‹ Chrestomthie du vieux français;Chapitre 41 sur 110 · CHARLES VI DANS LA FORÊT DE MANS · texte numérisé non relu

CHARLES VI DANS LA FORÊT DE MANS

CHARLES yi BANS LA FORÊT DE MANS.

Le Roy pour exécuter ce qui avoit esté entrepris et conclu en son conseil, se partit des Marches de devers Paris, et se mit en chemin pour venir au Mans, et y arriva environ la fin de Juillet. En ladite ville il attendit ses oncles les ducs de Berry et de Bourgongne. Et estoit le duc de Berry fort occupé à la conqueste de Guyenne,* où il labouroit^ et travailloit fort, et en avoit conquesté la plus grande partie, et presque tout. Toutesfois il faisoit la meilleure diligence qu'il pouvoit de s'en venir. On envoya devant Sablé; une place forte, faire commandement qu'ils rendissent la place au Roy, et luy fissent obéissance. Mais ils firent les sourds, et n'obeïrent en aucune manière, et disoit-on que Craon^ estoit dedans. Quand le Duc de Bretagne sceut que le Roy approchoit, et qu'il avoit intention de venir en armes sur luy, il envoya vers le Roy bien notable ambassade. Car il redoutoit fort la venue du Roy, et qu'il n'entrast en armes en son pays. Si présentèrent ses Ambassadeurs leurs Lettres qui estoient de créance,* qui fut que le Duc s'esmerveilloit que le Roy vouloit venir audit pays, et qu'il n'estoit ja nécessité qu'il amenast armée, et qu'il luy feroit obéir en toute la duché ^ de Bretagne, et que tout estoit sien, et à son commandement. Et s'offroit à luy faire tout service, comme son bon vray, et loyal vassal et subjet. Or est vray que environ le commancement d'Aoust, on s'apercevoit bien que le Roy en ses paroles et manières de faire avoit aucune altération, et diversité du langage non bien entretenant. ^ Lequel dit que comme que ce fust il vouloit aller aux champs en armes. Et de faict monta à cheval, pour aller, et au devant de luy vint un meschant homme mal habillé, pauvre, et vile ^ personne, lequel vint au devant du Roy, en luy disant; Eoy où vas-tu? Ne passes plus outre, car tu es trahy^ et te doit-on bailler icy à tes adversaires. Le Roy entra lors en une grande frénésie et mervueilleuse, et couroit en divers lieux, et frappoit tous ceux qu'il rencontroit, et tua quatre hommes. Lors on fit grande diligence de le prendre , et fut pris et amené en son logis, et fut mis sur un lict, et ne remuoit ny bras, ny jambes, et sembloit qu'il fust mort. Les Physiciens ^ vinrent qui le veirent, lesquels le jugèrent mort sans remède. Tout le peuple pleuroit et gemissoit, et en cet estât le voyait chacun qui vouloit. Des Anglois mesmes par le moyen du Seigneur de la Rivière le vinrent voir. Et de ce fut le Duc de Bourgongne très mal content. Et dit au seigneur de la Rivière qu'un jour viendroit auquel il s'en i-epentiroit. C'estoit grande pitié de voir les pleurs

1 Cette province appartenait alors aux Anglais.

2 Synonyme de travailler, il est à ce mot ce que labeur est à travail.

3 Pierre de Craon, issu d'une ancienne fanîille de France, avait accompagné le duc d'Anjou dans son expédition contre le royaume de Naples (1384). Peu de temps après il se fit chasser de la cour de Charles VI pour ses intrigues et sa vie déréglée. Clisson était alors en faveur, et Craon s'imaginant que sa disgrâce était l'œuvre du connétable, il tenta de l'assassiner (1392). On le dépouilla de tous ses biens.

4 Croyance. 5 Duché, comté étaient féminins. 6 Sans liaison, sans suite. "' Misérable.

® Médecins — ce dernier mot est d'origine plus récente.

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et douleurs qu'on menoit. La chose vint à la cognoissance du Pape, et du Eoj d'Angleterre qui en furent tres-desplaisans.i Et partout on faisoit processions, et oraisons très dévotes. Si recouvra santé, et se voiia à Nostre Dame, et à Monseigneur Sainct Denys. Puis bien dévotement vînt à Chartres, fit sa dévotion en l'Eglise, et y donna un beau don. Et fut ramené à Paris.

