrait maudire Dieu et puis se suicider.
Il ne suffit pas pour le progrès de l'esprit humain que quelques penseurs isolés arrivent à des points de vue fort avancés, et que quelques têtes s'élèvent comme des folles avoines au-dessus du niveau commun. Que sert telle magnifique découverte si tout au plus une centaine de personnes en profitent ? En quoi l'humanité est-elie plus avancée, si sept ou huit personnes ont aperçu la haute raison des choses? Un résultat n'est acquis que quand il est entré dans la grande circulation. Or les résultats de la haute science ne sont pas de ceux qu'il suffit d'énoncer. Il faut y élever les esprits. Kant et Hegel auraient beau avoir raison ; leur science, dans l'état actuel, demeurait incommunicable. Serait-ce leur faute ? Non : ce serait la faute des barbares qui ne les peuvent comprendre, ou plutôt la faute de la société qui suppose fatalement des barbares. Une civilisation n'est réellement forte que quand
elle a une base étendue. L'antiquité eut des penseurs presque aussi avancés que les nôtres ; et pourtant la civilisation antique périt par sa paucité, sous la multitude des barbares. Elle ne portait pas sur assez d'hommes ; elle a disparu, non faute d'intensité, mais faute d'extension. 11 devient tout à fait urgent, ce me semble, d'élargir le tourbillon de l'humanité ; autrement des individus pourraient atteindre le ciel quand la masse se traînerait encore sur terre. Ce progrès-là ne serait pas de bon aloi, et demeurerait comme non accompli.
Si la culture intellectuelle n'était qu'une jouissance, il ne faudrait pas trouver mauvais que plusieurs n'y eussent point de part, car l'homme n'a pas de droit à la jouissance. Mais du moment où elle est une religion, et la religion la plus parfaite, il devient barbare d'en priver une seule âme. Autrefois, au temps du christianisme, cela n'était pas si révoltant : au contraire, le sort du malheureux et du simple était en un sens digne d'envie, puisqu'ils étaient plus près du royaume de Dieu. Mais on a détruit le charme, il n'y a plus de retour possible. De là une affreuse, une horrible situation ; des hommes condamnés à souffrir sans une pensée morale, sans une idée élevée, sans un sentiment noble, retenus par la force seule comme des brutes en cage. Oh ! cela est intolérable !
Que faire? Lâcher les brutes sur les hommes ? Oh ! non, non ; car il faut sauver l'humanité et la civilisation à tout prix. Garder sévèrement les brutes et les assommer quand elles se ruent? Gela est horrible à dire. Non 1 il faut en faire des hommes, il faut leur donner part aux délices de l'idéal, il faut les élever, les ennoblir, les rendre dignes de la liberté. Jusque-là, prêcher la liberté sera prêcher la destruction, à peu près comme si, par respect pour le droit des ours et des lions, on allait ouvrir les barreaux d'une ménagerie. Jusque-là les déchirements sont nécessaires, et, bien que condamnables dans l'appréciation analytique des faits, ils sont légitimes en somme. L'avenir les absoudra, en les blâmant, comme nous absolvons la grande Révolution, tout en déplorant ses actes coupables et en stigmatisant ceux qui les ont provoqués.
L'âme *.
Oui, certes, le spiritualisme est le vrai. La noblesse et la véritable existence n'apparaissent dans le monde qu'avec l'âme. L'individu
* Extrait des Essais de morale et de critique (1859). — Ce morceau est une profession de foi qui ne laisse aucun doute sur le spiritualisme de Renan.
conscient et moral est le couronnement de l'édifice entier de l'univers ; tout est en vue de lui, et lui seul donne à tout un sens et une valeur. L'âme est la première des réalités et la seule pleine réalité, puisque la matière n'est qu'un agrégat multiple, séparable, sans unité, un agrégat fortuit qui se fait et se défait, qui n'a nulle identité permanente, nulle individualité, nulle liberté. L'âme est immortelle ; car, échappant aux conditions serviles de la matière, elle atteint l'infini, elle sort de l'espace et du temps, elle entre dans le domaine de l'idée pure, dans le monde de la vérité, de la bonté, de la beauté, où il n'y a plus de limites ni de fin. Elle est libre et souveraine; car, dominant le corps qui la porte et ses instincts inférieurs, elle se crée une royauté sans bornes par la culture de sa raison et le perfectionnement de sa moralité. Elle est de race divine, car, dépassant la planète à laquelle elle est liée sous le rapport de l'espace, elle atteint la région de l'absolu et sonde l'univers. En un sens, on peut dire qu'elle crée Dieu, puisqu'elle seule en dévoile la nécessité, puisque Dieu, obscurément révélé par la nature, ne devint clair que le jour où un homme vertueux succomba dans sa lutte pour la justice, où une conscience pure préféra la pudeur à la vie, où un être noble et bon contempla le ciel dans la sérénité de son cœur. Elle crée des récompenses infinies, puisqu'elle décerne la volupté suprême de bien faire ; elle crée des châtiments infinis, puisqu'à son tribunal, le seul qui compte, la bassesse et le mal ne rencontrent que le mépris.
La noblesse de l'âme {.
Ce manque général de grandeur et par conséquent de poésie qui caractérise les faits les plus considérables de notre siècle tient à ce qu'il y a de plus essentiel dans le mouvement des temps modernes. L'antiquité, douée d'un tact si délicat, avait établi une lumineuse distinction eu donnant le nom de libéraux aux arts qui ennoblissent, et de serviles à ceux qui n'ennoblissent pas. Certes l'antiquité se trompa et pécha gravement en frappant d'une sorte d'ignominie la chose du monde la plus honnête et la plus estimable, le travail. Croira-t-on que de faute en faute elle en vint à envisager l'industriel lui-même comme une sorte de produit que l'on fabriquait et vendait? La principale source de la
1 Essais de morale et de critique. Lorsqu'il écrivit ces admirables pages, à propos cl** l'Exposition de 185Ô, Renan était dégoûté par l'espèce d'apothéose qu'on avait voulu faire de l'intérêt matériel. Son idéalisme de vrai savant se révoltait contre la vulgarité do sentiments qui régnait alors dans la bourgeoisie française. Son étude choqua naturellement beaucoup ceux dont elle critiquait si bien les tendances terre à terre.
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fortune de Crassus fut le profit qu'il tirait de ses esclaves, auxquels il faisait apprendre toute sorte de métiers, orfèvres, ciseleurs, écrivains, grammairiens, et qu'il revendait ensuite avec d'immenses bénéfices. Cela nous révolte à bon droit ; mais prenons garde de commettre à notre tour des confusions non moins graves. Le travail professionnel et l'industrie sont des choses bonnes, et par conséquent honorables ; mais ce ne sont pas des choses libérales. L'utile n'ennoblit pas : cela seul ennoblit qui suppose dans l'homme une valeur intellectuelle ou morale. La vertu, le génie, la science, quand elle est désintéressée et n'a pour objet que de satisfaire le désir qui porte l'homme à pénétrer l'énigme de l'univers, la valeur militaire, la sainteté, voilà des choses qui ne correspondent qu'aux besoins moraux, intellectuels ou esthétiques de l'homme : tout cela peut ennoblir. Mais ce qui est simplement utile n'ennoblira jamais. Je vois sur le front de ce palais éphémère *, à côté de noms immortels dans la science, des noms, honorables sans doute, d'industriels qu'on veut inscrire au livre d'or de la gloire : ils n'y tiendront pas. L'industrie rend à la société d'immenses services, mais dès services qui, après tout, se payent par de l'argent. A chacun sa récompense; aux hommes utiles selon la terre, la richesse, le bonheur dans le sens terrestre, toutes les bénédictions de la terre ; au génie, à la vertu, la gloire, la noblesse, la pauvreté. L'homme de génie n'a droit qu'à une seule chose, c'est d'être récompensé dans l'ordre de ses services. Gela est si vrai, que parmi les industriels, les seuls qui aient vraiment forcé les portes du temple de la gloire sont ceux qui ont été persécutés ou méconnus. Il est souverainement inique que Jacquart 2 n'ait pas été riche, et, parce qu'il a vécu pauvre, la gloire lui a été justement décernée. En effet, les qualités qui font l'industriel n'excluent nullement, mais ne supposent pas nécessairement une grande élévation morale, et la pauvreté de Jacquart prouve plus pour son caractère que l'invention même à laquelle son nom reste attaché. C'est donc une tentative d'avance condamnée que l'effort par lequel certaines personnes, animées des meilleures intentions, ont essayé de nos jours d'attacher à des choses utiles et honnêtes, mais sans élévation, les idées de gloire, d'éclat, de poésie, que le passé a réservées pour les grandes choses qui font prendre en estime les facultés morales et intellectuelles de l'homme. Hàtons-nous de le dire ; il n'est
1 Le Palais de l'Industrie à Paris, où avait lieu l'Exposition de 185o ; on vient justement de le démolir pour effectuer les travaux de la future Exposition de 1900.
* Mécanicien qui inventa lu métier à tisser la soie (1752-1834).
question ici que de la distinction extérieure, et non de la noblesse intérieure qui est indépendante de toute condition et ne résulte que de la valeur morale de la personne, de ses mérites devant Dieu, comme on dit dans le langage chrétien. Le monde est obligé de juger par le dehors et sur l'étiquette ; or ce jugement est bien souvent trompeur. Je suis persuadé que les plus belles âmes ont été et resteront toujours inconnues; car, lors même qu'elles ne se cacheraient pas. le monde ne saurait pas les reconnaître. La considération ne peut donc, si ce n'est dans un cercle de. personnes très réduit (et au fond c'est là tout ce qui importe aux âmes délicates et élevées) se fonder sur le mérite réel, mais sur des marques extérieures qui, jusqu'à preuve du contraire, seront censées être des indices de noblesse. Or, à ce point de vue, on ne peut nier que toutes les présomptions ne soient en faveur des professions désintéressées. Les préjugés, qui, dans l'ancienne société française faisaient attacher moins de faveur aux professions lucratives, et qui interdisaient tout commerce et toute industrie aux gentilshommes, étaient poussés sans doute à de fâcheuses exagérations ; mais, comme la plupart des préjugés, ils reposaient sur quelque secrète raison : ils renfermaient une profonde notion de l'équilibre de la société, et entraînaient peut-être moins d'inconvénients que l'opinion qui tendrait à faire envisager la richesse et l'utilité comme la règle de la hiérarchie sociale, si cette opinion venait universellement à prévaloir *.
Voilà ce que ne comprennent point assez les personnes qui, frappées des grands progrès industriels de notre temps, s'imaginent que de tels progrès signalent une révolution dans l'esprit humain. Ces personnes prennent l'accessoire de la civilisation pour le principal ; si la philosophie de l'histoire leur était plus familière, elles verraient que la perfection des arts mécaniques peut s'allier à une grande dépression morale et intellectuelle. Je ne prétends pas que ce soit là le cas de notre temps : aucun siècle n'a eu des esprits aussi étendus, aussi cultivés que le nôtre ni en aussi grand nombre ; aucun siècle n'a vu si finement et n'a serré de si près la vérité en toute chose. Mais ce progrès ne s'est réalisé que dans un très petit nombre d'hommes, et leur élévation même n'a servi qu'à les isoler. La tête semble de plus en plus perdre le gouvernement des choses. C'est en ce sens que la physionomie générale de notre temps est bien moins noble que celle d'au-
1 C'est malheureusement ce qui tend h fie produira à notre époque dp ploutocratie : tous roux qui pensent et écrivent devraient réagir contre' cotte tendance désastreuse.
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trefois. Le monde renferme en réalité plus d'élévation intellectuelle et morale que jamais; mais les parties nobles n'occupent plus le premier rang, et cèdent la suprématie à des intérêts secondaires.
L'antiquité a exprimé cela dans un mythe que je voudrais voir représenté en symbolique histoire par le pinceau de Cornélius ou de Kaulbach *. Elle rêva un peuple d'Atlantes, issu du commerce des dieux et des hommes, vivant heureux par l'industrie et doué d'une prodigieuse habileté pour les travaux matériels. Ce qu'il y avait de divin dans leur origine empêcha quelque temps leur bonheur tout profane de dégénérer en nullité; puis, l'élément divin s'affaiblissant peu à peu, ils tombèrent au-dessous de l'homme. Jupiter balaya cet insignifiant petit monde par des tremblements de terre et des inondations, et il n'en resta qu'un océan boueux, où les dernières traces de cette activité frivole furent ensevelies. Que de gens de nos jours dont l'idéal ne dépasse pas le bonheur des Atlantes, un bonheur plat et vulgaire, un âge de plomb ou d'étain, qui ferait regretter l'âge de fer. où, toute beauté morale ayant disparu, toute pensée étant émoussée, il ne resterait plus pour remplir la vie que le plaisir ! Le plaisir, c'est trop dire : le plaisir suppose de l'activité, de l'éveil ; les siècles sérieux et austères ont été plus gais que le nôtre. Ce qui survivrait, ce serait la sottise, contente d'elle-même, s'épanouissant à son aise au soleil et procédant sans regrets aux funérailles du génie.
La morale et l'histoire2.
La science seule est pure; caria science n'a rien de pratique; elle ne touche pas les hommes ; la propagande ne la regarde pas. Son devoir est de prouver, non de persuader ni de convertir. Celui qui a trouvé un théorème publie sa démonstration pour ceux qui peuvent la comprendre. Il ne monte pas en chaire, il ne gesticule pas, il n'a pas recours à des artifices oratoires pour le faire adopter aux gens qui n'en voient pas la vérité. Certes, l'enthousiasme a sa bonne foi, mais c'est une bonne foi naïve; ce n'est pas la bonne foi profonde, réfléchie, du
1 Célèbres peintres allemands de ce siècle.
* Extrait de la Vie de Jésus (1863). Ce morceau fait comprendre l'espèce d'antinomie philosophique qu'il y avait dans l'âme de Renan. Il ne crut qu'à la science en matière de religion, il étudia celle-ci avec la liberté d'un savant positiviste ; et, d'autre part, il avait gardé de sa première éducation ecclésiastique le sens et le respect de la foi : de là son amour pour le christianisme comme source d'idéal.
savant. L'ignorant ne cède qu'à de mauvaises raisons. Si Laplace1 avait dû gagner la foule à son système du monde, il n'aurait pu se borner aux démonstrations mathématiques. M. Littré 2, écrivant la vie d'un homme qu'il regarde comme son maître, a pu pousser la sincérité jusqu'à ne rien taire de ce qui rendit cet homme peu aimable. Gela est sans exemple dans l'histoire religieuse. Seule, la science cherche la vérité pure. Seule, elle donne les bonnes raisons de la vérité, et porte une critique sévère dans l'emploi des moyens de conviction. Voilà sans doute pourquoi jusqu'ici elle a été sans influence sur le peuple. Peut-être, dans l'avenir, quand le peuple sera instruit, ainsi qu'on nous le fait espérer, ne cédera-t-il qu'à de bonnes preuves, bien déduites. Mais il serait peu équitable de juger d'après ces principes les grands hommes du passé. Il y a des natures qui ne se résignent pas à être impuissantes, qui acceptent l'humanité telle qu'elle est, avec ses faiblesses. Bien des grandes choses n'ont pu se faire sans mensonges et sans violences. Si demain l'idéal incarné venait s'offrir aux hommes pour les gouverner, il se trouverait en face de la sottise, qui veut êlre trompée, de la méchanceté, qui veut être domptée. Le seul irréprochable est le contemplateur, qui ne vise qu'à trouver le vrai, sans souci de le faire triompher ni de l'appliquer.
La morale n'est pas l'histoire. Peindre et raconter n'est pas approuver. Le naturaliste qui décrit les transformations de la chrysalide ne la blâme ni ne la loue. Il ne la taxe pas d'ingratitude parce qu'elle abandonne son linceul ; il ne la trouve pas téméraire parce qu'elle se crée des ailes; il ne l'accuse pas de folie parce qu'elle aspire à se lancer dans l'espace. On peut être l'ami passionné du vrai et du beau, et pourtant se montrer indulgent pour les naïvetés du peuple. L'idéal seul est sans tache. Notre bonheur a coûté à nos pères des torrents de larmes et des flots de sang. Pour que des âmes pieuses goûtent au pied de l'autel l'intime consolation qui les fait vivre, il a fallu des siècles de hautaine contrainte, les mystères d'une politique sacerdotale, une verge de fer, des bûchers. Le respect que l'on doit à toute grande institution ne demande aucun sacrifice à la sincérité de l'histoire Autrefois, pour être bon Français, il fallait croire à la colombe de Clovis, aux antiquités nationales du Trésor de Saint-Denis, aux vertus de l'oriflamme, à la mission surnaturelle de Jeanne d'Arc ; il fallait croire
4 Célèbre astronome français (1749-1827), autour d«' la Mécanique céleste.
* Un des plus grands savants français, autour du meilleur dictionnaire de la langue française, et, avec Auguste Comte, fondateur de l'école positiviste.
que la France était la première des nations, que la royauté française avait une supériorité sur toutes les royautés, que Dieu avait pour cette couronne une prédilection toute particulière et était toujours occupé à la protéger. Aujourd'hui, nous savons que Dieu protège également tous les royaumes, tous les empires, toutes les républiques ; nous avouons que plusieurs rois de France ont été des hommes méprisables ; nous reconnaissons que le caractère français a ses défauts ; nous admirons hautement une foule de choses venant de l'étranger. Sommes-nous pour cela moins bons Français ? On peut dire, au contraire, que nous sommes meilleurs patriotes, puisque, au lieu de nous aveugler sur nos défauts, nous cherchons à les corriger, et qu'au lieu de dénigrer l'étranger nous cherchons à imiter ce qu'il a de bon. Nous sommes chrétiens de la même manière. Celui qui parle avec irrévérence de la royauté du moyen âge, de Louis XIV, de la Révolution, de l'empire, commet un acte de mauvais goût. Celui qui ne parle pas avec douceur du christianisme et de l'Eglise dont il fait partie se rend coupable d'ingratitude. Mais la reconnaissance filiale ne doit point aller jusqu'à fermer les yeux à la vérité. On ne manque pas de respect envers un gouvernement, en faisant remarquer qu'il n'a pas pu satisfaire les besoins contradictoires qui sont dans l'homme, ni envers une religion, en disant qu'elle n'échappe pas aux formidables objections que la science élève contre toute croyance surnaturelle. Répondant à certaines exigences sociales et non à certaines autres, les gouvernements tombent par les causes mêmes qui les ont fondés et qui ont fait leur force. Répondant aux aspirations du coeur aux dépens des réclamations de la raison, les religions croulent tour à tour, parce qu'aucune force jusqu'ici n'a réussi à étouffer la raison.
Malheur aussi à la raison, le jour où elle étoufferait la religion ! Notre planète, croyez-moi, travaille à quelque œuvre profonde. Ne vous prononcez pas témérairement sur l'inutilité de telle ou telle de ses parties ; ne dites pas qu'il faut supprimer ce rouage qui ne fait en apparence que contrarier le jeu des autres. La nature, qui a doué l'animal d'un instinct infaillible, n'a mis dans l'humanité rien de trompeur. De ses organes vous pouvez hardiment conclure sa destinée. Est Deus in nobis *. Fausses quand elles essayent de prouver l'infini, de le déterminer, de l'incarner, si j'ose le dire, les religions sont vraies quand elles l'affirment. Les plus graves erreurs qu'elles mêlent à cette affirmation ne sont rien comparées au prix de la vérité qu'elles pro-
1 Dieu est en nous.
clament. Le dernier des simples, pourvu qu'il pratique le culte du cœur, est plus éclairé sur la réalité des choses que le matérialiste qui croit tout expliquer par le hasard et le fini.
Augustin Thierry {.
Les grandes vocations sont irrésistibles et se décèlent de bonne heure par un singulier caractère de précision et de fermeté. Au début de ses études et presque au sortir du collège, Augustin Thierry eut la vue claire de la mission qu'il devait accomplir ; il annonça avec assurance que l'histoire serait le cachet du dix-neuvième siècle, et qu'elle lui donnerait son nom, comme la philosophie avait donné le sien au dix-huitième. Ce paradoxe du jeune homme de vingt ans est aujourd'hui un fait pleinement vérifié. Oui, l'histoire est, en un sens, la création propre et originale de notre temps. Chaque siècle a ainsi un genre particulier de littérature qui lui sert de prétexte pour tout dire et sous lequel les nuances les plus délicates de la pensée trouvent à s'exprimer. Il faut avouer que la société contemporaine forme un milieu peu favorable au développement de la poésie, de l'art, de toutes les productions spontanées. Ces sortes de productions supposent une foi et une simplicité que nous n'avons plus ; on ne redevient pas enfant, et la dose de naïveté qu'il faut pour la composition des œuvres franches et absolues est la qualité du monde qu'on se donne le moins. Un génie à l'ancienne manière, s'il paraissait de nos jours, semblerait lourd et grossier. Sa foi exclusive nous fatiguerait ; nous aurions bientôt découvert son peu d'instruction, sa manière partielle et étroite de juger les choses. Mais ce qui fait notre impuissance dans les genres qui supposent une grande originalité desprit ou de caractère est précisément la cause de notre supériorité en histoire. L'ampleur des événements qui ont signalé la fin du dernier siècle et le commencement de celui-ci, le nombre et la variété des incidents qui ont suivi, notre réflexion si exercée à saisir le jeu et les lois des révolutions humaines, tout cela forme une excellente condition pour l'intelligence du passé. De même qu'en philosophie nous sommes incapables d'inventer un nouveau système, mais mieux placés qu'on ne le fut jamais pour les juger tous ; de même on peut affirmer qu'aucun moment ne fut plus favorable que le nôtre pour comprendre des mouvements que la roideur dogmatique du dix-septième siècle et Tâpreté philosophique du dix-huitième ne pouvaient saisir dans leur fuyante vérité. La critique
1 Essais de morale et de critique.
commence où finit le génie créateur, et c'est précisément lorsque l'âge des grandes choses est passé que l'on aperçoit dans les œuvres anciennes un caractère de puissance dont les contemporains de ces œuvres n'avaient qu'à demi le secret.
Ainsi entendue, il n'y a nulle exagération à le dire, l'histoire n'a pas quarante ans et se rattache à une série d'études qui se continue et s'achève sous nos yeux. Certes, l'antiquité et quelques époques des temps modernes ont eu de merveilleux narrateurs, qui nous out transmis la vivante image de la société de leur temps et des événements dont ils furent les témoins. Jamais les luttes intérieures de la cité et les alternatives de la vie politique ne seront décrites avec plus de vivacité qu'elles ne l'ont été par les historiographes de la Grèce, de Rome, de la Renaissance italienne, et en général des pays grecs et latins. Israël eut un autre don, celui de l'histoire prophétique et apocalyptique, l'idée d'une formule providentielle, entraînant les empires à l'exécution d'un plan divin, idée qui a trouvé dans Bossuet son dernier interprète *, et qui renfermait le germe de la philosophie de l'histoire, telle que les modernes l'ont conçue. Mais, nulle part avant notre temps, je ne trouve le sentiment immédiat de la vie du passé. Les plus intelligents historiens de l'antiquité veulent-ils nous représenter une époque un peu éloignée do la leur, ce sont d'étranges méprises, d'énormes anachronismes. Ne comprenant que ce qu'ils avaient sous les yeux, jugeant tout à la mesure du présent, ils commettent sur les questions d'origine des contre-sens qui nous font sourire. Tite Live est ici à la hauteur de Mézeray 2 ; le génie grec lui-même, malgré son extrême pénétration, n'eut rien de ce que nous regardons comme essentiel à l'intelligence critique des époques reculées. Notre siècle le premier a eu ce genre de finesse qui saisit, dans l'uniformité en apparence incolore des récits anciens, des traits de mœurs et de caractère qui n'ont plus d'analogues dans l'état actuel de la société.
C'est la gloire d'Augustin Thierry d'avoir travaillé pour une large part à cette conquête, l'une des plus belles du dix-neuvième siècle. Le sens historique se manifesta en lui spontanément et comme par une sorte de révélation. Lui-même a raconté l'impression que lui fit, dès son enfanca, au collège de Blois, une page de Chateaubriand, pleine du vif sentiment des époques et des races. Dès 1817, il montrait l'insuffisance de l'ancienne école et traçait les lignes essentielles de la mé-
1 Daiis son Discours sur l'histoire universelle. * Historien français, très médiocre, du XVI I« siècle.
thode qui lui a depuis inspiré des œuvres accomplies. Qu'on songe à l'état des études historiques à ce moment décisif. Millot et Anquetil passaient pour de bons auteurs ; l'Empire, qui, suivant la piquante expression de Thierry, avait mis l'histoire, comme les autres forces sociales, en régie administrative, faisait continuer sous la direction de ses ministres l'insignifiant abrégé de Hénault, la très médiocre histoire de Velly. M. de Montlosier voyait la permission de paraître refusée à ses travaux, qui, sous leur forme paradoxale, renfermaient tant de vues ingénieuses. Erigée en théorie nationale, l'histoire la plus fausse régnait et se défendait avec l'intolérance d'un dogme établi. Augustin Thierry lui-même devait voir la censure de la Restauration biffer ses considérations sur l'époque mérovingienne parce qu'elles retranchaient malignement à la monarchie française cinq siècles d'existence. Les collections bénédictines, doctement poursuivies par l'Académie des inscriptions et belles-lettres, contenaient le germe d'un meilleur avenir, mais ne comptaient encore qu'un bien petit nombre de lecteurs.
Heureusement de ce nombre étaient quelques hommes destinés à substituer au mensonge de l'histoire convenue de plus vraies images du passé. « Dans les premiers mois de 1820, dit Thierry, j'avais commencé à lire la grande collection des historiens originaux de la France et des Gaules. A mesure que j'avançais dans cette lecture, à la vive impression du plaisir que me causait la peinture contemporaine des hommes et des choses de notre vieille histoire, se joignait un sourd mouvement de colère contre les écrivains modernes qui, loin de reproduire fidèlement ce spectacle, avaient travesti les faits, dénaturé les caractères, imposé à tout une couleur fausse ou indécise. Mon indignation augmentait à chaque nouveau rapprochement qu'il m'arrivait de faire entre la véritable histoire de France, telle que je la voyais face à face dans les documents originaux, et les plates compilations qui en avaient usurpé le titre et propagé comme articles de foi les plus inconcevables bévues dans le monde et dans les écoles... Au calme d'esprit avec lequel je parcourais ce labyrinthe de doutes et de difficultés, il me semblait que je veuais enfin de rencontrer ma véritable vocation. Cette vocation, que j'embrassai dès lors avec toute l'ardeur de la jeunesse, c'était non de ramener un peu de vrai dans quelque coin mal connu du moyeu-âge, mais de planter, pour la France du dix-neuvième siècle, le drapeau de la réforme historique. Réforme dans les études, réforme dans la manière d'écrire l'histoire ; guerre aux écrivains sans érudition qui n'ont pas su voir, et aux écrivains sans imagination qui n'ont pas su peindre ; guerre à Mézeray, à Velly, à leurs continuateurs et à leurs
disciples ; guerre enfin aux historiens les plus vantés de l'école philosophique, à cause de leur sécheresse calculée et de leur dédaigneuse ignorance des origines nationales : tel fut le programme de ma nouvelle tentative. » Quelques hommes, dont il serait injuste de séparer le nom du sien, Fauriel, Chateaubriand, Walter Scott, lui servirent d'initiateurs dans cette œuvre de résurrection ; le premier par sa vaste curiosité et sa rare ouverture d'esprit, les deux autres par leur profonde entente des instincts éternels de l'humanité.
Port-Royal1.
