PROFESSEUR A LA FACULTÉ DE MÉDECINE ET AU COLLÈGE DE FRANCE
« Fervent chrétien, il *st une prouve évidente et magnifique de l'union de la science et de la foi. >< ( Saillaud.)
Joseph Récamier fut le plus célèbre médecin de son temps.
Né à Rochefort (Ain), il commença la médecine avec Bichat, à l'hôpital de Bourges. Après avoir été attaché au service de l'armée de terre, puis à celui de la marine, il fut nommé médecin ordinaire de l'Hôtel- Dieu, où il exerça pendant quarante ans, et, plus tard, professeur à la Faculté de médecine de Paris et au Collège de France.
Récamier était un praticien fécond en ressources, étonnant par l'élévation de ses théories et l'audace heureuse de sa médication. Aussi sa réputation fut-elle universelle. « 11 termina par une mort précieuse devant Dieu une vie remplie de bonnes œuvres, qui avait été marquée par une foi vive et la pratique la plus fidèle des devoirs religieux. Fervent chrétien, il est une évidente et magnifique preuve de l'union de la science et de la foi'. »
• Hommes célèbres, par l'abbc .^aillarJ.
Quelques épisodes de la vie de réminent docteur nous le feront mieux connaître. Nous empruntons la première au docteur Macé.
Récamier était allé voir un de ses malades, M. le comte de Malet , ancien officier supérieur de cavalerie qui était devenu prêtre. Le docteur Macé, présent à cette visite, rapporte ce qui suit.
(( Récamier se levait déjà pour le salut d'adieu, lorsque faisant un geste de ressouvenance, il remit son chapeau sur la table, replaça sa canne à côté, et plongeant la main dans une des poches de son pantalon :
« — Peste! s'écria-t-il, j'allais oublier une affaire très sérieuse !
« — Quoi donc? demanda l'ecclésiastique.
(( — Il m'est arrivé un malheur, monsieur l'abbé.
(( — Ah bah !
(( — Un malheur que vous seul pouvez réparer.
« — Voyons !
« — Il s'agit d'une fracture que vous saurez parfaitement remettre, d'une petite opération que je vous prie de pratiquer. »
« Et, ce disant, l'illustre professeur, retirant la main de sa poche, montrait triomphalement devinez quoi? un chapelet.
« J'avoue que j'en restais tout ébahi. Lui, le grand Récamier, l'illustre professeur, chargé d'enseigner non seulement à l'École de médecine, mais au Collège de France; lui, le médecin des grands, des seigneurs, des princes, des rois même, lui dont la réputation était européenne, disait son chapelet comme un communiant, comme un séminariste, comme une femme !
Car il n'y avait aucune forfanterie chez ce digne homme; il pratiquait dévotement, saintement même, et s'il le racontait, c'était avec une charmante bonhomie et avec une exquise simplicité.
« — Dame! je dis mon chapelet, fit-il en se retournant vers nous, le sourire au visage. Quand je suis inquiet d'un malade, quand je suis à bout de ressources, quand je trouve la médecine impuissante et la thérapeutique inefficace, je m'adresse à Celui qui sait tout guérir. Seulement j'y mets de la diplomatie; et comme, emporté par mes occupations, je n'ai pas le temps d'intercéder bien longtemps, je prends la sainte Vierge pour mon intermédiaire : en me rendant chez mes malades, je lui dis une ou deux dizaines de chapelet. Rien de plus facile, vous comprenez? Je suis bien tranquille dans ma voiture, je gUsse la main dans ma poche, et puis... j'entre en conversation.
« Le chapelet est mon interprète. Or, comme j'ai recours assez souvent à cet interprète , il est fatigué il est malade, et c'est pourquoi je prie M. l'abbé de l'examiner, de lui donner une consultation, de l'opérer si besoin est, en un mot de le guérir. »
« Mon père approuva par deux ou trois mots, j'applaudis par de simples saluts ; le comte de Malet prit le chapelet mutilé, promit de le remettre promptement en bon état, et M. Récamier nous quitta.
« Le soir, en me couchant, j'avais la tête et le cœur pleins de la visite faite ; je ne pus m'empêcher de sourire aux sottes plaisanteries d'un grand nombre de gens, qui trouvent le chapelet bon tout au plus
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pour les dévotes, et qui croiraient déroger à leur dignité en récitant plusieurs fois de suite un certain nombre d'Ave Maria!
« — Mon ami, me disait plus tard Récamier dans ce langage imagé, pittoresque, excentrique, qui lui était familier, le chapelet est une sonnette : chaque Ave Maria est une sommation , ou si vous l'aimez mieux , une pétition bien apostillée.
