‹ Chrestomthie du vieux français;Chapitre 64 sur 110 · FRANÇOIS RABELAIS · texte numérisé non relu

FRANÇOIS RABELAIS

Jjes biographes disent qu'il naquit à Chinon en Touraine, en 1483 ou 1487, d'un père apothicaire ou cabaretier. Sa vie fut très-agitée: d'abord cordelier, puis bénédictin, puis moine défroqué, professant la médecine à Montpellier, puis bénédictin pour la seconde fois, puis enfin chanoine séculier et curé de Meudon. Rabelais, dans toutes les phases de son existence, ne cessa d'être lui-même, c'est-à-dire bouffon-cynique, obscène; satiriste impitoyable. Savant parmi les plus savants, il ne ménageait point ses confrères, et le cynisme de ses sarcasmes a pu seul lui faire éviter le bûcher. Prédécesseur de Voltaire dont il a tout l'esprit, il sape, et ne met rien à la place de ce qu'il détruit. Son livre de Gargantua et de Pantagruel, sorte d'énigme dont on a cru souvent trouver le mot, peut être considéré comme une immense satire où le burlesque et l'obscène s'allient au plus rare bon sens, „0ù il est mauvais, a dit La Bruyère, il passe bien loin au delà du pire, c'est le charme de la canaille; où il est bon, il va jusqu'à l'exquis et à l'excellent, il peut être le mets des plus délicats." — D'ailleurs Eabelais est l'homme de son siècle, et l'on sait ce .qu'était en fait de mœurs le siècle de François I^''- — La faveur qui accueillit les ouvrages de maître François lui suscita de nombreux imitateurs. Mais chez ceux-ci l'on ne retrouve plus la haute raison de Rabelais, son génie railleur, par plus que son style. C'est plutôt les parties grossières de son talent que reproduisirent Cholières dans ses Contes , Guillaume des Autels, dans la Mithistoire baragouine de Fanfreluche et Gaudichon, Tabourot, seigneur des Accords, dans ses Escraignes dijonnoises, Noël Dufail, dans ses Baliverneries et Contes d'Eutrapel.

Rabelais mourut à Paris en 1552. Ses ouvrages principaux comprennent: Quelques livres d'Hippocrate et de Gallien, Lyon 1536, in-16. — La Sciomachie et festins du cardinal du Bellay, Lyon 1539, in-8. — Les Lettres; la Vie de Gargantua et de Pantagruel^ qui a eu de nombreuses éditions; nous citerons celle de J. Martin, Lyon 1558; celle d'Elzevier 1663, 2 vol. in -12; celle avec les remarques de Le Duchat et autres, Amsterdam 1741, 3 vol. in-4; l'édition variorum par Esmingart et E. Johanneau, Paris 1823, 9 volumes in-8, avec figures et cinq images drolatiques.

OUYDIRE. 91

Sans plus séjourner, nous transportasmes au lieu ou c'estoit et veismes ung^ petit vieillard bossu, contrefaict et monstrueux, on le nommoit Ouydire: il àvoit la gueulle fendue jusques aux aureilles, dedans la gueulle sept langues, et chascune langue fendue en sept parties: quoy que c'estoit (ce feust), de toutes sept ensemblement parloit divers propous et languaiges divers; avait aussi parmy la teste et le reste du corps autant d'aureilles comme jadys eut Argus d'yeulx: au reste estoit aveugle, et paralyticque des jambes. Autour de luy je veidz nombre innumerable d^hommes et de femmes escoutans et attentifz, et en recongneu aulcuns parmy la trouppe faisans bon minoys, d'entre lesquelz ung pour lors tenoit une mappemonde, et la leur expousoit sommairement par petitz apborismes, et y devenoyent clercz et sçavans en peu d'heures, et parloyent de prou^ de choses prodigieuses, elegantement et par bonne mémoire : pour la centiesme partie desquelles sçavoir ne suffiroit la vie de l'homme ; des Pyramides , du Nil , de Babylone, des Troglodytes,^ des Himantopodes,^ des Blemmyes,^ des Pygmees (ganifasantes), des Cannibales, des mons Hyperborees, des Egipanes (egipens, angilles) de tous les diables,'^ et tout par ouydire. La je veidz, selon mon advis, Hérodote, Pline, Solin, Berose, Philostrate, Mêla, Strabo et tant d'aultres anticques: plus Albert^ le jacobin grand, Pierre Tesmoing, pape Pie second, Volterran, Paulo jonio ... et ne scay combien d'aultres modernes historyens, cachez derrière une pièce de tapisserie, en tapinoys^^ escripvant de belles besongnes, et tout par ouy dire. Rabelais.

1 Ce morceau est un chef-d'œuvre du genre figuré. Le petit bonhomme ouï-dù-e est une personnification parfaite du bavardage, de l'impudence, qui ont toujours eu et auront probablement bien longtemps encore une influence toute puissante sur la foule.

