DE SALIGNAC-FÉNELON
regretté général sur la tombe de son aide de camp, le général Baudouin.
Il se sentait en réalité atteint d'une maladie mortelle, mais il ne voulait pas avoir l'air de déserter au jour de la crise , et tenait à assister au comité de classement dans un sentiment de justice, afm que ses officiers ne fussent point oubliés. Ce devoir lui faisait négliger sa santé déjà si mauvaise.
Cette âme si droite , si loyale , si dévouée à son pays, à sa famille et à son Dieu, allait recevoir bientôt sa récompense.
Dans la soirée du 15 décembre, le mal se déclara avec violence. La nuit fut terrible, et, dès le matin, le malade , sentant ses forces défaillir, exigea de son médecin la vérité sur son état.
« Général, dit avec hésitation le docteur, vous avez du courage?
— Oui, je n'ai pas peur.
— Eh bien! tout est fini pour vous.
— Mourrai- je aujourd'hui?
— Oui , général.
— Bientôt?
— Peut-être ce soir. Je vous avais défendu de sortir samedi.
— C'était mon devoir, je le devais.
— Alors vous mourrez martyr de votre devoir. » Aussitôt le général demanda l'archiprêtre de Saint-
Étienne, se confessa et communia, fit le sacrifice de sa vie à Dieu et demanda l'extrême -onction. Alors commença, entre la mort et lui, cette lutte
si belle pour le chrétien qui possède son Dieu dans son cœur.
Rien ne saurait rendre le calme , la patience, l'oubli de soi-même de ce vaillant soldat, dont le regret était de ne pas mourir sur le champ de bataille. Croisant les mains au milieu de souffrances atroces, il s'écria: « Mon Dieu, sauvez la France; pauvre Alsace , pauvre Lorraine ! Mon Dieu , pardonnez-moi mes péchés ! »
A sa femme qui voulait lui faire espérer que les prières dites de tous côtés pour lui obtiendraient sa guérison : « Non, non, j'ai fait mon sacrifice. » Se tournant ensuite vers son aide de camp, il le remercia avec émotion de ses bons services d'ami.
M^ l'archevêque vint bénir ce grand chrétien qui s'en allait au ciel. Dieu vint au secours du regretté malade : il rendit le dernier soupir fortifié par l'indulgence plénière, et portant à son cou les médailles du Sacré-Cœur et de la sainte Vierge qui ne le quittaient jamais.
A ses obsèques, après avoir retracé l'illustration des ancêtres de la famille des Salignac-Fénelon , M^ l'archevêque de Toulouse ajouta :
« En faisant apparaître ici les grandes figures des ancêtres, c'est notre général que nous entendons louer. Averti que les descendants des homms illustres et vertueux ont contracté envers la patrie et envers eux-mêmes des obligations plus sacrées, il s'est appliqué à les remplir. Il a donc imprimé à sa vie comme un cachet de famille, car il n'a pas eu à sortir de sa maison pour apprendre le métier plus rude quelquefois de solide chrétien... Ce nom est égale-
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ment cher à la religion et à la patrie , car il résume leurs gloires les plus pures... Il est mort comme un saint, après avoir reçu tous les sacrements ^ »
* Ceci nous rappelle qu'un membre de sa famille , son fils peut-être , faisant la composition écrite pour le baccalauréat , avait placé sur son bureau une statuette de Notre- Seigneur et une de la sainte Vierge; la plupart des camarades riaient et se moquaient. Mais les rires ne furent pas de longue durée. A l'examen , le pieux jeune homme fut reçu avec mention honorable , et la plupart des moqueurs restèrent sur le carreau.
THIERRY (Augustin)
HISTORIEN, ME.MBllE DE L' ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS
<t Quelques personnes ne comprennent pas d'où viennent ces nombreux retours à l'Église catholique. Cela est très simple, c'est que le catJioUcisme est lu vérité. >'
( Augustin Thiekuy. )
Augustin Thierry, célèbre historien, né à Blois d'une famille pauvre, sentit s'éveiller son goût pour l'histoire dans la lecture des Martyrs de Chateaubriand. Il entre à l'Ecole normale en 1811 , et se lie bientôt avec Saint-Simon, dont il partagea les idées et dont il fut secrétaire jusqu'en 1817. Il collabora à plusieurs journaux, et, après cinq années de recherches dans les bibliothèques, écrivit : VHistoire de la conquête de V Angleterre 'par les Normands, et plus tard ses Récits des temps mérovingiens, pour lesquels l'Académie lui décerna le grand prix Gobert.
Il était entré à l'Académie des Inscriptions en 1829.
Malgré dos souffrancoscroissantes, et bien qu'aveugle et paralysé, il fit encore paraître des Essais sur le Tiers état.
Dieu frappait son corps pour guérir son esprit. Il en avait besoin. Augustin Thierry était jusque-là imbu de préventions contre l'Église catholique, et il avait eu le malheur de les répandre dans ses ouvrages; mais, dans les dernières années de sa vie, l'étude,
Augustin Thierry.
la réflexion et les épreuves, unies à la grâce divine, le ramenèrent à d'autres sentiments.
Ce fait, si instructif et si consolant pour les catholiques, nous a été révélé par le vénérable curé de Saint-Sulpice, M. Hamon, aux funérailles du célèbre historien.
