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humaine. C'était entre eux, rapide, muette et terrible, l'évocation de tous leurs souvenirs, de toute leur tendresse écrasée aussi, de tout ce qu'ils avaient senti ensemble, de tout ce qu'ils avaient uni et confondu
en leur vie, dans cet entraînement qui les donna l'un à l'autre
Le docteur parti, elle était revenue tout contre le lit et, posant ses mains sur les deux bords de l'oreiller, des deux côtés de cette tête chérie, elle se pencha pour la contempler. Puis elle demanda, si près du visage qu'elle semblait lui souffler les mots sur la peau :
— C'est vous qui vous êtes jeté sous cette voiture ? Il répondit en essayant toujours de sourire :
— Non, c'est elle qui s'est jetée sur moi.
— Ce n'est pas vrai, c'est vous.
— Non, je vous affirme que c'est elle.
Après quelques instants de silence, de ces instants où les âmes semblent s'enlacer dans les regards, elle murmura :
— Oh ! mon cher, cher Olivier ! dire que je vous ai laissé partir, que je ne vous ai pas gardé !...
Il répondit avec conviction ;
— Cela me serait arrivé tout de même, un jour ou l'autre.
Ils se regardèrent encore cherchant à voir leurs plus secrètes pensées. Il reprit :
— Je ne crois pas que j'en revienne. Je souffre trop. Elle balbutia :
— Vous souffrez beaucoup ?
— Oh ! oui.
Se penchant un peu plus, elle effleura son front, puis ses yeux, puis ses joues de baisers lents, légers, délicats comme des soins. Elle le touchait à peine du bout des lèvres, avec ce petit bruit de souffle que font les enfants qui embrassent. Et cela dura longtemps, très longtemps. Il laissait tomber sur lui cette pluie de douces et menues caresses qui semblaient l'apaiser, le rafraîchir, car son visage contracté tressaillait moins qu'auparavant.
Puis il dit :
— Any?
Elle cessa de le baiser pour entendre.
— Quoi? mon ami.
— Il faut que vous me fassiez une promesse.
— Je vous promets tout ce que vous voudrez.
— Si je ne suis pas mort avant le jour, jurez-moi que vous m'amènerez Annette, une fois, rien qu'une fois ! Je voudrais tant ne pas mourir
sans l'avoir revue... Songez que... demain... à cette heure-ci... j'aurai peut-être... j'aurai sans doute fermé les yeux pour toujours... et que je ne vous verrai plus jamais... moi... ni vous... ni elle... Elle l'arrêta, le cœur déchiré :
— Oh ! taisez-vous... taisez- vous... je vous promets de l'amener.
— Vous le jurez ?
— Je le jure, mon ami... Mais, taisez- vous, ne parlez plus. Vous me faites un mal affreux... taisez-vous.
Il eut une convulsion rapide de tous les traits ; puis, quand elle fut passée, il dit :
— Si nous n'avons plus que quelques moments à rester ensemble, ne les perdons point, profitons-en pour nous dire adieu. Je vous ai tant aimée...
Elle soupira :
— Et moi... comme je vous aime toujours ! Il dit encore :
— Je n'ai eu de bonheur que par vous. Les derniers jours ont été durs... Ce n'est point votre faute... Ah! ma pauvre Any... comme la vie parfois est triste... et comme il est difficile de mourir !...
— Taisez-vous, Olivier. Je vous en supplie... Il continuait sans l'écouter :
— J'aurais été un homme si heureux, si vous n'aviez pas eu votre fille...
— Taisez- vous. . . Mon Dieu!... Taisez-vous... Il semblait songer, plutôt que lui parler.
— Ah ! celui qui a inventé cette existence et fait les hommes a été bien aveugle, ou bien méchant...
— Olivier, je vous en supplie... si vous m'avez jamais aimée, taisezvous... ne parlez plus ainsi.
Il la contempla, penchée sur lui, si livide elle-même qu'elle avait l'air aussi d'une mourante, et il se tut. Elle s'assit alors sur le fauteuil, tout contre sa couche, et reprit sa main étendue sur le drap :
— Maintenant, je vous défends de parler, dit-elle. Ne remuez plus, et pensez à moi comme je pense à vous.
Ils recommencèrent à se regarder, immobiles, joints l'un à l'autre par le contact brûlant de leurs chairs. Elle serrait, par petites secousses, cette main fiévreuse qu'elle tenait, et il répondait à ces appels en fermant un peu les doigts. Chacune de ces pressions leur disait quelque chose, évoquait une parcelle de leur passé fini, remuait dans leur mémoire les souvenirs stagnants de leur tendresse. Chacune d'elles
était une question secrète, chacune d'elle était une réponse mystérieuse, tristes questions et tristes réponses, ces « vous en souvientil?» d'un vieil amour
Mais il avait remué, et les douleurs s'accrurent. Il haletait maintenant, le visage tiraillé par d'atroces souffrances, et il ne semblait plus savoir qu'elle était là. Elle attendait qu'il se calmât un peu, qu'il levât son regard obstinément fermé, qu'il pût lui dire encore une parole. Elle demanda enfin :
— Vous souffrez beaucoup ? Il ne répondit pas.
Elle se pencha vers lui et posa un doigt sur son front pour le forcer à la regarder. Il ouvrit, en effet, les yeux, des yeux éperdus, des yeux fous. Elle répéta terrifiée :
— Vous souffrez?... Olivier!... Répondez-moi! Voulez- vous que j'appelle?... faites un effort, dites-moi quelque chose!...
Elle crut entendre qu'il balbutiait :
— Amenez-la... vous me l'avez juré...
Puis il s'agita sous ses draps, le corps tordu, la face convulsée et grimaçante. Elle répétait :
— Olivier, mon Dieu ! Olivier, qu'avez-vous ? voulez-vous que j'appelle...
Il l'avait entendue, cette fois, car il répondit :
— Non... ce n'est rien.
Il parut en effet s'apaiser, souffrir moins, retomber tout à coup dans une sorte d'hébétement somnolent. Espérant qu'il allait dormir, elle se rassit auprès du lit, reprit sa main, et attendit. Il ne remuait plus, le menton sur la poitrine, la bouche entr'ouverte par sa respiration courte qui semblait lui racler la gorge en passant. Seuls ses doigts s'agitaient par moments, malgré lui, avaient des secousses légères, que la comtesse percevait jusqu'à la racine de ses cheveux, dont elle vibrait à crier. Ce n'étaient plus les petites pressions volontaires qui racontaient, à la place des lèvres fatiguées, toutes les tristesses de leurs cœurs, c'étaient d'inapai sables spasmes qui disaient seulement les tortures du corps. Maintenant elle avait peur, une peur affreuse, et une envie folle de s'en aller, d'appeler, mais elle n'osait plus remuer, pour ne pas troubler son repos.
Le bruit lointain des voitures dans les rues entrait à travers les murailles ; et elle écoutait si le roulement des roues ne s'arrêtait point devant la porte, si l'on ne revenait point la délivrer, l'arracher enfin à ce sinistre tête-à-tête.
Comme elle essayait de dégager sa main de celle d'Olivier, il la serra en poussant un grand soupir ! Alors elle se résigna à attendre afin de ne point l'agiter.
Le feu agonisait dans le foyer, sous la cendre noire des lettres brûlées ; deux bougies s'éteignirent ; un meuble craqua.
Dans l'hôtel tout était muet, tout semblait mort, sauf la haute horloge flamande de l'escalier qui, régulièrement, carillonnait l'heure, la demie et les quarts, chantait dans la nuit la marche du Temps, en la modulant sur ses timbres divers.
La comtesse immobile sentait grandir en son âme une intolérable terreur. Des cauchemars l'assaillaient; des idées effrayantes lui troublaient l'esprit; et elle crut s'apercevoir que les doigts d'Olivier se refroidissaient dans les siens. Etait-ce vrai ? Non, sans doute ! D'où lui était venue cependant la sensation d'un contact inexprimable et glacé ? Elle se souleva, éperdue d'épouvante, pour regarder son visage. — Il était détendu, impassible, inanimé, indifférent à toute misère, apaisé soudain par l'Eternel Oubli.
Les marais1.
Au milieu d'une campagne marécageuse et verte, de ce vert puissant des arbres poussés dans l'eau, le fleuve s'enfonce entre deux rives tellement couvertes de verdure, de feuillages impénétrables et hauts, qu'on aperçoit à peine les montagnes voisines ; il s'enfonce tournant toujours, gardant toujours un air de lac paisible, sans jamais laisser voir ou deviner qu'il continue sa route à travers ce calme pays désert et superl)e. Autant que dans ces plaines basses du Nord, où les sources suintent sous les pieds, coulent et vivifient la terre comme du sang, le sang clair et glacé du sol, on retrouve ici la sensation bizarre de vie ahondante qui flotte sur les pays humides.
Des oiseaux aux grands pieds pendants s'élancent des roseaux, allongeant sur le ciel leur bec pointu ; d'autres, larges et lourds, passent d'une berge à l'autre d'un vol pesant ; d'autres encore, plus petits et rapides, fuient au ras du fleuve, lancés comme une pierre qui fait des ricochets. Les tourterelles, innombrables, roucoulent dans les cimes ou tournoient, vont d'un arbre à l'autre, semblent échanger des visites d'amour. On sent que partout autour de cette eau profonde, dans toute
4 Extrait de Sur l'eau, un ouvrage d'impressions maritimes, très remarquable. Il s'agit ici des marais de l'Argens, dans le Var. — Maupassant, comme tous les naturalistes, aime à faire des paysages, mais les siens sont brossés plus sobrement que ceux de Zola, par exemple.
cette plaine jusqu'au pied des montagnes, il y a encore de l'eau, l'eau trompeuse, endormie et vivante des marais, les grandes nappes claires où se mire le ciel, où glissent des nuages et d'où sortent des foules éparses de joncs bizarres, l'eau limpide et féconde où pourrit la vie, où fermente la mort, l'eau qui nourrit les fièvres et les miasmes, qui est en même temps une sève et un poison, qui s'étale, attirante et jolie, sur les putréfactions mystérieuses. L'air qu'on respire est délicieux, amollissant et redoutable. Sur tous ces talus qui séparent ces vastes mares tranquilles, dans toutes ces herbes épaisses, grouille, se traîne, sautille et rampe le peuple visqueux et répugnant des animaux dont le sang est glacé. J'aime ces bêtes froides et fuyantes qu'on évite et qu'on redoute ; elles ont pour moi quelque chose de sacré.
A l'heure où le soleil se couche, le marais m'enivre et m'affole. Après avoir été tout le jour le grand étang silencieux, assoupi sous la chaleur, il devient, au moment du crépuscule, un pays féerique et surnaturel. Dans son miroir calme et démesuré tombent les nuées, les nuées d'or, les nuées de sang, les nuées de feu ; elles y tombent, s'y mouillent, s'y noient, s'y traînent. Elles sont là-haut, dans l'air immense, et elles sont en bas, sous nous, si près et insaisissables dans cette mince flaque d'eau que percent, comme des poils, les herbes pointues. Toute la couleur donnée au monde, charmante, diverse et grisante, nous apparaît délicieusement finie, admirablement éclatante, infiniment nuancée, autour d'une feuille de nénuphar. Tous les rouges, tous les roses, tous les jaunes, tous les bleus, tous les verts, tous les violets, sont là dans un peu d'eau qui nous montre tout le ciel, tout l'espace, tout le rêve, et où passent des vols d'oiseaux. Et puis il y a autre chose encore, je ne sais quoi, dans les marais, au soleil couchant. J'y sens comme la révélation confuse d'un mystère inconnaissable, le souffle originel de la vie primitive qui était peut-être une bulle de gaz sortie d'un marécage à la tombée du jour.
Les pauvres vieux1.
Je me rappelle les jours noirs où mon cœur fut tellement déchiré par des choses aperçues une seconde, que les souvenirs de ces visions demeurent en moi comme des plaies.
4 Si l'on veut comprendre l'évolution du génie de Maupassant il faut lire un de ses premiers contes, où il décrit avec une insensibilité presque féroce les tares et les ignominies de l'homme, et le comparer à la page qui suit, débordante de sainte pitié. Il avait vraiment compris le sens de la vie quand il écrivit ces lignes si tristes, qu'on ne peut relire sans être profondément touché.
Un matin, avenue de l'Opéra, au milieu du public remuant et joyeux que le soleil de mai grisait, j'ai vu passer soudain un être innommable, une vieille courbée en deux, vêtue de loques qui furent des robes, coiffée d'un chapeau de paille noir, tout dépouillé de ses ornements anciens, rubans et fleurs, disparus depuis des temps indéfinis. Et elle allait, traînant ses pieds si péniblement que je ressentais au cœur, autant qu'elle-même, plus qu'elle-même, la douleur de tous ses pas. Deux cannes la soutenaient. Elle passait sans voir personne, indifférente à tout, au bruit, aux gens, aux voitures, au soleil ! Où allait-elle ? Vers quel taudis? Elle portait dans un panier qui pendait au bout d'une ficelle quelque chose. Quoi ? du pain? Oui, sans doute. Personne, aucun voisin n'ayant pu ou voulu faire pour elle cette course, elle avait entrepris, elle, ce voyage horrible, de sa mansarde au boulanger. Deux heures de route au moins pour aller et venir. Et quelle route douloureuse !
Je levai les yeux vers les toits des maisons immenses. Elle allait làhaut ! Quand y serait-elle ? Combien de repos haletants sur les marches, dans le petit escalier noir et tortueux ?
Tout le monde se retournait pour la regarder ! On murmurait : « Pauvre femme ! » puis on passait. Sa jupe, son haillon de jupe, traînait sur le trottoir, à peine attachée sur son débris de corps. Et il y avait une pensée là-dedans ! Une pensée? Non, mais une souffrance épouvantable, incessante, harcelante ! Oh ! la misère des vieux sans pain, des vieux sans espoir, sans enfants, sans argent, sans rien autre chose que la mort devant eux, y pensons-nous? Y pensons-nous aux vieux affamés des mansardes ? Pensons-nous aux larmes de ces yeux ternes, qui furent brillants, émus et joyeux, jadis ? *
Pierre LOTI (Julien Viaud)
Né à Roche fort en 1850.
On l'a appelé un impressionniste et cette qualification rend bien compte de la nature de ses ouvrages, où les sensations proprement dites tiennent une si large place. Officier dans la marine française,
• Ouvrages à lire de Maupassant : Au soleil (1884) ; Sur l'eau (1888). Voir, dan» le Roman naturaliste, la belle étude de Brunetière sur Maupassant ; consulter aussi : Hené Doumic. Ecrivains d'aujourd'hui; J. Lemaitre, Les Contemporains; Charles Le Goflic, Les romanciers d'aujourd'hui.
Loti a parcouru le monde ; il a vu les spectacles éblouissants des tropiques, les glaces formidables et les mornes brouillards des mers boréales, tous les enchantements et toutes les tristesses de la nature. Ses livres renferment quelques-unes des visions qu'il a vécues dans ses voyages. Gomme Bernardin de Saint-Pierre et Chateaubriand, mais avec une acuité de sensation bien plus raffinée et plus subtile, il a écrit de très beaux romans exotiques, malheureusement trop licencieux. Malgré son épicuréisme pratique, c'est un esprit profondément mélancolique, à qui la fuite des choses et des événements semble avoir inspiré une incurable tristesse. Poète d'ailleurs et grand artiste, il rend merveilleusement les complexes impressions s'achevant en prolongements de rêves. Et avec cela cette âme, qui a promené partout son désenchantement de romantique modernisé, a su exprimer les sentiments les plus largement humains et les souffrances les plus hautes.
Une réconciliation1.
Au fond de l'arsenal de Brest, un peu avant le jour, le premier matin de l'année 1881, — un lieu triste, ce fond de port ; la Sèvre y était amarrée depuis une semaine. En haut, le ciel avait commencé à blanchir entre les grandes murailles de granit qui nous enfermaient. Les réverbères, très rares, donnaient dans la brume leur dernière petite lumière jaune. Et on voyait déjà des silhouettes de choses formidables qui se dessinaient, éveillant des idées de rigidité méchante ; des machines haut perchées, des ancres énormes dressant leurs pattes noires ; toute sorte de formes indécises et laides, et puis des navires désarmés, avec leurs gigantesques tournures de poisson, immobiles sur leurs chaînes, comme de gros moustres morts.
Un grand silence dans ce port, et un froid mortel...
Il n'y a pas de solitude comparable à celle des arsenaux de la marine de guerre pendant les nuits, surtout pendant les nuits de fête. Aux approches du coup de canon de retraite, tout le monde s'enfuit comme d'un lieu pestiféré ; des milliers d'hommes sortent de partout, grouillant comme des fourmis, se hâtant vers les portes. Les derniers courent, pris d'une frayeur d'arriver trop tard et de trouver les grilles fermées. Le calme se fait. Et puis, la nuit, plus personne, plus rien.
De loin en loin, une ronde passe, hélée par les sentinelles et disant tout bas les mots convenus. Et puis le peuple silencieux des rats dé-
1 Extrait de Mon frère Yves, touchant récit d'une vie de matelot généreux et brave, que l'odieux vice de l'ivrognerie mène à sa perte, mais qui se relève graduellement, grâce à l'influence de l'officier, son frère de cœur. Cet ouvrage, un des meilleurs de Loti, renferme de belles descriptions de la mer.
bouche de tous les trous, prend possession des navires déserts, des chantiers vides.
De garde à bord depuis la veille, je m'étais endormi très tard, dans ma chambre glaciale aux murailles de fer. J'étais inquiet d'Yves et, cette nuit-là, ces chants, ces cris de matelots, qui m'arrivaient de très loin, des mauvais quartiers de la ville, m'apportaient une tristesse.
.Marie, sa femme, et le petit Pierre étaient à faire leur voyage à Plouherzel en Goëllo, et lui, Yves, avait voulu quand même passer cette soirée à terre dans Brest, pour fêter le nouvel an avec d'anciens amis. J'aurais pu l'arrêter en le priant de rester me tenir compagnie, mais toujours celte glace entre nous deux qui persistait; je l'avais laissé partir. Et cette nuit du 31 décembre, c'est précisément la nuit dangereuse, où il semble que tout ce Brest soit pris d'un vertige d'alcool...
En montant sur le pont, je saluai assez tristement ce premier matin de l'année nouvelle, et je commençai la promenade machinale, les cent pas du quart, en songeant à mille choses passées. Surtout je songeais beaucoup à Yves, qui était ma préoccupation présente. Depuis quinze jours, sur cette Sèvre, il me semblait voir lentement s'en aller d'heure en heure, l'affection de ce frère simple qui avait été longtemps mon seul vrai ami en ce monde. D'ailleurs, je lui en voulais durement de ne pas savoir mieux se conduire, et il me semblait que moi aussi, je l'aimais moins...
Un oiseau noir passa au-dessus de ma tête, jetant dans l'air un croassement lamentable.
— Allons, bon ! dit un matelot qui faisait dans l'obscurité sa toilette matinale à grande eau froide, en voilà un qui nous souhaite la bonne année !... Sale bête de malheur !... Ah ! bien, c'est signe que nous en verrons de telles !...
...Yves rentra à sept heures, marchant très droit, et répondit à l'appel. Après, il vint à moi, comme de coutume, me dire bonjour. A ses yeux un peu ternis, à sa voix un peu changée, je vis bien vite qu'il n'avait pas été complètement sage. Alors je lui dis, d'un ton de commandement brusque :
— Yves, il ne faudra pas retourner à terre aujourd'hui.
Et puis j'affectai de parler à d'autres, ayant conscience d'avoir été trop dur et mécontent de moi-même.
Midi. — L'arsenal, les navires se vidaient, se faisaient déserts comme les jours de grande fête. De partout on voyait sortir les matelots, bien propres dans leur tenue des dimanches, s'époussetant d'une main empressée, s'arrangeant les uus aux autres leur grand col bleu,
et vite, d'un pas alerte, gagnant les portes, s'élançant dans Brest. Quand vint le tour de ceux de la Sèvre, Yves parut avec les autres, bien brossé, bien lavé, bien décolleté, dans ses plus beaux habits.
— Yves, où vas- tu ?
Lui me regarda d'un mauvais regard que je ne lui connaissais pas et qui me déliait, et où je lisais encore la fièvre et l'égarement de l'alcool.
— Je vais retrouver mes amis, dit-il, des marins de mon pays, auxquels j'ai promis et qui m'attendent.
Alors j'essayai de le raisonner, le prenant à part, obligé de dire tout cela très vite, car le temps pressait ; obligé de parler bas et de garder un air très calme, car il fallait dissimuler cette scène aux autres, qui étaient là, tout près de nous. Et je sentais que je faisais fausse route, que je n'étais plus moi-même, que la patience m'abandonnait. Je parlais de ce ton qui irrite, mais qui ne persuade pas.
— Oh ! si, je vous jure, j'irai ! dit-il à la fin en tremblant, les dents serrées, à moins de me mettre aux fers aujourd'hui, vous ne m'en empêcherez pas.
Et il se dégageait, me bravant en face pour la première fois de sa vie, s'en allant pour rejoindre les autres.
— Aux fers?... Eh bien ! oui, Yves, tu iras !...
Et j'appelai un sergent d'armes, lui donnant tout haut l'ordre de l'y conduire.
Oh ! ce regard qu'il me jeta en se rendant aux fers, obligé de suivre le sergent d'armes qui l'emmenait là, devant tout le monde, de descendre dans la cale avec ses beaux habits du dimanche!... Il était dégrisé, assurément; car il regardait profond et ses yeux étaient clairs. Ce fut moi qui baissai la tête sous cette expression de reproche, d'étonnement douloureux et suprême, de désillusion subite et de dédain.
