‹ Chrestomthie du vieux français;Chapitre 66 sur 110 · EN L'ASSEMBLEE DE POISSY · texte numérisé non relu

EN L'ASSEMBLEE DE POISSY

Le mardi neufieme iour de Septembre mil cinq cens soixante et un.

Sire, c'est un heur^ bien grand à un fidèle et afiPectionné subiect, de voir la face de son Prince, d'autant qu'icelle luy représentant comme la Maiesté de Dieu visible, faire ne se peult qu'il n'en soit grandement esmeu, pour considérer le devoir de l'obéissance et subiection qu'il luy doit. Car estans tels que nous sommes, ce que nous voyons à l'œil (pourveu que l'œil soit bon, et la chose responde à ce qu'on a conceu) est de beaucoup plus grand effect, que ce qui est considéré par nous avec une simple et nue appréhension ^ d'esprit. Et s'il advient, que non seulement il puisse voir son Prince, mais aussi qu'il soit veu de luy, et qui plus est escouté, et finalement receu et approuvé: alors véritablement a-t-il receu une tresgrande satisfaction et singulier contentement.

1 Bonheur. ^ Faculté de saisir, concevoir les idées.

PREMIÈRE HARANGUE PAR DE BEZE EN l'ASSEMBLÉE DE POISSY. 99

De ces quatre poincts, Sire, il a pieu à Dieu, usant de ses secrets îugements , qu'une partie de vos treshumbles et tresobeissans subiects ait esté longtemps frustrée, a son tresgrand regret: iusques à ce qu'en usant de son infinie miséricorde, et donnant lieu à nos pleurs et gemissemens continuels, il nous a tellement favorisez, que ce iour nous apporte le bien, iusques icj plustost désiré, qu'espéré de voir vostre Maiesté, Sire: et qui plus est, d'estre veus et ouis d'icelle en la plus illustre et noble compagnie qui soit au monde.

Quand donques nous n'aurions iamais receu autre bien, et n'en recevrions par cj après: si est ce que le reste du cours de nos ans ne pourroit satisfaire pour suffisamment en remercier nostre Dieu, et rendre grâces condignes^ a vostre Maiesté.

Mais quand nous considérons avec cela, que ce mesme iour non seulement nous fait ouverture , mais aussi nous convie , et par manière de dire d'une façon tant bénigne, tant gracieuse et tant convenable à vostre Eoyale debonnaireté,^ nous contraint à tesmoigner tous ensemble le devoir que nous avons à confesser le nom de nostre Dieu, et à déclarer l'obéissance que nous vous portons; force nous est de confesser, Sire , que nos espritz ne sont capables de concevoir la grandeur d'un tel bien , et nos langues encores moins suffisantes à exprimer ce que l'affection leur commande. Tellement, Sire, qu'une telle faveur surmontant toute éloquence humaine, nous aimons trop mieux confesser nostre imbécillité 3 par un vergongneux^ silence, qu'amoindrir un tel bien faict^ par default^ de la parolle.

Toutesfois, Sire, nous souhaitons encores le quatrième et x^rincipal poinct, c'est à sçavoir que nostre service ce"^ auiourdhuy soit receu de vostre maiesté pour aggreable. Ce qu'aussi nous espérons obtenir, s'il advient (et Dieu vueille qu'ainsi soit) que nostre venue apporte une fin, non point tant à nos misères et calamitez passées (desquelles la mémoire s'en va comme esteincte par ceste heureuse iournée) qu'à ce qui nous a semblé tousiours j)his grief que la mort mesme: Sçavoir est, aux troubles et desordres survenus eu ce Royaume pour le faict de la Religion, avecque la ruine et perdition d'un grand nombre de vos pauvres subiectz.