« Au milieu des pompeux éloges qui retentissent de toutes parts à la gloire de M. Augustin Thierry,
la religion a aussi son mot à dire dans cette lugubre cérémonie. Plus d'une fois l'illustre défunt a bien voulu épancher son cœur dans le mien, et je dois à sa mémoire de révéler ces communications intimes dont il m'a fait le confident , parce qu'elles l'honorent plus que tous les éloges. Dès notre première entrevue, il tint à me faire sa profession de foi; je me la rappelle encore avec bonheur.
« — L'office de la raison, me dit-il, est de nous (( démontrer que Dieu a parlé aux hommes par Jésus- « Christ, et une fois ce grand fait démontré par l'his- « toire, la raison n'a plus le droit de discuter : son « devoir est d'apprendre, par l'Évangile et par l'Église, « ce que Dieu a dit et de le croire ; c'est le plus noble « usage que l'homme puisse faire de ses facultés. »
« Et cette déclaration de principes, si claire et si catholique, M. Thierry ne la dissimulait à personne. Un jour, un homme qui se croyait habile en histoire se permit de dire en sa présence que la papauté était une institution humaine , qui remontait au iv° siècle : « Vous vous trompez, reprit aussitôt le « célèbre historien, la papauté remonte jusqu'à saint « Pierre, et par saint Pierre à Jésus - Christ , le divin « fondateur de l'Éghse. »
« Plusieurs fois je lui parlai de ses ouvrages avec cette hberlé qu'autorisait la douceur de son commerce : (( J'y ai mêlé des erreurs, me dit- il; on m'a « fait peine en imputant à une hostilité malveillante « pour la religion ce qui n'était que l'efTet de mon « ignorance; mais je veux employer ce qui me reste (L de vie à les corriger. »
a Nobles paroles. Messieurs, qui sont à elles seules
un magnifique éloge. M. Thierry n'était pas de ces petits esprits infatués d'eux-mêmes et de la renommée, qui croiraient descendre en disant : Je me suis trompé. Il comprenait que la vérité a des droits imprescriptibles , supérieurs à tous les misérables intérêts de l'amour -propre, et que l'homme n'est jamais plus grand que quand il est dans le vrai, ou quand il a le courage d'y rentrer après en être sorti. »
Un jour il reçoit de la province un livre intitulé : Erreurs de M. Augustin Thierry; il se le fait lire, il est ravi et il écrit à l'auteur, un de ces ecclésiastiques qui , dans un presbytère de campagne , savent être des hommes érudits, une lettre de remerciements et de félicitations : de remerciements pour le bienfait de la vérité , et de félicitations pour le remarquable mérite de celui qui l'a censuré. »
« Ravi moi-même de si nobles sentiments, j'allai à mon tour féliciter et remercier avec effusion l'homme éminent qui donnait au monde un si bel exemple : « Ma lettre vous étonne, me répondit-il; Dieu souffre « bien qu'on censure ses ouvrages qui sont parfaits, « pourquoi ne souffrirais -je pas bien qu'on censure « les miens qui sont défectueux? »
« A la suite de ces communications si consolantes pour le cœur d'un prêtre, je proposai à M. Augustin Thierry de tirer les conséquences de ses croyances, de passer de la foi à la pratique, et d'honorer ses cheveux blancs par l'accomplissement courageux de tous les devoirs que la religion impose.
« — Je vous comprends, me répondit- il; déjà je
(( suis membre des conférencs de Saint-Vincent de « Paul, je viens en aide aux malheureux qui m'im- « plorent; mais je sens que Dieu me demande autre « chose, qu'il me faut me réconcilier avec lui par les « sacrements. Eh bien! je vous le promets, je me « confesserai et communierai. »
« Et voilà qu'à ma grande surprise il récite , avec un accent de foi que je n'oublierai jamais , les paroles que l'Église adresse à Jésus- Christ dans l'Eucharistie : Adoro te, supplex , latens Deitas , quœ sub his figuris vere latitas; tïbi se cor meum totum subjicit , quia te contemplans totum déficit.
« Malheureusement , le mal survenant comme un coup de foudre a arrêté ce noble dessein d'une si belle intelligence , et nous n'avons pu lui administrer les sacrements qu'avec une douloureuse incertitude s'il avait la- conscience de nos paroles et de notre ministère; mais il n'en demeure pas moins certain que M. Augustin Thierry croyait à nos mystères, au précepte divin de la confession et à la nécessité de se réconcilier avec Dieu par les sacrements. »
Pour compléter ces renseignements, nous avons une lettre de M. Gratry à l'archevêque de Paris sur les derniers moments de M. Augustin Thierry. Elle est datée du !20 juin 1856 :
« Vous connaissez, Monseigneur, les dispositions de M. Augustin Thierry, et j'avais eu l'honneur de vous rapporter cette parole : « Je suis un rationa- « liste fatigué, je veux entrer dans le sein de l'Eglise, « à l'auloritc de laquelle je me soumets. » l*eu de jours après, en présence de M. le curé de Saint- Sulpice et de deux autres personnes, M. Augustin
Thierry, me prenant la main , nous dit d'un ton à la fois ému et souriant : « Monsieur le curé, je vous prends à « témoin qu'aujourd'hui j'institue et installe Monsieur « l'abbé comme mon directeur de conscience. C'est (( lui maintenant qui répondra de moi. »
« Profondément touché de ces paroles, j'eus avec M. Augustin Thierry de fréquents entretiens, qui m'ont révélé la beauté de cette àme. Dans les derniers temps surtout, je voyais croître son zèle pour la vérité, son entière soumission pour l'Église et son désir continuel et empressé de terminer la correction de ses ouvrages. Malheureusement il finit par y apporter une sorte de précipitation violente, qui paraît avoir été , en grande partie , cause de sa mort.
