‹ Chrestomthie du vieux français;Chapitre 31 sur 110 · AU ROI D'ANGLETERRE · texte numérisé non relu

AU ROI D'ANGLETERRE

ceste ville et chastel; si^ que blasme n'en eussions, et luy nul dommage. Nous en avons fait nostre pouvoir.^ Or est nostre secours failli, et nous si estrains,^ que nous n'avons de quoy vivre. Si nous conviendra* tous mourir ou enrager de famine si le gentil Roy vostre Seigneur, n'a merci de nous. ^ Laquelle chose luy vueillez^ prier en pitié: et qu'il nous vueille laisser aller, tout''' ainsi que nous sommes; et vueille prendre la ville et le chastel, et tout l'avoir, § qui est dedans, si en trouvera assez, A ce respondit Messire Gautier de Manny et dît, Jehan, nous savons partie de l'intention^ Monseigneur le Eoy, car il nous Ta dit; Sachez que ce n'est mie, son entente i<^ que vous en puissiez ^i aller ainsi: ains^^ est son intention que vous mettez i^ tous en sa pure voulonté, ou pour rançonner ceux qu'il luy plaira, ou pour faire mourir. Car ceux de Calais luy ont tant fait de contrariétés et de dépits, ^^ que le sien ont fait despendre , et si grand' foison de ses gens mourir que c'est un nombre. Monseigneur Jehan de Vienne dît. Ce seroit trop dure chose pour nous. Nous sommes céans un petit ^^ de chevaliers et escuyers qui loyaument^^ avons servi le Eoy de France nostre souverain Sire (si comme vous feriez le vostre en pareil ou semblable cas) et avons enduré maint mal et mesaise.i'^ Mais ainçoisi^ soujffririons encores^^ tant de peine, qu'oncques^o Q-gjjs(j'armes ne souffrirent la pareille, que nous consentissions que le plus petit garçon de la ville eust autre mal que le plus grand de nous. Mais nous vous prions que, par vostre humilité,^! vueillez aller devers le Roy d'Angleterre, et luy prier ^^ qu'il ait pitié

^ De façon que, 2 Qq que nous avons pu. ^ Serrés, comprimés.

4 Ce verbe était employé très -fréquemment dans le sens de falloir. Il exprimait aussi l'action de rassembler, réunir, faire venir, citer en justice.

^ Voyez page 30, note 1.

6 Au XVIe siècle on rencontre encore cette transposition de voyelle dans Ja diphthongue eu: vueillez, veuillez; cuer et cœur etc. '^ Voir sur le mot tout page 30, note 8.

5 Même sens que le substantif avoir, = biens, possession.

9 Par suite de l'habitude de la déclinaison primitive, l'on omettait fréquemment la préposition de lorsqu'elle aurait été exprimée par la terminaison du génitif,

^0 Intention. — Qu'exprime ce mot maintenant?

^' Porme particulière du verbe s'en aller, où la particule en se sépare tout autrement que l'usage ne le permet aujourd'hui.

^2 Mais. 13 L'indicatif — aujourd'hui quel mode?

14 Ce mot à cette époque, exprimait quelque chose de plus qu'un froissement d'amour-propre. — La peine était plus vive, c'était du chagrin.

i3 Voyez page 27, note 12.

^6 Loyalement — transformation de la syllabe al en la diphthongue aw, analogie avec le pluriel et noms en al: cheval, «hevaux.

1'^ Peine, — La particule mes a subsisté dans les mots: mésestimer, mésallier, mépriser, médire, où. elle équivaut à mal. ^8 Avant.

19 Les mots non régis, prenaient comme les substantifs Vs, signe du nominatif singulier, de là ces conjonctions, ces prépositions, ces adverbes, terminés par un s grammatical, 20 Jamais (unquam).

