RESUME SUCCINCT
DE L'HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRAÎ^ÇÀISE DEPUIS SON ORIGINE JUSQU'AU COMMENCEMENT DU XVIP SIÈCLE.
JLie cinquième siècle de l'ère chrétienne coramençait a peine 5 que des nuées de barbares se précipitaient avec une impétuosité irrésistible sur les plus belles des provinces romaines. Affaiblies par l'étendue même des contrées qu'elles devaient protéger, les légions impériales durent les abandonner Tune après l'autre, et la Glaule tout entière passa sous la domination des Germains.
Cette invasion d'un genre tout autre que celle qui Favait précédée de cinq siècles, produisit aussi des résultats tout différents. On le sait, en même temps que ses soldats lui soumettaient les peuples, Eome donnait aux vaincus, en échange de leur liberté, sa langue et ses lois, c'està-dire, la civilisation. L'esprit vif et souple du Gaulois s'était approprié sans grande fatigue l'idiome des conquérants, et les monuments de la littérature gallo-romaine des trois premiers siècles attestent à quel degré de culture intellectuelle on était parvenu de ce côté-ci- des Alpes. Bordeaux, Toulouse, Poitiers, Lyon, Vienne avaient des grammairiens, des rhéteurs, d'ingénieux écrivains, et si le latin qu'on enseignait, qu'on écrivait ou qu'on parlait dans ces villes n'était pas tout à fait aussi pur que celui des contemporains d'Auguste, il ne le cédait pas, ou de fort peu, à celui qui était usité à cette époque, dans la capitale de l'empire, à Rome même.
Ce fait d'un développement supérieur détermine exactement la différence qui existait entre la position de la Gaule vis-à-vis de ses nouveaux maîtres, les Barbares, et celle qu'elle occupait prés de^quatre cents ans auparavant à l'égard de ses premiers envahisseurs. Alors ia civilisation avait été aux prises avec la barbarie, et la barbarie avait été vaincue. Maintenant le même fait va se renouveler, mais les rôles seront changés, les Gaulois vont être civilisateurs à leur tour.
Bien que générale, l'invasion ne s'était pas répandue également sur toute la surface de la province conquise. Les Visigoths et les Burgundes, les moins barbares des barbares nouveaux venus, avaient été refoulés vers le midi, tandis que les Francs, plus farouches, avaient pris possession des parties septentrionales de la contrée. Inférieurs à leurs sujets sous le rapport de la culture intellectuelle, les vainqueurs ne tardèrent pas à subir leur influence et ils adoptèrent leur langue. Mais, en contact avec
XIÎ RÉSUMÉ SUCCINCT DE l'HISTOIRE DE LA LITTERAT. FRANÇAISE
le rude idiome tudesqiie, le latin perdit peu à peu la flexibilité de ses formes et s'altéra profondément. Cette altération, lente d'abord, devint cependant assez sensible pour donner naissance à une langue nouvelle, informe, pauvre, incomplète, il est vrai, mais une langue particulière ayant son génie propre, et qui travaillée, enrichie et soumise aux lois d'une syntaxe selon son esprit, devait être un jour la langue de Racine et de Bossuet,
Le latin ne se corrompit pas d'une façon identique dans toute la Gaule. Les provinces du nord, occupées par des populations plus farouches et relativement inférieures, laissèrent s'altérer plus profondément le langage indigène: tandisqu'au midi, s'opérant sous des influences plus douces, cette décomposition parut s'arrêter au Roman -provençal. La Loire sépare assez bien, pourtant pas d'une manière absolue, tant s'en faut, les deux foyers où s'élaboraient diversement, les éléments du français proprement dit. L'on eut ainsi, à partir du X® siècle, deux langues distinctes : la langue d'Oïl au nord du fleuve, et la langue d'Oc au sud.^ Cette dernière parvint rapidement à un certain degré de perfection. Elle eut une littérature féconde et variée, des poëtes gracieux, des satiriques mordants, hardis et spirituels ; elle fournit des modèles à toute l'Europe lettrée, mais s'immobilisa inachevée, au XIIF siècle, en se résolvant en un certain nombre de dialectes parlés encore aujourd'hui dans le midi de la France.
Bien moins brillante que sa sœur provençale, la langue d'Oïl, aux allures plus rudes, était réservée à une carrière plus longue et à un rôle bien plus important. Ses commencements furent lents et laborieux: sans cesse entravée dans sa marche par les troubles de tout genre qui bouleversèrent à plusieurs reprises les parties septentrionales du royaume, elle perdait en cjuelques années ce qu'elle avait péniblement acquis. — Les Normands, qui après la mort de Charlemagne envahirent le nord de la France, vinrent ajouter eux aussi des éléments nouveaux à la transformation qu'avait déjà subie la langue latine dans les contrées où ils se fixèrent. — Il nous est demeuré de cette époque un document littéraire, un seul, c'est le fameux serment prononcé à Strasbourg en 842 par Charles le Clmuve et son frère Louis le Germanique. Le voici:
„ Pro Deo amur , et pro Christian poblo , et nostro commuri salvament^ d\st di in avant^ in quant Deus savir et podir me dunat, si saloarai eo cist meon fradre Karlo^ et in adjudha, et in caduna cosa, si cura cm per dreit son fradra salvar dist , in o quid il mi alti^esi fazet^ et ah *Ludher nul plaid nunquam prindrai, qui meon vol^ cist meon fradre Karle in damno sit."
[„Pour l'amour de Dieu et pour le peuple chrétien, et notre commun salut, de ce jour en avant (à compter de ce jour), autant que Dieu m'en donne le savoir et le pouvoir, je défendrai mon frère Charles ici (présent), et je l'aiderai en toute chose, ainsi qu'un homme, par droit (et justice), doit défendre son frère, en tout ce qu'il ferait de la même manière pour moi, et je ne ferai jamais avec Lothaire aucun accord qui, par ma volonté, porterait dommage à mon frère Charles que voici."]
1 Cette dénomination dérive de Ja manière dont le mot oui était prononcé dans ces contrées.