2 „I1 n'est pas qu'il n'y ait quelque raison en une orthographe que nous avons veue autrefois en ce mot d'un que l'on escrivait avec un g au bout, lettre qui sembloit du tout superflue de quelque costé que l'on voulust tourner la pensée. Mais cela advint pour autant qu'auparavant l'impression, aux livres que l'on escrivoit à la main, on eottoit les nombres par leurs figures I, II, III, III I, V, VI, VII, et ainsi des nombres suivants; et quand on commença de les cotter par leurs noms, on adjousta à ïun le g pour oster l'équivoque qui eust peu advenir entre ce mot et le nombre de sept, représentée par la figure de VIL (Lettres de Pasquier.)

3 Assez, beaucoup. 4 Habitants de cavernes (du grec zQoyyXoâvyio).

5 Peuplades éthiopiennes aux pieds tortus.

6 Peuples de la Libye dont épaules étaient plus hautes que la tête, et qui portaient à l'estomac les yeux et la bouche (du grec ^lifxeaivù), je regarde de travers).

"^ Et de plus, parlaient même des diables.

8 Albert le Grand, de l'ordre des jacobins.

9 Pierre Martyr, né à Anghiera.

1^ En cachette^ pour at>oir loisir de mentir à leur aise et sans contrôle, se réfugiant derrière le fameux : je l'ai entendu dire.

92 l'île des gastrolatres.

L'ILE DES GASTROLATRES.

En icelluy^ jour, Pantagruel descendit en une isîe admirable entre toutes aultres, tant a cause de l'assiette que du gouverneur d'icelle. Elle, de tous coustez, pour le commencement estoit scabreuse, pierreuse, montueuse, infertile, mal plaisante a l'œil, très difficile aux piedz, et peu moins inaccessible que le mons du Daulphiné, ainsi dict, pource qu'il est en forme d'ung potyron , et de toute mémoire , personne surmonter ne l'ha peu, fors Doyac,^ conducteur de l'artillerie du roy Charles huictiesme, lequel avecques engins mirificques y monta, et au dessus trouva ung viel bélier. C'estoyt a diviner^ qui la transporté l'avoyt. Auicuns le dirent, estant jeune aignelet,^ par quelque aigle, duc, ou chauant^ la ravy, s'estre entre les buissons saulvé.^ Surmontans la difficulté de l'entrée a poine"^ bien grande et non sans suer, trouvasmes le dessus du mons 8 tant plaisant, tant fertile, tant salubre et délicieux, que je pensoys estre le vray jardin et paradiz terrestre , de la situation du quel tant disputent et labourent les bons théologiens. Mais Pantagruel nous afifermoit^ la estre, le manoir d'Areté (c'est Vertus), par Hésiode descript, sans toutefoys préjudice de plus saine opinion. Le gouverneur d'icelle estoyt messer Gaster, ^^ premier maistre es arts de ce monde. Si croyez que le feu soit le grand maistre des arts, comme escript Ciceron, vous errez, et vous faictes tort. Car Ciceron ne le creut oncques.ii Si croyez que Mercure soit premier inventeur des arts comme jadis croyoient nos anticques druydes, vous fourvoyez grandement. La sentence du satyrique^^ est vraye, qui dict messer Gaster estre de tous arts le

^ Le composé icelluy comme le simple celuy , devenus pronoms et ne 'pouvant plus en cette qualité se construire avec le substantif, étaient pour lors tantôt adjectif, tantôt pronoms démonstratifs, tantôt pronoms relatifs. — Le Père L. Chiflet dans le dénombrement qu'il fait des pronoms, ajoute: Je n'ay point fait icy mention de ces vieux mots iceluy, icelle, icetix, icelles^ parce qu'ils sont tout à fait bannis du bon langage et ne se trouvent plus que dans le style des notaires. (Grammaire française, Anvers 1659.)

^ Situé à trois lieues de Grenoble, près de la grande Chartreuse. — Cet homme eut une destinée étrange. Simple et misérable chaussetier de Montferrant en Auvergne, il parvint sous Louis XI à un haut degré d'élévation. Dès la première année du règne de Charles VIII impliqué dans un homicide il eut le fouet à Paris, une oreille coupée et la langue percée au pilori, puis conduit à Monferrant pour y avoir l'autre oreille coupée, et le fouet de nouveau. — Malgré cette chute ignominieuse Doyac revint en faveur. Mezerai dit même que Charles VIII l'employa en 1492 à faire passer les Alpes à son artillerie. — L'on dit encore que Doyac reconstruisit le Pont Notre-Dame à Paris — quoiqu'il en soit, ce n'est point lui qui escalada le mont inaccessible.