21 L'ancien langage est beaucoup moins chargé de pronoms et de particules que celui de nos jours.

22 L'on disait prier à quelqu'un et prier quelqu'un — luy est parfois régime direct.

de nous. Si luy ferez courtoisie. ^ Car nous espérons en luy tant de gentillesse 2 qu'à la grâce de Dieu, son propos^ se changera. Monseigneur Gautier et Monseigneur Basset retournèrent devers le roy, et luy recorderent ce que dit est. Et le Koy dît qu'il n'avoit voulonté de faire autrement: fors* qu'ils se rendissent simplement à son vouloir. Messire Gautier dît: Monseigneur, Vous pourrez bien avoir tort. Car vous nous donnez très mauvais exemple. Si vous nous envoyez en aucune de voz forteresses, nous n'irions mie^ si voulontiers, si vous faisiez ces gens mettre à mort, car ainsi feroit-on de nous par^ semblable cas. Ces paroUes'^ aidèrent à soustenir plusieurs barons,^ qui là estoyent. Si dît le Roy d'Angleterre. Je ne vueil mie estre seul contre vous tous. Sire Gautier, Vous direz au Capitaine de Calais, que la plus grand' grâce, qu'il pourra trouver en moy, c'est qu'ils se partent de la ville six des plus notables bourgeois, les chefs ^ tout nuds,i^ et tous déchausses, les hars^i au col, et les clefs de la ville et du chastel en leurs mains: et de ceux 12 je feray à ma voulonté: et le remanant ^^ je prendray à merci.i* A tant^^ revint Monseigneur Gautier à Monseigneur Jehan qui l'attendoit sur les murs. Si luy dît tout ce qu'il avoit peu^^ faire au Koy. Je vous prie (dît Monseigneur Jehan) qu'il vous plaise cy^'^ demourer tant que^^ f ^2/^ tout cestuy affaire^^ remonstré à^o la communauté de la ville, car ils m'ont cy envoyé: et a eux tient ^^ (ce m'est advis) d'en respondre. Lors Messire Jehan vint au marché: et fît sonner la cloche. Si s'assemblèrent tantost,^^ en la halle, hommes et femmes de la ville. Si leur fit messire Jehan rapport des parolles cy devant recitées :23 et leur dît bien qu'autrement ne pouvoit estre, et sur ce eussent advis et brieve response. Lors commencèrent a plorer^^ toutes manie-

1 Faire courtoisie = faire politesse. Du mot cour^ qui prenait alors un t final, court. — Faire courtoisie avait aussi un autre sens: en style de chasse, faire courtoisie à l'autour = lui laisser plumer le gibier.

2 Ce mot a perdu le sens qu'il tenait de son radical latin gens — nation, race, famille — et ne signifie plus qu'une certaine amabilité gracieuse, jadis il était synonyme de noblesse, c'est le sens qu'il a conservé dans le dérivé gentilhomxdQ (homme de race, homme noble).

3 II en est de même de ce mot: plus rapproché de son origine latine (propositum, intentum, projet, plan) il en avait toute la signification.

4 Excepté. 5 Voyez page 27, note 5. 6 Quel sens a ici cette préposition?

"^ Inversion du régime, qui tient la place du sujet.

s Le radical de ce mot est bers^ ber , un homme. Baron, barun, est la forme d'un cas oblique, or il est prouvé que c'est sous cette forme bien plus que sous leur forme nominative que les substantifs ont passé du latin ou de la première décomposition de cette langue, dans le français. ^ Tête.

10 Le d est-il étymologique ou grammatical (dérivés: nudité, dénudé etc.)?

11 Lien de fagot, corde.

12 De ceux -(là) — il y avait plus de précision dans cette tournure que dans l'équivalent moderne = j'enferai.

13 Le restant; participe présent de l'ancien verbe remaner, rester, demeurer.

14 Voyez page 30, note 1. 15 A ce point, alors. 16 Pu. l'^ Ici. 1^ Jusqu'à ce que. 19 Genre masculin. 20 Exposé.

21 Appartient. 22 gur j© champ. 23 Nous dirions maintenant citées. 2* O, ou, eu, s'interposent et se transforment très-fréquemment.

