‹ Chrestomthie du vieux français;Chapitre 77 sur 110 · EXTRAIT DE L'ÉCONOMIQUE DE XÉNOPHON · texte numérisé non relu

EXTRAIT DE L'ÉCONOMIQUE DE XÉNOPHON

l'entretiennent par le soing et soucy, les faisant vaillamment^ s'esveiller de bon matin, et les contraignant de marcher au grand pas pour aller voir leur besongne. Car aussi bien aux champs qu'à la ville, tousiours ce qu'on faict de bonne heure est le mieux faict, et le plus à propos. D'avantage si on veult secourir son païs à cheval, c'est à l'agriculture de le nourrir; si à pied, elle faict les membres forts et robustes. Encore elle convie d'aymer la peine de la chasse, de tant que la terre baille le moyen de nourrir aisément les chiens de chasse, et de mesme nourrir aussi les bestes sauvages. Et puis les chevaux et les chiens, pour le bien qu'il^ tirent de l'héritage, luy en font aussi pour récompense à leur tour. Le cheval portant de grand matin le maistre qui en a le soing, à la visite de la besongne, et luy donnant moyen de s'en retourner le soir. Les chiens en destournant les bestes sauvages des fruits et du bestail , à ce qu'ils ne soient endommagez , et tenant en seureté le lieu champestre, solitaire et escarté. Et certes la terre donne quelque cœur, ce me semble à ses laboureurs, de défendre le païs avec les armes , de tant qu'elle met ses fruits comme un pris au milieu du ieu, pour le vainqueur. Or quel mestier rendroit les artisans plus adroits à courir, à tirer, à sauter que l'agriculture? et quel art recompense mieux ses ouvriers de la peine qu'on y prent? quelle recueillit mieux, ny plus ioyeusement, celui qui a soing d'elle, que ceste cy, qui luy met à main, quand il la vient voir, tout ce qu'il luy faut? quelle faict plus grande chose, ny plus libéralement aux amys de son maistre? ou est on mieux à son aise pour hyverner avecques beaux grands feux, et les estuves bien chaudes? ou y a il plus grande commodité de passer l'esté qu'au village, avecques les belles fontaines et les jDCtits vents gracieux, et les ombrages? quelle fait offrande aux dieux de ses prémices plus séante et mieux convenable? quelle fait plus de festes en leur honneur? quelle est plus aymable aux serviteurs, plus plaisante à la femme, plus désirable aux enfants, plus gracieuse aux amis? De ma part je trouve estrange s'il y a quelque homme bien né, qui ait aucun bien auquel il prenne plus de plaisir qu'a son champ, ou s'il trouve aucun exercice plus plaisant que cestui-cy, ny plus profitable pour la vie. Encore y a il bien mieux, car la terre de son gré enseigne de vivre iustement à ceux qui le scavent comprendre : Car ceux qui la servent le mieux, ce sont ceux qu'elle recompense de plus grands biens. Mais si parfois il survient une grosse armée d'ennemis, qui empeschent ceux qui font estât de l'agriculture de vaquer à leur besongne, ils ont au moins cest avantage, qu'estant vaillamment nourris à la peine, ils sont prests et desias fournis de cœur et de corps pour pouvoir, si Dieu ne leur est contraire, aller aux terres de ceux qui leur font le destourbier,2 et là prendre sur eux des vivres pour se nourrir. De vray souvent en temps de guerre, il est plus seur de chercher des vivres les armes au poing, qu'avec les outils de l'agriculture. L'agriculture apprent encore de s'entraider l'un l'autre: car il faut aller à la guerre en compagnie, et en compagnie au travail du labourage. Celuy donc qui voudra

