CY PARLE DE LA BATAILLE DR CRECY
miers les veirent approcher, ils chevauchèrent avant, et ainsi le Roy ne^ les Mareschaux ne peurent estre maistres. Si chevauchèrent sans arroy, si avant qu'ils veoyent leurs ennemis. Si tost que les premiers veirent leurs ennemis, ils recullerent^ tous à un faix^ desordonnément ; dont ceux de derrière s'esbahirent et cuiderent* que les premiers se combattissent r^ et eussent adonc^ eu bien espace d'aller devant, s'ils eussent voulu. Dequoy aucuns y allèrent, et aucuns se tindrent tout coy. Les Communes, dont tous les chemins estoyent pleins et couverts, entre* Abbeville et Crecy, quand ils eurent approché leurs ennemis à trois lieues près, ils tirèrent leurs espées, et écrièrent : A la mort, à la mort. Et illecques'^ avoit moult grans gens, et si grande multitude de seigneurs^ que chacun vouloit monstrer sa puissance. Si n'estoit nul homme (combien ^ qu'il fust présent à la journée) qui sceust,^ ne peust, imaginer, ne recorder 10 j^ vérité (especialment^^ de la partie des François) tant y eut povrei2 arroy et petite ordonnance en leurs grans conrois:^^ q^j estoyent sans nombre. Et, ce que j'en say et deviseray en ce livre, je l'ay apprins le plus par les Anglois (qui imaginèrent ^^ bien leur convenant!^) et aussi par les gens Monseigneur Jehan de Haynaut, qui fut tousiours delez le Roy Philippe de France.
CY PARLE DE LA BATAILLE DE CRECY ENTRE LE ROY DE FRANCE ET LE ROY D'ANGLETERRE.
Les Anglois (qui ordonnez estoyent en trois batailles, et qui seoyent^^ jus^'^ a terre) si tost qu'il veirent les François approcher, ils se levèrent ordonnement sans effroy, et se rengerent en leurs batailles.
I Ni ... ni. 2 Comme on a déjà pu le remarquer, le vieux français redoublait très-volontiers les consonnes.
3 Variante: tout à un fais =z à l'instant, tout à coup.
4 Guide?' ou guider, penser, croire, s'imaginer — longtemps usité, ce mot n'a laissé dans la langue moderne qu'un dérivé: outrecuidance et son adjectif.
^ L'imparfait subjonctif: pourquoi? ^ Alors (ad tune).
■^ Là, en cet endroit (illic). ^ Quoique, bien que, encore que.
9 Le verbe savoir conserva assez longtemps le c étymologique (scire) — par une inconséquence particulière à la langue qui tantôt contracte et tantôt allonge le radical latin. Ce même c se retrouve dans le substantif science et ses dérivés.
10 Rappeler, faire ressouvenir, se ressouvenir, parler de — d'où l'ancienne locution: j'en suis recors =r je m'en souviens.
II Spécialement — allongement du radical latin (spec ...) par l'adjonction de Te. — L'épuration qu'a subie la langue a ramené à leur origine un certain nombre de mots ainsi mutilés: d'autres sont restés tels, étude par exemple du latin studium.
'2 Transformation de la diphthongue au en o au XVIe siècle, l'on écrivait encore indifféremment povre et pauvre.
13 Troupe, compagnie, provision etc.
1^ Ce verbe a ici son sens propre. — Dans quel sens l'emploie- 1- on maintenant? ^^ Disposition. 16 Du verbe seoir, radical de s'asseoir.
i" A bas, en bas, à terre. Ce mot entrait dans un grand nombre de locutions: Mettre jus = quitter, abandonner, terrasser, faire mourir;
çà-jus = ici bas — seris propre et primitif: près de, du latin juxtci.
ENTRE LE ROI DE FRANCE ET LE ROI d'aNGLETERRE. 27
Celle du prince fut toute première : dont ' les Archers estoyent en manière d'une herse; et les Grens- d'armes au fond de la bataille. Le comte de Northantonne et le comte d'Arondel avec leur bataille (qui faisoit la seconde) se tenoyent sur aelle^ bien faitissement^ pour conforter le prince, s'il convenoit. Vous devez savoir que ces Seigneurs, Eoys,* Ducs, Comtes et Barons François ne vindrent mie^ jusques là ensemble: mais l'un devant, et l'autre derrière, sans ordre. Quand le Roy de France veit les Anglois, si luy mua^ le sang: et dit à ses Mareschaux: Faites passer les Genevois'^ devant, et commencer la bataille, au nom de Dieu et de Sainct Denis. Là avoit de ses Grénevois arbalestriers environ quinze mille. Si estoyent tous lassés d'aller à pié ce jour (six lieues, tous armés) et de porter leurs arbalestes. Si dirent, à leur Connestable , 8 qu'il n'estoient mie ordonnés adoncques de faire nul grand exploit de bataille. Ces parolles vindrent au comte d'Alençon; qui dît; On se doit bien charger de telle ribaudaille: qui faillent au plus grand besoing. Entre ces choses cheut une pluye grosse et espesse, et un tonnoirre, et une éclipse moult terrible 5 et avecques ceste pluye, pas dessus les batailles (autant d'un lez comme de l'autre) avoyent voilé grand' foison de corbeaux, en démenant^ moult grand tempeste. Après ce, l'air commença à s'eclaircir, et le soleil à luire moult bel et clair: et Favoyent les François droit aux yeux, et les Anglois par derrière. Quand les Genevois furent tous mis ensemble,. et ils deurent^^ approcher leurs ennemis, ils commencèrent a jupper^i moult espouvantablement, pour les Anglois ébahir: mais les Anglois se tindrent tous cois, n'oncques n'en firent semblant. Secondement encores ainsi jupperent, et puis allèrent un petit :^2 et les Anglois estoyent tous cois sans point
I Quelle serait la place de ce pronom, si l'on construisait la phrase selon les règles actuelles ?
^ Aile — orthographe de transition entre le radical latin ala et le mot actuel. Cette altération de diphthongues est très -fréquente et l'indécision a duré longtemps.
3 A dessein, adroitement, — de l'ancien adjectif fateis , f astis — feint, fait à plaisir.
4 Ce mot désignait souvent le premier ou le chef d'une société, d'une confrérie, le seigneur d'une terre, et même le bedeau d'une église.
5 Pas, point, non. Ce mot est encore en usage dans la Champagne, l'Artois, la Flandre et principalement en Picardie. (Roquefort.)
^ Le double radical de ce verbe {mutare, changer et movere, mouvoir) explique le sens qu'il a ici, et celui dans lequel nous le prenons aujourd'hui — - il en a eu même un troisième, celui àHnstruire^ dresser à. Muer un espervier = le dresser pour la chasse.
"^ Génois.
8 Dans son organisation de la Milice {Reibauds) Philippe- Auguste avait créé des compagnies d'arbalétriers qui avaient pris une grande importance dans l'armée. — On les recrutait de partout; leur chef portait le nom de Grandmaître des Arbalétriers, et sa charge était la première après celle de Maréchal de France.
9 Faisant grand bruit — ce verbe a perdu cette forme transitive et ne s'emploie plus que dans le sens réfléchi: se démener.
10 Comment ce verbe se construit-il maintenant?
II Pousser des cris pour épouvanter.
12 Un peu. Cette expression est demeurée jusqu'à la fin du XVI^ siècle.