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res* de gens, et a démener tel dueil, qu'il n'est si dur cueur (qui les veist) qu'il n'en eust pitié: et mesmement sire Jehan en larmoyoit^ tendrenaent.^ Apres se leva le plus riche bourgeois de la ville (qu'on appeloit messire Eustace de Sainct* Pierre) lequel dît devant tous: Seigneurs, grans^ et petis, grand méchef^ seroit de laisser mourir un tel peuple (con7 cy est) par famine, ou autrement; quand on y peut trouver aucun ^ moyen: et servit grand aumosne et grâce envers Nostre Seigneur, qui, de tel mechef les pourroit garder. J'ay endroit^ moy si grand' espérance d'avoir pardon envers ^^ Nostre Seigneur, si je meurs pour ce peuple sauver, que je vueil estre le premier. Quand sire Eustace eut ce dit, chacun l'alla adorerai de pitié ;i2 et plusieurs se gettoient^^ à ses pieds, en pleurs et en parfonds i^ souspirs.

Secondement un autre tres-honneste^^ Bourgeois, et de grand affaire, se leva: et dît qu'il feroit compaignie a son compère, sire Eustace. Si appeloit on cestuy sire Jehan d'Aire. Apres se leva Jaques de Wisant (qui estoit moult riche de meubles et d'héritages) et dit qu'il tiendroit compaignie à ses deux cousins. Ainsi fit Pierre Wisant son frère: et

I Espèce.

^ Ce verbe ne s'emploie plus que dans le style familier, encore y a-t-il subi une légère déviation de sens, il tourne un peu au comique, — Quant au substantif (larmoiement) et à l'adjectif (larmoyant), qui en sont dérivés, leur usage est beaucoup plus fréquent.

3 Le mot de Froissart a-t-il la même signification que celle que nous donnons à cet adverbe?

4 Sainct a un c étymologique, et un i qui ne l'est guère. Par une de «es bizarreries habituelles au français, il a retranché le c et conservé Vi: saint; puis dans les dérivés, sanctifier, sanctification, il a fait disparaître Vi et réintégré le c.

5 L's du nominatif faisait souvent disparaître la consonne terminale, li antis (pour antifs, antique): lorsqu'il est devenu le signe de la pluralité, il a conservé pendant fort longtemps cette propriété.

6 Malheur (mé, mes, mez = mal) du verbe mecheoir, arriver malheur. "^ Comme. ^ Quelque.

9 Dans le principe, le substantif un endroit, pour un lieu, n'existait pas: il est assez récent et dû à une confusion singulière. On disait endroit moi pour dire à mon égard, en ce qui me concerne, comme s'il y avait eu dans la direction de moi. — Mais une fois que la préposition composée endroit eût été employée dans la phrase comme un substantif, elle passa pour telle , et prit place à ce titre dans le dictionnaire par une usurpation que l'usage a consacrée au point de faire oublier la véritable origine du mot. (J.-J. Ampère.) Quant à moi, plus tard à l'endroit de =z: quant à.

10 La préposition envers, comme beaucoup d'autres à cette époque, avait son sens assez élastique pour s'employer dans certaines locutions, elles sont actuellement bannies. ^

II Rendre de profonds respects.

12 Quel est ici le sens exact de ce mot?

13 L'hésitation entre le ^r et Vj a duré jusqu'au de là le XVIe siècle, ■c'est ainsi que l'on trouve concurremment gect ou ject, puis l'on s'est décidé pour Vj étymologique latin.