« Vous voyez arriver tous les jours à Paris un tas de gobe-mouches qui y viennent pour intercéder auprès des autorités, pour implorer les puissants et les riches. Or, pour pour être admis aux Tuileries, il faut des protections, des demandes d'audience, des amis très haut placés; pour pénétrer dans un ministère il faut de nombreuses démarches et la bienveillance , difficile à obtenir, des employés, de l'entourage, quelquefois même des concierges et de messieurs les garçons de bureau.
« Pour parler à la sainte Vierge, rien de plus simple : on tire la sonnette, c'est-à-dire que l'on prend son chapelet ; vite la porte est ouverte , on présente sa pétition, et la sainte Vierge est si bonne, qu'à moins de raisons particulières, la prière est aussitôt exaucée. »
« — Du courage, Mesdames, du courage, disait une autre fois le pieux docteur en faisant prier pour un malade désespéré, du courage, et rappelez-vous avec confiance tout ce qu'elle a déjà fait pour vous. Oh ! priez la sainte Vierge, priez-la bien, et soyez sûres qu'elle vous donnera la force dont vous avez besoin dans un aussi cruel moment. »
Telle était sa dévotion envers Marie et sa confiance dans la puissance de VAve Maria.
Un élève du savant professeur a raconté le Irait suivant :
« Nous montions un jour ensemble les escaliers d'une maison sale et haute, une de ces antiques masures que l'on cherche avec raison à faire disparaître de Paris. Les escaliers en pierre, humides, boueux, glissants, étaient usés et rapides; heureusement il y avait une rampe d'un côté, une corde de l'autre; nous fîmes notre ascension. Il ne s'agissait rien moins que d'arriver au cinquième étage.
(( — Ouf! nous y voilà! » fît en reprenant haleine et en s'appuyant sur sa canne l'illustre praticien.
« Nous sonnons ; nous sommes introduits dans une chambre assez propre, mais où tout décelait une existence besoigneuse et révélait une aisance perdue. Quelques tableaux et de vrais tableaux; un piano, recouvert d'assiettes fêlées et d'une poussière caractéristique ; un restant de tapis, du linge usé, mais vraiment fin ; enfin trois ou quatre portraits de famille, miniatures charmantes, qui par leurs costumes, leurs uniformes, révélaient un rang, un rôle, une position.
« La personne malade était une femme âgée, qui, malgré ses soixante-douze ans, gardait un reste de beauté et de distinction.
« Récamier l'interrogea, la rassura, me dicta une petite prescription, et comme nous nous en allions :
a — Merci, monsieur le docteur, lui dit la vieille. Combien je suis fâchée de vous avoir dérangé ! me voilà rassurée maintenant; mais je demeure si haut! soyez assez bon pour me dire ce que je vous dois.
« — Le fait est, dit Récamier, que vous demeurez
bien haut, bien haut; tenez, voilà mon secrétaire qui ne pouvait pas me suivre et qui s'étouffait.
« — Combien vous dois-je? réitéra la malade.
« — Ma foi, répondit Récamier, c'est une visite qui vaut bien un louis, et comme je n'aime pas avoir de dettes, voilà! »
« Et il mit sur la cheminée quatre pièces de cent sous.
(( — Mais, docteur! mais, docteur!
« — Pas d'observations, chère dame, et pas de susceptibilité : vous n'êtes pas très heureuse , la personne qui vous a recommandé à moi me l'a conté; de plus, vous êtes malade et vous avez besoin d'une foule de petites choses. Acceptez ma visite comme celle d'un ami, et le peu d'argent que je viens de mettre là comme un prêt que vous me rendrez en prières. »
Voilà un trait de charité qu'il savait exercer souvent en secret.
Ce qu'il y avait d'admirable surtout dans ce grand chrétien c'était son esprit de foi, qui se mêlait à toutes ses actions, de telle sorte que jamais il ne décidait rien d'important sans avoir fait prier et prié lui-même.
Une circonstance de la vie du vénérable évêque de Dijon, M^ Rivet, qui vient de mourir, nous en offre une preuve bien édifiante.
Ce prélat avait une santé délicate et chancelante, lorsque, en 1838, il fut appelé à l'épiscopat; de là dans l'âme du saint prêtre des inquiétudes et des scrupules, en présence du fardeau qu'il craignait de ne pouvoir porter utilement.
