MARÉCHAL DE FRANCE, SÉNATEUR, MINISTRE
'( Je recommande à mes chers enfants, après la crainte et l'amour de Dieu , l'honnêteté et la probité qui furent toujours héréditaires dans notre famille. i> (Maréchal Niel.)
Si la patrie réclame ce vaillant soldat comme un de ses braves défenseurs , l'Église n'est pas moins fière d'avoir trouvé en lui un croyant sincère , qui n'a pas craint de professer sa foi, et qui s'est montré bon chrétien dans la mort comme dans la vie.
Adolphe Niel naquit à Muret (Haute- Garonne).
Lieutenant de génie en 1827, il s'embarquait en 1832 pour l'Algérie, et prenait une part si brillante à la prise de Constantine , qu'il y reçut les félicitations du ministre de la guerre et le grade de chef de bataillon.
Regardé comme l'un des officiers les plus capables, il fut attaché comme chef d'état-major de génie à l'expédition de Rome. Ses services furent si bien appréciés, que deux mois après il était nommé général de brigade. A son retour en France, il fit partie de l'expédition de Grimée, puis de celle d'Italie, expo-
sant vingt fois sa vie sur les champs de bataille. A la suite de la victoire de Solférino, à laquelle il eut une si grande part, l'empereur le nomma maréchal de France. En 1867 il était appelé au ministère de la guerre.
Le maréchal avait reçu les premiers principes religieux sur les genoux de sa mère; l'on sait que, même dans les moments les plus agités, il a conservé pour elle la plus tendre vénération; c'étaient deux grands cœurs qui se portaient une estime et une affection réciproques.
(( Je puis affirmer, a dit un témoin de sa vie, que tous les jours, dans l'ardeur des affaires comme dans le tumulte des camps , M. Niel a été véritablement fidèle à ses prières du matin et du soir.
On n'a pas oublié à Toulouse avec quelle assiduité et quelle irréprochable tenue il entendait la messe, dans son église paroissiale de Saint-Etienne, tous les dimanches, pendant les huit années de son commandement. On sait aussi que , durant le temps des vacances, il avait soin que le service divin fût célébré régulièrement dans la chapelle de son château d'Offréry.
Dans une visite militaire faite à Périgueux pendant son commandement à Toulouse , il montra son attrait pour les choses de la religion. Dans une réception modeste, où ils avaient été admis, les frères des Ecoles chrétiennes se tenaient à l'écart : « Approcliez , chers frères, leur dit-il, approchez; je suis heureux de retrouver en vous l'image des frères, mes premiers maîtres , qui m'ont appris tant et de si bonnes choses! »
Si nous avions besoin de retracer ici ses gloires militaires, nous raconterions ses campagnes de Rome, de la Baltique, de la Crimée et de l'Italie; mais, à cet égard, il nous suffit de dire que ses talents, ses faits d'armes et ses hautes qualités morales lui ont valu l'insigne honneur d'être le premier soldat de France, c'est-à-dire ministre de la guerre.
Rappelons quelques traits de cette belle vie si chrétienne.
On venait, en 1854, de prendre Bomarsund, ville forte appartenant à la Russie et située sur le côté d'une des îles de l'archipel d'Aland, à l'entrée de la mer Baltique. Les soldats français, avec l'entrain qu'on leur connaît, démolissaient cette ville. M. Niel, alors général, aperçoit tout à coup une croix dominant la flèche d'une église : « Tu ne peux, se dit -il en lui-même, laisser renverser cette croix. Renverser une croix ! Ta vieille mère ne te le pardonnerait jamais. »
Il se retourne vers ses soldats et s'écrie : « Deux hommes pour aller chercher cette croix! »
Il s'en présente cinquante. La croix fut détachée avec soin et apportée en France; le maréchal l'a offerte à l'église de Muret, où il avait reçu le baptême et fait sa première communion.
Le 3 juillet 1849, le général Oudinot de Reggio, vainqueur des garibaldiens, entra à Rome avec son armée. Il s'empressa d'en instruire le pape, réfugié à Gaëte. M. Niel, alors colonel du génie, fut chargé de la hiiute mission d'annoncer au saint-père la prise
de Rome sur les révolutionnaires et de lui remettre les clefs de la ville.
