CY PARLE DE LA BATAILLE DE GREC Y
mouvoir de leur parc. Tiercement encores jupperent moult haut et clair: et passèrent avant. Si tindrent leurs arbalestes et commencèrent à traire^ et adonc les Anglois Archers marchèrent un pas plus avant, puis firent voiler leurs sagettes^ de grand randon^ tant vivement, que ce sembloit neige. Quand les Genevois sentirent ces sagettes qui leur perçoyent bras , testes , et bauleures, ^ les plusieurs coupperent les cordes de leurs arbalestes et les aucuns les gettoyent jus.^ Si se meirent ainsi au retour, tous déconfits; et les Anglois avoyent une grande haye de Gens - d'armes , montés, et parés richement: et qui gardoyent le convenant des Genevois. Quand le Roy de France veit les Genevois retourner, il dit, or tost, tuez ceste ribaudaille,^ car ils nous empescheront la voye sans raison. Là veissiez Gens -d'armes entailler entre eux, et frapper, et ferir"^ sur eux; et tousiours tiroyent les Anglois durement en la plus grande presse. Si feroyent parmi ^ le corps, ou parmi les membres, chevaux et Gens-d'armes; qui estoyent là entaillés, moult richement armés, et montés. Si trebuchoyent parmi ces Genevois:^ si qu'ils ne se pouvoyent r'avoir,^^ ne relever. Et là, entre ces Anglois, avoit pillars et Bidaux,!^ Gallois, et Cornouaillois .-cqui portoyent grans courtilies.i2 Si venoyent entre leurs Gens-d'armes et Archers (que leur faisoyent voye^^) et trouvèrent les François en ce danger, Comtes, Barons, Chevaliers et Escuyers. Si les occioyent^^ par tel estât: et y en eut plusieurs meurtris : ^^ dont le Roy d'Angleterre fut depuis courroucé, qu'on ne les avoit prins à rançon. Le vaillant Roy de Behaigne^^ y fut occis : qui s'appeloit Charles de Luxemburg, car il fut fils au gentil Roy et Empereur Henry de Luxemburg. Quand il (qui estoit aveugle) entendit l'ordonnance de la bataille il dît: Où est Monseigneur Charles, mon fils? Ses gens dirent: Nous ne savons, nous cuidons qu'il se com-
1 Tirer. ^ Flèches. ^ Avec violence, impétueusement.
4 Bauleures, haudan, intestins, d'où baudruche, haudroyeur.
5 Voyez page 26, note 17.
6 Canaille. — Le mot ribau, ribaud, ribaut, de ripa (peut-être de robur)^ désignait en général un homme fort, robuste, un crocheteur, un portefaix. — Les Ribauds étaient aussi des soldats d'élite, organisés sous i?hilippe-le-Bel et Philippe-Auguste — puis ce mot a signifié, et l'on comprend pourquoi, libertin, débauché, coquin etc.
'^ Voir Grammaire du vieux français.
8 Cette préposition a ici son sens original: par le milieu de — elle ne s'emploie plus qu'avec un nom pluriel indéterminé, ou un substantif collectif. L'on comprend que le vers de Racine:
Mais parmi ce plaisir, quel chagrin me dévore ?
{Britan, Acte II, scène 6.)
renferme un solécisme si l'on part de l'emploi moderne du mot parmi, mais l'on comprend aussi qu'il est correct, si l'on juge d'après l'esprit de la vieille langue.
9 Si que =: de façon que.
ïO Ce verbe jouait jadis un rôle important , et se conjugait à tous les temps; employé aujourd'hui à l'infinitif, il ne se dit plus que dans le discours familier.
*^ Corps de' mauvaise infanterie armés de lances.
ï^ Sorte d'épée à deux tranchants. 13 Frayer la route.
1* Voir Grammaire du vieux français.
*^ Du verbe meurdre, meurdir, metirlir — tuer. ^6 Bohême.
