‹ Chrestomthie du vieux français;Chapitre 40 sur 110 · JEAN JÏÏVÉNAL DES URSINS · texte numérisé non relu

JEAN JÏÏVÉNAL DES URSINS

1 naquit vers Tan 1400, fat nommé archevêque de Keims, en 1499, sacra le roi Louis XI et fut un des évêques chargés de revoir la sentence prononcée par les Anglais contre Jeanne d'Arc. Ses vertus épiscopales lui valurent la réputation d'honnête prélat, et ses connaissances littéraires lui assignent une place honorable parmi les érudits. Son „ Histoire de Charles VI et des choses mémorables advenues sous son règne, de 1382 à 1422" est son œuvre capitale. La franchise et la naïveté plutôt que le style, sont les principales qualités de ce livre dont l'importance est grande sous le rapport historique. Juvénal des Ursins mourut en 1473. — Deux éditions: celle de Théod. Godefroy, 1614, in-4. — Denis Godefroj, 1653, in -fol.

L'an mille trois cent quatre -ving, le seiziesme jour de septembre, alla de vie à trespassement le noble Roy Charles cinquiesme de ce nom, lequel fut nommé Charles le Sage. Car il avoit sens, prudence, et discrétion de gouverner son Royaume tant en fait de guerre en résistant à ses ennemis, et conquesteri et recouvrer ce qu'ils avoient gaigné, ^ tenoient et occupoient, par vaillans chevaliers, chefs de guerre à ce commis et députez, comme Connestables,^ Mareschaux^ et gens de guerre

* Conquester, conquerrer — conquérir — ce verbe, bien que s'écartant déjà de son acception primitive, conservait encore à cette époque le sens plus étendu de gagner^ amasser.

2 Parmi les transformations que les radicaux latins subissaient en devenant français, il en est une assez singulière, c'est ce changement de la voyelle a en la diphthongue ai; certains mots ont conservé ce radical ainsi transformé: aimer (amare); d'autres l'ont perdu, et gagner est du nombre.

3 Le connétable était jadis le premier officier militaire; il avait le commandement général de l'armée. — Le plus ancien connétable dont les Annales de France fassent mention est un nommé Alberic (1060). — Le connétable avait sous ses ordres tous les généraux, même les princes du sang, gardait répée du roi, réglait tout ce qui concernait les milices. Louis XIH supprima cette charge (1627), rétablie en 1804 par Napoléon I en faveur de son frère Louis.

4 Le maréchal était sous les ordres du connétable. — Les maréchaux de Vhost royal (maréchaux de camp de l'armée du roi) étaient distingués des maréchaux de camp des seigneurs par le titre de Maréchaux de France. — Depuis la suppression de la charge de connétable, la dignité de maréchal acquit une importance qui ne fit que s'accroître. François 1er nomma les maréchaux à vie. Leur nombre a beaucoup varié ; de quatre qu'ils étaient sous ce prince, leur nombre fut porté à vingt sous Louis XIV.

en armes exercez, comme aussi sur le faict de la justice. Et fit visiter les ordonnances anciennes de ses prédécesseurs et les confirma et approuva. En grand honneur et révérence avoit l'Eglise et les personnes Ecclésiastiques, et grande espérance avoit en Dieu, et à Monsieur sainct Remy Apostre de France, et trés-volontiers il faisoit lire les Histoires. Et en l'Eglise de sainct Remy de Rheims où il fut sacré, fit de belles fondations et leur donna de beaux et grands revenus. Belle fut sa fin, et mourut comme vray Cbrestien. Et fut porté à Sainct Denys, et mis en sépulture les solemnitez accoustumées i gardées. Et laissa deux enfans, l'un nommé Charles, aisné, et le deuxiesme Louys, lesquels estoient en bas aage, et si avoit trois frères, Louys Roy de Sicile et Duc d'Anjou, Jean Duc de Berry, et Philippe Duc de Bourgogne. Et auquel temps du ^respassement^ du -dit feu Roy Charles cinquiesme l'an mille trois cent quatre -vingt, les choses en ce Royaume estoient en bonne disposition, et avoit fait plusieurs notables conquestes. Paix et justice^ regnoient. N'y avoit obstacle sinon Tancienne haine des Anglois. Desplaisans^ et comme enragez des pertes qu'ils avoient faites, qui leur sembloient estre irrecuparables;^ lesquels sans cesser espioîent et conspiroient à la destruction totale de ce Royaume, et contemnoient^ toutes manières d'ouvertures de paix. Souvent venoient en armes d'Angleterre en France, et aucunes foys descendoient en Guienne, autresfois en Bretagne, Normandie, Picardie, et spécialement vers les rivages de la mer, boutoient feu es maisons du plat pays, comme es grains et partout ou ils pouvoient, prenoient personnes, et les menoient en Angleterre, et piteusement les traitoient. Et durant sa vie y'^ avoit ordonné pour résister les Ducs d'Anjou, de Berry, de Bourgongne, et de Bourbon, qui estoient es frontières, faisans le mieux qu'ils pouvoient. Et quand on vid la maladie du Roy non sanable,^ on envoya devers lesdits seigneurs hastivemont qu'ils ^ s'envinssent, lesquels le firent, en laissant provisions à leursdites frontières pour résister aux entreprises des ennemis, et s'en vindrent à Paris. Et si devant ils avoient esté curieux et soigneux du faict du Royaume, encores délibérèrent de l'estre plus, veu l'aage des deux enfans du Roy, à ce que les affaires du Royaume fussent bien gouvernées.

