‹ Chrestomthie du vieux français;Chapitre 74 sur 110 · ETIENNE DE LA BOETIE · texte numérisé non relu

ETIENNE DE LA BOETIE

n sait peu de chose de cet ami de Montaigne. Il naquit à Sarlat, petite ville du Périgord, en 1530. Son éducation fat des plus soignées. Précoce comme Pascal, on l'a rangé parmi les enfants célèbres: les hommes éminents qui étaient alors à la tête du collège de Bordeaux, et qui furent plus tard aussi les maîtres de Montaigne, Buchanan, Marc- Antoine Muret, Elie Vinet etc. trouvèrent dans Etienne un élève digne d'eux. — A seize ans il avait traduit l'Economique, attribuée à Aristote ; un traité de Xénophon, les Kègles de mariage de Plutarque, et la lettre de consolation adressée par le philosophe de Chéronée à sa femme, après la mort de leur fille. — A dix-huit ans , et sous l'impression de la terrible punition infligée par le connétable de Montmorency aux rebelles de Bordeaux, il écrivit son discours ^de la Servitude volontaire'^ ou „/6 Contr^un.'^ — Montaigne en parlant de cet ouvrage le déclare fait „à l'honneur de la liberté contre les tyrans" et M. Villemain appréciant d'un mot et la forme et le fond, le compare à y,un manuscrit antique, trouvé dans les ruines de Kome, sous la statue brisée du plus jeune des Gracques/"' — Le style en est vigoui-eux, ferme; la forme simple, et pourtant travaillée et savante. La Boëtie composa aussi beaucoup de vers français et latins dont Montaigne nous a fait parvenir ce qu'il lui en avait confié. — Il fut conseiller au parlement de Bordeaux ; c'est là qu'il se lia d'amitié avec Montaigne: il mourut à peine âgé de 33 ans. ^ Son ami à qui il légua les écrits que nous avons cités cidessus, les fît publier.

Plutarque à sa femme, bonne et heureuse vie.

L'homme que tu m'envoyas pour me porter les nouvelles du trespas de l'enfant, se fourvoya, à mon avis, sur chemin en venant à Athènes, mais je l'entendy à Tanagre , quand j'y fus arrivé. Quant à l'enterrement, je croy que tout est desia fait. De ma part, ie désire que ce qui en a esté fait, soit en la sorte qu'il pourra estre mieux pour te donner à ceste heure, et à l'avenir moins d'occasion de fascherie.^ Mais si en cela tu as laissé de faire quelque chose dont tu eusses envie, et

1 Voir plus loin la lettre de Montaigne au chancelier de L'Hospital. '^ Déplaisir.

attens sur ce mon advis, fais la hardiment, si tu penses, cela estant fait, en estre plus à ton aise. Mais ce sera mettant à part toute superfluité et vaine superstition: aussi sçay-ie bien que de ces passions là, tu n'en tiens rien^ DVme chose sans plus te veux-je avertir, qu'en ceste douleur tu te maintiennes, et à toy et à moy, dans les termes du devoir. Car de mon costé , je cognois et compren en cest inconvénient, de combien il est grand. Mais si ie trouve à mon arrivée que tu te tormentes outre mesure, cela certes me troublera encores plus que l'accident mesme. Et pour vray, ie ne suis ny de bois, ny de pierre: Toymesme , le scais bien , m'ayant tousiours tenu compaignie à nourrir en commun tant d'enfants que nous avons eu, qui ont esté tous élevez et entretenus chez nous par nous mesmes. Et si sçais bien qu'après avoir eu quatre enfans masles, toy ayant grande envie d'avoir une fille, ceste icy nasquit, et me donna occasion de luy mettre le mesme nom que tu portes, aymé de moy uniquement. Et vois bien encore qu'en notre mutuel amour il y a, outre ces occasions, quelque particulière pointe d'une vive affection, en raison de la façon gaye qu'elle avoit, et du tout^ franche et naïve, n'ayant rien de cholere et de despit. Et voyoit on en elle une nature admirable, paisible, douce, et attrempée.^ Et l'amour qu'elle rendoit à ceux qui l'aymoient, et la recognoissance qu'elle avoit envers ceux qui luy faisoient quelque bien, donnoit tout à la fois plaisir, et cognoissance d'un naturel humain et débonnaire. Or ma femme ie ne sçay pas pourquoy toutes ces façons, qui elle vivant nous donnoient tant de plaisir, maintenant nous donneront^ peine, et nous travailleront quand nous y penserons: mais aussi ie crains qu'en voulant chasser la douleur, nous ne chassons tout d'un coup la souvenance, comme faisoit Climene qui dit:

