DEPUIS SON ORIGINE JUSQU'AU COMMENCEMENT DU XVII^ SIÈCLE. XXI
Heureusement cette manie du néologisme rétrospectif n'eut pas tons les fâcheux résultats qu'elle aurait pu avoir. Des esprits sérieux en entrevirent les conséquences et s'efforcèrent de les combattre. Dubellay, Pasquier, Henri Estienne mirent la main à l'œuvre ; la langue jusqu'alors vague, indécise, sans consistance, commença à se solidifier si l'on peut ainsi dire, et présenta au siècle suivant une masse compacte où il n'eut plus qu'à polir, à remanier, à élaguer, pour produire cette langue si belle des écrivains du XVII^ siècle.
La seconde moitié du XVI® siècle voit se renouveler une de ces époques sanglantes de tumultes et de violences où tout semble rentrer dans le chaos. C'est alors que l'éloquence judiciaire apparaît et que se dessine sur ce fond sombre, la grande et majestueuse figure du chancelier de l'Hospital.
Sur la fin du XVP et au commencement du XVII^ siècle, comme trait-d union entre le point où le génie français a développé toutes ses ressources et celui où il va en faire usage, nous trouvons Malherbe^ Voiture^ Balzac, Vaugelas, Patru, Ménage, qui semblent s'être donné pour tâche d'enlever à la langue ce qu'elle peut avoir encore d'inculte. Une foule de mots sont rayés du vocabulaire, et ceux à qui l'on accorde le droit de cité sont tenus de prendre un air plus digne. Le règne de l'étiquette et de la grammaire commence; l'esprit gaulois, l'esprit du naturel, de la verve, de la saillie prime-sautière ne jette plus que quelques éclairs chez certains Imitateurs de Rabelais. La langue s'appauvrit: l'expression devient plus pompeuse mais plus froide; plus sonore, mais vide. La poésie qui, comme sa sœur l'éloquence, renaissait brillante de force et qui sous l'influence des grands événements du siècle avait pris conscience d'elle-même, la poésie, doit fléchir aussi bien que tout le reste et se soumettre, elle aussi, aux lois nécessaires toujours, mais parfois bizarres, de l'étiquette et de la grammaire : les puérilités du XV^ siècle reviennent à la mode, les habiles versificateurs se multiplient, les vrais poëtes disparaissent.
Voici maintenant l'idiome national parvenu à son dernier période, le français touche à sa maturité. Instrument moins parfait qu'il eût pu le devenir, il sera néanmoins une arme puissante au génie qui en connaîtra les ressources. Il est possible que la langue de Descartes , de Pascal, de Corneille, de La Fontaine, de Fénelon, de Racine, de Bossuet, soit plus pauvre que les langues rivales du Dante, du Camoëns, de Milton ou de Goethe, mais quelle parole fut plus puissante que la parole de Bossuet? Quels accents eurent la suavité des accents de Racine ou la douceur de ceux de Fénelon? Quelle bonhomie fut plus charmante et plus satirique que celle du „Bonhomme", — de La Fontaine? Quelle logique opposer à l'écrasante logique de l'auteur des „ Provinciales"? Quelle grandeur mesurer à la grandeur de Corneille? Quelle clarté comparer à la lumineuse lucidité de Descartes? — Assurément, l'instrument dont se sont servis les hommes qui ont porté ces noms mérite qu'on y regarde de bien près avant de le jeter au rebut. Ce n'est pas avec un glaive de plomb que Rome a conquis le monde.
Les limites de ce résumé ne comportent pas de plus longs développements sur la marche désormais régulière de la langue française. Nous l'avons vue naître au sein de la barbarie, se développer en pro-
XXII RÉSUMÉ SUCCINCT DE l'HISTOIRE DE LA LITT. FRANÇAISE ETC.
portion de la force motrice qui poussait la société dans les voies de la civilisation, et maintenant qu'elle est devenue, entre les mains des écrivains du ^Grand siècle'^, un des plus puissants moyens d'expression de la pensée humaine, il ne nous reste plus que quelques mots à ajouter à ce que nous avons déjà dit sur l'opportunité du présent manuel.