Est-ce donc sans raison que Port-Royal a laissé une si grande trace et a provoqué tant de sympathies ? Non, assurément. Médiocre si on l'envisage dans le courant général de l'esprit moderne, avec lequel elle a peu de rapport, cette école est sans égale par la grandeur des caractères qu'elle forma. Nulle part ne se sont vues tant d'àmes fortes ou excellentes, possédées exclusivement de l'idée qu'elles tenaient pour le bien. Quelle fierté ! quel vrai sentiment chrétien du néant des grandeurs, de l'égalité des hommes dans la misère et le péché ! Quelle forte tension de la volonté, et quel puissaut exemple de ce que peut l'àme humaine une fois persuadée qu'elle possède le vrai ! Gomme , en ce siècle de grandeur officielle, où les saints eux-mêmes reconnaissent que les grands sont des images de la Divinité et mieux placés que les autres pour trouver grâce à ses yeux, il fait beau voir proclamer cette démocratie chrétienne, ce respect du travail des mains, ce dédain fier, cette rudesse pour les puissants ! Ici, c'est le jardinier de l'abbaye (un gentilhomme converti) qui résiste à l'archevêque et argumente solidement contre lui. Ailleurs, c'est M. Singlin répondant par une accablante froideur aux avances de Mme de Guéménée. « Vous n'êtes point accoutumé à ce langage, disait Saint-Cyran à Lancelot, jeune et nouveau venu, et on ne parle pas comme cela dans le monde ; mais voilà six pieds de terre où on ne craint ni chancelier ni personne. Il n'y a point de puissance qui nous puisse empêcher de parler ici de la vérité comme elle le mérite. »
Par là, Port-Royal s'élève au milieu du XVIIe siècle comme une colonne triomphale, comme un temple en l'honneur de la force virile
1 Extrait des Nouvelles études d'histoire religieuse .(1884). On remarquera que, dans ce morceau de critique littéraire, Renan fait surtout ressortir la grandeur morale du jansénisme. C'est toujours en faveur de l'idéalisme le plus noble qu'il conclut.
et de l'universel sacrifice à la vérité. Certes l'indépendance des âmes eut d'autres martyrs; la lutte du protestantisme fut plus héroïque, puisqu'elle alla jusqu'à la mort. Mais le protestantisme était déjà devenu à cette époque presque étranger à la France. Ici, c'est du sein même de la bourgeoisie française, représentée par quelques vieilles familles parisiennes éclairées et sérieuses, que naît la résistance. Les religieuses de Port-Royal ont plus fait que les évéques, plus fait que l'Eglise gallicane, plus fait que le pape ! elles ont sauvé la conscience. Avec son sérail insolemment étalé à la face de la chrétienté, Louis XIV mit, autant qu'il dépendait de lui, la moralité française à deux doigts de celle de l'Orient. Heureusement des femmes lui résistèrent. Ce mot admirable : « Le roi peut faire des princes du sang1, il pourra faire des martyrs», est la revanche de la femme française sur l'insulte qu'elle a reçue à Versailles. Port- Royal est de la sorte la seule opposition à l'intérieur qu'ait rencontré Louis XIV tout puissant», la seule voix qui ait protesté contre les envahissements de l'administration sur le domaine de l'esprit. Ceux qui pensent que Richelieu et Louis XIV ont engagé notre pays dans une voie qui devait aboutir à la Révolution, et ultérieurement à une série de hasards sans issue, ne peuvent priser trop haut l'école qui a donné à la France les seuls caractères qui n'aient pas fléchi devant l'universelle fascination d'un pouvoir plein de séductions dans le présent et de périls dans l'avenir.
En somme, Port-Royal n'a guère exercé en France qu'une influence littéraire. Le style de Port-Royal, simple, vrai d'une absolue vérité, même quand il est un peu lâche et négligé, a donné le modèle de la prose qui se rapproche le plus de la façon d'écrire des anciens. Je ne partage pas entièrement l'opinion de M. Sainte-Beuve quand il préfère au style des solitaires le style de l'école académique. L'ouvrage accompli est celui où il n'y a aucune arrière-pensée littéraire, où l'on ne peut soupçonner un moment que l'auteur écrit pour écrire, en d'autres termes, où il n'y a pas une trace de rhétorique. Or, Port-Royal est le seul réduit du XVIIe siècle où la rhétorique n'ait pas pénétré. La sévérité de ces parfaits chrétiens a eu ici d'excellents effets; ils eussent cru donner quelque chose à la vanité et se défier de la grâce en prêtant à la vérité de frivoles ornements. La poésie leur manque, il est vrai, si ce n'est cette poésie de l'âme qui n'est jamais plus profonde que quand elle ne cherche pas à s'exprimer; ces vers latins de Santeuil qu'ils inspiraient, ou du moins qu'ils admiraient, me font l'effet des odes de Boi-
* Allusion à la légitimation des enfants naturels de Louis XIV.
leau; l'âge de la poésie chrétienne était passé. Mais, dans l'expression d'une pensée tempérée, moyenne et discrète, jamais on n'a été plus à l'unisson du sujet. Pascal lui-même, qui certes ne leur doit pas son génie, leur doit sa vérité ; si le hasard l'eût jeté dans l'école académique, il n'eût pas, je pense, été si exempt de toute afféterie. La note moyenne de la prose académique du XVIIe siècle est au ton de Sénèque. Le bon effet que produisent, traduites en français, les œuvres de cet habile rhéteur et même les déclamations tragiques qu'on met sous son nom, m'ont toujours paru quelque chose d'alarmant. Sénèque, prenons-y garde, est notre modèle ; quand nous ne sommes qu'à son diapason, nous passons pour sobres. Port-Royal seul a connu la simple allure de la belle antiquité, ce style qui laisse chacun à sa taille, ne donne pas les airs du génie à celui qui n'en a pas. mais, comme un juste vêtement, est l'exacte mesure de la pensée et ne cherche d'autre élégance que celle qui résulte d'une rigoureuse propriété.
La destruction f de cette grande école de bon sens et de vertu est l'un des actes dont il faut faire au gouvernement de Louis XIV les plus sérieux reproches. Jamais ne se dévoila plus tristement le défaut essentiel des pays centralisés, quelle que soit la forme de constitution qui les régisse, je veux dire la jalousie de l'Etat, son hostilité contre ce qui existe par soi-même, sa haine de toute indépendance. Saiut- Gyran était un homme sans prises, sur qui ni caresses ni menaces ne pouvaient rien. Il avait refusé uii évêché ; or les pouvoirs despotiques regardent toujours comme séditieux ceux qu'ils ne peuvent gagner. On dut l'arrêter. La notion de l'Etat était portée à un tel degré d'exagération, qu'un pensionnat bien achalandé était devenu un rival de la royauté et un danger pour la société. C'est à la vue de telles énormités qu'on s'explique cet effondrement, sans exemple depuis le temps des Sassanides, d'une société brillante, polie, éclairée, s'écroulant en un jour de fond en comble et pour jamais. Une pensée triste accompagne le lecteur durant tout le cours de cette belle histoire, que M. Sainte-Beuve a si finement racontée. Ces saints et ces saintes qui, en plein XVIIe siècle, ont ramené les jours antiques, qui ont créé une Thébaïde à deux pas de Versailles, à quoi ont-ils
1 Après leur célèbre lutte contre les jésuites, les jansénistes furent dispersés et l'abbaye de Port-Royal fut détruite par ordre du roi, en 1710. On sait que le fond de la querelle roulait sur la morale. Ennemis de la casuistique, les jansénistes pratiquaient le christianisme primitif et défendaient une morale austère et rigide. Théologiquement, ils furent condamnés pour avoir soutenu la grâce et la prédestination.
servi ? Les réformes pour lesquelles ils ont froissé la nature, foulé aux pieds les plus légitimes instincts, bravé le sens humain, encouru l'anathème, nous paraissent puériles. Cet idéal de vie qu'ils croyaient le seul bon n'est plus le nôtre. Nous sommes pour les abus qu'ils réformèrent, et la sœur Morel, qui scandalisa si longtemps toute la maison en ne voulant pas céder son petit jardin, ne nous paraît pas fort coupable. Bien plus, eu les voyant se séparer à ce point de la condition humaine, de ses joies et de ses tristesses, nous regrettons en eux quelque chose, et leur perfection nous semble voisine de la sécheresse du cœur. Le Maistre de Sacy confessant sa mère au lit de mort, sainte Françoise de Chantai abandonnant ses enfants pour suivre François de Sales, Mme de Maintenon enlevant les filles à leur mère pour le salut de leur àme, nous paraissent avoir péché contre la nature. A quoi donc servent les saints ? A quoi ont servi les stoïciens ? A quoi ont servi tant de belles âmes de l'antiquité mourante ? A quoi ont servi ces bouddhistes de l'Inde, si doux que leurs adversaires ont pu faire disparaître jusqu'à leur trace ? On ne sortirait pas de ce doute si l'on s'en tenait à une conception étroite de la vie humaine. Les plus l>eaux miracles de dévouement et de patience ont été infructueux ; mais, quand on s'est rendu compte de ce qu'est le devoir, on arrive à croire qu'en morale l'effort vaut mieux que le résultat. Le résultat n'a de valeur que dans le temps; l'effort vaut pour l'éternité. Témoignages vivants de la nature transcendante de l'homme, les saints sont ainsi la pierre angulaire du monde et le fondement de nos espérances. Ils rendent nécessaire l'immortalité; c'est grâce à eux que le découragement moral et le scepticisme pratique peuvent être invinciblement réfutés. La sœur Marie-Claire rendant le dernier soupir en s'écriant : « Victoire ! victoire ! » put être soutenue par des principes qui ne sont plus les nôtres; mais elle prouva que l'homme crée par sa volonté une force étrange dont la loi n'est pas celle de la chair; elle révéla l'esprit par un argument meilleur que tous ceux de Descartes, et, en nous montrant l'âme se détacher comme un fruit mûr de sa tige, elle nous apprit à ne pas nous prononcer légèrement sur les limites de sa destinée.
Mort de Marc-Aurèle 1.
Le 5 août 178, le saint empereur quitta Rome pour retourner avec
1 Extrait de Mare-Auri'le (1881), l'un des volumes du grand ouvrage intitulé Les Origines du christianisme. O morceau permet de juger assez bien comment Henan raconte les faits historiques, dont il tire la philosophie en semant ses réflexions de digressions profondes sur les événements de. notre temps.
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Commode, à ces interminables guerres du Danube, qu'il voulait couronner par la formation de provinces frontières solidement constituées. Les succès furent éclatants. On semblait toucher au terme tant désiré, et qui n'avait été retardé que par la révolte d'Avidius. Quelques mois encore, et l'entreprise militaire la plus importante du Ile siècle allait être terminée. Malheureusement, l'empereur était très faible. Il avait l'estomac si ruiné, qu'il vivait souvent un jour entier de quelques prises de thériaque. Il ne mangeait que quand il avait à haranguer les soldats. Vienne sur le Danube était, à ce qu'il semble, le quartier général de l'armée. Une maladie contagieuse régnait dans le pays depuis plusieurs années, et décimait les légions.
Le 10 mars 180, l'empereur tomba malade. Il salua sur-le-champ la mort comme la bienvenue, s'abstint de toute nourriture et de toute boisson, ne parla et n'agit plus désormais que comme du bord de la tombe. Ayant fait venir Commode, il le supplia d'achever la guerre pour ne point paraître trahir l'Etat par un départ précipité. Le sixième jour de sa maladie, il appela ses amis et leur parla sur le ton qui lui était habituel, c'est-à-dire avec une légère ironie, de l'absolue vanité des choses et du peu de cas qu'il faut faire de la mort. Ils versaient d'abondantes larmes : « Pourquoi pleurer sur moi? leur dit-il. Songez à sauver l'armée. Je ne fais que vous précéder ; adieu ! » On voulut savoir à qui il recommandait son fils : « A vous, dit-il, s'il en est digne, et aux dieux immortels. » L'armée était inconsolable ; car elle adorait Marc-Aurèle, et elle voyait trop bien dans quel abîme de maux on allait tomber après lui. L'empereur eut encore la force de présenter Commode aux soldats. Son art de conserver la tranquillité au milieu des plus grandes douleurs lui faisait garder, en ce moment cruel, un visage calme.
Le septième jour, il sentit sa fin approcher. Il ne reçut plus que son fils, et il le congédia au bout de quelques instants, de peur de le voir contracter le mal dont il était atteint; peut-être ne fut-ce là qu'un prétexte pour se délivrer de son odieuse présence. Puis il se couvrit la tête comme pour dormir. La nuit suivante, il rendit l'âme.
On rapporta son corps à Rome et on l'enterra dans le mausolée d'Adrien. L'effusion de la piété populaire fut touchante. Telle était l'affection qu'on avait pour lui, qu'on ne le désignait jamais par son nom ou ses titres. Chacun selon son âge l'appelait « Marc mon père, Marc mon frère, Marc mon fils ». Le jour de ses obsèques, on ne versa presque point de larmes, tous étant certains qu'il n'avait fait que retourner aux dieux, qui l'avaient prêté un moment à la terre. Durant la
cérémonie même des funérailles, on le proclama « dieu propice » avec une spontanéité sans exemple. On déclara sacrilège quiconque n'aurait pas, si ses moyens le lui permettaient, son image dans sa maison. Et il n'en fut pas de ce culte comme de tant d'autres apothéoses éphémères. Cent ans après, la statue de Marc-Antonin se voyait dans un grand nombre de laraires, entre les dieux pénates. L'empereur Dioclétien avait pour lui un culte à part. Le nom d'Antonin désormais fut sacré. Il devint, comme celui de César et d'Auguste, une sorte d'attribut de l'empire, un signe de )a souveraineté humaine et civile. Le numen Antoninum fut comme l'astre bienfaisant de cet empire dont le programme admirable resta, pour le siècle qui suivit, un reproche, une espérance, un regret. On vit des âmes aussi peu poétiques que celle de Septime-Sévère en rêver comme d'un ciel perdu. Même Constantin s'inclina devant cette divinité clémente et voulut que la statue d'or des Antonins comptât parmi celles des ancêtres et des tuteurs de son pouvoir, fondé pourtant sous de tout autres auspices.
Jamais culte ne fut plus légitime, et c'est le nôtre encore aujourd'hui. Oui, tous tant que nous sommes, nous portons au cœur le deuil de Marc-Aurèle, comme s'il était mort d'hier. Avec lui, la philosophie a régné. Un moment, grâce à lui, le monde a été gouverné par l'homme le meilleur et le plus grand de son siècle. Il est important que cette expérience ait été faite. Le sera-t-elle une seconde fois? La philosophie moderne, comme la philosophie antique, arrivera-t-elle à régner à son tour? Aura-t-elle son Marc-Aurèle, entouré de Frontons et de Junius Rusticus? Le gouvernement des choses humaines appartiendra-t-il encore une fois aux plus sages? Qu'importe, puisque ce règne serait d'un jour et que le règne des fous y succéderait sans doute une fois de plus? Habituée à contempler d'un œil souriant l'éternel mirage des illusions humaines, la philosophie moderne sait la loi des entraînements passagers de l'opinion. Mais il serait curieux de rechercher ce qui sortirait de tels principes, si jamais ils arrivaient au pouvoir. Il y aurait plaisir à construire a priori le Marc-Aurèle des temps modernes, à voir quel mélange de force et de faiblesse créerait, dans une âme d'élite appelée à l'action la plus large, le genre de réflexiou particulier à notre âge. Ou aimerait à voir comment la critique saurait s'allier à la plus haute vertu et à l'ardeur la plus vive pour le bien, quelle attitude garderait un penseur de cette école devant les problèmes sociaux du XIXe siècle, par quel art il parviendrait aies tourner, à les endormir, à les éluder ou à les résoudre. Ce qu'il y a de sûr, c'est que l'homme ap|)elé à gouverner ses semblables devra toujours méditer
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sur le modèle exquis de souverain que Rome offrit en ses meilleurs jours. S'il est vrai qu'il soit possible de le dépasser en certaines parties de la science du gouvernement, qui n'ont été connues que dans les temps modernes, le fils d'Annius Verus restera toujours inimitable par sa force d'âme, sa résignation, sa noblesse accomplie et la perfection de sa bonté.
Athènes *.
L'impression que me fit Athènes est de beaucoup la plus forte que j'aie jamais ressentie. Il y a un lieu où la perfection existe; il n'y en a pas deux ; c'est celui-là. Je n'avais rien imaginé de pareil. C'était l'idéal cristallisé en marbre pentélique qui se montrait à moi. Jusquelà, j'avais cru que la perfection n'est pas de ce monde ; une seule révélation me paraissait se rapprocher de l'absolu. Depuis longtemps, je ne croyais plus au miracle, dans le sens propre du mot ; cependant la destinée unique du peuple juif, aboutissant à Jésus et au christianisme, m'apparaissait comme quelque chose de tout à fait à part. Or voici qu'à côté du miracle juif venait se placer pour moi le miracle grec, une chose qui n'a existé qu'une fois, qui ne s'était jamais vue, qui ne se re verra plus, mais dont l'effet durera éternellement, je veux dire un type de beauté éternelle, sans nulle tache locale ou nationale. Je savais bien, avant mon voyage, que la Grèce avait créé la science, l'art, la philosophie, la civilisation; mais l'échelle me manquait. Quand je vis l'Acropole, j'eus la révélation du divin, comme je l'avais eue la première fois que je sentis vivre l'Evangile, en apercevant la vallée du Jourdain des hauteurs de Gasyoun. Le monde entier alors me parut barbare. L'Orient me choqua par sa pompe, son ostentation, ses impostures. Les Romains ne furent que de grossiers soldats, la majesté du plus beau Romain, d'un Auguste, d'un Trajan, ne me sembla que pose auprès de l'aisance, de la noblesse simple de ces citoyens fiers et tranquilles. Celtes, Germains, Slaves m'apparurent comme des espèces de Scythes consciencieux, mais péniblement civilisés. Je trouvai notre moyen âge sans élégance ni tournure, entaché de fierté déplacée et de pédantisme. Charlemagne m'apparut comme un gros palefrenier alle-
1 Extrait des Souvenirs d'enfance et de jeunesse (1883). — Ce morceau, qui renferme la célèbre Prière sur l'Acropole, nous a paru devoir être cité ici, malgré son caractère purement philosophique et le pessimisme de sa conclusion. Il montre, en effet, l'une des faces de la conception renanienne qu'on doit connaître si l'on veut comprendre pourquoi les critiques chrétiens l'ont tant combattue. Toute réserve faite sur la portée philosophique de ces pages, il faut reconnaître qu'elles constituent un admirable morceau de prose française.
mand ; nos chevaliers me semblèrent des lourdauds, dont Thémistocle et Alcibiade eussent souri. Il y a eu un peuple d'aristocrates, un public tout entier composé de connaisseurs, une démocratie qui a saisi des nuances d'art tellement fines que nos raffinés les aperçoivent à peine. Il y a eu un public pour comprendre ce qui fait la beauté des Propylées et la supériorité des sculptures du Parthénon1. Cette révélation de la grandeur vraie et simple m'atteignit jusqu'au fond de l'être. Tout ce que j'avais connu jusque-là me sembla l'effort maladroit d'un art jésuitique, un rococo composé de pompe niaise, de charlatanisme et de caricature.
C'est principalement sur l'Acropole que ces sentiments m'assiégeaient. Un excellent architecte avec qui j'avais voyagé avait coutume de me dire que, pour lui, la vérité des dieux était en proportion de la beauté solide des temples qu'on leur a élevés. Jugée sur ce pied-là, Athéné 2 serait au-dessus de toute rivalité. Ce qu'il y a de surprenant, en effet, c'est que le beau n'est ici que l'honnêteté absolue, la raison, le respect même envers la divinité. Les parties cachées de l'édifice sont aussi soignées que celles qui sont vues. Aucun de ces trompe-l'œil qui, dans nos églises en particulier, sont comme une tentative perpétuelle pour induire la divinité en erreur sur la valeur de la chose offerte. Ce sérieux, cette droiture, me faisaient rougir d'avoir plus d'une fois sacrifié à un idéal moins pur. Les heures que je passais sur la colline sacrée étaient des heures de prière. Toute ma vie repassait, comme une confession générale, devant mes yeux. Mais ce qu'il y avait de plus singulier, c'est qu'en confessant mes péchés, j'en venais à les aimer : mes résolutions de devenir classique finissaient par me précipiter plus que jamais au pôle opposé 3. Un vieux papier que je retrouve parmi mes notes de voyage contient ceci :
Prière que je fis sur l'Acropole quand je fus arrivé à en comprendre
la parfaite beauté.
« 0 noblesse ! ô beauté simple et vraie ! déesse dont le culte signifie raison et sagesse, toi dont le temple est une leçon éternelle de conscience et de sincérité, j'arrive tard au seuil de tes mystères; j'apporte
1 O chef-d'œuvre de l'architecture antique fut bâti par les architectes Ictinos et Callicrate, sous la direction de Phidias (447-437 av. J.-C).
* Il faut se rappeler ici que Pallas-Athéné (Minerve), déesse de l'intelligence et de la sagesse, est la plus noble conception de la mythologie grecque.
3 11 veut dire qu'il revenait, malgré lui, a ses premières croyances catholiques du séminaire.
à ton autel beaucoup de remords. Pour te trouver, il m'a fallu des recherches infinies. L'initiation que tu conférais à l'Athénien naissant par un sourire, je l'ai conquise à force de réflexions, au prix de longs efforts.
» Je suis né, déesse aux yeux bleus, de parents barbares, chez les Cimmériens * bons et vertueux qui habitent au bord d'une mer sombre, hérissée de rochers, toujours battue par les orages. On y connaît à peine le soleil ; les fleurs sont les mousses marines, les algues et les coquillages coloriés qu'on trouve au fond des baies solitaires. Les nuages y paraissent sans couleur, et la joie même y est un peu triste; mais des fontaines d'eau froide y sortent du rocher, et les yeux des jeunes filles y sont comme ces vertes fontaines où, sur des fonds d'herbes ondulées, se mire le ciel. Mes pères, aussi loin que nous pouvons remonter, étaient voués aux navigations lointaines, dans des mers que les Argonautes ne connurent pas. J'entendis, quand j'étais jeune, les chansons des voyages polaires ; je fus bercé au souvenir des glaces flottantes, des mers brumeuses semblables à du lait, des îles peuplées d'oiseaux qui chantent à leurs heures et qui, prenant leur volée tous ensemble, obscurcissent le ciel.
» Des prêtres d'un culte étranger, venu des Syriens de Palestine, prirent soin de m'élever. Ces prêtres étaient sages et saints. Ils m'apprirent les longues histoires de Gronos, qui a créé le monde, et de son fils, qui a, dit-on, accompli un voyage sur la terre. Leurs temples sont trois fois hauts comme le tien, ô Eurythmie, et semblables à des forêts; seulement ils ne sont pas solides: ils tombent en ruine au bout de cinq ou six cents ans; ce sont des fantaisies de barbares, qui s'imaginent qu'on peut faire quelque chose de bien en dehors des règles que tu as tracées à tes inspirés, ô Raison ! Mais ces temples me plaisaient ; je n'avais pas étudié ton art divin ; j'y trouvais Dieu. On y chantait des cantiques dont je me souviens encore : « Salut, étoile de la mer,... reine de ceux qui gémissent en cette vallée de larmes, » ou bien : « Rose mystique, Tour d'ivoire, Maison d'or, Etoile du matin. » Tiens, déesse, quand je me rappelle ces chants, mon cœur se fond, je deviens presque apostat. Pardonne-moi ce ridicule; tu ne peux te figurer le charme que les magiciens barbares ont mis dans ces vers, et combien il m'en coûte de suivre la raison toute nue.
» Et puis si tu savais combien il est devenu difficile de te servir ! Toute noblesse a disparu. Les Scythes ont conquis le monde. Il n'y a
1 Renan naquit en Bretagne et sa première enfance se passa au bord de la mer poétique et triste qui baigne cette terre de granit.
plus de république d'hommes libres ; il n'y a plus que des rois issus d'un sang lourd, des majestés dont tu sourirais. De pesants Hyperboréens appellent légers ceux qui te servent... Une pambéotie redoutable, une ligue de toutes les sottises, étend sur le monde un couvercle de plomb, sous lequel on étouffe. Même ceux qui t'honorent, qu'ils doivent te faire pitié! Te souviens-tu de ce Calédonien1 qui, il y a cinquante ans, brisa ton temple à coups de marteau pour l'emporter à Thulé? Ainsi font-ils tous... J'ai écrit, selon quelques-unes des règles que tu aimes, ô Théonoé ! la vie du jeune dieu que je servis dans mon enfance; ils me traitent comme un Evhémère2; ils m'écrivent pour me demander quel but je me suis proposé ; ils n'estiment que ce qui sert à faire fructifier leurs tables de trapézites. Et pourquoi écrit-on la vie des dieux, ô ciel ! si ce n'est pour faire aimer le divin qui fut en eux et pour montrer que ce divin vit encore et vivra éternellement au C(pur de l'humanité ?
» Te rappelles-tu ce jour, sous l'archontat de Dionysidore, où un laid petit juif, parlant le grec dos Syriens, vint ici, parcourut les parvis sans te comprendre, lut les inscriptions tout de travers et crut trouver dans ton enceinte un autel dédié à un dieu qui serait le Dieu inconnu. Eh bien ! ce petit juif l'a emporté ; pendant mille ans, on t'a traitée d'idole, ô Vérité; pendant mille ans, le monde a été un désert où ne germait aucune fleur. Durant ce temps, tu te taisais, ô Salpinx, clairon de la pensée. Déesse de l'ordre, image de la stabilité céleste, on était coupable pour t'aimer, et aujourd'hui qu'à force de consciencieux travail, nous avons réussi à nous rapprocher de toi, on nous accuse d'avoir commis un crime contre l'esprit humain en rompant des chaînes dont se passait Platon.
» Toi seule es jeune, ô Cora; toi seule es pure, ô Vierge; toi seule es sainte, ô Hygie ; toi seule es forte, ô Victoire. Les cités, tu les gardes, ô Promachos; tu as ce qu'il faut de Mars, ô Aréa; la paix est ton but, ô Pacifique. Législatrice, source des constitutions justes; Démocratie, toi dont le dogme fondamental est que tout bien vient du peuple, et que, partout où il n'y a pas de peuple pour nourrir et inspirer le génie, il n'y a rien, apprends-nous à extraire le diamant des foules impures. Providence de Jupiter, ouvrière diviue, mère de toute industrie, protectrice du travail, ô Ergané, toi qui fais la noblesse du tra-
* Lord Elgin, qui déroba, en 1816, les sculptures du Parthénon pour les emporter en Angleterre: elles se trouvent maintenant au British Muséum.
* Philosophe grec qui chercha à interpréter les rites et les symboles du paganisme au poi.it de vue de la raison pure.
vailleur civilisé et le mets si fort au-dessus du Scythe paresseux; Sagesse, toi que Zeus enfanta après s'être replié sur lui-même, après avoir respiré profondément; toi qui habites dans ton père, entièrement unie à son essence ; toi qui es sa compagne et sa conscience ; Energie de Zeus, étincelle qui allumes et entretiens le feu chez les héros et les hommes de génie, fais de nous des spiritualistes accomplis
» Le monde ne sera sauvé qu'en revenant à toi, en répudiant ses attaches barbares. Courons, venons en troupe. Quel beau jour que celui où toutes les villes qui ont pris des débris de ton temple. Venise, Paris, Londres, Copenhague, répareront leurs larcins, formeront des théories sacrées pour rapporter les débris qu'elles possèdent, en disant : « Pardonne- nous, déesse ! c'était pour les sauver des mauvais génies de la nuit », et rebâtiront tes murs au son de la flûte pour expier le crime de l'infâme Lysandre ! Puis ils iront à Sparte maudire le sol où fut cette maîtresse d'erreurs sombres, et l'insulter parce qu'elle n'est plus.
» Ferme en toi, je résisterai à mes fatales conseillères; à mon scepticisme, qui me fait douter du peuple; à mon inquiétude d'esprit qui, quand le vrai est trouvé, me le fait chercher encore; à ma fantaisie qui, après que la raison a prononcé, m'empêche de me tenir en repos. 0 Archégète, idéal que l'homme de génie incarne en ses chefs-d'œuvre, j'aime mieux être le dernier dans ta maison que le premier ailleurs. Oui, je m'attacherai au stylobate de ton temple; j'oublierai toute discipline hormis la tienne, je me ferai stylite sur tes colonnes, ma cellule sera sur ton architrave. Chose plus difficile ! pour toi, je me ferai, si je peux, intolérant, partial. Je n'aimerai que toi. Je vais apprendre ta langue, désapprendre le reste. Je serai injuste pour ce qui ne te touche pas ; je me ferai le serviteur du dernier de tes fils. Les habitants actuels de la terre que tu donnas à Erechthée !, je les exalterai, je les flatterai. J'essayerai d'aimer jusqu'à leurs défauts ; je me persuaderai, ô Hippia 2, qu'ils descendent des cavaliers qui célèbrent là-haut, sur le marbre de ta frise, leur fête éternelle. J'arracherai de mon cœur toute fibre qui n'est pas raison et art pur. Je cesserai d'aimer mes maladies, de me complaire eu ma fièvre. Soutiens mon ferme propos, ô Salutaire, aide-moi, ô toi qui sauves!
» Que de difficultés, en effet, je prévois ! que d'habitudes d'esprit
1 Premier roi de l'Attique.
* Dompteuse de chevaux, c'est-à-dire guerrière. Renan donne ici à Athéné tous les surnoms que les Grecs employaient pour exprimer ses différentes qualités divines.
EKNKST RENAN' 453
j'aurai à changer ! que de souvenirs charmants je devrai arracher de mon cœur ! J'essayerai ; mais je ne suis pas sûr de moi. Tard je t'ai connue, beauté parfaite. J'aurai des retours, des faiblesses. Une philosophie, perverse sans doute, m'a porté à croire que le bien et le mal, le plaisir et la douleur, le beau et le laid, la raison et la folie, se transforment les uns dans les autres par des nuances aussi indiscernables que celles du cou de la colombe. Ne rien aimer, ne rien haïr absolument, devient alors une sagesse. Si une société, si une philosophie, si une religion eût possédé la vérité absolue, cette société, cette philosophie, cette religion aurait vaincu les autres et vivrait seule à l'heure qu'il est. Tous ceux qui, jusqu'ici, ont cru avoir raison se sont trompés, nous le voyons clairement. Pouvons-nous, sans folle outrecuidance, croire que l'avenir ne nous jugera pas comme nous jugeons le passé ? Voilà les blasphèmes que me suggère mon esprit profondément gâté. Une littérature qui, comme la tienne, serait saine de tout point n'exciterait plus maintenant que l'ennui.
