G CHUÉTIENS ET HOMMES CÉLÈBRES
l'âge de vingt-six ans, il avait donné sa Vie de sainte Elisabeth; plus tard il publia les Moines d'Occident, où il étudiait l'intluence des saints dans la vie sociale, il écrivit beaucoup d'articles dans le Correspondant, et fit paraître le Père Lacordaire. Ainsi Montalembert a eu la gloire de figurer au premier rang dans la grande et longue lutte qui devait enfin conquérir la liberté d'enseignement en France. Nul n'y déploya plus d'énergie, plus de talent, plus de persévérance; nul n'a plus de droit à l'honneur de cette glorieuse victoire.
Nous n'avons point à juger ici ses illusions par rapport aux idées libérales, qu'il professa et qui le poussèrent à l'opposition au moment du concile de Rome : c'est le rôle de l'historien. Nous nous souviendrons seulement de cette noble parole, bien digne de sa foi ardente, adressée à un ami qui lui demandait, quelques mois avant sa mort : « Si l'infaillibilité est proclamée, que ferez-vous?
— Ce que je ferai? c'est bien simple, je me soumettrai. »
A la même époque il écrivait à des jeunes gens catholiques : « Courage et confiance ! Travaillez énergiquement pour la bonne cause, pour la vérité, pour la justice, et soyez sûrs que vous ne vous en repentirez jamais. »
Trois mois après, le 13 mars 1870, il expirait assez à temps pour ne pas être témoin des revers de la guerre néfaste contre les Allemands et des horreurs de la Commune.
« Tel a été Montalembert , amoureux de la liberté, de la poésie, de l'art, du passé, et mettant toutes
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ces nobles passions au service de sa foi. L'énergie de ses convictions , Fallure chevaleresque de son enthousiasme, l'unité de s;i vie en font une des figures les plus originales parmi les catholiques français du xix° siècle , et si le catholicisme a recouvre quelque influence sur les âmes contemporaines, il est de ceux qui contribuèrent le plus à cette résurrection '. ))
1 Fourier, lllutralions du XIX'^ siècle.
rUI.NCE IMPERIAL
<f II s'est vciitablement conduit comme uu héros et comme un chrétien. i>
(C. DE C'HAMBOlilJj
Le prince Eugène-Louis Napoléon, fils de Napoléon III et de l'impéralrice Eugénie, né aux Tuileries le 16 mars 1856, dut aux soins de sa mère le bienfait d'une éducation chrétienne, et fit sa première communion avec une grande ferveur. Ce fut en 1868. Son catéchiste était M. Deguerry, alors curé de la Madeleine, et depuis martyr sous la Commune, dont les soins furent récompensés par l'attention constante et la piété de son élève.
« M. Deguerry, dit M. de Barghon Fort-Rion, exposait un jour l'histoire si touchante de la passion; il remarqua que son auditeur, très attentif, n'était point aussi ému qu'il aurait dû l'être. Il ne put se défendre de lui dire :
« — Comment n'êtes-vous pas plus attendri, Monsieur? Y a-t-il au monde un plus grand sujet de larmes que la passion de Notre-Seigneur?
« — Sans doute, monsieur l'abbé, répliqua le prince; mais vous m'avez enseigné que Dieu savait tout, voyait tout et pouvait tout; il a donc voulu souffrir et faire souffrir sa mère ; c'est ce qui m'empêche de pleurer. »
L'instruction première du jeune prince ne laissa rien à désirer; mais la Providence elle-même se chargea de compléter son éducation en le faisant passer par la grande et salutaire école du malheur.
Après des événements connus de tout le monde, le prince quittait les Tuileries le 4 septembre 1870, et partait pour l'Angleterre, où il suivait les cours de l'école d'artillerie de VooKvich.
Devenu l'objet des plus grossiers outrages de certain parti politique , accusé de lâcheté par la plupart des journaux français, il en fut profondément affecté et résolut de choisir la première occasion de prouver qu'il était Français et petit- neveu de Napoléon I".
L'Angleterre venait de déclarer la guerre aux Zoulous : il voulut guerroyer.
Avant son départ pour cette périlleuse expédition , il avait désiré faire sa confession et la communion, comme le rapporte une lettre de M. l'abbé Tourzel, desservant la chapelle française de Londres , à M^i^d'Arras, et une autre de M. l'abbé Godard, curé de Chislehurst, lesquelles nous allons résumer ici.
M. Tourzel avait cru reconnaître le pénitent qui se présentait à lui ; mais , respectant l'incognito que le prince avait voulu garder, il le confessa dans le salon où il l'avait reçu , et ne lui rendit aucune
marque d'honneur due à son rang, En descendant, le jeune prince entra à la chapelle , où il devait se croire seul et non observé. Il récita dévotement une courte prière. Puis, se levant, il jeta longtemps les regards sur un tableau représentant la sépulture de Notre- Seigneur. Le jeune homme avait-il le pressentiment qu'à quelques mois de là son corps , dépouillé et percé , serait porté dans un linceul fait d'une couverture de laine affermie sur quatre lances de soldats africains ?
Le prince plia le genou, dit une prière et passa à l'autel de la sainte Vierge. A deux genoux sur le plancher, on le vit élever les mains jointes à la hauteur des yeux et adresser à Marie une fervente prière. Le mouvement des lèvres était sensible. Que disait-il? c'est le secret de Dieu. Ce que l'on sait, c'est que le barbare Zoulou qui , après sa mort, le dépouilla de tout respecta le médaillon de la Vierge qu'il avait au cou , preuve de sa consécration à Miirie. Le prince se releva, fit une génuflexion, prit de l'eau bénite et se signa. La personne qui l'avait observé lui ouvrit la porte sur la rue et il sortit, se dirigeant sur Windsor.