Quand les Anglois virent qu'ils estoient si fort pressez, ils se tenoient jour et nuict serrez emmy^ les champs, et firent plusieurs grandes offres, à ce qu'on les laissast passer. Et mesmement offroient, comme on dit, à délaisser la dite place de Harfleur,^ et la mettre es mains du Roy, et rendre les prisonniers sans finance, ou à faire paix finale, et bailler ostages à tenir tout ce qu'ils promettoient. Les seigneurs et capitaines furent assemblez pour scavoir ce qu'on feroit. Et desia avoit on envoyé diligemment quérir le Duc d'Orléans, le Duc de Brabant, le Comte de Nevers, et autres. Il y eut diverses opinions et imaginations ; Les uns disoient qu'on les laissast passer sans combatre, et que à faire bataille estoit chose bien dangereuse: Car combien qu'on voulust dire que la compagnée* des seigneurs fust grande et puissante, et gens bien armez, et habillez, et gentilshommes qui ne daigneroient faire faute. Et que les Anglois estoient fort foulez, leurs harnois mal à poinct, et les jaques 5 des Archers usées et deschirées. Toutesfois, veu qu'ils estoient hors de leur pays, et en danger, ils se renderoient bien avant qu'ils fussent desconfits, ou au moins qu'ils ne fissent leur devoir. Et supposé que Dieu en donnast la victoire aux François, si ne seroit ce pas sans grand dommage. Et si estoit la chose bien douteuse, et sont souvent les evenemens des batailles en grand danger et péril. Et si une fois les Archers Anglois, joignoient^ aux hommes d'armes François, qui estoient fort pesamment armez, .et que iceux hommes d'armes fussent mis hors d'haleine, la desconfiture pourroît chedir sur eux; Et qu'il ne falloit qu'aller assiéger Harfleur, et que de léger '^ on l'auroit. Et que si on deliberoit de combatre, qu'on employast les Communes, et qu'on s'en aidast. Et disoit-on que le Connestable d'Albret, le Mareschal Boucicaut, et plusieurs autres anciens Chevaliers et Escuyers, qui avoient veu et fréquenté les armes, estoient de ceste opinion. Les Ducs de Bourbon, d'Alençon et autres, furent de' contraire opinion, disans, que veu les offres que faisoient les Anglois, qu'ils estoient ja à demy desconfits, et

^ Cet adjectif n'a plus cette signification passive; il ne s'emploie plus que pour dire y, qui cause du déplaisir'^.

^ Dans l'origine en mi (in medio) — au milieu.

3 Avant la construction du Havre (sous François 1er) Harfleur avait une assez grande importance. — Chassés en 1433, les Anglais le reprirent en 1440. — Ce ne fut que 10 ans après sous Charles VII, que cette ville devint définitivement française.

' 4 Compagnie.

^ Espèce de casaque militaire faite ordinairement de peaux de cerfs, piquées de bourre. Ce vêtement ne descendait pas au-dessous du genou.

6 S'approchaient. "^ Facilement.

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qu'ils n'arresteroient point. ^ Et qu'ils avoient assez de puissance sans les communes, 2 et ne les falloit ja appeller. En disant, que ceux qui estoient de contraire opinion, avoient peur. A quoy fut bien respondu par les autres, lesquels monstrerent par expérience qu'ils n'estoient pas peureux. Finalement fut conclud,^ qu'on les combatroit. Et fut ordonné qu'il y auroit gens à cheval, qui frapperoient sur les archers anglois, pour leur rompre leur traict, c'est à sçavoir Messire Gaulvet, Seigneur de la Ferté Hubert en Soulongne, Messire Clignet de Brebant, et Messire Louys du Bois-Bourdon, tous renommez d'estre vaillans, et lesquels de tont temps avoient fréquenté les armes. Nobles arrivoient de toutes parts. Or quand le Roy d'Angleterre^ veid qu'il falloit combatre, et qu'il luy sembloit qu'il s'estoit mis en son devoir, il parla bien et grandement à ses princes, Chevaliers et Escuyers, et gens de traict, et les animoit à se bien défendre, en leur donnant grand courage. Et délibéra d'attendre les François, s'ils le vouloient assaillir. Il fut tant chevauché par les François, que d'un costé et d'autre ils s'entre virent. Et vindrent en un champ bien mol, car il avoit bien longuement pieu, et mirent pied à terre. Les François estoient pesamment armez, et estoient en la terre molle jusques au gros des jambes, ce qui leur estoit moult grand travail : Car à grande peine pouvoient ils ravoir leurs jambes, et se tirer de la terre. Et commencèrent à marcher jusques à ce que le traict cheoit bien dru d'un costé et d'autre. Et lors lesdits seigneurs de cheval bien hardiment et vaillamment voulurent venir sur les archers,^ lesquels commencèrent à se adresser ^ contre ceux de cheval et leurs chevaux, bien chaudement. Quand lesdits chevaux se sentirent férus'' des flèches, il ne fut oncques en la puissance des hommes d'armes de passer outre. Mais retournèrent les chevaux, et sembloit que ceux qui estoient dessus s'enfuissent, et aussi fut l'opinion et imagination d'aucuns, et leur en donnoit-on grande charge. Les François n'eureut guieres de dommage du traict des Anglois, car ils estoient fort armez.® Aussi les François à l'approcher^ ne nuisirent comme point aux Anglois. Mais quand se vint au joindre, ^ les François estoient comme ja hors d'haleine, par le moyen dudit mauvais chemin qui y estoit. Et y eut de grandes vaillances ^^ d'armes, mesmement disoit-on que le Duc d'Alençon

