‹ Chrestomthie du vieux français;Chapitre 65 sur 110 · A PARIS · texte numérisé non relu

A PARIS

Non doncques sans juste et équitable cause je rendz grâces a Dieu, mon conservateur, de ce qu'il m'ha donné pouuvoir veoir mon anticquité chenue refleurir en ta jeunesse. Car, quand, par le plaisir de luy qui tout régit et modère, mon ame laissera ceste habitation humaine, je ne me reputeraj totalement mourir, ains passer d'ung lieu en aultre, attendu que en toy et par toy je demoure en mon imaige, visible en ce monde, vivant, voyant, et conversant entre gens d'honneur et mes amys, comme je souloys.^ Parquoy, ainsi comme en toy demoure l'imaige de mon corps, si pareillement ne reluisoyent les meurs ^ de l'ame. Ion ne te juguoit estre guarde et thresor de l'immortalité de nostre nom, et le plaisir que prendroys ce voyant seroit petit considérant que la moindre partie de moy, qui est le corps, demoureroit; et la meilleure, qui est l'ame , et par laquelle demoure nostre nom en bénédiction entre les hommes , seroit dégénérante et abastardye. Ce que je ne dy par deffiance que j'aye de ta vertu, laquelle m'ha esté ja par cy devant esprouvée, mais pour plus fort te encouraiger a proufficter de bien en mieulx.^ Et ce que présentement t'escripz , n'est tant a fin qu'en ce train vertueux tu vives, que de ainsi vivre et avoir vescu tu te rejouisses, et te refraichisses en couraige pareil pour l'advenir. A laquelle entreprinse parfaire et consommer, il te peult assez soubvenir comment je n'ay rien espargné : mais ainsi t'y ay je secouru comme si je n'eusse aultre thresor en ce monde que de veoir une foys en ma vie absolu et parfaict, tant en vertus, honnesteté, et prend hommie, comme en tout sçavoir libéral et honneste, et tel te laisser après ma mort, comme ung mirouer représentant la personne de moy ton père, et si non tant excellent, et tel de faict comme je te soubhaitte, certes bien tel en désir.

Mais encores que mon feu père de bonne mémoire eust adonné tout son estude^ a ce que je prouffictasse en toute perfection et sçavoir politique, et que mon labeur et estude correspondist tresbien, voyre encore oultrepassast son désir, toutesfoys, comme tu peulx bien entendre, le temps n'estoyt tant idoine^ ne commode es lettres comme est de présent, et n'avoys copie '^ de telz précepteurs comme tu has eu. Le

X représentait es, gs^ Is, rs, le z repre'senta d'abord ts, ds au subjectif singulier et au completif pluriel; ainsi dents, pieds, furent remplacés par de7iz, piez; dans les mots comme cité, qu'on écrivait au completif singulier citet (cicitatis), bontei (bonitatem) , amet ou aimet (amatus) on eut au subjectif singulier et au completif pluriel citez, bontez, aimez pour citets, bontets, aimeis. La même remarque explique, vous aimez, vous tenez pour vous aimets (amatis) , vous tenets (tenetis), que se sont même écrits. Ces mots étant fort nombreux dans la langue, lorsqu'on eut à marquer un son analogue à celui des finales de citez, boutez, aimez, en employa, sans raison d'étymologie, mais par analyse de son, la même notation ez; de là les formes: mccez, p7-ogrez etc. (Ch. Livet, Les Grammairiens au XVIe siècle, page 374, note 1.)

1 Voir au sujet de cette lettre, l'un des rares mais magnifiques moments sérieux de Rabelais, l'appréciation de M. Guizot. (Annales d'éducation, tome Iir, page 1.)

2 J'avais coutume (du latin soleo). 3 Mœurs. ^ Locution remarquable. 5 Tous ses soins, 6 Propice (idoneus). "^ Abondance (copia).

temps estoyt encores ténébreux, et sentant l'infelicité et calamité des Gothz, qui avoyent mis a destruction toute bonne literature. Mais, par la bonté divine, la lumière et dignité ha esté de mon eage rendue es lettres, 1 et y voy tel amendement que, de présent, a difficulté seroy je receu en la première classe des petitz grimaulx, qui en mon eage virile estoys (non a tort) réputé le plus sçavant dudict siècle.