1 Existe-t-il un rapport de sens entre costume (vêtement) et coutume?

2 Trépas, tréspassemeni — des deux mots l'un a disparu, l'autre est demeuré. — L'idée qu'ils expriment est-elle tellement identique que l'un puisse tenir la place de l'autre?

3 Avec l'article, quelle signification?

4 Déplaisans, actuellement = qui déplaît; ici: éprouvant, ayant déplaisir. ^ Sens propre ou figuré?

^ Méprisaient — ■ contemner était plus fort.

"* Quelle place occuperait ce mot dans la construction actuelle?

8 Curable. — Lequel est le plus logique, du mot du texte, ou de celui que l'usage a conservé? — {Curable, de curare = avoir cure, avoir soin, soigner, n'impliquait point dans le principe l'idée de guérir.)

9 Pour que. — On a déjà remarqué, que l'on omettait devant ce mot les pronoms, prépositions etc. qui sont devenues indispensables aujourd'hui.

Or faut retourner à la manière du peuple esmeu à Rouen, et à Paris, et partout. Le duc d'Anjou dijBPera à faire aucunes punitions, ou mettre remède aux choses dessus dites ^ dés le mois d'Octobre jusques en Mars, et cependant^ cuidoit tousiours mettre les Aydes sus, et mesmement l'imposition du douziesme denier, et trouva des cautelles^ en diverses manières pour amuser le peuple. Mais rien n'y valoit, à ce qu'ils s'y fussent consentis. Toutesfois en Chastelet il fit crier la dite Ferme de l'imposition, et baillier et délivrer pour la lever mandement exprés, dont on murmuroit et grommeloit partout très -fort. Et devoit commencer la dite Ferme le premier jour de mars. Et desia se assembloient meschans gens, et y eut une vieille qui vendoit du cresson aux Halles, à laquelle le Fermier vint demander l'imposition, laquelle commença à crier. Et à coup* vindrent plusieurs sur ledit Fermier, et luy firent plusieurs playes, et après le tuèrent et meurtrirent 'bien inhumainement. Et tantost par toute la ville le menu peuple s'esmeut, prindrent armures, et s'armèrent tellement, qu'ils firent une grande commotion et sédition de peuple, et couroient et recouroient,^ et s'assemblèrent plus de cinq cens. Quand les officiers et conseillers du Roy, et l'Evesque de Paris, virent et appercurent la manière de faire, ils se partirent le plus secrettement qu'ils peurent de la ville, et emportèrent ce qu'ils peurent de leurs biens meubles petit à petit. Et ceux qui ce^ faisoient estoient meschans gens et viles personnes de pauvre et petit estât, et si l'un crioit, tous les autres y accouroient. Et pource qu'ils estoient mal armez et habillez, ils sceurent que en l'Hostel de la Ville avoit des harnois,"^ ils y allèrent, et rompirent les huis^ où estoient les choses pour la défense de la ville, prindrent les harnois, et grande foison de maillets de plomb, et s'en allèrent par ville, et tous ceux qu'ils trouvoient fermiers des Aydes, ou qui en estoient soupçonnez, tuoient et mettoient à mort bien cruellement. Il y en eut un qui se mit en franchise ^ dedans Sainct Jacques de la Boucherie, et luy estant devant le

* Diverses séditions qui avaient éclaté en plusieurs villes. ^ Cependant, originairement en deux mots: ce pendant. — Analysez cette expression — quel est son sens ici?