« Voici , du reste , Monseigneur , le résumé du dernier entretien que j'ai eu avec M. Augustin Thierry. C'était huit jours avant sa mort.
« Il n'y avait chez lui que la princesse B... et moi. Il parla presque seul pendant une demi -heure avec une fermeté, une précision et une animation extraordinaires : « Quelques personnes, disait-il, ne com- « prennent pas ce qui se passe, ni d'où viennent ces « nombreux retours à l'Église catholique, malgré tant « d'objections et de difficultés. Cela est très simple : « c'est que le catholicisme est la vérité. C'est la vraie « religion du genre humain. Les objections prétendues (( philosophiques ne sont point philosophiques; aucon- « traire, toute la vraie philosophie de tous les temps « et de tous les lieux se trouve dans la doctrine catho- (( lique. Toute la vérité s'y concentre, et l'on est dans (( le faux à mesure qu'on s'en éloigne. C'est pourquoi
« le luthéranisme vaut moins que l'anglicanisme , le « calvinisme moins que le luthéranisme, l'unitarisme « moins que le calvinisme, et ainsi de suite... D'au- « cun côté je ne vois aucune bonne raison contre la « religion catholique. On a tort d'hésiter, il faut en « arriver là. La véritable philosophie, la vraie sagesse « y conduiront de plus en plus. »
« Trois jours après cet entretien , M. Augustin Thierry fut pris de ce subit engourdissement dans lequel il s'est endormi. C'est dans cet état que je le trouvai. Il n'avait plus qu'une vague connaissance de ce qui se passait autour de lui. Pendant une grande partie de la journée je restai près du malade et de son digne frère, M. Amédée Thierry... Le père Pétetot resta seul avec M. Thierry, et, pendant que nous étions en prière dans la chambre voisine, il lui suggéra les actes de foi, de contrition, d'espéranfce et d'amour de Dieu, puis lui donna l'absolution. Ensuite, M. le curé de Saint- Sulpice vint lui administrer l'extrême- onction. Très agité avant la venue du curé, le malade parut très calme pendant toute la cérémonie. Il n'est mort que le surlendemain , 22 mai. Grâce à Dieu, l'homme excellent que nous regrettons est mort visiblement dans le sein de l'Église catholique. »
« Parti de l'incrédulité, comme il le dit lui-même, l'étude sincère des hommes et de l'histoire lui avait appris que l'incrédulité n'explique pas le monde, et que la force vive qui mène le genre humain c'est la religion. La religion, l'histoire le lui montrait encore, ne pouvait être que le christianisme. Mais son esprit
s'élevant de plus en plus , par degré , de l'erreur à la vérité , crut voir d'abord dans le protestantisme la piure doctrine de l'Évangile. C'est alors qu'il chercha la lumière à Genève : a En ce temps, ce sont ses « propres expressions, je ne me doutais pas de l'his- « toire de l'Église. Lorsque j'y eus jeté les yeux, je vis (( clairement que le protestantisme ne pouvait être la « religion fondée par Jésus- Christ. Le protestantisme « et l'histoire sont incompatibles. Le système protes- « tant a été forcé de construire, à son usage, une (( histoire fictive. Je m'étonne qu'on se maintienne ce encore sur ce terrain. Comment ne voit- on pas que « le catholicisme se retrouve tout entier dans les « quatre premiers siècles? »
« Un autre jour, et tout récemment, il disait à un des pères de l'Oratoire, M. Perraud : « On soutient « parfois, et c'est un préjugé que j'ai longtemps parce tagé, que la doctrine de l'Église est formée de « pièces et de morceaux. Comme cela est faux! Quelle (( admirable unité ! Comme l'examen des faits ren- (( verse cette erreur ! »
(( C'est ainsi que cette intelligence droite et forte déchirait peu à peu la ceinture de ténèbres que son siècle lui avait faite. Mais Dieu lui réservait d'autres épreuves , qui devaient encore développer la force et la beauté de son âme. Dieu a voulu, pendant trente ans, envelopper cette lumineuse intelligence dans les ténèbres matérielles, et cette énergique volonté dans un corps sans mouvement. Et l'âme, dans cette prison, sous cette chaîne, a continué son travail et sa persévérante recherche de Dieu et de la vérité. Quel exemple pour tous les esprits et toutes les âmes à qui le corps
est un obstacle! Absolument aveugle, entièrement paralysé ; au lieu de s'abandonnner et de s'engourdir, il veillait, méditait, écoutait et dictait, avec quel éclat et quelle verve! Il réglait et disciplinait sa vie sous l'inflexible exactitude d'une règle presque religieuse. Ainsi, entre autres détails, tous les dimanches, à heure fixe, un des pères de l'Oratoire venait lui lire l'office du jour, ce à quoi il tenait singulièrement.
« Par tant d'efforts et par la grâce de Dieu cette àme profonde , énergique et sensible, avançait toujours, et parvenait enfin, non plus seulement à l'affirmation théorique de la vérité générale de nos dogmes, mais à la volonté formelle de se soumettre ù l'autorité de l'Église, mais à la ferme résolution de vivre de sa vie et de ses sacrements , et d'effacer dans ses écrits tout ce qui pouvait être contraire à la foi de l'Église et au respect qui lui est dû.
