DEPUIS SON ORIGINE JUSQU'AU COMMENCEMENT DU XYII^ SIÈCLE. XIX
Pisan, il est à regretter que l'érudition ait étouffé sous sa docte, mais peu vivifiante poussière, une des premières qualités du style, le naturel. — On doit à cet écrivain et à quelques-uns de ses émules la première tentative que l'on ait faite pour retremper la langue à sa source première, le latin. Malheureusement, c'était se hâter un peu trop, et cette tendance à franciser le latin faillit jeter l'idiome hors de la voie où il s'avançait d'un pas toujours plus assuré.
Du milieu de cet immense amas d'essais de vers et de prose dont cette période est comme encombrée , s'élève un monument qui les domine tous, on le dirait l'œuvre de l'esprit de l'époque. Les mémoires de Philippe de Comines, l'homme d'Etat, ouvrent enfin à l'histoire la carrière qu'elle suivra désormais. Attaché d'abord à la brillante cour de Bourgogne, puis abandonnant Charles le Téméraire pour suivre Louis XI, Comines fut initié à toutes les intrigues qui marquèrent ce grand règne. Clair, ferme, froid, et parfois d'une concision énergique, son style est celui de la raison :-e'est l'ébauche du moule de la langue diplomatique, celle qui demandera la concision la plus brève et la plus lucide, et qui à côté du mot précis, laissera pourtant encore assez d'espace pour loger une idée.
Chez Comines, le progrès littéraire et philosophique est frappant. La verbosité, l'érudition pédante s^effacent et laissent apercevoir un jugement ferme et sain. D'ailleurs le conseiller de Louis XI avoue luimême qu'il est un homme „sans lettres" et qu'il n'a d'autre prétention que celle d'écrire ^naturellement'^ ce qu'il a vu et entendu. — ,;Vous y ^trouverez dit Montaigne en parlant des Mémoires de Philippe de Co- „mines, vous y trouverez le langage doux et agréable, d'une naïve sim- „plicité, la narration pure et en laquelle la bonne foi de l'auteur reluit ^évidemment, exempte de vanité parlant de soi, et d'affection et d'envie ^parlant d'autruî, ses discours et exhortements, accompagnés de plus „de bon zèle et de vérité que d'aucune exquise suffisance, et, tout par- „tout, de l'autorité et gravité représentant son homme de bon lieu et ^élevé aux grandes affaires." — Avec Comines, nous entrons dans un monde nouveau. La féodalité n'est plus, les croyances naïves du moyen âge s'évanouissent, et la raison, s'enhardissaut de plus en plus, s'établit en souveraine ordonnatrice du nouvel ordre de choses. Le XVI® siècle commence.
Epanouissement un peu confus, mais spîendide, de toutes les énergies de la pensée humaine, cette troisième renaissance fut pour la langue française en particulier une de ses phases les plus brillantes. C'est alors que du sein de ce murmure immense d'un peuple qui se réveille, montent et résonnent tantôt graves et sévères, tantôt folâtres et bouffonnes les voix de Calvin et de Rabelais, de Théodore de Bèze et de Montaigne, de Michel de VHospital et de Charron, de Bonsard et de Marot. Expression fidèle de ce mouvement gigantesque, la langue en prend toutes les allures , en revêt toutes les formes , en reproduit tous les tons. Vive, d'une souplesse merveilleuse, d'une originalité et d'une richesse incomparable, chez Rabelais, elle raille, persifle, bafoue et poursuit à outrance et les vices et les abus et les ridicules. Rien n'est à l'abri de son atteinte et tout ce qu'elle touche elle le brise. L'éclat de rire strident et aviné du curé de Meudon domine tous les
XX RÉSUMÉ SUCCINCT DE l'hiSTOIRE DE LA LITTERAT. FRANÇAISE
bruits du siècle. Austère, et retrempé par la lutte qu'il soutient contre des passions qui s'entre -choquent et les idées qui débordent de toutes parts, le français prend avec Calvin une dignité majestueuse, une fermeté virile, une rigidité inexorable, indélébile empreinte de cet homme extraordinaire. Plus douce d'allnres, plus molle de caractère, mais non moins originale dans sa forme, cette même langue reçoit de Montaigne un cachet spécial de grâce nonchalante qui n'enlèvera rien à la précision de ses traits caractéristiques. Marot, Ronsard, Mathurin Régnier accomplissent une œuvre pareille en poésie, et le vers sous leurs mains prend un charme qu'on ne lui connaissait pas encore, l'harmonie.
L'idiome français, doué de forces surabondantes, ne recule maintenant devant rien. Philosophie, sciences sacrées et profanes, poésie, tous les genres sont repris de nouveau. L'érudition envahit les lettres. On se précipite altéré de savoir vers ces sources que l'on vient de découvrir jaillissantes sous les voûtes des monastères. — L'antiquité grecque et latine refleurit comme à ses plus beaux jours. Les noms d'Aristote, de Platon, de Pline, de Virgile sont dans toutes les bouches; on traduit, on commente, on veut prouver ceci, démontrer cela , . . et l'on ne s'aperçoit pas que dans les mouvements fébriles qu'on lui imprime, la langue nationale s'en va à la dérive et qu'on est sur le point de faire naufrage alors qu'on touchait au port. En effet, certains érudits comme fascinés par l'objet de leurs études, se sont imaginé, qui de réintroduire bon gré malgré l'élément grec dans le français, qui de le bourrer de latin à peine dégrossi, qui de rhébraïser! C'est alors que Eabelais, cet ennemi acharné de toute exagération se met à railler:
„Mon amy, dond viens tu a ceste heure?" demande Pantagruel à un étudiant: „De l'aime, ^ inclyte,^ et célèbre académie que l'on vocite^ Lutece , . . Qu'est-ce à dire? dist Pantagruel a ung de ses gens. C'est (respondist il) de Paris .,. Tu viens doncques de Paris? dist -il, Et a quoy passez vous le temps, vous aultres messieurs estudians au dict Paris? — Respondist l'escholier: Nous transfretons * la Sequane^ au diliicule^ et au crépuscule: Nous déambulons'^ par les compites^ et quadriuies^ de l'urbe, ^^ nous despumons^i la verbocination 12 latiale^^ . . . puis nous cauponizons^^ es tabernes méritoires de la Pomme de Pin, du Castel, de la Magdeleine, et de la Mulle, belles spatules ^^ vervecines^^ perforamineesi^ de petrosil.^^ Et si par forte fortune,^^ y a rarité^o ou pénurie 21 de pecune^^ en nos marsupies.^s et soyent exhaustes^"* de métal ferruginé,^^ pour l'escot^s nous dimittons^^ nos codices^s et vestes ^^ opignerees,^*^ prestolans^^ les tabellaires^^ a venir des pénates et lares patrioticques^^ .... A quoy Pantagruel dist: Que diable de languaige est cecy?" — C'était le langage français ,;locupleté de la redundance latin icome", en d'autres termes, latinisé.
î féconde. ^ célèbre. 3 appelle. * passons. ^ Seine. ^ matin. "' nous nous promenons. ^ ^ places et carrefours. 10 ville. ^^ écumons (parlons). 1^ 13 langue latine. ^4 mangeons. ^^ épaules. ^^ mouton. i^ préparées, accommodées. ^^ persil. ^^ par hasard. '^^ rareté, 21 manque. 22 argent. 23 bourses. ^4 vides. 25 monnaie. ^6 écot. ^7 envoyons. ^8 livres. 29 30 vêtements beaux. 3i attendant. 32 messagers. 33 (jç la maison paternelle.