Or y a-t-il plusieurs occasions qui iusques icy nous ont empesché de ioyr^ d'un si grand bien, et qui encores auiourdhuy nous feroyent perdre tout courage, n'estoit que d'autre costé plusieurs choses nous fortifient et asseurent»

Il y a premièrement une persuasion enracinée au cueur de plusieurs par un certain malheur et par l'iniquité des temps, que nous

1 Convenables, proportionnelles. — Etablir la valeur de la syllabe initiale con (cum).

2 Bonté extrême. (Débonnaire^ certains décomposent ce mot en de bon air.)

3 Faiblesse, impuissance — (sens propre). 4 Honteux. 5 Bienfait — deux mots réunis. 6 Vice, sens figuré.

"' L'indéterminé ce jouait avec le s^, le se et le quoy un rôle très-important dans l'ancienne langue. Sans fonctions bien précises, ces mots correspondaient aux particules latines et grecques et si elles n'avaient pas toujours leur grâce et leur finesse elles avaient bien souvent une certaine énergie tout à fait remarquable. ^ Jouir.

100 LA PREMIÈRE HARANGUE FAITE PAR M. THÉODORE DE sèZE

^sommes gens turbulents, ambitieux, addonnez à nostre sens, ennemis de toute concorde et tranquillité.

Il y en peult avoir aussi qui présument qu'encores que ne soyons du tout^ ennemis de paix, ce neantmoins nous la demandons avec des conditions tant rudes et aspres, que nous ne sommes nullement recevables : comme si nous prétendions renverser tout le monde pour en faire un autre en nostre façon, et mesmes de despoiiiller aucuns de leurs biens et facultez pour nous en emparer.

Il y a encores plusieurs tels ou plus grands empescbements. Sire: mais nous aimons trop^ mieux que la mémoire en soit ensevelie, que renouveler les vieilles playes en les recitant, maintenant que nous sommes sur le poinct, non pas de faire doléances et plainctes, mais de chercher les plus convenables et prompts remèdes.

Et qui nous donne donc une telle asseurance au milieu de tant d'empeschements ? Sire, ce n'est aucun appuy de chose qui soit en nous, veu que nous sommes en toutes sortes des plus petits et contemptibles^ du monde. Ce n*est point aussi (grâces à Dieu) vaine présomption ny arrogance: car nostre pauvre et vile condition ne la porte pas. C'est plustost, Sire, nostre bonne conscience qui nous asseure de nostre bonne et iuste cause : de laquelle aussi nous espérons que nostre Dieu, par le moyen de vostre Maiesté, Sera le défenseur et protecteur. C'est aussi la debonnaireté desia remarquable en vostre face, paroUe et contenance. C'est l'équité que nous voyons et expérimentons estre empreincte en vostre cueur. Madame.* C'est la droicture de vous, Sire^ et des illustres Princes du sang. C'est aussi l'occasion toute manifeste que nous avons d'espérer, que vous nos treshonorez Seigneurs du conseil, vous conformans à une mesme volonté, n'aurez moindre affection de nous octroyer une tant saincte et nécessaire concorde, que nous avons de la recevoir. Et quoy plus? Il y a encores un poinct qui nous entretient en bonne espérance: c'est que nous présumons selon la reigle de charité, que vous^ Messieurs, avec lesquels nous avons à conférer, vous efforcerez plustost avec nous, selon nostre petite mesure, à esclarcir la vérité, que à 1 obscurcir d'avantage : à enseigner qu'à debatre : à peser les raisons , qu a les contredire. Bref, à plustost empescher que le mal ne passe plus oultre,"^ qu'à le rendre du tout incurable et mortel. Telle est l'opinion que nous avons conceu de vous, Messieurs: vous priant au nom de ce grand Dieu qui nous a icy assemblez et qui sera iuge de nos pensées et de nos parolles, que nonobstant toutes choses dictes, escriptes,, ou faictes par l'espace de quarante ans ou environ, vous vous despouilliez avec nous de toutes les passions et preiudices qui pourroyent empescher le fruict d'une si saincte et louable entreprinse : et espériez de nous, s'il vous plaist, ce que moyennant la grâce de Dieu vous y trouverez, c'est a sçavoir un esprit traictable et prest à recevoir tout ce qui sera prouvé par la pure parolle de Dieu.