Pie IX le reçut avec autant de bienveillance que de joie , et à la fin de l'entretien il lui présenta un superbe chapelet en disant : « Voici pour l'épouse chrétienne. »
Puis prenant une croix de commandeur de l'ordre de Saint-Grégoire-le- Grand, il la plaça sur la poitrine du colonel : « Voilà pour le vaillant guerrier, » lui dit-il.
Au respect que notre colonel avait pour le vicaire de Jésus- Christ vint alors se joindre une vive et profonde sympathie. Ses conseils dans le gouvernement, ses votes au sénat furent toujours favorables à la cause du pape.
Ajoutons qu'après avoir eu l'honneur de remettre au pape les clefs de Rome, en 4849, il a su se donner l'honneur de les lui conserver en 1867.
ft Ses amis racontent que c'est à lui surtout que l'on doit la victoire de Mentana. On connaît toutes les hésitations par lesquelles l'empereur est passé avant de laisser partir des troupes pour Rome; les ordres et les contre -ordres se succédaient à Toulon.
Enfin le maréchal Niel reçoit dans la nuit, à une heure du matin, une dépêche de Toulon lui annonçant qu'il n'y avait plus de temps à perdre.
Prenant sur lui la responsabilité du fait, il envoie immédiatement par le télégraphe l'ordre de lever l'ancre et de voler au secours du saint-siège, et Rome fut sauvée *. »
1 La Religion en tumque, par le général Ambert.
Une âme de celte trempe, éclairée et soutenue par la religion, ne pouvait envisager la mort avec effroi. Pendant un mois de vives souffrances il ne laissa échapper aucune plainte, et, quelques jours avant sa mort, il dit à sa famille éplorée : « Après tant d'alternatives de crainte et d'espérance , il nous faut renoncer à tout espoir ; il nous faut prévoir que tout est fini. »
Alors il fit appeler l'archevêque de Paris, se confessa et reçut , en pleine connaissance , par le ministère de M. le curé de Sainte- Clotilde, les derniers sacrements de l'Eglise. Le malade avait recommandé à la sœur qui le veillait de lui lire des chapitres de V Imitation de Jésus-Christ, des pages de Bossuet et de Bourdaloue , et l'agonie est venue le surprendre au milieu de ces graves pensées.
Voici une phrase de son testament qui, à elle seule, vaut tout un discours : « Je recommande à mes chers enfants, après la crainte et l'amour de Dieu, l'honnêteté et la probité, qui furent toujours héréditaires dans notre famille. »
« Le maréchal Niel pouvait redire cette parole chrétienne : « J'ai achevé ma course, et j'ai gardé « ma foi. » La foi, il l'avait gardée, en efTet, et elle avait gouverné sa vie. Dans l'état des partis en France , quand , autour de nous , l'irréhgion est poussée jusqu'à l'outrage , on est heureux de se détourner de ce spectacle pour goûter cet autre spectacle d'un soldat illustre , qui se montre à découvert , avec la fermeté de sa conscience et de sa foi ^ »
1 M. Lacaze, sénateur.
NOÉ (comte de), GHAM
CAniCATURISTE
«■ Je ne sais pourquoi J'ai une si grande confiance en la miséricorde de Dieu. »
(. Cham. )
Le 6 septembre 1879, mourait ù Paris Amédée Henri, comte de Noé, si connu comme caricaturiste sous le nom de Cliam. Son père, le comte de Noé, ancien pair de France, le destinait à l'école polytechnique, mais les goûts du jeune homme le portaient ailleurs. Amédée de Noé se fit le disciple de Charlet , puis de Paul Delaroche. Bien que la peinture fût sérieuse auprès de tels maîtres, c'est auprès de ces artistes que se développa chez Cham le talent pour la charge et le dessin grotesque. Il les abandonna bientôt, pour employer presque exclusivement son crayon à la satire des travers et des vices de l'époque en France et en Angleterre.
Voici l'origine vraie du pseudonyme de Cham, encore peu connue aujourd'hui.
