‹ Chrestomthie du vieux français;Chapitre 58 sur 110 · COMPARAISON DES MAULX ET DOULEURS · texte numérisé non relu

COMPARAISON DES MAULX ET DOULEURS

ne fust huict Iweures de matin, n'y ne baissoit le pont jusques à la dicte heure: et lors^ y entroyent les Officiers: et les Capitaines des gardes mettoyent les portiers ordinaires: et puis ordonnoyent leur guet d'Arcliiers, tant à la porte que parmy la court, comme en une place de frontière estroictement gardée: et n'y entroit nul que par le guichet, ^ et que ce ne fust du sceu du Eoy excepté quelque Maistre d'hostel, et gens de ceste sorte qui n'alloyent point devers luy. Est il donques possible de tenir un Eoy, pour le garder plus honnestement, et en estroicte prison, que luy mesmes se tenoit? Les cages ou il avoit tenu les autres avoyent quelques huict pieds en carré, et luy qui estoit si grand Roy, avoit une petite court de chasteau à se pourmener, encores n'y venoit il gueres: mais se tenoit en la galerie, sans partir de là, sinon par les chambres : et ail oit à la messe, sans passer par ladicte court. Vouldroit Ion dire que ce Roy ne souffrist pas aussi bien que les autres? qui ainsi s'enfermoit, qui se faisoit garder, qui estoit ainsi en paour de ses enfans, et de tous ses prochains parens, et qui changeoit et muoit de jour en jour ses serviteurs qu'il avoit nourris, et qui ne tenoyent bien ni honneur que de luy, tellement qu'en nul d'eux ne se osoit fier, et s'enchainoit ainsi de si estranges chaînes et clostures ? Si le lieu estoit plus grand que d'une prison commune, aussi estoit il plus grand que prisonniers communs. On pourroit dire que d'autres ont esté plus suspicionneux^ que luy: mais ce n'a pas esté de nostre temps, ne paraventure homme si sage que luy, ne qui eust si bons subjects: et avoyent ceulx là paraventure esté cruels et tyrans: mais cestuicy n'a fait mal à nul, qui ne luy eust fait quelque offense. Je n'ay point dit ce que dessus est dit, pour seulement parler des suspicions de nostre Roy, mais pour dire que la patience, qu'il a portée en ses passions,^ semblables à celles qu'il a fait porter aux autres, luy est par moy réputée à punition, que nostre Seigneur luy a donnée en ce monde, pour en avoir moins en l'autre, tant es choses dont j'ay parle, comme en ses maladies, bien grandes et bien douloureuses pour luy, et qu'il craignoit beaucoup, avant qu'elles luy ad vinssent: et ainsi à fin^ que ceulx qui viendront après luy, soyent un peu plus piteux ^ au peuple, et moins aspres à punir qu'il n'avoit esté: combien que je ne luy veux pas donner charge, ne dire avoir veu meilleur Prince: et s'il pressoit ses subjects, toutesfois il n'eust point souffert qu'un autre l'eust fait, ne privé, n'y estrange, '^

1 Lors ou lores est devenu en s'allongeant alors. Il en est de Ja formation de cet adverbe comme de beaucoup d'autres, c'est encore la réunion d'un article et d'un substantif. (L's final est le signe du nominatif du mot ores, heure.)

^ Diminutif de forte — huis, huisset, uisset^ guichet.

3 Nous avons gardé le substantif suspicion, en lui faisant subir une légère déviation de sens, mais nous n'avons point conservé l'adjectif.

4 Voyez page 78, note 6.

^ Teile était, à l'origine, l'orthographe de ce mot; il est aisé de s'expliquer sa formation: On l'a écrit plus tard en un seul mot, mais avec deux /, a/fin; — puis on en est venu à l'orthographe actuelle en un seul mot et un seul /, afin.

6 Aujourd'hui qui inspire la pitié, à cette époque, qui en ressent,

"^ Etranger, du dehors (italien; straniere).

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