Je me desplais des lieux où la ieunesse A escrimer, et à luitter^ s'addresse. ^

Les arcs aysez de cormier me desplaisent, et tant elle craignoit et fuyoit le souvenir de son fils qui tousiours l'accompagnoit: car nostre nature fuit volontiers cela dont elle reçoit peine. Or faut-il, tout ainsi comme elle se rendoit telle en nostre endroit, qu'ejle nous faisoit sentir tous les plaisirs du monde à nous festoyer, *5 à se faire voir, à se faire ouyr, que pareillement à ceste heure la souvenance d'elle demeure tousiours, et vive dedans nous, apportant avec soy un plaisir plus grand, mais de beaucoup, que non pas l'ennuy: Au moins si nous pensons, qu'il est raisonnable que nous mesmes nous tirions quelque proffit au besoing, des advertissemens que nous avons fait souvent à plusieurs autres. Il faut donc entretenir ceste plaisante'^ mémoire, et non pas mener dueil, et se desconforter tant et lamenter, qu'il semble à voir

1 Entièrement, tout à fait.

2 Réglée, ordonnée, équilibrée (on disait atiremper un instrument pour accorde?' un instrument).

^ Pourquoi le futur et non pas le conditionnel? ^ Lutter.

5 S''addresser^ s'exercer, se rendre adroit.

6 En général faire fête, régaler quelqu'un etc. — ici à nous faire plaisir^ en tout de façon que tous les jours fussent pour nous comme jours de fête.

"^ Agréable, douce.

que pour l'ayse qu'on a receu quelquefois, en vueille maintenant rendre en payement au double de fascheries et d'ennuys. Ceux qui viennent de là où tu es vers moy, m'ont bien rapporté une chose, pour raison de laquelle ils t'admirent grandement. C'est que tu n'as point pris nouvel habillement, n'en^ rien difforme ^ ne gasté ta façon accoustumée, en toy, ny en tes chambrières:^ qu'il n'y avoit à l'enterrement aucun appareil somptueux qui sentist sa pompe et superfluité: mais que le tout a esté conduit avec grande discrétion,* et sans bruit, à la compagnie seulement de noz plus proches parents. Quant est^ de moy, sçachant bien, que tu ne prins iamais de belle robe pour aller aux ieux et à la feste, mais as tousiours pensé que la somptuosité ne sert de rien, non pas même pour la volupté, ie ne me suis point esbahy^ d'entendre que tu ayes'^ entretenu en la tristesse ton assurance et modeste simplicité. Aussi il ne faut pas seulement' qu'une femme de bien se garde pure aux festins et aux ieux, mais qu'elle pense que l'ébranlement que fait en nous la douleur, et le mouvement des fascheries n'a pas moins be soing d'une ferme discrétion qui combate , non jDas comme plusieurs estiment, contre l'amour que naturellement nous devons aux nostres, mais contre les désordonnées passions de l'esprit. Car nous ottroyons cela à la naturelle affection d'honorer ceux qui sont morts de les regretter, de s'en souvenir. Mais certes ce désir desordonne de mener deuil, ^ devoyant^ l'esprit, et le menant parmy les lamentations et travaux, n'est pas moins vicieux à le bien prendre, que la dissolution aux voluptez. Mais on pardonne à la tristesse plus volontiers et à bon droit, d'autant que ce qui est en elle de vicieux, en lieu de plaisir, a tousiours avec soy la peine et l'amertume. Car qu'est ce qu'on pourroit trouver de plus déraisonnable, que de deffendre le rire excessif et la ioie désordonnée, et puis après se laisser du tout aller aux débordements des pleurs et des plaintes qui viennent de la mesme force d'où part le plaisir desmesuré? et qu'elle raison peuvent avoir plusieurs marys d'entrer en querelles avec leurs femmes pour les garder de porter des senteurs et de Tecarlate : si après ils leur accordent de se tondre pour le deuil, de prendre nouvelle teinture de robe noire, de demeurer en un lieu assises ou mal couchées ' sans se bouger? choses certainement toutes indignes et mal avenables.io Et, ce que ie trouve encores plus nouveau n'est ce pas chose estrange de voir qu'alors que les femmes fi'appent et tourmentent les valets et chambrières outre mesure et sans raison , les marys empeschent cela et les en gardent: et quand elles mesmes sont vivement tourmentées et cruellement par elles mesmes, ils n'en font aucun compte, et les laissent à ce besoifig,^^ et en ce trouble d'esprit, où elles auroient

1 iVe pour ni — ce qui explique Tapostrophe.