» Tu souris de ma naïveté. Oui, l'ennui... Nous sommes corrompus; qu'y faire ? J'irai plus loin, déesse orthodoxe, je te dirai la dépravation intime de mon cœur. Raison et bon sens ne suffisent pas. Il y a de la poésie dans le Strymon glacé et dans l'ivresse du Thrace. Il viendra des siècles où tes disciples passeront pour les disciples de l'ennui. Le monde est plus grand que tu ne crois. Si tu avais vu les neiges du pôle et les mystères du ciel austral, ton front, ô déesse toujours calme, ne serait pas si serein; ta tête, plus large, embrasserait divers genres de beauté *.
» Tu es vraie, pure, parfaite; ton marbre n'a point de tache; mais le temple d'Hagia-Sophia, qui est à Byzance, produit aussi un effet divin avec ses briques et son plâtras. Il est l'image de la voûte du ciel. Il croulera; mais si ta cella devait être assez large pour contenir une foule, elle croulerait aussi.
» Un immense fleuve d'oubli nous entraine dans un gouffre sans nom. O abîme, tu es le Dieu unique. Les larmes de tous les peuples sont de vraies larmes ; les rêves de tous les sages renferment une part de vérité. Tout n'est ici-bas que symbole et que songe. Les dieux passent comme les hommes, et il ne serait pas bon qu'ils fussent éternels. La foi qu'on a eue ne doit jamais être une chaîne. On est quitte envers elle quand on Ta soigneusement roulée dans le linceul de pourpre où dorment les dieux morts. »
1 Renan veut dire ici que la raison pure, la philosophie rationaliste ne peuvent suffire à satisfaire lame de l'homme, même de l'incroyant que tourmente le problème de l'Inconnu et auquel il faut de beaux rêves poétiques.
Le génie hébreu 1.
Gloire au génie hébreu, qui a désiré, appelé avec une force sans égale la fin du mal, et vu se lever à l'horizon, au milieu des effroyables ténèbres du monde assyrien, ce soleil de justice seul capable de faire cesser la guerre entre les hommes ! C'était là assurément une immense utopie. Les hommes de paix, rêvés par le prophète, devaient être plus funestes au monde que les hommes de guerre les plus brutaux. Pour éviter ce grand mal d'être obligé « d'apprendre la guerre », mal cruel à coup sûr, Isaïe et Michée fondent la théocratie. Or Iahvé ne pouvant exercer un gouvernement direct, le règne de Jahvé eût été le règne du parti iahvéiste, règne d'autant plus tyrannique qu'il se fût exercé au nom du ciel. L'autorité est d'autant plus dure que l'origine en est crue divine. Mieux vaut le soldat que le prêtre ; car le soldat n'a aucune prétention métaphysique. Au point de vue de la philosophie de l'histoire, on ne peut donc accepter qu'avec une forte réserve la politique sacrée d'Isaïe. Mais, la théocratie une fois écartée, il reste la bonté et la raison ; il reste cette vérité que la science et la justice, s'appliquant au gouvernement du monde, peuvent beaucoup l'améliorer. Cette espérance, que les sibyllistes d'Alexandrie relèvent ardemment, qui réchauffe et soutient le tendre et défaillant Virgile, où Jésus et son entourage puisent l'affirmatiou de l'apparition prochaine du royaume de Dieu, a pour père Isaïe ou plutôt l'école, obstinée dans son optimisme, qui la première jeta dans l'humanité le cri de justice, de fraternité et de paix.
C'est ici une des origines de l'idéalisme, et il faut s'incliner. La victoire des prophètes compte entre les rares victoires que les hommes de l'esprit ont remportées. A côté de la Grèce du Ve siècle, mettons Israël du VIIIe siècle avant Jésus-Christ. Israël, dès cette époque reculée, vit admirablement l'absurdité de l'idolâtrie, cette faute énorme dont la race aryenne ne sut pas se défendre au moment où elle se trouva en contact avec des races pratiquant les arts plastiques.
La sottise de l'homme, « se prosternant devant l'œuvre de ses mains,
1 Extrait de l'Histoire du peuple d'Israël (1888-1894). Renan a étudié le christianisme et le judaïsme avec la liberté complète d'un savant, mais il a eu ce très grand mérite d'aimer réellement les religions dont il n'admettait pas les dogmes. Tandis que Voltaire, pur négateur, s'enferme dans une raillerie inintelligente pour critiquer les croyances religieuses, Renan entre avec piété dans la pensée des grands prophètes et comprend admirablement l'idéalisme religieux.
adorant ce que ses doigts ont fabriqué », parut aux Israélites éclairés le comble de l'absurde. Le ridicule des petits bons dieux, traînant parmi les bibelots de la tente ou de la maison, les frappa. Les sages s'en moquaient et conseillaient de jeter tout cela dans le trou aux ordures, en la compagnie des rats et des chauve-souris. L'idée que le nabi tenait son inspiration de Iahvé * devait aussi expulser les ineptes pratiques de la sorcellerie. C'est là une des grandes différences du développement aryen et du développement sémitique. Chez les Grecs, chez les Romains, chez les peuples modernes, jusqu'au XVIe siècle, l'aristocratie montra une faiblesse extrême envers les superstitions et les opinions grossières de la foule. Chez les Hébreux, les chefs selon l'esprit firent à la superstition une guerre à mort et finirent par l'emporter. En Europe, un tel mouvement ne se vit qu'à la Réforme ; or, la Réforme du XVIe siècle doit être considérée comme une recrudescence de l'esprit hébreu, produite par la lecture de la Bible. C'est la dernière poussée de l'esprit dont l'école d'Isaïe fut la plus haute et la plus claire manifestation.
Le sacrifice était la tache honteuse que l'humanité gardait de ses folles terreurs primitives, de son sot et bas empressement à apaiser des dieux chimériques Nous avons vu Isaie traiter cette pratique fondamentale de la religion avec une sorte de dédain. Michée n'est pas moins formel. Le Iahvé d'Osée, nous l'avons vu, est un être complètement moral ; celui d'Isaïe et de Michée a déjà les tendresses du Père céleste des chrétiens.
En même temps, naît la vraie prière. L'homme pieux prend en horreur les contorsions, les convulsions, les danses frénétiques, ces incisions au front, ces façons de se taillader avec des rasoirs qu'affectionnaient les prêtres de Baal et de Camos. Le nouveau Dieu est si essentiellement le Dieu du bien, que toute âme pure se trouve naturellement en commerce avec lui. Il aime les hommes sincères et honnêtes ; il les écoute. 11 est douteux que nous ayons des psaumes de ce temps. Mais l'esprit de méditation intime qui a fait des psaumes le Livre de prière de l'humanité existe déjà. Cet esprit se résume dans les nuances diverses du mot siah, signifiant à la fois méditer, parler bas, parler avec soi-même, s'entretenir avec Dieu, se perdre dans les vagues rêveries de l'infini.
C'est surtout par la conception de la Providence et de la justice
1 Iahvé est 1»» nom de Dieu en hébreu; jusqu'à ces dernières années on disait Jéhnvah en français. On m» trouve que ce nom dans les classiques.
sociale que le développement hébreu se sépara nettement de celui de nos races. Nos races se contentèrent toujours d'une justice assez boiteuse dans le gouvernement de l'univers. Leur assurance d'une autre vie fournissait aux iniquités de l'état actuel d'amples compensations. Le prophète hébreu, au contraire, ne fait jamais appel aux récompenses ni aux châtiments d'outre-tombe. Il est affamé de justice et de justice immédiate. Selon lui, c'est ici-bas que la justice de Iahvé s'exerce. Un monde injuste est à ses yeux une monstruosité. Quoi ! Iahvé ne serait donc pas tout puissant ! De là une tension héroïque, un cri permanent, une attentiou perpétuelle aux événements du monde., tenus tous pour des actes d'un Dieu justicier. De là surtout, une foi ardente dans une réparation finale, dans un jour de jugement, où les choses seront rétablies comme elles devraient être. Ce jour sera le renversement de ce qui existe. Ce sera la révolution radicale, la revanche des faibles, la confusion des forts. Le miracle de la transformation du monde s'opérera à Sion. Sion sera la capitale d'un monde régénéré, où la justice régnera. David deviendra, ce jour-là, le roi spirituel de l'humanité.
Ces idées remontaient en Israël aux plus vieux jours. Comme toutes les idées fondamentales d'un peuple, elles étaient nées avec le peuple même. L'école prophétique, personnifiée en Elie et Elisée, leur donna, dès le IXe siècle avant Jésus-Christ, chez les tribus du Nord, un relief singulier. Dans la première moitié du VIIIe siècle, les prophètes Amos, Osée et leur école les proclamèrent avec une force extraordinaire, en un style énergique, bizarre et dur. Vers 740, ces vérités deviennent l'apanage propre de Jérusalem. Isaïe leur donne, par l'ardeur de sa conviction, l'exemple de sa vie, la beauté de son style, un éclat sans égal. Il est le vrai fondateur (je ne dis pas l'inventeur) de la doctrine messianique et apocalyptique. Jésus et les apôtres n'ont fait que répéter Isaïe. Une histoire des origines du christianisme qui voudrait remonter aux premiers germes devrait commencer à Isaïe.
Ha sœur Henriette 4.
Toute la journée du lundi, ma noble et tendre amie alla s'éteignant. Elle expira le mardi 24 septembre, à trois heures du matin. Le curé
1 Extrait de Henriette Renan, plaquette que Renan fit imprimer et tirer à cent exemplaires pour ses amis, en 1862. On l'a réimprimée en 1896 avec les lettres intimes du frère et de la sœur. L'exquise femme dont la vie est racontée dans cet opuscule mourut en Syrie, au cours d'une mission scientifique officielle dont Renan avait été chargé en 1860. et pendant laquelle il faillit lui aussi mourir de la fièvre. Le grand écrivain n'a pas écrit de pages plus délicatement belles que celles-ci.
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maronite, appelé au dernier moment, lui fit des onctions selon son rite. Il ne manqua pas près de son cadavre de larmes sincères ; mais, ô Dieu ! qui m'eût dit qu'un jour mon Henriette expirerait à deux pas de moi sans que je pusse recueillir son dernier soupir ! Oui, sans le fatal évanouissement qui me prit le dimanche soir, je crois que mes baisers, le son de ma voix, eussent retenu son âme quelques heures encore, assez peut-être, pour attendre le salut. Je ne puis me persuader que la perte de la conscience fut chez elle si profonde que je ne l'eusse vaincue ! Deux ou trois fois, dans les rêves de la fièvre, je me suis posé un doute atroce : j'ai cru l'entendre m'appeler du caveau où son corps fut déposé ! La présence de médecins français au moment de sa mort écarte sans doute cette horrible supposition. Mais qu'elle ait été soignée par d'autres que par moi, que des mains serviles l'aient touchée, que je n'aie pas conduit ses funérailles et attesté à la terre, par mes larmes, qu'elle fut ma sœur bien-aimée; qu'elle n'ait pas vu mon visage, si un moment son œil s'est éclairci encore pour le monde qu'elle allait quitter: voilà ce qui pèsera éternellement sur moi et empoisonnera toutes mes joies. Si elle s'est vu mourir sans moi près d'elle, si elle a su que j'étais à l'agonie à ses côtés sans qu'elle ait pu me soigner, oh ! c'est l'enfer au cœur que cette créature céleste a dû expirer. La conscience est chose si différente et de ses apparences et du souvenir qui en reste, qu'à cet égard j'ai peine parfois à être entièrement rassuré.
Moins épuisé que ma sœur, je supportai la dose énorme de sulfate de quinine qui nie fut administrée. Je repris quelque sentiment le mardi matin, une heure à peu près avant celle où ma bien-aimée expirait. Ce qui prouve que, dans la journée du dimanche et même pendant mon délire, j'eus bien plus de conscience que ne l'attestaient mes souvenirs, c'est que ma première question fut pour demander comment allait ma sœur. «Elle est très mal, » me répondit-on. Je répétais sans cesse la même question dans le demi-sommeil où j'étais. « Elle est morte, » me répondit-on enfin. Chercher à me tromper était inutile, car ou se disposait à m'enlever pour me porter à Beyrouth. Je suppliai qu'on me la laissât voir; on me le refusa absolument ; on me mit sur le cadre même qui avait dû servir à la transporter. J'étais dans un état de complet étourdissement ; l'affreux malheur qui venait de me frapper ne se distinguait pas pour moi des hallucinations de la fièvre. Une soif horrible me dévorait. Un rêve brûlant me reportait sans cesse avec elle à Aphaca, aux sources du fleuve Adonis, sous les noyers gigantesques qui sont au-dessous de la cascade. Elle était assise près de moi. sur l'herbe fraîche ; je portais à ses lèvres mourantes une timbale pleine
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d'eau glacée ; nous nous plongions tous deux dans ces sources de vie, en pleurant et avec un sentiment de mélancolie pénétrante. Ce n'est que deux jours après que je repris une pleine conscience et que mon malheur se présenta à moi comme une effroyable vérité.
M. Gaillardot resta à Amschit après notre départ pour veiller aux funérailles de ma pauvre amie. La population du village, à laquelle elle avait inspiré beaucoup d'attachement, suivit son cercueil. Les moyens d'embaumement manquaient tout à fait; il fallut songer à un dépôt provisoire. Zakhia offrit pour cela le caveau de Mikhaël Tobia, situé à l'extrémité du village, près d'une jolie chapelle et à l'ombre de beaux palmiers. ïl demanda seulement que, quand on l'enlèverait, une inscription indiquât qu'une Française avait reposé en ce lieu. C'est là qu'elle est encore. J'hésite à la tirer de ces belles montagnes où elle a passé de si doux moments, du milieu de ces bonnes gens qu'elle aimait, pour la déposer dans nos tristes cimetières qui lui faisaient horreur. Sans doute je veux qu'elle soit un jour près de moi ; mais qui peut dire en quel coin du monde il reposera? Qu'elle m'attende donc sous les palmiers d' Amschit. sur la terre des mystères antiques, près de la sainte Byblos.
Nous ignorons les rapports des grandes âmes avec l'infini ; mais si, comme tout porte à le croire, la conscience n'est qu'une communion passagère avec l'univers, communion qui nous fait entrer plus ou moins avant dans le sein de Dieu, n'est-ce pas pour les âmes comme celle-ci que l'immortalité est faite ? Si l'homme a le pouvoir de sculpter, d'après un modèle divin qu'il ne choisit pas, une grande personnalité morale, composée en parties égales de lui et de l'idéal, ce qui vit avec une pleine réalité, assurément c'est cela. Ce n'est pas la matière qui est, puisqu'elle n'est pas une; ce n'est pas l'atome qui est, puisqu'il est inconscient. C'est l'àme qui est, quand elle a vraiment marqué sa trace dans l'histoire éternelle du vrai et du bien. Qui, mieux que mon amie, accomplit cette haute destinée ? Enlevée au moment où elle atteignait la pleine maturité de sa nature, elle n'eût jamais été plus parfaite. Elle était parvenue au sommet de la vie vertueuse ; ses vues sur l'univers ne seraient pas allées plus loin ; la mesure du dévouement et de la tendresse pour elle était comble. Ah ! ce qu'elle eût dû être, sans contredit, c'est plus heureuse. Je rêvais pour elle de petites et douces récompenses; je concevais mille chimères selon ses goûts. Je la voyais vieille, respectée comme une mère, fière de moi, reposant enfin dans une paix sans mélange. Je voulais que ce bon et noble cœur, qui saigna toujours de tendresse, connût enfin une sorte de retour calme, je suis tenté de
dire égoïste. Dieu n'a voulu pour elle que les grands et âpres sentiers. Elle est morte presque sans récompense. L'heure où l'on recueille ce qu'on a semé, où l'on s'assied pour se souvenir des fatigues et des douleurs passées, ne sonna pas pour elle.
La récompense, à vrai dire, elle n'y pensa jamais. Celte vue intéressée, qui gâte souvent les dévouements inspirés par les religions positives, en faisant croire qu'on ne pratique la vertu que pour l'usure qu'on en tire, n'entra jamais dans sa grande âme. Quand elle perdit sa foi religieuse, sa foi au devoir ne diminua pas, parce que cette foi était l'écho de sa noblesse intérieure. La vertu n'était pas chez elle le fruit d'une théorie, mais le résultat d'un pli absolu de nature. Elle fit le bien pour le bien et non pour son salut. Elle aima le beau et le vrai, sans rien de ce calcul qui semble dire à Dieu : « N'étaient ton enfer ou ton paradis, je ne t'aimerais pas. »
Mais Dieu ne laisse pas ses saints voir la corruption. 0 cœur où veilla sans cesse une si douce flamme d'amour; cerveau, siège d'une pensée si pure ; yeux charmants où la bonté rayonnait, longue et délicate main que j'ai pressée tant de fois, je frissonne quand je songe que vous êtes en poussière. Mais tout ici-bas n'est que symbole et qu'image. La partie vraiment éternelle de chacun, c'est le rapport qu'il a eu avec l'infini. C'est dans le souvenir de Dieu que l'homme est immortel. C'est là que notre Henriette, à jamais radieuse, à jamais impeccable, vit mille fois plus réellement qu'au temps où elle luttait de ses organes débiles pour créer sa personne spirituelle, et que, jetée au sein du monde qui ne savait pas la comprendre, elle cherchait obstinément le parfait. Que son souvenir nous reste comme un précieux argument de ces vérités éternelles que chaque vie vertueuse contribue à démontrer. Pour moi, je n'ai jamais douté de la réalité de l'ordre moral ; mais je vois maintenant avec évidence que toute la logique du système de l'univers serait renversée, si de telles vies n'étaient que duperie et illusion i.
* Principales œuvres do Rouan, en dehors do colles déjà citées : Les Origines du christianisme (18(>3-188.'i) : Draines philosophiques (1878-188»)): Discours et conférences (1887). — Principaux ouvrages de critique écrits sur Renan : Paul Bour^et, tissais de psychologie contemporaine ; .] . Darniesteter, Ernest Renan. Revue Bleue, 1893; E. Ledraiu, Renan, sa vie et son iruvre (181)2) : (t. Séailles. E. Renan, essai de biographie psychologique (181)5); Gabriel Monod, Renan. Taine. Michelet ; J. Lemaitre. Les Contemporains. Lire aussi le remarquable chapitre que Lanson lui a consacré dans sou Histoire de la littérature française.
Emile ZOLA
AV à Paris en 1840.
Le naturalisme, tel que l'avait compris Taine, est une excellente chose : la nature (en prenant ce mot dans son sens le plus large) est la source la plus féconde de Fart. Le chef de lV'cole naturaliste a malheureusement fait de ce principe juste une application désastreuse pour la littérature française. Dans ses romans les plus célèbres, il s'est surtout attaché à peindre la bête humaine, le vice immonde, la grossièreté sale, toutes les tares et toutes les hontes exceptionnelles des diverses classes de la société. Sous son influence, une école s'est formée, après l'Année terrible, qui n'a plus vu dans la vie qu'abomination et fange et, pendant quinze ans,. le roman français a charrié de l'ordure et de la boue. Un matérialisme étroit, brutal et répugnant domine une grande partie de l'œuvre de Zola. Pourtant ce pessimiste à vue faussée, ce soi-disant metteur en œuvre de « documents humains », est certainement un peintre d'une incomparable puissance. Comme Victor Hugo, auquel il doit tant malgré sa haine du romantisme, il possède une puissance de vision extraordinaire ; son « réalisme épique » atteint parfois une hauteur qui n'a jamais été dépassée. Il manque de psychologie, il connaît peu l'homme, mais il excelle à décrire les foules brutales et bruyantes, les grandioses aspects des villes modernes et leurs organes démesurés, tout ce qu'il y a d'extérieur dans la vie humaine : là il est vraiment génial.
Un bal d'enfants *.
Dans le vestibule du petit hôtel, Pierre se tenait debout, en habit et en cravate blanche, ouvrant la porte à chaque roulement de voiture. Une bouffée d'air humide entrait, un reflet jaune de la pluvieuse aprèsmidi éclairait le vestibule étroit, empli de portières et de plantes vertes. Il était deux heures, le jour baissait comme par une triste journée d'hiver. Mais, dès que le valet poussait la porte du premier salon, une clarté vive aveuglait les invités. On avait fermé les persiennes et tiré soigneusement les rideaux ; pas une lueur du ciel louche ne filtrait ; et les lampes posées sur les meubles, les bougies brûlant dans le lustre et les appliques de cristal, allumaient là une chapelle ardente. Au fond du petit salon, dont les tentures réséda éteignaient
1 Ce morceau est vraiment très joli, mais pour le rendre tel nous avons dû y pratiquer des coupures. Presque toujours Zola émaille ses récits de détails vulgaires ou brutaux, qui sont là soi-disant pour donner plus de réalité à l'œuvre et n'ont d'autres résultats que de la gâter.
un peu l'éclat des lumières, le grand salon noir et or resplendissait, décoré comme pour le bal que madame Deberle donnait tous les ans, au mois de janvier. Cependant, des enfants commençaient à arriver, taudis que Pauline, très affairée, faisait aligner des rangées de chaises dans le salon, devant la porte de la salle à manger, que l'on avait démontée et remplacée par un rideau rouge.
— Papa, cria-t-elle, donne-nous donc un coup de main ! Nous n'arriverons jamais.
M. Letellier, qui examinait le lustre, les bras derrière le dos, se hâta de donner un coup de main. Pauline elle-même transporta des chaises. Elle avait obéi à sa sœur, en mettant une robe blanche ; seulement son corsage s'ouvrait en carré, montrant sa gorge.
— Là, nous y sommes, reprit-elle; on peut venir... Mais à quoi songe Juliette ? Elle n'en finit plus d'habiller Lucien.
Justement, madame Deberle amenait le petit marquis. Toutes les personnes présentes poussèrent des exclamations. Oh ! cet amour ! Etait-il assez mignon, avec son habit de satin blanc broché de bouquets, son grand gilet brodé d'or et ses culottes de soie cerise ! Son menton et ses mains délicates se noyaient dans de la dentelle. Une épée, un joujou à gros nœud rose, battait sur sa hanche.
— Allons, fais les honneurs, lui dit sa mère, en le conduisant dans la première pièce.
Depuis huit jours, il répétait sa leçon. Alors, il se campa cavalièrement sur ses petits mollets, sa tête poudrée un peu renversée, son tricorne sous le bras gauche ; et, à chaque invitée qui arrivait, il faisait une révérence, olfrait le bras, saluait et revenait. On riait autour de lui, tant il restait grave, avec une pointe d'effronterie. 11 conduisit ainsi Marguerite Tissot, une fillette de cinq ans, qui avait un délicieux costume de laitière, la boîte au lait pendue à la ceinture ; il conduisit les deux petites Berthier, Blanche et Sophie, dont l'une était en Folie et l'autre en Soubrette ; il s'attaqua même à Valentine de Chermetle, une grande personne de quatorze ans, que sa mère habillait toujours en Espagnole ; et il était si fluet, qu'elle semblait le porter. Mais son embarras fut extrême devant la famille Levasseur, composée de cinq demoiselles, qui se présentèrent par rang de taille, la plus jeune âgée de deux ans à peine, et l'aînée, de dix ans. Toutes les cinq, déguisées en Chaperon-Bouge, avaient le toquet et la robe de satin ponceau, à bandes de velours noir, sur laquelle tranchait le large tablier de dentelle. Bravement, il se décida, jeta son chapeau, prit les deux plus grandes à son bras droit et à son bras gauche, et lit son entrée dans
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le salon, suivi des trois autres. On s'égaya beaucoup, sans qu'il perdît
le moins du monde son bel aplomb de petit homme
Le salon s'emplissait, les rangées de chaises, en face du rideau rouge, se trouvaient presque toutes occupées, et un tapage de voix enfantines montait. Des garçons arrivaient par bandes. Il y avait déjà trois Arlequins, quatre Polichinelles, un Figaro, des Tyroliens, des Ecossais. Le petit Berthier était en page. Le petit Guiraud, un petit bambin de deux ans et demi, portait son costume de Pierrot d'une façon si drôle, que tout le monde l'enlevait au passage pour l'embrasser.
— Voici Jeanne, dit tout d'un coup madame Deberle. Oh ! elle est adorable.
Un murmure avait couru, des têtes se penchaient, au milieu de légers cris. Jeanne s'était arrêtée sur le seuil du premier salon, tandis que sa mère, encore dans le vestibule, se débarrassait de son manteau. L'enfant portait un costume de Japonaise, d'une singularité magnifique. La robe, brodée de fleurs et d'oiseaux bizarres, tombait jusqu'à ses petits pieds, qu'elle couvrait ; tandis que, au-dessous de la large ceinture, les pans écartés laissaient voir un jupon de soie verdâtre. moirée de jaune. Rien n'était d'un charme plus étrange que son visage fin, sous le haut chignon traversé de longues épingles, avec son menton et ses yeux de chèvre, minces et luisants, qui lui donnait l'air d'une véritable fille d'Yeddo, marchant dans un parfum de benjoin et de thé. Et elle restait là, hésitante, ayant la langueur maladive d'une fleur lointaine qui rêve du pays natal.
Mais derrière elle, Hélène apparut. Toutes deux, en passant brusquement du jour blafard de la rue à ce vif éclat des bougies, clignaient les paupières, comme aveuglées, souriantes pourtant. Cette bouffée chaude, cette odeur du salon où dominait la violette, les étouffaient un peu et rougissaient leurs joues fraîches. Chaque invité, en entrant, avait le même air de surprise et d'hésitation.
— Eh bien ! Lucien ? dit madame Deberle.
L'enfant n'avait pas aperçu Jeanne. II se précipita, lui prit le bras, en oubliant de faire sa révérence. Et ils étaient l'un et l'autre si délicats, si tendres, le petit marquis avec son habit à bouquets, la Japonaise avec sa robe brodée de pourpre, qu'on aurait dit deux statuettes de Saxe, finement peintes et dorées, tout d'un coup vivantes.
— Tu sais, je t'attendais, murmurait Lucien. Ça m'embête, de donner le bras... Hein? nous restons ensemble.
Et il s'installa avec elle sur le premier rang des chaises. Il oubliait tout à fait ses devoirs dé maître de maison
A ce moment, le salon était plein. Autour de la pièce, sous la grande clarté du lustre, les parents mettaient la bordure sombre de leurs toilettes de ville ; des dames, rapprochant leurs sièges, formaient des sociétés à part ; des hommes, immobiles le long des murs, bouchaient les intervalles ; tandis que, à la porte du salon voisin, les redingotes, plus nombreuses, s'écrasaient et se haussaient. Toute la lumière tombait sur le petit monde tapageur qui s'agitait au milieu de la vaste pièce. 11 y avait là près d'une centaine d'enfants, pêle-mêle, dans la gaîté bariolée des costumes clairs, où le bleu et le rose éclataient. C'était une nappe de têtes blondes, toutes les nuances du blond, depuis la cendre fine jusqu'à l'or rouge, avec des réveils de nœuds et de fleurs, une moisson de chevelures blondes, que de grands rires faisaient onduler comme sous des brises. Parfois, dans ce fouillis de rubans et de dentelles, de soie et de velours un visage se tournait ; un nez rose, deux yeux bleus, une bouche souriante ou boudeuse qui semblaient perdus. Il y en avait de pas plus hauts qu'une botte, qui s'enfonçaient entre des gaillards de dix ans, et que les mères cherchaient de loin, sans pouvoir les retrouver. Des garçons restaient gênés, l'air bête, à côté de fillettes en train de faire bouffer leurs jupes. D'autres se montraient déjà très entreprenants, poussant du coude des voisines qu'ils ne connaissaient pas et leur riant dans la figure. Mais les petites filles restaient les reines, des groupes de trois ou quatre amies se remuaient sur leurs chaises à les casser, en parlant si fort qu'on ne s'entendait plus
Le piano jouait très fort, au fond du salon. Et, d'un bout à l'autre, le bal s'agitait dans une drôlerie adorable. On faisait cercle autour du quadrille où dansaient Jeanne et Lucien. Le petit marquis brouillait un peu les figures ; il n'allait bien que lorsqu'il lui fallait empoigner Jeanne ; alors, il la prenait à bras le corps, et il tournait. Jeanne se balançait comme une dame, ennuyée de le voir chiffonner son costume ; puis, emportée par le plaisir, elle le saisissait à son tour, l'enlevait du sol. Et l'habit de satin blanc broché de bouquets se mêlait à la robe brodée de fleurs et d'oiseaux bizarres, les deux figurines de vieux Saxe prenaient la grâce et l'étrangeté d'un bibelot d'élagère.
Autour du salon, les parents souriaient. Quand le piano recommença, tous les bambins se remirent à sauter. Ils éprouvaient une méfiance, pourtant, en voyant qu'on les regardait ; ils restaient sérieux et se retenaient de gambader, pour paraître comme il faut. Quelques-uns savaient danser, la plupart, ignorant les figures, se remuaient sur place, embarrassés de leurs membres. Mais Pauline intervint.
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— Il faut que je m'en mêle... Oh ! les cruches !