Ce que je ne dy par jactance vaine, encores que je le puisse louablement faire en t'escripvant , comme tu as Tauthorité de Marc Tulle en son livre de Vieillesse, et la sentence de Plutarche au livre intitule, Comment on se peut louer sans envie,^ mais pour te donner affection ^ de plus hault tendre. •

Maintenant toutes disciplines sont restituées, les langues instaurées,* grecque, sans laquelle c'est honte qu'une personne se die^ scavant; hebraicque, chaldaicque, latine. Les impressions tant élégantes et correctes en usance, qui ont esté inventées de mon eage par inspiration divine,^ comme, a contrefil, l'artillerie, par suggestion diabolicque. Tout le monde est plein de gens scavans, de précepteurs tresdoctes, de librairies tresamples, et m'est advis que, ny au temps de Platon, ny de Ciceron, ny de Papinian, n'estoyt telle commodité d'estude qu'on y veoit maintenant. Et ne se fauldra plus doresnavant trouver en place ny en compaignie, qui ne sera bien expoly'^ en l'officine de Minerve. Je voy les briguans, les bourreaulx, les adventuriers, les palefreniers de maintenant plus doctes que les docteurs et prescheurs de mon temps.

Que diray je? Les femmes et filles ont aspiré a ceste louange et manne céleste de bonne doctrine. Tant y ha qu'en l'eage ou je suis, j'ay esté contrainct d'apprendre les lettres grecques, lesquelles je n'avoys contemnees^ comme Caton, mais je n'avoys eu le loisir de comprendre en mon jeune eage. Et vouluntiers me délecte a lire les Moraulx de Plutarche, les beaulx dialogues de Platon, les Monuments de Pausanias, et Anticquitez de Atheneus, attendant l'heure qu'il plaira a Dieu mon créateur m'appeler et commander yssîr de ceste terre.

Parquoy, mon fîlz, je t'admoneste que employés ta jeunesse a bien proufficter en estude et en vertus. Tu es a Paris, tu as ton précepteur Epistemon, dont l'ung par vives et vocables instructions, l'aultre par louables exemples, te peult endoctriner. J'entendz et veulx que tu apprennes les langues parfaictement. Premièrement la grecque, comme le veult Quinctilien; secondement la latine; et puis l'hebraicque pour les sainctes lettres, et la chaldaicque et arabicque pareillement; et que tu formes ton style quant a la gîecque, a l'imitation de Platon; quant a la latine , de Ciceron : qu'il n'y ait hystoire que tu ne tiennes en mémoire présente, a quoy t'aydera la cosmographie de ceulx qui en ont escript. Des arts liberaulx, géométrie, arithmeticque et musicque, je t'en donnay quelque goust quand tu estois encores petit en l'eage de cinq a six ans; poursuys le reste, et d'astronomie saches en tous les canons.

1 François 1er a favorisé la renaissance des lettres.

2 Sans re rendre odieux [aine invidia). ^ Désir. * Rétablies, renouvelées. 5 Forme subjonctive = se dise. ^ L'iraprimerie.

7 Bien dégrossi, poli complètement. Latinisme: expolitus in officina Miner va,

8 Méprisées.

Laisse moy l'astrologie diviDatriee,* et l'art de Lullius,^ comme abuz et vanitez. Du droict civil, je veulx que tu sçaiclies par cueur les beaulx textes, et me les confères avecques philosophie.

Et quant a la congnaissance des faictz de nature, je veulx que tu t'y addonnes curieusement,^ qu'il n'y ait mer, rivière, ny fontaine dont tu ne congnoisses les poissons: tous les oyseaux de l'aer, tous les arbres, arbustes, et frutices* des foretz, toutes les herbes de la terre, tous les métaux cachez au ventre des abysmes, les pierreries de tout orient et midi, rien ne te soit incongneu.

Puis soigneusement revisite ^ les livres des medicins grecz, arabes, Qi, latins sans contemner les thalmudistes et caballistes; et, par fréquentes anatomies, acquiers toy parfaicte congnoissance de l'aultre monde, qui est l'homme. Et par quelques heures du jour commence a visiter les sainctes lettres. Premièrement, en grec, le Nouveau Testament, et Epistres des Apostres : et puys, en hebrieu, le Vieulx Testament. Somme, que je voye ung abysme de Science : car doresnavant que tu deviens homme et te fays grand, il te fauldra yssir de ceste tranquillité et repous d'estude, et apprendre la chevalerie ^ et les armes, pour deffendre ma maison, et nos amys secourir en tous leurs affaires, contre les assaultz des malfaisans. Et veulx que, de brief, tu essayes combien tu as proufficté, ce que tu ne pourras mieulx faire que tenant conclusions '^ en tout sçavoir, publiquement envers tous et contre tous: et hantant les gens littrez qui sont tant a Paris comme ailleurs.