Il demanda donc et obtint d'ajourner le oui final
jusqu'à ce que, dans la mesure très limitée où la science humaine peut pénétrer l'avenir, une décision autorisée fût venue mettre un terme à ses hésitations.
Il part pour Paris et va frapper à la porte d'un médecin illustre qui était en même temps un grand chrétien.
Introduit près du docteur Récamier, le curé de Notre-Dame de Versailles lui expose en quelques mots l'objet de sa visite , et pour être sûr d'avoir une réponse précise, demande s'il peut compter sur six ans de vie.
« Il s'agit d'un cas de conscience? répond le docteur de sa voix brusque, mauvais interprète d'un cœur d'or et d'une âme pleine de tendresse pour Dieu et pour les pauvres : « A genoux , Veni Creator. » Aussitôt le médecin et le client de s'agenouiller.
La prière faite, l'abbé Rivet s'asseoit; le docteur l'ausculte avec le plus grand soin, puis toujours du même ton raide et saccadé : « Vous pouvez accepter l'épiscopat, je vous garantis six ans d'existence. »
Dieu, cependant, fut plus généreux que le docteur : aux six années promises, il en surajouta libéralemenl quarante autres. Rassuré par cette décision prise sous l'inspiration et le regard de Dieu, l'abbé Rivet se soumit et reçut la consécration épiscopale le 21 octobre
Quant au bon docteur, fidèle à ses principes religieux, il continua d'édifier tous ceux qui l'ont approché jusqu'à sa mort, arrivée en 1852.
Il s'était efforcé surtout d'inculquer à ses élèves les principes spiritualisles qu'on perd si facilement en se livrant aux éludes médicales.
ROYER-GOLLARD
DOYEN DE LA FACULTÉ DES LETTRES, DÉPUTÉ, MEMBRE DE l'académie française
K Soyez chrétien , ce n'est pas assez , soyez catholique. Il n'y a de solide dans le monde que les idées religieuses ; ne les abandonnez jamais, ou si vous les abandonnez, rentrez -y. »
( ROTBR - COLLARD. )
On lira avec édification les détails contenus dans ces quelques pages sur les dernières années de Royer- Collard, qui exerça une si grande influence parmi ses contemporains, et n'attendit pas l'heure suprême pour recevoir les sacrements, sans ostentation et sans respect humain.
(( Pierre Paul Royer-CoUard, dit le P. Huguet, né en 1763, près de Yitry-le- Français, était avocat au parlement de Paris quand éclata la grande révolution. En 1792 il fut secrétaire delà Commune de Paris, et en 1793 député au conseil des Cinq -Cents, d'où on l'expulsa parce qu'il voulait une révolution sans violence. Il agit secrètement en faveur de la royauté, puis se retira pour se renfermer dans une studieuse retraite. En 1811, il était nommé professeur d'histoire
et de philosophie moderne à la Faculté des lettres de Paris dont il devint doyen.
« Il siégea a la Chambre des députés de 18 15 jusqu'en 1842. Il était entré en 1827 à l'Académie française et mourut en 1845.
(( Tout le monde , continue son biographe , sait comment M. Royer-Collard a vécu; on ne sait pas assez comment il a fini. On connaît le métaphysicien et le publicisle, on ne connaît pas assez le chrétien qui s'endort dans la croyance de ses pères, et qui veut être enterré dans un cimetière de ^village au milieu des pauvres, au pied mrme de la croix. Il n'est donc pas sans intérêt d'apprendre qu'un homme dont le nom a fait longtemps autorité, qui a pris une part si grande aux affaires de son temps , qui a eu même le malheur de prrter quelquefois des arguments aux ennemis de l'Église, a voulu, plusieurs années avant sa mort, se réconcilier entièrement avec elle et se montrer un ferme croyant. »
Voici les pages consacrées à son ami par M. de Barante dans sa Vie politique de Royer-Collard :
« Pendant les dernières années de la vie de M. Royer- Collard, d'autres pensées avaient pris une plus grande place dans ses méditations et fermentaient dans son Ame. Il avait toujours eu plus que du respect pour la religion où il avait été élevé au milieu des traditions et des exemples d'une famille pieuse et fervente. Il avait voulu que ses filles fussent élevées dans la connaissance la plus profonde et la pratique la plus austère des devoirs religieux. Il était exact aux offices de l'église, mais il semblait que sa religion consistât seulement dans l'accomplissement des devoirs moraux,
dans la rectitude de ses intentions, dans l'instinct d'une bonne conscience... De ce moment un travail intérieur se fit dans son âme et le rapprocha de jour en jour davantage d'une obéissance complète aux commandements les plus essentiels de la religion. Ne manquant pas de foi, il ne voulut pas manquer d'obéissance.