De son côté, M. l'abbé Godard lui ayant écrit pour lui rappeler que c'était l'époque à laquelle les vrais catholiques s'approchaient de la sainte table, le prince lui répondit :
a Mon cher Curé,
« Je vous remercie de la lettre que vous avez bien voulu m'écrire; elle me prouve toute l'afTection que
VOUS me portez. Je tiens à ce que vous ne croyiez pas que la précipitation de mon départ et le soin des détails m'aient fait oublier mes devoirs de chrétien. Je me présenterai demain jeudi , à sept heures et demie, pour communier une dernière fois dans la chapelle de Chislehurst, où je désire être déposé si je viens à mourir.
(( Votre bien affectionné ,
« Napoléon. »
Le jour suivant il vint en effet et accomplit ses devoirs religieux.
Au Zoulouland , la guerre avait débuté par des escarmouches , puis s'était continuée par des batailles acharnées. Le prince , fidèle à ses habitudes de pieuse charité, auxquelles il avait été formé par sa mère, visitait souvent l'hôpital militaire. A chaque malade, il disait un mot de consolation et d'encouragement.
D'autres mérites, dit M. de Barghon Fort-Rion , distinguaient le fils de Napoléon III : son sang-froid, sa bravoure, sa résolution. « J'oublie que ce jeune homme est un prince, disait lord Chelmosford à un haut personnage français, pour ne me souvenir que c'est, de mes officiers, celui sur lequel je puis le plus compter dans un moment donné; chaque jour je m'applaudis de l'avoir près de moi , il a droit à toute ma confiance. »
Les officiers, frères d'armes du prince, ont été unanimes à rendre hommage à sa mémoire : sa bravoure les avait profondément émus. L'un d'eux écri-
vait à un de ses amis : « Ce jeune homme était le plus noble et le plus beau caractère du monde, pur et brave comme aucun héros dans l'histoire. »
Et un autre officier ajoutait : « Le caractère du prince restera comme un grand exemple pour nous tous qui l'avons connu. » Enfin la mort, une mort héroïque sur le champ de bataille , l'emporta le \" juin 1879, au milieu de circonstances sur lesquelles, dit son biographe, s'étend jusqu'ici un impénétrable mystère.
(( Le prince Louis-Napoléon, a dit L. Veuillot, est mort fidèle à son Dieu, à son baptême, à la foi chrétienne. La France chrétienne (il n'en voulait pas connaître d'autre) sera fidèle à sa mémoire et priera pour le filleul de Pie IX, en même temps que pour le fils de saint Louis. Celui-ci pourra redemander ses restes aux Anglais, les ensevelir dans le tombeau des Invalides, à côté des glorieux soldats qui n'ont voulu trahir ni la France ni l'honneur. »
La mère du jeune prince trouva les lignes suivantes écrites de sa main, dans son livre de prières.
« Mon Dieu, je vous donne mon cœur; mais vous, donnez-moi la foi. Sans la foi, il n'est point d'ardentes prières, et prier est un besoin de mon âme.
« Je vous prie, non pour que vous écartiez les obstacles qui s'élèvent sur ma route, mais pour que vous me permettiez de les franchir.
a Je vous prie, non pour que vous désarmiez mes ennemis , mais que vous m'aidiez à me vaincre moimôme et daigniez, ô mon Dieu, exaucer mes prières!
a Conservez à mon afTection les gens qui me sont chers. Accordez-leur des jours heureux. Si vous ne
voulez répandre sur cette terre qu'une certaine somme de joies, prenez, ô Dieu, la part qui me revient.
« Répartissez-la parmi les plus dignes, et que les plus dignes soient mes amis. Si vous voulez faire aux hommes des représailles, frappez-moi.
« Le malheur est converti en joie par la douce pensée que ceux que l'on aime sont heureux.
« Le bonheur est empoisonné par cette pensée amère : Je me réjouis, et ceux que je chéris mille fois plus que moi sont en train de souffrir. Pour moi, ô Dieu, plus de bonheur! Je le fuis. Enlevez-le de ma route.
(( La joie, je ne puis la trouver que dans l'oubli du passé. Si j'oublie ceux qui ne sont plus, on m'oubliera à mon tour, et quelle triste pensée que celle qui vous fait dire : « Le temps efface tout! »
« La seule satisfaction que je recherche, c'est celle qui dure toujours, celle que donne une conscience tranquille.
« 0 mon Dieu, montrez-moi toujours où se trouve mon devoir; donnez-moi la force de l'accomplir en toute occasion.
« Arrivé au terme de ma vie, je tournerai sans crainte mes regards vers le passé.
« Le souvenir n'en sera pas pour moi un long remords. Alors je serai heureux. Faites, ô mon Dieu, pénétrer plus avant dans mon cœur la conviction que ceux que j'aime et qui sont morts sont les témoins de toutes mes actions. Ma vie sera digne d'être vue par eux, et mes pensées les plus intimes ne me feront pas rougir.
« Si je dois mourir, Seigneur, que ce soit pour
sauver la vie de l'un des miens; si je dois vivre, que ce soit parmi les plus dignes. »
Quels admirables sentiments de foi dans ce jeune cœur de vingt-trois ans, conservé pur et croyant au milieu des splendeurs du trône et des épreuves de l'exil!
Un prince, bon juge en fait d'honneur chrétien, disait de lui : « Pauvre jeune homme! il s'est véritablement conduit comme un héros et comme un chrétien. Sa prière m'a profondément touché, et elle est une preuve irrésistible, pour ceux qui en doutent, que notre religion est toujours vivante et fervente dans le cœur des meilleurs et des plus grands *. »
1 Comte de ChaniLurd.