1 Lafontaine emploie de même ce verbe; voir „Le renard et le Bouc."

2 Ce nom date du Xle siècle — on désignait ainsi l'association des habitants d'une même ville pour se défendre contre les violences de la noblesse. La formation et l'organisation de ces communes furent favorisées par les rois qui trouvaient en elles de puissants auxiliaires dans la lutte que le pouvoir monarchique soutenait contre la féodalité. Au XIV^ siècle, lorsque les rois purent s'appuyer sur leurs propres forces, ils en abolirent un grand nombre. Charles IX qui acheva la défaite du parti féodal, restreignit tellement les droits et franchises du petit nombre qui demeurait encore qu'elles n'existèrent plus que de nom. Deux ans plus tard, tous les privilèges des communes étaient anéantis.

3 d étymologique. ^ Henri V.

^ Les archers anglais ont été longtemps les plus renommés. ^ Se dresser contre avec intention — employé aujourd'hui dans le même sens avec un changement de préposition (s'adresser à). ' Participe passé de férir. 8 p'ortement armés. ^ Infinitif comme substantif. ^^ ]^q s'emploie plus au pluriel.

fit merveilles de son corps. Finalement les Archers d'Angleterre légèrement armez frappoient et abattoient les François à tas, et sembloit que ce fussent enclumes sur quoy ils frappassent. Il y en eut qui se retrahirent ou enfuirent. Et cheurent les nobles François les uns sur les autres, plusieurs j furent estouflFez, et les autres morts, ou pris. Apres la desconfiture, il vint un bruit, que le Duc de Bretagne grandement accompagné venoit, dont les François se rallièrent, qui fut un bien grand mal. Car la pluspart des Anglois tuèrent leurs prisonniers. Et y furent morts, les Ducs d'Alençon, de Bas, et son frère, le Duc de Brabant, les Comtes dn Nevers et de Masle, le seigneur d'Albret, Connestable de France, l'Archevesque de Lens, et de Chevaliers et Escuyers, jusques au nombre de bien quatre mille. Il y eut de prisonniers bien quatorze mille, entre lesquels estoient les Ducs d'Orléans et de Bourbon, les Comtes de Vendosme, et de Richemont, et le Mareschal Boucicaut. Et sur tous ceux qui se portèrent bien vaillamment, et fort combattirent, et Anglois et François, donnèrent l'honneur au Duc d'Alençon, et estoit fort plaint d'un costé et d'autre ; car il s'y estoit si vaillamment porté, qu'on ne pourroit guieres mieux. Des Anglois y en eut aussi de morts; mais non mie à comparer. Entre les autres y mourut le duc d'York. Plusieurs des prisonniers François s'en revindrent, les uns sur leur foy, les autres pleigez^ par ceux qu'on menoit en Angleterre. Les serviteurs des morts, après la bataille, allèrent voir les morts, pour cuider trouver leurs maistres: Aucuns furent recognus, mais bien peu. Plusieurs Eglises et cimetières y avoit à l'environ, ou on enterra une partie desdits morts, et les autres es fossez, parmy^ les champs. Et estoit grande pitié de voir les gens faisans deiiil de ladite desconfiture sur les François , et monstroit-on au doigt ceux qui s'en estoient retournez, et fuis^ de la bataille. En plusieurs lieux de ce Royaume y avoit Dames et Damoiselles^ veufves, et pauvres orphelins; Et s'esbahissoient^ plusieurs que le Duc de Bourgongne, qui estoit assez prés des marches ou la bataille avoit esté faite, n'y avoit esté, ou envoyé. Et disoit on communément, qu'il ne faisoit semblant d'en avoir courroux. Et se semoient plusieurs et diverses paroles, et en disoit chacun ce qu'il pensoit, sans ce que de vray on en sceust rien. A Paris mesme y en eut, qui en parlèrent à leur plaisir, en monstrant signe de joye. En disant. Que les Armagnacs estoient desconjits, et que le Duc de Bour-

^ Sous caution.

2 Parmy et emmy étaient usités concurrement. Nous u'emploirions maintenant ni l'un ni l'autre. L'un parce que, à cause de la signification actuelle de parmi, nous aurions une idée autre que celle qui doit être exprimée ici, l'autre, parce qu'il a disparu.

3 Nous disons s'en fuir mais plus se fuir, de même que nous disons au figuré: se départir, et n'employons jamais se partir.

^ Damoiselle, ou demoiselle, diminutif de Dame — désignait autrefois une fille née de parents nobles. Au Xlle siècle, cette qualification s'appliquait awo; /e/nmes d'écuyers: celles des chevaliers étaient les dames. Voilà pourquoi Montaigne quand il écrit à sa femme lui dit Mademoiselle; en effet, Montaigne n'était point chevalier.

5 S'ébahir s'emploie maintenant avec une préposition de cas indirect, et sa signification s'est légèrement modifiée. Comment?

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