DE LA VILLE DE MOUKDEN
PAR l'empereur KHIAN LOUNG.
( Voyez le texte , pag. 63 à 99 )
L'ÉLOGE de la ville de Moukden , compose' en chinois et en mandchou, par i'empereur Khian loung , passe en Chine pour un chef-d'œuvre de style eleve. C'est cette conside'ration qui m'a decide' à insérer dans cette Chrestomathie le texte mandchou de ce poëme, et à y joindre une traduction aussi verbale qu'il e'toit possible de la donner en français sans rendre la version inintelligible.
II existe un livre intitule' Éloge de la ville de Moukden et de ses environs, poëme composé par l'empereur Kien loung, traduit en français par le P. Amiot , et publié par M. Deguignes { Paris, 1770 , 8° ) ; mais jamais traduction n'a moins ressemble' à l'original que celle-ci. C'est plutôt un ouvrage du savant missionnaire , dans lequel il a délaye' les paroles de Khian loung dans un torrent de phrases qui lui paroissoient elegantes. Quoiqu'il dise , dans sa preface, que u son attention principale a ete' de suivre l'original d'aussi >y près qu'il lui a e'te' possible ; qu'il l'a suivi page par page , phrase fy par phrase , ligne par ligne , n cette assertion est de toute fausseté. Le P. Amiot a d'abord fondu ensemble ies textes chinois et mandchou, qui ne sont pas par-tout identiques ; il a presque toujours mêle' les notes des éditeurs avec le texte , qu'il n'a pas toujours compris; et souvent, ce qui est exprime' dans l'original en sept ou huit caractères chinois, occupe plus d'une page dans sa version. En voici deux exemples frappans. L'original porte :
C'est-à-dire : « Parmi les quadrupèdes , i! y a le tigre , !e ïe'opard ^ » le grand et le petit ours. »
Voici à present ce que le P. Amiot fait de ce peu de mots :
a Mais , quels sont ces hôtes farouches qui préfèrent un pareil n séjour à nos plus riantes campagnes ? II en est de toutes les fi- )} gures , de toutes les tailles , de toutes les couleurs , de toutes ies f} espèces : nommons-en quelques-uns.
» Le tigre; à ce nom qui ne reconnoît le roi, des quadrupèdes? » sa force, son adresse, son agilité', sa de'marche fière, ses yeux f} e'tincelans , tout denote en lui qu'il est fait pour dominer sur tous.
» Moins fort, moins gros, moins agile, mais plus fe'roce et plus » cruel que le tigre , le léopard tient le second rang. Après ïui «viennent les deux espèces cVours^le lei^ouetle nfl^m. Le pref> mier , après s'être cache' pendant tout l'hiver, ose enfin se monf} trer au commencement du printemps , pour aller chercher » une nourriture dont il ne peut plus se passer, après une abstiy> nence de phisieurs mois. Sa figure a quelque chose de celle du « sanglier. Le second , quel monstre ! il fait horreur. H a le corps }} épais , la tête longue , les jambes hautes ; des taches blanches et >} rousses marquent irrégulièrement son rude poil ; une force pro- « digieuse, une férocité' sans égale, le distinguent des autres anin maux. Assez fort pour abattre des arbres , il les met en pièces ; « et trop féroce , il ne se plaît qu'avec lui-même. Mais écartons un >} pareil objet 5 il ne sauroit faire naître que de tristes ide'es. »
Le passage suivant est peut-être encore plus étonnant dans la traduction du P. Amiot :
'MM U m i
Et
Le sens littéral de ces mots est : a C'est assez sur les produc- » tions du continent; la mer en renferme aussi beaucoup. » Voici ce qu'en fait le missionnaire paraphraste : a II y a encore une foule d'objets dont je ferois mention ici , » si d'autres ne me rappeloient ailleurs ; car ce n'est pas la terre » seule qui nous prodigue ses dons : le liquide e'ie'ment ne répand n pas moins sur nou5 ses bienfaits, et nous n'avons pas moins de n sujets à observer et à admirer dans les productions qu'il noua «offre, que dans celles dont je viens de retracer un le'ger soun venir.