Et puis je rentrai chez moi... Etait-ce fini entre nous deux? Je le croyais. Cette fois, je l'avais bien perdu. Avec son caractère breton, je savais qu'Yves ne reviendrait pas ; son cœur, une fois fermé, ne se rouvrirait plus. Je venais d'abuser de mon autorité contre lui et il était de ceux qui, devant la force, se cabrent et ne cèdent plus.
...J'avais prié l'officier de garde de me laisser pour ce jour-là continuer le service, n'ayant pas le courage de quitter le bord, — et je me promenais toujours sur ces éternelles planches.
L'arsenal était désert entre ses grands murs. — Personne sur le pont. — Des chants très lointains, arrivant des basses rues de Brest. — Et, en bas, dans le poste de l'équipage, la voix des matelots de garde criant
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à intervalles réguliers les nombres du loto, avec toujours ces mêmes plaisanteries de bord, qui sont très vieilles et qui les font rire :
— 22, les deux fourriers à la promenade î
— 33, les jambes du maitre-coq !
Et mon pauvre Yves était au-dessous d'eux, à fond de cale, dans l'obscurité, étendu sur les planches par ce grand froid avec la boucle au pied.
Que faire ?... Donner Tordre de le mettre en liberté et de me l'envoyer ?... Je devinais parfaitement ce qu'elle pourrait êlre cette entrevue : lui, debout, impassible, farouche, m'ôtant très respectueusement son bonnet, et me bravant par son silence, en détournant les yeux. Et puis, s'il refusait de venir, — et il en était très capable en ce moment, — alors... ce refus d'obéissance... comment le sauver de là ensuite ?... comment le tirer de ce gâchis que j'aurais été commettre entre nos affaires à nous et les choses aveugles de la discipline ?
Maintenant, la nuit tombait, et il y avait près de cinq heures qu'Yves était aux fers. Je songeais au petit Pierre et à Marie1, aux bonnes gens de Toulven, qui avaient mis leur espoir en moi, et puis à un serment* que j'avais fait à une vieille mère de Plouherzel.
Surtout, je sentais que j'aimais toujours mon pauvre Yves comme un frère... Je rentrai chez moi, et vite je me mis à lui écrire; ce devait être le seul moyen entre nous deux ; avec nos caractères, les explications ne nous réussiraient jamais. — Je me dépêchais, j'écrivais en très grosses lettres, pour qu'il pût lire encore : la nuit venait vite et, dans l'arsenal, la lumière est chose défendue.
Et puis je dis au sergent d'armes :
— Allez chercher Kermadec, et amenez-le parler à l' officier de quart, ici, dans ma chambre.
J'avais écrit :
« Cher frère,
» Je te pardonne et je te demande de me pardonner aussi. Tu sais
» bien que nous sommes frères maintenant et que, malgré tout, c'est
» à la vie à la mort entre nous deux. Veux-tu que tout ce que nous
» avons fait et dit sur la Sèvre soit oublié, et veux-tu essayer encore
» une fois une grande résolution d'être sage? Je te le demande au nom
» de ta mère. Ecris seulement oui au bas de ce papier, veux-tu ? et
» tout sera fini, nous n'en reparlerons plus. Pierre. »
1 La femme et l'enfant d'Yves.
* Le serment de veiller sur Yves comme sur un frère.
532 CHRESTOMATHTE FRANÇAISE
Quand Yves se présenta, sans le regarder, ni attendre de réponse, je lui dis simplement :
— Lis ceci que je viens d'écrire pour toi.
Et je m'en allai, le laissant seul. Lui fut vite parti, comme s'il avait eu peur de mon retour, et, dès que je l'entendis s'éloigner, je rentrai pour voir. Au bas de mon papier, — en lettres encore plus grosses que les miennes, car la nuit arrivait toujours, — il avait écrit : - « Oui, frère ! »
et signé : « Yves. »
L'épousée du naufragé1.
Une jeune Bretonne, Gaud, a épousé un jeune pêcheur, nommé Yann Gaos, qu'elle aime ardemment. Six jours après son mariage, Yann est obligé de partir pour la pêche en Islande: il ne revient plus. Des mois et des mois se sont passés, et cependant elle l'attend encore.
Septembre venait de finir. Elle ne prenait plus aucune nourriture, elle ne dormait plus.
A présent, elle restait chez elle et se tenait accroupie, les mains entre les genoux, la tête renversée et appuyée au mur derrière. A quoi bon se lever, à quoi bon se coucher ; elle se jetait sur son lit sans retirer sa robe, quand elle était trop épuisée. Autrement elle demeurait là, toujours assise, transie ; ses dents claquaient de froid, dans cette immobilité; toujours elle avait cette impression d'un cercle de fer lui serrant les tempes; elle sentait ses joues qui se tiraient, sa bouche était sèche avec un goût de fièvre, et à certaines heures elle poussait un gémissement rauque du gosier, répété par saccades, longtemps, longtemps, tandis que sa tête se frappait contre le granit du mur.
Ou bien elle l'appelait par son nom, très tendrement, à voix basse, comme s'il eût été là tout près et lui disait des mots d'amour.
Il lui arrivait aussi de penser à d'autres choses qu'à lui, à de toutes petites choses insignifiantes; de s'amuser, par exemple, à regarder l'ombre de la Vierge de faïence et du bénitier, s'allonger lentement, à mesure que baissait la lumière sur la haute boiserie de son lit. Et puis des rappels d'angoisse revenaient plus horribles, et elle recommençait son cri, en battant le mur de sa tête...
Et toutes les heures du jour passaient, l'une après l'autre, et toutes les heures du soir, et toutes celles de la nuit, et toutes celles du matin.
1 Extrait de Pêcheur d'Islande, le roman qui passe pour le chef-d'œuvre de Loti. Il y a peint la Bretagne t;t la grande dévoreuse, la mer, qui lui enlève chaque année les meilleurs de ses enfants.
Quand elle comptait depuis combien de temps il aurait dû revenir, une terreur plus grande la prenait; elle ne voulait plus connaître ni les dates ni les noms des jours.
Pour les naufrages d'Islande, on a des indications ordinairement, ceux qui reviennent ont vu de loin le drame ; ou bien ils ont trouvé un débris, un cadavre, ils ont quelque indice pour tout deviner. Mais non, de la Léopoldine, on n'avait rien vu, on ne savait rien. Ceux de la Marie-Jeanne, les derniers qui l'avaient aperçue le 2 août, disaient qu'elle avait dû s'en aller pécher plus loin vers le nord, et après, cela devenait le mystère impénétrable.
Attendre, toujours attendre, sans rien savoir ! Quand viendrait le moment où vraiment elle n'attendrait plus ? Elle ne le savait même pas, et à présent elle avait presque hâte que ce fût bientôt.
Oh ! s'il était mort, au moins qu'on eût pitié de le lui dire !...
Oh ! le voir, tel qu'il était en ce moment même, — lui, ou ce qui restait de lui !... Si seulement la Vierge tant priée, ou quelque autre puissance comme elle, voulait lui faire la grâce, par une sorte de double vue, de le lui montrer, son Yann ! — lui, vivant, manœuvrant pour rentrer, — ou bien son corps roulé par la mer... pour être fixée au moins, pour savoir!...
Quelquefois il lui venait tout à coup le sentiment d'une voile surgissant du fond de l'horizon : la Léopoldine, approchant, se hâtant d'arriver ! Alors elle faisait un premier mouvement irréfléchi pour se lever, pour courir regarder le large, voir si c'était vrai...
Elle retombait assise. Hélas ! où était-elle en ce moment, cette Léopoldine f où pouvait-elle bien être ?... Là-bas, sans doute, là-bas dans cet effroyable lointain de l'Islande, abandonnée, émiettée, perdue...
Et cela finissait par cette vision obsédante, toujours la même : une épave éventrée et vide, bercée sur une mer silencieuse d'un gris rose; bercée lentement, lentement, sans bruit, avec une extrême douceur, par ironie, au milieu d'un grand calme d'eaux mortes...
Deux heures du matin. C'était la nuit surtout qu'elle se tenait attentive à tous les pas qui s'approchaient; à la moindre rumeur, au moindre son inaccoutumé, ses tempes vibraient; à force d'être tendues aux choses du dehors, elles étaient devenues affreusement douloureuses.
Deux heures du matin. Cette nuit-là comme les autres, les mains jointes et les yeux ouverts dans l'obscurité, elle écoutait le veut faire sur la lande son bruit presque éternel. Des pas d'homme tout à coup, des pas précipités dans le chemin! A pareille heure, qui pouvait passer? Elle se dressa, remuée jusqu'au fond de l'âme, son cœur cessant
de battre... On s'arrêtait devant la porte, on montait les petites marches de pierre. . .
Lui !... Oh! joie du ciel, lui!... On avait frappé, est-ce que ce pouvait être un autre !... Elle était debout, pieds nus, elle, si faible depuis tant de jours, avait sauté lestement comme les chattes, les bras ouverts pour enlacer le bien-aimé. Sans doute la Léopoldine était arrivée de nuit, et mouillée en face dans la baie de Pors-Even, — et lui, il accourait; elle arrangeait tout cela dans sa tête avec une vitesse d'éclair. Et maintenant, elle se déchirait les doigts aux clous de la porte, dans sa rage pour retirer ce verrou qui était dur
— Ah!... Et puis elle recula lentement, affaissée, la tête retombée sur la poitrine. Son beau rêve de folle était fini. Ce n'était que Fantec, leur voisin. Le temps de bien comprendre que ce n'était que lui, que rien de son Yann n'avait passé dans l'air, elle se sentit replongée comme par degrés dans son même gouffre, jusqu'au fond de son même désespoir affreux. Il s'excusait, le pauvre Fantec : sa femme, comme on savait, était au plus mal, et à présent, c'était leur enfant qui étouffait dans son berceau, pris d'un mauvais mal de gorge; aussi il était venu demander du secours, pendant que lui irait d'une course chercher le médecin à Paimpol... Qu'est-ce que tout cela lui faisait, à elle? Devenue sauvage dans sa douleur, elle n'avait plus rien à donner aux peines des autres. Effondrée sur un banc, elle restait devant lui les yeux fixes, comme une morte, sans lui répondre, ni l'écouter, ni seulement le regarder. Qu'est-ce que cela lui faisait, les choses q\ie racontait cet homme? Lui comprit tout alors, il devina pourquoi on lui avait ouvert cette porte si vite, et il eut pitié pour le mal qu'il venait de lui faire. Il balbutia un pardon :
— C'était vrai, qu'il n'aurait pas dû la déranger... elle!...
— Moi! répondit Gaud vivement, — et pourquoi donc pas moi, Fantec ?
La vie lui était revenue brusquement, car elle ne voulait pas encore être une désespérée aux yeux des autres, elle ne le voulait absolument pas. Et puis, à son tour, elle avait pitié de lui ; elle s'habilla pour le suivre et trouva la force d'aller soigner son petit enfant.
Quand elle revint se jeter sur son lit, à quatre heures, le sommeil la prit un moment parce qu'elle était très fatiguée. Mais cette minute de joie immense avait laissé dans sa tête une empreinte qui, malgré tout, était persistante; elle se réveilla bientôt avec une secousse, se dressant à moitié, au souvenir de quelque chose... Il y avait eu du nouveau concernant son Yann... Au milieu de la confusion des idées qui rêve-
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PIERRE LOTr 535
liaient, vite elle cherchait dans sa tête, elle cherchait ce que c'était...
— Ah ! rien, hélas! — non, rien que Fantec.
Et une seconde fois, elle retomba tout au fond de son même abîme. Non, en réalité, il n'y avait rien de changé dans sou attente morne et sans espérance. Pourtant, l'avoir senti là si près, c'était comme si quelque chose émané de lui était revenu flotter alentour ; c'était ce qu'on appelle, au pays breton, un pressigne ; et elle écoutait plus attentivement les pas du dehors, pressentant que quelqu'un allait peut-être arriver qui parlerait de lui.
En effet, quand il fit jour, le père de Yann entra. Il ôta son bonnet, releva ses beaux cheveux blancs, qui étaient en boucles comme ceux de son fils, et s'assit près du lit de Gaud.
Il avait le cœur angoissé, lui aussi; car son Yann, son beau Yann était son aîné, son préféré, sa gloire. Mais il ne désespérait pas, non vraiment, il ne désespérait pas encore. Il se mit à rassurer Gaud d'une manière très douce : d'abord les derniers rentrés d'Islande parlaient tous de brumes très épaisses qui avaient bien pu retarder le navire ; et puis surtout il lui était venu une idée : une relâche aux îles Feroë, qui sont des îles lointaines situées sur la route et d'où les lettres mettent très longtemps à venir ; cela lui était arrivé à lui-même, il y avait une quarantaine d'années, et sa pauvre défunte mère avait déjà fait dire une messe pour son âme... Un si bon bateau, la Léopoldine, presque neuf, et de si forts marins qu'ils étaient tous à bord...
La vieille Moan rôdait autour d'eux en hochant la tête; la détresse de sa petite-fille lui avait presque rendu de la force et des idées; elle rangeait le ménage, regardant de temps en temps le petit portrait jauni de son Sylvestre accroché au granit du mur, avec ses ancres de marine et sa couronne funéraire en perles noires ; non, depuis que le métier de mer lui avait pris son petit-fils, à elle, elle n'y croyait plus, au retour des marins; elle ne priait plus la Vierge que par crainte, du bout de ses pauvres vieilles lèvres, lui gardant une mauvaise rancune dans le cœur.
Mais Gaud écoutait avidement ces choses consolantes, ses grands yeux cernés regardaient avec une tendresse profonde ce vieillard qui ressemblait au bien-aimé; rien que de l'avoir là, près d'elle, c'était une proteclion contre la mort, et elle se sentait plus rassurée, plus rapprochée de son Yann. Ses larmes tombaient, silencieuses et plus douces, et elle redisait en elle-même ses prières ardentes à la Vierge, Etoile-de-la-mer. Une relâche là-bas, dans ces îles, pour des avaries peut-être; c'était une chose possible en effet. Elle se leva, lissa ses
cheveux, fit une sorte de toilette, comme s'il pouvait revenir. Sans doute tout n'était pas perdu, puisqu'il ne désespérait pas, lui, son père. Et, pendant quelques jours, elle se remit encore à attendre.
C'était bien l'automne, l'arrière-automne, les tombées de nuit lugubres où, de bonne heure, tout se faisait noir dans la vieille chaumière, et noir aussi alentour, dans le vieux pays breton.
Les jours eux-mêmes semblaient n'être plus que des crépuscules ; des nuages immenses, qui passaient lentement, venaient faire tout à coup des obscurités en plein midi. Le vent bruissait constamment, c'était comme un son lointain de grandes orgues d'église, jouant des airs méchants ou désespérés ; d'autres fois cela se rapprochait tout près contre la porte, se mettant à rugir comme les bêtes.
Elle était devenue pâle, pâle, et se tenait toujours plus affaissée, comme si la vieillesse l'eût déjà frôlée de son aile chauve. Très souvent elle touchait les effets de son Yann, ses beaux habits de noces, les dépliant, les repliant comme une maniaque, — surtout un de ses maillots en laine bleue qui avait gardé la forme de son corps ; quand on le jetait doucement sur la table, il dessinait de lui-même, comme par habitude, les reliefs de ses épaules et de sa poitrine; aussi à la fin elle l'avait posé tout seul dans une étagère de leur armoire, ne voulant plus le remuer pour qu'il gardât plus longtemps cette empreinte.
Chaque soir, des brumes froides montaient de la terre ; alors elle regardait par sa fenêtre la lande triste, où des petits panaches de fumée blanche commençaient à sortir çà et là des chaumières des autres : là partout les hommes étaient revenus, oiseaux voyageurs ramenés par le froid, Et, devant beaucoup de ces feux, les veillées devaient être douces; car le renouveau d'amour était commencé avec l'hiver dans tout ce pays des Islandais... Cramponnée à l'idée de ces îles où il avait pu relâcher, ayant repris une sorte d'espoir, elle s'était remise à l'attendre Il ne revint jamais. Une nuit d'août, là-bas, au large de la
sombre Islande, au milieu d'un grand bruit de fureur, avaient été célébrées ses noces avec la mer. Avec la mer qui autrefois avait été aussi sa nourrice; c'était elle qui l'avait bercé, qui l'avait fait adolescent large et fort, — et ensuite elle l'avait repris, dans sa virilité superbe, pour elle seule. Un profond mystère avait enveloppé ces noces monstrueuses. Tout le temps, des voiles obscurs s'étaient agités au-dessus, des rideaux mouvants et tourmentés, tendus pour cacher la fête ; et la fiancée donnait de la voix, faisait toujours son plus grand bruit horrible pour étouffer les cris. — Lui, se souvenant de Gaud, sa femme de chair, s'était dé-
fendu, dans une lutte de géant, contre cette épousée de tombeau. Jusqu'au moment où il s'était abandonné, les bras ouverts pour la recevoir, avec un grand cri profond comme un taureau qui râle, la bouche déjà emplie d'eau ; les bras ouverts, étendus et raidis pour jamais.
Et à ses noces, ils y étaient tous, ceux qu'il avait conviés jadis. Tous, excepté son ami Sylvestre, qui, lui, s'en était allé dormir dans des jardins enchantés, — très loin, de l'autre côté de la Terre...
Premier aspect du Japon1.
Au petit jour naissant, nous aperçûmes le Japon. Juste à l'heure prévue, il apparut, encore lointain, en un point précis de cette mer qui, pendant tant de jours, avait été l'étendue vide.
Ce ne fut d'abord qu'une série de petits sommets roses (l'archipel avancé des Fukaï, au soleil levant). Mais derrière, tout le long de l'horizon, on vit bientôt comme une lourdeur en l'air, comme un voile pesant sur les eaux : c'était cela, le vrai Japon, et peu à peu, dans cette sorte de grande nuée confuse, se découpèrent des silhouettes tout à fait opaques qui étaient les montagnes de Nagasaki.
Nous avions vent debout, une brise fraîche qui augmentait toujours, comme si ce pays eût soufflé de toutes ses forces contre nous pour nous éloigner de lui. — La mer, les cordages, le navire, étaient agités et bruissants. Vers trois heures du soir, toutes ces choses lointaines s'étaient rapprochées, rapprochées jusqu'à nous surplomber de leurs masses rocheuses ou de leurs fouillis de verdure. Et nous entrions maintenant dans une espèce de couloir ombreux, entre deux rangées de très hautes montagnes, qui se succédaient avec une bizarrerie symétrique — comme les «portants» d'un décor tout en profondeur, extrêmement beau, mais pas assez naturel. — On eût dit que ce Japon s'ouvrait devant nous en une déchirure enchantée, pour nous laisser pénétrer dans son cœur même.
Au bout de cette baie longue et étrange, il devait y avoir Nagasaki qu'on ne voyait pas encore. Tout était admirablement vert. La grande brise du large, brusquement tombée, avait fait place au calme; l'air, devenu très chaud, se remplissait de parfums et de fleurs. Et dans cette vallée, il se faisait une étonnante musique de cigales ; elles se répon-
1 Ce morceau et le suivant sont des spécimens intéressants de description exotique. Loti a bien saisi la nature et la vie japonaises, dans ce qu'elles ont d'étrange, de mièvre et d'artiliciel ; mais il n'a guère vu le Japon qu'en touriste superficiel ; lame véritable du peuple lui a échappé.
daient d'une rive à l'autre ; toutes ces montagnes résonnaient de leurs bruissements innombrables; tout ce pays rendait comme une incessante vibration de cristal. Nous frôlions au passage des peuplades de grandes jonques, qui glissaient tout doucement, poussées par des brises imperceptibles ; sur l'eau à peine froissée, on ne les entendait pas marcher ; leurs voiles blanches, tendues sur des vergues horizontales, retombaient mollement, drapées à mille plis comme des stores ; leurs poupes compliquées se relevaient en château, comme celles des nefs du moyen âge. Au milieu du vert intense de ces murailles de montagnes, elles avaient une blancheur neigeuse.
Quel pays de verdure et d'ombre, ce Japon, quel Eden inattendu !...
Dehors, en pleine mer, il devait faire encore grand jour ; mais ici, dans l'encaissement de cette vallée, on avait déjà une impression de soir ; au-dessous des sommets très éclairés, les bases, toutes les parties plus touffues avoisinant les eaux, étaient dans une pénombre de crépuscule. Ces jonques qui passaient, si blanches sur le fond sombre des feuillages, étaient manœuvrées sans bruit, merveilleusement, par de petits hommes jaunes, tout nus avec de longs cheveux peignés en bandeaux de femme. — A mesure qu'on s'enfonçait dans le couloir vert, les senteurs devenaient plus pénétrantes et le tintement monotone des cigales s'enflait comme un crescendo d'orchestre. En haut, dans la découpure lumineuse du ciel entre les montagnes, planaient des espèces de gerfauts qui faisaient : « Han ! Han ! Han ! » avec un son profond de voix humaine ; leurs cris détonnaient là tristement, prolongés par l'écho. Toute cette nature exubérante et fraîche portait en elle-même une étrangeté japonaise : cela résidait dans je ne sais quoi de bizarre qu'avaient les cimes des montagnes et, si l'on peut dire, dans l'invraisemblance de certaines choses très jolies. Des arbres s'arrangeaient en bouquets, avec la même grâce précieuse que sur les plateaux de laque. De grands rochers surgissaient tout debout , dans des poses exagérées, à côté de mamelons aux formes douces, couverts de pelouses tendres : des éléments disparates de paysage se trouvaient rapprochés, comme dans les sites artificiels.