3 Deviner. 4 Aignelet, agnel, petit animal. ^ Chat-huant.

6 La proposition intinitive était alors d'un usage beaucoup plus fréquent qu'aujourd'hui. (Voir le morceau précédent.)

7 Peine. ^ Forme nominative radicale.

^ Affirmer. — Certains dérivés du même radical altèrent souvent la voyelle primitive d'une façon différente — nf/iîvner, ferme Cette altération produit parfois deux mots usités concurrement, liés par une même idée générale, mais divers quant au sens précis {affirmer, affermir).

'0 L'estomac, le ventre. ^^ Ciceron de la Nature des Dieux, liv, III.

1^ Perse.

l'île des gastrolatres. 93

maîstre. Avecques icelluy pacifiquement residoit la bonne dame Penie, aultrement dicte Souffreté. A ce che valeureux roy force nous feut faire révérence, jurer obéissance et honneur porter. Car il est impérieux, rigoureux, rond,i dur, difficile, inflectible.^ A luj on ne peult rien faire, rien remonstrer, rien persuader. Il ne oyt point. ^ Il ne parle que par signes. Mais, a ses signes, tout le monde obeyst, plus soubdaiu qu'aux edictz des prêteurs et mandements des roys: en ses sommations, delay aulcun et demoure^ aulcune il n'admet. Vous dictes que au rugissement du lion toutes bestes loing a l'entour frémissent, tant (sçavoir est) qu'estre peult sa voix ouye. Il est escript. Il est vray. Je l'ay veu. Je vous certifie qu'au mandement de messer Gaster tout le ciel tremble, toute la terre bransle. Son mandement est nommé Faire le faut sans delay, ou mourir. Pour le servir, tout le monde est empesché,^ tout le monde labeure. Aussi, pour recompense, il faict ce bien au monde qu'il luy invente toutes arts , toutes machines , tous mestiers , tous engins et subtilitez. Mesmes es animans*^ brutaulx^ il apprent arts desniees^ de nature. Les corbeaulx, les gays, ^ les papeguays,!*^ les estourneaulx, il rend poètes: les pies il faict poetrides, et leur apprent languaige humain proférer, parler, chanter. Les aigles, gerfaulx,ii faulcons, sacres, ^^ laniers,!^ autours, esparviers, esmeriilons, ^'^ oyseaulx aguars, peregrins, ^^ errors,^^ rapineux,!'' saulvaiges, il domesticque et apprivoise, de telle façon que, les abandonnant en pleine liberté du ciel quand bon luy semble, tant hault qu'il vouldra, tant que luy plaist, les tient suspens, ^^ errans, volans, planans, le muguetans,!^ luy faisans la court au-dessus des nues: puys soubdain les faict du ciel en terre fondu. Les elephans, les lions, les rhinocerotes,20 les ours, les chevaulx, les chiens il faict dancer, baller,2i voltiger, combattre, nager, soy^^ cacher, aporter ce qu'il veult, prendre ce qu'il veult. Les poissons, tant de mer comme d'eaue doulce, balaines et monstres marins, sortir il faict du bas abysme, les loups jecte hors des boys, les ours hors les rochiers, les regnardz hors les tesnieres,23 les serpens lance hors la terre. Et tout pour la trippe. — Quand Penie sa régente se met en voye,^^ la partes qu'elle va, tous parlemens sont clouz, tous edictz mutz,26 toutes ordonnances vaines. A loy aulcune n'est subjecte, de toutes est exempte. Chascun la vefu.jt^'' en tous endroictz, plus toust'^s s'exposans es naufraiges de mer, plus toutes eslisans^^ par feu, par mons, par goulphres passer, que d'icelle estre appréhendez.^^

1 N'offre pas de prise. ^ Inflexible. 3 Ventre affamé n'a pas d'oreilles.

4 Demeure, retard. ^ Arrêté. 6 Animans = animaux, êtres animés.

'' Cf. Chevallet, III, 40 et 41 sur l'emploi de l'a;. 8 Refusées. 9 Geai.

'0 Perroquet. ^^ Oiseau de proie du genre faucon, le plus eoarageux et le plus agile de toutes les espèces de ce genre. ^2 Synonyme du précédent.

'3 Oiseau du genre /aucon. On l'estimait moins que les deux premiers, parce qu'il a peu de courage.

14 Le plus petit des oiseaux de proie de notre continent. Il chasse plus volontiers le merle, d'où son nom.

1^ Voyageurs. ^6 Errants, vagabonds. i" De proie. ^^ Suspendus.

19 Caressant. 20 Rhinocéros, ^i Danser, ^2 Se. ^3 Tasnières, tanières.

24 En chemin. 25 La partie, le lieu. 26 Muets.

2'' Refuir — re corrobatif. 28 Plutôt. 29 Choisissant, préférant.

30 Le s était, comme x, une lettre double. Son emploi au lieu de s s'explique par des raisons analogues à celles qui amenèrent l'emploi de x. Comme

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