Ne pensez que nous soyons venus pour maintenir aucun erreur ;8 mais pour descouvrir et amender tout ce qui se trouvera de default, ou

1 Tout à fait. ^ Bien mieux. 3 Méprisables. 4 La Reine. 5 Le Roy de NaVare. 6 Prélats. "^ L'ancien langage ne reculait pas devant certaines superfétations. ^ Encore masculin à cette époque.

EN l'assemblée de poissy. 101

de nostre costé ou du vostre. N'estimez que nous soyons tant outreeuidez,^ que nous prétendions de ruyner ce que nous scavons estre éternel, c'est à scavoir l'Eglise de nostre Dieu. Ne cuidez que nous cherchions les moyens de vous rendre pareils à nous en nostre pauvre et vile condition: en laquelle toutesfois, grâces à Dieu, nous trouvons un singulier contentement. Notre désir est, que les ruynes de Jérusalem soyent remparées : ^ que ce temple spirituel soit relevé : que ceste maison de Dieu qui est bastie de pierres vifves, soit remise en son entier: que ces troupeaux tant espars et dissipez par une triste vengeance de Dieu, et nonchallance ^ des hommes, soyent ralliez et recueillis en la bergerie de ce souverain et unique Pasteur.

Voila nostre dessein, voila tout nostre désir et intention, Messieurs : et si vous ne l'avez cru iusques icy, nous espérons que vous le croirez, quand nous aurons en toute patience et mansuétude, conféré ce que Dieu nous aura donné. Et pleust à nostre Dieu, que sans passer plus outre, au lieu d'arguments contraires, nous puissions tous d'une voix chanter un cantique au Seigneur, et tendre les mains les uns aux autres, comme quelquefois est advenu entre les armées et batailles toutes rangées des mescreans^ mesmes et infidelles. Chose grandement honteuse pour nous, si nous faisons estât de prescher la doctrine de paix et de concorde, et cependant nous sommes les plus faciles à estre desioincts, et les plus durs et difficiles à rallier. Mais quoy? Ces choses se peuvent et doivent souhaiter par les hommes, mais c'est à Dieu à les octroyer: comme aussi il fera quand il luy plaira couvrir nos péchez par sa bonté, et deschasser ^ nos ténèbres par sa lumière.^

Comparer ce morceau à la préface de rinstitution chrétienne de Calvin.

LA SAINCT-BAETHELEMY.7

La Eoyne-mere, peu après la minuict du samedi passée, fut veuë entrer dans la chambre du Roy, n'ayant avec elle qu'une femme de chambre , quelques seigneurs qui y furent mandez , y entrèrent peu de temps après, mais ie ne scay pourquoy ce fut. Bien est vray que deux heures après, on donna le signe du temple de Sainct Germain l'Auxerrois, à son de cloche: lequel ouy, soudain les soldats qui estoyent en garde devant le logis de l'Amiral, forçant la porte du logis, y entrèrent facilement, leur ayant esté aussi tost ouverte, que le nom du Roy (duquel ils se vantoyent) y fut ouy. Le duc de Guyse y entra aussi tost après à cheval, accompagné d'une grande troupe de ses partizans : il n'y eut que peu ou point de résistance, n'estans ceux de la famille, et suite de l'Amiral, aucunement armez.

1 Outrecuidents, présomptueux. ^ Verbe maintenant réfléchi.

3 Substantif du verbe non chaloir ne pas se mettre en peine, ne pas se soucier — radical chaloir se soucier, se mettre en peine.

4 Mécréant = mal croyant. ^ Dissiper.

6 Ce colloque ne produisit aucun résultat. L'année suivante la guerre civile éclata.

"^ Extrait d'un ouvrage ititulé le Réveil matin des François , attribué à Théodore de Bèze.

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