Philipon , éditeur des principaux caricaturistes de notre temps, avait encouragé au travail le jeune artiste.
COMTE DE NOÉ
En 4840, Amédée de Noé lui apportait V Histoire de M. Jobard, premier ouvrage signé du fameux pseu-
Cham.
donyme , qui avant de reconnaître ses enfants voulait savoir s'ils lui feraient honneur.
« Quel nom donnerons -nous au public, main-
tenant que vous êtes sûr de vous et de lui? demanda Philipon.
— C'est vrai. Eh bien, je suis le fils de Noé, mettez Cham ! »
Voilà, dit M. de Beaulieu, la très simple origine de la légende des malédictions : légende que Cham se plaisait k raconter de mille manières aux curieux, aux naïfs et aux badauds.
Pendant quarante ans, il montra une verve inépuisable dans des caricatures pétillantes d'esprit; mais, bien que travaillant souvent pour des recueils où l'on ne ménageait ni la morale ni la religion, comme le Charivari, il sut toujours respecter ces deux grandes choses ^ Il ne voulut pas même employer le gros sel malpropre, où ses confrères de la caricature cherchaient le succès.
En renonçant ainsi à beaucoup de traits d'esprits , Cham s'est constitué, par ce sacrifice même, un talent à part, d'un ordre plus élevé, et dans un genre de travail qui semble tout éphémère il passera à la postérité.
Aussi Paul Féval a dit de son talent : « Ce n'est pas toujours de la haute comédie; ce n'est jamais du marivaudage faisandé ni de l'épaisse gaudriole. C'est le rire bon qui déploie bonnement la gorge des bonnes gens. » Et la Revue littéraire de V Univers, parlant des historiettes racontées dans sa Vie par M. Félix Ribeyre, ajoute : « Elles font juger de la profonde
* Les impies de son temps ne lui ont pas pardonné la caricature des enlerrementH civils , dans une charge devenue célèbre , qui représentait le cadavre d'un chien crevé, emporté par les eaux do la Seine,
COMTE DE NOE
délicatesse de cet ami de la gaieté, qui respecta toujours la religion et mourut en chrétien. »
« Nous nous permîmes, a écrit le Pèlerin, de lui signaler combien son talent pouvait être utilisé pour le bien et être employé à flétrir directement les attaques
A l'exposition.
« Le Japonais te demande s'il a une médaille. Dis-lui vite que oui. »
contre l'Église. Il nous remercia de ces conseils et les utilisa de suite. Toutefois il serait entré bien plus largement dans cette voie, si les journaux pour lesquels il avait des traités n'avaient exigé autre chose pour leur public. »
« Cham était chrétien, dit à son tour M. de Beaulieu : sa mort l'a prouvé; le gentilhomme gardait au fond de son âme loyale et généreuse les traditions et les principes religieux de sa famille. Il vint un moment où certains conseils trouvèrent un écho dans cet esprit plein de droiture et de justesse. »
M. l'abbé Roussel, directeur de l'orphelinat d'Auteuil, ami de Cham, a donné quelques détails sur ce personnage dans \o. France illustrée. M. Roussel désirait avoir Cham pour collaborateur de sa publication, et il alla lui faire une visite.
« Nous nous présentions sans recommandation aucune. L'accueil fut bienveillant et sympathique; mais, comme on le devine, le refus ne se fit pas attendre. Engagé avec plusieurs journaux, tiraillé de tous côtés , réminent artiste devait naturellement répondre : non. Mais le gentilhomme et le chrétien (car le comte de Noé était resté catholique) disait oui. Interrompant bientôt une conversation des plus gaies, Cham se reprenait tout à coup.
« Attendez, monsieur l'abbé, vous auriez une trop mauvaise idée de moi si je vous laissais partir ainsi. Votre temps est précieux, je ne veux pas vous le faire perdre; venez avec moi dans mon cabinet, et je vais vous chercher un croquis. Ce ne fut pas long. Le grand artiste prit son crayon, et, tout émerveillé, en quelques minutes nous vîmes sortir la première de nos charges sur les réservistes.