...Et en regardant bien, on apercevait çà et là, le plus souvent bâtie en porte-à-faux au-dessus d'un abîme, quelque vieille petite pagode mystérieuse, à demi cachée dans le fouillis des arbres suspendus : cela surtout jetait dès l'abord, aux nouveaux arrivants comme nous, la note lointaine et donnait le sentiment que, dans cette contrée, les Esprits, les Dieux des bois, les symboles antiques chargés de veiller sur les campagnes, étaient inconnus et incompréhensibles...
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Une mousmé1.
J'ai rencontré aujourd'hui, dans un vieux quartier mort, une mousmé tout à fait exquise, délicieusement costumée, fraîche sur le fond sombre des ruines.
C'était tout au bout de Nagasaki, dans la partie très ancienne de la ville. Il y a dans cette région des arbres centenaires, des vieux temples de Bouddha, ou d'Amiddah, ou de Benten, ou de Kwanon, à hautes toitures pompeuses ; des monstres de granit assis dans des cours pleines de silence où l'herbe pousse entre les dalles. Ce quartier désert est traversé par un torrent étroit au lit profond, sur lequel sont jetés des petits ponts courbes aux balustres de granit rongés par le lichen. Toutes les choses qui sont là s'arrangent et grimacent bizarrement comme dans les plus antiques peintures nipponnes.
Je passais à l'heure brûlante de midi et je ne voyais personne, — si ce n'est dans les bonzeries, par des fenêtres ouvertes, quelques rares prêtres, gardiens de sanctuaires ou de tombeaux, faisant la sieste sous leurs lendelets en gaze bleu-nuit.
Tout à coup, celte petite mousmé m'apparut, un peu au-dessus de moi, au sommet de la courbure, sur un de ces ponts tapissés de mousses grises; en pleine lumière, en plein soleil, se détachant à la manière des fées éblouissantes sur un fond de vieux temples noirs et d'ombres. Elle retenait sa robe d'une main et la faisait plaquer au bas de ses jambes, pour se donner l'air plussvelte. Autour de sa petite tête étrange, son ombrelle ronde à mille plissures, éclairée par transparence, faisait une grande auréole bleue et rouge bordée de noir ; et un laurier rose chargé de fleurs, poussé entre les pierres de ce pont, s'étalait à côté d'elle, baigné lui aussi de soleil. Derrière cette jeune fille et ce laurier fleuri, tout était repoussoir obscur.
Sur la jolie ombrelle rouge et bleue, de grandes lettres blanches formaient cette inscription, qui est en usage pour les mousmés et qu'on m'a appris à connaître : Nuages, arrêtez-vous pour la regarder passer. Et il en valait la peine, en effet, de s'arrêter pour cette précieuse petite personne, d'une japonerie si idéale.
1 Ce mot veut dire on japonais : une jeune -fille.
540 CHRESTOMATH1E FRANÇAISE
Viande de boucherie1.
Au milieu de l'océan Indien, un soir triste où le vent commençait à gémir. — Deux pauvres bœufs nous restaient, de douze que nous avions pris à Singapour pour les manger en route. On les avait ménagés, ces derniers, parce que la traversée se prolongeait, contrariée par la mousson mauvaise. Deux pauvres bœufs étiolés, amaigris, pitoyables, la peau déjà usée sur les saillies des os par les frottements du roulis. Depuis bien des jours ils naviguaient ainsi misérablement, tournant le dos à leur pâturage de là-bas où personne ne les ramènerait plus jamais, attachés court, par les cornes, à côté l'un de l'autre et baissant la tête avec résignation chaque fois qu'une lame venait inonder leur corps d'une nouvelle douche si froide ; l'œil morne, ils ruminaient ensemble un mauvais foin mouillé de sel, bêtes condamnées, rayées par avance sans rémission du nombre des bêtes vivantes, mais devant encore souffrir longuement avant d'être tuées ; souffrir du froid, des secousses, de la mouillure, de l'engourdissement, de la peur...
Le soir dont je parle était triste particulièrement. En mer, il y a beaucoup de ces soirs-là, quand de vilaines nuées livides traînent sur l'horizon où la lumière baisse, quand le vent enfle sa voix et que la nuit s'annonce peu sûre. Alors, à se sentir isolé au milieu des eaux infinies, on est pris d'une vague angoisse que les crépuscules ne donneraient jamais sur terre, même dans les lieux les plus funèbres. — Et ces deux pauvres bœufs, créatures de prairies et d'herbages, plus dépaysées que les hommes dans ces déserts mouvants et n'ayant pas comme nous l'espérance, devaient très bien, malgré leur intelligence rudimentaire, subir à leur façon l'angoisse de ces aspects-là, y voir confusément l'image de leur prochaine mort
Et voici que le personnage chargé du service des vivres (celui que nous appelons à bord : le maître-commis) monta vers moi sur la passerelle, pour më dire dans les termes consacrés : « Capitaine, on va tuer un bœuf. » Le diable l'emporte, ce maître-commis ! Je le reçus très mal, bien qu'il n'y eût assurément pas de sa faute; mais en vérité, je n'avais pas de chance depuis le commencement de cette traversée-là : toujours pendant mon quart, l'abatage des bœufs !... Or, cela se passe précisément au-dessous de la passerelle où nous nous promenons, et
1 Extrait du Livre de la pitié et de la mort, œuvre poignante et douloureuse, mais peut-être celle où Loti a mis le plus de sentiment. Le morceau qui suit nous montre quelle richesse de sensibilité il y a dans cette àme de poète. Rarement la pitié a étî exprimée littérairement d'une manière plus touchante.
on a beau détourner les yeux, penser à autre chose, regarder le large, on ne peut se dispenser d'entendre le coup de masse, frappé entre les cornes, au milieu du pauvre front attaché très bas à une boucle par terre ; puis le bruit de la bête qui s'effondre sur le pont avec un cliquetis d'os. Et sitôt après, elle est soufflée, pelée, dépecée ; une atroce odeur fade se dégage de son ventre ouvert et, alentour, les planches du navire, d'habitude si propres, sont souillées de sang, de choses immondes...
Donc c'était le moment de tuer le bœuf. Un cercle de matelots se forma autour de la boucle où l'on devait l'attacher pour l'exécution, — et, des deux qui restaient, on alla chercher le plus infirme, un qui était déjà presque mourant et qui se laissa emmener sans résistance.
Alors, l'autre tourna lentement la tête, pour le suivre de son œil mélancolique, et, voyant qu'on le conduisait vers ce même coin de malheur où tous les précédeuts étaient tombés, il comprit ; une lueur se fit dans son pauvre front déprimé de bête ruminante et il poussa un beuglement de détresse... Oh ! le cri de ce bœuf, c'est un des sons les plus lugubres qui m'aient jamais fait frémir, en même temps que c'est une des choses les plus mystérieuses que j'aie jamais entendues... Il y avait là-dedans du lourd reproche contre nous tous, les hommes, et puis aussi une sorte de navrante résignation ; je ne sais quoi de contenu, d'étouffé, comme s'il avait profondément senti combien son gémissement était inutile et son appel écouté de personne. Avec la conscience d'un universel abandon, il avait l'air de dire: «Ah! oui... voici l'heure inévitable arrivée, pour celui qui était mon dernier frère, qui était venu avec moi de là-bas, de la patrie où l'on courait dans les herbages. Et mon tour sera bientôt, et pas un être au monde n'aura pitié, pas plus de moi que de lui... »
Oh ! si, j'avais pitié ! J'avais même une pitié folle en ce moment, et un élan me venait presque d'aller prendre sa grosse tête malade et repoussante pour l'appuyer sur ma poitrine, puisque c'est là une des manières physiques qui nous sont le plus naturelles pour bercer d'une illusion de protection ceux qui souffrent ou qui vont mourir.
Mais, en effet, il n'avait plus aucun secours à attendre de personne, car même moi qui avais si bien senti la détresse suprême de son cri, je restais raide et impassible à ma place en détournant les yeux... A cause du désespoir d'une bête, n'est-ce pas, on ne va pas changer la direction d'un navire et empêcher trois cents hommes de manger leur ration de viande fraîche ! On passerait pour un fou, si seulement on y arrêtait une minute sa pensée.
Cependant un petit gabier, — qui peut-être, lui aussi, était seul au monde et n'avait jamais trouvé de pitié, — avait entendu son appel, entendu au fond de l'àme comme moi. Il s'approcha de lui, et, tout doucement, se mit à lui frotter le museau.
Il aurait pu, s'il y avait songé, lui prédire :
« Ils mourront aussi tous, va, ceux qui vont te manger demain ; tous, même les plus forts et les plus jeunes ; et peut-être qu'alors l'heure terrible sera encore plus cruelle pour eux que pour lui, avec des souffrances plus longues ; peut-être qu'alors ils préféreraient le coup de masse en plein front. »
La bête lui rendit bien sa caresse en le regardant avec de bons yeux et en lui léchant la main. Mais c'était fini, l'éclair d'intelligence qui avait passé sous son crâne bas et fermé venait de s'éteindre. Au milieu de l'immensité sinistre où le navire l'emportait toujours plus vite, dans les embruns froids, dans le crépuscule annonçant une nuit mauvaise, — et à côté du corps de son compagnon qui n'était plus qu'un amas informe de viande pendue à un croc, — il s'était remis à ruminer tranquillement, le pauvre bœuf; sa courte intelligence n'allait pas plus loin ; il ne pensait plus à rien; il ne se souvenait plus1.
BOURGET (Paul)
Né à Amiens en 1852.
Il a débuté dans la littérature par des études de critique d'une qualité rare, puis il a abordé le roman. Dans ce genre, il a déployé la même puissance d'analyse, la même faculté remarquable de pénétration. C'est le rénovateur du roman psychologique, le chef incontesté de l'école à demi idéaliste qui a succédé à celle de Zola. Nul ne sait mieux que lui décomposer une àme , disséquer les sentiments, noter en de subtiles analyses les mille nuances de la vie mentale évoluant sous l'empire de la passion. Ses premières œuvres, peintures trop fidèles, partant répugnantes, des vices du high life, avaient une tendance nettement pessimiste. Tout entier à ses études d'anatomo-pathologie morale, l'auteur semblait se complaire dans un déterminisme plus ou moins licencieux.
1 Principales œuvres à lire de Loti : Mon frère Yves (1888) ; Pêcheur d'Islande (1886) ; Le Roman d'un enfant (1890) ; Le Livre de la pitié et de la mort (1892) ; Le Désert et Jérusalem, impressions de voyages (1895). Ramuntcho (1897). — Principaux auteurs ayant écrit sur Loti : Maurice Spronck, Les artistes littéraires; Mézières, Discours à l'Académie française (7 avril 1892) ; Guyau. L'art au point de vue sociologique ; Jules Lemaître, Les Contemporains; René Doumic, Ecrivains d'à ujourd'hui.
Il s'est dégagé heureusement de cette servitude volontaire et, dans ses dernières œuvres, le constant souci de l'idéal et de la vérité morale appa^ raît de plus en plus fortifié, On lui a reproché avec raison d'avoir trop écrit pour « les gens qui font blanchir leur linge à Londres ; » il donna, en effet, parfois, dans le snobisme littéraire, cette forme contemporaine de la préciosité. N'empêche que cet esprit, qui possède à un rare degré la faculté philosophique, est le romancier le plus profond de la période actuelle. Il lui sera d'ailleurs beaucoup pardonné parce qu'il a tiré la littérature d'imagination du hideux marais naturaliste où elle menaçait de s'enlizer.
Les causes du naturalisme1.
Qu'on se figure maintenant les circonstances parmi lesquelles a grandi Taine, et quelle sorte de matière à mettre en œuvre la société a fournie aux tentatives de cette imagination philosophique dont il était doué. Il a eu ses vingt ans en plein Paris de la fin du règne de Louis-Philippe, et les souvenirs de ses amis d'Ecole normale, — ceux, par exemple, si évidemment sincères, que M. Sarcey donnait récemment dans la Revue politique, — nous le montrent intéressé par toutes les discussions de ses camarades d'alors, et remuant en leur compagnie toutes les idées importantes de l'époque. Etranges années que celles-là, qui se sont écoulées aux environs de 1850, années douloureuses et qui ont consommé la banqueroute des magnifiques espérances de la première moitié du siècle ! En littérature, le romantisme paraît vaincu. A-t-il tenu ses grandes promesses de rénovation esthétique ? Comment ne pas en douter, lorsqu'on voit tous les poètes abdiquer leur art l'un après l'autre ? Le seul Victor Hugo maintient son pennon', et il vient d'essuyer la défaite des Burgraves. Mais Lamartine s'occupe uniquement de politique ; mais Alfred de Musset achève de noyer son génie dans l'ivresse ; mais Théophile Gautier s'appelle lui-même un
Vieux rimeur abruti par l'abus de la prose,
et tourne la roue de son feuilleton avec une mélancolie d'esclave : « Qu'est-ce qu'on va encore nous faire faire?... » disait-il plus tard à Théodore de Banville, avouant ainsi la secrète douleur de toute son existence de journaliste malgré lui ; mais Alfred de Vigny s'est retiré
1 Extrait des Essais de psychologie contemporaine (1883), la première œuvre importante de P. Bourget. 11 a voulu, en étudiant les grands écrivains français de ce temps, indiquer la part de chacun d'eux dans la formation de l'âme contemporaine. Le morceau cité explique très bien le profond changement qui s'est produit en France à partir de 1850.
* Enseigne, drapeau.
dans sa tour d'ivoire ; mais Sainte-Beuve a enterré sous l'amoncellement de ses études critiques ce poète mort jeune que la plupart des hommes, prétendait-il, portent en eux ; mais Auguste Barbier a perdu le souffle lyrique de ses ïambes. C'en est fini des belles luttes autour des chefs-d'œuvre nouveau-nés, les Méditations ou les Orientales, et c'en est fini aussi de l'exaltation spiritualiste qui avait accompagné, en l'avivant, la ferveur poétique des jours de flamme. Le maître de la Nuit de Décembre, Théodore Jouffroy, est mort. Les insuffisances de l'éclectisme prôné par Victor Cousin et imposé comme une doctrine officielle éclatent à tous les yeux, en même, temps que la révolution de 1848 découvre les insuffisances des vingt systèmes de sociologie indépendante qui avaient foisonné sous le régime de Juillet. Ce sont là les signes extérieurs d'une désagrégation plus profonde. Sous l'influence des luttes formidables de la tragédie révolutionnaire et sous le prestige de l'étonnante épopée impériale, une génération avait grandi, toute pénétrée du concept héroïque de la vie, c'est-à-dire que les jeunes gens qui la composaient, tout naturellement s'étaient nourris de rêves démesurés et grandioses. Et comment n'auraient-ils pas cru à la toute-puissance, à la magie même de la Volonté de l'homme, eux qui avaient vu un monde nouveau sortir, jeune, resplendissant et sublime, du sépulcre des siècles défunts, une Europe s'écrouler, une autre s'élever, et un simple lieutenant d'artillerie réaliser les plus extravagantes chimères de l'ambition la plus effrénée par la seule vigueur de son génie et l'énergie de ses rudes soldats ? Puis, ce monde nouveau s'était trouvé tout de suite aussi vieux que l'autre. L'Europe nouvelle ne valait pas mieux que l'ancienne. Le conquérant était mort là-bas, puis ses compagnons, un par un ; et une lèpre de médiocrité commençait de s'étendre sur les mœurs et la politique. Voici que les deux brillants départs, de la Restauration d'abord, puis de 1830, aboutissaient à l'abaissement des caractères, à la matérialité grossière des jouissances. Le siècle avait manqué son œuvre !
Pas tout entière pourtant; car, au milieu de ces décombres universels, un arbre pousse, dont la végétation luxuriante redouble de vitalité dans ce paysage de mort. Cet arbre aux frondaisons touffues et sans cesse multipliées, c'est la Science. Seule elle n'a pas menti à ses dévots. Que dis-je ? Elle dépasse les espérances les plus hardies. Celui qui jette ses regards sur le développement scientifique de cette première moitié du siècle, après avoir contemplé la misère des autres entreprises, peut-il retenir un élan d'admiration? Les travaux de Fresnel sur la lumière, ceux d'Ampère et d'Arago sur le magnétisme et l'élec-
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tricité, ceux de Magendie et de Flourens1 sur le système nerveux, je cite au hasard, et combien d'autres encore ! ont renouvelé tout à la fois notre vue théorique de l'univers et nos moyens d'action sur les forces naturelles. Des applications pratiques d'une incalculable portée sont là pour témoigner que la besogne accomplie dans les laboratoires est une œuvre de réalité. Pour la première fois l'Isis entr'ouvre son voile. L'homme prend à la fois connaissance et possession de ce cosmos dont la splendeur l'épouvantait et dont le mystère l'écrasait. Et quel est l'outil de ce progrès quasi merveilleux ? L'application de la méthode y a suffi. Quelle méthode ? Celle que Bacon a réduite en maximes et que les chercheurs pratiquent uniquement : l'Expérience. De cette constatation à l'enthousiasme, à l'idolâtrie envers cette méthode unique, il n'y a qu'un pas, et les jeunes hommes que cette prodigieuse fécondité de la science enivre d'espoir, comme les hommes faits qu'elle console après de si durs mécomptes, l'ont bien tôt franchi. Une sorte de logique invincible et inconsciente s'agite en eux, qui contraint les plus rebelles à pousser jusqu'au bout de leurs idées. Si derrière la science, il y a la méthode, derrière la méthode il y a quelque chose encore. Ce quelque chose, qui constitue l'essence même de la recherche expérimentale, c'est le Fait. Etablir une expérience, c'est déterminer un ou plusieurs faits, rien de plus. La science a été sur la voie de sa prospérité du jour où les savants ont eu le culte, la passion exclusive du fait et rien que du fait. Nos gens auront donc, eux aussi, la religion du fait puisqu'ils ont la religion de la méthode. Vous souvenez-vous du roman de Dickens 2 où le positivisme anglais s'incarne dans un personnage de condition et de culture moyennes qui n'a jamais, peut-être, entendu parler de l'induction, mais chez qui la manie de la notion exacte et sèche est entrée par chaque pore : « A présent, s'écrie-t-il, ce qu'il me faut, ce sont des faits; n'enseignez à ces filles et à ces garçons que des faits. On n'a besoin que des faits dans la vie. Ne plantez rien autre chose en eux. Déracinez en eux toute autre chose. Vous ne pourrez former l'esprit d'un animal raisonnable qu'avec des faits... » C'est la traduction, ce discours, de la parole intérieure que se prononcent neuf Anglais sur dix, de celle que se prononcèrent beaucoup de Français vers 1850.
C'est alors, en eifet, que le héros du roman et du théâtre cesse d'être le mélancolique, ou poitrinaire ou révolté, toujours en désaccord avec
1 Tous les noms eitt'js ici sont ceux de grands savants français. 1 Célèbre écrivain réaliste anglais (1812-1870).
les circonstances, pour devenir le brutal et rude manieur de réalités qu'Alexandre Dumas fils a si hardiment posé sur la scène, ^expression d' « homme fort » est à la mode. Elle signifie une exploitation, intelligente et peu scrupuleuse du fait bien compris. Et d'une extrémité à l'autre de la société, cette exploitation s'installe. Tout en haut, c'est au nom du fait accompli que le régime impérial se fonde et prospère; tout en bas, c'est vers le succès, la jouissance immédiate, la fortune et le luxe, que tendent les efforts des travailleurs. D'Idéal politique, il n'est plus question. La faillite des rêves socialistes ou libéraux paraît définitive. L'Idéalisme est vaincu également dans la littérature. Au lyrisme fougueux succède l'observation implacable, et la prose précise de Voltaire recommence d'être en vogue. C'est l'époque où les vastes travaux de confort national s'accomplissent avec une ampleur extraordinaire, où le suffrage universel devient le procédé unique du gouvernement, parce qu'il a la valeur indiscutable du chiffre. L'instruction publique s'organise en vue d'assurer à l'enseignement des sciences un triomphe sur l'enseignement des lettres. Des programmes de l'ancienne classe de philosophie, qui était une école de spéculation, qu'a-t-on retenu? La logique, c'est-à-dire la portion sèche et technique, mais stricte aussi, mais positive. Toutes ces tentatives se fondent en une sorte de courant mélangé qui bouillonne et n'a pas une rive très nette. A trente années de distance, la direction est reconnaissable. C'est après coup que l'unité d'un temps se dessine. De menus détails de mœurs la révèlent, mieux encore les noms des personnages originaux qui furent les chefs de file des grandes besognes. Cette entrée du second empire dans l'histoire a eu pour grand homme politique le duc de Morny, — pour grand auteur dramatique Alexandre Dumas fils, pour grands romanciers Gustave Flaubert et les frères de Goncourt. Taine aura été son grand philosophe. Je n'entends point par là qu'il n'y ait pas eu d'autres politiciens, d'autres artistes en œuvres d'imagination, d'autres penseurs, et qu'ils n'aient valu ceux dont je viens d'écrire les noms, si même ils ne les ont surpassés. N'importe! Ceux-là ont au front cette marque spéciale d'avoir été, chacun dans un genre, les représentants d'une même poussée d'idées. Taine en a donné, ce me semble, la plus abstraite et par suite la plus profonde formule.
Conseils à un jeune homme.