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«Poissons, coquillages, monstres marins, sortez, s'il se peut, n de votre humide séjour, et montrez-vous sans crainte, pour at- 9 tirer un moment nos regards. . . . Mais , non , le spectacle que vous n formeriez n'est pas fait pour être vu dans son ensemble. Indin quons-en du moins quelques-uns rapidement. ^i
x^près de pareils échantillons, on aura une idee de la manière dont le P. Amiot en usoit pour traduire du chinois en français , et Ton se demandera peut-être comment le grave et savant Deguignes perc a pu se résoudre à mettre son nom sur le frontispice d une pareille imposture litte'raire. L'excuse pleine et entière de ce savant illustre est dans ce passage de sa preface : a L'année dernière ( 1769 ) , le «P. Amiot, missionnaire à Peking, dans le dessein d'augmenter n les richesses de la Bibliothèque royale , a adresse' à M. Bignon n une caisse qui contient plusieurs livres très-curieux. Parmi ces n livres etoit l'original chinois et tartare du poëme de l'empereur n Kien long, actuellement regnant, avec la traduction faite par n le même P. Amiot ; mais des difficultés survenues à la douane n de Canton , à l'occasion de ces livres , ont fait retenir la caisse , » q^ui n'arrivera que dans le courant de cette année. En attendant, n le directeur de la Compagnie des Indes , à Canton , a cru devoir » retirer de la caisse la traduction française du poëme, qu'il a enn voje'e à sa destination , avec promesse de faire passer en France , n l'année suivante ( 1770 ) , la caisse entière. M. Bignon , toujours » occupe' d'e'tendre nos connoissances , et qui ne neglige aucune n occasion d'enrichir la Bibliothèque du Roi , m'a remis ce ma- » nuscrit pour l'examiner et le publier , s'il etoit possible. Je me rt suis acquitte' de cette commission avec toute l'attention dont je » suis capable , &c. n
On voit donc que Deguignes n'avoit pas encore vu l'original chinois-mandchou du poëme imperial, quand il fit imprimer la prétendue traduction du P. Amiot.
Voilà cependant un moine, et ce qui est pis , un je'suite , qui a pu mystifier Voltaire. Ce grand homme , en lisant les exercices de rhétorique du missionnaire, y admira le ge'nie poétique du plus puissant monarque de l'Orient, auquel il adressa, à cette occasion , une epître fort connue qui commence ainsi :
Reçois mes compiimens , charmant roi de la Chine , Ton trône est donc assis sur la double colline '
Quoi qu'ii en soit de l'exactitude de la version que îe P. Amiot a donne'e du texte du poëme de Khian loung, sa traduction des notes qui accompagnent ce texte est beaucoup plus exacte, et je puis y renvoyer avec confiance pour tout ce qui peut être nécessaire à rintelligence de l'ouvrage. C'est pour cette raison que je n'ai ajoute' que peu de notes à ma traduction , et seulement dans le cas où je difïere d'opinion avec ce missionnaire, ou aux endroits dont il n'a pas explique' les difficultés.
J'ai tâche' , autant qu'il m'a ete' possible , de donner les e'quivalens européens aux termes mandchou qui désignent les nombreuses productions naturelles du pays de Moukden citées par l'empereur, et je n'ai conserve' les noms mandchou que là où je n'avois pas le moyen de les traduire avec exactitude.
L'original est precede' de l'ordonnance suivante:
Ordonnance supérieure descendue au tribunal de Tintérieur, le douze de la neuvième lune de la treizième année du secours du ciel (^1 novembre 1748).
Les lettres de notre empire mandchou suffisent pour rendre ies sons originaux de ia voix. Par la raison que leur modèle a pris naissance dans la sainte origine , en les écrivant seules ou en groupes, en y ajoutant plus ou moins de points, elles ont été portées à une perfection particulière. Cependant , comme les modèles des anciens caractères ( chinois ) datent de la première origine , ( les nôtres ) n'ont pas été complétés et conduits à la même perfection ; et pour les sceaux et les cachets , on se sert àe^ lettres ordinaires. Comme je m'occupe, dans mes momens de loisir, d'examiner l'antiquité , j'ai enseigné aux grands et aux officiers ( de ma cour ) comment il falloit faire pour former et pour écrire plusieurs espèces d'anciens caractères. Sur cet avis les grands ont compulsé
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les livres et les écrits ; ils ont imité , se sont conformés aux anciennes formes , et ont fait trente-deux espèces { de lettî^es ). Ils m'ont supplié de faire écrire I eloge de Moukden que j'avois composé , en caractères anciens , mandchou et chinois. II faudroit pour cela ( disoient-ils ) , augmenter le nombre des écritures mandchou , et publier ensemble ( les deux textes de ) l'ouvrage dans les mêmes caractères anciens , pour que les générations futures puissent les reconnoitre clairement et s'en servir. J'ai acquiescé à leur demande. Que Fouheng et Wang yeou toun soient les inspecteurs généraux , Akdoun et Tsiang phou, leurs aides ; qu'ils choisissent avec soin des directeurs du travail, ainsi que des écrivains habiles pour la transcription, et que cet ouvrage soit promptement exécuté.