(( Ceci du reste. Monseigneur, est conforme à ce qu'il vous en a écrit lui-même, comme vous avez bien voulu me l'apprendre :
(( Je veux, me disait-il, corriger tout ce que j'ai pu, « quoique de bien bonne foi, écrire contre la vérité (( dans tous les sens. Je demande à Dieu tous les jours, « toutes les nuits, de me donner le temps d'achever « ce travail, car il me semble qu'en ceci je travaille « pour Dieu. Oui, je me soutiens et m'encourage parfois « dans ma fatigue et mes insomnies par cette pensée : « Je suis un ouvrier de Dieu. Ne répétez pourtant pas « ce mot, ajouta-t-il dans sa délicate modestie, ce « serait prétentieux. Je ne dis cela qu'à vous. »
a Ce généreux esprit, si humble et en même temps si fort, poursuivit sa marche et sa lutte sans osten-
tation comme sans orgueil, croyant, et voulant travailler en présence de Dieu et par obéissance à Dieu. « Si je ne me trompe, cet exemple sera historique, il sera salutaire, il relèvera plus d'un désespoir, il guérira plus d'un aveuglement. Mais Dieu sans doute a voulu abréger les souffrances de son héroïque ouvrier, et après tant d'épreuves l'a recueilli, je l'espère, dans son sein, au moment même où il s'est trouvé mûr pour la vie éternelle. »
TOGQUEVILLE (de)
DE l'académie française, député, ministre (1805-1859)
« Je considère le doute comme une des plus grandes misères de notre nature... Mon âme est comme une roue sortie de son engrenage. )i (De Tocqukvillk.)
Ce n'est pas l'homme politique et l'écrivain que nous voulons montrer ici à l'admiration de nos lecteurs, mais l'homme chrétien, au généreux et noble caractère, qui, revenu de ses préjugés, finit par trouver dans le cathoHcisme la vérité sans nuages.
Alexis Clérel de Tocqueville naquit à Paris, le 29 septembre 1805, d'une famille royaliste et chrétienne. Il était doué d'une nature ardente et sérieuse : « On ne réussit à rien, si l'on n'a le diable au corps, écrivait-il plus tard à un jeune homme. A votre âge j'aurais entrepris de sauter par-desssus les tours de Notre-Dame, si j'avais su trouver par delà ce que je cherchais. »
Un esprit aussi impétueux s'émancipa de bonne heure des vérités religieuses et devint en peu d'années la victime du doute : « Lorsque dans ma jeunesse j'ai commencé à réfléchir, j'ai cru que le monde était plein de vérités démontrées et qu'il ne s'agissait que
de bien regarder pour les voir. Mais quand j'ai voulu m'appliquer à considérer les objets , je n'ai plus aperçu que doutes inextricables. Je ne puis m'expliquer dans quelle horrible situation cette découverte m'a mis. C'est le temps le plus malheureux de ma vie. Je ne puis me comparer qu'à un homme qui, saisi d'un vertige, croit sentir le plancher trembler sous ses pas. Même aujourd'hui c'est avec un sentiment d'horreur que je me rappelle cette époque. Je puis dire qu'alors j'ai combattu avec le doute corps à à corps, et qu'il est rare de le faire avec plus de désespoir... Je le considère comme une des plus grandes misères de notre nature ; je la place immédiatement après les maladies et la mort', »
Quelle leçon pour tant de jeunes gens, qui, ayant à peine quitté les bancs du collège, veulent tout savoir, lire toutes les mauvaises publications, fléau de la société, sous prétexte qu'ils ne sont plus des enfants et qu'ils ont le droit de se choisir une croyance. Un esprit de dix -huit ans est-il donc assez mûr pour faire de lui-même un tel choix? De Tocqueville connut plus tard son erreur et sut s'en repentir; néanmoins son exemple doit être utile à d'autres, puisqu'il avoue que s'il était chargé de classer les misères humaines, il le ferait dans cet ordre : 1" les maladies, 2" la mort, 3° le doute. Ainsi les maladies, la mort même étaient pour lui préférables au scepticisme. Quel effrayant aveu !
Ses relations de société et d'amitié, quand il entra dans la magistrature, furent fusionnistes et variées
» Lettre à Charles X, 22 octobre 1831.
comme ses opinions. Nommé juge suppléant au tribunal de Versailles, où son père était préfet, Alexis se lia d'une profonde amitié de cœur et d'intelligence avec un jeune substitut, M. Gustave de Beaumont, qui lui demeura toujours fidèle. Il était aussi uni intimement avec un proche parent, le comte Louis de Kergolay, officier d'artillerie, représentant pour lui la vieille foi bretonne et monarchique, à laquelle de Tocqueville ne rendit pas toujours hommage , car à cause d'elle les relations d'amitié faillirent être brisées à jamais. Heureusement ce malheur leur fut épargné à tous deux. Puis Lamoricière vint compléter ce petit cercle d'amis , auxquels se joindra plus tard M. de Corcelles. « Ce que Lamoricière représentait parmi eux, dit M. Baunard, c'était le libéralisme actif et militant, comme Tocqueville était la représentation de libéralisme de doctrine et de pensée. Mais avec cela l'honneur, la franchise, le dévouement à tout ce qui est vrai et bon ou semble l'être. » M. de Corcelles viendra représenter dans ce cercle d'élite un élément supérieur, celui du catholicisme avec un certain mélange de cet esprit moderne, par oii il se rapprochait de Tocqueville. Enfin, Jean- Jacques, Ampère et M"" Récamier compléteront le milieu où vécut de Tocqueville pendant longtemps : « La religion de tout ce cénacle, à part M. de Corcelles et quelques autres, c'est le demi -christianisme, le christianisme politique ot libéral, qui avait pour sanctuaire le salon de M"" Récamier et pour grand pontife Chateaubriand. »
Après 18.']0, les relations de Tocqueville étant de-
DE TOCQUEVILLE liS
venues difficiles dans cette nouvelle société, il obtint du ministre de l'intérieur d'aller, avec son ami G. de Beaumont, étudier le système pénitentiaire aux États- Unis, et, à son retour, il publia un rapport remarquable sur sa mission. Sa correspondance d'Amérique montre bien son état d'esprit agité par ce qu'il a vu dans ces contrées nouvelles. Autour de lui, vingt sectes diverses se partagent les croyances du même peuple.