Il y a deux types de jeunes gens que je vois devant moi à l'heure présente, et qui sont devant toi aussi comme deux formes de tentations,
également redoutables et funestes. — L'un est cynique et volontiers jovial. Il a, dès vingt ans, fait le décompte de la vie, et sa religion tient dans un seul mot : jouir, — qui se traduit par cet autre : réussir. Qu'il fasse de la politique ou des affaires, de la littérature ou de l'art, du sport ou de l'industrie, qu'il soit officier, diplomate ou avocat, il n'a que lui-môme pour dieu, pour principe et pour fin. Il a emprunté à la philosophie naturelle de ce temps la grande loi de la concurrence vitale, et il l'applique à l'œuvre de sa fortune avec une ardeur de positivisme qui fait de lui un barbare civilisé, la plus dangereuse des espèces. Alphonse Daudet, qui a su merveilleusement le voir et le définir, ce jeune homme moderne, l'a baptisé le struggle-for-lifer, — et lui-même, ce personnage s'appelle volontiers « fin de siècle1 ». Il n'estime que le succès, — et dans le succès que l'argent. Il est convaincu, en lisant ce que j'écris ici, — car il me lit comme il lit toutes choses, ne fût-ce que pour être « dans le train2 », — que je me moque du public en traçant ce portrait, et que moi-même je lui ressemble. Car il est si profondément nihiliste à sa manière, que l'Idéal lui paraît une comédie chez tout autre, comme il en serait, comme il en est une chez lui — quand il juge à propos, par exemple, de mentir au peuple pour avoir ses votes. — Ce jeune homme-là, c'est un monstre, n'est-ce pas ? Car c'est être un monstre que d'avoir vingt-cinq ans et, pour âme, une machine à calcul au service d'une machine à plaisir ! Je le redoute moins cependant pour toi que cet autre qui a, lui, toutes les aristocraties des nerfs, toutes celles de l'esprit, et qui est un épicurien intellectuel et raffiné, comme le premier était un épicurien brutal et scientifique. Ce nihiliste délicat, comme il est effrayant à rencontrer et comme il abonde ! A vingt-cinq ans, il a fait le tour de toutes les idées. Son esprit critique, précocement éveillé, a compris les résultats derniers des plus subtiles philosophies de cet âge. Ne lui parle pas d'impiété, de matérialisme. Il sait que le mot matière n'a pas de sens précis, et il est d'autre part trop intelligent pour ne pas admettre que toutes les religions ont pu être légitimes à leur heure. Seulement, il n'a jamais cru, il ne croira jamais à aucune, pas plus qu'il ne croira jamais à quoi que ce soit, sinon au jeu amusé de son esprit qu'il a transformé en un outil de perversité élégante. Le bien et le mal, la beauté et la laideur,
1 Cette expression, passée dans largot mondain, a pris le sens de « homme sans scrupules et sans foi » ; elle est née de la croyance ridicule que les lins de siècles sont nécessairement des époques de décadence morale.
* Dans l'argot parisien, cela veut dire : être au courant de toutes les nouveautés lionnes ou mauvaises qu'un homme du monde doit connaître.
les vices et les vertus lui paraissent des objets de simple curiosité. L'âme humaine tout entière est, pour lui, un mécanisme savant et dont le démontage l'intéresse comme un objet d'expérience. Pour lui, rien n'est vrai, rien n'est faux, rien n'est moral, rien n'est immoral. C'est un égoïste subtil et raffiné dont toute l'ambition, comme l'a dit un remarquable analyste, Maurice Barrés, dans son beau roman de Y Homme libre, — ce chef d'œuvre d'ironie auquel il manque seulement une conclusion, — consiste, à « adorer son moi », à le parer de sensations nouvelles. La vie religieuse de l'humanité ne lui est qu'un prétexte à ces sensations-là, comme la vie intellectuelle, comme la vie sentimentale. Sa corruption est autrement profonde que celle du jouisseur barbare ; elle est autrement compliquée, et le beau nom de dilettantisme dont il la pare en dissimule la férocité froide, la sécheresse affreuse. Ah ! nous le connaissons trop bien, ce jeune homme-là; nous avons tous failli l'être, nous que les paradoxes de maîtres trop éloquents ont charmé ; nous l'avons tous été un jour, une heure. Et si j'ai écrit ce livre, c'est pour te montrer, à toi qui ne l'es pas encore, enfant de vingt ans chez qui l'âme est en train de se faire, ce que cet égoïsme-là peut cacher de scélératesse au fond de lui !
Ne sois ni l'un ni l'autre de ces deux jeunes hommes, toi, mon jeune frère ! Ne sois ni le positiviste brutal qui abuse du monde sensuel, ni le sophiste dédaigneux et précocement gâté qui abuse du monde intellectuel et sentimental. Que ni l'orgueil de la vie ni celui de l'intelligence ne fassent de toi un cynique et un jongleur d'idées ! Dans ces temps de conscience troublée et de doctrines contradictoires, attache-toi comme à la branche de salut, à la phrase du Christ : « Il faut juger l'arbre par ses fruits. » Il y a une vérité dont tu ne peux pas douter, car tu la possèdes, tu la sens, tu la vis à chaque minute, c'est ton àme. Parmi les idées qui t'assaillent, il en est qui rendent cette âme moins capable d'aimer, moins capable de vouloir. Tiens pour assuré que ces idées sont fausses par un point, si subtiles te semblent-elles, soutenues par les plus beaux noms, parées de la magie des plus beaux talents. Exalte et cultive en toi ces deux grandes vertus, ces deux énergies en dehors desquelles il n'y a que flétrissure présente et qu'agonie finale : l'Amour et la Volonté. — La science d'aujourd'hui, la sincère, la modeste, reconnaît qu'au terme de son analyse s'étend le domaine de l'Inconnaissable. Le vieux Littré, qui fut un saint, a magnifiquement parlé de cet océan de mystère qui bat notre rivage, que nous voyons devant nous, réel, et pour lequel nons n'avons ni barque ni voile. A ceux qui te diront que derrière cet océan il y a le vide,
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l'abîme du noir et de la mort, aie le courage de répondre : « Vous ne le savez pas... »NEt puisque tu sais, puisque tu éprouves qu'une âme est en toi, travaille à ce que cette âme ne meure pas en toi avant toimême. — Je te le jure, mon enfant, la France a besoin que tu penses cela, et puisse ce livre t'aider à le penser.
Les conséquences d'une doctrine '.
Un jeune étudiant, Robert Greslou, est accusé d'avoir empoisonné une jeune fille, qui s'est tuée de désespoir. L'accusation est fausse ; c'est lui cependant qui l'a poussée indirectement au suicide, en la trompant odieusement. Dans sa prison, il écrit un récit du crime moral dont il s'est rendu coupable et l'envoie au philosophe matérialiste Adrien Sixte, par les doctrines duquel il a été corrompu. Celui-ci est navré après avoir lu ce récit terrible d'un jeune homme qui se proclame son disciple.
Adrien Sixte traversait une crise morale, pour lui terrible. Ne se sachant pas regardé, il en laissait voir toute l'intensité dans ses moindres gestes aussi bien que dans les traits de son visage. Depuis la mort de sa mère, il n'avait pas connu d'heures aussi dures, et du moins la souffrance infligée alors par l'irréparable séparation était demeurée toute sentimentale ; au lieu que la lecture du mémoire de Robert Greslou avait du coup atteint le philosophe dans le centre même de son être, au plus profond de cette vie intellectuelle, sa seule raison d'exister. Au moment où il donnait à Mariette l'ordre de préparer sa valise pour son départ, il était aussi pénétré d'épouvante que dans la nuit où il feuilletait ce cahier de confidences. Elle avait commencé, cette épouvante consternée, dès les premières pages de ce récit où une criminelle aberration d'âme était étudiée, comme étalée avec un tel mélange d'orgueil et de honte, de cynisme et de candeur, d'infamie et de supériorité. A rencontrer la phrase où Robert Greslou se déclarait lié à lui par un lien aussi étroit qu'imbrisable, le grand psychologue avait tressailli, et il avait tressailli de même à chaque rappel nouveau de son nom dans cette singulière analyse, à chaque citation d'un de ses ouvrages qui lui prouvait le droit de cet abominable séducteur à se
1 Les philosophes matérialistes sont la plupart du temps d'une honnêteté irréprochable dans leur vie privée ; par une contradiction très fréquente, ils pratiquent une morale pure et idéaliste, en désaccord complet avec leur philosophie desséchante. Malheureusement celle-ci est lue par des disciples qui en tirent toutes les conséquences et les appliquent à la conduite de la vie. Le mal indirect qu'ils font est donc énorme. C'est ce que Paul Bourget a voulu prouver dans l'ouvrage d'où ce morceau est extrait. Ceci a été écrit en 1889, date qui marque l'avènement du sentiment moral dans l'œuvre de Bourget.
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dire son élève. Une fascination faite d'horreur et de curiosité l'avait contraint d'aller d'un trait jusqu'au bout de ce fragment de biographie dans lequel ses idées, ses chères idées, sa science, sa chère science, apparaissaient unies à des actes si honteux. Ah ! si elles y avaient été seulement unies ! Mais non, ces idées, cette science, l'accusé de Riom les revendiquait comme l'excuse, comme la cause de la plus monstrueuse, de la plus, complaisante dépravation! A mesure que Sixte avançait dans le manuscrit, il lui semblait qu'un peu de sa personne intime se souillait, se corrompait, se gangrenait, tant il retrouvait de lui-même dans ce jeune homme, mais un « lui-même » cousu, par quel mystère ? aux sentiments qu'il détestait le plus au monde. Car dans ce philosophe illustre les saintes virginités de la conscience demeuraient intactes, et, derrière le hardi nihiliste d'esprit, un noble cœur d'homme naïf se dissimulait toujours. C'était là, dans cette conscience intacte, dans cette honnêteté irréprochable, que le maître du précepteur félon se sentait soudain déchiré. Cette sinistre histoire d'une séduction si bassement poussée, d'une trahison si noire, d'un suicide si mélancolique, le mettait face à face avec la plus affreuse vision : celle de sa pensée agissante et corruptrice, lui qui avait vécu dans le renoncement volontaire et avec un idéal quotidien de pureté. Toute l'aventure de Robert Greslou lui montrait dans ses livres les complices d'un hideux orgueil et d'une abjecte sensualité, lui qui n'avait jamais travaillé que pour servir la psychologie, en modeste ouvrier d'un travail qu'il croyait bienfaisant, et dans l'ascétisme le plus sévère, afin que jamais les ennemis de ses doctrines ne pussent arguer de son exemple contre ses principes. Cette impression fut d'autant plus violente qu'elle fut plus subite. Un médecin de grand cœur éprouverait une angoisse d'un ordre analogue si, ayant établi la théorie d'un remède, il apprenait qu'un de ses internes en a essayé l'application et que toute une salle d'hôpital est à l'agonie. Avoir fait le mal le sachant et le voulant, c'est très amer pour un homme qui vaut mieux que ses actes. Mais avoir dévoué trente années à une œuvre, avoir cru cette œuvre utile, l'avoir poursuivie sincèrement, simplement, avoir repoussé comme injurieuses les accusations d'immoralité lancées par des adversaires passionnés, s'être tendu à ne jamais douter de son esprit et, tout d'un coup, à la lumière d'une révélation foudroyante, tenir une preuve indiscutable, une preuve réelle comme la vie elle-même, que cette œuvre a empoisonné uue àme, qu'elle portait en elle un principe de mort, qu'elle répand à l'heure présente ce principe dans tous les coins du monde, — ah ! la cruelle secousse à recevoir, et la cruelle blessure,
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quand la secousse ne devrait durer qu'une heure et la blessure se fermer aussitôt !
Tous les penseurs révolutionnaires ont connu de ces heures d'angoisse. Mais la plupart les traversent vite. Voici pourquoi. Il est rare qu'un homme soit lancé dans la bataille des idées sans bien vite devenir le comédien de ses premières sincérités. On soutient son rôle. On a des partisans, et surtout on arrive bientôt, par le frottement avec la vie, à cette conception de l'a peu près qui vous fait admettre comme inévitable un certain déchet de votre Idéal. On se dit que Ton fait du mal ici, du bien ailleurs, et quelquefois qu'au demeurant le monde et les gens iront toujours de même. Chez Adrien Sixte, la sincérité était frop entière pour qu'un pareil raisonnement fût possible. Il n'avait, lui, ni rôle à jouer ni fidèles à ménager. Il était seul. Sa philosophie et lui ne formaient qu'un, et les compromis dont s'accompagne toute grande renommée n'avaient rien entamé dans sa belle âme farouche et fière de savant. Il faut ajouter qu'il avait trouvé le moyen, grâce à sa parfaite bonne foi, de traverser la société sans jamais la voir. Les passions qu'il avait dépeintes, les crimes qu'il avait étudiés, il les voyait comme ces personnages que désignent les observations médicales, « A..., 35 ans..., telle profession.... célibataire... » Et l'exposition du cas se développe, sans un détail qui donne au lecteur la sensation de l'individuel. Pour tout dire, jamais le théoricien rigoureux des passions, l'anatomiste minutieux de la volonté, n'avait vu bien en face une créature de chair et d'os ; en sorte que le mémoire de Robert Greslou ne se trouvait pas seulement parler à sa conscience d'honnête homme. Il devait mordre et il mordait sur l'imagination du philosophe à la manière dont la clarté du soleil mord sur la pupille d'un malade opéré soudain de la cataracte. Aussi, pendant les huit jours qui suivirent cette première lecture, ce fut comme une obsession continuelle, et cette obsession augmenta la douleur morale en la doublant d'une sorte de malaise physique. Ce cerveau de manieur d'abstractions subissait l'étreinte obsédante d'un cauchemar précis et concret. Le psychologue le voyait, son funeste disciple, tel qu'il l'avait vu là, dans cette même chambre, posant les pieds sur ce même tapis, appuyant son bras sur cette même table, respirant, bougeant. Derrière les mots écrits sur le papier, il entendait cette voix un peu sourde qui lui prononçait la terrible phrase : « J'ai vécu avec votre pensée et de votre pensée, si pas- » sionnément, si complètement... » Et les mots de la confession, au lieu de rester de simples caractères, écrits avec l'encre froide sur l'inerte papier, s'animaient ainsi en paroles derrière lesquelles il sentait vivre
un être. « Ah ! » songeait-il quand cette image était trop forte, « pourquoi la mère m'a-t-elle apporté ce cahier ? » Il était si naturel que la malheureuse femme, en proie à sa folle anxiété de prouver l'innocence de son fils, eût violé ce dépôt. Mais non, Robert l'avait sans doute trompée avec cette hypocrisie dont il se vantait, le misérable, comme d'une conquête psychologique... Cela seul, cette hantise hallucinante du visage du jeune homme, suffisait à bouleverser Adrien Sixte. Quand cette mère lui avait crié : « Vous avez corrompu mon fils..., » car elle le lui avait crié, sa sérénité de savant avait à peine été touchée. Pareillement il n'avait opposé que le mépris aux accusations du vieux Jussat, répétées par le juge, et à la phrase de ce dernier sur la responsabilité morale. Comme il était sorti tranquille, intéressé même et presque allègre, du Palais de Justice ! Et maintenant ce mépris, il ne le retrouvait plus en lui ; cette sérénité, elle était vaincue, et lui, le négateur de toute liberté, lui, le fataliste qui décomposait la vertu et le vice avec la brutalité d'un chimiste étudiant un gaz, lui, le prophète hardi de l'universel mécanisme, et qui jusqu'alors avait toujours connu l'harmonie parfaite de son cœur et de son esprit, il souffrait d'une souffrance en contradiction avec toutes ses doctrines : — il avait des remords, il se sentait responsable !
Le renouveau en Auvergne 4.
Le printemps arriva, dans ces alternatives, pour moi si troublantes, de projets audacieux, de timidités folles, de raisonnements contradictoires, de savantes combinaisons, de naïves ardeurs. Et quel printemps ! Il faut avoir connu toute l'àpreté de l'hiver dans ces montagnes, puis la subite douceur du renouveau, pour savoir quel charme de vivre flotte dans cette atmosphère quand avril et mai ramènent la saison sacrée. C'est d'abord à travers les prairies humides comme un réveil de l'eau qui frémit sous la glace plus mince ; elle la brise, cette glace aigué, puis elle court, légère, transparente et libre, en chantant. C'est, dans les bois abandonnés, un infini murmure des neiges qui, se détachant une par une, tombent sur les branches toujours vertes des pins, sur le feuillage jauni et desséché des chênes. Le lac, débarrassé de son gel, se prit à frissonner sous le vent qui balaya aussi les nuages, et l'azur apparut, cet azur du ciel des hauteurs, plus clair, semble-
1 Le hasard a fait naître P. Bourget à Amiens, mais c'est en Auvergne qu'il a passé son enfance. On comprendra donc pourquoi il a si bien saisi la poésie particulière de cette province. Bourget est du reste un excellent descripteur.
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t-il, plus profond que dans la plaine, et en quelques jours la couleur uniforme du paysage se nuança de teintes tendres et jeunes. Sur les ramures jusque-là toutes nues, les frêles bourgeons pointèrent. Les chatons verdàtres des noisetiers alternèrent avec les chatons jaunâtres des saules. Même la lave noire de la Gheyre parut s'animer avec la nature. Les fructifications veloutées des mousses s'y mêlèrent aux taches blanchissantes des lichens. Le cratère du Puy de la Vache et celui du Puy de Lassolas découvrirent, morceau par morceau, toute la splendeur de leur sable rouge. Les fûts argentés des bouleaux et les fûts chatoyants des hêtres brillèrent au soleil d'un éclat plus vif. Dans les halliers commencèrent d'éclore les belles fleurs que je cueillais autrefois avec mon père et dont les corolles me regardaient comme des prunelles, dont l'arôme me suivait comme une haleine. Les pervenches, les primevères et les violettes apparurent les premières, puis je retrouvai successivement la car (lamine des prés avec sa nuance lilas, le bois-gentil qui porte ses fleurs roses avant de porter ses feuilles, la blanche anémone, le muscari à l'odeur de prune, la scille à deux feuilles et sa senteur de jacinthe, le sceau de Salomon avec ses clochettes blanches et le mystère de sa racine qui marche sous terre, le muguet dans les creux des petites vallées, et l'églantine le long des haies. La brise qui venait des dômes encore blancs, passait sur ces fleurs. Elle roulait en elle des parfums, du soleil et de la neige, quelque chose de si caressant à la fois et de si frais, que respirer, à de certains moments, c'était s'enivrer d'un air de jeunesse, c'était participer au renouveau du vaste monde ; et moi aussi, tout tendu que je fusse dans mes doctrines et mes théories, je ressentis cette puberté de toute la nature.
Les catacombes de Ghiusi1.
J'ai retrouvé mon émotion de Volterra, et plus forte, à visiter, presque immédiatement au sortir du dépôt étrusque, de petites catacombes, — chrétiennes celles-là, et qui se développent dans un autre souterrain. La différence d'époques n'est cependant pas très grande. Les livres spéciaux, en effet, placent toutes les fresques étrusques entre le V« et le IHe siècle avant notre âge. D'autre part, on classe les catacombes de Chiusi parmi celles des tout premiers temps du Christia-
1 Extrait des Sensations d'Italie (1891), intéressant récit de voyage renfermant d'originales impressions d'art et des Vues philosophiques profondes. L'évolution de P. Bourget vers le christianisme est déjà fortement accentuée dans cet ouvrage.
nisme. Gela ne ferait qu'une distance de quatre cents années au plus, peut-être moins, et c'est deux mondes. L'entrée, aujourd'hui fermée d'une grille, est à peine visible. Au bas d'une montagne, l'on aperçoit les longs corridors creusés dans les soubassements de la colline. Ils se déroulent entre des tombeaux dont les pierres disjointes laissent voir des fragments d'os. L'autel, dès l'abord, donne à ce réduit pieux une physionomie déjà d'église, de crypte romane. Tout à l'heure il n'y avait en moi que curiosité. Je ne peux me défendre maintenant d'un respect troublé. Ces reliques qui reposent le long de ces galeries sont parfois désignées par une épitaphe latine. Le plus souvent elles restent anonymes. Mais je sais qu'elles appartinrent à des hommes qui, vivants, pensèrent au salut de leur âme. C'est pour assurer ce salut qu'ils risquaient leur vie en venant assister, malgré les lois, aux cérémonies de leur culte dans cette cachette pieuse. C'est parce que beaucoup de leurs semblables pensèrent et sentirent comme eux que le Christianisme a triomphé. Pour une part, si petite soit-elle, chacun d'eux a contribué à la création d'un Idéal en dehors duquel, même aujourd'hui, il n'y a que ténèbres, doute et douleur. Quand on songe à quelle profondeur cette religion s'est infiltrée dans notre sensibilité, et combien notre art moderne en reste imprégné quoi qu'il fasse, comment ne pas être remué par l'idée que voici les ouvriers de la première heure, ceux dans l'être obscur desquels s'élaborait la croyance qui plus tard a seule rendu possibles un Dante, un Michel-Ange, un Pascal, un Goethe même, — car Faust existerait-il sans le Christianisme ? — un Henri Heine, puisque son chef-d'œuvre est ce poème mystique du Pèlerinage à Kevlaar. Pour une part infiniment faible, mais une part tout de même, une catacombe misérable et abandonnée, comme celle-ci, compte dans cette métamorphose de l'univers moral. Je vois en elle une des graines qui, enfouies sous le sol, levèrent plus tard pour une splendide moisson de cathédrales, comme celle de Sienne que je visitais l'autre semaine, comme celle d'Orvieto que je revisiterai dans quelques jours. Sous cette voûte obscure je sens frémir cette germination prodigieuse de l'histoire qui relie les humbles, les simples commencements aux magnificences des triomphes, et qui, seule, ennoblit le succès en faisant de sa pompe le couronnement glorieux des bonnes volontés inconnues. Tout à l'heure je trouvais naturelles les plaisanteries des petits garçons et leurs gambades. A présent, elles me choqueraient, et mon guide, tout grossier soit-il, sent comme moi, car un des enfants ayant voulu prendre un des os visibles entre les feu tes des pierres, le vieillard empêche ce qui serait ici un sacrilège. Obscurément, vaguement, il
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éprouve, lui aussi, cette impression, que ce sont là, non seulement des. morts, mais nos morts, et il a raison, puisque notre âme, à quelque degré que ce soit, vit encore un peu de l'âme qui soutenait autrefois ces pauvres débris.