Elle se jeta au milieu du quadrille, en prit deux par les mains, l'un à gauche, l'autre à droite, et donna un tel branle à la danse, que les lames du parquet craquèrent. On n'entendait plus que la débandade des petits pieds tapant du talon à contre-temps, tandis que le piano continuait tout seul à jouer en mesure. D'autres grandes personnes s'en mêlèrent aussi. Madame Deberle et Hélène, apercevant des fillettes honteuses qui n'osaient se risquer, les emmenèrent au plus épais. Elles conduisaient les figures, poussaient les cavaliers, formaient les rondes ; et les mères leur passaient les tout petits bébés, pour qu'elles les fissent sauter un instant, en les tenant des deux mains. Alors, le bal fut dans son beau. Les danseurs s'en donnaient à cœur joie, riant et se poussant, pareils à un pensionnat pris tout d'un coup d'une folie joyeuse, en l'absence du maître. Et rien n'était d'une gaîté plus claire, que ce carnaval de gamins, ces bouts d'hommes et de femmes qui mélangeaient là, dans un monde en raccourci, les modes de tous les peuples, les fantaisies du roman et du théâtre. Les costumes empruntaient aux bouches roses et aux yeux bleus, à ces mines si tendres, une fraîcheur d'enfance. On aurait dit le gala d'un conte de fée, avec des Amours déguisés pour les fiançailles de quelque prince Charmant.
— On étouffe, disait Malignon. Je vais respirer.
Il sortait, ouvrant la porte du salon toute grande. Le plein jour de la rue entrait alors en un coup de lumière blafarde, et qui attristait le resplendissement des lampes et des bougies. Et, tous les quarts d'heure, Malignon faisait battre la porte.
Mais le piano ne s'arrêtait pas. La petite Guiraud, avec son papillon noir d'Alsacienne sur ses cheveux blonds, dansait au bras d'un Arlequin deux fois plus grand qu'elle. Un Ecossais faisait tourner si rapidement Marguerite Tissot, qu'elle perdait en chemin sa boîte de laitière. Les deux Berthier, Blanche et Sophie, qui étaient inséparables, sautaient ensemble, la Soubrette au bras de la Folie, dont les grelots tintaient. Et l'on ne pouvait jeter un coup d'oeil sur le bal sans rencontrer une demoiselle Le vasseur; les Chaperons-Rouges semblaient se multiplier ; il y avait partout des toquets et des robes de satin ponceau à bandes de velours noir. Cependant, pour danser à l'aise, de grands garçons et de grandes filles s'étaient réfugiés au fond de l'autre salon. Valentine de Cher mette, enveloppée dans sa mantille d'Espagnole, faisait là des pas savants, en face d'un jeune monsieur qui était venu en habit. Tout d'un coup, il y eut des rires, on appela le monde, pour voir : c'était, derrière une porte, dans un coin, le petit Guiraud,
le Pierrot de deux ans, et une petite fille de son âge, habillée en paysanne, qui se tenaient embrassés, se serrant bien fort, de peur de tomber, et tournant tout seuls comme des sournois, la joue contre la joue.
Coucher de soleil parisien4.
Le ciel avait changé. Le soleil, s'abaissant vers les coteaux de Meudon, venait d'écarter les derniers nuages et de resplendir. Une gloire enflamma l'azur. Au fond de l'horizon, l'écroulement de roches crayeuses qui barraient les lointains de Charenton et de Ghoisy-le-Roi entassa des blocs de carmin bordés de laque vive ; la flottille de petites nuées nageant lentement dans le bleu, au-dessus de Paris, se couvrit de voiles de pourpre ; tandis que le mince réseau, le filet de soie blanche, tendu au-dessus de Montmartre, parut tout d'un coup fait d'une ganse d'or, dont les mailles régulières allaient prendre les étoiles à leur lever. Et, sous cette voûte embrasée, la ville toute jaune, rayée de grandes ombres, s'étendait. En bas, sur la vaste place, le long des avenues, les fiacres et les omnibus se croisaient au milieu d'une poussière orange,, parmi la foule des passants, dont le noir fourmillement blondissait et s'éclairait de gouttes de lumière. Un séminaire, en rangs pressés, qui suivait le quai de Billy, mettait une queue de soutanes, couleur d'ocre, dans la clarté diffuse. Puis, les voitures et les piétons se perdaient; on ne devinait plus, très loin, sur quelque pont, qu'une file d'équipages dont les lanternes étincelaient. A gauche, les hautes cheminées de la Manutention, droites et roses, lâchaient de gros tourbillons de fumée tendre, d'une teinte délicate de chair ; tandis que, de l'autre côté de la rivière, les beaux ormes du quai d'Orsay faisaient une masse sombre, trouée de coups de soleil. La Seine, entre ses berges que les rayons obliques enfilaient, roulait des flots dansants oti le bleu, le jaune et le vert, se brisaient en un éparpillement bariolé ; mais, en remontant le fleuve, ce peinturlurage de mer orientale prenait un seul ton d'or, de plus en plus éblouissant; et l'on eût dit un lingot sorti à l'horizon de quelque creuset invisible, s'élargissant avec un remuement de couleurs vives, à mesure qu'il se refroidissait. Sur cette coulée éclatante, les ponts échelonnés, amincissant leurs courbes logé-
1 Zola excelle à décrin' les aspects des villes ; il y a ('♦•'pendant un peu trop de couleur» sur sa palette ; l'accumulation des détails pittoresques fatigue à la longue, on y sent trop le procédé littéraire. Rapprocher ce morceau des descriptions de Gautier, de Flaubert et de Taine.
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res, jetaient des barres grises, qui se perdaient dans un entassement incendié de maisons, au sommet duquel les deux tours de Notre-Dame rougeoyaient comme des torches. A droite, à gauche, les monuments flambaient. Les verrières du Palais-de-l'Industrie, au milieu des futaies des Champs-Elysées, étalaient uu lit de tisons ardents ; plus loin, derrière la toiture écrasée de la Madeleine, la masse énorme de l'Opéra semblait un bloc de cuivre ; et les autres édifices, les coupoles et les tours, la colonne Vendôme, Saint- Vincent-de-Paul, la tour Saint-Jacques, plus près les pavillons du nouveau Louvre et des Tuileries, se couronnaient de flammes, dressant à chaque carrefour des bûchers gigantesques. Le dôme des Invalides était en feu, si étincelant, qu'on pouvait craindre à chaque minute de le voir s'effondrer, en couvrant le quartier des flammèches de sa charpente. Au-delà des tours inégales de Saint-Sulpice, le Panthéon se détachait sur le ciel avec un éclat sourd, pareil à un royal palais de l'incendie qui se consumerait en braise. Alors, Paris entier, à mesure que le soleil baissait, s'alluma aux bûchers des monuments. Des lueurs couraient sur les crêtes des toitures, pendant que, dans les vallées, des fumées noires dormaient. Toutes les façades tournées vers le Trocadéro rougissaient, en jetant le pétillement de leurs vitres, une pluie d'étincelles qui montaient de la ville, comme si quelque soufflet eût sans cesse activé cette forge colossale. Des gerbes toujours renaissantes s'échappaient des quartiers voisins, où les rues se creusaient, sombres et cuites. Même, dans les lointains de la plaine, du fond d'une cendre rousse qui ensevelissait les faubourgs détruits et encore chauds, luisaient des fusées perdues, sorties de quelque foyer subitement ravivé. Bientôt ce fut une fournaise. Paris brûla. Le ciel s'était empourpré davantage, les nuages saignaient au-dessus de l'immense cité rouge et or.
L'émeute pendant la grève1.
On venait de fermer toutes les ouvertures du Voreux ; et les soixante soldats, l'arme au pied, barraient la seule porte restée libre, celle qui menait à la recette, par un escalier étroit, où s'ouvraient la chambre des porions et la baraque. Le capitaine les avait alignés sur deux rangs, contre le mur de briques, pour qu'on ne pût les attaquer par derrière.
1 Zola a peint remarquablement la vie des mineurs dans les houillères du Nord de la France. Les scènes populaires sont celles qui conviennent le mieux à son talent robuste mais facilement vulgaire. Celle-ci est une des meilleures. Il y a dans ce dramatique récit une puissance d'observation et de rendu remarquables.
D'abord, la bande de mineurs descendue du coron se tint à distance. Ils étaient une trentaine au plus, ils se concertaient en paroles violentes et confuses
Mais un nouveau flot arrivait du coron1, et Levaque, qui marchait en tête, suivi de la Levaque et de Bouteloup, criait :
— A mort, les Borains î 2 pas d'étrangers chez nous ! à mort ! à mort ! Tous se ruaient, il fallut qu'Etienne les arrêtât. II s'était approché
du capitaine, un grand jeune homme mince, de vingt-huit ans à peine, la face désespérée et résolue ; et il lui expliquait les choses, il tâchait de le gagner, guettant l'effet de ses paroles. A quoi bon risquer un massacre inutile ? Est-ce que la justice ne se trouvait pas du côté des mineurs ? On était tous frères, on devait s'entendre. Au mot de république, le capitaine avait eu un geste nerveux. Il gardait une raideur militaire, il dit brusquement :
— Au large \ ne me forcez pas à faire mon devoir.
Trois fois, Etienne recommença. Derrière lui, les camarades grondaient. Le bruit courait que M. Hennebeau était à la fosse, et on parlait de le descendre par le cou, pour voir s'il abattrait son charbon lui-même. Mais c'était un faux bruit, il n'y avait là que Négrel et Dansaert, qui tous deux se montrèrent un instant à une fenêtre de la recette: le maitre-porion se tenait en arrière, décontenancé; tandis que l'ingénieur Négrel, bravement, promenait sur la foule ses petits yeux vifs, souriant du mépris goguenard dont il enveloppait les hommes et les choses. Des huées s'élevèrent, ils disparurent. Et, à leur place, on ne vit plus que la face blonde de Souvarine3. Il était justement de service, il n'avait pas quitté sa machine un seul jour, depuis le commencement de la grève, ne parlant plus, absorbé peu à peu dans une idée fixe, dont le clou d'acier semblait luire au fond de ses yeux pâles.
— Au large ! répéta très haut le capitaine. Je n'ai rien à entendre, j'ai l'ordre de garder le puits, je le garderai... Et ne vous poussez pas sur mes hommes, ou je saurai vous faire reculer.
Malgré sa voix ferme, une inquiétude croissante le pâlissait, à la vue du flot toujours montant des mineurs. On devait le relever à midi ; mais, craignant de ne pouvoir tenir jusque là, il venait d'envoyer à Montsou un galibot de la fosse, pour demander du renfort. Des vociférations lui avaient répondu.
1 Les habitation» des mineurs.
* Mineurs venus du Borinage pour remplacer les grévistes.
3 Nihiliste russe travaillant dans la min»' et qui a eon<;u le projet de faire sauter les machines pour tout détruir»1.
:7ff"
— A mort les étrangers l à mort les Borains !... Nous voulons être les maîtres chez nous !
Etienne recula, désolé. C'était la fin, il n'y avait plus qu'à se battre et à mourir. Et il cessa de retenir les camarades, la bande roula jusqu'à la petite troupe. Ils étaient près de quatre cents, les corons du voisinage se vidaient, arrivaient au pas de course. Tous jetaient le même cri ; Maheu et Levaque disaient furieusement aux soldats :
— Allez-vous-en ! nous n'avons rien contre vous ; allez-vous-en !
— Ça ne vous regarde pas, reprenait la Maheude. Laissez-nous faire nos affaires
Mais il y eut dans la foule une longue secousse, et une vieille femme déboula. C'était la Brûlé, effrayante de maigreur, le cou et les bras à l'air, accourue d'un tel galop, que des mèches de cheveux gris l'aveuglaient Et, sans attendre, elle tomba sur l'armée, la bouche noire,
vomissant l'injure.
— Tas de canailles ! tas de crapules ! ça lèche les bottes de ses supérieurs, ça n'a de courage que contre le pauvre monde !
Alors, les autres se joignirent à elle, ce furent des bordées d'insultes. Quelques-uns criaient encore: «Vive les soldats! au puits l'officier ! » Mais bientôt il n'y eut plus qu'une clameur : « A bas les pantalons rouges ! » Ces hommes qui avaient écouté, impassibles, d'un visage immobile et muet, les appels à la fraternité, les tentatives amicales d'embauchage, gardaient la même raideur passive, sous cette grêle de gros mots. Derrière eux, le capitaine avait tiré son épée; et, comme la foule les serrait de plus en plus, menaçant de les écraser contre le mur, il leur commanda de croiser la bayonnette. Ils obéirent, une double rangée de pointes d'acier s'abattit devant les poitrines des grévistes
Déjà, tous revenaient, dans un mépris exalté de la mort. Des femmes se précipitaient, la Maheude et la Levaque clamaient :
— Tuez-nous, tuez-nous donc ! Nous voulons nos droits.
Levaque, au risque de se couper, avait saisi à pleines mains un paquet de bayonnettes, trois bayonnettes, qu'il secouait, qu'il tirait à lui, pour les arracher; et il les tordait, dans les forces décuplées de sa colère, tandis que Bouteloup, à l'écart, ennuyé d'avoir suivi le camarade, le regardait faire tranquillement.
— Allez-y, pour voir, répétait Maheu, allez y un peu, si vous n'êtes pas des lâches.
Et il ouvrait sa veste, et il écartait sa chemise, étalant sa poitrine nue, sa chair velue et tatouée de charbon. Il se poussait sur les poin-
tes, il les obligeait à reculer, terrible d'insolence et de bravoure. Une d'elles l'avait piqué au sein, il en était comme fou et s'efforçait qu'elle entrât davantage, pour entendre craquer ses côtes.
— Lâches, vous n'osez pas... Il y en a dix mille derrière nous. Oui, vous pouvez nous tuer, il y en aura dix mille à tuer encore.
La position des soldats devenait critique, car ils avaient reçu l'ordre sévère de ne se servir de leurs armes qu'à la dernière extrémité. Et comment empêcher ces enragés-là de s'embrocher eux-mêmes? D'autre part, l'espace diminuait, ils se trouvaient maintenant acculés c,ontre le mur, dans l'impossibilité de reculer davantage. Leur petite troupe, une poignée d'hommes, en face de la marée montante des mineurs, tenait bon cependant, exécutait avec sang-froid les ordres brefs donnés par le capitaine. Celui-ci, les yeux clairs, les lèvres nerveusement amincies, n'avait qu'une peur, celle de les voir s'emporter sous les injures. Déjà un jeune sergent, un grand maigre dont les quatre poils de moustaches se hérissaient, battait des paupières d'une façon inquiétante. Près de lui, un vieux chevronné, au cuir tanné par vingt campagnes, avait blêmi quand il avait vu sa bayonnette tordue comme une paille. Un autre, une recrue, sans doute, sentant encore le labour, devenait très rouge chaque fois qu'il s'entendait traiter de crapule et de canaille. Et les violences ne cessaient pas, les poings tendus, les mots abominables, des pelletées d'accusations et de menaces qui les souffletaient au visage. Il fallait toute la force de la consigne pour les tenir ainsi, la face muette, dans le hautain et triste silence de la discipline militaire
Mais une bousculade se produisit. Le capitaine, pour calmer l'énervement de ses hommes, se décidait à faire des prisonniers. D'un saut, la Mouquette s'échappa, en se jetant entre les jambes des camarades. Trois mineurs, Levaque et deux autres, furent empoignés dans le tas des plus violents, et gardés à vue, au fond de la chambre des porions. D'en haut, Négrel et Dansaert criaient au capitaine de rentrer, de s'enfermer avec eux. Il refusa, il sentait que ces bâtiments, aux portes sans serrure, allaient être emportés d'assaut, et qu'il y subirait la honte d'être désarmé. Déjà sa petite troupe grondait d'impatience, on ne pouvait fuir devant ces misérables en sabots. Les soixante, acculés au mur, le fusil chargé, firent de nouveau face à la bande.
Il y eut d'abord un recul, un profond silence. Les grévistes restaient dans l'étonnement de ce coup de force. Puis, un cri monta, exigeant les prisonniers, réclamant leur liberté immédiate. Des voix disaient qu'on les égorgeait là-dedans. Et, sans s'être concertés, emportés d'un même élan, d'un même besoin de revanche, tous coururent aux tas de
briques voisins, à ces briques dont le terrain marneux fournissait l'argile^ et qui étaient cuites sur place. Les enfants les charriaient une à une, des femmes en emplissaient leurs jupes. Bientôt chacun eut à ses pieds des munitions; la bataille à coups de pierres commença.
Ce fut la Brûlé qui se campa la première. Elle cassait les briques sur l'arête maigre de son genou, et de la main droite, et de la main gauche, elle lâchait les deux morceaux. La Levaque se démanchait les épaules, si grosse, si molle, qu'elle avait dû s'approcher pour taper juste, malgré les supplications de Bouteloup, qui la tirait en arrière, dans l'espoir de l'emmener j maintenant que le mari était à l'ombre *. Toutes s'excitaient ; la Mouquette, ennuyée de se mettre en sang, à rompre les briques sur ses cuisses trop grasses, préférait les lancer entières. Des gamins eux-mêmes entraient en ligne; Bébert montrait à Lydie comment on envoyait ça, par-dessous le coude. C'était une grêle, des grêlons énormes, dont on entendait les claquements sourds. Et, soudain, au milieu de ces furies, on aperçut Catherine, les poings en l'air, brandissant, elle aussi, des moitiés de brique, les jetant de toute la force de ses petits bras. Elle n'aurait pu dire pourquoi, elle suffoquait, elle crevait d'une envie de massacrer le monde. Est-ce que ça n'allait pas être bientôt fini, cette existence de malheur ? Elle en avait assez d'être giflée et chassée par son homme, de patauger ainsi qu'un chien perdu dans la boue des chemins, sans pouvoir seulement demander une soupe à son père, en train d'avaler sa langue comme elle. Jamais ça ne marchait mieux, ça se gâtait au contraire, depuis qu'elle se connaissait, et elle cassait des briques, et elle les jetait devant elle, avec la seule idée de balayer tout, les yeux si aveuglés de sang, qu'elle ne voyait même pas à qui elle écrasait les mâchoires
Dès les premières briques lancées, le porion 2 Richomme s'était planté de nouveau entre les soldats et les mineurs. Il suppliait les uns, il exhortait les autres, insoucieux du péril, si désespéré, que de grosses larmes lui coulaient des yeux. On n'entendait pas ses paroles au milieu du vacarme, on voyait seulement ses grosses moustaches grises qui tremblaient. Mais la grêle des briques devenait plus drue, les hommes s'y mettaient, à l'exemple des femmes. Alors la Maheude s'aperçut que Maheu demeurait en arrière. Il avait les mains vides, l'air sombre.
— Qu'est-ce que tu as, dis? cria-t-elle. Est-ce que tu es lâche? est-ce que tu vas laisser conduire tes camarades en prison?... Ah ! si je n'avais pas cette enfant, tu verrais !
1 En prison.
* Contre-maître mineur.
Estelle, qui s'était cramponnée à son cou en hurlant, l'empêchait de se joindre à la Brûlé et aux autres. Et, comme son homme ne semblait pas entendre, elle lui poussa du pied des briques dans les jambes
— Veux-tu prendre ça ! Faut-il que je te crache à la figure devant le monde pour te donner du cœur ?
Redevenu très rouge, il cassa des briques, il les jeta. Elle le cinglait, l'étourdissait, aboyait derrière lui des paroles de mort, en étouffant sa fille sur sa gorge, dans ses bras crispés, et il avançait toujours, il se trouva en face des fusils. Sous cette rafale de pierres, la petite troupe disparaissait. Heureusement, elles tapaient trop haut, le mur en était criblé. Que faire? l'idée de rentrer, de tourner le dos, empourpra un instant le visage du capitaine ; mais ce n'élait même plus possible, on les écharperait au moindre mouvement. Une brique venait de briser la visière de son képi, des gouttes de sang coulaient de son front. Plusieurs de ses hommes étaient blessés, et il les sentait hors d'eux, dans cet instinct débridé de la défense personnelle, où l'on cesse d'obéir aux chefs. Le sergent avait lâché un juron, l'épaule gauche à moitié démontée, la chair meurtrie par un choc sourd, pareil à un coup de battoir dans du linge. Eraflée à deux reprises, la recrue avait un pouce broyé, tandis qu'une brûlure l'agaçait au genou droit : est-ce qu'on se laisserait embêter longtemps encore ? Une pierre ayant ricoché et atteint le vieux chevronné sous le ventre, ses joues verdirent, son arme trembla, s'allongea, au bout de ses bras maigres. Trois fois le capitaine fut sur le point de commander le feu. Une angoisse l'étranglait, une lutte interminable de quelques secondes heurta en lui des idées, des devoirs, toutes ses croyances d'homme et de soldat. La pluie des briques redoublait, et il ouvrait la bouche, il allait crier: Feu! lorsque les fusils partirent d'eux-mêmes, trois coups d'abord, puis cinq, puis un roulement de peloton, puis un coup tout seul, longtemps après, dans le grand silence.
Ce fut une stupeur. Ils avaient tiré ; la foule béante restait immobile, sans le croire encore. Mais des cris déchirants s'élevèrent, tandis que le clairon sonnait la cessation du feu. Et il y eut une panique folle, un galop de bétail mitraillé, une fuite éperdue dans la boue.
Bébert et Lydie s'étaient affaissés l'un sur l'autre, aux trois premiers coups, la petite frappée à la face, le petit troué au-dessous de l'épaule gauche. Elle, foudroyée, ne bougeait plus. Mais lui, remuait, la saisissait à pleins bras, dans les convulsions de l'agonie. Et Jeanlin, justement, qui accourait enfin de Réquillart, bouffi de sommeil, gambillant au milieu de la fumée, le regarda étreindre sa petite femme et mourir.
Les cinq autres coups avaient jeté bas la Brûlé et leporionRichomme. Atteint dans le dos au moment où il suppliait les camarades, il était tombé à genoux et, glissé sur une hanche, il râlait par terre, les yeux pleins des larmes qu'il avait pleurées. La vieille, la gorge ouverte, s'était abattue toute raide et craquante comme un fagot de bois sec, en bégayant un dernier juron dans le gargouillement du sang.
Mais alors le feu de peloton balayait le terrain, fauchait à cent pas les groupes de curieux qui riaient de la bataille. Une balle entra dans la bouche de Mouquet, le renversa, fracassé, aux pieds de Zacharie et de Philomène, dont les deux mioches furent couverts de gouttes rouges. Au même instant, la Mouquette recevait deux balles dans le ventre. Elle avait vu les soldats épauler, elle s'était jetée, d'un mouvement inslinctif de bonne fille, devant Catherine, en lui criant de prendre garde, et elle poussa un grand cri, elle s'étala sur les reins, culbutée par la secousse. Etienne accourut, voulut la relever, l'emporter ; mais, d'un geste, elle disait qu'elle était finie. Puis elle hoqueta sans cesser de leur sourire à l'un et à l'autre, comme si elle était heureuse de les voir ensemble, maintenant qu'elle s'en allait. Tout semblait terminé, l'ouragan des balles s'était perdu très loin, jusque dans les façades du coron, lorsque le dernier coup partit, isolé, en retard. Maheu, frappé en plein cœur, vira sur lui-même et tomba la face dans une flaque d'eau, noire de charbon. Stupide, la Maheude se baissa.
— Eh ! mon vieux, relève-toi. Ce n'est rien, dis?
Les mains gênées par Estelle, elle dut la mettre sous un bras pour retourner la tête de son homme.
— Parle donc ! Où as-tu mal ?
Il avait les yeux vides, la bouche baveuse d'une écume sanglante. Elle comprit, il était mort. Alors, elle resta assise dans la crotte, sa fille sous le bras comme un paquet, regardant son vieux d'un air hébété.
La fosse était libre. De son geste nerveux, le capitaine avait retiré, puis remis son képi coupé par une pierre, et il gardait sa raideur blême devant le désastre de sa vie, pendant que ses hommes, aux faces muettes, rechargeaient leurs armes. On aperçut les visages effarés de Négrel et de Dansaert, à la fenêtre de la recette. Souvarine était derrière eux, le front barré d'une grande ride, comme si le clou de son idée fixe se fût imprimé là, menaçant. De l'autre côté de l'horizon, au bord du plateau, Bonnemort n'avait pas bougé, calé d'une main sur sa canne, l'autre main aux sourcils pour mieux voir, en bas, regorgement des siens. Les blessés hurlaient, les morts se refroidissaient dans des postures
cassées, boueux de la boue liquide du dégel, çà et là envasés parmi les taches d'encre du charbon, qui reparaissaient sous les lambeaux salis de la neige. Et, au milieu de ces cadavres d'hommes, tout petits, l'air pauvre avec leur maigreur de misère, gisait le cadavre du cheval Trompette, un tas de chair morte, monstrueux et lamentable.
Les dernières cartouches '.
Déjà le capitaine et le caporal inspectaient la maison. Rien à faire du rez-de-chaussée, on se contenta de pousser les meubles contre la porte et lès fenêtres, pour les barricader le plus solidement possible. Ce fut ensuite dans les trois petites pièces du premier étage et dans le grenier qu'ils organisèrent la défense, approuvant du reste les préparatifs déjà faits par Weiss2, les matelas garnissant les persiennes, les meurtrières ménagées de place en place, entre les lames. Comme le capitaine se hasardait à se pencher, pour examiner les alentours, il entendit des cris, des larmes d'enfant.
— Qu'est-ce donc? demanda-t-il.
Weiss revit alors, dans la teinturerie voisine, le petit Auguste malade, la face pourpre de fièvre entre ses draps blancs, demandant à boire, appelant sa mère, qui ne pouvait plus lui répondre, gisante sur le carreau, la tête broyée. Et, à cette vision, il eut un geste douloureux, il répondit :
— Un pauvre petit dont un obus a tué la mère, et qui pleure, là, à côté.
— Tonnerre ! murmura Laurent, ce qu'il va falloir leur faire payer tout ca !
Il n'arrivait encore dans la façade que des balles perdues. Weiss et le capitaine, accompagnés du garçon jardinier et de deux hommes, étaient montés dans le grenier, d'où ils pouvaient mieux surveiller la route. Ils la voyaient obliquement, jusqu'à la place de l'Eglise. Cette place était maintenant au pouvoir des Bavarois ; mais ils n'avançaient toujours qu'avec beaucoup de peine et une extrême prudence. Au coin d'une ruelle, une poignée de fantassins les tint encore en échec pendant près d'un quart d'heure, d'un feu tellement nourri, que les morts
1 Extrait de la Débâcle (1892), rouiau d'une grande puissance dramatique, où Zola a raconté les désastres de la France en 1870-1871. L'épisode qui suit se rapporte à la bataille de Sedan (combat de Bazeilles).
* C'est un bourgeois alsacien qui a pris héroïquement un fusil pour se battre avec les soldats contre les Allemands.
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s'entassaient. Ensuite, ce fut une maison, à l'autre encoignure, dont ils durent s'emparer, avant de passer outre. Par moments, dans la fumée, on distinguait une femme, avec un fusil, tirant d'une des fenêtres. C'était la maison d'un boulanger, des soldats s'y trouvaient oubliés, mêlés aux habitants ; et la maison prise, il y eut des cris, une effroyable bousculade roula jusqu'au mur d'en face, un flot dans lequel apparut la jupe de la femme, une veste d'homme, des cheveux blancs hérissés; puis, un feu de peloton gronda, du sang jaillit jusqu'au chaperon du mur. Les Allemands étaient inflexibles : toute personne prise les armes à la main, n'appartenant point aux armées belligérantes, était fusillée sur l'heure, comme coupable de s'être mise en dehors du droit des gens. Devant la furieuse résistance du village, leur colère montait et les pertes effroyables qu'ils éprouvaient depuis bientôt cinq heures, les poussaient à d'atroces représailles. Les ruisseaux coulaient rouges, les morts barraient la route, certains carrefours n'étaient plus que des charniers, d'où s'élevaient des râles. Alors, dans chaque maison qu'ils emportaient de haute lutte, on les vit jeter de la paille enflammée; d'autres couraient avec des torches, d'autres badigeonnaient les murs de pétrole ; et bientôt des rues entières furent en feu, Bazeilles flamba.
Cependant, au milieu du village, il n'y avait plus que la maison de Weiss, avec ses persiennes closes, qui gardait son air menaçant de citadelle, résolue à ne pas se rendre.
— Attention ! les voici ! cria le capitaine.
Une décharge, partie du grenier et du premier étage, coucha par terre trois des Bavarois qui s'avançaient, en rasant les murs. Les autres se replièrent, s'embusquèrent à tous les angles de la route ; et le siège de la maison commença, une telle pluie de balles fouetta la façade qu'on aurait dit un ouragan de grêle. Pendant près de dix minutes, cette fusillade ne cessa pas, trouant le plâtre, sans faire grand mal. Mais un des hommes que le capitaine avait pris avec lui dans le grenier, ayant commis l'imprudence de se montrer à une lucarne, fut tué raide, d'une balle en plein front.
— Nom d'un chien ! un de moins ! gronda le capitaine. Méfiez-vous donc, nous ne sommes pas assez pour nous faire tuer par plaisir !
Lui-même avait pris un fusil, et il tirait, abrité derrière un volet. Mais Laurent, le garçon jardinier, faisait surtout son admiration. A genoux, le canon de son chassepot appuyé dans l'étroite fente d'une meurtrière, comme à l'affût, il ne lâchait un coup qu'en toute certitude ; et il en annonçait même le résultat à l'avance.