1 L'adverbe vaillamment a conservé dans le langage populaire la signification qu'il a ici = gaillardement.

2 Empêchement, obstacle.

faire bien les terres, il faut qu'il face les ouvriers gaillards et courageux et volontaires! à obeïr: et cela mesme doit mojeuner^ celuy qui mené les soldats à la guerre, en faisant des présents à ceux qui font ce qu'il faut que les gents de bien facent, en chastiant ceux qui font le desordre. Et souvent est besoing que le mesnager^ crie à ses ouvriers et leur donne cœur, aussi bien que le capitaine aux soldats: et si les serviteurs esclaves maintefois n'ont pas moins de besoin que les hommes libres, ains beaucoup plus, qu'on les contente de bonnes espérances, afin qu'ils tiennent bon, et ne bougent. Et vrayement celuy la disoit bien qui appelloit l'agriculture, la mère et la nourrice de tous les autres arts. Car si l'agriculture est bien, les autres sont bien aussi: mais là où la terre est contrainte de demeurer en friche, les autres mestiers se meurent quasi tout par tout,^ et par mer et par terre.

C'est chose estrange, d'oiljr parler de la vaillance, que la liberté met dans le cœur de ceux qui la deffendent. Mais ce qui se fait en tout pays, par tous les hommes, tous les jours, qu'un homme seul mastine cent mille villes, et les prive de leur liberté, qui le croiroit, s'il ne faisoit que l'oliyr dire, et non le voir! Et s'il ne se voyoit qu'en pays estrangers , et lointaines terres, et qu'on le dist, qui ne penseroit que cela fust plustôt feint et contreuvé que non pas véritable? Encores ce seul Tyran, il n'est pas besoin de le combattre, il n'est pas besoin de s'en deffendre: il est de soy-mesme desfait, mais que^ le Pays ne consente à la servitude. Il ne faut pas luy rien oster, mais ne luy donner rien. Il n'est point besoin que le Pays se mette en peine de faire rien pour soy, mais qu'il ne se mette pas en peine de faire rien contre soy. Ce sont donc les Peuples mesmes, qui se laissent, ou plustost se font gourmander, puis qu'en cessant de servir ils en seraient quitte. C'est le peuple qui s'asservit, qui se coupe la gorge : qui ayant le choix d'estre subjet, ou d'esti-e libre, quitte sa franchise et prend le joug: qui consent à son mal, ou plustost le pourchasse. S'il luy coustoit quelque chose de recouvrer sa liberté, je ne l'en presserois point combien que ce soit ce que l'homme doit avoir plus cher, que de se remettre en droit naturel: et par manière de dire, de beste revenir à homme. Mais encores je ne désire pas en luy si grande hardiesse. Je ne luy permets point, qu'il aime mieux une je ne scay quelle seureté de vivre à son ayse. Quoy? Si pour avoir la liberté, il ne luy faut que la désirer: s'il n'a besoing que d'un simple vouloir, se trouvera-t'il Nation au monde, qui l'estime trop chère, la pouvant gaigner d'un seul souhait? et qui plaigne sa volonté à recouvrer le bien, lequel on devroit racheter au prix de son sang? et lequel perdu, tous les gens d'honneur doyvent

1 Portés de bonne volonté. 2 Fournir le moyen. ^ Père de famille.

4 Locution demeurée populaire, à Paris particulièrement.

^ Fourmi que (à moins que ne). — „Un homme sage, dit Ph. de Commines, sert bien en une compagnie de Prince, mais qu'on le veuille croire, et ne se pourroit trop acheter,'' Livre I, cap. xij. (P. Geste.)

estimer la vie desplaisante, et la mort salutaire? Certes tout ainsi comme le feu d'une petite estincelle devient grand, et tousjours se renforce, et plus il treuve de bois, et plus est prest d'en brusler, et sans que on y mette de l'eau pour l'esteindre, seulement en n'y mettant plus de bois, n'ayant plus que consumer, il se consume soy mesme, et devient sans forme aucune et n'est plus feu: Pareillement les Tyrans, plus ils pillent, plus ils exigent, plus ils ruinent et détruisent, plus on leur baille, plus on les sert, d'autant plus ils se fortifient, deviennent toujours plus forts et plus frais, pour anéantir et destruire tout. Et si on ne leur baille rien, si on ne leur obeyt point, sans combattre, sans frapper, ils demeurent nuds et desfaits, et ne sont plus rien: sinpn que comme la racine, n'ayant plus d'humeur et aliment, devient une branche seiche et morte.

