LITTÉRATEUR, HISTORIEN, PROFESSEUR A L\ FACULTÉ DES LETTRES RE PARIS
« Ce modèle de l'homme de lettres, chrétien digne et humble, ardent ami de la science et ferme champion de la
fol. ( GCIZOT.)
Dans un rapport à l'Académie française, en 1856, M. Villemain, regrettant qu'Ozanam ne fît pas partie de ce corps d'élite, s'exprimait ainsi : « Un talent célèbre et regretté devait préoccuper notre souvenir et fixer nos suffrages. Ce nom, ce talent, c'est celui de M. Ozanam. » Et M. Guizot ajoutait :
«... Ce modèle de l'homme de lettres chrétien, digne et humble, ardent ami de la science et ferme champion de la foi, goûtant avec tendresse les joies pures de la vie et soumis avec douceur à la longue attente de la mort, enlevé aux plus saintes affections et aux plus nobles travaux, trop tôt selon le monde, mais déjà mûr pour le ciel et pour la gloire. »
Frédéric Ozanam naquit à Milan, de parents français. Son père était un médecin distingué et chrétien.
Ozanam raconte ainsi les souffrances du doute, dont sa jeunesse fut victime au milieu d'un siècle de scepticisme :
« Dieu m'avait fait la grâce de naître dav.s la foi. Enfant, il me prit sur les genoux d'un père chrétien et d'une sainte mère... Plus tard, les bruits d'un monde qui ne croyait pas vinrent jusqu'à moi. Je connus toutes les horreurs de ces doutes qui rongent le cœur pendant le jour, et qu'on retrouve la nuit sur un chevet mouillé de larmes. L'incertitude de ma destinée ne me laissait pas de repos. Je m'attachais avec désespoir aux dogmes sacrés, et je croyais les sentir se briser sous ma main. C'est alors que l'enseignement d'un prêtre philosophe me sauva. Il mit dans ma pensée l'ordre et la lumière; je crus désormais d'une foi rassurée , et, touché d'un bienfait si rare, je promis à Dieu de vouer mes jours au service de la vérité qui me donnait la paix. »
C'est à l'époque de cette crise de la foi, à l'âge de dix -huit ans, qu'Ozanam un jour rencontra, dans un coin d'une église de Paris, un vieillard qui récitait son chapelet. Il s'approche et reconnaît Ampère, son idéal, la science et le génie vivants. A cette vue, il est ému jusqu'au fond de son àme. La foi et l'amour de Dieu reprennent leur empire sur son cœur, et il se plaisait plus tard à dire, en rappelant ce fait : « Le chapelet d'Ampère a plus fait sur moi que tous les livres et même tous les sermons. »
Ozanam dut ainsi à Ampère et à l'abbé Noirot, ce prêtre philosophe dont il parle , professeur de philosophie au collège de Lyon, de sentir la paix dans son àme après être revenu dans le droit chemin.
Il fut fidèle à sa promesse de « vouer ses jours au service de la vérité ».
Il le prouva bientôt.
Son cœur était trop rempli de l'amour de Dieu et du prochain pour laisser cet amour oisif. Il chercha donc le moyen de faire du bien autour de lui, et fut un des fondateurs des conférences de Saint-Vincent de Paul, aujourd'liui répandues dans le monde entier et destinées à établir la vraie fraternité, en mettant le pauvre en contact avec le riche. Il devint l'âme de cette première conférence : ses talents, sa charité expansive et sa vive piété faisaient le charme de ses compagnons d'apostolat et la joie des pauvres qu'il était appelé à soulager.
Dès l'âge de dix-huit ans, il voulut employer les dons si riches de sa belle intelligence à un travail monumental sur le catholicisme. Son plan conçu, il l'exposait en ces termes à deux anciens camarades de collège :
« Ébranlé quelque temps par le doute, je sentais le besoin invincible de m'attacher de toutes mes forces à la colonne du temple, dût- elle m'écraser dans sa chute, et voilà qu'aujourd'hui je la retrouve, celle colonne , appuyre sur la science , lumineuse des rayons de la sagesse, de la gloire et de la beauté; je la retrouve, je l'embrasse avec enlliousiasme, avec amour, .le demeurerai près d'elle, et, de là, j'étendrai mon bras; je la montrerai comme un phare de délivrance à ceux qui flottent sur la mer de la vie. Heureux si quelques amis viennent so grouper autour de moi! alors nous joindrons nos efforts; nous créerions une œuvre ensemble, d'autres se réuniraient
Chateaubriand.