« A partir de cette époque, nos relations furent vraiment fréquentes et intimes. Il aimait à visiter notre orphelinat, et nous l'invitâmes un jour de première communion. Cet homme, qui était si sobre de son temps, se plut tellement au milieu de nos enfants qu'il resta jusqu'au soir. Ce fut une bonne fortune pour nous et nos amis, qu'il sut charmer par ses ravissantes saillies et ses incomparables histoires. Nous regrettons de ne pouvoir, faute de place, en rapportef ici quelques-unes.
COMTE BE NOÉ 47
«...Nous nous rappelons qu'un vendredi, nous trouvant chez lui à l'heure de son déjeuner, il insistait pour nous le faire partager : « Ne soyez pas « étonné, monsieur l'abbé, si je fais gras : on dit que « je suis malade, et les médecins le veulent, mais ma « femme fait maigre, et d'ailleurs quand j'y suis il y a « toujours du maigre. »
« Cham faisait allusion à sa maigreur.
« Peu de temps avant sa mort, il nous écrivait la lettre suivante :
« Mon cher abbé,
« Si je ne vous ai pas écrit plus tôt pour vous (( témoigner toute ma reconnaissance, la raison est « que je viens d'être gravement malade d'un vomis- « sèment de sang. Les démagogues ne manqueront « pas de dire que c'est le bon sens qui me quitte. « Excusez ce calembour de la part d'un malade.»
(( J'ai cru que j'y passais, mais qu'importe, puisque « j'aurai un brave ami comme vous pour me faire « pardonner bien des peccadilles là-haut.
(( Je ferai bien d'y monter avec un numéro de la « France illustrée sous le bras.
« De nouveau merci , et bien affectueusement à « vous, mon cher abbé. »
« L'illustre défunt avait sans doute raison de compter sur nos affectueuses prières et sur l'accueil que lui vaudrait là- haut sa généreuse collaboration à notre œuvre. Mais ce qui nous rassure et nous console c'est surtout la confession, qu'il a demandée lui-même, et les sacrements, qu'il a reçus en pleine connaissance.
Après cela, on comprend que ses dernières paroles aient été :
« Je ne sais pourquoi j'ai une si grande confiance « en la miséricorde divine. »
« Lui, qui semblait avoir toujours vécu en dehors de lui-même, dit M. de Salies, n'ayant de pensée que pour la répandre, d'intelligence que pour la semer
A marée basse.
" Il n'est venu personne ceUe année. — Aussi , tu le vuis , la mer se relire ! Elle a son annour-propre. »
aux quatre vents du ciel, il s'est recueilli ; connaissant la gravité de son état, sans hésitation il a appelé un prêtre, et il a reçu les sacrements avec un véritable esprit de foi. Ses dernières paroles ont été des parol-es d'admiration et de i,Tatilude pour la miséricorde de Dieu, et c'est en les achevant qu'il a expiré sans secousse, doucement.
« Nous sommes en ce triste monde pour voir disparaître un à un, tant que nous ne disparaissons pas
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nous-mêmes, ceux qui nous sont les plus chers : nos parents, nos proches, nos amis. Quelle consolation du moins quand, sur le seuil de l'éternité, ils ont reçu le confort de l'âme , le viatique du dernier voyage. »
Autour du lit du malade on vit tout ce que la presse et les arts comptaient de plus illustre, et surtout M. l'abbé Roussel et le curé de Sainte-Marie-des- Batignolles, qui consola les derniers moments du chrétien et passa en prières, près de sa dépouille, la dernière nuit funèbre. Nous n'ajouterons qu'un mot avec M. de Beaulieu : « Jamais son crayon n'attaqua ce qui touchait à la religion ou aux principes fondamentaux de la société. »
AVOCAT, LÉPUTÉ, LIliÉRATEUR DE LIRLANUE
« La religion est la base de la liberté... Oui, je suis papiste et m'en gloriflc; je suifi papiste , c'est-à-dire que ma foi remonte jusqu'à Jésus ■ Christ , tandis que la tienne ne va pas an delà de Luther , de Calvin , d'Henri VIII. » ( O'Cosnell.)