— Au petit officier bleu, là-bas, dans le cœur... A l'autre, plus loin, le grand sec, entre les deux yeux... Au gros qui a une barbe rousse et qui m'embête, dans le ventre...
Et, chaque fois, l'homme tombait, foudroyé, frappé à l'endroit qu'il désignait; et lui continuait paisiblement, ne se hâtait pas, ayant de quoi faire, disait-il, car il lui aurait fallu du temps, pour les tuer tous de la sorte, un à un.
— Ah ! si j'avais des yeux! répétait furieusement Weiss.
Il venait de casser ses lunettes, il en était désespéré. Son binocle lui restait, mais il n'arrivait pas à le faire tenir solidement sur son nez, dans la sueur qui lui inondait la face ; et, souvent, il tirait au hasard, enfiévré, les mains tremblantes. Toute une passion croissante emportait son calme ordinaire.
— Ne vous pressez pas, ça ne sert absolument à rien, disait Laurent. Tenez, visez-le avec soin, celui qui n'a plus de casque, au coin de l'épicier... Mais c'est très bien, vous lui avez cassé la patte, et le voilà qui gigote dans son sang.
Weiss, un peu pâle, regardait. Il murmura :
— Finissez-le.
— Gâcher une balle, ah ! non, par exemple ! Vaut mieux en démolir un autre.
Les assaillants devaient avoir remarqué ce tir redoutable, qui partait des lucarnes du grenier. Pas un homme ne pouvait avancer sans rester par terre. Aussi firent-ils entrer en ligne des troupes fraîches, avec l'ordre de cribler de balles la toiture. Dès lors, le grenier devint intenable : les ardoises étaient percées aussi aisément que de minces feuilles de papier, les projectiles pénétraient de toutes parts, ronflant comme des abeilles. A chaque seconde, on courait le risque d'être tué.
— Descendons, dit le capitaine. On peut tenir encore au premier. Mais, comme il se dirigeait vers l'échelle, une balle l'atteignit dans
l'aine et le renversa.
— Trop tard, nom d'un chien!
Weiss et Laurent, aidés du soldat qui restait, s'entêtèrent à le descendre, bien qu'il leur criât de ne pas perdre leur temps à s'occuper de lui : il avait son compte, il pouvait tout aussi bien crever en haut qu'en bas. Pourtant, dans une chambre du premier étage, lorsqu'on l'eut couché sur un lit, il voulut encore diriger la défense.
— Tirez dans le tas, ne vous occupez pas du reste. Tant que votre feu ne se ralentira point, ils sont bien trop prudents pour se risquer.
En effet, le siège de la petite maison continuait, s'éternisait. Vingt
fois elle avait paru devoir être emportée dans la tempête de fer dont elle était battue; et. sous les rafales, au milieu de la fumée, elle se montrait de nouveau debout, trouée, déchiquetée,, crachant quand même des balles par chacune de ses fentes. Les assaillants, exaspérés d'être arrêtés si longtemps et de perdre tant de monde, devant une pareille bicoque, hurlaient, tiraillaient à distance, sans avoir l'audace de se ruer pour enfoncer la porte et les fenêtres, en bas.
— Attention! cria le caporal, voilà une persienne qui tombe.
La violence des balles venait d'arracher une persienne de ses gonds. Mais Weiss se précipita, poussa une armoire contre la fenêtre; et Laurent, embusqué derrière, put continuer son tir. Un des soldats gisait à ses pieds, la mâchoire fracassée, perdant beaucoup de sang. Un autre reçut une balle dans la gorge, roula jusqu'au mur, où il râla sans fin, avec un frissoa convulsif de tout le corps. Ils n'étaient plus que huit, en ne comptant pas le capitaine, qui, trop affaibli pour parler, adossé au fond du lit, donnait encore des ordres, par gestes. De même que le grenier, les trois chambres du premier étage commençaient à devenir intenables, car les matelas en lambeaux n'arrêtaient plus les projectiles : des éclats de plâtre sautaient des murs et du plafond, les meubles s'écornaient, les flancs de l'armoire se fendaient comme sous des coups de hache. Et le pis était que les munitions allaient manquer.
— Est-ce dommage! grogna Laurent. Ça marche si bien! Weiss eut une idée brusque.
— Attendez!
Il venait de songer au soldat mort, là-haut, dans le grenier. Et il monta, le fouilla, pour prendre les cartouches qu'il devait avoir. Tout un pan de la toiture s'était effondré, il vit le ciel bleu, une nappe de gaie lumière qui l'étonna. Pour ne pas être tué, il se traînait sur les genoux. Puis,, lorsqu'il tint les cartouches, une trentaine encore, il se hâta, redescendit au galop. Mais, en bas, comme il partageait cette provision nouvelle avec le garçon jardinier, un soldat jeta un cri, tomba sur le ventre. Ils n'étaient plus que sept ; et, tout de suite, ils ne furent plus que six, le caporal ayant reçu, dans l'œil gauche, une balle qui lui fit sauter la cervelle. Weiss, à partir de ce moment, n'eut plus conscience de rien. Lui et les cinq autres continuaient à tirer comme des fous, achevant les cartouches, sans même avoir l'idée qu'ils pouvaient se rendre. Dans les trois petites pièces, le carreau était obstrué par les débris des meubles. Des morts barraient les portes, un blessé, dans un coin, jetait une plainte affreuse et continue. Partout, du sang collait sous les semelles. Un filet rouge avait
coulé, descendant les marches. Et l'air n'était plus respirable, un air épaissi et brûlant de poudre, une fumée, une poussière acre, nauséabonde, une nuit presque complète que rayaient les flammes des coups de feu.
— Tonnerre ! cria Weiss, ils amènent du canon !
C'était vrai. Désespérant de venir à bout de cette poignée d'enragés, qui les attardaient ainsi, les Bavarois étaient en train de mettre en position une pièce, au coin de la place de l'Eglise. Peut-être enfin passeraient-ils, lorsqu'ils auraient jeté la maison par terre, à coup de boulets. Et cet honneur qu'on leur faisait, cette artillerie braquée sur eux, là-bas, acheva d'égayer furieusement les assiégés, qui ricanaient, pleins de mépris. Ah! les bougres de lâches, avec leur canon î Toujours agenouillé, Laurent visait soigneusement les artilleurs, tuant son homme chaque fois; si bien que le service de la pièce ne pouvait se faire, et qu'il se passa cinq ou six minutes avant que le premier coup fût tiré. Trop haut, d'ailleurs, il n'emporta qu'un morceau de la toiture* Mais la fin approchait. Vainement, on fouillait les. morts, il n'y avait plus une seule cartouche. Exténués, hagards,. les six tâtonnaient, cherchaient ce qu'ils pourraient jeter par les fenêtres, pour écraser l'ennemi. Un d'eux, qui se montra, vociférant, brandissant les poings, fut criblé d'une volée de plomb ; et ils ne restèrent plus que cinq. Que faire ? descendre, tâcher de s'échapper par le jardin et les prairies ? A ce moment, un tumulte éclata en bas, un flot furieux monta l'escalier : c'étaient les Bavarois qui venaient enfin de faire le tour, enfonçant la porte de derrière, envahissant la maison. Une mêlée terrible s'engagea dans les petites pièces, parmi les corps et les meubles en miettes. Un des soldats eut la poitrine trouée d'un coup de bayonnette, et les deux autres furent faits prisonniers; tandis que le capitaine, qui venait d'exhaler son dernier souffle, demeurait la bouche ouverte, le bras levé encore, comme pour donner un ordre.
La grande exposition de blanc *.
Une surprise immobilisa ces dames. Devant elles, s'étendaient les magasins, les plus vastes magasins du monde, comme disaient les réclames. A cette heure, la grande galerie centrale allait de bout en
1 Extrait du roman : Ait Bonheur des Dames, dans lequel l'auteur a remarquablement décrit le mécanisme et la vie des grands magasins de Paris, la lutte et la mort du petit commerce écrasé par ces géants du négoce. L'extrait que nous donnons est une merveille de style descriptif.
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480 GHRESTOMATHIE FRANÇAISE
bout, ouvrait sur la rue du Dix-Décembre et sur la rue Neuve-Saint- Augustin ; tandis que, à droite et à gauche, la galerie Monsigny et la galerie Michodière, plus étroites, filaient elles aussi le long des deux rues, sans une interruption. De place en place, les halls élargissaient des carrefours, au milieu de la charpente métallique des escaliers suspendus et des ponts volants. On avait retourné la disposition intérieure ; maintenant, les soldes étaient sur la rue du Dix-Décembre, la soie se trouvait au milieu, la ganterie occupait, au fond, le hall Saint- Augustin ; et, du nouveau vestibule d'honneur, lorsqu'on levait les yeux, on apercevait toujours la literie, déménagée d'une extrémité à l'autre du second étage. Le chiffre énorme des rayons montait au nombre de cinquante ; plusieurs, tout neufs, étaient inaugurés ce jour-là ; d'autres, devenus trop importants, avaient dû être simplement dédoublés, afin de faciliter la vente ; et, devant cet accroissement continu des affaires, le personnel lui-même, pour la nouvelle saison, venait d'être porté à trois mille quarante-cinq employés.
Ce qui arrêtait ces dames, c'était le spectacle prodigieux de la grande exposition de blanc. Autour d'elles, d'abord, il y avait le vestibule, un hall aux glaces claires, pavé de mosaïques, où les étalages à bas prix retenaient la foule vorace. Ensuite, les galeries s'enfonçaient, dans une blancheur éclatante, une échappée boréale, toute une contrée de neige, déroulant l'infini des steppes tendues d'hermine, l'entassement des glaciers allumés sous le soleil. On retrouvait le blanc des vitrines du dehors, mais avivé, colossal, brûlant d'un bout à l'autre de l'énorme vaisseau, avec la flambée blanche d'un incendie en plein feu. Rien que du blanc, tous les articles blancs de chaque rayon, une débauche de blanc, un astre blanc dont le rayonnement fixe aveuglait d'abord, sans qu'on pût distinguer les détails, au milieu de cette blancheur unique. Bientôt les yeux s'accoutumaient : à gauche, la galerie Monsigny allongeaient les promontoires blancs des toiles et des calicots, les roches blanches des draps de lit, des serviettes, des mouchoirs; tandis que la galerie Michodière, à droite, occupée par la mercerie, la bonneterie et les lainages, exposait des constructions blanches en boutons de nacre, un grand décor bâti avec des chaussettes blanches, toute une salle recouverte de molleton blanc, éclairée au loin d'un coup de lumière. Mais le foyer de clarté rayonnait surtout de la galerie centrale, aux rubans et aux fichus, à la ganterie et à la soie. Les comptoirs disparaissaient sous le blanc des soies et des rubans, des gants et des fichus. Autour des colonnettes de fer, s'élevaient des bouillonnes de mousseline blanche, noués de place en place par des foulards blancs. Les
escaliers étaient garnis de draperies blanches, des draperies de piqué et de basin alternés, qui filaient le long des rampes, entouraient les halls, jusqu'au second étage ; et cette montée du blanc prenait des ailes, se pressait et se perdait, comme une envolée de cygnes. Puis, le blanc retombait des voûtes, une tombée de duvet, une nappe neigeuse en larges flocons ; des couvertures blanches, des couvre-pieds blancs, battaient l'air, accrochés, pareils à des bannières d'église ; de longs jets de guipure traversaient, semblaient suspendre des essaims de papillons blancs, au bourdonnement immobile ; des dentelles frissonnaient de toutes parts, flottaient comme des fils de la Vierge par un ciel d'été, emplissaient l'air de leur haleine blanche. Et la merveille, l'autel de cette religion du blanc, était, au-dessus du comptoir des soieries, dans le grand hall, une tente faite de rideaux blancs, qui descendaient du vitrage. Les mousselines, les gazes, les guipures d'art, coulaient à flots légers, pendant que des tulles brodés, très riches, et des pièces de soie orientale, lamées d'argent, servaient de fond à cette décoration géante, qui tenait du tabernacle et de l'alcôve. On aurait dit un grand lit blanc, dont l'énormité virginale attendait, comme dans les légendes, la princesse blanche, celle qui devait venir un jour, toute puissante, avec le voile blanc des épousées.
— Oh ! extraordinaire ! répétaient ces dames. Inouï !
Elles ne se lassaient pas de cette chanson du blanc, que chantaient les étoffes de la maison entière. Mouret n'avait encore rien fait de plus vaste, c'était le coup de génie de son art de l'étalage. Sous l'écroulement de ces blancheurs, dans l'apparent désordre des tissus, tombés comme au hasard des cases éventrées, il y avait une phrase harmonique, le blanc suivi et développé dans tous ses tons, qui naissait, grandissait, s'épanouissait, avec l'orchestration compliquée d'une fugue de maître, dont le développement continu emporte les âmes d'un vol sans cesse élargi. Rien que du blanc, et jamais le même blanc, tous les blancs s'enlevant les uns sur les autres, s'opposant, se complétant, arrivant à l'éclat même de la lumière. Gela partait des blancs mats du calicot et de la toile, des blancs sourds de la flanelle et du drap ; puis, venaient les velours, les soies, les satins, une gamme montante, le blanc peu à peu allumé, finissant en petites flammes aux cassures des plis; et le blanc s'envolait avec la transparence des rideaux, devenait de la clarté libre avec les mousselines, les guipures, les dentelles, les tulles surtout, si légers, qu'ils étaient comme la note extrême et perdue ; tandis que l'argent des pièces de soie orientale chantait le plus haut, au fond de l'alcôve géante.
Cependant, les magasins vivaient, du monde assiégeait les ascenseurs, on s'écrasait au buffet et au salon de lecture, tout un peuple voyageait au milieu de ces espaces couverts de neige. Et la foule paraissait noire, on eût dit les patineurs d'un lac de Pologne, en décembre. Au rez-de-chaussée, il y avait une houle assombrie, agitée d'un reflux, où Ton ne distinguait que les visages délicats et ravis des femmes. Dans les découpures des charpentes de fer, le long des escaliers, sur les ponts volants, c'était ensuite une ascension sans fin de petites figures, comme égarées au milieu des pics neigeux. Une chaleur de serre, suffocante, surprenait, en face de ces hauteurs glacées. Le bourdonnement des voix faisait un bruit énorme de fleuve qui charrie. Au plafond, les ors prodigués, les vitres niellées d'or et les rosaces d'or semblaient un coup de soleil, luisant sur les Alpes de la grande exposition de blanc *.
Alphonse DAUDET
Né à Nîmes en 1840.
Provençal parisiennisé, chez lequel on retrouve l'influence marquée de la poétique langue d'oc, il a composé un grand nombre de contes exquis et de romans remarquables. Son œuvre est très variée : il a peint aussi bien les milieux parisiens que sa province natale. Doué d'une fraîche imagination poétique, d'un goût très pur, il triomphe surtout dans les sujets où sa sensibilité très affinée peut s'exprimer tout entière; il est alors très touchant. Romancier généralement subjectif, il a cependant le talent de donner dans ses brèves notations l'impression directe des choses. Parfois sa composition est légèrement décousue, sa langue a quelque chose d'un peu fébrile ; mais ces légers défauts disparaissent dans le rayonnement de son intelligence très moderne. Par ses procédés d'observation, Alphonse Daudet est un pur naturaliste ; toutefois il n'a aucun des défauts de cette école ; il ne tomba jamais dans la grossièreté systématique, dans la recherche des détails orduriers.
1 L'œuvre de Zola a fait naître une foule de travaux critiques ; lire, si l'on veut connaître le naturalisme: E. Zola, Le roman expérimental ; F. Brunetière, Le roman naturaliste ; M . Guyau, L'art au point de vue sociologique ; Georges Renard, Etudes sur la France contemporaine; R. Doumic. Portraits d'écrivains ; Larroumet, Nouvelles études de littérature et d art ; J. Lemaître, Les Contemporains ; Anatole France, La vie littéraire. Lire les morceaux reproduits plus loin de Brunetière et de Vogue., sur le réalisme et le naturalisme.
Le siège de Berlin V
Nous remontions l'avenue des Champs-Elysées avec le docteur V. ., demandant aux murs troués d'obus, aux trottoirs défoncés par la mitraille, l'histoire de Paris assiégé, lorsqu'un peu avant d'arriver au rond-point de l'Etoile, le docteur s'arrêta, et me montrant une de ces grandes maisons de coin si pompeusement groupées autour de l'Arc de triomphe :
— Voyez-vous, me dit-il, ces quatre fenêtres fermées là-haut sur ce balcon ? Dans les premiers jours du mois d'août, ce terrible mois d'août de l'an dernier, si lourd d'orages et de désastres, je fus appelé là pour un cas d'apoplexie foudroyante. C'était chez le colonel Jouve, un cuirassier du premier Empire, vieil entêté de gloire et de patriotisme, qui dès le début de la guerre était venu se loger aux Champs-Elysées, dans un appartement à balcon... Devinez pourquoi ? Pour assister à la rentrée triomphale de nos troupes... Pauvre vieux! La nouvelle de Wissembourg lui arriva comme il sortait de table. En lisant le nom de Napoléon au bas de ce bulletin de défaite, il était tombé foudroyé.
Je trouvai l'ancien cuirassier étendu de tout son long sur le tapis de la chambre, la face sanglante et inerte comme s'il avait reçu un coup de massue sur la tête. Debout, il devait être très grand ; couché, il avait l'air immense. De beaux traits, des dents superbes, une toison de cheveux blancs tout frisés, quatre-vingts ans qui en paraissaient soixante... Près de lui sa petite-fille à genoux et toute en larmes. Elle lui ressemblait. A les voir l'un à côté de l'autre, on eût dit deux belles médailles grecques frappées à la même empreinte, seulement l'une antique, terreuse, un peu effacée sur les contours, l'autre resplendissante et nette, dans tout l'éclat et le velouté de l'empreinte nouvelle. La douleur de cette enfant me toucha. Fille et petite-fille de soldat, elle avait son père à l'état-major de Mac-Mahon, et l'image de ce grand vieillard étendu devant elle évoquait dans son esprit une autre image non moins terrible. Je la rassurai de mon mieux ; mais, au fond, je gardais peu d'espoir. Nous avions affaire à une belle et bonne hémiplégie, et, à quatre-vingts ans, on n'en revient guère. Pendant
1 La guerre de 1870 a fait naître toute une littérature ; dans cet amas d'oeuvres de tous genres, celle de Daudet, Les contes du lundi (1873) est certainement au premier rang. Ces contes sont de pure imagination, mais ils paraissent si vécus, qu'on éprouve eu les lisant une émotion intense. Celui que nous reproduisons est. avec La dernière classe, un des plus touchants.
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trois jours, en effet, le malade resta dans le même état d'immobilité et de stupeur... Sur ces entrefaites, la nouvelle de Reischoffen arriva à Paris. Vous vous rappelez de quelle étrange façon. Jusqu'au soir, nous crûmes tous à une grande victoire, vingt mille Prussiens tués, le prince royal prisonnier... Je ne sais par quel miracle, quel courant magnétique, un écho de cette joie nationale alla chercher notre pauvre sourdmuet jusque dans les limbes de sa paralysie; toujours est-il que ce soir-là, en m'approchant de son lit, je ne trouvai plus le même homme. L'œil était presque clair, la langue moins lourde. Il eut la force de me sourire et bégaya deux fois :
— Vie... toi... re !
— Oui, colonel, grande victoire!...
Et à mesure que je lui donnais des détails sur le beau succès de Mac-Manon, je voyais ses traits se détendre, sa figure s'éclairer...
Quand je sortis, la jeune fille m'attendait, pâle et debout devant la porte. Elle sanglotait.
— Mais il est sauvé ! » lui dis-je en lui prenant les mains.
La malheureuse enfant eut à peine le courage de me répondre. On venait d'afficher le vrai Reichshoffen, Mac-Manon en fuite, toute l'armée écrasée... Nous nous regardâmes consternés. Elle se désolait en pensant à son père. Moi, je tremblais en pensant au vieux. Bien sûr, il ne résisterait pas à cette nouvelle secousse. . . Et cependant comment faire?... Lui laisser sa joie, les illusions qui l'avaient fait revivre!... Mais alors il fallait mentir. . .
Eh bien, je mentirai ! » me dit l'héroïque fille en essuyant vite ses larmes, et, toute rayonnante, elle rentra dans la chambre de son grand-père. C'était une rude tâche qu'elle avait prise là. Les premiers jours on s'en tira encore. Le bonhomme avait la tête faible et se laissait tromper comme un enfant. Mais avec la santé ses idées se firent plus nettes. Il fallut le tenir au courant du mouvement des armées, lui rédiger des bulletins militaires. Il y avait pitié vraiment à voir cette belle enfant penchée nuit et jour sur sa carte d'Allemagne, piquant de petits drapeaux, s'efforçant de combiner toute une campagne glorieuse; Bazaine sur Berlin, Froissart en Bavière, Mac-Mahon sur la Baltique. Pour tout cela elle me demandait conseil, et je l'aidais autant que je pouvais; mais c'est le grand-père surtout qui nous servait dans cette invasion imaginaire. Il avait conquis l'Allemagne tant de fois sous le premier Empire ! Il savait tous les coups d'avance : — Maintenant voilà où ils vont aller... Voilà ce qu'on va faire... et ses prévisions se réalisaient toujours, ce qui ne manquait pas de le rendre très fier.
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Malheureusement nous avions beau prendre des villes, gagner des batailles, nous n'allions jamais assez vite pour lui. Il était insatiable, ce vieux !... Chaque jour, en arrivant, j'apprenais un nouveau fait d'armes :
— Docteur, nous avons pris Mayence, me disait la jeune fille en venant au-devant de moi avec un sourire navré, et j'entendais à travers la porte une voix joyeuse qui me criait :
— Ça marche ! ça marche !... Dans huit jours nous entrerons à Berlin.
A ce moment-là, les Prussiens n'étaient plus qu'à huit jours de Paris... Nous nous demandâmes d'abord s'il ne valait pas mieux le transporter en province ; mais, sitôt dehors, l'état de la France lui aurait tout appris, et je le trouvais encore trop faible, trop engourdi de sa grande secousse pour lui laisser connaître la vérité. On se décida don» à rester. Le premier jour de l'investissement, je montai chez eux — je me souviens — très ému, avec cette angoisse au cœur que nous donnaient à tous les portes de Paris fermées, la bataille sous les murs, nos banlieues devenues frontières. Je trouvai le bonhomme assis sur son lit, jubilant et fier :
— Eh bien, me dit-il, le voilà donc commencé ce siège ! Je le regardai stupéfait :
— Comment, colonel, vous savez?... » Sa petite-fille se tourna vers moi :
— Eh ! oui, docteur... C'est la grande nouvelle. Le siège de Berlin est commencé.
Elle disait cela en tirant son aiguille, d'un petit air si posé, si tranquille... Comment se serait-il douté de quelque chose ? Le canon des forts, il ne pouvait pas l'entendre. Ce malheureux Paris, sinistre et bouleversé, il ne pouvait pas le voir. Ce qu'il apercevait de son lit, c'était un pan de l'Arc de triomphe, et dans sa chambre, autour de lui, tout un bric-à-brac du premier Empire bien fait pour entretenir ses illusions. Des portraits de maréchaux, des gravures de batailles, le roi de Rome en robe de baby ; puis de grandes consoles toutes raides, ornées de cuivres à trophées, chargées de reliques impériales, des médailles, des bronzes, un rocher de Saint-Hélène sous globe, des miniatures représentant la môme dame frisottée, en tenue de bal, en robe jaune, des manches à gigots et des yeux clairs, — et tout cela, les consoles, le roi de Rome, les maréchaux, les dames jaunes, avec la taille montante, la ceinture haute, cette raideur engonsée qui était la grâce de 1806... Brave colonel ! c'est cette atmosphère de victoires et
conquêtes, encore plus que tout ce que nous pouvions lui dire, qui le faisait croire si naïvement au siège de Berlin.
A partir de ce jour, nos opérations militaires se trouvèrent bien simplifiées. Prendre Berlin, ce n'était plus qu'une affaire de patience. De temps en temps, quand le vieux s'ennuyait trop, on lui lisait une lettre de son fils, lettre imaginaire bien entendu, puisque rien n'entrait plus dans Paris, et que, depuis Sedan, l'ai de-de-camp de Mac-Manon avait été dirigé sur une forteresse d'Allemagne. Vous figurez- vous le désespoir de cette pauvre enfant sans nouvelle de son père, le sachant prisonnier, privé de tout, malade peut-être, et obligée de le faire parler dans des lettres joyeuses, un peu courtes, comme pouvait en écrire un soldat en campagne, allant toujours en avant dans le pays conquis. Quelquefois la force lui manquait; on restait des semaines sans nouvelles. Mais le vieux s'inquiétait, ne dormait plus. Alors vite arrivait une lettre d'Allemagne qu'elle venait lui liregaîment près de son lit, en retenant ses larmes. Le colonel écoutait religieusement, souriait d'un air entendu, approuvait, critiquait, nous expliquait les passages un peu troubles. Mais où il était beau surtout, c'est dans les réponses qu'il envoyait à son fils : — N'oublie jamais que tu es Français, lui disait-il... Sois généreux pour ces pauvres gens. Ne leur fais pas l'invasion trop lourde... Et c'étaient des recommandations à n'en plus finir, d'adorables prêchi-prêcha sur le respect des propriétés, la politesse qu'on doit aux dames, un vrai code d'honneur militaire à l'usage des conquérants. Il y mêlait aussi quelques considérations générales sur la politique, les conditions de la paix à imposer aux vaincus. Là-dessus, je dois le dire, il n'était pas exigeant :
— L'indemnité de guerre, et rien de plus... A quoi bon leur prendre des provinces?... Est-ce qu'on peut faire de la France avec de l'Allemagne?...
Il dictait cela d'une voix ferme, et l'on sentait tant de candeur dans ses paroles, une si belle foi patriotique, qu'il était impossible de ne pas être ému en l'écoutant.
Pendant ce temps-là, le siège avançait toujours, pas celui de Berlin, hélas!... C'était le moment du plus grand froid, du bombardement, des épidémies, de la famine. Mais, grâce à nos soins, à nos efforts, à l'infatigable tendresse qui se multipliait autour de lui, la sérénité du vieillard ne fut pas un instant troublée. Jusqu'au bout je pus lui avoir du pain blanc, de la viande fraîche. Il n'y en avait que pour lui, par exemple ; et vous ne pouvez rien imaginer de plus touchant que ces déjeuners de grand-père, si innocemment égoïstes, — le
vieux sur son lit, frais et riant, la serviette au menton, près de lui sa petite-fille, un peu pâlie par les privations, guidant ses mains, le faisant boire, l'aidant à manger toutes ces bonnes choses défendues. Alors animé par le repas, dans le bien-être de sa chambre chaude, la bise d'hiver au dehors, cette neige qui tourbillonnait à ses fenêtres, l'ancien cuirassier se rappelait ses campagnes dans le Nord, et nous racontait pour la centième fois cette sinistre retraite de Russie où l'on n'avait à manger que du biscuit gelé et de la viande de cheval.
— Comprends-tu cela, petite ? nous mangions du cheval !
Je crois bien qu'elle le comprenait. Depuis deux mois, elle ne mangeait pas autre chose... De jour en jour, cependant, à mesure que la convalescence approchait, notre tâche autour du malade devenait plus difficile. Cet engourdissement de tous ses sens, de tous ses membres, qui nous avait si bien servis jusqu'alors, commençait à se dissiper. Deux ou trois fois déjà les terribles bordées de la porte Maillot l'avaient fait bondir, l'oreille dressée comme un chien de chasse ; on fut obligé d'inventer une dernière victoire de Bazaine sous Berlin, et des salves tirées en cet honneur aux Invalides. Un autre jour qu'on avait poussé son lit près de la fenêtre — c'était, je crois, le jeudi de Buzenval — il vit très bien des gardes nationaux qui se massaient sur l'avenue de la Grande-Armée.
— Qu'est-ce que c'est donc que ces troupes-là ? demanda le bonhomme, et nous l'entendions grommeler entre ses dents :
— Mauvaise tenue ! mauvaise tenue !
Il n'en fut pas autre chose ; mais nous comprîmes que dorénavant il fallait prendre de grandes précautions. Malheureusement on n'en prit pas assez.
Un soir, comme j'arrivais, l'enfant vint à moi toute troublée :
— C'est demain qu'ils entrent, me dit-elle.
La chambre du grand-père était-elle ouverte? Le fait est que depuis, en y songeant, je me suis rappelé qu'il avait, ce soir-là, une physionomie extraordinaire. Il est probable qu'il nous avait entendus. Seulement, nous parlions des Prussiens, nous ; et le bonhomme pensait aux Français, à cette entrée triomphale qu'il attendait depuis si longtemps, — Mac-Manon descendant l'avenue dans les fleurs, dans les fanfares, son fils à côté du maréchal, et lui, le vieux, sur son balcon, en grande tenue comme à Lutzen, saluant les drapeaux troués et les aigles noires de poudre...