Saint François d'Assise1.
Je me demandais, l'autre jour, devant les tableaux du Pérugin et de Bonfigli, pourquoi certaines œuvres d'art demeurent si jeunes et si puissantes, alors que toutes les conditions où elles furent créées ont péri autour d'elles. La même question se pose, plus difficile à résoudre, devant certaines figures de l'histoire qui gardent un pouvoir de séduction sur des esprits entièrement différents d'elles, souvent même sur les adversaires de l'idée qu'elles représentent. Saint François d'Assise est ainsi. Aucun homme ne vécut plus étranger que lui à tout ce qui fait l'orgueil de la société moderne, à cet instinct de critique et d'observation qui aboutit partout à la science et qui tente aujourd'hui de réduire le problème religieux à une analyse grammaticale par l'étude philosophique des textes. Aucun saint pourtant n'est demeuré, je ne dis pas plus populaire, mais plus vénéré des orgueilleux d'intelliligence, de ceux qui ont fondé, comme Renan, le plus fort de leur renommée sur l'analyse implacable des croyances mystiques dont vivait le moine. 11 n'y a pas là un de ces simples jeux de dilettantisme auxquels se complaît trop le grand artiste qui a écrit autrefois les Questions d'histoire religieuse. Tous nos contemporains qui ont prononcé le nom de François en ont parlé comme Renan. Le motif me paraît en être que le saint d'Assise, par delà tous les miracles de sa légende et même dans ces miracles, se manifeste comme ayant pratiqué à un degré suprême les deux principes qui sont l'àme même de tout sentiment religieux : l'acceptation et le renoncement. Gœthe, cet adversaire du moyen-àge, si déterminé qu'étant venu dans cette ville d'Assise il n'y voulut voir que les ruines fort médiocres d'un temple de Minerve, — par discipline sans doute et pour ne s'occuper que du monde antique — le païen Gœthe a écrit dans Wilhelm cette phrase profonde : « Toutes les religions n'ont qu'un but : faire accepter l'inévitable à l'homme. » 11 dit : accepter et non subir. C'est qu'accepter suppose un amour de cet inévitable, un sentiment et non pas une simple idée que cet obscur
* Sensations d'Italie. — Dans Paul Bourget. à côté du profond romancier mondain, il y a un spiritualiste chrétien très convaincu dont on peut voir encore mieux, dans cet extrait, les tendances morales.
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univers a une signification mystérieuse et bienfaisante. On a beau avoir multiplié les sophismes autour de soi pour abolir cette croyance en une solution humaine du redoutable problème, s'être ingénié à se démontrer que le véritable rôle de l'homme est la résignation froide en face d'une nature aveugle et sourde, avoir finement ou brutalement raillé les prétentions de notre pauvre personne en regard du vaste cosmos, cette attitude n'est qu'une parade ; et l'âme proteste en nous, quand nous sommes sincères, contre cette orgueilleuse et factice sensation de notre volonté. Le besoin subsiste, indestructible, dans les profondeurs de notre sensibilité, que ce monde ait en lui de quoi satisfaire à notre cœur, puisque ce cœur en est issu, et les hommes absolument inoffensifs et purs comme le Poverello d'Ombrie, qui ont cru à cette bienfaisance de l'univers, comme ils respiraient, comme ils vivaient, avec l'être de leur être, nous apparaissent à l'état de protestation irréfutable contre le nihilisme dont nous étouffons. Ils deviennent les complices en nous d'une foi qui s'ignore, et qui parfois se cherche en se pleurant. La complaisance avec laquelle nous contemplons leur silhouette morale à travers les âges atteste une nostalgie qui, par ellemême, est une croyance. « Tu ne me chercherais pas », dit le Sauveur, dans l'admirable Mystère de Jésus, « si tu ne m'avais pas trouvé.» Les doctrines de ces fidèles ne nous importent plus, ni leurs préjugés ; c'est leur « moi » pareil au nôtre dans ses intimes besoins, mais qui posséda ce que nous désirons tant ; oui, c'est ce « moi » fervent et héroïque qui nous réchauffe, du fond de l'abîme impénétrable où il est rentré. Y-a-t-il si loin de ce phénomène à cet autre si mystérieux, si mal étudié par l'insuffisante psychologie actuelle, que les vrais croyants appellent la prière ?
Sensations de voyage1.
Je suis parti avec délice, il y a deux mois, et je repartirai, je le sens trop, avec le même délice, au premier souffle, et ce ne sera point par mode et snobisme, ni même pour le plaisir de dire : « J'ai été là », ni pour écrire de nouvelles phrases. Que de routes j'ai suivies sans en rapporter une seule page ! Ce ne sera point par amour des sciences,
1 Sensations d' Italie . — Jusque dans ses récits de voyage, Bourgetest psychologue, comme le montre le morceau suivant et comme on peut le voir encore dans son bel ouvrage, Outre Mer (1895), où les analyses les plus pénétrantes de l'âme américaine alternent avec les descriptions remarquables des sites, des cités et de la vie d'au-delà l'Océan.
n'en possédant vraiment aucune, je l'ai trop montré au cours de ce journal, ni môme par goût de la psychologie internationale, quoique cet épigrammatique Lemaître m'ait encore qualifié de « psychologue errant ». Je viens de dire que je ne crois aucunement à la valeur des observations de route. Mon ami Stendhal en est la preuve, lui qui a passé sa vie à enregistrer avec une si juvénile confiance des anecdotes recueillies dans des conversations de café ! J'aime cependant ses livres, quoique à l'user j'aie constaté que rien n'en était strictement vrai, parce qu'il a eu la sensation du voyage, et je crois à cette sensation-là comme à celle du jeu, pour elle-même et sans autre raison que d'en avoir tant éprouvé la jouissance. En essayant de l'analyser, j'y trouve des éléments complexes dont je voudrais démêler quelques-uns, afin de donner à ces notes un peu incohérentes un dernier chapitre et qui en résume à peu près l'esprit épars.
Elle réside d'abord, cette sensation du voyage, dans ce pouvoir que possède seule l'absence de nous rendre à nous-mêmes. Etre loin, c'est être affranchi de tant de devoirs et de tant de misères, de tant d'habitudes lassantes ou douces ! Dans la voiture qui vous emporte, sur le pont du bateau, vous vous retrouvez seul et libre, non seulement de vos heures, mais de vos idées, de vos goûts, de vos rêveries, et le premier usage de cette liberté, c'est de vous rendre à la nature, à cette impression directe et animale des choses qui s'efface, qui s'émousse si vite, dans l'accoutumance des villes. Pour que vous aimiez à voyager, il faut que vous soyez demeuré sensible à ces splendeurs journalières que la littérature n'a pu gâter en les décrivant, parce qu'elle n'a jamais pu qu'en copier une pâle image. 11 faut que vous aimiez à regarder le vaste, l'incorruptible ciel, la mouvante mer, la forêt onduleuse, la gracieuse ou farouche montagne, et, pour éclairer ce décor immortel, les jeux changeants de la lumière du jour et le palpitant éclat des étoiles de la nuit. Ne dites pas que ces splendeurs visibles vous sont trop connues. Depuis des mois vous les oubliez, en proie aux soucis de l'existence affairée et quotidienne. L'homme vous les cache, votre ami le plus cher quelquefois; d'autres fois, votre ennemi. Osez revenir à elles. Vous les retrouverez qui vous attendent. Qui a pu courir un peu cet immense monde et ne pas se ressentir capable de ces émotions uniques, si simples, si pénétrantes, qui furent celles de notre première jeunesse : entendre par une après-midi d'été le bourdonnement dans un bois, de la vie universelle, le soupir confus de la terre sous la chaleur et comme sa germination, — regarder par-dessus le bastingage du bateau la côte disparaître et l'infini des flots se déployer
sous la lune qui monte. Certes, elles sont toujours à votre portée, ces émotions, mais vous devez pour les rapprendre vous donner à elles, comme vous devez vous donner aux arts pleinement pour en éprouver l'envahissante fièvre. Ne dites pas non plus que vous avez le Louvre et son étonnante galerie. Avouez que vous n'y montez guère et vous n'avez pas si tort. Les œuvres des maîtres veulent, pour être comprises, un recueillement que vous n'aurez jamais à Paris, entre deux de vos innombrables devoirs de métier ou de société. L'absence vous l'impose, ce recueillement, malgré vous, et puis les œuvres d'art veulent aussi être vues dans l'endroit où elles furent composées, sous le ciel qui les vit naître. Les modèles que les peintres ont copiés vont et viennent encore dans les rues : en Lombardie, les Hérodiades chères à Luini ; à Venise, les dogaresses de Titien et de Véronèse ; à Parme, les gracieuses Madones de Corrège ; à Florence, les nymphes de Botticelli. L'Hérodiade, hélas ! vend quelquefois des allumettes et du tabac, la dogaresse aune du ruban, la Madone est épicière, la nymphe blanchisseuse; le Saint Sébastien, qui semble descendre d'une fresque ombrienne, vous sert du foie de volaille ou des œufs frits dans un restaurant de campagne. Il n'importe. La vision sublime que les grands peintres ont su se former d'après le type, à travers les déchéances du métier, s'impose à vous, comme aussi la biographie de ces peintres s'anime, et celles des écrivains dont vous visitez la maison, et celles des princes dont vous contemplez le château. Le goût qui attache si fortement le vulgaire à la matérialité des objets touchés par les héros n'est pas un simple préjugé. Notre imagination prend son point d'appui dans les sens, et, pour nous figurer le passé, le contact physique est presque nécessaire. Céder à cet attrait sans en discuter la finesse, quelle meilleure méthode pour renouveler en nous le rêve des temps anciens, pour galvaniser ce qui n'était que lettre morte, vaine et froide nomenclature, pour opérer ce miracle de résurrection, où Michelet faisait si justement consister toute l'histoire ?
Sensations d'histoire, sensations d'art, sensations de nature, — quand vous avez laissé pendant des semaines ces trois courants déborder, jouer à leur gré sur vous, il se produit dans votre être intime un phénomène particulier qui explique pourquoi chaque long voyage se termine sur un changement secret de votre personne, presque toujours améliorée, devenue plus grave, plus résolue à la tâche du travail intérieur, plus religieuse enfin, si l'essence de la religion consiste dans la bonne volonté. Il y a deux efforts également difficiles pour un civilisé et qu'emporte le tourbillon brûlant, desséchant, des cités mo-
dernes. Ils semblent contradictoires, et ils sont rendus si difficiles par un même défaut de solitude. Vivre sa vraie vie, sentir son vrai « moi * », c'est le premier de ces deux efforts. Mettre à leur vraie place les petites misères de sa propre destinée, c'est le second. Le voyage, qui nous restitue à nous-mêmes, nous apporte aussi ce bienfait qu'en déployant autour de nous les tableaux immenses et mouvants delà vie, il nous apprend à nous considérer de celte manière cosmique où réside le plus puissant principe d'amélioration. Marc-Aurèle disait : « 11 faut contempler le cours des astres comme si nous étions emportés dans leurs révolutions. Il faut sans cesse penser aux changements des éléments les uns dans les autres. Ces sortes de considérations purifient les souillures de la vie terrestre... » Et Platon : « Quand on discourt sur l'homme il faut envisager les choses de la terre comme d'un lieu élevé : troupeaux, armées, labourage, noces, réconciliations, naissances, morts, tumultes des tribunaux, contrées désertes, nations barbares de toutes sortes, fêtes, lamentations, foires, toutes cette confusion de mille choses, toute cette harmonie formée de contraires... » Ce travail de perspective et d'ensemble, le voyage le rend plus facile par cet élargissement qu'il impose à notre horizon. Le chétif univers que nous sommes dans l'autre univers, la fragile durée de notre destinée, la mesquinerie insignifiante des passions individuelles dont nous souffrons, la pauvreté des accidents qui nous blessent, le peu que représente dans la vaste suite des âges le tumulte contemporain, nous le sentons à plein cœur, et à plein cœur aussi ce besoin, cet appétit des choses éternelles, la plus antique, la plus sûre garantie de notre destinée d'outre-tombe. Ce n'est pas sans raison que les Pères de l'Eglise, qui restent les princes des psychologues et des moralistes, malgré le fatras microscopique de notre science actuelle, ont comparé la vie humaine à un voyage, et l'homme qui doit mourir à un passant qui s'achemine vers sa fixe demeure.
En plein rêve ~.
La comtesse Louise Scilly avait dit à sa fille Henriette et à Francis Nayrac, le fiancé de cette jolie enfant : — Marchez un peu et ne vous
1 Parole profonde. Dans les grandes villes la plupart des hommes cultivés, emportés dans le tourbillon de la vie mondaine, ont une existence factice souvent contraire à leurs propres désirs.
* Dans Bourget, à côté de l'anatomiste moral qui fouille de son impitoyable scalpel les fibrus les plus ténues du cœur de l'homme de plaisir, il y a un romancier sentimental capable de composer d'exquises idylles. On pourra étudier cotte face sympathique de son talent dans lextrait qui va suivre.
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inquiétez pas de moi, je vous attendrai ici. Je ne veux pas que ma vieille figure vous gâte ce beau matin... Et elle s'était assise sur un banc de marbre sculpté, auprès d'un buisson de roses, de ces roses frêles, à peine parfumées, qui fleurissent tout l'hiver les haies de cette douce Sicile. Ou était vers la fin de novembre, et une lumière d'une divine transparence, si légèrement, si puissamment réchauffante, enveloppait, baignait, caressait ce jardin, cette oasis plutôt de la villa Tasca, — fantaisie de grand seigneur hospitalier bien connue de ceux que le caprice du voyage ou le souci d'uue santé compromise ont exilé quelques mois à Palerme. C'était, ce dernier cas, celui de la comtesse. Venue de Paris dès les premiers brouillards d'automne pour achever de guérir les suites d'une fluxion de poitrine quasi mortelle, une demirechute l'avait aussitôt emprisonnée trois semaines durant dans sa chambre Elle ne recommençait guère de sortir que depuis cinq ou six jours. Aussi laissait-elle avec délices ce soleil de onze heures vibrer autour de sa faiblesse. Ses yeux bleus, d'un bleu trop brillant, comme de quelqu'un dont la vie a été atteinte dans ses sources profondes, erraient sur ces beaux arbres, pins d'Italie ou cèdres gigantesques, autour desquels un fouillis de végétation tropicale révélait l'approche de l'Afrique. Dans les massifs, des aloès pâlissants tordaient leurs poignards barbelés. Des dattiers remuaient lentement leurs palmes d'un vert sombre. Des cactus tendaient leurs raquettes épineuses où pointaient des fruits violets. De blanches statues brillaient dans l'interstice des verdures, et la villa elle-même, toutes fenêtres closes, semblait, parmi cette paix et cette clarté de la matinée, retenir, derrière sa façade peinte de couleurs tendres, un rêve de félicité.
Dans ce décor de solitude, animé uniquement par le frisson des feuillages ou par le vol d'un cygne dont les ailes mutilées rasaient l'eau dormante d'un invisible étang, les yeux de la mère revenaient sans cesse vers la portion du vaste et lumineux jardin où se promenaient les deux fiancés. Leur pas lent, incertain, distrait, — ce pas d'un couple heureux et dont les moindres mouvements s'harmonisent, s'épousent pour ainsi dire d'un inconscient accord, — les éloignait tour à tour et les rapprochait. Ils disparaissaient, puis reparaissaient au tournant des allées . Ils marchaient, s'arrêtaient, marchaient de nouveau. Ils se regardaient, parlaient, se taisaient, si délicieusement exaltés et ravis par ce ciel bleu, cette clarté du jour, ces arbres, ces eaux, ces fleurs, par eux-mêmes surtout, par cette magie de la présence aimée, qui mettrait le printemps là où règne l'hiver ; et, ajoutée à l'enchantement d'une heure enchantée, peu s'en faut qu'elle ne dépasse les for-
ces de l'âme ! Henriette et Francis avaient autour de leurs personnes ce mystérieux rayonnement que projette l'extrême bonheur. Ils étaient comme soutenus, comme soulevés par cet intime esprit de félicité que révèle chaque geste de deux êtres qui se chérissent entièrement, absolument. Jamais la taille souple de la jeune fille n'avait été plus souple, son fin sourire plus fin, jamais son visage plus délicat, ses yeux plus bleus, sa joue plus rosée, sa bouche plus spirituelle, l'or de ses cheveux plus soyeux et plus brillant. Jamais non plus la physionomie, volontiers concentrée et réfléchie, de Francis, ne s'était éclairée d'une pensée plus radieuse. C'était comme une vision d'un rêve réalisé que cette promenade, pour le tendre témoin qui contemplait les deux fiancés, pour cette mère qu'ils n'oubliaient pas même dans leur extase, car, à chaque passage près du banc de marbre, Henriette la saluait d'un sourire et d'un regard. Elle n'eût pas détourné sa blonde tête que Mme Scilly ne lui en eût certes pas voulu. Mais que sa fille lui gardât une place dans son bonheur, cette évidence lui était aussi réchauffante que ce soleil méridional aux rayons duquel son pauvre corps se caressait, pour y reprendre un peu de force, quelques années de vie encore, et elle songeait :
— Comme il l'aime, et comme il a raison de l'aimer ! Comme elle est devenue celle que promettait son enfance ! Si son père vivait, qu'il serait fier d'elle et fier de lui !... Il me dirait qu'il est content de moi, j'en suis sûre. Il me le dira un jour, bientôt... Que ce ne soit pas trop tôt, cependant !
En prononçant mentalement celte parole, la pauvre femme reculait de quinze ans en arrière, jusqu'à l'automne, si terrible pour elle, de 1871. Au lieu du vert et silencieux jardin où passaient et repassaient ses deux enfants, — comme elle les appelait en les bénissant ensemble dans son cœur, — elle revoyait une chambre de malade, par un matin de novembre aussi, mais d'un novembre parisien, froid, sinistre et noir. Elles étaient là toutes deux, Henriette et elle-même, agenouillées auprès d'un lit sur l'oreiller duquel se détachait une face douloureuse et pâle, celle du commandant Scilly, qui venait de mourir. Après des mois et des mois de souffrance, il avait succombé aux suites des blessures reçues dans un des combats sous Metz. Il s'était conduit là en digne petit-neveu du fameux comte Scilly, le héros de Leipsick, celui qui avait mérité d'être lieutenant dans un de ces régiments d'officiers sans régiments, que Napoléon forma en Russie avec le titre d'escadrons sacrés. Quoique tous les Scilly aient été dans l'armée depuis ce héros du premier Empire jusqu'à l'actuel divisionnaire de ce nom, et qu'une
femme de soldat doive être préparée à ces cruels sacrifices, la comtesse avait cru devenir folle d'inquiétude dès les premiers jours qui avaient suivi la déclaration de guerre. Puis, ayant rejoint son mari en Allemagne, elle l'avait ramené à Paris pour le disputer à la mort avec une passion qui l'avait, en quelques semaines, vieillie de dix ans. A ce chevet du lit de mort du seul homme qu'elle eût aimé, elle n'avait repris le courage de vivre qu'en embrassant sa fille, l'unique enfant qui lui restât des cinq qu'elle avait eus, pauvre petite créature si fragile, si sensible, si consciente déjà de son sort de demi-orpheline ! Ses larmesle disaient assez, et ses soupirs, et l'étreinte désespérée dont elle saisissait sa mère en lui criant : — Ah ! garde-moi. garde-moi !... La veuve avait rendu ses baisers à Henriette, en se jurant, en jurant au souvenir du père, de la garder en effet, de lui remplacer l'absent, et une vie avait commencé tout de suite, — pour durer des années, — de retraite, de mélancolie et pourtant de douceur. Une vie de retraite, car la comtesse se trouvait brouillée avec toute la famille de son mari, y compris le général Scilly, pour des raisons personnelles au père du mort, mais elle les acceptait par scrupule de fidélité morale comme le commandant les avait acceptées lui-même, et, d'autre part, ses relations de monde se trouvaient réduites, par le grand deuil qu'elle ne cessa de porter que bien tard, à la plus stricte intimité. Une vie de mélancolie, car elle voulut que rien ne fût changé autour d'elle, et le petit hôtel du boulevard des Invalides, choisi jadis par l'officier comme plus voisin de la rue Saint-Dominique et de l'Ecole Militaire, commença de revêtir 'cette physionomie un peu passée et fanée des choses que les mains touchent pieusement, tristement, pour les caresser et ne pas s'en servir. Une vie de douceur, car la petite fille qui allait et venait, toujours en noir^ elle aussi, de son pas à peine appuyé d'enfant sage, à travers ces meubles dont chacun était une relique, ne faisait pas un geste, ne disait pas un mot qui ne trahit la plus jolie délicatesse de nature. Mme Scilly en jouissait avec ce mélange de délices et de souci dont est faite la félicité douloureuse des mères. Elles les savent si comptés, les jours où elles ont leur enfant auprès d'elles, tout à elles. Tandis qu'Henriette s'occupait paisiblement au travail de ses leçons, celle-ci avait pris l'habitude de mesurer la fuite de ces douces années au verdoiement ou au jaunissement des arbres du jardin de l'archevêché, aperçus par les hautes fenêtres des chambres du premier étage. Tantôt ces arbres frémissaient au renouveau, secouant au vent d'avril des grappes de fleurs, et la mère calculait combien de printemps reviendraient encore avant que sa fille eût ses dix-neuf ans. D'autres fois, le vent chassait le long des-
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allées les débris épars Je l'automne, et elle comptait les saisons écoulées depuis que le père était mort. Elle se perdait devant la petite dans des contemplations infinies, charmée tout ensemble et troublée par l'accroissement de sa taille, par la métamorphose de l'enfant en jeune fille, de la jeune fille presque en jeune femme, admirant sa grâce, son esprit, sa bonté, respirant tous les parfums de cette adorable et virginale fleur qu'elle seule connaissait, et elle prévoyait, avec une anxiété si généreusement préparée cependant au sacrifice, le moment où il lui faudrait se séparer d'elle.