L'étude des phases diverses qu'a dû traverser notre idiome avant d'atteindre à sa maturité a, tout à côté de son im-portance historique^ une utilité que l'envahissement incessant du néologisme, rend chaque jour plus grande. Une langue ne saurait demeurer stationnaire , c'est un fait reconnu. Elle doit, et c'est-ce qui a toujours eu lieu, dans des mesures diverses, elle doit être l'expression de son époque. De là, ces tiraillements pour arriver à une harmonie aussi complète que possible entre la forme et l'idée que cette formée doit rendre sensible. Chacun sent aujourd'hui que les moules de la langue ont vieilli, que les formules laissées par les grands maîtres du XVIP siècle, ne sont plus d'accord avec l'esprit de notre temps, et qu'il en faut de nouvelles répondant à nos besoins modernes. S'abandonner au hasard dans une recherche semblable, ce serait s'exposer à faire ce que beaucoup ont fait déjà, donner à la langue une direction fausse, contraire à son véritable esprit, lui incorporer de force des éléments qu'il n'est pas dans sa nature de pouvoir s'assimiler, en d'autres termes, ce serait risquer d'appauvrir et d'anéantir la langue en voulant l'enrichir et la réédifier.
Les monuments du siècle littéraire de la France resteront à tout jamais des modèles d'élégance, de force et de perfection, mais, par le fait même qu'ils sont la plus haute et la plus parfaite expression de la forme que peut revêtir le français dans un temps donné, ils ne peuvent servir de types à une époque qui diffère de la leur à un grand nombre d'égards. Il s'agirait donc de travailler de nouveau la matière première de notre langue , et c'est dans les écrivains antérieurs au siècle de Louis XIV qu'on en peut trouver les filons les plus riches. C'est à cette mine qu'il faut puiser encore si l'on veut rendre à Fidiome cette verdeur qui disparaît. Le simple bon sens dirigé par quelque peu de bon goût suffit à donner le tact nécessaire pour faire passer du vieil idiome dans celui du jour, les termes que nous sommes en droit de redemander à l'ancienne langue; et quand celle-ci ne nous donnerait pas le -mot fabriqué de toutes pièces, un peu d'étude nous rendrait bientôt maîtres du procédé de formation, et nous indiquerait la marche à suivre pour ne pas nous égarer dans nos innovations.
TRADUCTION DES FRAGlMENTSgCITÉS.
(JPage X.)
Le coup fait, tous ces païens s'enfuieut et galopent du côté de l'Espagne.
Eoland, sans son cheval, est hors d'état de les poursuivre. 11 s'en vient secourir l'archevêque, lui délace son heaume, lui bande ses plaies béantes le presse contre son cœur et le dépose mollement sur le gazon. Puis doucement il lui dit: „Abandonnerons-nous sans prière nos compagnons que voilà morts et que tant nous aimions ? Je veux aller chercher leurs corps et les apporter devant vous." — „Allez, lui répond l'archevêque, nous sommes maîtres du terrain, allez et revenez.''*
Roland le quitte et s'avance tout seul dans ce champ de carnage, cherchant sur la montagne, cherchant dans le vallon. Il les trouve, ses braves camarades, et le duc Sanche , et le vieil Anseis , et Gérard, et Béranger. Un à un, il les apporte et les dépose aux genoux du prélat, qui les bénit en pleurant.
(Vitet — Revue des Denx Mondes 1852.)
{r»age XII.)
Il (le doge Henri Dandalo) assembla tout le peuple de Venise un dimanche qu'il y avait grande fête de St. Marc, et le plus grand nombre des barons de la ville et de nos pèlerins y furent. Avant que l'on commençât à chanter la grand'messe, le doge de Venise monta au pupitre pour parler au peuple, et leur dit: ^Seigneurs, vous vous trouvez réunis à la plus noble compagnie qui soit au monde, dans le but le plus élevé qui fut jamais; et je suis un homme vieux, faible de corps et infirme. Et désormais j'aurais besoin de repos; mais je ne vois nul homme en notre commune qui mieux que moi vous pût gouverner et conduire à la guerre. Si vous vouliez accorder que mon fils demeurât en la ville à ma place pour la garder et gouverner, je prendrais maintenant la croix et irais avec vous vivre ou mourir, ainsi que Dieu me l'aura destiné/' Et quand le peuple l'entendit, il s'écria tout d'une vois: „Nous l'octroyons ainsi, et nous vous prions, au nom de Dieu, cher Sire, que vous preniez la croix et vous en veniez avec nous ! ^
Le peuple de Venise et les pèlerins éprouvèrent alors une extrême émotion, et maintes larmes furent là versées; car le doge aurait eu bonne raison de demeurer s'il Teût voulu; car il était vieux, et bien qu'il eût de beaux yeux, il n'y voyait goutte, ayant perdu la vue par une plaie qu'il avait eue à la tête. Mais il était d'un très-grand cœur.