(( M. Royer-Collard ne parlait de ce qui se passait dans son âme à aucun de ses amis; ce n'était point pour lui un sujet de conversation, mais de méditations intérieures. Il était plus expansif dans ses communications avec le plus ancien compagnon de sa vie, M. Becquey, qui, avec un autre caractère, une autre disposition d'esprit, se sentait aussi disposé à passer les dernières années de sa vie dans le calme et la résignation qui rassurent contre les approches de la mort. »
Une lettre qu'il lui écrivait quatre ans avant sa mort, témoigne de ce qui se passait alors dans sa conscience. Il faut savoir que M. Royer-Collard et M. Becquey avaient tous deux choisi pour confesseur le vénérable abbé de Barante, de Saint- Sulpice.
(( Quand j'ai reçu votre lettre, je descendais mon escaUer pour aller rue Cassette. Vous savez comment on y est reçu. J'y suis retourné avant-hier, et dans ce second entretien, tout s'est accompli de part et d'autre. J'ai été sincère, je n'ai rien retenu, rien déguisé, rien accommodé à ma vanité. Je ne triomphe pas, je n'en ai pas sujet : mais j'en éprouve une véritable satisfaction. J'ai fait tout ce
Hi CHRÉTIENS ET HOMMES CÉLÈBRES
qui dépend de moi; je suis rentré dans l'ordre, et je suis résolu à n'en plus sortir. »
Deux mois après, le 29 septembre, M. Royer- Collard écrivait, en réponse à une lettre de M. Becquey :
« Je comprends bien, mon cher ami, que vous ne soyez pas content de vous, car je ne suis pas content de moi. Nous avons été trop loin et trop longtemps dans la mauvaise voie pour rentrer amoureusement dans la bonne. Toutefois je prends confiance dans la résolution que nous avons prise, et dans laquelle nous persisterons, de vivre dans l'ordre, soumis, repentants, reconnaissants, et renvoyant l'irréparable à la miséricorde. »
En 1844, il fut très malade; l'année suivante, le mal devint plus grave. Prévoyant sa fin prochaine, il s'y prépara et voulut mourir sans trouble, sans bruit, dans la retraite. Avant de partir pour Châteauvieux , il se confessa une dernière fois. Les habitants du village et les voisins, prévenus de son arrivée, l'attendaient en foule : « Je veux mourir au milieu de vous, » leur dit-il. Puis il demanda à rester seul avec le curé : « Je viens mourir ici, lui disait-il, j'ai pris mes précautions avant de partir, mis ma conscience en bon ordre. J'aime mieux rtre enterré dans le cimetière de Châteauvieux que dons un cimetière de Paris, où je serais conduit avec un convoi pompeux. D'ailleurs ce n'est pas mon affaire de me faire enterrer; mon affaire est de bien mourir, et je compte sur vous
pour m'y aider. » Dès le lendemain , des symptômes alarmants se manifestèrent.
M. AndraU monta dans la chambre du malade : « Monsieur, lui dit M. Royer-Gollard, je vais mourir et je tâche de m'y préparer. Je veux être administré et recevoir le saint viatique, pendant que Dieu me laisse encore la liberté de ma pensée et la complète disposition de moi-même. Les traditions de ma famille m'ont appris que l'esprit de la religion est de ne pas attendre la dernière heure , mais de s'y préparer aussitôt que le danger se montre. Que la volonté de Dieu s'accomplisse ! »
Le surlendemain, Royer-Collard reçut les sacrements; son petit- fils, Paul Andral , assistait à cette cérémonie. Il accomplit ce dernier devoir avec un grand sentiment de piété, répondant lui-même à toutes les prières, ainsi que son petit- fils, à qui il donna sa bénédiction : « Soyez chrétien, lui dit-il ; ce n'est pas assez, soyez catholique. Il n'y a de solide dans ce monde que les idées rehgieuses ; ne les abandonnez jamais, ou si vous en sortez, rentrez-y. »
Il demanda au curé de réciter les prières des agonisants : (( Il ne faut pas, dit-il, attendre trop tard pour méditer ces belles prières. Je veux les repasser sans cesse en moi-même et m'en pénétrer. »
Cependant les forces déclinaient avec rapidité. Le malade gardait toujours la pleine possession de luimême... Ses souffrances étaient affreuses; il les supportait avec une patience admirable, sans laisser échapper une plainte. Et comme le curé demandait
1 Son petit-fils.