‹ Chrestomthie du vieux français;Chapitre 63 sur 110 · SON PRINCE ET SOUVERAIN SEIGNEUR · texte numérisé non relu

SON PRINCE ET SOUVERAIN SEIGNEUR

desquelz, combien que les mœurs soyent reprehensibles eu beaucoup de choses, touttefois il n'y a rien digne de si grand reproche. Et d'avantage, grâces à Dieu, nous n'avons point si mal profité en l'Evangile, que nostre vie ne puisse être à iceux détracteurs exemple de chasteté, libéralité, miséricorde, tempérance, patience, modestie, et toutes autres vertuz. Certes la vérité tesmoigne évidemment pour nous, que nous craignons et honnorons Dieu purement: quand par nostre vie et par nostre mort nous desirons son Nom estre sanctifié.^ Et la bouche mesme des envieux a esté contrainte de donner tesmoignage d'innocence et iustice extérieure, quant aux hommes, à aucuns de nous; lesquelz on faisoit mourir pour ce seul point, qui raeritoit louange singulière. Or s'il y en a aucuns, qui soubz couleur de l'Evangile, esmeuvent^ tumultes, ce qu'on n'a point veu iusques icy en vostre Royaume, ou qui veulent couvrir leur liberté charnelle, du nom de la liberté, qui nous est donnée par la grâce de Dieu, comme i'en cognois plusieurs: il y a loix, et punitions ordonnées par les loix, pour les corriger asprement, selon leurs delictz . . . Vous avez, Sire, la venimeuse iniquité de noz calomniateurs exposée par assez de parolles: afin que vous n'encliniez^ pas trop l'aureille, pour adiouster foy à leurs rapportz. Et mesme ie douste que ie n'aye esté trop long : veu que ceste préface a quasi la grandeur d'une défense entière. Combien que par icelle ie n'aye prétendu composer une défense, mais seulement adoucir vostre cœur, combien qu'il soit à présent destourné et aliéné de nous, i'adiouste mesme enflambé: toutes fois i'espere que nous pourrons regagner sa grâce, s'il vous plaist une fois, hors d'indignation et courroux, lire ceste nostre confession, laquelle nous voulons estre pour défense envers vostre Maieste. Mais si au contraire les detractions des malveillans empeschent tellement voz aureilles, que les accusez n'ayent aucun lieu de se défendre ; d'autre part, si ces impétueuses furies, sans que vous y mettiez ordre, exercent tousiours cruauté par prison, fouetz, géhennes, couppeures, bruleures: nous certes, comme brebis dévouées à la boucherie, serons iettez en toute extrémité. Tellement neantmoins qu'en nostre patience nous posséderons noz âmes, et attendrons la main forte du Seigneur: laquelle, sans doute, se monstrera en sa saison, et apparoistra armée , tant pour délivrer les povres de leur affliction, que pour punir les contempteurs.

Or donc si nous sommes tous naiz^ à ceste condition de cognoistre Dieu: et la cognoissance d'iceluy est vaine et infructueuse sinon ^ qu'elle vienne jusques à ce poinct là: il est manifeste que tous ceux qui n'adressent point à ce but toutes les cogitations^ et actions de leur vie decli-

^ La proposition complétive, reliée à la précédente par la conjonction quCj était alors réduite à sa forme la plus simple par la suppression de la conjonction et la forme infinitive du verbe.

^ Il est à remarquer quelle vigueur donne à l'expression la suppression de l'article. / , ,

3 Encliner, saluer en se baissant; encliner Vaureille \ ^-.g- | attention.

* Participe passé régulier de naître. ' " '

s A moins que ... ne. ^ Méditations.

nent et deffaillent de l'ordre de leur création. Ce qui n'a megme esté incogneu des Philosophes: car autre chose n'a entendu dire Platon quand par plusieurs fois il a enseigné le souverain bien de l'ame estre la similitude ^ de Dieu : quand estant parvenue à la vraye contemplation d'iceluy, est en luy du tout transformée.^ Parquoy Grylus aussi argue très sagement en Plutarque, quand il tient que si la religion estoit ostée de la vie des hommes, non seulement ils n'auroyent nulle excellence par dessus les testes brutes ; mais en plusieurs manières seroyent beaucoup plus misérables. Pource qu'estant subietz à tant d'espèces de maux mènent une vie labourieuse, et sans repoz. Il conclud donc qu'il n'y a que la seule cognoissance de Dieu qui les rende supérieurs : par laquelle ilz peuvent aspirer à l'immortalité.

