‹ Chrétiens et hommes célèbres aux XIXe siècleChapitre 14 sur 23 · MINISTRE, MARÉCHAL DE FRANCE · texte numérisé non relu

MINISTRE, MARÉCHAL DE FRANCE

« Je sens chaque jour davantage les bienfaits de la religion. »

(de Saint - Arnaud.)

« Dieu a pris une grande victime, écrivait à la date du 11 octobre 1854 Louis Veuillot, le héros de la prodigieuse campagne de Grimée vient de mourir. »

Leroy de Saint-Arnaud entra au service dans les gardes -du -corps en 1815. Après une campagne en Grèce comme volontaire, il retourna dans l'armée française, et gagna en Afrique le grade de colonel, puis de maréchal de camp. Nommé général de division en 1851, après deux brillantes expéditions contre les Kabyles, il fut appelé au ministère de la guerre, et signala son administration par plusieurs améliorations dans différents services.

Maréchal de France en 1852, il eut en 1854 le commandement de l'armée d'Orient qu'il conduisit en Grimée , et gagna la fameuse bataille de l'Aima. Mais il succomba aux fatigues de la guerre.

De Saint- Arnaud ne fut pas toujours religieux; mais Dieu avait placé près de lui un ange de piété ,

sa fille , qui parvint , à force de sacrifices et de prières, et aussi de prévenances et de tendresse, à gagner son âme à Dieu.

Le maréchal souffrait de douleurs d'entrailles qui dataient de ses campagnes d'Afrique ; ses souffrances l'aigrissaient au lieu de le dompter. La chère enfant ressentait une cruelle douleur de le voir sans la foi et sans mérites. Elle avait tant prié et fait prier pour lui qu'elle espérait toujours sa conversion.

Un jour elle jugea le moment favorable : « Mon père chéri, dit- elle, tu pourrais me rendre heureuse.

— Comment cela, ma fille?

— Je te l'ai déjà dit une fois; tu m'avais presque promis , et tu l'as oublié.

— Dis, ma Louise, que ne ferais-je pas pour toi?

— Eh bien! si tu voulais te confesser? »

Le maréchal sourit d'abord, puis ajouta : « Mais je n'ai rien fait de mal, je n'ai ni tué ni volé.

« — Gomment, mon père, tu ne fais rien de mal! Et tes colères, et tes emportements, tu jures comme un païen, et bien d'autres choses que tu sais mieux que moi, comptes-tu cela pour rien?

— Mais, ma fille, tu serais donc bien contente ?

— Non seulement contente, mais heureuse.

— Eh bien! si je puis faire ainsi ton bonheur, j'irai demain me confesser, foi de maréchal de France, je te le jure sur mon bâton. »

Le lendemain , en effet , il allait se confesser et il

revenait en disant : « Eh bien! j'ai fait ce que tu m'as demandé, mon petit ange, es-tu contente? — Moi , je suis heureuse, bien heureuse. » Tel est l'empire que hi piété unie à la tendresse peuvent exercer sur le cœur d'un vieux guerrier.

Toutefois ce ne fut qu'un peu plus tard que le maréchal finit sa confession et fit ses pâques à Hyères, dans un moment où sa maladie avait empiré. Il guérit cependant, et, rendu aux affaires publiques, il ne négligea plus ses devoirs de chrétien.

Nous empruntons à la Vie du R. P. de Ravignan les détails suivants, qui compléteront l'histoire touchante de la conversion du maréchal de Saint- Arnaud.

« Le P. de Ravignan revenait de Rome chargé d'un riche présent pour un guerrier qui, l'année suivante, devait aller mourir sur le sol ennemi, le lendemain d'une victoire. C'était un précieux camée envoyé par le souverain pontife au maréchal de Saint- Arnaud. Depuis quelques mois déjà des rapports intimes s'étaient établis entre le jésuite et le futur général de l'armée d'Orient.

i( Nature chevaleresque, longtemps aventureuse et emportée , le maréchal avait couru à travers mille hasards, après des rêves ambitieux de fortune; et, quand il eut atteint son idéal de gloire, son cœur ne fut pas renrpli, et il s'aperçut que toutes les grandeurs d'ici -bas n'étaient qu'une chimère. Ministre de la guerre, accablé d'affaires et de soucis, dévoré intérieurement par une maladie pleine de douleurs et d'angoisses, il se tourna un jour vers Celui qui

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promet une vie meilleure et qui a dit : « Venez à « moi, vous tous qui travaillez et qui êtes chargés, (( et je vous soulagerai. »

« Le maréchal était l'homme du monde le moins capable ou de montrer du christianisme par hypocrisie, ou de cacher sa foi par un respect humain. Il croyait tout haut. Quand le P. de Ravignan allait dans son cabinet de ministre, et quand celui-ci venait dans la cellule du rehgieux, c'était à ciel ouvert, et, je puis le dire, le noble guerrier se confessait devant toute l'armée et devant toute la cour.