— Penser, se disait-elle, qu'il existe, celui qui doit me la prendre, qu'il respire, qu'il marche, que nous l'avons peut-être rencontré hier, aujourd'hui, dans notre promenade! C'est pour lui que j'aurai orné ce gracieux esprit d'idées fines, pour lui ce tendre cœur de sentiments nobles... Si je pouvais l'élever, lui. pour elle, comme je l'élève, elle, pour lui?... Son père répétait toujours: Elle épousera quelqu'un qu'elle aime. Il était un homme, il savait la vie, il aurait jugé celui qui se présentera, au lieu que moi ?...
C'est par milliers que la veuve inconsolée avait prononcé tout bas de ces monologues de sollicitude maternelle plus fréquents et plus pressés à mesure que le temps avance. Ils aboutissaient alors à des projets caressés complaisamment, puis déjoués par une de ces rencontres non prévues à la suite desquelles un hôte nouveau entre en scène, l'inattendu, l'irrésistible amour. La comtesse Scilly avait, durant ces années 'trop courtes à son gré, déployé son soin le plus constant à entourer Henriette d'amies irréprochables et pieuses comme elle-même. Elle s'était appliquée à graduer de son mieux la prudente reprise de ses relations de monde. Elle avait voulu que pas une des habitudes de fine aristocratie qu'elle pratiquait à l'époque de ses jeunes élégances ne fût perdue pour sa fille, et elle avait appelé à elle tout le secours de son expérience première pour étudier avec une sollicitude passionnée les quelques jeunes gens mêlés à leur petit cercle de société. Puis ce fut d'un inconnu que sou enfant se trouva éprise, de ce Francis Nayrac au bras duquel la mère la regardait se promener à présent avec une confiance si émue, presque si reconnaissante...
Elle les regardait de nouveau marcher dans l'allée, tandis que les vertes palmes semblaient s'incliner sur eux pour les protéger, et que le veut éveillait dans les pins le vague murmure d'un océan endormi. Son âme s'échappait d'elle pour les suivre, pour leur souhaiter un ciel intérieur aussi caressant toujours, aussi bleu que celui qui les enveloppait à cet instant de son lumineux azur. Elle savait, quoiqu'elle n'en-
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tendît pas même le bruit de leurs chères voix, qu'ils l'associaient de leur côté au charme de cette promenade, et c'était vrai qu'en se parlant d'eux, ils se parlaient d'elle. Ils la mêlaient si naturellement à l'avenir dans lequel ils avaient cette confiance enivrée de ceux qui s'aiment d'un amour permis. Oui, quel rêve ils réalisaient dans ce cadre de paradis, elle si tendre, si fière, n'ayant connu de la vie que ses heures pures, lui encore assez jeune pour ne pas craindre de vieillir avant elle, assez éprouvé par les passions, pour savoir le prix de ce qu'il avait rencontré dans cet être pour lui unique ! Et ils causaient, ou mieux, ils pensaient, ils sentaient tout haut, ne cherchant pas leurs paroles, mais chaque phrase avait pour eux la secrète, la pénétrante magie de l'intimité toute prochaine. Rien que le son de leurs voix leur faisait savourer d'avance d'innombrables minutes d'amour, comme en allant et en venant dans le jardin ils respiraient l'arôme de toutes les fleurs et de tous les feuillages qu'ils ne voyaient pas.
— Comme Mme Scilly a déjà changé depuis les huit jours que je suis ici ! disait-il. Quand je l'ai retrouvée de nouveau si pâle, si faible, j'ai été bien troublé... Je venais d'avoir une telle déception en revoyant Païenne du bateau, toute grise sous une pluie battante.
— C'est vrai, reprit Henriette en regardant devant elle avec des yeux où Francis put lire le ressouvenir de cette récente angoisse, vous n'avez guère été favorisé pour votre voyage. Après les premiers beaux jours que nous avions eus, nous étions si tourmentées quand nous voyions, par nos fenêtres, la mer si mauvaise avec ses énormes ' vagues... Maman et moi nous ne disions rien, mais je savais que nous avions la même idée. Elle était encore trop souffrante. C'est cette inquiétude qui l'avait rendue plus malade la veille de votre arrivée... Elle est si sensible et elle vous aime tant... »
— Chère mère, dit le jeune homme en serrant le bras de la jeune fille.
— Si seulement nous avions su où vous envoyer une dépêche à Naples. Quand on nous a remis la vôtre, j'ai eu un éclair d'espoir que vous reculiez votre départ à cause de la tempête... J'avais bien envie de vous revoir cependant... C'était neuf heures. Vous étiez en mer. Que le vent de cette nuit-là m'a paru terrible! Je l'écoutais et je priais... Je pensais aussi à ma pauvre maman et à ce qu'elle a dû éprouver pendant cette affreuse guerre...
— Oubliez cela, dit-il en l'interrompant. Il avait si peur qu'elle n'évoquât des souvenirs d'enfance demeurés vivaces en elle et qui lui mettaient toujours un tremblement mouillé au bord des paupières.
— Oui, insistait-il, oubliez cela, comme je vous promets que nous ferons oublier à votre mère tous ses chagrins, les lointains et les récents, les grands et les petits... Si elle m'aime un peu, vous savez que moi je l'aime beaucoup. Je lui garde une telle reconnaissance de vous avoir faite celle que vous êtes... Je l'aurais trouvée hostile à notre mariage que je la lui vouerais encore, cette reconnaissance, rien que pour avoir rencontré en vous ce que j'y ai rencontré, la vivante preuve que les rêves les plus beaux de la jeunesse ne mentent pas toujours...
— Taisez-vous, interrompit-elle à son tour en rougissant, et elle lui mit sur la bouche sa main demeurée libre qu'il baisa à travers le gant, vous allez recommencer de me flatter, ce qui n'est pas bien, et vous oubliez de regarder ces beaux pins d'Italie dont j'aime tant la silhouette et ce sombre bouquet que font leurs branches là-haut, ce bel vaso, comme nous disait le jardinier qui m'a montré la villa le premier jour. Est-ce assez cela et comme ils sont ingénument artistes, dans cet étrange pays !.. . Mais la Sicile est trop loin. Si nous pouvions trouver l'année prochaine, pour y passer l'hiver, une propriété qui eût un parc, avec des arbres comme ceux-ci et cetle lumière, mais plus près de Paris, pour que le voyage fût moins fatigant, en Provence ou sur la côte de Gênes!...
— Je vous ai promis de m'arrêler là quand je retournerai en France et de chercher, repartit Nayrac. Je suis si heureux que vous aimiez la même espèce de nature que moi et de la même façon... Mais avez-vous remarqué, l'autre jour encore, au Musée, quand je me suis arrêté devant l'Hercule qui tue la pauvre Amazone, et sans que vous m'en eussiez parlé, comme nous avons ainsi les mêmes goûts en toutes choses, si instinctivement ?
— C'est encore vrai, dit Henriette, les mêmes, tout à fait les mêmes .. Mais je le savais si bien dès le premier jour que je vous ai vu ..
— Et à quoi ? demanda- t-il.
— Est-ce qu'on se rend compte? fit la jeune fille. Mais j'étais sûre, quand je suis venue dans ce jardin pour la première fois, que vous le préféreriez à tous les autres... Je n'ai pas lu beaucoup et je ne suis qu'une ignorante. Je suis certaine que du premier coup je saurais d'un livre si vous l'aimerez.
— C'est si pénible, reprit-il, lorsque entre deux êtres il n'y a pas cetle harmonie, cet intime accord... Au lieu qu'il m'est si doux de penser que vous êtes ma femme, vraiment ma femme, vous comprenez, un cœur fait justement à la ressemblance de mon cœur ..
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— Et vous mon fiancé, répondit-elle à mi-voix, mon cher fiancé... " — Et pourtant, continua-t-il, ce profond accord me rend quelquefois presque triste... A quoi cela tient-il que nous soyons ici? Je pense que j'ai si bien failli ne pas vous connaître ! Si je n'avais pas quitté ma carrière? Si en la quittant j'étais venu m'établir en Italie comme j'en avais l'intention ? Si je n'étais pas allé chez Mme de Jardes ce mercredi ? Si nous ne nous étions pas rencontrés ce jour-là?...
— Je n'admets pas tous ces si, interrompit-elle en riant avec une mutinerie de son joli visage ; nous ne pouvions pas ne pas nous rencontrer.
— Si cependant ?... reprit-il.
— Je comprends bien que c'est insensé, répondit-elle avec une bouche redevenue sérieuse et songeuse ; mais je sais que je ne me serais jamais mariée.
Ils s'arrêtèrent pour échanger un long regard. Il lut à travers ces beaux yeux bleus jusqu'au fond de cette âme qui était à lui. Dans cette chère àme tout était candeur et vérité. Il n'y avait pas un repli où il ne devinât la plus irréprochable, la plus passionnée des tendresses. Sur ce cœur virginal rien n'avait jamais passé, pas un frisson, pas une ombre. Autour de leur silence les palmes continuaient de palpiter, le vent de murmurer dans les pins, les buissons de roses et les citronnelles d'exhaler un léger parfum vaguement musqué, l'ombre des feuillages de trembler sur les marbres, le cygne d'errer sur l'eau dormante, le soleil de rayonner dans le vaste ciel. Ils étaient si seuls dans ce tournant d'allée, — si loyalement, presque pieusement seuls, avec la présence bénie de la meilleure des mères à côté de leur amour comme pour le sanctifier. Francis attira sa fiancée contre son cœur, et il posa ses lèvres sur ce front qu'aucune pensée mauvaise n'avait jamais traversé, pas même effleuré. Il se sentit alors si heureux, que ce bonheur trop complet, trop absolu, dépassa tout d'un coup les puissances de son être et lui lit mal pour la première fois, et tout bas il dit à sa chère « aimée », comme elle lui permettait de l'appeler quelquefois à des minutes pareilles :
— Nous sommes trop heureux, j'ai peur.
Elle ne répondit rien d'abord. Mais il vit distinctement une angoisse passer dans ces douces prunelles, un frémissement courir autour de ces lèvres à demi ouvertes. Les paupières de la jeune fille battirent, son sein palpita, puis, le regardant de nouveau, bien eu face, elle fit un effort pour dominer son impression et, avec un sourire de courage :
— Moi aussi quelquefois, dit-elle, j'ai peur d'être si heureuse. Mais il ne faut pas. Quand on n'a rien sur la conscience, n'est-on pas avec Dieu?... *
Xé à Xi/on (Suisse) en 1857.
Le plus grand romancier de la Suisse française a débuté à Paris vers 1880, au moment où le naturalisme coulait à pleins bords. Il fut quelque temps un des fervents de Zola et écrivit des œuvres de littérature brutale, suivant la formule du maître de Médan. Il se ressaisit heureusement assez vite. A partir de 1889, on voit se dessiner de plus en plus sa haute personnalité intellectuelle, évoluant vers une forme plus noble de l'art. Dans la préface d'un roman de sa seconde* manière, Edouard Kod s'intitule intuitiviste ; il se rattache donc à l'école psychologique, car l'intuition n'est elle-même qu'une des manifestations de l'analyse appliquée à l'étude des sentiments. Esprit complexe et remarquablement eompréhensif. dans lequel on trouve les influences suisses, anglaises et allemandes merveilleusement amalgamées aux tendances les plus caractéristiques de l'esprit français, Edouard Rod a écrit de très beaux romans psychologiques qui font penser fortement. Suisse parisiennisé, il a surtout dépeint rame et les idées françaises; mais dans son dernier roman Là haufA'imo. de ses plus belles œuvres, il a pris pour sujet la Suisse. Peut-être réussira-til à créer le roman de la Suisse française qui n'est encore qu'ébauché. Ouoi qu'il en soit, la France, sa patrie littéraire, le comptera toujours comme un de ses grands écrivains.
Au foyer2.
Je voudrais trouver un mot qui exprimât ce qu'est un être tranquille, doux, bon, confiant, dont la seule présence repose, un être de grâce et de charme et qui respire la paix. Sous l'unique fenêtre de mon cabinet de travail s'étend un petit coin champêtre égaré dans Paris : un jardin minuscule, avec un bassin, des fleurs, du gazon, des lilas qui viennent de fleurir, un peuplier même, un long peuplier mince,
1 Les romans <1«> p. Bourget. bien que quelques-uns soient d'une haute portée morale, ne peuvent être mis entre toutes les mains. On peut lire, au contraire, ses ouvrages de critique et ses récits de voyages. — Pour voir comment il est apprécié par la critique, consulter : Georges Renard. Les Princes de la jeune critique < JSOO) : G. Pélissicr. Le mouvement littéraire au A'/A'c siècle; Maurice Spronek. Les artistes littéraires: J. Leinaître, Les Contemporains: René Doumic, Errimins d'aujourd'hui : Gaston Deschamps, Lu vie et les livres.
* Extrait du Sens de la rie.
pauvre arbre anémique rêvant sans doute, comme le sapin d'Henri Heine, de grands arbres vigoureux croissant sous des cieux libres. Des chats observent les poissons rouges dans l'eau douteuse du bassin, où dorment épars dans le gazon ; il y a des oiseaux logés parmi les arbres; et l'on ne voit aucun mur, aucune maison, — mais de hauts tilleuls et des cèdres, sortant d'une riche propriété voisine, ouvrent à l'horizon, — à vingt pas, — une perspective infinie de forêt. Cette forêt qui n'existe pas nous fait oublier la tristesse de notre logis : c'est la Brocéliande de nos rêves, où nous nous enfermons dans le cercle magique de Viviane pour la brève éternité... Pendant que je travaille, elle est là, derrière moi, attentive à ne me point troubler; de temps en temps, je perçois le bruit de la laine qu'elle tire dans le canevas, ou de la page qu'elle tourne, ou de son souffle léger ; quelquefois, je me retourne et ne la vois plus : elle a disparu silencieusement; au bout d'un instant elle revient de même, sans que ses petites pantouffles fassent craquer le parquet ; et je sens son regard posé sur moi comme une continuelle caresse, regard de ses grands yeux profonds et clairs, où il n'y a que bonté, tendresse et dévouement. Toujours aussi, je sens sa pensée qui suit la mienne et chemine côte à côte avec elle, à travers les rêves comme à travers les soucis des jours. Quel mystère y a-t-il donc dans ce sentiment d'union intime qui atténue les inquiétudes et qui double les joies ?...
J'ai tant souffert, autrefois, de me sentir seul ! J'ai passé des nuits à errer dans les foules pour m'éviter moi-même, m'efforçant d'arriver à l'illusion que j'étais quelque chose à ces autres qui s'agitaient sous mes yeux. J'ai fui avec horreur mon chez moi, impitoyablement rempli de moi, où les moindres objets, les bibelots, les livres, les papiers des murailles, les tableaux et les fauteuils me renvoyaient comme des miroirs multipliés mon odieuse image. Il me semblait que je pourrais le laisser en chemin par les rues, ce moi, ou l'oublier dans un café, ou le déposer au théâtre, et je courais les théâtres, les cafés, les rues. Souvent je me suis cramponné à des amis de pacotille rencontrés par hasard, leur racontant mes affaires, leur partageant des lambeaux démon àme, sans me laisser rebuter par leur indifférence. Combien de fois mon cœur a-t-il battu sur des cœurs étrangers sans entendre autre chose que le bruit de ses palpitations battant dans le vide! Combien de fois, après m'être oublié une heure ou une nuit en des compagnies gaies, dans des casinos, dans des salons ou dans des tavernes, après avoir ri à pleines lèvres et causé bruyamment, après m'être répandu en confidences et avoir reçu d'un air amical celles des autres, — ai-je
senti avec une amertume décuplée, les lendemains, que j'étais seul quand même, irrémédiablement seul, que ces bruits s'évanouissaient sans rien laisser après eux, que les fumées de l'alcool se dissipaient en tristesse comme les amitiés ou les amours de la veille. Eh bien ! il me semble maintenant que ma solitude est vaincue : non certes parce que je vois sans cesse auprès de moi la même figure connue, mais parce que cette figure est aimée. Quelque chose d'elle passe continuellement en moi, comme une chaleur bienfaisante, comme une autre vie meilleure, et quelque chose de moi passe en elle. Ce n'est plus l'âme étrangère, qui reste toujours étrangère malgré la fréquence des rencontres, malgré l'assiduité des relations : c'est la pénétration continue qui, peu à peu, de deux êtres n'en fait qu'un.
Le bonheur.
Faire du bonheur autour de soi, rendre heureux, dans l'étroite limite possible, les pauvres êtres dont le sort est lié au nôtre, — y a-t-il un plus haut idéal ?... Nous poursuivons de tout notre effort des ambitions donJt nous savons la vanité, une gloire que nous appelons éternelle et que le temps emporte, une fortune dont les caprices déconcertent nos plus habiles calculs, des honneurs ridicules qu'obtiennent aussi bien les derniers des hommes, — et dans cette chasse nous oublions, à côté de nous, des êtres que nous n'aimons pas comme nous pourrions les aimer, pour lesquels nous ne faisons pas ce que nous devrions faire. Nous mourrons, nous et nos œuvres ; nos pensées s'évanouiront ; il ne subsistera pas une pierre des édifices que nous aurons construits, pas une lettre des noms que nous aurons cru inscrits dans l'histoire ; mais ne restera-t-il rien des soleils d'affection que nous aurons allumés? Il faut des milliers d'années pour que disparaisse la lumière d'une étoile éteinte ; combien de temps peuvent donc vivre et se perpétuer après nous les sentiments doux et simples que nous avons fait rayonner de nos cœurs?... Voilà ce que je me répète quelquefois quand mon enfant s'égaie. D'où son plaisir ? Pourquoi ces petits cris qui partent? Je ne sais pas, et cela vaut pourtant quels triomphes !...
Oh ! la misère des problèmes et des ambitions !... Un sceptique, un raffiné, un blasé, un viveur a dit : « Aimer, c'est là tout vivre. » Peutêtre enfermait-il dans cette phrase un sens déconcertant; cette pensée que nous croyons jaillie de son cœur, qui sait les secrètes convoitises qu'elle exprime? Acceptons-la pourtant pour ce qu'elle a l'air de dire: aimer n'est-il pas le mot le plus riche de la langue ? N'a-t-il pas autant d'acceptions qu'il y a de lèvres pour le répéter?...
...Et il me vieut le désir de faire litière de moi-même, de me mettre sous les pieds du petit être inconscient que j'aime, de lui dire : a Prendsmoi tout!... prends mes forces, prends mes rêves, et fais-en des jouets que tu mettras en pièces ! J'ai voulu de belles choses : nulle qui vaille tes petits cris de joie, et rien ne m'a rendu heureux comme de voir tes larmes s'essuyer ! Crois donc et grandis de ma sève, et ne me laisse que mon cœur pour t'aimer !... Et fais plus tard pour d'autres ce que j'ai fait pour toi, afin que de génération en génération, à travers les luttes où les races s'épuisent, dans l'indifférence de la terre qui se refroidit, rayonne jusqu'à la fin de l'humanité, comme une lumière de paix, comme un foyer de tendresse, cet amour des grands pour les petits qui fait le bonheur !... » — Le bonheur !... est-il donc dans l'éternelle reproduction de la misère ?... A-l-ou trouvé le dernier mot de tout quand on a pu s'anéantir soi-même dans I'atfection vouée à ceux dont on a fait la vie ?... Est-il possible qu'aimer résolve tous les problèmes, et qu'à notre cœur angoissé comme à notre esprit curieux, il suffise de ce peu de chose, une famille, pour trouver le calme et la paix?
Je me souviens d'un tableau qui m'avait fait entrevoir tout cela. Un cavalier, harassé et la main tendue, galope à la poursuite d'un brillant fantôme qui fuit sur une bulle de savon. Il ne voit pas un blanc corps de femme jeté au travers de son chemin et sur lequel il passe. Il ne voit pas que la route cesse, que l'abîme est là, que le pont vermoulu sur lequel l'entraîne le fantôme aérien s'etfondrera au premier coup de sabot de son cheval...
...Il faut arrêter ce cheval, tourner le dos au fantôme, relever et panser le corps qu'on a blessé, remporter à pied, — pliant sous le fardeau, usant ses forces à le sauver, jusqu'à la plaine où la route devient douce, où l'on se reposera sous l'ombre des ormes et des frênes, au bord d'un paisible ruisseau, loin, bien loin des spectres mensongers...
Douleur secrète1.
Une charmante jeune femme, M»'* Herdevin, brutalisée par son mari et horriblement malheureuse, vient à prrdre sa petite fille dont la tendresse la soutenait: elle meurt alors de chagrin, l'n officier de marine. Kermoysan. à qui son martyre a inspiré une profonde affection, apprend la maladie <>t la mort de la pauvre femme, que les conventions mondaines l'empêchent de pleurer. Il doit réfréner sa douleur et souffrir en silence.