3 Ruses — en ce sens il est hors d'usage — employé en droit canon avec l'acception de précaution. — Quels dérivés?

4 Soudain. Tout à coup. Le mot tout n'a pas ici un sens particulier, ce n'est qu'une particule corroborative de l'expression qui suit.

^ Dans beaucoup de dérivés formés par l'adjonction de la syllabe initiale re le sens n'est pas sensiblement modifié — dans certains, la même syllabe a une valeur plus positive et indique ordinairement la réitération. — Le recourir du texte et le recourir de la langue du jour présentent ce double fait dans un même mot qui a passé du senjs propre (réitérer) au figuré.

6 Pourquoi ce pronom indéfini peut-il donner lieu à un double sens?

■^ Attirail de guerre, armes offensives et défensives (de l'allemand ^or* nifd^, cuirasse?).

. 8 Porter — d'où à huis clos, à huis ouverts, huissier.

9 Dans l'origine, on appelait franchise un domaine rural que possédait un Franc ou tout autre individu sans charge ni redevance; puis cette signification s'étendit à un espace limité de terrain autour de certaines villes ou

grand antel, tenant la représentation de la Vierge Marie, le prindrent et tuèrent dedans l'Eglise, s'en alloient aux maisons des morts, pilloient et roboient^ tout ce qu'ils trouvoient, et une partie jettoient par les fenestres, deschiroient lettres, papiers et toutes telles choses, effonçoient les vins après ce que tout leur saoul en avoient beu. Et de tant^ furent encores plus pires à exercer leur mauvaistié.^ Si vint à leur cognoissance qu'il y avoit des impositeurs dedans l'Abbaye de Sainct Germain des Prez, si saillirent hors de la ville, et la vindrent et s'efforcèrent d'entrer dedans,^ et demandèrent ceux qui s'y estoient retraits. Mais ceux de dedans se défendirent vaillamment, tellement que point n'y entrèrent. Et de là se partirent et vindrent au Chastelet de Paris, où il y avoit encores deux cens prisonniers pour delicts et debtes^ qu'ils dévoient, et rompirent^ les prisons, et les laissèrent aller franchement J Pareillement firent-ils aux prisonniers de l'Evesque de Paris, et rompirent tout, et délivrèrent ceux qui y estoient, et mesmement Hugues Aubriot, qui estoit condamné comme dit est. Et luy fut requis qu'il fust leur capitaine, lequel le consentit, tnais la nuict s'en alla. Et tousiours croissoit la multitude de peuple ainsi desvoyé.^ On le cuidoit refréner, mais rien n'y valloit et la nuict entendoient en gourmanderies^ et beuveries.io Et le lendemain vindrent à Thostel de Hugues Aubriot, et le cuidoient trouver pour le^^ faire leur Capitaine. Et quand ils virent qu'il n'y estoit pas, furent comme enragez et desplaisans, et commencèrent entrer en une fureur, et vouloient aller abbattre le pont de Charenton. Mais ils furent desmeus ^^ par le Messire Jean des Mares, et commençoient ja aucunement à eux repentir et refroidir.

bourgs possédant des privilèges particuliers dans un lieu déterminé, les églises particulièrement, et dans les églises, l'autel, où la justice ne pouvait saisir un criminel. Voici, bien que rajeuni, le passage des lois établies par Guillaume le Conquérant, où il est fait mention de ce droit (Xle siècle):

„Pais à saint Yglise.i — De quel forfait que home out fait en cel tens, „e il pout2 venir a sainte Yglise, out* pais de vie e de membre; e se al- „quons* meist^ main en celui que la mère Yglise requirreit, ♦^ se ceo î" fust „u8 evesque, ^ u abbeie, ^^ u yglise de religion,'* rendist ceo que il i ave- „reit*2 prjs^ g egjjt gQJ^ ^^ forfait;** e de mère yglise de paroisse XX solz; ^e de chapole X solz,"

^, Paix de la sainte Eglise. * put. ^ ait. * quelqu'un. * mit. « aurait recours à. 'ce. * ou. * cathédrale, évêché, ' " abbaye. ^^ communauté. '* aurait. '* amende.