Yeu que Dieu a voulu que la fin principale de la vie bien -heureuse fust située en la cognoissance de son nom; afin qu'il ne semble point advis qu'il veuille forclorre^ à aucuns l'entrée à félicité, il se manifeste à tous clairement. Car comme ainsi soit que de nature il soit incompréhensible et caché à l'intelligence humaine: il a engravé en chacune de ses œuvres certains signes de sa maiesté : par lesquelz il se donne à cognoistre à nous selon nostre petite capacité. Je dy signes si notoires et evidens, que toute escuse d'ignorance est ostée aux plus aveugles, et aux plus rudes du monde. Parquoy combien que son essence nous soit occulte: neantmoins ses vertuz, lesquelles apparoissent assiduellement^ devant noz yeux, le demonstrent tel, qu'il nous est expédient de le cognoistre pour nostre salut. Premièrement de quelque costé qu'on tourne les yeux, il n'y a nulle si petite portion du monde, en laquelle ne reluyse pour le moins quelque estincelle de sa gloire. Singulièrement on ne peut d'un regard contempler ce beau chef d'œuvre du monde universel en sa longueur et largeur qu'on ne soit, par manière de dire, tout esblouy d'abondance infinie de lumière.

Il y a infiniz argumens, tant au ciel qu'en la terre, qui testifient^ sa merveilleuse sapience: non pas tant seulement ceux qui sont difficiles à comprendre, et à l'intelligence desquelz on ne peut parvenir que par le moyen d'Astrologie,^ Médecine et Phisique: mais ceux qui sont evidens au regard des plus simples idiotz: tellement que les yeux ne se peuvent ouvrir, qu'ils ne soyent contraintz d'en estre tesmoingz. Bien est vray que ceux qui sont instruitz es disciplines libérales^, ou qui en ont gousté quelque chose, ont ayde spécial pour entrer plus profondement à contempler, les secretz de la sapience divine: toutesfois nul n'est empesché par l'ignorance d'icelles, qu'il ne voye beaucoup d'artifice'^ aux œuvres de Dieu, dont il soit esmeu en admiration de l'ouvrier. Comme par manière d'exemple, il faut bien avoir art et industrie singulière à cercher les mouvements des astres, ordonner les circulesi, mesurer la distance, noter la propriété d'un chacun (par laquelle considération, comme la providence de Dieu le monstre plus clairement: aussi il est convenable que le cœur soit eslevé plus hautement à recognoistre

1 Établissez la différence entre ce mot tel qu'il est employé là, et le mot similitude de la phrase suivante: Et il leur proposa une similitude.

2 In Phedone et Theeteto. 3 Fermer. •* Sans cesse. ^ Attestent. 6 Astronomie. '^ Art.

sa gloire.) neantmoins veu que ceux qui n'ont d'autre ayde que des yeux, ne peuvent ignorer l'excellence de l'artifice divin, laquelle se donne facilement en la variété des estoilles tant infinie et bien ordonnée: il est certain qu'il n'y a nul auquel Dieu ne declaire assez suffisamment sa sapience. Pareillement d'appercevoir en la composition du corps humain une telle conionction, proportion, beauté et usage que Galien^ y demonstre, n'est pas de petite subtilité. Toutesfois si ne laisse pas le corps humain d'avoir à la veuë de tout le monde une composition tant ingénieuse, que pour icelle l'ouvrier mérite d'estre jugé admirable. Davantage la puissance de Dieu par combien d'exemples nous attire ^ elle à la considération de soy? car autrement ne se peut-il faire : si ce n'est que nous ignorions quelle vertu c'est de soustenir ceste grandeur infinie du ciel et de la terre par sa seule ParoUe: de faire à son commandement maintenant trembler le ciel de tonnoirres, brusler ce que bon luy semble de foudre, enflamber l'air d'esclairs, estonner le monde par diverses espèces de tempestes : incontinent que bon luy semble, luy rendre sa sérénité toute paisible, soustenir tellement la mer pendue en l'air, qu'elle ne puisse faire nuisance à la terre, combien que par sa hautesse elle la menace de la destruire, et maintenant l'esmouvoir horriblement par grande impétuosité des ventz, incontinent appaiser ses vagues, et la rendre quoye.^ Mesme icelle puissance nous doit conduire à reputer son éternité, veu qu'il faut que celuy, dont toutes choses prennent leur, origine, soit éternel et ait son commencement de soy mesmes. Outreplus* si on cerche la cause, par laquelle il a esté induit tant à créer une fois toutes choses, qu'à les conserver après leur création; on trouvera qu'il n'a autre cause que sa bonté, laquelle quand elle seroit seule-, nous devroit amplement suffire à nous atraire.^ à son amour, veu qu'il n'y a nulle créature, comme le prophète enseigne,^ sur laquelle ne soit espandue sa miséricorde.

Calvin, Institution chrétienne.

* De usu parttum. ^ he t euphonique n'existait pas encore.

3 Coite (académie) — qu étymologique du latin g-zdetus.

4 II y a plus. 5 Attirer à. ^ Psaume 145.

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