Jamais en aucun siècle et en aucun pays, a dit M. de Cormenin, aucun homme ne prit sur sa nation un empire aussi souverain, aussi absolu, aussi complet. L'Irlande se personnifie dans O'Gonnell. Il est en quelque sorte à lui seul son parlement, son ambassadeur, son prince, son libérateur, son apôtre.
Daniel O'Gonnell, né en Irlande, entra dans la vie publique à vingt -cinq ans, au début de ce siècle. Après s'être montré avocat distingué au barreau de Dublin, il voulut reprendre le mouvement d'affranchissement de sa patrie, commencé au siècle dernier. Ce fut une lutte toute pacifique où la parole seule remportait des victoires.
Des comilrs furent formés, des associations fondées pour unir toutes les forces en un seul faisceau.
O'Connell remua ainsi l'Irlande tout entière, déployant une prodigieuse activité. Longtemps avant le jour il était au travail dans son cabinet, où pour tout ornement on voyait un grand crucifix ; puis il se rendait aux quatre cours, passait d'un tribunal à l'autre, plaidant ordinairement plusieurs causes dans la même journée. Le soir, il parlait encore dans les comités, dans les meetings ou dans les dîners publics.
Il attendit plus de vingt-cinq ans un succès important. Il lui fallut lutter contre les divisions intestines des Irlandais et contre le pouvoir. Le concours du clergé ne lui avait pas même été immédiatement acquis. Mais bientôt sa popularité fut si grande dans toute l'Irlande, que ses compatriotes ne l'appelaient que « notre homme ». Souvent, au sortir des meetings, la foule le portait en triomphe jusqu'à sa demeure.
Un jour O'Connell, se promenant avec un Anglais de ses amis dans la campagne, rencontra un convoi funèbre. Les parents et les amis du défunt reconnaissent le libérateur ; aussitôt ils font retentir les airs d'un formidable hourra. L'Anglais , accoutumé au décorum solennel et lugubre des funérailles de son pays, en est scandahsé et fait quelques observations à l'un des assistants. « Ah ! Monsieur, lui est-il répondu, le mort aurait bien crié hourra s'il l'avait pu! »
En 1823, O'Connell était véritablement maître de ses concitoyens, qui lui obéissaient comme à leur roi. Le gouvernement d'Angleterre faisait tous ses efforts pour rendre inutile l'agitation suscitée par O'Connell, mais n'y parvenait pas. Quand il poursuivait son adversaire, le jury l'acquittait; quand il faisait voter
o2 CHRÉTIENS ET HOMMES CÉLÈBRES
un bill pour dissoudre TAssocialion, le lendemain elle était rétablie sous une autre forme.
En 1828, O'Connell crut enfin le moment venu de frapper un grand coup. Il s'agissait d'obtenir pour les catholiques le droit de siéger à la Chambre des communes. Pour forcer les portes du Parlement, O'Connell se présenta lui-même aux électeurs du comté de Clare. L'émotion fut grande, en Irlande et en Angleterre, quand il fut élu à une majorité écrasante. C'est alors que le libérateur put entonner ce magnifique chant de triomphe :
« Les hommes de Clare savent que la seule base de la liberté est la rehgion. Ils ont triomphé parce que la voix qui s'élève pour la patrie avait d'abord exhalé sa prière au Seigneur. Maintenant des chants de liberté se font entendre dans nos vastes campagnes ; ces sons parcourent les vallées, ils remplissent les colhnes, ils murmurent dans les ondes de nos fleuves, et nos torrents avec leurs voix de tonnerre crient aux échos de nos montagnes : « l'Irlande « est libre ! »
« II se présente alors à la Chambre des communes, dit le P. Ventura; un huissier lui en refuse l'entrée :
« — Vous êtes catholique, lui dit-il, il n'y a pas de place pour un catholique dans une assemblée prolestante. Jurez- vous le trente- neuvième article de la religion anglicane?
« — Je jure, répondit O'Connell, fidélité à mon roi et à toutes les lois justes du Parlement, mais je ne jure pas l'hérésie et le blasphème. Je demande à la Chambie d'être admis à prouver mon droit. »
« Celte demande si nouvelle est accordée plutôt par un instinct de curiosité que par un principe de justice.
