ENTRE LE ROI DE FRANCE ET LE ROI D'ANGLETERRE
les couragerent : ^ et se repentirent ^ de ce que l'avoyent envoyé. Bien est vray que Monseigneur Godefroi de Harcourt (qui estoit en la bataille du Prince) eust voulontiers veu que le comte de Harcourt, son frère, se fust sauvé: et ja^ avoit ouy recorder à aucuns Anglois, qu'on avoit veu sa bannière, et qu'il estoit, avec ses gens, venu combattre aux Anglois. Mais monseigneur Godefroy n'y peut venir à temps: et fut tué le comte sur la place: et aussi fut le comte d'Ammarle, son neveu. D'autre part, le comte d'Alençon, et le comte de Flandres se combattirent moult vaillamment aux Anglois, chacun dessous* sa bannière, et entre ses gens : mais il ne peuvent résister à la puissance des Anglois : et furent là occis ; et plusieurs autres Chevaliers et Escuyers, dont ils estoyent servis et accompaignés. Le Comte Louis de Blois, neveu du Roy de France, et le Duc de Lorraine, serourge^ d'icelu^ Comte, avecques leurs gens, et leurs bannières, se combattirent moult fort: mais ils furent enclos^ d'une route d'Anglois et Gallois, et furent occis : combien qu'ils y firent moult de prouesses. Aussi furent là tués le Comte d'Auxerre, le comte de Sainct Pol et moult d'autres. Sur le vespre"^ tout^ tard, le Roy (qui n'avoit à son département ^ que soixante hommes, qu'uns qu'autres ^^) fut admonesté par Monseigneur Jehan de Haynaut (qui là estoit, et l'àvoit remonté une fois, ayant le coursier du Roy esté occis par le trait) de se retirer, en luy disant. Sire, retrayez ^^ vous, il est temps, ne vous perdez mie si simplement, si vous avez perdu à ceste fois, vous recouvrerez à une autre. Lors le print par le frein et l'emmena, ainsi comme par force, et par-avant il l'avoit ja prié qu'il se vousist^^ retraire. Lors chevaucha tant le Roy, qu'il vint au chastel de la Broyé. Si le trouva ferme, car il faisoit ja moult noir et obscur. Lors fit le Roy appeler le Chastellain : qui vint sur les guettes,!^ et dît: Qui est-ce là, qui appelé à ceste heure? Le Roy dît: Ouvrez, ouvrez, Chastellain, c'est la fortune de France. Le Chastellain recognut la parolle du Roy. Si saillit i* avant, et ouvrit la porte, et
^ Radical disparu du verbe encourager.
2 Dérivé du verbe se pentir — même sens.
^ Radical primitif des adverbes déjà et jadis (jam) — la signification de ce mot était assez élastique, car outre l'idée de' temps, il pouvait exprimer la négation absolue ou relative, pas, point, quoique, mais, malgré.
4 Même remarque que pour dedans.
5 Serourge, serorge — bt;aufrère (socer).
6 Peut- on dire aujourd'hui être enclos d'une troupe? Bien plus riche de mots et de formes, l'ancien français avait, outre les temps actuels du verbe clore, un double passé défini.
Si V enclorrent de toutes parts et le prirent. (Froissart.) ... et s'enclouirent de leurs archers. ( id. )
"^ D'oii l'ancienne verbe vesperiser : se faire tard.
^ Tout était jadis employer pour renforcer certains mots devant lesquels on ne le place plus aujourd'hui,
9 Départ — quel est maintenant l'acception de ce mot?
10 Tant des uns que des autres. i^ Du verbe retraire, se retirer.
12 Voulût. Voyez Grammaire du vieux français.
13 Partie du donjon où se tenait la sentinelle.
1* Sortir vivement — radical des anciens verbes s' entr assaillir s'attaquer l'un l'autre; essaillir = assaillir, attaquer; outresaillir = tressaillir; poursaillir
abaissa le pont. Si entra le Roy, et sa route: et n'avoit avecques luy que cinq Barons, c'est assavoir Messire Jehan de Haynaut, Messire Charles de Montmorency, le Sire de Beaujeu, le Sire d^Aubigny, et le Sire de Montfort. Si ne se voulut mie le Roy enserrer illecques: ains^ beut un coup: puis s'en partit ^ avec les siens, environ minuict: et chevaucha sous guides, qui congnoissoyent le païs: tant^ qu'il vint au poinct du jour en la cité d'Amiens; ou il s'arresta. Ce samedy les Anglois ne se partirent oncques de leurs conrois, pour chacer après homme; ains se tenoyent sur le pas,^ en gardant leur place : et se deffendirent contre tous ceux qui les assailloyent: et finit ceste bataille à heure de vespres.
Apres le département ^ du Roy de France, et de son ost, du mont de Sangates, ceux de Calais veirent^ bien que leur secours estoit failli : "^^ dont ils estoient en si grand' douleur et destresse que le plus fort ne se pouvoit à peine soustenir. Lors ils prièrent tant Monseigneur Jehan de Vienne, leur capitaine, qu'il monta aux créneaux des murs de la ville, et fit signe à ceux de dehors, qu'il vouloit parler à eux.^ Quant le Roy d'Angleterre ouyt ces nouvelles il y envoya Monseigneur Gautier de Manny, et Messire Basset. Quand ils furent là, Monseigneur Jehan de Vienne leur dit, Chers seigneurs vous estes moult^ vaillans chevaliers en fait-d'armes; et savez ^^ que le Roy de France (que Nous tenons à Seigneurie) nous a céans ^^ envoyés: et commanda que nous gardissions ^^
tressaillir sauter de joie, poursuivre etc. — Tressaillir^ ainsi que très aller, très passer (trépasser), par suise de leur place relativement plus rapprochée de leur origine, avaient un sens qu'ils ont perdu à l'heure qu'il est. L'adverbe très, dérivé immédiat de la préposition latine tr ans, a longtemps signifié audelà — sens qui se retrouve, bien qu'altéré, dans le mot trépasser. Quant à tressaillir, il signifiait sauter au-delà, franchir.
I Mais. 2 S'en aller — voyez page 23, note 11. 3 Jusqu'à ce que.
4 1) En terme de chevalerie: le pas ou „pas d'armes était le lieu qu'un „chevalier entreprenait de défendre, et qu'on ne pouvait traverser sans com- „battre le susdit chevalier, qui préalablement avait attaché à un arbre ou à „une pierre, l'écusson de ses armes." (Roquefort.) 2) Le pas — contraction pour païs, pays. 5 Voyez page 31, note 9.
6 Au XVJe siècle, Montaigne et plusieurs autres écrivaient encore veoir, d'où le présent indicatif: je veois, tu veois , il veoid — le passé défini en ei — cet e intercallé entre la consonne et la diphthongue se retrouve dans le dérivé pourveance.
"^ Ce verbe, défectif actuellement, était plus complet à l'origine, et pouvait de plus se conjuguer à la voix passive,
^ Pour leur. 9 Très. lo Qq sujet est très-souvent sous-entendu.
II Que nous avons pour seigneur.
12 Céans^ catens, cai, par contraction ci, même sens que dans ici — ens la préposition en — d'où céans z=z en cet endroit — ce mot a subsisté.
^3 II a fallu bien du temps pour que les conjugaisons prissent des formes arrêtées. L'irrégularité remarquable des flexions actuelles de nos verbes sont une preuve de l'indécision qui a présidé à leur formation. C'est ainsi que certains verbes, dits de telle conjugaison, ont telle terminaison qui appartient en propre à une classe qui n'est pas la leur.