Pauvre père Jouve ! Il s'était sans doute imaginé qu'on voulait l'empêcher d'assister à ce défilé de nos troupes, pour lui éviter une trop
grande émotion. Aussi se garda-t-il bien de parler à personne ; mais le lendemain, à l'heure même où les bataillons prussiens s'engageaient timidement sur la longue voie qui mène de la porte Maillot aux Tuileries, la fenêtre de là-haut s'ouvrit doucement, et le colonel parut sur le balcon avec son casque, sa grande latte, toute sa vieille défroque glorieuse d'ancien cuirassier de Milhaud. Je me demande encore quel effort de volonté, quel sursaut de vie l'avait ainsi mis sur pied et harnaché. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il était là, debout derrière la rampe, s'étonnant de trouver les avenues si larges, si muettes, les persiennes des maisons fermées, Paris sinistre comme un grand lazaret, partout des drapeaux, mais si singuliers, tout blancs avec des croix rouges, et personne pour aller au-devant de nos soldats.
Un moment il put croire qu'il s'était trompé...
Mais non! là-bas, derrière l'Arc de triomphe, c'était un bruissement confus, une ligne noire qui s'avançait dans le jour levant... Puis, peu à peu, les aiguilles des casques brillèrent, les petits tambours d'Iéna se mirent à battre, et sous l'arc de l'Etoile, rhythmée par le pas lourd des sections, par le heurt des sabres, éclata la marche triomphale de Schubert!...
Alors, dans le silence morne de la place, on entendit un cri, un cri terrible : — Aux armes !... aux armes!... les Prussiens. Et les quatre uhlans de l'avant-garde purent voir là-haut, sur le balcon, un grand vieillard chanceler en remuant les bras, et tomber raide. Cette fois, le colonel Jouve était bien mort.
Le petit roi de Dahomey1.
Jack pensait que ce serait bon par un matin pareil de sortir un peu du gymnase, d'avoir un autre horizon que le grand mur tapissé de lierre au pied duquel le jardin finissait dans des amas de cailloux verdis, de feuilles mortes. Juste à ce moment, la sonnette s'ébranla audessus de la porte ; il vit entrer sa mère en grande toilette, radieuse, pressée, emportée par une agitation extraordinaire. Elle venait le chercher pour l'emmener au Bois. On ne rentrerait que le soir. Une vraie partie fine, comme il en faisait autrefois. Il fallait aller demander
* Extrait de Jack (1876), un des romans les plus poignants de la littérature contemporaine. C'est la triste odyssée d'un pauvre enfant, d'abord élevé richement et abandonné ensuite par sa mère, puis passant par toutes les dures épreuves du prolétariat pour mourir au moment où il croit pouvoir saisir le bonheur. L'ouvrage est d'un réalisme profondément triste mais sain ; Daudet y a déployé ses grandes qualités de sensibilité et de cœur.
la permission à Moronval ; mais comme madame de Barancy apportait le trimestre, vous pensez si la permission fut vite accordée.
— Oh ! quel bonheur ! disait Jack ; et pendant que sa mère racontait au mulâtre que M. d'Argenton venait d'être obligé de partir en Auvergne auprès de sa tante qui se mourait, l'enfant traversa rapidement la cour pour aller s'habiller. Sur sa route il rencontra Mâdou. M ad ou, hâve, triste, déjà occupé de tous les soins du ménage, et transportant ses balais et ses seaux sans s'apercevoir que le temps était doux et que l'air se parfumait de sèves nouvelles. En le voyant, il vint à Jack une idée folle, une de ces idées d'enfant heureux qui veut mettre autour de lui tout à l'uni sson'de son bonheur :
— Oh ! maman, si nous emmenions Mâdou!...
La permission était plus difficile à obtenir, à cause des fonctions multiples du petit roi1 au gymnase; mais Jack supplia si bien que l'excellente madame Moronval déclara que pour ce jour là elle se chargerait de toute la besogne du négrillon.
— Mâdou, Mâdou, cria l'enfant en se précipitant dehors, vite, habille-toi, nous t'emmenons avec nous en voiture, nous allons déjeuner au Bois.
Il y eut une minute de confusion. Mâdou était ahuri. Madame Decostère lui cherchait une tunique d'emprunt pour la circonstance. Le petit de Barancy sautait de joie, et madame de Barancy, comme un oiseau bavard que le bruit excite, donnait à Moronval force détails sur le voyage d'Argenton, l'état désespéré de sa santé.
Enfin on partit. Jack et sa mère s'assirent dans le fond de la Victoria, Mâdou sur le siège à côté d'Augustin ; c'était peu royal, mais Sa Majesté en avait vu bien d'autres.
Le départ fut charmant, le long de cette avenue de l'Impératrice si large le matin, aérée et familiale. On rencontrait quelques promeneurs, de ceux qui aiment à respirer un peu de soleil avant le mouvement, le bruit, la poussière de la journée ; des enfants accompagnés de gouvernantes, des tout petits, portés sur les bras, dans la solennité de leurs longues robes blanches, d'autres, plus grands, les bras et les jambes nus, les cheveux flottants. Des cavaliers passaient aussi, des ama-
* Le jeune nègre Mâdou. fils du roi de Dahomey, est élevé à Paris, à l'institution Moronval. Tant que sa pension est régulièrement payée, Mâdou est traité très bien ; mais un jour le roi de Dahomey est détrôné et tué, et la pension n'est plus payée. Le directeur garde l'enfant, mais l'emploie inhumainement à toutes les besognes les plus dures et Màdou devient le souffre-douleur de l'institution. Jack, son camarade, s'est seul attaché à lui et veut le faire profiter de toutes ses joies, pour adoucir ses souffrances.
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zones; et dans l'allée réservée, le sable ratissé fraîchement gardait les traces de ces premières cavalcades et semblait, au pied des pelouses vertes, un chemin de parc bien plus qu'un endroit public. Le même aspect tranquille, luxueux, reposé, s'étendait aux villas éparses dans la verdure et dont les briques roses, les ardoises bleuies par cette belle matinée, ressortaient comme lavées de lumière fraîche. Jack s'extasiait, embrassait sa mère, tirait Mâdou par sa tunique :
— Tu es content, Mâdou ?
— Oh ! bien content, moucié*.
On arriva au Bois, déjà vert par places et fleuri. Il y avait des allées où la cime seule était cendrée de verdure ou rougie de sève, ce qui donnait aux branches toutes noyées de soleil un aspect vaporeux. Les diverses essences d'arbres, plus ou moins précoces, passaient du vert tendre des pousses nouvelles au vert permanent des arbustes d'hivf»r. Des houx, qui avaient porté la neige sur leurs feuilles rai des et crispées, frôlaient des lilas en bourgeons, tout frileux encore et défiants.
La voiture arrêtée au restaurant du Pavillon, pendant qu'on prépaparait le déjeuner, Mrae de Barancy descendit avec les enfants pour faire le tour du lac. A cette heure matinale, les longues promenades de l'après-midi et tous ces reflets mondains de cochers poudrés, galonnés, de chevaux empanachés, d'essieux éclatants, ne le troublaient pas encore. Il avait gardé de la nuit une fraîcheur légère qui montait en buée dans la lumière. Des cygnes nageaient, des tiges d'herbe se miraient dans cette eau limpide à qui l'ombre, le silence, la solitude, semblaient avoir refait une vraie physionomie d'eau vivante; elle avait des rides, des frissons, des montées de sources qui éclataient à la surface en bulles claires et bouillonnantes. Au lieu de cette nappe immobile qui semble un miroir aux modes nouvelles et aux vanités de Paris, le lac osait redevenir un lac, des ailes le traversaient, des nageoires l'agi* taient en dessous, et les saules frangés du vert des pousses tendres y trempaient leurs branches abandonnées.
Quelle promenade délicieuse ! Et le déjeuner !... Le déjeuner devant les fenêtres ouvertes, avec ces appétits de collégiens, inconscients et vivaces, s'attaquant à tout du même cœur. D'un bout du repas à l'autre, ce fut un long éclat de rire. Tout leur était prétexte, un morceau de pain qui tombait, la tournure du garçon ; et ces gaietés naïves allaient trouver dans les branches les premiers cris des oiseaux.
1 Prononciation nègre du mot Monsieur.
Puis le déjeuner fini :
— Si nous allions au Jardin d'acclimatation?... proposa la mère.
— Oh ! la bonne idée, maman !... Mâdou qui n'a jamais vu ça... c'est lui qui va s'amuser !
On remonta en voiture pour suivre la grande allée jusqu'à la, grille. Dans le jardin presque désert, ils retrouvèrent l'impression tranquille de réveil et de fraîcheur que leur avait procurée le bois ; mais, pour les enfants, l'attrait était encore plus grand, de toute cette vie animale qui emplissait jusqu'au moindre taillis et les regardait passer avec des sauts contre les palissades, des yeux fins ou langoureux, et des mufles roses tendus vers la bonne odeur du pain frais qu'ils rapportaient du restaurant. Mâdou, qui jusqu'alors s'était amusé pour faire plaisir à Jack, commença à s'amuser lui-même pour de bon. Il n'avait pas besoin de l'étiquette bleue qui donne à toutes ces petites cours l'air de prisons numérotées pour connaître certains animaux de son pays. Avec un sentiment mêlé de plaisir et de peine, il regardait les kangourous dressés sur leurs pattes, si longues, qu'elles ont l'agilité et l'élan d'une paire d'ailes. On eût dit qu'il compatissait à leur dépaysement, qu'il souffrait de les voir dans ce court espace qu'ils franchissaient en trois sauts pour revenir à leur petite cabane avec cette précipitation de l'animal qui sait le refuge et la nécessité du gîte.
Les oiseaux enfermés l'apitoyaient surtout. Au moins, les autruches, les casoars, logés solitairement au grand air avec un arbuste exotique qui les accompagne dans la perspective des allées comme sur une estampe d'histoire naturelle, avaient-ils la place de s'étendre, de gratter au soleil parmi les cailloux cette terre neuve, remuée, rapportée, qui garde éternellement au Jardin d'acclimatation une physionomie de chose improvisée. Mais que les perruches, les aras semblaient tristes dans cette longue cage séparée en compartiments uniformes, dont chacun s'orne d'un petit bassin et d'un arbre à perchoir, sans branches ni feuilles vertes ! Mâdou, en regardant ces endroits mélancoliques, un peu sombres, car le bâtiment est bien haut pour sa petite cour, pensait au gymnase Moronval. Dans la souillure de ces étroits pigeonniers, les plumes éclatantes paraissaient ternies et frangées ; elles parlaient de luttes, de batailles, d'effarements de prisonniers ou de fous le long d'un grillage en fer ouvragé. Et les oiseaux du désert ou de l'espace, les flamants dont les plumes roses, les cous tendus, s'envolent en triangle sur des échappées du Nil bleu et de ciel pâle, les ibis au long bec qui rêvent perchés sur les sphinx immobiles, tous prenaient la même physionomie banale parmi les paons blancs vaniteusement étalés et les petits
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canards chinois délicatement peints qui barbotaient à l'aise dans leur lac minuscule.
Peu à peu le jardin se remplissait. Il était mondain maintenant, bruyant, animé, et tout à coup, entre deux avenues, un spectacle étrange, fantastjque, remplit Màdou d'une extase si grande, qu'il en resta immobile, muet, sans un mot pour exprimer sa stupeur, son ravissement.
Au-dessus des massifs, des grilles, presque à la hauteur des grands arbres, deux éléphants dont on n'apercevait encore que les énormes têtes et les trompes en mouvement, s'avançaient, balançant sur leurs larges dos tout un monde bariolé : des femmes avec des ombrelles claires, des enfants coiffés de chapeaux de paille, des têtes brunes, blondes, en cheveux, ornées de rubans de couleur. Après les éléphants, tout autre d'allure, une girafe venait, le cou raide, portant très haut sa petite tête sérieuse et fière; des gens étaient montés dessus. Et cette singulière caravane défilait dans l'allée tournante, entre la dentelle des jeunes branches, avec des rires, des petits cris, l'excitation que donnent la hauteur, l'air plus vif et aussi une crainte vague corrigée par beaucoup d'amour-propre.
Sous le soleil déjà chaud, ces étoffes de printemps paraissaient riches et soyeuses, et toutes les couleurs ressortaient sur la peau épaisse et rugueuse des éléphants. Enfin on les vit tout entiers, guidés par le cornac, la trompe tendue de droite à gauche vers les pousses d'arbres ou les poches des promeneurs, épais, chargés, tranquilles, agitant à peine leurs longues oreilles, qu'un enfant penché sur leur dos ou quelque grande fille du peuple, en train de rire, chatouillaient légèrement d'une pointe d'ombrelle ou d'un fouet inoffensif.
— Qu'as-tu donc, Màdou?... Tu trembles... Est-ce que tu es malade ? demanda Jack à son camarade.
Positivement, Màdou défaillait d'émotion; mais quand il apprit que lui aussi pourrait monter sur les lourdes bêtes, sa figure prit un air grave, posé, presque solennel.
Jack refusa de l'accompagner. Il resta avec sa mère qu'il ne trouvait pas assez gaie, assez riante pour ce jour de bonheur; il éprouvait le besoin de se serrer contre elle, de l'admirer, de marcher dans la poussière de ses longues jupes de soie qu'elle laissait si royalement traîner. Assis tous deux, ils regardèrent le petit nègre se hisser tout en haut de l'éléphant avec une hâte, un frémissement singuliers.
Une fois là, il parut chez lui, à sa place. Ce n'était plus l'enfant dépaysé, ridicule d'allure, de langage presque grotesque; ce n'était plus le collégien gauche et mal tourné , le petit domestique humilié
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par ses fonctions serviles et la tyrannie du maître. Sous sa peau noire, ordinairement terreuse, on sentait circuler la vie, ses cheveux laineux se soulevaient sauvagement, et dans ses yeux, parmi les langueurs de l'exil, luisaient des éclairs de colère ou de domination,
Heureux petit roi ! Deux ou trois fois de suite on lui fit faire le tour des allées. «Encore, encore ! » disait-il, et sur le petit pont qui traverse la pièce d'eau, entre les enclos des onagres, des kangourous, des agoutis, il passait et repassait, excité jusqu'à l'ivresse par l'allure pesante et rapide de l'éléphant. Kérika, le Dahomey, la guerre, les grandes chasses, tout cela lui revenait en mémoire. Il parlait seul, dans sa langue, et à cette petite voix d'Afrique, gazouillante, caressante, qui lui faisait fermer les yeux de plaisir, l'éléphant avait des barrissements enthousiastes, les zèbres hennissaient, les antilopes bondissaient effarées, pendant que de la grande cage aux oiseaux exotiques où le soleil tombait avec des rayons plus rouges, arrivaient des gazouillements, des cris, des appels, des coups de bec stridents, tout un tumulte de forêt vierge avant l'heure apaisée du sommeil.
Mais il était tard. Il fallait rentrer, descendre de ce beau rêve. D'ailleurs, sitôt le soleil disparu, le vent s'éleva, vif et froid, comme il arrive dans ces débuts du printemps où la gelée des nuits succède aux chauds rayons des jours. Cette impression d'hiver fit aux enfants un retour morne et transi. La voiture filait dans la direction du gymnase, s'éloignait de l'Arc-de-Triomphe encore tout enflammé du couchant, et semblait aller vers la nuit. Mâdou songeait sur le siège, à côté du cocher ; Jack, sans trop savoir pourquoi, avait le cœur gros.
Tartarin de Tarascon*.
Avec cette rage d'aventures, ce besoin d'émotions fortes, cette folie de voyages, de courses, de diable au vert, comment diantre se trouvait-il que Tartarin de Tarascon n'eût jamais quitté Tarascon ?
Car c'est un fait. Jusqu'à l'âge de quarante-cinq ans, l'intrépide Tarasconnais n'avait pas une fois couché hors de sa ville. Il n'avait pas môme fait ce fameux voyage à Marseille, que tout bon Provençal se paie à sa majorité. C'est au plus s'il connaissait Beaucaire, et cepen-
1 Dans Alphonse Daudet, il y a aussi un satirique plein de verve qui rappelle par quelques traits Cervantes. La trilogie comique Tartarin de Tarascon, Tartarin sur les Alpes et Port-Tarascon, est la satire amusante du Méridional français. C'est une caricature fantaisiste qu'on aurait tort de prendre à la lettre, mais qui a une grande valeur littéraire. Daudet a créé dans Tartarin un type inoubliable.
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dant Beaucaire n'est pas bien loin de Tarascon, puisqu'il n'y a que le pont à traverser. Malheureusement ce diable de pont a été si souvent emporté par les coups de vent, il est si long, si frêle et le Rhône a tant de largeur à cet endroit que, ma foi ! vous comprenez... Tar tarin de Tarascon préférait la terre ferme.
C'est qu'il faut bien vous l'avouer, il y avait dans notre héros deux natures très distinctes : « Je sens deux hommes en moi », a dit je ne sais quel Père de l'Eglise. Il l'eût dit vrai de Tar tar in... Le grand Tarasconnais portait en lui l'âme de don Quichotte, les mêmes élans chevaleresques, le même idéal héroïque, la même folie du romanesque et du grandiose; mais malheureusement, il n'avait pas le corps du célèbre hidalgo, ce corps osseux et maigre, ce prétexte de corps sur lequel la vie matérielle avait si peu de prises, capable de passer vingt nuits sans déboucler sa cuirasse et quarante-huit heures avec une poignée de riz... Le corps de Tartarin, au contraire, était un brave homme de corps très gras, très lourd, très sensuel, très douillet, très geigneux, plein d'appétits bourgeois et d'exigences domestiques, le corps ventru et court sur pattes de l'immortel Sancho Pança.
Don Quichotte et Sancho Pança dans le même homme !... vous comprenez quel mauvais ménage ils y devaient faire ! quels combats ! quels déchirements!... 0 le be#» dialogue à écrire pour Lucien ou pour Saint-Evremond, un dialogue entre les deux Tartarins, le Tartarin- Quichotte et le Tartarin-Sancho ! Tar tarin-Quichotte s'exaltant aux récits de Gustave Aymard * et criant : « Je pars ! »
Tartarin-Sancho ne pensant qu'aux rhumatismes et disant : « Je reste ! »
TARTARIN-QUICHOTTE, très exalté.
Couvre-toi de gloire, Tartarin.
TARTARIN-SANCHO, très calme.
Tartarin, couvre-toi de flanelle.
TARTARIN-QUICHOTTE, de plus en plus exalté.
0 les bons rifles à deux coups ! ô les dagues, les lazzos, les mocassins !...
TARTARIN-SANCHO, de plus en plus calme.
0 les bons gilets tricotés ! les bonnes genouillères bien chaudes ! ô les braves casquettes à oreillettes ! . . .
1 Romancier français du second empire. Il a composé une série de romans
d'aventures, sur la vie et les combats des Indiens d'Amérique, qui ont fait les délices de toute une génération .
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TARTARIN-QUICHOTTE*, hors de lui.
Une hache ! qu'on me donne une hache !
TARTARIN-SANCHO, sonnant la bonne.
Jeannette, mon chocolat !
Là-dessus Jeannette apparaît avec un excellent chocolat , chaud, moiré, parfumé, et de succulentes grillades à l'anis, qui font rire Tartarin-Sancho en étouffant les cris de Tartarin-Quichotte.
Et voilà comment il se trouvait que Tartarin de Tarascon n'eût jamais quitté Tarascon.
Une fois cependant Tartarin avait failli partir, partir pour un grand voyage. Les trois frères Garcio-Camus, des Tarasconnais établis à ShangrHaï, lui avaient offert la direction d'un de leurs comptoirs làbas. Ça, par exemple, c'était bien la vie qu'il lui fallait. Des affaires considérables, tout un monde de commis à gouverner, des relations avec la Russie, la Perse, la Turquie d'Asie, enfin le Haut Commerce.
Dans la bouche de Tartarin, ce mot de Haut Commerce vous apparaissait d'une hauteur!...
La maison Garcio-Camus avait en outre cet avantage qu'on y recevait quelquefois la visite des Tartares. Alors vite on fermait les portes. Tous les commis prenaient les armes, on hissait le drapeau consulaire, et pan! pan! par les fenêtres, sur les Tartares. Avec quel enthousiasme Tartarin-Quichotte sauta sur cette proposition, je n'ai pas besoin de vous le dire ; par malheur, Tartarin-Sancho n'entendait pas de celte oreille-là, et, comme il était le plus fort, l'affaire ne put pas s'arranger. Dans la ville, on en parla beaucoup. Partira-t-il ? ne partira-t-il pas ? Parions que si, parions que non. Ce fut un événement... En fin de compte, Tartarin ne partit pas, mais toutefois cette histoire lui fit beaucoup d'honneur. Avoir failli aller à Shang-Haï ou y être allé, pour Tarascon, c'était tout comme. A force de parler du voyage de Tartarin, on finit par croire qu'il en revenait, et le soir, au cercle, tous ces messieurs lui demandaient des renseignements sur la vie à Shang-Haï, sur les mœurs, le climat, l'opium, le Haut Commerce4.
Tartarin, très bien renseigné, donnait de bonne grâce les détails qu'on voulait, et ma fine ! à la longue, le brave homme n'était pas bien sûr lui-même qu'il n'était pas allé à Shang-Haï, tellement qu'en
1 Ce trait de satire a pour but de faire ressortir un des défauts connus du caractère méridional : l'imagination naïve et vaniteuse se transformant insenblement en mensonge ou plutôt en hâblerie amusante.
CHRESTOMATME FRANÇAISE
racontant pour la centième fois la descente des Tartares, il en arrivait à dire très naturellement : « Alors, je fais armer mes commis, je hisse le pavillon consulaire, et pan ! pan! par les fenêtres, sur les Tartares. » En entendant cela, tout le cercle frémissait...
— Mais alors, votre Tartarin n'était qu'un affreux menteur.
— Non! mille fois non! Tartarin n'était pas un menteur...
— Pourtant, il devait bien savoir qu'il n'était pas allé à Shang-Haï !
— Eh ! sans doute, il le savait. Seulement...
Seulement, écoutez bien ceci. Il est temps de s'entendre une fois pour toutes sur cette réputation de menteurs que les gens du Nord ont faite aux méridionaux. Il n'y a pas de menteurs dans le Midi, pas plus à Marseille qu'à Nîmes, qu'à Toulouse, qu'à Tarascon. L'homme du Midi ne ment pas, il se trompe. Il ne dit pas toujours la vérité, mais il croit la dire... Son mensonge à lui, ce n'est pas du mensonge, c'est une espèce de mirage...
Oui, du mirage!... Et pour bien me comprendre, allez-vous-en dans le Midi, et vous verrez. Vous verrez ce diable de pays où le soleil transfigure tout, et fait tout plus grand que nature. Vous verrez ces petites collines de Provence pas plus hautes que la butte Montmartre et qui vous paraîtront gigantesques, vous verrez la Maison carrée de Nîmes, — un petit bijou d'étagère, — qui vous semblera aussi grande que Notre-Dame. Vous verrez... Ah! le seul menteur du Midi, s'il y en a un, c'est le soleil... Tout ce qu'il touche, il l'exagère!... Qu'estce que c'était que Sparte au temps de sa splendeur? Une bourgade... Qu'est-ce que c'était qu'Athènes ? Tout au plus une sous-préfecture. . . et pourtant dans l'histoire elles nous apparaissent comme des villes énormes. Voilà ce que le soleil en a fait... Vous étonnerez- vous après cela que le même soleil, tombant sur Tarascon, ait pu faire d'un ancien capitaine d'habillement comme Bravida, le brave commandant Bravida, d'un navet un baobab, et d'un homme qui avait failli aller à Shang-Haï, un homme qui y était allé?
En Provence1.
Ce dimanche-là, un dimanche de juillet chauffé à blanc, il y avait, à l'occasion du concours régional, une grande fête de jour aux arènes d'Aps-en-Provence. Toute la ville était venue : les tisserands du Ghe-
* Voici encore une peinture du Midi provençal, mais point caricaturale comme dans Tartarin de Tarascon. Ici tous les détails racontés sont pris sur le vif et le récit est une étude de mœurs d'une sincérité et d'une exactitude parfaites .
min-Neuf, l'aristocratie du quartier de la Galade, même du monde de Beaucaire.
« Cinquante mille personnes au moins ! » disait le Forum dans sa chronique du lendemain ; mais on doit tenir compte de l'enflure méridionale. Le vrai, c'est qu'une foule énorme s'étageait, s'écrasait sur les gradins brûlés du vieil amphithéâtre, comme au beau temps des Antonins, et que la fête des comices n'était pour rien dans ce débordement de peuple. Il fallait autre chose que les courses landaises, les luttes pour hommes et demi-hommes, les jeux de Y étrangle-chat et du saut sur l'outre, les concours de flûtets et de tambourins, spectacles locaux plus usés que la pierre rousse des arènes, pour rester deux heures debout sur ces dalles flambantes, deux heures dans ce soleil tuant, aveuglant, à respirer de la flamme et de la poussière à odeur de poudre, à braver les ophtalmies, les insolations, les fièvres pernicieuses, tous les dangers, toutes les tortures de ce qu'on appelle là-bas une fête de jour.
Le grand attrait du concours, c'était Numa Roumestan.
Ah ! le proverbe qui dit : « Nul n'est prophète en son pays » est certainement vrai des artistes, des poètes, dont les compatriotes sont toujours les derniers à reconnaître la supériorité, tout idéale en somme et sans effets visibles; mais il ne saurait s'appliquer aux hommes d'Etat, aux célébrités politiques ou industrielles, à ces fortes gloires de rapport qui se monnayent en faveurs, en influence, se reflètent en bénédictions de toutes sortes sur la ville et sur l'habitant.
Voilà dix ans que Numa, le grand Numa, le député leader de toutes les droites, est prophète en terre de Provence, dix ans que, pour ce fils illustre, la ville d'Aps a les tendresses, les effusions d'une mère, et d'une mère du Midi, à manifestations, à cris, à caresses gesticulantes. Dès qu'il arrive, en été, après les vacances de la Chambre, dès qu'il apparaît en gare, les ovations commencent : les orphéons sont là, gonflant sous des chœurs héroïques leurs étendards brodés ; des portefaix, assis sur les marches, attendent que le vieux carrosse de famille, qui vient chercher le leader, ait fait trois tours de roues entre les larges platanes de l'avenue Berchère, alors ils se mettent eux-mêmes aux brancards et traînent le grand homme, au milieu des vivats et des chapeaux levés, jusqu'à la maison Portai où il descend. Cet enthousiasme est tellement passé dans la tradition, dans le cérémonial de l'arrivée, que les chevaux s'arrêtent spontanément, comme à un relai de poste, au coin de la rue où les portefaix ont l'habitude de dételer, et tous les coups de fouet ne leur feraient pas faire un pas de plus. Du premier jour, la
ville change d'aspect : ce n'est plus la morne préfecture, aux longues siestes bercées par le cri strident des cigales sur les arbres brûlés du Cours. Même aux heures du soleil, les rues, l'esplanade s'animent et se peuplent de gens affairés, en chapeaux de visite, vêtements de drap noir, tout crus dans la vive lumière, découpant sur les murs blancs l'ombre épileptique de leurs gestes. Le carrosse de l'évêché, du président, secoue la chaussée ; puis des délégations du faubourg, où Roumestan est adoré pour ses convictions royalistes, des députations d'ourdisseuses s'en vont par bandes dans toute la largeur du boulevard, la tête hardie sous le ruban arlésien. Les auberges sont pleines de gens de la campagne, fermiers de Camargue ou de Crau, dont les charrettes dételées encombrent les petites places, les rues des quartiers populeux, comme aux jours de marché ; le soir, les cafés, bourrés de monde, restent ouverts bien avant dans la nuit, et les vitres du cercle des Blancs, éclairées à des heures indues, s'ébranlent sous les éclats de la voix du dieu.
Pas prophète en son pays ! Il n'y avait qu'à voir les arènes en ce bleu dimanche de juillet 1875, l'indifférence du public pour ce qui se passait dans le cirque, toutes les figures tournées du même côté, ce feu croisé de tous les regards sur le même point : l'estrade municipale, où Roumestan était assis au milieu des habits chamarrés et des soies ten-
dues, multicolores, des ombrelles de cérémonie. Il n'y avait qu'à entendre les propos, les cris d'extase, les naïves réflexions à haute voix de ce bon populaire d'Aps, les unes en provençal, les autres dans un français barbare, frotté d'ail, toutes avec cet accent implacable comme le soleil de là-bas, qui découpe et met en valeur chaque syllabe, ne fait pas grâce d'un point sur un i.
— Diou! qu'es bèout... Dieu ! qu'il est beau!...
— Il a pris un peu de corps depuis l'an passé.
— Il a plus l'air imposant comme ça
— Ne poussez pas tant. Il y en a pour tout le monde.
— Tu le vois, petit, notre Numa... Quand tu seras grand, tu pourras dire que tu Tas vu, que !
— Toujours son nez Bourbon... Et pas une dent qui lui manque.
— Et pas de cheveux blancs non plus. . .
— Té, pardi î... Il n'est pas déjà si vieux... Il est de 32, l'année que Louis-Philippe tomba les croix de la mission, pecaïré.
— Ah ! gueusard de Philippe.
— Il ne les paraît pas, ses quarante- trois ans.
— Sûr que non, qu'il ne les paraît pas... Té ! bel astre...