ENTRE LE ROI DE FRANCE ET LE ROI d'ANGLETERRE. 29
batte. 1 Lors dît à ses gens, Seigneurs, Vous estes mes gens et mes compaignons et amis à la journée (i'huy,^ je vous requier que vous me meniez si avant, que je puisse ferir un coup d'espée. Les chevaliers repondirent qu'ils le^ lairroyent envis.^ Et adoncques (afin qu'ils ne le perdissent en la presse) ils le lièrent par les freins de leurs chevaux tous ensemble: et meirent le Roy tout devant, pour mieux accomplir son désir; et ainsi s'en allèrent sur leurs ennemis. Monseigneur Charles de Behaigne (qui s'ecrioit, j'ay Roy de Behaigne, et en portoit les armes) vint ordonnément jusques à la bataille : mais, quand il veit que la chose alloit mal pour les François, il s'en partit. Je ne say pas bonnement quel chemin il print. Le Roy, son père, alla si avant sur ses ennemis, qu'il ferit un coup de son espée (voire ^ plus de quatre) et se combattit moult rigoureusement: et aussi firent ceux de sa compaignie: et si avant s'y boutèrent,^ que tous y demeurèrent: et furent lendemain'^ trouves sur la place, autour du Roy, et tous leurs chevaux lies ensemble. Le duc d'Alençon alla moult ordonnément sur les Anglois, et les combattit, et le comte de Flandres d'autre part. Ces deux seigneurs, et leurs routes, 8 en costoyant les Archers vindrent jusques à la bataille du Prince: et là se combattirent vaillamment, et moult longuement : et très voulontiers y fust venu le Roy de France (qui veoit^ leurs bannières) mais il y avoit grand' haye d'Archers au devant. Ce jour avoit donné le Roy de France un coursier noir à Monseigneur Jehan de Haynaut: qui l'avoit baillé à Monseigneur Jehan de Fusselles, un sien chevalier, qui portoit sa bannière: lequel sur ce coursier treperça^^ tous les conrois des Anglois. Quand il fut outre à prendre son retour, il trébucha parmi un fossé, et se blessa durement: et là eust esté mort: mais son page l'avoit poursuy^^ autour des batailles. Si le trouva, qu'il ne se pouvoit r'avoir: combien qu'il n'eust autre empeschement que du cheval. Car les Anglois n'issoyent point de leurs batailles pour nulluy^^ prendre ne grever.13 Lors descendit le page et fit tant qu'il releva son maistre, le seigneur de Fusselles : lequel ne revint mie arrière par le chemin qu'il avoit esté, car il n'eust peui bonnement pour la presse. Ceste bataille de samedy entre la Broyé et Crecy, fut felonneuse^* et cruelle :^^ et y advindrent plusieurs faits d'armes : que ne vindrent mie tous à congnoissance. Sur la nui et plusieurs Chevaliers et Escuyers françois perdirent leurs maistres. Si vaucroyent^^ sur les champs: et s'embattoyent^"^ souvent , à petite ordonnance , sur les Anglois : et tantost ils estoyent
1 Le subjonctif, pourquoi? 2 Décomposition du mot aujourd'hui.
3 Quitter, abandonner. Voyez Grammaire du vieux français.
4 A regret. 5 Vraiment, même.
6 Mettre, pousser — a subsisté dans quelques dérivés: boute-feu, boutehors etc.
'^ Lendemain — substantif formé par la réunion de l'article avec l'adverbe endemain — on a phisieurs mots ainsi composés: loriot (l'oriot), luette (l'uette).
8 Troupe, compagnie, 9 Voyez Grammaire du vieux français.
'0 Trapercer == traverser. ^ Suivi.
'2 Nul, personne, qui que ce soit, ^3 Chagriner, faire tort, nuire.
14 Inhumaine, violente, ^^ Sanglante.
16 Vaucrer, vaucreur, s'en aller errant çà et là.
1'^ Embatre, embattre. Enfoncer, entrer, se fourrer, se précipiter.
