MICHEL DE MONTAIGNE
I naquit au château de Montaigne, en Perigord, le 28 février 1533. Son père Jui fit donner une éducation bizarre ; persuadé que la longueur que l'on mettait à apprendre leurs langues était la seule cause pour laquelle on ne pouvait arriver à la grandeur d'âme et „de cognoissance" des anciens Grecs et Romains il s'y prit de telle façon qu'à l'âge de six ans, le jeune Michel n'entendait pas plus le français ou le perigourdin, le dialecte de son endroit, que l'arabe: il ne parlait et ne comprenait que le latin.
„En nourrice, et avant le premier desnouement de ma langue, dit ^Montaigne quelque part dans ses Essais, mon père me donna en charge „à un Allemand, qui depuis est mort fameux médecin en France, du „tout^ ignorant de nostre langue, et tresbien versé en la latine. Cettuy- ^cy, qu'il avoit faict venir exprez, et qui estoit bien chèrement gagé, „m'avoit continuellement entre les bras. Il en eut aussi avecques luy „deux aultres moindres en sçavoir pour me suyvre, et soulager le premier: „ceulx-cy ne m'entretenoient d'aultre langue que latine. Quant au reste „de sa maison, c'estoit une règle inviolable que ny luy-mesme, ny ma „mere, ny valet, ny chambrière, ne parloient en ma compagnie qu'autant „de mots de latin que chascun avoit apprins pour jargonner avec moy."
Placé à l'âge de six ans dans un collège de Bordeaux, il y eut pour maîtres des hommes d'un grand mérite :2 ses progrès furent si rapides, qu'à treize ans il avait achevé ses études. Il étudia le droit, et fut pourvu, vers 1554 d'une charge de conseiller au parlement de Bordeaux. C'est là qu'il fit la connaissance d'Etienne de la Boëtie, avec lequel il se lia d'une si étroite amitié. Homme de cour, mais non d'intrigue, Montaigne sut être l'ami de tous les hauts personnages de son temps. Sa nonchalance naturelle, l'amour d'une indépendance complète l'écartèrent de bonne heure de la vie active. A l'époque des orages politiques qui désolèrent la France, il se renferma dans son château du Perigord résolu de ne vivre plus qu'avec lui-même et ses livres. Ce fut alors qu'il commença d'écrire ses Essais (1572). — Ce livre est un long ouvrage de philosophie où Montaigne étudie l'homme tout en se prenant lui-même comme premier sujet d'étude. Se laissant aller aux caprices de son humeur, il écrit au fur et à mesure ses idées comme elles lui viennent en tête, sans s'astreindre à un plan ou à une méthode qui eût pu gêner son allure. ,;Je n'ay point d'aultre sergeant de bandes, à ranger mes pièces que la „fortune, dit-il; à mesme que mes resveries se présentent, je les entasse; „tantost elles se pressent en foule, tantost elles se traisnent à la file." De cette manière Montaigne a fait un livre où il se peint tout entier
1 Complètement. ^ Bucbanan, Muret etc.
A MONSEIGNEUR DE l'hOSPITAL CHANCELLIER DE FRANCE. 125
et auquel il a su donner un tel charme que ce n'est pas une lecture, mais une conversation délicieuse qu'il offre à ceux qui l'étudient. Comme Eabelais, mais par un procédé tout autre, Montaigne ébranle sans les remplacer toutes les croyances contemporaines et il prend pour devise: „Que sais-je?" — Son scepticisme prépare les voies aux libres penseurs du XVIII^ siècle.
Sans avoir aucune prétention au renom d'écrivain, Montaigne a laissé dans son livre des Essais, un des plus jolis monuments de notre langue. Loin d'être correct à tous égards, son style a une vivacité de coloris, une naïveté si franche et en même temps si fine, si gasconne, qu'il offre à lui tout seul toutes les grâces charmantes des vieux écrivains gaulois et toute la profondeur de pensées des premiers auteurs de son temps. — Il mourut en 1592. — Ses ouvrages sont: Les Essais; la première édition qui ne contient que deux livres parut à Bordeaux, 1580, in-8. — Théologie naturelle de Baimond Sébonde^ traduite du latin en français; Paris 1560, 1 volume in-8. — Voyage en Italie, Paris 1774, 2 volumes in -12. — Les éditions modernes qu'on reconnaît pour les meilleures sont celles de Paris, Lefevre, 1818, 5 volumes in-8 par Eloy Johanneau; Desœr 1818, 1 volume in-8 par M. de l'Aulnay; Chasseriau 1820, 6 volumes in-8 par Amoury Duval; J. V. Leclerc 1826 et 1827, 5 volumes in-8 avec des notes précieuses.^