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Et, d'un geste hardi, une grande fille aux yeux de braise lui envoyait, de loin, un baiser sonnant dans l'air comme un cri d'oiseau.
— Prends garde, Zette... si sa dame te voyait!
— C'est la bleue, sa dame ?
Non, la bleue c'était sa belle-sœur, mademoiselle Hortense, une jolie demoiselle qui ne faisait que sortir du couvent et déjà « montait le cheval » comme un dragon. Madame Roumestan était plus posée, de meilleure tenue, mais elle avait l'air bien plus fier. Ces dames de Paris, ça s'en croit tant. Et, dans le pittoresque effronté de leur langue à demi latine, les femmes, debout, les mains en abat-jour au-dessus des yeux, détaillaient tout haut les deux Parisiennes, leurs petits chapeaux de voyage, leurs robes collantes, sans bijoux, d'un si grand contraste avec les toilettes locales : chaînes d'or, jupes vertes, rouges, arrondies de tournures énormes. Les hommes énuméraient les services rendus par Numa à la bonne cause, sa lettre à l'empereur, son discours pour le drapeau blanc. Ah ! si on en avait eu une douzaine comme lui à la chambre, Henri V * serait sur le trône depuis longtemps.
Enivré de ces rumeurs, soulevé par cet enthousiasme ambiant, le bon Numa ne tenait pas en place. Il se renversait sur son large fauteuil, les yeux clos, la face épanouie, se jetait d'un côté sur l'autre, puis bondissait, arpentait la tribune à grands pas, se penchait un moment vers le cirque, humait cette lumière, ces cris, et revenait à sa place, familier, bon enfant, la cravate lâche, sautait à genoux sur son siège, et le dos et les semelles à la foule, parlait à ses Parisiennes assises en arrière et au-dessus de lui, tâchait de leur communiquer sa joie. Madame Roumestan s'ennuyait. Gela se voyait à une expression de détachement, d'indifférence sur son visage aux belles lignes d'une froideur un peu hautaine, quand l'éclair spirituel de deux yeux gris, de deux yeux de perle, des vrais yeux de Parisienne, le sourire entr'ouvert d'une bouche étincelante ne l'animait pas.
Ces gaietés méridionales, faites de turbulence, de familiarité, cette race verbeuse, tout en dehors, en surface, à l'opposé de sa nature si intime et sérieuse, la froissaient, peut-être, sans qu'elle s'en rendît bien compte, parce qu'elle retrouvait dans ce peuple le type multiplié, vulgarisé, de l'homme à côté de qui elle vivait depuis dix ans et qu'à ses dépens elle avait appris à connaître. Le ciel non plus ne la ravissait pas, excessif d'éclat, de chaleur réverbérée. Comment faisaient-ils, pour
1 Petit-fils de Charles X et héritier légitime du trône de France. Il portait alors le nom de comte de Chambord, mais les légitimistes lui donnaient le titre de roi.
respirer, tous ces gens-là? Où trouvaient-ils du souffle pour tant de cris ? Et elle se prenait à rêver tout haut d'un joli ciel parisien, gris et brouillé, d'une fraîche ondée d'avril sur les trottoirs luisants.
— Oh ! Rosalie, si l'on peut dire !..
Sa sœur et son mari s'indignaient ; sa sœur surtout, une grande jeune fille éblouissante de vie, de santé, dressée de toute sa taille pour mieux voir. Elle venait en Provence pour la première fois, et pourtant l'on eût dit que tout ce train de cris, de gestes dans un soleil italien, remuait en elle une fibre secrète, un instinct engourdi, les origines méridionales que révélaient ses longs sourcils joints sur ses yeux de houri et la matité d'un teint où l'été ne mettait pas une rougeur.
— Voyons, ma chère Rosalie, faisait Roumestan, qui tenait à convaincre sa femme, levez-vous et regardez ça... Paris vous a-t-il jamais rien montré de pareil ?
Dans l'immense théâtre élargi en ellipse et qui découpait un grand morceau de bleu, des milliers de visages se serraient sur les gradins en étages avec le pointillement vif des regards, le reflet varié, le papillotage des toilettes de fêle et des costumes pittoresques. De là, comme d'une cuve gigantesque, montaient des huées joyeuses, des éclats de voix et de fanfares volatilisés, pour ainsi dire, par l'intense lumière du soleil. A peine distincte aux étages inférieurs, où poudroyaient le sable et les haleines, cette rumeur s'accentuait en montant, se dépouillait dans l'air pur. On distinguait surtout le cri des marchands de pains au lait qui promenaient de gradin en gradin leur corbeille drapée de linges blancs : «li pan ou la!... li pan ou la /... » Et les revendeuses d'eau fraîche, balançant leurs cruches vertes et vernies, vous donnaient soif à les entendre glapir : « l'aigo es fresco... Quau voù beùref... » L'eau est fraîche... Qui veut boire ?...
Puis, tout au haut, des enfants, courant et jouant à la crête des arènes, promenaient sur ce grand brouhaha une couronne de sons aigus au niveau d'un vol de martinets, dans le rovaume des oiseaux. Et sur tout cela, quels admirables jeux de lumière, à mesure que — le jour s'avancant — le soleil tournait lentement dans la rondeur du vaste amphithéâtre comme sur le disque d'un cadran solaire, reculant la foule, la groupant dans la zone de l'ombre, faisant vides les places exposées à la trop vive chaleur, des espaces de dalles rousses séparées d'herbes sèches où des incendies successifs ont marqué des traces noires.
Parfois, aux étages supérieurs, une pierre se détachait du vieux monument, sous une poussée de monde, roulait d'étage en étage au milieu des cris de terreur, des bousculades, comme si tout le cirque croulait,
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et c'était sur les gradins un mouvement pareil à l'assaut d'une falaise par la mer en furie, car chez cette race exubérante, l'effet n'est jamais en rapport avec la cause, grossie par des visions, des perceptions disproportionnées.
Ainsi peuplée et animée, la ruine semblait revivre, perdait sa physionomie de monument à cicérone. On avait, en la regardant, la sensation que donne une strophe de Pindare récitée par un Athénien de maintenant, c'est-à-dire la langue morte redevenue vivante, n'ayant plus son aspect scoiastique et froid. Ce ciel si pur, ce soleil d'argent vaporisé, ces intonations latines conservées dans l'idiome provençal, çà et là — surtout aux petites places — des attitudes à l'entrée d'une voûte, des poses immobiles que la vibration de l'air faisait antiques, presque sculpturales, le type de l'endroit, ces têtes frappées comme des médailles avec le nez court et busqué, les larges joues rases, le menton retourné de Roumestan, tout complétait l'illusion d'un spectacle romain, jusqu'au beuglement des vaches landaises en écho dans les souterrains d'où sortaient jadis les lions et les éléphants de combat. Aussi, quand sur le cirque vide et tout jaune de sable s'ouvrait l'énorme trou noir du podium, fermé d'une claire-voie, on s'attendait à voir bondir les fauves au lieu du pacifique et champêtre défilé de bêtes et de gens couronnés au concours. A présent c'était le tour des mules harnachées, menées à la main, couvertes de somptueuses sparteries provençales, portant haut leurs petites têtes sèches ornées de clochettes d'argent, de pompons, de nœuds, de bouffettes et ne s'effrayant pas des grands coups de fouet coupants et clairs, en pétards, en serpenteaux, des muletiers debout sur chacune d'elles. Dans la foule, chaque village reconnaissait ses lauréats, les annonçait à voix haute :
« Voilà Cavaillon... Voilà Maussane... »
La longue file somptueuse se déroulait tout autour de l'arène qu'elle remplissait d'un cliquetis étiucelant, de sonneries lumineuses, s'arrêtait devant la loge de Roumestan, accordant une minute eu aubade d'honneur ses coups de fouet et ses sonnailles, puis continuait sa marche circulaire sous la direction d'un beau cavalier, en collant clair et bottes montantes, un des messieurs du Cercle, organisateur de la fête, qui gâtait tout sans s'en douter, mêlant la province à la Provence, donnant à ce curieux spectacle local un vague aspect de cavalcade de Franconi *. Du reste, à part quelques gens de campagne, personne ne regardait. Ou n'avait d'yeux que pour l'estrade municipale, envahie
* Directeur d'un cirque à Paris, sous l'empire.
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depuis un moment par une foule de personnes venant saluer Numa, des amis, des clients, d'anciens camarades de collège, fiers de leurs relations avec le grand homme et de les montrer là sur ces tréteaux bien en vue. Le flot se succédait sans interruption. Il y en avait des vieux, des jeunes, des gentilshommes de campagne en complet gris de la guêtre au petit chapeau, des chefs d'atelier endimanchés dans leurs redingotes marquées de plis, des ménagers, des fermiers de la banlieue d'Aps en vestes rondes, un pilote du port Saint-Louis, tortillant son gros bonnet de forçat, tous avec leur midi marqué sur la figure, qu'ils fussent envahis jusque dans les yeux de ces barbes en palissandre que la pâleur des teints orientaux fait plus noires encore, ou bien rasés à l'ancienne France, le cou court, rougeauds et suintant comme des alcarazas en terre cuite, tous l'œil noir, flambant, hors de la tête, le geste familier et tutoyeur.
Et comme Roumestan les accueillait, sans distinction de fortune ou d'origine, avec la même effusion inépuisable ! « Té! monsieur d'Espalion ! et comment va, marquis ?... » « Hé bél ! mon vieux Gabantous, et le pilotage !... » « Je salue de tout cœur M. le président Bédarride. » Alors des poignées de main, des accolades, de ces bonnes tapes sur l'épaule qui doublent la valeur des mots, toujours trop froids au gré d'une sympathie méridionale. L'entretien ne durait pas longtemps, par exemple. Le leader n'écoutait que d'une oreille, le regard distrait, et tout en causant disait bonjour de la main aux nouveaux venus, mais personne ne se fâchait de sa brusque façon d'expédier son monde avec de bonnes paroles. «Bien, bien... Je m'en charge... Faites votre demande... je l'emporterai...»
C'étaient des promesses de bureaux de tabac, de perceptions ; ce qu'on ne demandait pas, il le devinait, encourageait les ambitions timides, les provoquait. « Pas médaillé, le vieux Gabantous, après vingt sauvetages! Envoyez-moi vos papiers... On m'adore à la marine!... Nous réparerons cette injustice... » Sa voix sonnait, chaude et métallique, frappant, détachant les mots. On eût dit des pièces d'or toutes neuves qui roulaient. Et tous s'en allaient, ravis de cette monnaie brillante, descendaient de l'estrade avec le front ravonnant de l'écolier qui emporte son prix. Le plus beau dans ce diable d'homme, c'était sa prodigieuse souplesse à prendre les allures, le ton des gens à qui il parlait, et cela le plus naturellement, le plus inconsciemment du monde.
1 Exclamations méridionales : Té! pour : Tiens ! Hé bé ! pour : Hé bien 1
Onctueux, le geste rond, la bouche en cœur avec le président Bédarride, le bras magistralement étendu comme s'il secouait sa toge à la barre; l'air martial, le chapeau casseur, pour parler au colonel de Rochemaure, et vis-à-vis de Caban tous, les mains dans les poches, les jambes arquées, le roulis d'épaules d'un vieux chien de mer. De temps en temps, entre deux accolades, il revenait vers ses Parisiennes, radieux, épongeant son front qui ruisselait.
— Mais, mon bon Numa, lui disait Hortense tout bas avec un joli rire, où prendrez-vous tous les bureaux de tabac que vous leur promettez ?
Roumestan penchait sa grosse tête crépue, un peu dégarnie dans le haut :
— C'est promis, petite sœur, ce n'est pas donné.
Et devinant un reproche dans le silence de sa femme :
— N'oubliez pas que nous sommes dans le Midi, entre compatriotes parlant la même langue... Tous ces braves garçons savent ce que vaut une promesse et n'espèrent pas leur bureau de tabac plus positivement que moi je ne compte le leur donner... Seulement ils en parlent, ça les amuse, leur imagination voyage. Pourquoi les priver de cette joie?... Du reste, voyez-vous, entre méridionaux, les paroles n'ont jamais qu'un sens relatif... C'est une affaire de mise au point...
Comme la phrase lui plaisait, il répéta deux ou trois fois en appuyant sur la finale : « de mise au point... de mise au point... »
— J'aime ces gens-là, dit Hortense qui décidément s'amusait beaucoup. Mais Rosalie n'était pas convaincue. — Pourtant les mots signifient quelque chose, murmura-t-elle très sérieuse, comme se parlant au plus profond d'elle-même.
— Ma chère, ça dépend des latitudes !
Et Roumestan assura son paradoxe d'un coup d'épaule qui lui était familier, I' « en avant » d'un porte-balle remontant sa bricole. Le grand orateur de la droite gardait comme cela quelques habitudes de corps dont il n'avait jamais pu se défaire et qui, dans un autre parti, l'auraient fait passer pour un homme du commun ; mais il siégeait entre le prince d'Anhalt et le duc de la Rochetaillade , c'était signe de puissance et de forte originalité, et le faubourg Saint-Germain raffolait de ce coup d'épaule sur le large dos trapu qui portait les espérances de la monarchie française *. Si Mme Roumestan avait partagé jadis les illu-
i L'action se passe après la guerre de 1870, au moment où les légitimistes français, en possession d'une majorité à la Chambre, pouvaient croire que la monarchie allait être rétablie. On sait que Henri V fit échouer la chose eu exigeant le rétablissement du drapeau blanc à la place du drapeau tricolore.
sions du faubourg, c'était bien fini maintenant, à en juger par le désenchantement de son regard, le petit sourire qui retroussait sa lèvre à mesure que le leader parlait, sourire plus pâle encore de mélancolie que de dédain. Mais son mari la quitta brusquement, attiré par les sons d'une étrange musique qui montait de l'arène au milieu des clameurs de la foule, debout, exaltée, criant : « Valmajour ! Valmajour !»
Vainqueur au concours de la veille, le fameux Valmajour, premier tambourinaire de Provence, venait saluer Numa de ses plus jolis airs. Vraiment il avait belle mine ce Valmajour, planté au milieu du cirque, sa veste de cadis jaune sur l'épaule, autour des reins sa taillole d'un rouge vif tranchant sur l'empois blanc du linge. Il tenait sou long et léger tambourin pendu au bras gauche par une courroie, et de la main du même bras portait à ses lèvres un petit fifre, pendant que de sa main droite il tambourinait, l'air crâne, la jambe en avant. Tout petit, ce fifre remplissait l'espace comme un branle de cigales, bien fait pour cette atmosphère limpide, cristalline, où tout vibre, tandis que le tambourin, de sa voix profonde, soutenait le chant et ses fioritures.
Au son de cette musique aigrelette et sauvage, mieux qu'à tout ce qu'on lui montrait depuis qu'il était là, Roumestan voyait se lever devant lui son enfance de gamin provençal courant les fêles de campagne, dansant sous les platanes feuillus des places villageoises, dans la poudre blanche des grands chemins, sur la lavande des côtes brûlées. Une émotion délicieuse lui piquait les yeux; car malgré ses quarante ans passés, la vie politique si desséchante, il gardait encore, par un bénéfice de nature, beaucoup d'imagination, cette sensibilité de surface qui trompe sur le fond vrai d'un caractère.
Et puis ce Valmajour n'était pas un tambourinaire comme les autres, un de ces vulgaires ménétriers qui ramassent des bouts de quadrilles, des refrains de cafés chantants dans les fêtes de pays, encanaillent leur instrument en voulant l'accorder au goût moderne. Fils et petitfils de tambourinaires, il ne jouait jamais que des airs nationaux, des airs chevrotes par les grand'mères aux veillées; et il en savait, il ne se lassait pas. Après les noëls" de Saboly rythmés en menuets, en rigodons, il entonnait la Marche des rois, sur laquelle Turenne au grand siècle a conquis et brûlé le Palatinat. Le long des gradins où des fredons couraient tout à l'heure en vols d'abeilles, la foule électrisée marquait la mesure avec les bras, avec la tête, suivait ce rythme superbe qui passait comme un coup de mistral dans le grand silence des arènes, traversé seulement par le sifflement éperdu des hirondelles tournoyant en tous sens, là-haut, dans l'azur verdissant, inquiètes et
ravies comme si elles cherchaient à travers l'espace quel invisible oiseau décochait ces notes suraiguës.
Quand Valmajour eut fini, des acclamations folles éclatèrent. Les chapeaux, les mouchoirs étaient en l'air. Roumestan appela le musicien sur l'estrade et lui sauta au cou : « Tu m'as fait pleurer, mon brave ! » Et il montrait ses yeux, de grands yeux bruns dorés, tout embus de larmes. Très fier de se voir au milieu des broderies et des épées de nacre officielles, l'autre acceptait ces félicitations, ces accolades sans trop d'embarras. C'était un beau garçon, la télé régulière, le front haut, barbiche et moustache d'un noir brillant sur le teint basané, un de ces fiers paysans de la vallée du Rhône qui n'ont rien de l'humilité finaude des villageois du centre. Hortense remarqua tout de suite comme sa main restait fine dans son gant de hàle. Elle regarda le tambourin, sa baguette à bout d'ivoire, s'étonna de la légèreté de l'instrument depuis deux cents ans dans la famille, et dont la caisse de noyer, agrémentée de légères sculptures, polie, amincie, sonore, semblait comme assouplie sous la patine du temps. Elle admira surtout le galoubet, la naïve flûte rustique à trois trous des anciens tambourinaires, à laquelle Valmajour était revenu par respect pour la tradition, et dont il avait conquis le maniement à force d'adresse et de patience. Rien de plus touchant que le petit récit qu'il faisait de ses luttes, de sa victoire.
« Ce m'est venu, disait-il en sou français bizarre, ce m'est venu de nuit en écoutant santer le rossignoou. Je me pensais dans moi-même : Comment, Valmajour, voilà l'oiso du bon Dieu que son gosier lui suffit pour toutes les roulades, et ce qu'il fait avec un trou, toi, les trois trous de ton flûtet ne le sauraient point faire f »
Il parlait posément, d'un beau timbre confiant et doux, sans aucun sentiment de ridicule. D'ailleurs personne n'eût osé sourire devant l'enthousiasme de Numa, levant les bras, trépignant à défoncer la tribune. « Qu'il est beau!... Quel artiste !... » Et, après lui,- le maire, le général, le président Bédarride, M. Roumavage, un grand fabricant de bière de Beaucaire, vice-consul du Pérou, sanglé dans un costume de carnaval tout en argent, d'autres encore, entraînés par l'autorité du leader, répétaient d'un accent convaincu : « Quel artiste ! » C'était aussi le sentiment d'Hortense, et elle l'exprimait avec sa nature expansive : « Oh ! oui, un grand artiste..., » pendant que madame Roumestan murmurait : « Mais vous allez le rendre fou, ce pauvre garçon. » Il n'y paraissait guère cependant, à l'air tranquille de Valmajour, qui ne s'émut pas même en entendant Numa lui dire brusquement :
— Viens à Paris, garçon, ta fortune est faite.
— Oh ! ma sœur ne voudrait jamais me laisser aller, répondit-il en souriant.
Sa mère était morte. Il vivait avec son père et sa sœur dans un fermage qui portait leur nom, à trois lieues d'Aps, sur le mont de Gordoue. Roumestan jura d'aller le voir avant de partir. Il parlerait aux parents, il était sûr d'enlever l'affaire.
— Je vous y aiderai, Numa, dit une petite voix derrière lui. Valmajour salua sans un mot, tourna sur ses talons et descendit le
large tapis de l'estrade, sa caisse au bras, la tête droite, avec ce léger déhanchement du Provençal, ami du rythme et de la danse. En bas des camarades l'attendaient, lui serraient les mains. Puis un cri retentit : a La farandole ! » clameur immense, doublée par l'écho des voûtes, des couloirs, d'où semblaient sortir l'ombre et la fraîcheur qui envahissaient maintenant les arènes et rétrécissaient la zone du soleil. A l'instant le cirque fut plein, mais plein à faire éclater ses barrières, d'une foule villageoise, une mêlée de fichus blancs, de jupes voyantes, de rubans de velours battant aux coiffes de dentelles, de blouses passementées, de vestes de cadis. Sur un roulement de tambourin, cette cohue s'aligna, se défila en bandes, le jarret tendu, les mains unies. Un trille de galoubet fit onduler tout le cirque, et la farandole, menée par un gars de Barbantane, le pays des danseurs fameux, se mit en marche lentement, déroulant ses anneaux, battant ses entrechats presque sur place, remplissant d'un bruit confus, d'un froissement d'étoffes et d'haleines, l'énorme baie du vomiloire où peu à peu elle s'engouffrait. Valmajour suivait d'un pas égal, solennel, repoussait en marchant son gros tambourin du genou, et jouait plus fort à mesure que le compact entassement de l'arène, à demi noyée déjà dans la cendre bleue du crépuscule, se dévidait comme une bobine d'or et de soie.
— Regardez là-haut ! dit Roumestan tout à coup.
C'était la tête de la danse surgissant entre les arcs de voûte du premier étage, pendant que le tambourinaire et les derniers farandoleurs piétinaient encore dans le cirque. En route, la ronde s'allongeait de tous ceux que le rythme entraînait de force à la suite. Qui donc parmi ces Provençaux aurait pu résister au flûtet magique de Valmajour? Porté, lancé par les rebondissements du tambourin, on l'entendait à la fois à tous les étages, passant les grilles et les soupiraux descellés, dominant les exclamations de la foule. Et la farandole montait, montait, arrivait aux galeries supérieures que le soleil bordait encore d'une lumière fauve. L'immense défilé des danseurs bondissants et graves
découpait alors sur les hautes baies cintrées du pourtour, dans la chaude vibration de cette fin d'après-midi de juillet, une suite de fines silhouettes, animait sur la pierre antique un de ces bas-reliefs comme il en court au fronton dégradé des temples.
En bas, sur l'estrade désemplie, — car on partait et la danse prenait plus de grandeur au-dessus des gradins vides, — le bon Numa demandait à sa femme, en lui jetant un petit châle de dentelle sur les épaules pour le frais du soir :
— Est-ce beau, voyons?... Est-ce beau?
— Très beau, fit la Parisienne, remuée cette fois jusqu'au fond de sa nature artiste.
Et le grand homme d'Aps semblait plus fier de cette approbation que des hommages bruyants dont on l'étourdissait depuis deux heures *.
Guy de MAUPASSANT
Né au château de Miromesnil (près de Dieppe) en 1850, mort à Paris en Î893.
Disciple de Flaubert dont il était le filleul, il composa des œuvres naturalistes absolument objectives, plus vraies que celles de Zola, bien que parfois beaucoup trop crues. Sa philosophie épicurienne était alors fortement teintée de pessimisme brutal. Vers les dernières années de sa vie, son objectif littéraire avait changé : il inclinait de plus en plus vers le roman d'analyse, en même temps que se déplaçait sa compréhension de la vie morale. Son intelligence, traversée par un souffle d'humaine pitié, allait s'épurant, quand la folie le saisit et le terrassa. Tolstoï qui s'est beaucoup intéressé à l'infortuné écrivain a signalé cette évolution dans une étude remarquable. Toutes réserves faites sur les idées maîtresses de l'auteur, on peut dire que Maupassant est un de nos plus grands réalistes. Sa langue est remarquable de vigueur, de précision et de clarté. C'est peut-être celle des trente dernières années où l'on sent le moins le procédé littéraire.
1 Principales œuvres de Daudet à lire, outre celles qui ont été citées : Le Petit Chose (1808) ; Lettres de mon moulin (1809) ; L'Evangéliste (1883). — Critiques : Ed. Schérer, Etudes sur la littérature contemporaine : F. Brunetière, Le roman naturaliste. Anatole France. La vie littéraire : Jules Lemaitre, Les Contemporains (Voir plus loin une de ses études).
Le noyé *.
Tout le monde, dans Fécamp, connaissait l'histoire de la mère Patin. Certes, elle n'avait pas été heureuse avec son homme, la mère Patin ; car son homme la battait de son vivant, comme on bat le blé dans les granges. Il était patron d'une barque de pêche, et l'avait épousée, jadis, parce qu'elle était gentille, quoiqu'elle fût pauvre. Patin, bon matelot, mais brutal, fréquentait le cabaret du père Auban, où il buvait, aux jours ordinaires, quatre ou cinq petits verres de fil s et, aux jours de chance à la mer, huit ou dix, et même plus, suivant sa gaieté de cœur, disait-il. Le fil était servi aux clients par la fille au père Auban, une brune plaisante à voir et qui attirait le monde à la maison par sa bonne mine seulement, car on n'avait jamais jasé sur elle. Patin, quand il entrait au cabaret, était content de la regarder et lui tenait des propos de politesse, des propos tranquilles d'honnête garçon. Quand il avait bu le premier verre de fil, il la trouvait déjà plus gentille, au second, il clignait de l'œil; au troisième, il disait: «Si vous vouliez, mam'zelle* Désirée... >> sans jamais finir sa phrase; au quatrième, il essayait de la retenir par sa jupe pour l'embrasser ; et, quand il -allait jusqu'à dix, c'était le père Auban qui servait les autres.
Le vieux marchand de vin, qui connaissait tous les trucs, faisait circuler Désirée entre les tables, pour activer la consommation ; et Désirée, qui n'était pas pour rien la fille au père Auban, promenait sa jupe autour des buveurs, et plaisantait avec eux, la bouche rieuse et l'œil malin. A force de boire des verres de fil, Patin s'habitua si bien à la figure de Désirée, qu'il y pensait même à la mer, quand il jetait ses filets à l'eau, au grand large, par les nuits de vent ou les nuits de calme, par les nuits de lune ou les nuits de ténèbres. Il y pensait en tenant sa barre, à l'arrière de son bateau, tandis que ses quatre compagnons sommeillaient, la tête sur leur bras. Il la voyait toujours lui sourire, verser l'eau-de-vie jaune avec un mouvement de l'épaule, et puis s'en aller en disant :
— Voilà î Etes- vous satisfait?
Et, à force de la garder ainsi dans son œil et dans son esprit, il fut
1 Ceci est un conte très réaliste, dans la première manière de Maupassant, un spécimen de ce que le grand critique J.-J. Weiss a si heureusement appelé la littérature brutale. Les naturalistes aiment tout particulièrement les sujets où ils peuvent montrer les exemplaires les plus vils de l'humanité. Dans celui-ci, la trivialité du fond est relevée par la puissance narrative de la forme.
8 Eau-de-vie, en langage populaire.
3 Abréviation populaire de Mademoiselle.
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pris d'une telle envie de l'épouser que, n'y pouvant plus tenir, il la demanda en mariage. Il était riche, propriétaire de son embarcation, de ses filets et d'une maison au pied de la côte sur la Retenue ; tandis que le père Auban n'avait rien. Il fut donc agréé avec empressement, et la noce eut lieu le plus vite possible, les deux parties ayant hâte que la chose fût faite, pour des raisons différentes.
Mais, trois jours après le mariage conclu, Patin ne comprenait plus du tout comment il avait pu croire Désirée différente des autres femmes. Vrai, fallait-il qu'il eût été bête pour s'embarrasser d'une sans le sou qui l'avait enjôlé avec sa fine *, pour sûr, de la fine où elle avait mis, pour lui, quelque sale drogue.
Et il jurait, tout le long des marées, cassait sa pipe entre ses dents, bourrait son équipage ; et, ayant sacré à pleine bouche avec tous les termes usités et contre tout ce qu'il connaissait, il expectorait ce qui lui restait de colère au ventre sur les poissons et les homards tirés un à un des filets, et ne les jetait plus dans les mannes qu'en les accompagnant d'injures et de termes malpropres.
Puis, rentré chez lui, ayant à portée de la bouche et de la main sa femme, la fille au père Auban, il ne tarda guère à la traiter comme la dernière des dernières. Puis, comme elle l'écoutait résignée, accoutumée aux violences paternelles, il s'exaspéra de son calme; et, un soir, il cogna. Ce fut alors, chez lui, une vie terrible.
Pendant dix ans on ne parla sur la Retenue que des tripotées que Patin flanquait * à sa femme et que de sa manière de jurer, à tout propos, en lui parlant. Il jurait, en effet, d'une façon particulière, avec une richesse de vocabulaire et une sonorité d'organe qu'aucun autre homme, dans Fécamp, ne possédait. Dès que son bateau se présentait à l'entrée du port, en revenant de la pêche, on attendait la première bordée qu'il allait lancer, de son pont sur la jetée, dès qu'il aurait aperçu le bonnet blanc de sa compagne. Debout, à l'arrière, il manœuvrait, l'œil sur l'avant et sur la voile, aux jours de grosse mer, et, malgré la préoccupation du passage étroit et difficile, malgré les vagues de fond qui entraient comme des montagnes dans l'étroit couloir, il cherchait, au milieu des femmes attendant les marins, sous l'écume des lames, à reconnaître la sienne, la fille au père Auban, la gueuse ! Alors, dès qu'il l'avait vue, malgré le bruit des flots et du vent, il
1 Fine Champagne, eau-de-vie supérieure.
* Maupassant emploie ici le langage populaire pour mieux faire ressortir la grossièreté du personnage. Les coups qu'il donnait à sa femme serait plus français, mais moins expressif.
lui jetait une bordée d'injures, avec une telle force de gosier, que tout le monde en riait, bien qu'on la plaignit fort. Puis, quand le bateau arrivait à quai, il avait une manière de décharger son lest de politesse, comme il disait, tout en débarquant son poisson, qui attirait autour de ses amarres tous les polissons et tous les désœuvrés du port .