« Il pénètre dans l'assemblée : on respire à peine, tous les yeux sont tournés vers lui, tous les cœurs palpitent, ici d'espérance, là de crainte. O'Connell parle, mais d'un ton si majestueux, d'une voix si ferme, avec une telle élévation de sentiments, une telle force de raison, une telle magnificence de style, une si grande vigueur d'expressions, un feu et une émotion tels, qu'il ébranle et fait frémir tout d'abord l'assemblée; puis il convainc les plus difficiles, dompte les plus rebelles, émeut les plus insensibles, et enfin les laisse tous comme stupéfaits et hors d'euxmêmes, et ayant l'air de se demander l'un à l'autre dans un éloquent silence : « Jamais homme a-t-il « parlé ainsi? »
(( Aussi les vieux usages ne sont plus écoutés , l'hérésie se rend ; et voilà qu'en la personne de O'Connell le catholicisme prend place dans le Parlement, dont depuis trois siècles il était banni... y>
Le grand orateur avait raison de chanter victoire ; les ministres anglais proposèrent eux-mêmes et firent voter par le Parlement le bill de l'émancipation des catholiques tant de fois refusé. Mais ce n'était pas encore l'affranchissement complet de l'Irlande, et O'Connell voulait l'obtenir. Il demanda le rétablissement du Parlement national qui avait existé jusqu'au commencement du siècle; il organisa dans ce but une nouvelle agitation avec une merveilleuse activité. On dissout l'association à la tête de laquelle il s'est placé, il la rétablit; on la dissout encore. Il la rétablit de
nouveau. On le poursuit, rien ne l'arrête : il engap^e les Irlandais à refuser le payement de la dîme inique qu'on leur imposait en faveur de l'Église anglicane. Nulle part alors la dîme ne peut être perçue, et l'Église est bientôt obligée de capituler et de transiger.
Un jour, il invite à ne se servir d'aucun objet venant de l'Angleterre. Tous lui obéissent. Une autre fois encore, d'après ses conseils, tous les catholiques viennent demander le remboursement de banknotes, et il s'ensuit une crise qui arrête le commerce pendant quelques jours. Il voulait ainsi intimider l'Angleterre et la contraindre à céder.
Telle était la puissance et l'ascendant prodigieux que cet homme extraordinaire exerçait sur le peuple irlandais. Sans doute O'Connell avait pour lui, avec le prestige de la grande cause qu'il soutenait, toutes les qualités naturelles propres à agir sur les foules : taille athlétique, voix retentissante, éloquence vive, style hardi et plein de saisissantes images; mais il avait surtout une foi ardente, et ce fut là la cause de ses succès.
Le P. Ventura, dans l'oraison funèbre de ce grand homme, nous fait connaître sa piété.
« Qui eut plus de piété et de dévotion que lui? Au milieu des travaux sans nombre de son apostolat politique, il ne laissa jamais d'assister chaque jour à la messe et de s'approclier, une et même deux fois la semaine, du tribunal de la pénitence et de la table eucharistique. Qui, plus que lui, avait un saint respect pour le nom de Dieu? Malheur à qui, en sa présence, eût osé le prononcer sans le respect qui lui est dû!
« Mais qui fut surt<iul plus tondre pour la Reine
du ciel et plus zélé pour son culte? Il en parlait au peuple comme de la mère du peuple. Il est devenu fameux ce jour, qu'emporté par un sentiment extraordinaire de dévotion et de tendresse pour Marie, il en fit l'éloge en présence de plus de cent mille personnes, catholiques et protestants tout ensemble. Cette multitude, ravie et comme suspendue à ses lèvres, crut entendre un docteur, un Père de l'Église, énumérer les gloires et chanter les louanges de la Mère de Dieu.
« Après sa célèbre harangue, qui devait faire ouvrir aux catholiques les portes du Parlement, pendant que les plus fameux orateurs s'animaient dans ce grand débat, O'Connell se tenait là, retiré dans un angle de la salle, récitant le rosaire...
« ...Quand cette religion sainte n'obtenait que l'indifférence et le mépris comme une malheureuse proscrite, O'Connell, loin d'en rougir, s'en fît toujours un titre de gloire. Jamais il ne se présenta à la cour sans avoir près de lui un prêtre catholique ; partout et toujours il le voulait à ses côtés.