« A cette vue, dit son biographe, il se trouble, le drapeau de la vérité chancelle entre ses mains, et nous retrouvons l'homme du doute dans ses lignes amères, où, désorienté au sein de cette diversité de croyances, le philosophe trouve plus simple de confondre toutes les religions, la vérité et l'erreur, dans une énumération, où il est difîcile de distinguer vers laquelle incline sa préférence ou si même il en a une^ »
Cependant un fait l'avait frappé, c'était l'accroissement des membres de l'Église romaine sur le sol américain. Il écrivit de là bas à sa mère : « L'établissement des catholiques dans cette ville est considérable. Ils ont cinq églises et leur nombre dépasse 5000^ Je ne serais pas étonné que la religion catholique, tant attaquée en Europe, ne fît dans ce pays de grands progrès. »
Et dans une autre lettre : « Toutes mes observations me portent à penser que les cathoHques croissent en
1 M. Baunard, La Foi et ses victoires.
* Qu'eût-il donc pensé s'il avait vécu de nos jours? Au lieu de cinq mille, c'est six cent mille catholiques que compte New-York aujourd'hui. Au lieu de quatre ou cinq églises, c'est cinquante -iiuit élevées dans ce grand centre commercial. Et si l'on y Joint les églises des faubourgs Brooklyn, Jeroye-City, HoljoUen, il faudra porter à cent vingt le nombre' des églises catiioliques sur une étendue égale à celle de la moitié de Londres.
nombre. Outre que beaucoup d'émigrants européens viennent les recruter , les conversions sont nombreuses. »
Après avoir constaté le fait, de Tocqueville, en esprit positif, remonte à la cause : ce qui produit ce courant vers le catholicisme , c'est la réaction des âmes contre le débordement du rationalisme. Nous verrons plus tard que ces réflexions auront porté leurs fruits.
Quatre ans après il faisait paraître la Démocratie en Amérique, ouvrage profond et hardi, qui lui mérita un prix Montyon et le fit entrer à l'Académie des sciences morales. Cet ouvrage eut un grand succès en France et à l'étranger, et Royer-CoUard disait de lui : (( Depuis Montesquieu, il n'a rien paru de pareil. » En 1841, ce livre était complété par la seconde partie; de Tocqueville voyait s'ouvrir pour lui les portes de l'Académie française.
Ces honneurs dans un âge si jeune le trouvèrent modeste : il avait alors trente -six ans.
Il est intéressant de lire les pages presque prophétiques, par lui écrites à cette date, sur la transformation de la société moderne, et de considérer comment tout ce qu'il a prédit vers 1835 se trouve réalisé aujourd'hui, en attendant que se réalisent d'autres événements plus graves encore qu'il a annoncés : « Mon cher ami, nous allons à une démocratie sans bornes. Je ne dis pas que ce soit une bonne chose. Ce que je vois dans ce pays-ci (il parle de l'Amérique) me convainc, au contraire, que la France s'en arrangera mal. Mais nous y allons, poussés par une force irrésistible. Tous les eiïorts que nous ferons
pour arrêter ce mouvement ne produiront que des haltes. En un mot, la démocratie me paraît désormais un fait, qu'un gouvernement peut avoir la prétention de régler, mais d'arrêter, jamais ! Ce n'est pas sans peine, je t'assure, que je me suis rendu à cette idée. Ce que je vois dans ce pays-ci ne me prouve pas que le gouvernement par la multitude soit une excellente chose. »
Moins d'un mois avant la chute du régime de Juillet , il avait dit à la tribune française : « On prétend, Messieurs, qu'il n'y a point de péril, parce qu'il n'y a point d'émeute. Parce qu'il n'y a point de désordre matériel à la surface de la société ,. on dit que les révolutions sont loin de nous. Permettezmoi de vous dire que je crois que vous vous trompez. Sans doute, le désordre n'est pas dans les faits, mais il est entré profondément dans les esprits. Regardez ce qui se passe au sein de ces classes ouvrières que vous croyez tranquilles , parce qu'en effet elles sont moins tourmentées que jadis par les passions politiques. Mais ne voyez-vous pas que leurs passions, de politiques , sont devenues sociales ? Ne voyez-vous pas qu'il se répand peu à peu dans leur sein des opinions, des idées qui ne vont pas seulement à renverser telles lois, tel ministère, tel gouvernement même, mais la société, en ébranlant les bases mêmes sur lesquelles elle repose. Et ne croyez-vous pas que quand de telles opinions descendent dans les masses, s'y répandent généralement et y prennent racine, elles doivent amener tôt ou tard, je ne sais quand, je ne sais comment, mais qu'elles doivent amener les révo-