Un jour, le bruit se répandit que Mine Herdevin était malade. D'abord, on ne parla que d'une légère fluxion de poitrine, puis on apprit
1 Edouard Hod excelle à analyser les douleurs poignantes de l'âme : les pages qui suivent sont remarquables.
EDOUARD ROD 57 l
que la maladie s'aggravait et, bientôt après, qu'il n'y avait plus que peu d'espoir. Or le jour même où les nouvelles commençaient à devenir inquiétantes, je rencontrai Kermoysan dans une petite soirée intime à laquelle Mme B... l'avait invité sans trop oser compter sur lui.
— Vous êtes donc sorti de votre retraite ? lui dis-je en l'abordant. Il me répondit :
— Oui, oui... Gela ne pouvait pas durer toujours... Il avait mauvaise mine, les traits tirés, l'œil inquiet.
— Vous avez l'air fatigué, lui dis-je encore. Vous avez trop travaillé sans doute...
— Trop travaillé? fit-il. Oui, peut-être... Et puis, voyez-vous, cela ne vaut rien de s'isoler. On a toujours besoin des autres plus qu'on ne pense. Quand ce ne serait que pour s'éviter un peu soi-même...
— Alors, vous renoncez à l'état sauvage ?
— Tout à fait... C'est absurde de jouer au solitaire... Je vais recommencer à sortir, comme autrefois... Mon livre ne s'en fera pas moins, s'il doit se faire, ce dont je ne suis pas bien sûr !...
En effet, à partir de ce soir-là, je le rencontrai parlout, même à des visites d'après-midi. Mais il ne retrouvait ni son équilibre ni cette absolue possession de soi-même que j'admirais aux premiers temps où je le connaissais. Il arrivait, la mine inquiète, l'air de quelqu'un qui attend ou qui cherche. Il prenait peu de part à la conversation, à laquelle il ne se mêlait que nerveusement ou distraitement, tantôt répondant de travers quand on l'interpellait, tantôt débitant une longue tirade, sur laquelle la discussion s'engageait sans qu'il continuât à défendre son point de vue...
— M. Kermoysan est devenu bien singulier, me dit une fois MmeB... Qu'a-t-il donc ? Savez-vous ?
— Je pense qu'il a trop travaillé.
Ma vieille amie sourit :
— Trop travaillé!... C'est commode pour les gens de lettres... Ça tend les nerfs et ça cache tout !...
II arrivait toujours dans nos Réunions que quelqu'un mettait en avant le nom de Mme Herdevin, car, depuis sa maladie, on se souvenait d'elle : soit parce qu'elle prêtait de nouveau à la conversation, soit par vraie bonté et par sympathie. Ce n'était jamais Kermoysan ; mais, dès qu'il entendait prononcer son nom, son visage se tendait, et, s'il était engagé dans une autre conversation, il ne parvenait pas à dissimuler qu'il écoulait ailleurs. Les nouvelles, du reste, ne variaient guère ; l'état de la malade empirait un peu chaque jour, quoiqu'elle se défendit de
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toute la force de la jeunesse et de la santé. Un médecin de nos ami» nous expliqua à ce propos qu'avec la fluxion de poitrine il ne faut jamais désespérer, qu'au cours de sa carrière il avait vu bien souvent des personnes atteintes de ce mal entrer en convalescence aussitôt après qu'il les avait condamnées.
— Le malheur, ajouta-t-il, c'est que la maladie s'attaque à un tempérament épuisé par une grande souffrance morale, par ce deuil inconsolable... Le terrain est donc bien préparé pour elle...
On n'en resta pas moins sur une impression plutôt rassurante, d'autant plus qu'il est toujours assez tôt pour s'attrister. Gela dura ainsi pendant une semaine environ...
Puis un jour, au commencement d'un dîner, quelqu'un posa la question habituelle :
— A-t-on des nouvelles de cette pauvre Mme Herdevin? Une voix répondit :
— Elle est morte.
Kermoysan était assis vis-à-vis de moi. Je le regardai : il eut un tel éclair dans les yeux, il esquissa un tel geste d'épouvante et de désespoir que je me sentis frissonner jusqu'aux mœlles. Pourtant, il se domina ; le cri qui lui montait à la gorge n'éclata pas, et, tendant toute son énergie dans un suprême effort, il éteignit son regard, il empêcha son visage de se bouleverser.
Cependant, les domestiques servaient le poisson, et c'était autour de la table une explosion de sympathie :
— Elle est morte !... Oh ! que cela me fait de peine !...
— La pauvre femme ! si charmante, si bonne !...
— Elle n'a pas eu une vie heureuse, tant s'en faut !...
— A-t-elle beaucoup souffert ?
Ces phrases... d'autres pareilles se croisaient par dessus les orchidées qui décoraient la table, cadencées par le bruit discret des fourchettes. La personne qui avait apporté la nouvelle fut invitée à donner des détails. Elle n'en avait que fort peu : elle savait seulement que l'agonie avait été assez longue. Quelqu'un demanda:
— A-t-elle conservé sa connaissance jusqu'à la fin ? Kermoysan, qui semblait distrait comme si rieu de ce qu'on pouvait
dire ne l'intéressait, fit un geste d'attention, tandis qu'on répondait :
— Je ne sais pas... Je ne sais rien de plus que ce que je vous ai dit. En ce moment, sa voisine se pencha vers lui, disant :
— Vous connaissiez beaucoup cette pauvre Mme Herdevin, n'est-ce pas, Monsieur?
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Il se tourna vers elle, la regarda, répondit, avec une légère hésitation :
— Beaucoup ? Non, Madame ; je la voyais quelquefois. On continua :
— Je n'ai jamais eu le plaisir de la rencontrer, mais j'ai toujours entendu dire du bien d'elle. C'était une charmante femme, n'est-ce pas? Il était livide. Il balbutia :
— Oui, tout à fait charmante... tout à fait. Je sentais l'effort qu'il faisait pour prononcer ces phrases banales et que ses forces s'épuisaient. Par bonheur, le dialogue fut interrompu. On passait un nouveau plat et l'on servait du vin, en demandant : Pomard ou Ghâteau-Laroze ?
Il fallait choisir. Ce fut une heureuse diversion. On cessa de parler de Mme Herdevin, à la grande satisfaction de la maîtresse de la maison, qui craignait que son dîner ne fût triste. Des sujets divers se succédèrent, et bientôt les bons mots de quelques hommes d'esprit provoquèrent des rires. Kermoysan se tenait très bien; il était grave, sans doute; mais sa figure impassible ne trahissait aucune émotion. Il ne parlait guère, c'est vrai ; mais personne ne s'en étonnait, car on le savait assez quinteux. D'ailleurs, il réussit à prononcer quelques phrases à propos de n'importe quoi, et entretint sa voisine presque autant qu'il convenait. Je fus, je crois, le seul à m'apercevoir qu'il ne mangeait pas. A deux ou trois reprises, il essaya ; mais l'effort était trop grand, il ne put. En revanche, il vidait d'un trait ses verres à mesure que les domestiques les remplissaient.
Au fumoir, je m'approchai de lui, avec l'intention de lui dire, sous n'importe quel prétexte, quelques mots affectueux. Mais je ne trouvai pas les paroles que je cherchais. Du reste, il me regarda d'un œil presque suppliant, qui semblait dire : « Je vous en prie, ne me dites rien, ne parlez pas. » Je me contentai donc de lui tendre la bougie rose dont je venais de me servir pour allumer mon cigare. A son tour, il alluma le sien et se mit à fumer mécaniquement, à rapides bouffées. Malgré son silence, je restai près de lui pour le défendre de la conversation des autres, qui étaient fort gais.
On rentra au salon. Il y avait réception : de nouvelles figures arrivaient. Kermoysan eut à donner quelques poignées de main. Un moment, je le vis accaparé par une grosse dame, qui gesticulait avec un éventail. Puis il se dissimula dans un angle; bientôt, la foule augmentant, je vis qu'il se préparait à s'esquiver. Sans réfléchir davantage, je me décidai à le suivre. La soirée étant peu avancée, il ne lui vint pas à l'esprit que quelqu'un pouvait sortir en même temps que lui. Il de-
manda sa pelisse, l'endossa rapidement, sortit sans me voir sur ses traces. Nous nous trouvions dans la rue Jean-Goujon. Il passa derrière la lignée de voitures qui stationnaient au bord du trottoir et prit d'un pas rapide la direction des quais. A la distance où je restais de lui, je le voyais gesticuler dans la nuit, puis s'arrêter parfois, comme un homme poursuivi par une tenace pensée qui, peu à peu, l'emporte hors du monde extérieur et le lui fait oublier ; puis il se remettait en marche, zigzaguant d'un trottoir à l'autre avec des allures d'ivrogne. — Qui n'a rencontré par les rues de tels passants fantasques, qui n'a souri de leurs allures, qui ne les a suivis d'un regard curieux? Quelquefois, les immobilités de Kermoysan se prolongeaient, je crois, plusieurs minutes. J'étais forcé de m'arrêter aussi, et, la réflexion venant, je me sentais un peu honteux de l'espèce d'espionnage auquel je me livrais. Pour rassurer ma conscience, je finis par me dire que je devais le suivre ainsi pour le défendre ou le sauver de lui-même si, comme je le craignais, il allait prendre quelque parti extrême.
Les rues, où le vent d'hiver promenait des souffles glacés, étaient solitaires : nous ne rencontrions qu'à de longs intervalles de rares passants, la tête enfouie dans leurs cols, soufflant dans leurs doigts. Personne ne nous remarqua. Arrivé au bord de la Seine, Kermoysan s'accouda sur le parapet et se pencha en avant. Alors une angoisse m'étreignit : évidemment, il pensait à la mort. La mort l'appelait, l'eau noire lui chantait des refrains de sirènes; il songeait aux délices de ne plus sentir la douleur qui lui tordait le cœur, d'être emporté par les flots, là-bas, dans le mystère, dans les régions inconnues où Elle errait, l'attendant peut-être ! Qu'est-ce qui pouvait le retenir si longtemps, qu'est-ce qui l'empêchait donc de se plonger dans l'oubli, dont seul un petit mur gris le séparait ? J'attendis, caché derrière un arbre, prêt à voler à son secours, entraîné par la force du préjugé, quoiqu'une voix secrète me criât : « Laissez-le faire : s'il veut mourir, il en est libre. » Et je ne sentais pas le froid, l'âpre vent d'hiver qui faisait claquer les branches dénudées des arbres et trembler sur l'eau le reflet des réverbères. Soudain, je vis la taille de Kermoysan se redresser lentement. Je frissonnai :
— C'est le moment, pensai-je eu m'avançant. Mais non. Il était debout, il s'éloignait du parapet. D'un geste machinal, il enfonça son chapeau sur la tête, et reprit sa marche dans la direction du pont de l'Aima. Il allait, maintenant, d'un pas plus régulier, sans s'arrêter, ayant un but. Je devinai qu'il voulait voir la maison des Herdevin.
C'était un hôtel d'architecture ornementée séparé de l'avenue du
Trocadéro, sur laquelle il ouvrait, par une grande grille en fer travaillé, surmontée d'un chiffre doré. Et Kermoysan, en effet, s'arrêta au milieu de l'avenue en face de la grille. Il alla s'appuyer contre un des arbres et y resta, les yeux fixés sur les volets clos de l'appartement silencieux. Depuis un moment la neige tombait : une neige épaisse dont les gros flocons, striant l'obscurité de la nuit, le blanchissaient peu à peu, sans qu'il les sentît, sans qu'il songeât à les secouer. C'était une autre forme de la mort qui s'offrait, plus attirante encore, le bienveillant linceul préparé par les choses, le tapis velouté, tombé pièce à pièce du ciel, invitant à l'inconscience. Mais c'était là une idée d'homme de sang-froid, qui, j'en suis sûr. n'effleura pas même Kermoysan. Quand on souffre réellement, la mort apparaît comme délivrance, non comme volupté.
Cependant il se lassa de son immobilité. Il se mit à marcher de long en large, devant la maison, tantôt à pas rapides, tantôt plus lentement. De temps en temps, il s'arrêtait, levait la tête vers une fenêtre du second étage, la seule d'où filtrât un peu de lumière à travers 1rs jalousies, celle sans doute de la pièce où l'on veillait la morte; et il se tordait les mains. Et, soudain, je fus saisi par cette affreuse idée qu'il n'aurait pas la consolation suprême de la revoir, que le terrible Jamais s'emparait de lui dans toute son horreur en un moment où il aurait encore pu matériellement, mais où il ne pouvait pas, la contempler parmi les fleurs qui l'entouraient et baiser ses maius rigides, que les derniers yeux qui se posaient sur Elle ne seraient pas ceux qui l'avaient adorée, ceux que Son image emplissait, ceux qui n'avaient pas même le droit de la pleurer
Les minutes tombaient très lentes ; la neige aussi tombait plus lentement..
— Va-t-il donc rester là toute la nuit? me demandai-je.
De fait, le temps ne comptait plus pour lui : il ne devait avoir conscience de rien que de sa douleur. Pourtant, tout à coup, comme s'il venait de prendre une décision subite, il ne revint plus sur ses pas, il fila très vite droit devant lui sans plus regarder le fleuve ; il longea les quais jusqu'au pont des Invalides, le traversa, erra par de larges avenues noires, où je faillis le perdre de vue et finit par se trouver rue Oudinot. Il marchait si vite que j'avais eu peine à le suivre. Devant sa porte, enfin, il s'arrêta, tira la clef de sa poche. Mais au lieu d'ouvrir, esquissant dans le vide un grand geste désespéré, il reprit sa marche infatigable. Une angoisse nouvelle m'étreignit. Quelque épuisé que je fusse, il m'eût été impossible de l'abandonner : cette
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fois, ce n'était plus de la curiosité, car je savais tout ce que je voulais savoir ; c'était bien de la pitié toute pure, le sentiment que ce malheureux abandonné avait pourtant, dans son deuil mortel, une âme sympathique auprès de lui, dont la compassion lui ferait du bien, peutêtre, même s'il ne la devinait pas.
— Mon Dieu! que va-t-il faire, me demandai-je. Où va-t-il aller? Est-il revenu à cette idée de mort qu'il a chassée une fois, mais qui, sûrement, rôde autour de lui?...
Cette fois, les rues étaient tout à fait désertes, les maisons endormies; je me sentais bien seul avec ce désespéré, qui, la neige étouffant le bruit de ses pas, glissait comme un fantôme à travers la nuit et le silence. Il n'alla pas loin. A l'angle de la rue Vaneau, une mauvaise boutique de marchand de vin restait ouverte, quoiqu'on ne vît pas un client devant le comptoir de zinc. Kermoysan y entra. Un instant après, en passant devant les vitres malpropres, je le vis assis à une table ronde, avec un carafon de liqueur. Je repassai une seconde fois : il ne buvait pas, mais il sanglotait, la tête dans ses deux mains. C'était étrange et saisissant, je vous assure, cette douleur qui venait ainsi s'effondrer dans ce bouge, sûre d'y rester anonyme.
Je l'observai un moment à travers les vitres. Le cabaretier, debout, derrière son comptoir, l'observait aussi, stupéfait : puis, il finit par s'éloigner pour disparaître par une porte du fond, doucement, avec des précautions, le laissant seul. La discrétion de ce brave homme me toucha. Je pensai que ces sanglots qui pouvaient enfin éclater marquaient la fin de la crise aiguë" et je m'éloignai '.
FRANGE (Anatole)
Né à Paris en 1844.
Il y a des écrivains que leur rare diversité rend en quelque sorte inclassables : Anatole France est un de ceux-là. Poète, critique, conteur, chroniqueur, romancier, cet auteur, qui possède une grande érudition, a promené sa pensée, comme en se jouant, dans les domaines littéraires les plus dissemblables. Cependant c'est comme conteur psychologue qu'il nous paraît le plus remarquable, par un ensemble de
1 Principales œuvres à lire d'Edouard Rod : Etudes sur le XIX* siècle (1888) ,• Le sens de la vie (1889) ; Les idées morales du temps présent (1892) ; La seconde vie de Michel Teissier (1892) ; Les Roches Blanches (1895) ; Là-Haut (1897). — Critiques à lire sur Ed. Rod : Anatole France, La Vie littéraire ; Jules Lemaître, Les Contemporains ; René Doumic, Les Jeunes : Henry Bordeaux, Edouard Rod ; Albert Bonnard, Gazette de Lausanne du 28 avril 1897.
ANATOLE FBANCE 577
qualités rares : la fantaisie charmante et ailée, la fraîcheur sentimentale, l'atticisme lumineux, la souplesse intellectuelle, toute la fleur du génie gréco-latin. Il y a du reste en lui deux esprits très différents : un humoriste tendre, délicat, d'une sensibilité charmeresse, et un ironiste subtil, ondoyant, à la façon du Renan des Drames philosophiques. On a reproché avec raison à son second moi le scepticisme raffiné qui l'a conduit, malgré sa capacité remarquable de pensée, au plus décevant pyrrhonisme. Comme styliste, il a une très grande qualité : la richesse dans la mesure.
La Bûche1.
Un vieux savant a envoyé le jour de Noël à une pauvre jeune femme des provisions et une grosse bûche avec du bois. Onze ans après, celle-ci, restée veuve, a fait un riche mariage ; elle retrouve le vieux savant par hasard, et, pour reconnaître son bienfait, lui envoie un manuscrit précieux, dans une bûche de Noël.
— Thérèse, vous n'entendez donc pas qu'on sonne depuis un quart d'heure à notre porte ?
Thérèse ne me répond pas. Elle jase dans la loge du concierge. Gela est sûr. Est-ce ainsi que vous souhaitez la fête de votre vieux maître? Vous m'abandonnez pendant la veillée de la Saint-Sylvestre ! Hélas ! s'il me vient en ce jour des souhaits affectueux, ils sortiront de terre. Car tout ce qui m'aimait est depuis longtemps enseveli. Je ne sais trop ce que je fais en ce monde. On sonne encore. Je quitte mon feu lentement, le dos rond, et je vais ouvrir ma porte. Que vois-je sur le palier ? Ce n'est pas l'Amour mouillé, et je ne suis pas le vieil Anacréon, mais c'est un joli petit garçon de dix ans. Il est seul ; il lève la tête pour me voir. Ses joues rougissent, mais^son petit nez éventé vous a un air fripon. Il a des plumes à son chapeau et une grande fraise de dentelles sur sa blouse. Le joli petit bonhomme! Il tient à deux bras un paquet aussi gros que lui et me demande si je suis M. Sylvestre Bonnard. Je lui dis qu'oui ; il me remet le paquet, dit que c'est de la part de sa maman et s'enfuit dans l'escalier.
Je descends quelques marches, je me penche sur la rampe et je vois le petit chapeau tournoyer dans la spirale de l'escalier comme une plume au vent. Bonjour, mon petit garçon ! J'aurais été bien aise de lui parler. Mais que lui aurais-je demandé ? Il n'est pas délicat de questionner les enfants. D'ailleurs le paquet m'instruira mieux que le messager. C'est un très gros paquet, mais pas très lourd. Je défais dans ma
1 Extrait du Crime de Sylvestre Bonnard, un roman d'une ironie tendre et délicate, à la fois très amusant et très touchant. Le narrateur ici est un vieux savant, membre de l'Institut, qui raconte certains épisodes de sa vie.
bibliothèque lès faveurs et le papier qui l'entourent et je trouve... Quoi? une bûche, une maîtresse bûche, une vraie bûche deNo'él, mais si légère que je la crois creuse. Je découvre en effet qu'elle est composée de deux morceaux qui sont joints par des crochets et s'ouvrent sur charnières. Je tourne les crochets et me voilà inondé de violettes. Il en coule sur ma table, sur mes genoux, sur mon tapis. Il s'en glisse dans mon gilet, dans mes manches. J'en suis tout parfumé.
— Thérèse ! Thérèse ! apportez des vases pleins d'eau ! Voici des violettes qui nous viennent de je ne sais quel pays, ni de quelle main, mais ce doit être d'un pays parfumé et d'une main gracieuse. Vieille corneille, m'en tendez- vous ?
J'ai mis les violettes sur ma table, qu'elles recouvrent tout entière de leur buisson parfumé. Il y a encore quelque chose dans la bûche, un livre, un manuscrit. C'est .. je ne puis le croire et ne puis en douter... C'est la Légende dorée, c'est le manuscrit du cher Alexandre. Voici la Purification de la Vierge et YEnlèvement de Proserpine, voici la légende de Saint Droctorée. Je contemple cette relique parfumée de violettes. Je tourne les feuillets entre lesquels des petites fleurs sombres se sont glissées, et je trouve contre la légende de sainte Cécile, une carte portant ce nom : PRINCESSE TRÉPOF.
Princesse Trépof ! vous qui riiez et pleuriez tour à tour si joliment sous ce beau ciel d'Agrigente, vous qu'un vieillard morose croyait être une petite folle, je suis certain aujourd'hui de votre belle et rare folie, et le bonhomme que vous comblez de joie ira vous baiser les mains en vous rendant ce précieux manuscrit dont la science et lui vous devront une exacte et somptueuse publication.
Thérèse entra en ce moment dans mon cabinet ; elle était très agitée.
— Monsieur, me cria-t-elle, devinez qui je viens de voir à l'instant dans une voiture armoriée qui stationnait devant la porte de la maison.
— Madame Trépof, parbleu ! m'écriai-je.