14 Profonds.

15 L'adverbe très a fait longtemps partie des mots qu'il avait pour fonction de modifier. — On l'employait néanmoins de préférence avec les verbes. Quant aux adjectifs, c'est l'adverbe moult qui les modifiait.

puis le cinquième et le sixième: lesquels s*atournerenti ainsi que le Koy avoit dit. Et adonc Monseigneur Jehan monta sur une petite hacquenee^ (car a grand' malaise pouvoit il aller à pié) et les mena devers^ la porte. Lors fut grand dueil des hommes, des femmes et des enfans, de larmes, et souspirs. Et ainsi vindrent jusques à la porte ; que Messire Jehan fit ouvrir: et se fit enclorre dehors, avecques^ les six Bourgeois, entre les portes et les barrières. Si dît à Monseigneur Gautier de Manny (qui l'attendoit là) je vous délivre^ (comme Capitaine de Calais) par le consentement du povre peuple de ceste ville, ces six Bourgeois : et je vous jure que ce sont, et estoyent aujourd'huy, les plus honnorables et notiables de corps, de Chevance^ et de Bourgeoisie, de la Ville de Calais. Si vous prie, gentil'^ Sire, que vous vueillez prier le Roy pour eux, qu'ils ne meurent pas. Je ne say (dît Messire Gaulier) que^ Monseigneur le Roy eu voudra faire: mais j'en feray mon pouvoir. Lors fut la barrière ouverte: si allèrent ces six Bourgeois devers le palais du Roy: et Messire Jehan r'entra en la Ville. Quand Messire Gautier eut présenté ces six Bourgeois au Roy, ils s'agenouillèrent, et dirent à jointes mains; Gentil Sire Roy, veez^ nous icy six: qui avons esté Bourgeois de Calais et grans marchans, si vous apportons les clefs de la ville, et du chastel : et nous mettons en vostre pure voulonté, pour sauver le remanant du peuple de Calais : qui a souffert moult de griefs. Si vueillez avoir pitié et mercy^^ de nous, par vostre haute noblesse.

Lors plorerent, de pitié, les Comtes, Barons, Chevaliers et autres: qui illecii estoyent assemblés à grand nombre. i^ Le Roy regarda sur eux 13 tresdepitement, car moult hayoit^* le peuple de Calais pour les grans contrariétés et dommages que le temps passé sur mer luy avoient faits. Si commenda qu'on leur trenchast les testes. ^^ Tous prioyent au Roy si^^ acertesi'^ qu'ils pouvoyent, qu'il en vousist avoir mercy: mais il n'y vouloit entendre. Lors Messire Gautier de Mannv dît. Haa, Gentil Sire, vueillez refréner vostre courage, ^^ Vous avez la renommée de sou-

^ S'atourner a vieilli maintenant, et lorsqu'il s'emploie, c'est plutôt en dérision (se parèrent).

2 Jument, du vieux mot haque = cheval (equus). Cette tendance du vieux français à mettre devant certains radicaux une h aspirée, est assez remarquable huit^ d'octo — huile, (ïoleum etc.

3 Voyez page 30, note 7.

4 Quoique ordinairement plus rationelle, l'ancienne langue avait altéré quelques mots d'une étrange façon ; avecques est du nombre.

5 Livre, remets. 6 Biens, en général, richesse. '^ Voyez page 34, note 2.

8 L'antécédent du pronom relatif que se sousentendait le plus souvent lorsqu'il eût été l'indéfini ce, c'est du reste la tournure latine.

9 Voyez nous (veoir). ^0 Voyez page 30, note 1. ^^ Là.

12 L'on a déjà remarqué que la préposition à jouait à cette époque uû rôle plus étendu que maintenant.

13 Dirait-on aujourd'hui regarder sur quelqu'un? i^ Haïssait.

15 Pourquoi disons-nous la tête? 16 Aussi, i'^ Sérieusement, instamment. ^8 Haine, mauvais vouloir contre quelqu'un, intention. C'est en ce dernier sens que l'employait encore Lafontaine dans son admirable fable des

deux Pigeons: . • i i

^ o Au raoms que les travaux

Les dangers, les soins du voyage.

^Changent un *peu votre courage.

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