Ii8 CHRÉTIENS ET HOMMES CÉLÈBRES
lutions les plus redoutables? Telle est, Messieurs, ma conviction profonde. Je crois que nous nous endormons, à l'heure qu'il est, sur un volcan, j'en suis profondément convaincu. »
En 1848 il écrivait ù un ami : « Dans l'insurrection de Juin, il y a autre chose que de mauvais penchants, il y a de fausses idées. Beaucoup de ces hommes qui marchaient au renversement des droits les plus sacrés étaient conduits par une sorte de notion erronée du droit. Ils croyaient sincèrement que la société était fondée sur l'injustice, et ils voulaient lui donner une autre base. C'est une sorte de religion révolutionnaire que nos baïonnettes et nos canons ne détruiront pas. Elle nous créera des difficultés et des périls qui ne sont pas près de finir, et j'en suis à me demander si, d'ici à très longtemps, on pourra rien bâtir de solide et de durable sur le sol mouvant de notre société, même le pouvoir absolu dont tant de gens, las des orages, s'accommoderaient, faute de mieux, comme d'un port. Nous n'avons pas vu commencer cette grande révolution , nous ne la verrons pas finir. »
Et deux ans après :
« Mon ami, l'avenir est noir comme le fond d'un four... Tout ce que je puis te dire, c'est que je suis plus inquiet que je ne l'ai été depuis bien longtemps. Ce qui est clair pour moi, c'est qu'on s'est trompé depuis soixante ans en croyant voir le bout de la révolution. On a cru la révolution finie au 'J8 brumaire; on l'a crue finie en 4814; j'ai pensé moimême, en 1830, qu'elle pourrait bien être finie en voyant que la démocratie, après avoir détruit tous
les privilèges, en était arrivée à n'avoir plus devant elle que le privilège si ancien et si nécessaire de la propriété. J'ai pensé que, comme l'Océan, elle avait enfin trouvé son rivage. Erreur! il est évident aujourd'hui que le flot continue à marcher, que la mer monte ; que non seulement nous n'avons pas vu la fin de l'immense révolution qui a commencé avant nous, mais que l'enfant qui naît aujourd'hui ne la verra vraisemblablement pas. Ce n'est pas d'une modification , mais d'une transformation du corps social qu'il s'agit. Pour arriver à quoi? — En vérité, je l'ignore, et je crois que cela dépasse l'intelligence de tous. On sent que l'ancien monde finit, mais quel sera le nouveau? Les plus grands esprits de ce temps ne sont pas plus en état de le dire que ne l'ont été, ceux de l'antiquité, de prévoir l'abolition de l'esclavage, la société chrétienne, l'invasion des barbares, toutes ces grandes choses qui ont renouvelé la terre. Ils sentaient que la société de leur temps se dissolvait, voilà tout. »
Ne croirait-on pas ces lignes écrites en 1890, et comme elles donnent à réfléchir !
Comme tous les esprits droits et généreux , de Tocqueville voulait la liberté d'enseignement pour les catholiques et combattait le monopole de l'État : « J'agirai et je parlerai certainement dans le sens de cette opinion, et les colères des journaux ne n'empêcheront pas de dire ce que je pense d'une papauté administrative. Je suis également décidé à tenir ferme dans la question de la liberté d'enseignements »
1 Lettre de M. de Corcelles.
Ayant été envoyé en Afrique pour l'étude des projets de colonisation, un incident curieux signala sa visite au collège d'Alger.
{( Le directeur de ce collège se plaint à moi de ce qu'on n'empêche pas l'évêque d'avoir quelques élèves dans un petit séminaire! « L'évêque, me dit-il, élève « de jeunes Arabes à trois cents francs par an. Com- (( ment pourrions- nous supporter la concurrence? » En effet, il est très fâcheux qu'on puisse donner l'instruction à bon marché! Cet odieux mercantilisme du monopole universitaire indignait l'équité d'Alexis de Tocqueville.
Mais renfermons -nous dans la question suprême.
Il ne cache pas que la démocratie l'inquiète au point de vue religieux, et c'est là chez lui un signe consolant. Il connaît un remède au mal qui la tourmente, et ce remède, il ne craint pas de le nommer et de le présenter : c'est de là qu'il attend le salut des générations nouvelles. C'est la religion , la religion d'abord en général, nécessaire à l'individu, secondement la religion nécessaire à l'homme de la démocratie. D'abord la religion est nécessaire à l'homme.