« Mais ce qui est au-dessus de toute idée et de toute expression, c'est le zèle d'O'Connell pour cette même religion. Il laissait tout, sacrifiait tout, quand il s'agissait de la servir et de se mettre à l'œuvre pour elle. Les pauvres curés, les communes, les villages sans ressources qui avaient besoin d'églises recouraient à lui, et sa prodigieuse activité et son éloquence trouvaient aussitôt le moyen de leur faire bâtir, comme par enchantement, de beaux et vastes temples.
« Quelqu'un s'avisait-il de lui jeter l'insulte à voix basse et sur le ton sacrilège des anciens jours y en
l'appelant papiste, il se retournait aussitôt et lui répliquait hardiment : « Misérable ! tu crois en m'appelant papiste me faire injure, et tu m'honores; oui, je suis papiste et cela veut dire que ma foi, par une suite non interrompue de papes, remonte jusqu'à Jésus- Christ, tandis que la tienne ne va pas au delà de Luther, de Calvin, d'Henri VIII et d'ÉUsabeth. Eh bien, oui, papiste! Si tu avais une étincelle de bon sens, ne comprendrais-tu pas qu'en matière de religion il vaut mieux dépendre du pape que du roi, de la crosse que de l'épée, de la soutane que de la jupe, des conciles que des parlements? »
« O'Connell, fidèle à la maxime de S. Augustin : Diligite homines, interficite errores, tout en combattant les erreurs dont les protestants étaient les victimes, ne cessait de respecter et d'aimer encore leurs personnes. Il se faisait un devoir de les excuser, de les défendre et de leur rendre tous les bons offices de la charité chrétienne.
(( ...O'Connell fut pendant toute sa vie, c'est-à-dire pendant quarante -cinq ans, le défenseur gratuit de tous les accusés catholiques. En même temps, il était le soutien de tous les pauvres, l'appui de tous les malheureux, la consolation de tous les affligés...
c( Ses marches étaient un continuel triomphe. A peine le bruit se répand-il de l'arrivée du libérateur que des provinces entières s'émeuvent, les populations entières des lieux les plus lointains viennent à sa rencontre, les ijannières déployées et en bon ordre. En voyant apparaître dans le lointain le grand homme avec ses formes athlétiques, son air imposant, son front majestueux, son regard plein de bonté et son aimable sou-
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rire, les joyeux vivats lancés avec toute l'énergie du cœur font retentir les airs ; mais lui, à travers les cris de triomphe, les rues couvertes de tapis et de fleurs, entre les haies épaisses d'une foule immense, impatiente de voir son visage et d'entendre sa voix, il va tout d'abord adorer Dieu dans son temple...
(.( Après d'innombrables combats et de glorieuses victoires, après surtout une si admirable vie chrétienne, O'Connell, pressentant sa fin prochaine, voulut venir déposer aux pieds du grand représentant de Dieu sa dépouille mortelle. La mort vint le surprendre à Gênes, sur le chemin de Rome. Mais non, je me trompe, il ne fut pas surpris par la mort. J'ai vu moimême, j'ai eu entre les mains le précieux exemplaire de l'ouvrage intitulé : Préparation d la mort, dont il a fait usage, annoté de sa propre main, preuve évidente qu'au milieu des plus grandes agitations de sa vie il se préparait toujours à la mort , et qu'il réglait son action dans le temps à la lumière des grandes maximes de l'éternité.
« Il demanda et reçut les derniers sacrements avec l'humilité d'un enfant et la ferveur d'un saint. Ce fut en répétant souvent le Memorare, ô piissima Virgo, en récitant les psaumes, en renouvelant à chaque instant des actes de contrition , en prononçant les noms si doux de Jésus et de Marie, que s'éteignit cette grande voix qui avait ébranlé le monde et que s'envola cette grande âme qui avait éveillé l'admiration de la terre.
« Ses dernières dispositions furent ces mots : « Mon (( corps est à l'Irlande, mon cœur à Rome, mon âme « au ciel,