Les hardis, pour acquérir le bien qu'ils demandent, ne craignent point le danger, les advisez ne refusent point la peine. Les lasches et engourdis ne scavent ni endurer le mal ni recouvrer le bien. Ils s'arrestent en cela de le souhaicter : et la vertu d'y prétendre leur est ostée par leur lascheté, le désir de l'avoir leur demeure par la nature. Ce désir, ceste volonté, est commune aux sages et aux indiscrets, aux courageux et aux coiiards , pour souhaicter toutes choses, qui estants acquises, les rendroyent heureux et contents. Une seule en est à dire, en laquelle je ne sçay comme Nature default aux hommes, pour la désirer.. C'est la liberté, qui est toutesfois un bien si grand, et si plaisant, qu'elle perdue, tous les maux viennent à la file: et les biens mesmes qui demeurent après elle perdent entièrement leur goust et saveur, corrompus par la servitude. La seule liberté, les hommes ne la désirent point; non pas pour autre raison (ce me semble) sinon pource que, s'ils la desiroient, ils l'auroyent; comnie s'ils refusoyent faire ce bel acquest seulement, parce qu'il est trop aysé.

Pauvres gens et misérables. Peuples insensez, Nations opiniastres en vostre bien, vous laissez emporter devant vous le plus beau et le pkis clair de vostre revenu, piller vos champs, voler vos maisons, et les despouiller des meubles anciens et paternels! vous vivez de sorte, que vous pouvez dire, que rien n'est à vous. Et sembleroit, que meshuy ce vous seroit grand heur, de tenir à moitié vos biens, vos familles et vos vies: et tout ce degast, ce malheur vous vient, non pas des ennemis, mais bien certes de l'ennemy, et de celuy que vous faites si grand qu'il est pour lequel vous allez si courageusement à la guerre, pour la grandeur duquel vous ne refusez point de présenter à la mort vos personnes. Celuy qui vous maistrise tant, n'a que deux yeux, n'a que deux mains, n'a qu'un corps, et n'a autre chose qu'e ce qu'a le moindre homme du grand nombre infiny de nos Villes : sinon qu'il a plus que vous tous , c'est l'avantage que vous lui faites pour vous destruire. D'où a-t'il prins tant d'yeux? d'où vous espie-t'il, si vous ne les luy donnez? Comment a-t'il tant de mains pour vous frapper, s'il ne les prend de vous? Les pieds dont il foule vos Citez, d'où les a-t'il, s'ils ne sont des vostres? Comme a-t'il aucun pouvoir sur vous, que par vous autres mesmes? Comment vous oseroit-il courir sus, s'il n'avoit intelligence avec vous? Que pourroit-il faire, si vous n'estiez recelleurs du larron qui vous pille? complices du meurtrier qui vous tue, et trais*

très de vous mesmes? Vous semez vos fruicts, afin qu'il en face le degast: Vous meublez et remplissez vos maisons pour fournir à ses voleries ! Vous nourrissez vos filles , afin qu'il ait depuy saouler sa luxure : Vous nourrissez vos enfans, afin qu'il les meine, pour le mieux qu'il leur face, en ses guerres , qu'il les meine à la boucherie , qu'il les face les ministres de ses convoitises, les exécuteurs de ses vengeances. Vous rompez à la peine vos personnes, afin qu'il se puisse mignarder en ses délices, et se veautrer dans les sales et vilains plaisirs. Vous vous affoiblissez, afin de le faire fort et roide à vous tenir plus courte la bride. Et de tant d'indignitez, que les Bestes mesmes, ou ne sentiroyent point, ou n'endureroyent point, vous pouvez vous en délivrer, si vous essayez, non pas de vous en délivrer, nrais seulement de le vouloir faire. Soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres. Je ne veux pas que vous le poussiez, ni le bransliez: mais seulement ne le soustenez plus; et vous le verrez, comme un grand colosse, à qui on a desrobé la base, de son poids mesme fondre en bas, et se rompre.

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