— Je ne connais pas cette madame Trépof, me répondit ma gouvernante. La femme que je viens de voir est mise comme une duchesse avec un petit garçon qui a des dentelles sur toutes les coutures. Et c'est cette petite madame Coccoz à qui vous avez envoyé une bûche quand elle accouchait il y a de cela onze ans. Je l'ai bien reconnue.
— C'est, demandai-je vivement, c'est, dites-vous, Madame Coccoz ? la veuve du marchand d'almanachs ?
— C'est elle, Monsieur ; la portière était ouverte pendant que son petit garçon qui venait de je ne sais où entrait dans la voiture. Elle n'a guère changé. Pourquoi ces femmes-là vieilliraient-elles ? Elles ne
se donnent point de souci. La Goccoz est seulement un peu plus grasse que par le passé. Une femme qu'on a reçue ici par charité, venir étaler ses velours et ses diamants dans une voiture armoriée ! N'est-ce pas une honte ?
— Thérèse, m'écriai-je d'une voix terrible, si vous me parlez de cette dame autrement qu'avec une profonde vénération, nous sommes brouillés ensemble. Apportez ici mes vases de Sèvres pour y mettre ces violettes qui donnent à la eité des livres une grâce qu'elle n'avait jamais eue.
Pendant que Thérèse cherchait en soupirant les vases de Sèvres, je contemplais ces belles violettes éparses, dont l'odeur répandait autour de moi comme le parfum d'une âme charmante, et je me demandais comment je n'avais pas reconnu madame Goccoz en la princesse Trépof. Mais c'avait été pour moi une vision bien rapide que celle de la jeune veuve me montrant jadis son petit enfant nu dans l'escalier. J'avais plus raison de rn'accuser d'avoir passé auprès d'une âme gracieuse et belle sans l'avoir devinée.
— Bonnard, me disais-je, tu sais déchiffrer les vieux textes, mais tu ne sais pas lire dans le livre de la vie. Cette petite étourdie de madame Trépof à qui tu n'accordais qu'une âme d'oiseau, a dépensé par reconnaissance plus de zèle et d'esprit que tu n'en as jamais mis à obliger personne. Elle t'a payé largement la bûche des relevailles.
— Thérèse, vous étiez une pie, vous devenez une tortue ! Venez donner de l'eau à ces violettes de Parme !
Dernier regard sur la vie * .
Brolles! Ma maison est la dernière qu'on trouve dans la rue du village, en allant à la forêt. C'est une maison à pignon, dont le toit d'ardoise s'irise au soleil comme une gorge de pigeon. La girouette qui s'élève sur ce toit me vaut plus de considération dans le pays que tous mes travaux d'histoire et de philologie. Il n'y a pas un marmot qui ne connaisse la girouette de M. Bonnard. Elle est rouillée et grince aigrement au vent. Parfois elle refuse tout service, comme ma vieille servante Thérèse qui se laisse aider, en grognant, par une jeune paysanne. La maison n'est pas grande, mais j'y vis à l'aise. Ma chambre a deux fenêtres et reçoit le premier soleil. Au-dessus est la chambre des enfants. Jeanne et Henri y viennent deux fois l'an.
Le petit Sylvestre y avait son berceau. C'était un joli enfant, mais il
1 Extrait du même ouvrage. On remarquera ici, combien l'auteur sait être touchant, avec une histoire de quelques lignes.
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était bien pâle. Quand il jouait sur l'herbe, sa mère le suivait d'un regard inquiet et à tout moment arrêtait son aiguille pour le reprendre sur ses genoux. Le pauvre petit ne voulait pas s'endormir. Il disait que quand il dormait il allait loin, bien loin, où c'était noir et ou il voyait des choses qui lui faisaient peur et qu'il ne voulait plus voir. Alors sa mère m'appelait, et je m'asseyais près de son berceau : il prenait un de mes doigts dans sa petite main chaude et sèche et il me disait :
— Parrain, il faut que tu me contes une histoire. Je lui faisais des contes de toute sorte, qu'il écoutait gravement. Tous l'intéressaient, mais il y en avait un surtout dont sa petile âme était émerveillée: c'était Y Oiseau bleu. Quand j'avais fini, il médisait: — Encore! encore ! Je recommençais, et sa petite tête pâle et veinée tombait sur l'oreiller.
Le médecin répondait à toutes nos questions :
— Il n'a rien d'extraordinaire !
Non ! le petit Sylvestre n'avait rien d'extraordinaire. Un soir de l'an dernier, son père m'appela :
— Venez, me dit-il ; le petit est plus mal.
J'approchai du berceau près duquel la mère se tenait immobile, attachée par toutes les puissances de son âme. Le petit Sylvestre tourna lentement vers moi ses prunelles qui montaient sous ses paupières et ne voulaient plus redescendre.
— Parrain, me dit-il, il ne faut plus me dire des histoires.
Non, il ne fallait plus lui dire des histoires! Pauvre Jeanne, pauvre mère !
Je suis trop vieux pour rester bien sensible, mais en vérité, c'est un mystère douloureux que la mort d'un enfant.
Aujourd'hui, le père et la mère sont revenus pour six semaines sous le toit du vieillard. Les voici qui reviennent de la forêt en se donnant le bras. Jeanne est serrée dans son châle noir et Henri porte un crêpe à son chapeau de paille ; mais ils sont tous deux brillants de jeunesse et ils se sourient doucement l'un à l'autre, ils sourient à la terre qui les porte, à l'air qui les baigne, à la lumière que chacun d'eux voit briller dans les yeux de l'autre. Je leur fais signe de ma fenêtre avec mon mouchoir et ils sourient à ma vieillesse.
Jeanne monte lestement l'escalier, m'embrasse et murmure à mon oreille quelques mots que je devine plutôt que je ne les entends. Et je lui réponds : — Dieu vous bénisse, Jeanne, vous et votre mari, dans voire postérité la plus reculée.
Et nunc dimittis servum tuum, Domine1.
1 Et maintenant. Soigneur, rappelle ton serviteur.
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Les enfants d'Edouard1.
— Il a l'air d'un brigand, mon petit garçon, avec ses cheveux ébouriffés ! Coiffez-le « aux enfants d'Edouard », monsieur Valence.
M. Valence, à qui ma mère parlait de la sorte, était un vieux perruquier agile et boiteux, dont la seule vue me rappelait une odeur écœurante de fers chauds, et que je redoutais, tant à cause de ses mains grasses de pommade que parce qu'il ne pouvait me couper les cheveux sans m'en laisser tomber dans le cou. Aussi, quand il me passait un peignoir blanc et qu'il me nouait une serviette autour du cou, je résistais, et il me disait :
— Tu ne veux pourtant pas, mon petit ami, rester avec une chevelure de sauvage, comme si tu sortais du radeau de la Méduse.
Il racontait à tout propos, de sa voix vibrante de Méridional, le naufrage de la Méduse, dont il n'avait échappé qu'après d'effroyables misères. Le radeau, les inutiles signaux de détresse, les repas de chair humaine, il disait tout cela avec la belle humeur de quelqu'un qui prend les choses par leur bon côté ; car c'était un homme jovial, M. Valence ! Ce jour-là, il m'accommoda trop lentement la tête à mon gré et d'une façon que je jugeai bien étrange dès que je pus me regarder dans la glace. Je me vis alors les cheveux rabattus et taillés droit comme un bonnet au-dessus des sourcils et tombant sur les joues comme des oreilles d'épagneul. Ma mère était ravie : Valence m'avait véritablement coiffé aux enfants d'Edouard. Vêtu comme je l'étais d'une blouse de velours noir, on n'avait plus, disait-elle, qu'à m'enfermer dans la tour avec mon frère aîné...
— Si l'on ose ! ajouta-t-elle en me soulevant dans ses bras avec une crâner ie charmante.
Et elle me porta, étroitement embrassé, jusqu'à la voiture. Car nous allions en visite. Je lui demandai quel était ce frère aîné que je ne connaissais pas et cette tour qui me faisait peur. Et ma mère, qui avait la divine patience et la simplicité joyeuse des âmes dont la seule affaire en ce monde est d'aimer, me conta, dans un babil enfantin et poétique, comment les deux enfants du roi Edouard, qui étaient beaux et bons, furent arrachés à leur mère et étouffés dans un cachot de la tour de Londres par leur méchant oncle Richard. Elle ajouta, s'inspirant selon toute apparence d'une peinture à la mode, que le petit chien des enfants aboya pour les avertir de l'approche des meurtriers.
4 Extrait du Livre de mon ami, un des ouvrages les plus exquis de la littérature française.
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Elle finit en disant que cette histoire était très ancienne, mais si touchante et si belle, qu'on ne cessait d'en faire des peintures et de la représenter sur les théâtres, et que tous les spectateurs pleuraient, et qu'elle avait pleuré comme eux.
Je dis à maman qu'il fallait être bien méchant pour la faire pleurer ainsi, elle et tout le monde. Elle me répondit qu'il fallait, au contraire, une grande âme et un beau talent, mais je ne la compris pas. Je n'entendais rien alors à la volupté des larmes. •
La voiture nous arrêta dans l'île Saint-Louis, devant une vieille maison que je ne connaissais pas. Et nous montâmes un escalier de pierre, dont les marches usées et fendues me faisaient grise mine. Au premier tournant, un petit chien se mit à japper. « C'est lui, pensai-je, c'est le chien des enfants d'Edouard. » Et une peur subite, invincible, folle, s'empara de moi. Evidemment, cet escalier, c'était celui de la tour, et, avec mes cheveux découpés en bonnet et ma blouse de velours, j'étais un enfant d'Edouard. On allait me faire mourir. Je ne voulais pas, je me cramponnai à la robe de ma mère en criant :
— Emmène-moi, emmène-moi ! Je ne veux pas monter dans l'escalier de la. tour.
— Tais-toi donc, petit sot... Allons, allons, mon chéri, n'aie pas peur... Cet enfant est vraiment trop nerveux... Pierre, Pierre, mon petit bonhomme, sois raisonnable.
Mais, pendu à sa jupe, raidi, crispé, je n'entendais rien ; je criais, hurlais, j'étouffais. Mes regards, pleins d'horreur, nageaient dans les ombres animées par la peur féconde. A mes cris, une porte s'ouvrit sur le palier et il en sortit un vieux monsieur en qui, malgré mon épouvante et malgré son bonnet grec et sa robe de chambre, je reconnus mon ami Robin, Robin mon ami, qui m'apportait une fois par semaine des gâteaux secs dans la coiffe de son chapeau. C'était Robin luimême ; mais je ne pouvais concevoir qu'il fût dans la tour, ne sachant pas que la tour était une maison, et que, cette maison étant vieille, il était naturel que ce vieux monsieur y habitât.
Il nous tendit les bras avec sa tabatière dans la main gauche et une pincée de tabac entre le pouce et l'index de la main droite. C'était lui.
— Entrez donc, chère dame ! Ma femme va mieux ; elle sera enchantée de vous voir. Mais maître Pierre, à ce qu'il me semble, n'est pas très rassuré. Est-ce notre petite chienne qui lui a fait peur? — Ici, Finette.
J'étais rassuré ; je dis :
— Vous demeurez dans une vilaine tour, monsieur Robin.
A ces mots, ma mère me pinça le bras dans l'intention, que je saisis fort bien, de m 'empêcher de demander un gâteau à mon bon ami Robin, ce que précisément j'allais faire.
Dans le salon jaune de M. et Mme Robin, Finette me fut d'un grand secours. Je jouai avec elle, et ceci me resta dans l'esprit, qu'elle avait aboyé aux meurtriers des enfants d'Edouard. C'est pourquoi je partageai avec elle le gâteau que M. Robin me donna. Mais on ne peut s'occuper longtemps du même objet, surtout quand on est un petit enfant. Mes pensées sautèrent d'une chose à une autre, comme des oiseaux de branche en branche, puis se reposèrent de nouveau sur les enfants d'Edouard. M'étant fait à leur égard une opinion, j'étais pressé de la produire. Je tirai M. Robin par la manche.
— Dis donc, monsieur Robin, vous savez, si maman avait été dans la tour de Londres, elle aurait empêché le méchant oncle d'étouffer les enfants d'Edouard sous leurs oreillers.
Il me sembla que M. Robin ne comprenait pas ma pensée dans toute sa force ; mais quand nous nous retrouvâmes seuls, maman et moi, dans l'escalier, elle m'éleva dans ses bras :
— Monstre ! que je t'embrasse !
L'étoile*.
Suzanne a accompli ce soir le douzième mois de son âge, et, depuis un an qu'elle est sur cette vieille terre, elle a fait bien des expériences. Un homme capable de découvrir en douze ans autant de choses et de si utiles que Suzanne en a découvertes en douze mois serait un mortel divin. Les petits enfants sont des génies méconnus; ils prennent possession du monde avec une énergie surhumaine. Rien ne vaut cette première poussée de la vie, ce premier jet de l'âme. Concevez-vous que ces petits êtres voient, touchent, parlent, observent, comparent, se souviennent? Concevez-vous qu'ils marchent, qu'ils vont et viennent ? Concevez-vous qu'ils jouent ? Cela surtout est merveilleux qu'ils jouent car le jeu est le principe de tous les arts. Des poupées et des chansons, c'est déjà presque tout Shakspeare.
Suzanne a une grande corbeille pleine de joujoux, dont quelquesuns seulement sont des joujoux par nature et par destination, tels qu'animaux en bois blanc et bébés de caoutchouc. Les autres ne sont devenus des jouets que par un tour particulier de leur fortune : ce sont
4 Le Livre de mon anii . Anatole France est peut-être l'écrivain français qui a su le mieux exprimer la poésie de l'intimité ; cette petite scène de foyer donne une idée de son talent à cet égard.
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de vieux porte-monnaie, des chiffons, des fonds de boîtes, un mètre, un étui à ciseaux, une bouillotte, un indicateur des chemins de fer et un caillou. Ils sont les uns et les autres pitoyablement avariés. Chaque jour, Suzanne les tire un par un de sa corbeille pour les donner à sa mère. Elle n'en remarque aucun d'une façon spéciale, et elle ne fait généralement aucune distinction entre ce petit bien et le reste des choses. Le monde est pour elle un immense joujou découpé et peint.
Si on voulait se pénétrer de cette conception de la nature et y apporter tous les actes, toutes les pensées de Suzanne, on admirerait la logique de cette petite àme ; mais on la juge d'après nos idées, non d'après les siennes. Et parce qu'elle n'a pas notre raison, on décide qu'elle n'a pas de raison. Quelle injustice ! Moi qui sais me mettre au vrai point de vue, je découvre un esprit de suite là où le vulgaire n'aperçoit que des façons incohérentes. Pourtant, je ne m'abuse pas; je ne suis pas un père idolâtre ; je reconnais que ma fille n'est pas beaucoup plus admirable qu'une autre enfant. Je n'emploie pas, en parlant d'elle, des expressions exagérées. Je dis seulement à sa mère :
— Chère amie, nous avons là une bien jolie petite fille.
Elle me répond à peu près ce que madame Primerose répondait quand ses voisins lui faisaient un semblable compliment :
— Mon ami, Suzanne est ce que Dieu l'a faite : assez belle, si elle est assez bonne.
Et en disant cela, elle répand sur Suzanne un long regard magnifique et candide, où l'on devine, sous les paupières abaissées, des prunelles brillantes d'orgueil et d'amour.
J'insiste, je dis :
— Convenez qu'elle esj jolie.
Mais elle a, pour n'en pas convenir plusieurs raisons que je découvre mieux encore qu'elle ne ferait elle-même. Elle veut s'entendre dire encore et toujours que sa petite enfant est jolie. En le disant elle-même, elle croirait manquer à certaine bienséance, et ne pas montrer toute la délicatesse qu'il faut. Elle craindrait surtout d'offenser on ne sait quelle puissance invisible, obscure, qu'elle ne connaît pas, mais qu'elle sent là dans l'ombre, prête à punir sur leurs bébés les mamans qui s'enorgueillissent. Et quel heureux ne le craindrait pas ce spectre si certainement caché dans les rideaux de la chambre ? Qui donc, le soir, pressant dans ses bras sa femme et son enfant, oserait dire en présence du monstre invisible : « Mes cœurs, où en sommes-nous de notre part de joie et de beauté ? » C'est pourquoi je dis à ma femme :
— Vous avez raison, chère amie, vous avez toujours raison. Le bon-
heur repose ici, sous ce petit toit. Chut ! Ne faisons pas de bruit ; il s'envolerait. Les mères athéniennes craignaient Némésis, cette déesse toujours présente, jamais visible, dont elles ne savaient rien, sinon qu'elle était jalouse des dieux, Némésis, hélas ! dont le doigt se reconnaissait partout, à toute heure, dans cette chose banale et mystérieuse : l'accident. Les mères athéniennes!... J'aime à me figurer une d'elles endormant aux cris des cigales, sous le laurier, au pied de l'autel domestique, son nourrisson comme un petit dieu,
« J'imagine qu'elle se nommait Lysilla, quelle craignait Némésis comme vous la craignez, mon amie, et que, comme vous, loin d'humilier les autres femmes par l'éclat d'un faste oriental, elle ne songeait qu'à se faire pardonner sa joie et sa beauté.... Lysilla, Lysilla! avezvous donc passé sans laisser sur la terre une ombre de votre forme, un souffle de votre àme charmante ? Etes-vous donc comme si vous n'aviez jamais été ? »
La maman de Suzanne coupe le fil capricieux de ces pensées.
— Mon ami, dit-elle, pourquoi parlez-vous ainsi de cette femme? Elle eut son temps comme nous avons eu le nôtre. Ainsi va la vie.
— Vous concevez donc, mon àme, que ce qui a été puisse n'être plus?
— Parfaitement. Je ne suis pas comme vous qui vous étonnez de tout, mon ami.
Et ces paroles, elle les prononce d'un ton tranquille en préparant la toilette de nuit de Suzanne. Mais Suzanne refuse obstinément de se coucher. Ce refus passerait dans l'histoire romaine pour un beau trait de la vie d'un Titus, d'un Vespasien ou d'un Alexandre Sévère. Ce refus fait que Suzanne est grondée. Justice humaine, te voilà ! A vrai dire, si Suzanne veut rester debout, c'est, non pour veiller au salut de l'Empire, mais pour fouiller dans le tiroir d'une vieille commode hollandaise à gros ventre et à massives poignées de cuivre. Elle y plonge; elle se tient d'une main au meuble, et, de l'autre, elle empoigne des brassières, des robes, qu'elle jette, avec un grand effort, à ses pieds, en poussant de petits cris changeants, légers et sauvages. Son dos, couvert d'un fichu en pointe, est d'un ridicule attendrissant ; sa petite tête, qu'elle tourne par moments vers moi, exprime une satisfaction plus touchante encore. Je n'y puis tenir. J'oublie Némésis, je m'écrie :
— Voyez-là ; elle est adorable dans son tiroir !
D'un geste à la fois mutin ou craintif, sa maman me met un doigt sur la bouche. Puis elle retourne auprès du tiroir saccagé. Cependant je poursuis ma pensée :
— Chère amie, si Suzanne est admirable par ce qu'elle sait, elle est non moins admirable par ce qu'elle ne sait pas. C'est dans ce qu'elle ignore qu'elle est pleine de poésie.
A ces mots, la maman de Suzanne tourna ses yeux vers moi en souriant un peu de côté, ce qui est un signe de moquerie, puis elle s'écria :
— La poésie de Suzanne! la poésie de votre fille! Mais elle ne se plaît qu'à la cuisine, votre fille! Je la trouvai l'autre jour radieuse au milieu des épluchures. Vous appelez cela de la poésie, vous?
— Sans doute, chère amie, sans doute. La nature tout entière se reflète en elle avec une si magnifique pureté, qu'il n'y a rien au monde de sale pour elle, pas même le panier aux épluchures. C'est pourquoi vous la trouvâtes perdue, l'autre jour, dans l'enchantement des feuilles de chou, des pelures d'oignon et des queues de crevettes. C'était un ravissement, madame. Je vous dis qu'elle transforme la nature avec une puissance angélique, et que tout ce qu'elle voit, tout ce qu'elle touche s'empreint pour elle de beauté.
Pendant ce discours, Suzanne quitta sa commode et s'approcha de la fenêtre. Sa mère l'y suivit et la prit dans ses bras. La nuit était tranquille et chaude. Une ombre transparente baignait la fine chevelure de l'acacia dont nous voyions les fleurs tombées former des traînées blanches dans notre cour. Le chien dormait, les pattes hors de sa niche. La terre était trempée au loin d'un bleu céleste. Nous nous taisions tous trois.
Alors, dans le silence, dans l'auguste silence de la nuit, Suzanne leva le bras aussi haut qu'il lui fut possible et, du bout de son doigt, qu'elle ne peut jamais ouvrir tout à fait, elle montra une étoile. Ce doigt, qui est d'une petitesse miraculeuse, se courbait par intervalles comme pour appeler.
Et Suzanne parla à l'étoile !
Ce qu'elle disait n'était pas composé de mots. C'était un parler obscur et charmant, un chant étrange, quelque chose de doux et de pro-. fondement mystérieux, ce qu'il faut enfin pour exprimer l'àme d'un bébé quand un astre s'y reflète.
— Elle est drôle, cette petite, dit sa mère en l'embrassant1.
1 Principales œuvres à lire d'Anatole France : La Vie littéraire (critique) ; Le crime de Sylvestre Bonnard (1881) ; Le livre de mon ami (1885). — Consulter sur Anatole France : Georges Renard, Les princes de la jeune critique : M. Spronck, Les artistes littéraires ; Jules Lemaître, Les Contemporains . — Dans ce groupe de romanciers il faut signaler aussi : Paul Margueritte, M. Barres, René Bazin, écrivains d'un grand talent.