2 Nous n'avons plus, dans le discours ordinaire, le^erbe difforme?-. Déformer qui nous en tient lieu parfois, a le plus souvent un sens différent.

3 Femmes de chambre. Ce mot chez certains auteurs, Rabelais en particulier, a un sens un peu plus spécial. Les gens du monde ont des servantes; les gens d'église des chambrières.

4 Simplicité. ^ Quant à moi. ^ Étonné. ^ Pourquoi le subjonctif? ^ Voir plus haut le même mot dueil. 9 Faire sortir du chemin.

* ^^ Le contraire de convenable.

^^ Synonyme de lesongne, peine, charge, souci.

besoiiîgi de la bonté et douceur d'eux et de leur courtoisie? Mais entre nous, ô ma femme, nous n'avons iamais encores eu débat aucun pour ces choses: si n'aurons nous pas à ceste heure pour ceste icy, à mon advis. Car il n'y a un seul des philosophes qui nous ont hantez et cogneus, qui ne se soit esmerveillé de l'honneste humilité de ton accoustrement, et de la modération et façon reformée de ta vie : et n'y a pas un de noz citoyens, à qui ton honneste simplesse ^ aux églises, aux sacrifices, aux théâtres, ne serve d'exemple et de miroir.^ Et d'autrefois à un pareil besoing qu'à ceste heure, tu fis cognoistre une grande asseurance d'esprit, et fermeté de cueur, lorsque tu perdis l'aisné de noz enfants, et encores depuis alors ^ que nostre beau Charon nous abandonna. Car il me souvient qu'on me porta les nouvelles de la mort de ce garçon, ainsi que ie descendois de sur mer, et lors plusieurs de mes hostes et amis me tindrent compagnie, et vindrent avecques moy en nostre maison, et beaucoup d'autres quand et eux. Et puis voyant chez nous, que toutes choses estoient en leur ranc,^ et tout paisible comme de coustume, ils pensoient (et ainsi l'ont ils dit depuis à maint-un) qu'il n'y estoit rien avenu de mal, mais que quelqu'un avoit semé ceste fausse nouvelle: tant tu avois bien ordonné la maison en temps si triste, çt qui donnoit si grande occasion de desordre. Et si avois tu nourry celuy la de tes propres mammelles , et pour luy avois enduré l'incision d'un tetin qui s'estoit fendu tout autour. Ce sont vrayement les chefs-d'œuvre d'un bon 6 cœur'^ et noble, et d'une vive affection. Mais la pluspart des mères nous les voyons prenants entre leurs bras leurs enfants tant qu'ils vivent des mains d'autruy, pour les servir,^ ce semble, de passe-temps: et puis quand ils sont morts, indiscrettement^ elles s'abandonnent à un deuil vain 10 et sans raison, non par d'amitié, qu'elles ayent: car l'amitié certes est une belle chose et pleine de modération et prévoyance : mais pour vray l'abondance d'une vaine ambition, qui est meslee avec un peu de passion naturelle, fait ce deuil ainsi sauvage et enragé, et ce grand desconfort. Et qu'il soit ainsi, il semble bien qu'Esope ne l'ait pas ignoré: car il dit, qu'alors que Jupiter partageoit les honneurs entre les Dieux, le deuil demanda sa part, et il luy en donna, mais seulement à l'endroit de ceux la qui de leur gré mesme luy en voudroyent faire. Ainsi doncques en avient^i il au commencement, car chacun deuil le meine luy mesme chez soy. Mais après quand il y a une fois gaigné place avec le temps vivant et logeant avec celuy qui l'a receu, il ne s'en va pas encores 12 lorsqu'on luy donne congé. Donc il le faut combatte des l'entrée à la porte, et non pas luy quitter ^^ le fort, en lais-

1 Quel sens ici?

2 Mot charmant que l'on a conservé, mais qu'on n'emploierait plus aujourd'hui dans le *tyle soutenu.

3 Dans quel sens cette simplesse peut-aile servir de miroir f

4 Pourquoi pouvait-on dire depuis alors que? (Remonter à l'étymologie d'alors.) ^ En place, ^ ]Son, peut-être, tendre, c'est autre chose.

''' Voir le même mot plus haut cueur. ^ S^en servir. 9 Sans mesure. 10 Vide, creux, de forme. ^^ L'on a rétabli le d étymologique.

12 Encore == même.

13 Abandonner. — Quitter ne viendrait- il pas ici de quietus, tranquiîle, paisible?

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