‹ Chrestomthie du vieux français;Chapitre 4 sur 110 · VIII PRÉFACE · texte numérisé non relu

VIII PRÉFACE

Le français n'est pas sorti tout d'une pièce de la langue de l'ancienne Rome; il ne s'est dégagé que péniblement, non du latin classique, mais du latin populaire; non de celui qu'écrivait Cicéron, mais de celui que parlait, aux vaincus des Gaules, le soldat romain : par conséquent, le latin de l'époque classique ne saurait rendre compte de la formation, ni des ressources primitives et pour ainsi dire fondamentales de la langue française.

D'ailleurs , ce n'est pas de nos jours seulement que le vieux langage est jugé digne de regret. En 1714, c'est-à-dire vers la fin du grand siècle littéraire de la France, un homme qui savait autant de latin qu'on en peut apprendre aujourd'hui — et du meilleur — un homme qui écrivit assez bien en sa langue pour faire l'admiration même de ses adversaires, Fénelon, s'exprime ainsi dans la lettre qu'il adressait à l'Académie française:

„Notre langue manque d'un grand nombre de mots et de phrases ; il me semble qu'on l'a gênée et appauvrie, depuis environ cent ans, en voulant la purifier. Il est vrai qu'elle était encore un peu informe et trop verbeuse A Mais le vieux langage se fait regretter, quand nous le retrouvons dans Marot, dans Amyot, dans le cardinal d'Ossat, dans les ouvrages les plus enjoués et les plus sérieux: il avait je ne sais quoi de court, de naïf, de hardi, de vif et de passionné. On a retranché, si je ne me trompe, plus de mots qu'on en a introduit. D'ailleurs, je voudrais n'en perdre aucun, et en acquérir de nouveaux. Je voudrais autoriser tout terme qui nous manque et qui a un son doux, sans danger d'équivoque." — Fénelon, comme on le voit, ne conseille pas d'aller demander au latin ce qui fait défaut à la langue moderne, ce sont nos anciens i à nous, qu'il indique comme les plus propres à combler cette lacune. Et il n'est pas le seul. Saint-Evremont,^ La Bruyère,^ sont plus explicites encore et demandent hardiment la réhabilitation d'un grand nombre de mots surannés. Ménage, le savant grammairien, Thomas Corneille, l'abbé de Saint Pierre, et surtout La Fontaine — tous gens sachant le latin et le français à suffisance — élevèrent la voix en faveur de l'ancien idiome trop négligé. Plus tard, au XVIII® siècle, après Voltaire, Marmontel à propos des néologismes plus ou moins heureux que chaque jour voyait cclore, dit en termes exprès : „Je ne conseillerai

^ Voilà un mot que ses contemporains reprochèrent à Fénelon comnae un néologisme ridicule. Par malheur pour les puristes d'alors, Montaigne l'avait déjà employé, ce mot (Essais, livre I, chapitre 39), et en dépit des railleries il est demeuré.

-^ Dans ses AcadémiGiens. ^ Au chapitre des Usages.

PRÉFACÉ. IX

à personne de créer des mots: mais, îorsqu'avec discrétion et seulement pour le besoin, l'on ne fera que renouveler un vieux mot oublié^ négligé sans raison^ clair à V esprit^ doux à V oreille, n'ayant rien de vil et de^ bas, et restituant à la langue une nuance, un trait d'expression qu'elle aura perdu par le caprice ou l'insouciance de V usage ... je pense qu'on sera louable."^ A quelque cinquante ans de là l'immortel auteur du Pamphlet des pamphlets montra tout l'avantage qu'on peut retirer de l'étude de nos vieux auteurs faite avec méthode. — Certes, Paul -Louis était mieux qu'homme du monde capable de faire son profit des richesses du latin et du grec, et lui qui disait si plaisamment: „Nous sommes deux en France qui savons le grec, et quant à ceux qui savent le français, il y en a hien moins encore", c'est à la langue d'Amyot qu'il a dérobé le caractère inimitable de son style.

Il serait facile de multiplier les citations et de prouver que les grands maîtres en l'art d'écrire n'ont point négligé comme oiseuse ou futile l'étude que nous conseillons. L'un des plus illustres représentants de la belle et vraie littérature française, monsieur Villemain, n'a-t-il pas dit: ^Ouvrons ces sources antiques dans lesquelles se rajeunira notre langue vieillissante?"

Convaincue de l'opportunité de faire sortir du cercle de l'érudition oii les ouvrages publiés jusqu'à présent retenaient cette étude, la section de littérature de l'Institut Genevois ouvrit un concours pour une Chrestomathie du vieux français (1860 — 61).

Rassembler un nombre de textes suffisant pour représenter la langue dans sa période de formation; accompagner ces textes de notes philologiques mettant en relief les procédés du vieux langage, ses ressources, et l'utilité qu'en pourrait retirer le français moderne; renfermer dans une grammaire les plus importantes de ses règles; les grouper de manière à expliquer la formation et le système grammatical actuel; tel est, dans ses traits généraux, le programme qu'elle proposa. vSon but était donc d'obtenir un manuel qui initiât les élèves des classes de l'enseignement supérieur à l'intelligence du vieux langage.

Le livre que nous offrons aujourd'hui au public, bien qu'il ne satisfît pas à toutes les conditions du programme, ^ fut néanmoins jugé digne d'une distinction particulière, et l'Institut de Genève lui accorda une médaille d'or.

1 Marmontel, Grammaire page 245 à 271: Eléments de littérature au mot usage.

'^ L'auteur ne crut pas devoir s'astreindre à la division du manuel telle que la formulait ce programme.

Page 1