Cela lui sortait de la bouche, tantôt comme des coups de canon, terribles et courts, tantôt comme des coups de tonnerre qui roulaient durant cinq minutes un tel ouragan de gros mots, qu'il semblait avoir dans les poumons tous les orages du Père-Eternel.
Puis, quand il avait quitté son bord et qu'il se trouvait face à face avec elle au milieu des curieux et des harengères, il repéchait à fond de cale toute une cargaison nouvelle d'injures et de duretés, et il la reconduisait ainsi jusqu'à leur logis, elle devant, lui derrière, elle pleurant, lui criant. Alors, seul avec elle, les portes fermées, il tapait sous le moindre prétexte. Tout lui suffisait pour lever la main et, dès qu'il avait commencé, il ne s'arrêtait plus, en lui crachant alors au visage les vrais motifs de sa haine. A chaque gifle, à chaque horion il vociférait : « Ah ! sans le sou, ah ! va-nu-pieds, ah ! crève-la-faim, j'en ai fait un joli coup le jour où je me suis rincé la bouche avec le tordboyaux * de ton filou de père ! »
Elle vivait, maintenant, la pauvre femme, dans une épouvante incessante, dans un tremblement continu de l'âme et du corps, dans une attente éperdue des outrages et des rossées.
Et cela dura dix ans. Elle était si craintive qu'elle pâlissait en parlant à n'importe qui, et qu'elle ne pensait plus à rien qu'aux coups dont elle était menacée, et qu'elle était devenue plus maigre, jaune et sèche qu'un poisson fumé.
Une nuit, son homme étant à la mer, elle fut réveillée tout à coup par ce grognement de béte que fait le vent quand il arrive ainsi qu'un chien lâché ! Elle s'assit dans son lit, émue, puis, n'entendant plus rien, se recoucha ; mais, presque aussitôt, ce fut dans sa cheminée un mugissement qui secouait la maison tout entière, et cela s'étendit par tout le ciel comme si un troupeau d'animaux furieux eût traversé l'espace en soufflant et en beuglant.
Alors elle se leva et courut au port. D'autres femmes y arrivaient de tous les côtés avec des lanternes. Les hommes accouraient et tous regardaient s'allumer dans la nuit, sur la mer, les écumes au sommet des vagues.
1 Surnom populaire de l'eau-de-vie.
La tempête dura quinze heures. Onze matelots ne revinrent pas, et Patin fut de ceux-là. On retrouva, du côté de Dieppe, des débris de la Jeune- Amélie 9 sa barque. On ramassa, vers Saint- Valéry, les corps de ses matelots, mais on ne découvrit jamais le sien. Comme la coque de l'embarcation semblait avoir été coupée en deux, sa femme, pendant longtemps, attendit et redouta son retour ; car, si un abordage avait eu lieu, il se pouvait faire que le bâtiment abordeur l'eût recueilli, lui seul, et emmené au loin. Puis, peu à peu, elle s'habitua à la pensée qu'elle était veuve, tout en tressaillant chaque fois qu'une voisine, qu'un pauvre ou qu'un marchand ambulant entrait brusquement chez elle.
Or, un après-midi, quatre ans environ après la disparition de son homme, elle s'arrêta, en suivant la rue aux Juifs, devant la maison d'un vieux capitaine, mort récemment, et dont on vendait les meubles. Juste en ce moment, on adjugeait un perroquet, un perroquet vert à tête bleue, qui regardait tout ce monde d'un air mécontent et inquiet.
— Trois francs ! criait le vendeur ; un oiseau qui parle comme un avocat, trois francs !
Une amie de la Patin lui poussa le coude :
— Vous devriez acheter ça, vous qu'êtes i riche, dit-elle. Ça vous tiendrait compagnie ; il vaut plus de trente francs c't oiseau-là. Vous le revendrez toujours ben 2 vingt à vingt-cinq !
— Quatre francs ! mesdames, quatre francs ! répétait l'homme. Il chante vêpres et prêche comme M. le curé. C'est un phénomène... un miracle !
La Patin ajouta cinquante centimes, et on lui remit, dans une petite cage, la bête au nez crochu, qu'elle emporta.
Puis elle l'installa chez elle et, comme elle ouvrait la porte de fil de fer pour offrir à boire à l'animal, elle reçut, sur le doigt, un coup de bec qui coupa la peau et fit venir le sang.
— Ah ! qu'il est mauvais ! dit-elle.
Elle lui présenta cependant du chènevis et du maïs ; puis le laissa lisser ses plumes en guettant d'un air sournois sa nouvelle maison et sa nouvelle maîtresse.
Le jour commençait à poindre, le lendemain, quand la Patin entendit, de la façon la plus nette, une voix, une voix forte, sonore, roulante, la voix de Patin, qui criait :
1 Populaire pour qui êtes.
8 Les gens du peuple de la Normandie et de l'Ile de France disent ben pour bien ; l'ancien dialecte rejetait l'i des diphtongues.
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— Te lèveras-tu, canaille !
Son épouvante fut telle qu'elle se cacha la tête sous ses draps, car, chaque matin, jadis, dès qu'il avait ouvert les yeux, son défunt les lui hurlait dans l'oreille, ces quatre mots qu'elle connaissait bien.
Tremblante, roulée en boule, le dos tendu' à la rossée qu'elle attendait déjà, elle murmurait, la figure cachée dans la couche :
— Dieu Seigneur, Iev7d/Dieu Seigneur, le v'iàl II est r'venu*, Dieu Seigneur !
Les minutes passaient ; aucun bruit ne troublait plus le silence de la chambre. Alors, en frémissant, elle sortit sa tête du lit, sûre qu'il était là, guettant, prêt à battre. Elle ne vit rien, rien qu'un trait de soleil passant par la vitre et elle pensa :
— Il est caché, pour sûr.
Elle attendit longtemps, puis, un peu rassurée, songea :
— Faut croire que j'ai rêvé, puisqu'il n'se montre point.
Elle refermait les yeux, un peu rassurée, quand éclata, tout près, la voix furieuse, la voix de tonnerre du noyé qui vociférait :
— Nom d'un nom, d'un nom, d'un nom, d'un nom, te lèveras-tu, canaille !
Elle bondit hors du lit, soulevée par l'obéissance, par sa passive obéissance de femme rouée de coups, qui se souvient encore, après quatre ans, et qui se souviendra toujours, et qui obéira toujours à cette voix-là ! Et elle dit :
— Me vlà, Patin, que que tu veux?
Mais Patin ne répondit pas. Alors, éperdue, elle regarda autour d'elle, puis elle chercha partout, dans les armoires, dans la cheminée, sous le lit, sans trouver personne, et elle se laissa choir enfin sur une chaise, affolée d'angoisse, convaincue que l'âme de Patin, seule, était là, près d'elle, revenue pour la torturer.
Soudain, elle se rappela le grenier, où on pouvait monter du dehors par une échelle. Assurément, il s'était caché là pour la surprendre. Il avait dû, gardé par des sauvages sur quelque côte, ne pouvoir s'échapper plus tôt, et il était revenu, plus méchant que jamais. Elle n'en pouvait douter, rien qu'au timbre de sa voix. Elle demanda, la tête levée vers le plafond :
— T'es-ti* là-haut, Patin ?
Patin ne répondit pas. Alors elle sortit et, avec une peur affreuse qui.
* Le voilà ! Il est revenu.
8 Pour es-tu.
GUY DE MAUPASSAXT 513
lui secouait Je cœur, elle monta l'échelle, ouvrit la lucarne, regarda, ne vit rien, entra, chercha et ne trouva pas.
Assise sur une botte de paille, elle se mit à pleurer ; mais, pendant qu'elle sanglotait, traversée d'une terreur poignante et surnaturelle, elle entendit, daus sa chambre, au-dessous d'elle, Patin qui racontait des choses. Il semblait moins en colère, plus tranquille, et il disait :
— Sale temps ! — Gros vent ! — Sale temps ! — J'ai pas déjeûné, nom d'un nom !
Elle cria à travers le plafond :
— Me v'ià, Patin; j'vas* te faire le souper. Te fâche pas, j'arrive.
Et elle redescendit en courant.
Il n'y avait personne chez elle. Elle se sentit défaillir comme si la Mort la touchait, et elle allait se sauver pour demander secours aux voisins, quand la voix, tout près de son oreille, cria :
— J'ai pas déjeûné, nom d'un nom !
Et le perroquet, dans sa cage, la regardait de son œil rond, sournois et mauvais. Elle aussi, le regarda, éperdue, murmurant :
— Ah ! c'est toi !
Il reprit, en remuant sa tête :
— Attends, attends, attends, j'vas t'apprendre à fainéanter !
Que se passa-t-il en elle? Elle sentit, elle comprit que c'était bien lui, le mort, qui revenait, qui s'était caché dans les plumes de cette béte pour recommencer à la tourmenter, qu'il allait jurer, comme autrefois, tout le jour, et la mordre, et crier des injures pour ameuter les voisins et les faire rire. Alors elle se rua, ouvrit la cage, saisit l'oiseau qui, se défendant, lui arrachait la peau avec son bec et avec ses griffes. Mais elle le tenait de toute sa force, à deux mains, et, se jetant par terre, elle se roula dessus avec une frénésie de possédée, l'écrasa, en fit une loque de chair, une petite chose molle, verte, qui ne remuait plus, qui ne parlait plus, et qui pendait; puis, l'ayant enveloppée d'un torchon comme d'un linceul, elle sortit, en chemise, nu-pieds, traversa le quai, que la mer battait de courtes vagues, et secouant le linge, elle laissa tomber dans l'eau cette petite chose morte qui ressemblait à un peu d'herbe ; puis elle rentra, se jeta à genoux devant la cage vide, et, bouleversée de ce qu'elle avait fait, demanda pardon au bon Dieu, en sanglotant, comme si elle venait de commettre un horrible crime.
1 Pour Je vais.
Un portrait1.
« Tiens, Milial ! » dit quelqu'un près de moi.
Je regardai l'homme qu'on désignait, car, depuis longtemps, j'avais envie de connaître cet homme qui passait pour si séduisant.
Il n'était plus jeune. Ses cheveux gris, d'un gris trouble, ressemblaient un peu à ces bonnets à poil dont se coiffent certains peuples du Nord, et sa barbe fine, assez longue, tombant sur sa poitrine, avait aussi des airs de fourrure. Il causait avec une femme, penché vers elle, parlant à voix basse, en la regardant avec un œil doux, plein d'hommages et de caresses
Je me demandais, avec intérêt, où était cachée sa séduction. Dans l'esprit?... On ne m'avait jamais cité ses mots ni même célébré son intelligence... Dans le regard?... Peut-être... Ou dans la voix?... La voix de certains êtres a des grâces irrésistibles, la saveur des choses exquises à manger. On a faim de les entendre, et le son de leurs paroles pénètre en nous comme une friandise.
Un ami passait. Je lui demandai :
— Tu connais M. Milial ?
— Oui.
— Présente-nous donc l'un à l'autre.
Une minute plus tard, nous échangions une poignée de main et nous causions entre deux portes. Ce qu?il disait était juste, agréable à entendre, sans contenir rien de supérieur. La voix, en effet, était belle, douce, caressante, musicale ; mais j'en avais entendu de plus prenantes, de plus remuantes. On l'écoutait avec plaisir, comme on regarderait couler une jolie source. Aucune tension de pensée n'était nécessaire pour le suivre, aucun sous-entendu ne surexcitait la curiosité, aucune attente ne tenait en éveil l'intérêt. Sa conversation était plutôt reposante et n'allumait point en nous soit un vif désir de répondre et de contredire, soit une approbation ravie.
Il était d'ailleurs aussi facile de lui donner la réplique que de l'écouter. La réponse venait aux lèvres d'elle-même, dès qu'il avait fini de
1 Avec un rien Maupassant sait faire un conte très suggestif. Celui-ci est tout à fait délicat et montre le talent du grand romancier sous une autre face. Il ne s'agit plus ici de peindre objectivement la bête humaine, comme dans Le Xoyé; l'auteur veut traduire une impression subjective, relative à un ordre de faits beaucoup plus relevé. A travers son récit transparaît une âme distinguée, capable d'éprouver les plus fines nuances impressives.
TT
parler, et les phrases allaient vers lui comme si ce qu'il avait dit les faisait sortir de la bouche naturellement. Une réflexion me frappa bientôt. Je le connaissais depuis un quart d'heure, et il me semblait qu'il était un de mes anciens amis, que tout, de lui, m'était familier depuis longtemps : sa figure, ses gestes, sa voix, ses idées. Brusquement, après quelques instants de causerie, il me paraissait installé dans mon intimité. Toutes les portes étaient ouvertes entre nous, et je lui aurais fait peut-être, sur moi-même, s'il les avait sollicitées, ces confidences que, d'ordinaire, on ne livre qu'aux plus anciens camarades. Certes, il y avait là un mystère. Ces barrières fermées entre tous les êtres, et que le temps pousse une à une, lorsque la sympathie, les goûts pareils, une même culture intellectuelle et des relations constantes les ont décadenassées peu à peu, semblaient ne pas exister eutre lui et moi, et, sans doute, entre lui et tous ceux, hommes et femmes, que le hasard jetait sur sa route.
Au bout d'une demi-heure, nous nous séparâmes en nous promettant de nous revoir souvent, et il me donna son adresse après m'avoir invité à déjeûner, le surlendemain.
Ayant oublié l'heure, j'arrivai trop tôt; il n'était pas rentré. Un domestique correct et muet ouvrit devant moi un beau salon un peu sombre, intime, recueilli. Je m'y sentis à l'aise, comme chez moi. Que de fois j'ai remarqué l'influence des appartements sur le caractère et sur l'esprit ! Il y a des pièces où on se sent toujours bête ; d'autres, au contraire, où on se sent toujours verveux. Les unes attristent, bien que claires, blanches et dorées ; d'autres égayent, bien que tenturées d'étoffes calmes. Notre œil, comme notre cœur, a ses haines et ses tendresses, dont souvent il ne nous fait point part, et qu'il impose secrètement, furtivement, à notre humeur. L'harmonie des meubles, des murs, le style d'uu ensemble agissent instantanément sur notre nature intellectuelle comme l'air des bois, de la mer ou de la montagne modifie notre nature physique.
Je m'assis sur un divan disparu sous les coussins, et je me sentis soudain soutenu, porté, capitonné par ces petits sacs de plume couverts de soie, comme si la forme et la place de mon corps eussent été marquées d'avance sur ce meuble.
Puis je regardai. Rien d'éclatant dans la pièce ; partout de belles choses modestes, îles meubles simples et rares, des rideaux d'Orient qui ne semblaient pas venir du Louvre, mais de l'intérieur d'un harem, et, en face de moi, un portrait de femme. C'était un portrait de moyenne grandeur, montrant la tête et le haut du corps, et les mains
qui tenaient un livre. Elle était jeune, nu-tête, coiffée de bandeaux plats, souriant un peu tristement. Est-ce parce qu'elle avait la tête nue, ou bien par Ti m pression de son allure si naturelle, mais jamais portrait de femme ne me parut être chez lui autant que celui-là, dans ce logis. Presque tous ceux que je connais sont en représentation, soit que la dame ait des vêtements d'apparat, une coiffure seyante, un air de bien savoir qu'elle pose devant le peintre d'abord, et ensuite devant tous ceux qui la regarderont, soit qu'elle ait pris une attitude abandonnée dans un négligé bien choisi.
Les unes sont debout, majestueuses, en pleine beauté, avec un air de hauteur qu'elles n'ont pas dû garder longtemps dans l'ordinaire de la vie. D'autres minaudent. dans l'immobilité de la toile; et toutes ont un rien, une fleur ou un bijou, un pli de robe ou de lèvre qu'on sent posé par le peintre, pour l'effet. Qu'elles portent un chapeau, une dentelle sur la tête, ou leurs cheveux seulement, on devine en elles quelque chose qui n'est point tout à fait naturel. Quoi? On l'ignore, puisqu'on ne les a pas connues, mais on le sent. Elles semblent en visite quelque part, chez des gens à qui elles veulent plaire, à qui elles veulent se montrer avec tout leur avantage ; et elles ont étudié leur attitude, tantôt modeste, tantôt hautaine.
Que dire de celle-là ? Elle était chez elle, et seule. Oui, elle était seule, car elle souriait comme on sourit quand on pense solitairement à quelque chose de triste et de doux, et non comme on sourit quand on est regardée. Elle était tellement seule, et chez elle, qu'elle faisait le vide en tout ce grand appartement, le vide absolu. Elle l'habitait, l'emplissait, l'animait seule ; il y pouvait entrer beaucoup de monde, et tout ce monde pouvait parler, rire, même chanter ; elle y serait toujours seule, avec un sourire solitaire, et, seule, elle le rendrait vivant, de son regard de portrait.
Il était unique aussi, ce regard. Il tombait sur moi tout droit, caressant et fixe, sans me voir. Tous les portraits savent qu'ils sont contemplés, et ils répondent avec les yeux, avec des yeux qui voient, qui pensent, qui nous suivent, sans nous quitter, depuis notre entrée jusqu'à notre sortie de l'appartement qu'ils habitent.
Celui-là ne me voyait pas, bien que son regard fût planté sur moi, tout droit. Je me rappelai le vers surprenant de Baudelaire :
Et tes yeux attirants comme ceux d'un portrait.
Ils m'attiraient, en effet, d'une façon irrésistible, jetaient en moi un trouble étrange, puissant, nouveau, ces yeux peints, qui avaient
vécu, ou qui vivaient encore, peut-être. Oh ! quel charme infini et amollissant comme une brise qui passe, séduisant comme un ciel mourant de crépuscule lilas, rose et bleu, et un peu mélancolique comme la nuit qui vient derrière sortait de ce cadre sombre et de ces yeux impénétrables. Ces yeux, ces yeux créés par quelques coups de pinceau, cachaient en eux le mystère de ce qui semble être et n'existe pas, de ce qui peut apparaître en un regard de femme, de ce qui fait germer l'amour en nous.
La porte s'ouvrit. M. Milial entrait. Il s'excusa d'être en retard. Je m'excusai d'être en avance. Puis je lui dis :
— Est-il indiscret de vous demander quelle est cette femme ? Il répondit :
— C'est ma mère, morte toute jeune.
Et je compris alors d'où venait l'inexplicable séduction de cet homme !
Les gens du monde '.
Alors Bertin s'efforça de démontrer combien l'intelligence des gens du monde, même les plus instruits, est sans valeur, sans nourriture et sans portée, combien leurs croyances sont pauvrement fondées, leur attention aux choses de l'esprit faible et indilférenle, leurs goûts sautillants et douteux. Saisi par un de ces accès d'indignation à moitié vrais, à moitié factices, que provoque d'abord le désir d'être éloquent, et qu'échaulfe tout à coup un jugement clair, ordinairement obscurci par la bienveillance, il montra comment les gens qui ont pour unique occupation dans la vie de faire des visites et de diuer en ville, se trouvent devenir, par une irrésistible fatalité, des êtres légers et gentils, mais banals, qu'agitent vaguement des soucis, des croyances et des appétits superficiels. Il montra que chez eux rien n'est profond, ardent, sincère, que leur culture intellectuelle étant nulle, et leur érudition un simple vernis, ils demeurent, en somme, des mannequins qui donnent l'illusion et font les gestes d'êtres d'élite qu'ils ne sont pas. Il prouva que les frêles racines de leurs instincts ayant poussé dans les conventions et non dans les réalités, ils n'aiment rien véritablement, que le luxe même de leur existence est une satisfaction de vanité et non l'apaisement d'un besoin raffiné de leur corps, car on mange mal chez eux, on y boit de mauvais vins payés fort chers.
1 Maupassant excelle à saisir exactement les défauts du inonde: son réalisme sait être satirique sans devenir caricatural. Le personnage qu'il met en scène ici est un de ces artistes mondains que la haut»' société accueille volontiers à Paris.
— Ils vivent, disait-il, à côté de tout, sans rien voir et rien pénétrer ; à côté de la science qu'ils ignorent ; à côté de la nature qu'ils ne savent pas regarder; à côté du bonheur, car ils sont impuissants à jouir ardemment de rien ; à côté de la beauté du monde ou de la beauté de l'art, dont ils parlent sans l'avoir découverte, et même sans y croire, car ils ignorent l'ivresse de goûter aux joies de la vie et de l'intelligence. Ils sont incapables de s'attacher à une chose jusqu'à l'aimer uniquement, de s'intéresser à rien jusqu'à être illuminés par le bonheur de comprendre.
Le baron de Cor belle crut devoir prendre la défense de la bonne compagnie. Il le fit avec des arguments inconsistants et irréfutables, de ces arguments qui fondent devant la raison comme la neige au feu, et qu'on ne peut saisir, des arguments absurdes et triomphants de curé de campagne qui démontre Dieu. Il compara, pour finir, les gens du monde aux chevaux de course qui ne servent à rien, à vrai dire, mais qui sont la gloire de la race chevaline.
Bertin, gêné devant cet adversaire, gardait maintenant un silence dédaigneux et poli. Mais soudain, la bêtise du baron l'irrita, et interrompant adroitement son discours, il raconta, du lever jusqu'au coucher, sans rien omettre, la vie d'un homme bien élevé.
Tous les détails finement saisis dessinaient une silhouette irrésistiblement comique. On voyait le monsieur habillé par son valet de chambre, exprimant d'abord au coiffeur qui le venait raser quelques idées générales, puis, au moment de la promenade matinale, interrogeant les palefreniers sur la santé des chevaux, puis trottant par les allées du bois, avec l'unique souci de saluer et d'être salué, puis déjeunant en face de sa femme, sortie en coupé de son côté et ne lui parlant que pour énumérer le nom des personnes aperçues le matin, puis allant jusqu'au soir, de salon en salon, se retremper l'intelligence dans" le commerce de ses semblables, et dînant chez un prince où était discutée l'attitude de l'Europe, pour finir ensuite la soirée au foyer de la danse, à l'Opéra.
Le portrait était si juste, sans que l'ironie en fût blessante pour personne, qu'un rire courait autour de la table.
La duchesse , secouée par une gaieté retenue de grosse personne, avait dans la poitrine de petites secousses discrètes. Elle dit enfin :
— Non, vraiment, c'est trop drôle, vous me ferez mourir de rire. Bertin, très excité, riposta :
— Oh ! madame, dans le monde, on ne meurt pas de rire. C'est à peine si on rit. On a la complaisance, par bon goût, d'avoir l'air de
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s'amuser et de faire semblant de rire. On imite assez bien la grimace, on ne fait jamais la chose. Allez dans les théâtres populaires, vous verrez rire. Allez chez les bourgeois qui s'amusent, vous verrez rire jusqu'à la suffocation. Allez dans les chambrées de soldats, vous verrez des hommes étranglés, les yeux pleins de larmes, se tordre sur leur lit devant les farces d'un loustic. Mais dans nos salons on ne rit pas. Je vous dis qu'on fait le simulacre de tout, même du rire. Mussadieu l'arrêta :
— Permettez ; vous êtes sévère ! Vous-même , mon cher, il me semble pourtant que vous ne dédaignez pas ce monde que vous raillez si bien.
Bertin sourit.
— Moi, je l'aime.
— Mais alors ?
— Je me méprise un peu comme un métis de race douteuse.
— Tout cela, c'est de la pose, dit la duchesse.
Et comme il se défendait de poser, elle termina la discussion en déclarant que tous les artistes aimaient à faire prendre aux gens des vessies pour des lanternes.
Une agonie1.
La comtesse demanda en haletant, comme si la montée des marches eût épuisé tout le souffle de sa gorge :
— Eh bien ! docteur ?
— Eh bien ! madame, j'espère que ce sera moins grave que je n'avais cru au premier moment.
Elle s'écria :
— Il ne mourra point ?
— Non. Du moins, je ne le crois pas.
— En répondez-vous ?
— Non. Je dis simplement que j'espère me trouver en présence d'une simple contusion abdominale sans lésions internes.
— Qu'appelez-vous des lésions ?
— Des déchirures.
— Comment savez-vous qu'il n'en a pas ?
— Je le suppose.
1 Dans ses dernières œuvres, Maupassant a peint les drames poignants de la vie avec une rare puissance. Il avait alors abandonné le naturalisme brutal de ses années de début, pour s'élever à une conception de l'art réaliste plus haute et plus noble. Ce morceau en donne une idée suffisante.
520 CHRESTOMATH1E FRANÇAISE
— Et s'il en avait ?
— Oh ! alors, ce serait grave !
— Il en pourrait mourir ?
— Oui.
— Très vite ?
— Très vite. En quelques minutes ou même en quelques secondes. Mais, rassurez-vous, madame, je suis convaincu qu'il sera guéri dans quinze jours.
Elle avait écouté avec une attention profonde, pour tout savoir, pour tout comprendre. Elle reprit :
— Quelle déchirure pourrait-il avoir ?
— Une déchirure du foie, par exemple.
— Ce serait très dangereux ?
— Oui... mais je serais surpris s'il survenait une complication maintenant. Entrons près de lui. Gela lui fera du bien, car il vous attend avec une grande impatience.
Ce qu'elle vit d'abord en pénétrant dans la chambre, ce fut une tête blême sur un oreiller blanc. Quelques bougies et le feu du foyer l'éclairaient, dessinaient le profil, accusaient les ombres, et, dans cette face livide, la comtesse aperçut deux yeux qui la regardaient venir.
Tout son courage, toute son énergie, toute sa résolution tombèrent, tant cette figure creuse et décomposée était celle d'un moribond. Lui, qu'elle avait vu tout à l'heure, il était devenu cette chose, ce spectre ! Elle murmura entre ses lèvres : « Oh ! mon Dieu ! » et elle se mit à marcher vers lui, palpitante d'horreur. Il essayait de sourire pour la rassurer, et la grimace de cette tentative était effrayante.
Quand elle fut tout près du lit, elle posa ses deux mains, doucement, sur celles d'Olivier, allongées près du corps, et elle balbutia :
— Oh ! mon pauvre ami.
— Ce n'est rien, dit-il tout bas, sans remuer la tête.
Elle le contemplait maintenant, éperdue de ce changement. Il était si pâle qu'il semblait ne plus avoir une goutte de sang sous la peau. Ses joues caves paraissaient aspirées à l'intérieur du visage, et ses yeux aussi étaient rentrés comme si quelque fil les tirait en dedans.
Il vit bien la terreur de son amie et soupira :
— Me voici dans un bel état.
Elle dit, en le regardant toujours fixement :
— Comment cela est-il arrivé ?
Il faisait, pour parler, de grands efforts, et toute sa figure, par moments, tressaillait de secousses nerveuses.
— Je n'ai pas regardé autour de moi... je pensais à autre chose... à tout autre chose... oh ! oui... et un omnibus m'a renversé et passé sur le ventre...
En l'écoutant, elle voyait l'accident, et elle dit, soulevée d'épouvante :
— Est-ce que vous avez saigné ?
— Non. Je suis seulement un peu meurtri... un peu écrasé... Elle demanda :
— Où cela a-t-il eu lieu ?
Il répondit tout bas :
— Je ne sais pas trop. C'était fort loin.
Le médecin roulait un fauteuil où la comtesse s'affaissa
Elle reprit :
— Mais où cela est-il arrivé ?
Le médecin répondit :
— Je n'en sais trop rien moi-même, ou plutôt je n'y comprends rien. C'est aux Gobelins, presque hors Paris ! Du moins, le cocher de fiacre qui Ta ramené m'a affirmé l'avoir pris daus une pharmacie de ce quartier-là, où on l'avait porté, à neuf heures du soir.
Puis, se penchant vers Olivier :
— Est-ce vrai que l'accident a eu lieu près des Gobelins ? Olivier ferma les yeux coiùme pour se souvenir, puis murmura :
— Je ne sais pas.
— Mais où alliez- vous ?
— Je ne me rappelle plus. J'allais devant moi.
Un gémissement qu'elle ne put retenir sortit des lèvres de la comtesse ; puis, après une suffocation qui la laissa quelques secondes sans haleine, elle tira son mouchoir de sa poche, s'en couvrit les yeux et se mit à pleurer affreusement. Elle savait; elle devinait! Quelque chose d'intolérable, d'accablant, venait de tomber sur son cœur : le remords de n'avoir pas gardé Olivier chez elle, de l'avoir chassé, jeté à la rue où il avait roulé, ivre de chagrin, sous cette voiture.
Il lui dit de cette voix sans timbre qu'il avait à présent :
— Ne pleurez pas. Ça me déchire.
Par une tension formidable de volonté, elle cessa de sangloter, découvrit ses yeux et les tint sur lui tout grands, sans qu'une crispation remuât son visage, où des larmes continuaient à couler, lentement.
Ils se regardaient, immobiles tous deux, les mains unies sur le drap du lit. Ils se regardaient, ne sachant plus qu'il y avait là d'autres personnes, et leur regard portait d'un cœur à l'autre une émotion sur-