« Jamais , écrit Tocqueville avec sa gravité solennelle, jamais le court espace de soixante années ne renfermera toute l'imagination de l'homme. C'est par une espèce d'aberration de l'intelligence et à l'aide d'une sorte de violence morale que les hommes s'éloignent des croyances religieuses; une pente invisible les y ramène. L'incrédulité est un accident, la foi seule est l'état permanent de l'humanité. »
Puis voici les propositions qu'il développe avec
un talent supérieur : Nécessité de la religion , — nécessité de la révélation, — nécessité de la religion pour la société. Il arrive ainsi à plusieurs conclusions de la plus haute importance. « Je doute que l'homme puisse jamais supporter à la fois une complète indépendance religieuse et une entière liberté politique, et je suis porté à penser que s'il n'a pas de foi, il faut qu'il serve, et s'il est libre qu'il croie ^ »
Autre conséquence : si la religion est la condition première de toute liberté, là où la liberté est le plus en péril, là aussi la religion devient plus nécessaire. Tel est en particulier l'état démocratique : « Je ne sais, dit-il, si cette grande utilité des religions n'est pas plus visible encore chez les peuples où les conditions sont égales que chez les autres , car cette égalité, en introduisant de grands biens dans le monde, ouvrant démesurément l'âme des hommes à l'amour des jouissances matérielles, l'avantage des religions est de leur inspirer des instincts tout contraires... Les peuples religieux sont donc naturellement forts à l'endroit où les peuples démocratiques sont faibles, ce qui fait bien voir de quelle importance il est que les hommes gardent leur rehgion en devenant égaux. ))
Donc malheur à ces peuples barbares, s'ils viennent à tomber dans le matérialisme ! « Le matérialisme est, chez toutes les nations , une maladie dangereuse de l'esprit humain ; mais il faut particulièrement le redouter chez un peuple démocratique , parce qu'il se combine avec le vice le plus familier à ces peuples,
1 De la démocratie en Amérique , t. III , ch. vi.
qui est le goût excessif des jouissances matérielles. Or la religion étant un des moyens les plus simples et les plus pratiques d'enseigner aux hommes l'immortalité de l'âme, c'est là l'avantage qu'un peuple démocratique retire des croyances, et ce qui les rend plus nécessaires à tel peuple qu'à tous les autres. » Voilà ce qu'enseigne de Tocqueville par rapport à la religion. Toutefois il ne faut pas se méprendre sur ses sentiments. Il ne s'agit pas encore pour lui du catholicisme, mais de la religion naturelle. Aussi parle-t-il des rehgions comme si, en principe, plusieurs pouvaient être vraies ; puis , d'une manière générale, de Dieu, de l'immortalité de l'âme, qui ne sont encore que des vérités naturelles. Enfin cette nécessité de la religion pour les peuples , il semble ne l'admettre qu'en vue du bien-être et de la morale et souvent seulement comme moyen de gouverner les peuples. De même, en fait de morale, il veut le modérantisme; en fait de pratiques religieuses, le minimisme; en fait de principes religieux, le libéralisme. Ainsi notre philosophe n'a pas fait de grands progrès vers la vérité religieuse.
« Singulière religion, dirons- nous avec M. Baunard, que celle qui se résigne à suivre docilement le courant contre lequel sa mission est de lutter, » et qui mesure sa morale et son dogme au degré des fluctuations des opinions humaines et des caprices de la foule; car, d'après de Tocqueville, la religion ne saurait prospérer qu'en s'accommodant à la démocratie.
Notre philosophe était donc , pour le moment ,
catholique le moins possible. De là au catholicisme complet, pratique, le chemin est long. Aussi sera-ce une vraie conversion que son retour à la foi et à la vie chrétienne. Lacordaire a dit de lui « qu'il n'y eut jamais dans son cœur une impiété, ni sur ses lèvres un blasphème ».
Élu député en 1839, de Tocqueville n'eut qu'un rêve en entrant dans la vie politique, ce fut de travailler « à concilier l'esprit libéral avec l'esprit de religion, la société moderne avec l'Église ».
Toujours les mêmes illusions. Au lendemain de 1848, il entra au ministère des Affaires étrangères avec ses amis Dufaure et Lanjuinais; mais il crut devoir en sortir après le manifeste du 31 octobre 1849, se séparant aussi de Louis Bonaparte. Son passage au ministère n'avait duré que six mois. Il y fut assez longtemps , cependant , pour avoir la gloire de faire partie du ministère qui soutint notre expédition de Rome. La lettre du prince président à M. Edgard Ney fut le signal de sa rupture avec lui : il ne lui reconnaissait pas le droit de remontrance, et encore moins d'insolence envers la majesté d'un pape tel que Pie IX.
Il revint donc à son banc de député, triste et découragé, mais content d'avoir fait son devoir comme ministre. Il voulut bien encore lutter au 2 décembre 1851 , mais il fut conduit, avec ses collègues, à Vincennes.
Là finit sa vie politique. Après quarante heures de prison , il se retira dans sa terre de Normandie. C'est là que Dieu l'attendait : « Voici que les deuils de famille , le désenchantement de la gloire , le désil-
lusionnement politique, tous ces vents de la tribulation, soufflant ensemble ou successivement sur la face mobile qui recouvrait sa foi, vont mettre à nu le tuf impérissable sur lequel Dieu s'apprête à se bâtir un temple pour l'éternité K »
Dans sa retraite, nous le trouvons défendant l'Église catholique contre les attaques des anglicans. Un des plus illustres correspondants anglais, le traducteur de ses ouvrages , devenu secrétaire du Conseil privé de la reine d'Angleterre , ayant attaqué les tendances de Rome, de Tocqueville s'en plaignit amèrement dans une lettre digne d'un ultramontain. Bientôt Dieu lui envoyait de funèbres avertissements.
En 1856, la mort lui enleva son père, un père qu'il adorait et dont il écrit : « J'ai vu chez mon père ce que je n'avais jamais vu jusqu'ici qu'en lui : la religion entière et présente dans les moindres actions de sa vie, et à chaque minute se mêlant sans jamais chercher à se montrer à toutes les pensées, à tous les sentiments, à tous les actes : « Votre père, me disait son confesseur, vient chercher près de moi des consolations , et moi près de lui un sujet continuel d'édification. Aussi la vie et la mort de mon pauvre père ont été pour moi les plus grandes preuves de la religion. »
C'est bien de la vraie religion qu'il s'agit cette fois.