1 Voler, le dérivé est demeuré, dérober (de l'allemand rauben).

2 Et furent d'autant plus. — Pouvons nous dire plus pire? pourquoi?

3 Méchanceté.

4 Les pléonasmes ne sont pas une invention du XIX^ siècle. ^ Le 6 étymologique s'est changé en t.

6 L'expression serait un peu forte aujourd'hui!

■^ Librement.

s Jeté hors de voie. Dévier, usité concurremment, mais d'un emploi beaucoup plus rare, signifiait en outre: mourir.

9 Gourmandises, dans un sens différent de celui qu'a ce mot aujourd'hui.

^^ Mot expressif qui revient à chaque instant sous la plume de Rabelais.

1* Nous dirions pour en faire leur capitaine — pourquoi ce en? quelle en est la valeur?

^2 Desmouvoir = faire changer d'opinion, d'idée.

Merveilles,! en un village auprès Sainct Denys, un jour une vache avant ladite commotion, eut un monstre en semblauce d'une beste, qui avoit comme deux visages, et trois yeux, et en sa bouche fourchée deux langues, qui sembla chose merveilleuse à TAbbé, qui estoit un bon prud'homme.^ Et dit, que telles choses jamais ne venoient, que ce ne fussent mauvais signes et apparences de grands maux.

Paravant aussi au cardinal le Moyne apparut feu à gros globeaux^ sur la ville de Paris coruscant* et courant de porte en porte, sans tonnerre ni vent, et le temps estant doux et serain, qu'on tenoit chose bien merveilleuse.

Quand les choses que avoient fait ceux de Paris, vindrent à la cognoissance du Roy et de son conseil, il en fut moult desplaisant et non sans cause. Et délibéra d'en faire une bien cruelle punition. Laquelle chose venue à la cognoissance de ceux de Paris, ils envoyèrent devers le Roy, et aussi fit l'Université plusieurs notables clercs, ^ et docteurs, lesquels monstrerent bien grandement et notablement, comme les plus grands de la Ville, et principaux en estoient courroucez et desplaisants ; et que ce qui avoit esté fait , estoit par meschans gens et de bas estât, en implorant sa miséricorde, et qu'il leur voulust pardonner toute l'offense, et surseoir de mettre plus Aydes sus. Et y eut de grandes difficultez , et le Roy très esmeu n'en vouloit ouyr parler. Finalement meu de grande miséricorde, fut content que le peuple jouyst de ses immunitez et franchises, et faire cesser ce qui estoit mis sus, et leur pardonna tout ce qui avoit esté fait, pourveu que justice se feroit^ de ceux qui avoient rompu le Chastelet. Et de sa response furent les Ambassadeurs très contens, et en remercièrent le Roy. Et se fit mettre Messire Jean des Mares en une litière, à cause de sa maladie, et mener par les carrefours, et le publia au peuple.

1 Cette manière d'intercaler dans le récit d'événements aussi graves que ceux que l'on vient de lire, cette espèce de contes bleus, est un caractère de l'époque. Ce n'est point une plaisanterie de Juvénal, c'est à ses yeux quelque chose d'aussi important que l'émeute des maillotins; l'astrologie était en faveur déjà, et malgré les édits des souverains et des papes, elle devait garder longtemps encore son crédit,

^ Prude = prudent, sage, avisé. 3 Globes.

4 Brillant d'un vif éclat. — Le substantif de ce verbe ne s'emploie plus qu'en physique.

5 Ce mot a une origine tout ecclésiastique — dérivé du grec '/ArJQoÇf héritage, partage (la tribu de Lovi, consacrée au sacerdoce est appelée le partage du Seigneur) — il désignait à cette époque et pendant tout le moyen âge, non-seulement les ecclésiastiques en général, mais tout homme qui avait reçu quelque instruction. — Et cela se comprend, il n'y avait guère que les hommes d'église qui cultivassent les lettres.

6 Nous avons vu l'imparfait du subjonctif pour le conditionnel — c'est maintenant le conditionnel pour l'imparfait du subjonctif.

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