30 Cy PARLE DE LA BATAILLE DE CRÉCY
envahis et occis, car nul n'estoit pour à rançon, n'a merci r^ et ainsi l'avoyent ordonné les Anglois entre eux. Au matin, aucuns 2 François, Allemans et Savoisiens, ouvrirent par force les archers de la bataille du Prince de Galles et vindrent jusques aux gens -d'armes combattre main à main;^ et lors la seconde bataille des Anglois (qui se tenoit sur celle) vint rafreschir la bataille du Prince: qui en avoit besoing, car autrement elle eust a faire: et, pour le péril ou ceux de la première bataille se veirent, ils envoyèrent hastivement un chevalier de leur conroy au Roy d'Angleterre (qui se tenoit plus amont, sur la montaigne d'un moulin) ""et dit le chevalier, quand il fut venu jusques au Koy, Sire, le comte de Warvich, le comte d'Estanfort, messire Regnaut de Gobeghen, et les autres qui sont delez vostre fils, sont combattus aigrement des François, parquoy^ ils vous prient que vous et vostre bataille leur venez ^ aider, car, si tel effort se multiplie ainsi, ils doutent que vostre fils n'ayt affaire. Si dît le Roy, mon fils est il mort, ou à terre, ou s'il est blecé, qu'il ne se puisse aider? Le chevalier respondit, Nenny, Sire, si Dieu plaist: mais il est en dur parti d'armes. Si auroit bon mestier^ de vostre aide. Le Roy dît, or retournez devers*^ luy, et devers ceux qui cy vous ont envoyé : et leur dites, de par moy,^ qu'il ne m'envoyent meshuy^ quérir, ne requerre,^^ pour adventure qui leur advienne: tant que mon fils soit en vie: et leur dites que je leur mande, qu'ils laissent gaigner à l'enfant ses espérons, mais je vueil (se Dieu l'a ordonné) que la journée soit sienne , et que l'honneur luy en demeure, et a ceux, à qui je l'ay baillé en garde. Lors retourna le Chevalier à ses maistres, et leur compta ces parolles: qui grandement
1 „I1 faut se transporter au sein des idées barbares pour comprendre le ^sens des mots merci, payer, quitte. Dans le principe, avoir merci de son en- „nemi, habere mercedem de inimico, c'était recevoir de lui le prix, le rachat du „sang, le 2Beï)rgeïb, après lequel il n'y avait plus lieu à le poursuivre. De jjlà l'expression être à la merci du vainqueiir. Puis, les sentiments de galan- „terie chevaleresque se substituant aux sentiments barbares, le mot merci a „pris une acception bien différente, mais qui tient toujours à l'idée de prix, „de compensation, de récompense. D'autre part, le christianisme ayant intro- „duit au milieu des violences du moyen âge les sublimes dévoûments de la ^charité, par un autre emploi du mot merci, qui se rattache encore au sens ^original du mot merces , a nommé Frères de la merci, les religieux qui se ^consacraient au rachat des captifs." (J.-J. Ampère, Histoire de la formation de la langue française.)
^ Dans le principe ce mot n'impliquait nullement l'idée de négation, il équivaut à quelques.
3 Corps à corps.
4 Quelle est la signification du mot par dans ce composé?
5 L'indicatif. Quel mode mettrions nous?
6 Grand besoin.
■^ Voltaire emploie encore cette préposition dans le même sens: du côté de — elle a vieilli maintenant, et si on la retrouve, c'est en composition avec les pronoms personnels et précédée de la prépos. par; expl.-. par devers soi.
s Par., forme contracte du substantif par/. De par moy =. de la part de moi.
9 Meshui, maishui, maishuy et) |= magis; pluriel h >= hodie
= désormais. (mes ) { uy)
^0 Quelle nuance de sens entre quérir et requerre (requérir)?