A la fin de i8o6, il perdit son oncle M. de Rosambo, également catholique fervent et édifiant, et auquel il avait voué un culte d'affection et d'admiration. En 1857, mourait une noble et digne amie , M""" Swet-
' M. Uaunard,
chine, à laquelle il rendit hommage dans ses lettres d'alors. Dieu brisait ainsi les liens qui attachaient l'âme de Tocqueville ici-bas. Ces deuils successifs, et une vague inquiétude qui l'absorbait , le rendirent triste : il essaya d'y échapper par l'étude, mais ne put y parvenir : « Sous la salutaire influence de ma femme, une certaine sérénité me gagne par moments ; mais bientôt elle m'échappe, et m'abandonne à cette agitation sans cause et sans effets, qui souvent fait tourner mon âme comme une roue sortie de son engrenage. » En même temps, il se sentait malade et fut emmené à Paris. Le docteur Andral l'envoya sous le ciel de Cannes pour le remettre un peu.
Écoutons le récit de sa mort par M. l'abbé Gabriel : « Un jour il me dit : a Monsieur le curé, je vous « reverrai. » Puis il ajouta cette parole significative : « Et vous savez comment. — Quand sera-ce, mon- « sieur le comte? — Monsieur le curé, dès demain. »
« Le lendemain j'y fus. Il m'attendait pour se confesser ; il voulait le faire à genoux; je dus le lui défendre.
« Quand il se fut confessé, il parla de communier. « Quand sera-ce? » me demanda-t-il. Le jour de Pâques n'était pas loin. Il désira attendre jusqu'à cette grande fête, « afin, me dit- il, d'avoir le temps « de se préparer. » J'acceptai ce délai que me semblait permettre l'amélioration présente de son état, et je lui donnai rendez -vous pour ce jour dans la chapelle de Notre-Dame du Bon- Voyage.
« Cependant j'étais inquit : le malade s'affaiblissait. Sur ces entrefaites M""^ de Tocqueville, étant devenue elle-même fort souffrante , me demanda de lui appor-
ter la sainte communion. J'en profitai pour dire à son mari, qui était là : « Et vous, Monsieur le comte, « quand sera-ce votre tour? — Je ne suis pas encore prêt, » me répondit -il, et il demanda à se confesser de nouveau.
(( Le lendemain , j'allai célébrer la messe dans sa propre villa. Avant de commencer, je lui dis de nouveau : (( Et à quand pour vous? » Il me fit la même réponse : « Je ne suis pas encore prêt. » C'était la grande idée qu'il avait du sacrement qui le faisait parler ainsi. Mais en me voyant sur le point de monter à l'autel , il me rappelle et me demande : « Vrai- « ment, le puis-je aujourd'hui? — Oui, puisque vous « avez été absous hier même. »
« Ce fut ainsi qu'il communia... Les assistants m'ont dit qu'ils l'avaient vu pleurer : c'étaient des larmes de joie. Bientôt après, la maladie ne laissa plus d'espoir, même de prolongation. Un jour de la semaine sainte je fus appelé auprès de lui précipitamment. Mais il était trop tard : il venait d'être emporté dans une syncope. »
Son frère, le vicomte de Tocqueville, dans une lettre à M. Mignet, qui , dans une étude sur le défunt, avait omis de parler de sa fin chrétienne, donne des détails édifiants sur les derniers moments de sa vie.
« Deux religieuses veillaient le malade tour à tour. Pendant ses longues heures d'insomnie il ne cessait de s'entretenir avec elles des plus hautes questions touchant la divinité , l'éternité , l'immortalité de l'âme , la vie future. Quand il se trouvait trop fatigué , il disait à la religieuse : « Priez tout haut , ma
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« sœur. » Souvent il s'écriait : « Que cette prière est « belle ! » Le lendemain, la sœur me disait : « Comme « il a parlé de Dieu cette nuit! »
« Quelque temps après , un mieux étant survenu , il dit à son neveu Hubert : « Vois-tu, cher ami, je « regrette aujourd'hui de n'avoir pas fait, dans ma « vie, une plus large part aux intérêts de la religion. « Si Dieu me rend la santé, je suis décidé à m'y « consacrer avec plus d'ardeur. »
« Vers la même époque, ajoute son frère le vicomte, comme il revenait un matin de sa courte promenade, il me fit asseoir près de lui et me dit d'un ton assez solennel : « Je tiens à t'apprendre que je suis mis en « relation avec le curé, qui me paraît un saint prêtre, « et que je lui ai déclaré mon intention d'accomplir, (( avant de quitter Cannes , mon devoir pascal. »
Puis il rapporte la communion du comte comme nous l'avons rapportée.
Enfin M. de Beaumont ajoute :
« La fin de Tocqueville a été toute chrétienne. C'est à tort qu'on a parlé de conversion ; il n'a point eu à se convertir, parce qu'il n'y avait jamais eu en lui la moindre trace d'irréligion... En se jetant aux pieds d'un ministre de paix et de miséricorde , il ne fit que suivre l'élan de sa conscience. »
Ces paroles ne semblent pas exactes, car nous avons vu de Tocqueville victime du doute et de l'incrédulité.