Mais, parce que, selon le saige Salomon, sapience n'entre point en ame malivole,^ et science sans conscience n'est que ruyne de l'ame, il te convient servir, aymer, et craindre Dieu, et en luy mettre toutes tes

1 François 1er s'occupa aussi d'astrologie.

2 Raymond Lulle (né vers 1235 à Palma dans l'île Majorque) après avoir mené à la cour du roi d'Aragon Jacques 1er une vie dissipée, se retira du monde, et prit l'habit de Saint François. Il avait alors près de 30 ans. Laissaut aux grands seigneurs et aux hommes d'action les conquêtes à main armée, il entreprit de combattre les infidèles, et si faire se pouvait de les convertir par la raison. Dans ce but, il étudie les langues orientales, l'arabe tout particulièrement; puis, combinant ensemble les idées les plus abstraites et les plus générales à l'aide de certains procédés mécaniques, il donne à sa méthode le nom dMr? universel. Par les procédés qu'il y consigne il prétendait non -seulement juger de la justesse des propositions, mais encore découvrir des vérités nouvelles. Il tenta d'intéresser à ses projets les monarques de l'Europe. — Professeur à Montpellier, à Rome, à Paris, à Gênes, il fit plusieurs voyages en Afrique dans le but de travailler directement à la conversion des infidèles: il avait obtenu quelques succès lorsque les habitants de Tunis le lapidèrent. Ramené mourant dans son pays natal il fut inhumé à Majorque; il avait 80 ans. Il a laissé, dit -on, plus de mille ouvrages. Sa doctrine a régné pendant près de 400 ans. (Cf. sur R. de Lulle les notices de M. de Gerando, Académie des inscriptions, 1814 et 1819.)

3 Avec soin, assidûment. 4 Arbrisseau. ^ Relis.

6 L'étude des armes tint la principale place dans l'éducation de Henri II, représenté par Pantagruel.

'^ Soutenir des thèses, — Pic de la Mirandole, soutint du temps de Rabelais, la fameuse thèse: de omni re scibili.

^ Mal intentionnée.

pensées et tout ton espoir; et par foy formée de charité, estre a luy adjoinct, en sorte que jamais n'en soys desemparé par péché. Aye suspectz les abus du monde. Ne metz ton cueur a vanité; car ceste vie est transitoire: mais la parolle de Dieu demoure éternellement. Soys serviable a tous tes prochains,^ et les ayme comme toy mesme. Eevere tes précepteurs, fuy les compaignies des gens esquelz tu ne veulx point ressembler, et les grâces que Dieu fha données, icelles ne receoips en vain. Et quand tu congnoistras que auras tout le sçavoir de par delà acquis, retourne vers moy, affin que je te voye, et donne ma bénédiction davant que mourir.

Mon filz, la paix et grâce de Nostre Seigneur soit avecques toy, amen.

Ces lettres receues et veues, Pantagruel print nouveau couraige, et feut enflambé a proufficter plus que jamais, en sorte que le voyant estudier et proufficter, eussiez dict que tel estoyt son esperit entre les livres, comme est le feu parmy les brandes,^ tant il Tavoyt infatiguable et strident.

Kabelais.

1 Ton prochain. 2 Bruyères, broussailles, sèches.

THÉODOEE DE BEZE,

1 naquit à Vezelay dans le Nivernais (1519) et eut une jeunesse assez dissipée. En 1548 il abandonne ce train de vie, se rend à Genève et embrasse la Eéforme. Etroitement lié avec Calvin, il ne cessa de travailler à la propagation des nouvelles doctrines. D'abord professeur de grec à l'académie de Lausanne, il revint à Genève où il devint le recteur de l'académie que Calvin venait d'y fonder. Il mourut en 1605. — Théodore de Bèze est l'un des plus brillants écrivains de son siècle. De l'école spiritualiste de Calvin, il déploie dans la longue polémique qu'il eut à soutenir contre ses adversaires, une verve et une chaleur qui manquèrent parfois à son maître. Il passait chez ses contemporains pour avoir une merveilleuse connaissance de la langue. A son dire, la pureté du langage a commencé à se perdre depuis la mort de François I^^' — Ses principaux ouvrages sont: Poemata varia in unum corpus collecta. Genevae, H. Estienne, 1597, in -4. — De Franciœ linguœ recta Pronuntiatione tractatus, Genevae, apud Vignon 1584, in -12. — Le sacrifice d'Abraham, tragédie française. Paris, H. Estienne, 1552, in -8. — Sermons sur les trois premiers chapitres du Cantique des Cantiques. Genève 1588, in-8. — Histoire ecclésiastique des églises reformées au royaume de France . . . depuis Van 1521 a Van 1563. Anvers 1580, Icônes, Genevae 1580, in 4. — Vie de Calvin. — Traduction du Nouveau-Testament. Cambridge 1642, in-fol.

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