COMPARAISON DES MAULX ET DOULEURS
avec peulx qu'il souffrit avant sa mort à fin que Ion voye, s'ils n'estoyent si grands ne si longs que neantmoins estoyent ils bien grands veuë sa nature, qui plus demandoit' obéissance que nul autre en son temps, et qui plus l'avoit eue: parquoy un petit mot de response, entre son vouloir, luy estoit bien grand punition de l'endurer. Quelques cinq ou six moys devant ceste mort, avoit suspicion de tous hommes: et spécialement de tous ceulx qui estoyent dignes d'avoir authorité. Il avait crainte de son filx, et le faisoit estroictement garder: ne nul homme ne le voyoit, ne parloit à luy, sinon par son commandement. Il avoit doubte à la fin de sa fille et de son gendre, a présent duc de Bourbon: et vouloit sçavoir quelles gens entroyent au Plessis quand ^ et eulx. A la fin, rompit un conseil, que le Duc de Bourbon, son gendre, tenoit leans par son commandement. A l'heure que sondict gendre, et le Comte de Dunois revindrent de remener l'ambassade qui estoit venue aux nopces.du Roy son filx, et de la Royne à Amboise, et qu'ils retournèrent au Plessis, et entrèrent beaucoup de gens avec eulx, ledict Seigneur,^ qui fort faisoit garder les portes, estant en la galerie, qui regarde en la cour dudict Plessis, feit appeler un de ses Capitaines des gardes: et luy commanda aller taster aux gens des Seigneurs dessusdicts, veoir s'ils n'avoj^ent point de Brigandines^ soubs leurs robes et qu'il le feist comme en se devisant* à eulx, sans trop enfaire de semblant.^ Or regardez s'il avoit fait beaucoup vivre de gens en suspicion et crainte soubs luy, s'il en estoit bien payé: et de quelles gens il pouvoit avoir seureté, puis que de son filx, fille et gendre il avoit suspicion. Je ne di point pour luy seulement: mais pour tous autres Seigneurs, qui désirent estre craints, jamais ne se sentent de la revanche, jusques à la vieillesse; car pour la pénitence ils craignent tout homme. Et quelle douleur estoit à ce Roy d'avoir ceste paour et ces passions?^
Il avoit son médecin, appelé Maistre Jaques Coctier, à qui en cinq moys il donna cinquante quatre mille Escus (qui estoit à la raison de dix mille Escus pour moys , et quatre mille par dessus) et l'Evesché d'Amiens pour son nepveu,'^ et autres offices et terres pour luy, et pour ses amis. Ledict médecin luy estoit si tresrude, que l'on ne disoit point à un varlet^ les oultrageuses et rudes parolles, qu'il luy disoit: et si le craignoit tant ledict Seigneur, qu'il ne l'eust osé envoyer hors d'avec luy, et si s'en plaignoit à ceulx à qu'il en parloit, mais il ne l'eust osé changer, comme il faisoit tous autres serviteurs, pource que ledict Médecin luy disoit audacieusement: Je scay bien qu'un matin vous m'envoyerez, comme vous faicts d'autres: mais (par un grand serment qu'il juroit^) vous n'y vivez point huict jours après. Ce mot l'espouventoit fort, et tant qu'après ne le faisoit que flater et luy donner: qui luy estoit un grand Purgatoire en ce monde, veu là grande obéissance qu'il avoit eue de tant de gens de bien, et de grands hommes.
1 En même temps, avec eux. 2 Louis XI. 3 Voyez page 24, note 2. * Se deviser à quelqu'un^ causer avec quelqu'un.
5 Sans le laisser voir. 6 Sens propre: souffrances. \
" Le p étymologique a disparu.
8 Ce mot avait déjà un sens outrageant.
9 Jurer un serment^ expression énergique qui est maintenant hors d'usage.