« On le sait, d'ailleurs, toutes les natures sont faites pour la religion et ne sont achevées que par elle. Avec ce divin correctif, l'homme devient complet; il est toujours lui-même sans doute , mais il est meilleur. Le religieux aima dans cette âme enfin subjuguée une probité rare, une franchise un peu brusque, une indomptable énergie.

« Une correspondance fréquente commencée au ministère de la guerre et terminée au quartier général, sous les murs de Sébastopol, a laissé transpirer quelque chose des communications intimes entre le confesseur et l'illustre pénitent.

(( ... Je trouve une série de billets datés des grandes époques chrétiennes de l'armée. Ici je lis : a C'est « demain Noël, et les lourdes affaires de ce monde « ne me font pas oublier mes devoirs envers Dieu. » Ailleurs : « Malgré tout mon désir de vous voir, je « n'ai pas voulu aller troubler vos méditations. Mais « je veux vous rappeler que vous avez bien voulu « me permettre de m'entendre dimanche, jour de la (( Pentecôte. »

Le maréchal arrivait à la minute, se confessait dans la chambre du P. de Ravignan et se rendait à la chapelle de la maison où il entendait la messe et communiait.

Voici un de ses épanchements de cœur : « Ma résolution n'a pas faibli. Je sens chaque jour davantage les bienfaits de la religion ; mon âme s'élève vers Dieu pour le remercier de la grâce infinie qu'il m'a faite. Mais, dans ce torrent où je vis, au milieu des affaires, des exigences du monde, je n'ai pas assez de temps à donner à la méditation et aux lectures sérieuses. J'aurai bien besoin, mon père, de votre indulgence et de la miséricorde de Dieu. »

Durant les préparatifs de la guerre d'Orient, il avait répondu au père jésuite , qui s'inquiétait de l'organisation du service religieux dans l'armée expéditionnaire : (( Comment avez-vous pu penser un instant que je négligerais d'entourer les braves soldats de l'armée d'Orient de tous les soins et de toutes les consolations de la religion? Je m'efforce de moraliser nos soldats, de faire pénétrer dans leurs cœurs les bons sentiments. Des soldats religieux seraient les premiers soldats du monde. »

Enfin l'heure de la guerre a sonné ; le maréchal saura bien trouver le temps de penser à Dieu et d'écrire à son guide dans les voies du ciel.

11 lui disait dans une lettre datée du 5 avril d854 : « Je pars Inndi , et je ne veux pas quitter Paris et la France sans jouir encore une fois de vos conseils , sans vous demander vos prières. J'ai bien besoin que vous m'aidiez près de Dieu pour obtenir

son aide dans la grande entreprise dont il a permis que je sois chargé et que lui seul peut mener à bien. Sans l'aide de Dieu on ne fait rien, et je mets ma confiance dans sa miséricorde et dans la protection qu'il accorde à la France. Je compte, avant mon départ, vous demander une heure et remplir mes devoirs de chrétien. »

Le 20 juin, il écrit de Constantinople : « Du 10 au 15 je marcherai sur les Russes. Priez Dieu, mon père, qu'il soit favorable à nos armes. Je mets ma foi en lui, et j'invoque son appui, sans lequel il n'y a rien de possible. Il m'a déjà donné une grande preuve de sa bonté en me rendant la santé; aujourd'hui , il faut qu'il protège la France , et je le prie chaque jour pour cela. Adieu, je me recommande à vos prières. »

« ... Le maréchal, recelant déjà dans son sein de poignantes et mortelles douleurs, marchait sur les Russes, les culbutait, et le lendemain il passait du champ de bataille sur son lit pour mourir en chrétien *. Et n'avait- il pas assez vécu? La religion et la gloire l'assistèrent à l'heure suprême. La mer Noire, témoin naguère d'un tout autre appareil, vit un vaisseau rapporter la dépouille du vainqueur de l'Aima, et la patrie se mit à préparer un triomphe funèbre. »

Et Louis Veuillot ajoutait dans V Univers : « C'est assez pour la gloire humaine... Mais son àme était plus grande et ses désirs plus hauts, et en le retirant

1 Saint-Arnaud était déjà malade du choléra le jour de la bataille, ce qui ne l'empêcha pas de rester douze heures à cheval.

pour quelques heures des soucis du commandement et du bruit des armes, la Providence lui a donné ce que, sans doute, il lui demandait : le temps d'humilier son cœur. Ce grand général était un humble et fervent chrétien.

« Que pourrions-nous ajouter qui fût digne de nos respects, de noire admiration, de ûos regrets, dé nos espérances? Il n'est plus, mais il a servi son pays et honoré son Dieu ; ses œuvres lui ouvrent la porte de l'histoire, et sa foi celle de l'éternité. »

SALIGNAG-FÉNELON (de)

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