à nous, et peut-être un jour la société se rassemblera-t-elle tout entière sous cette ombre protectrice; le catholicisme, plein de jeunesse et de force, s'élèverait tout à coup sur le monde , il se mettrait à la tête du siècle renaissant pour le conduire à la civilisation, au bonheur, »
Vers cette époque, Ozanam était porteur d'une lettre d'un de ses protecteurs pour M. de Chateaubriand. Timide par caractère, il garda plusieurs mois cette lettre. Enfm il se décida à la porter à son destinataire. « Au premier jour de l'an 1832, dit le P. Lacordaire, il sonne en tremblant à la porte d'une puissance de ce monde, comme Charles X à Prague désignait M. de Chateaubriand. Celui-ci rentrait d'entendre la messe; il reçut l'étudiant d'une manière aimable et paternelle , et après bien des questions sur ses projets, ses études, ses goûts, il lui demanda, en le regardant d'un œil plus attentif, s'il se proposait d'aller au spectacle.
(( Ozanam, surpris, hésitait entre la vérité, qui était la promesse faite à sa mère de ne pas mettre le pied au théâtre, et la crainte de paraître puéril à son noble interlocuteur. Il se tut quelque temps par suite de la lutte qui se passait dans son âme. M. de Chateaubriand le regardait toujours. A la fin la vérité l'emporta, et l'auteur du Génie du Christianisme se penchant vers Ozanam pour l'embrasser lui dit affectueusement : « Je vous conjure de suivre « le conseil de votre mère ; vous ne gagneriez rien « au théâtre, et vous pourriez y perdre beaucoup. »
« Cette parole demeura comme un éclair dans la
pensée d'Ozanam , et lorsque quelques-uns de ses camarades, moins scrupuleux que lui, rengageaient à l'accompagner au spectacle, il s'en défendait par celte phrase décisive : « M. de Chateaubriand m'a dit (( qu'il n'était pas bon d'y aller.
D'abord avocat , puis professeur de droit à Lyon , Ozanam fut appelé, à vingt- sept ans, à succéder à Fauvel dans la chaire de littérature étrangère à la Faculté des lettres de Paris, où il s'acquit promptement une brillante renommée par l'éclat de son talent et de son éloquence. Ses cours furent très brillants, et il en sortit de sérieux travaux : La Civilisation du y" siècle, Études germaniques , les Poètes Franciscains, Dante et la Philosophie au xnf siècle.
Dans toutes ses œuvres, Ozanam unissait une foi sincère et éclairée à l'amour de la science, des convictions très arrêtées sur les choses à une grande modération envers les personnes. Son érudition, puisée aux sources les plus variées, se revêtait d'une parole entraînante et colorée, où respirait le double enthousiasme de la religion et de la poésie.
. Cependant une cruelle et longue maladie le conduisait lentement au tombeau. Ce fut une occasion pour lui de manifester une pieuse et admirable résignation : « Une nuit, raconte M^' Ozanam, son frère, l'un de ses frères le veillait, et l'aperçut dans l'ombre versant des larmes.
« — Pourquoi es -tu si triste? demanda- 1- il.
a — Ahl cher frère, répondit-il d'une voix pleine de pleurs, quand je songe à la passion de Noire- Seigneur, quand je songe que ce sont nos pécljés qui
lui ont causé tant de souffrances, je ne puis retenir mes larmes ! »
Sur le point de franchir le seuil d'une maison qu'il avait habitée, il jeta un dernier regard sur la chambre qu'il aimait, parce qu'il y avait souffert : « Mon Dieu, . s'écria-t-il, je vous remercie des souffrances et des afflictions que vous m'avez données dans cette maison; acceptez-les en expiation de mes péchés. »
Puis se tournant vers sa femme : « Je veux qu'avec moi tu bénisses Dieu de mes douleurs; » et il ajoutait : « Je le bénis aussi des consolations qu'il m'a données. »
C'est à Marseille qu'il rendit le dernier soupir, le 8 septembre 1853 : « Mon Dieu! mon Dieu, ayez pitié de moi! » Ce furent ses dernières paroles.
Ozanam a fait ce magnifique acte de foi à la sainte Eucharistie :
« L'expérience de chaque jour me fait trouver dans la foi de mon enfance toute la lumière de mon âge mûr, toute la sanctification de mes joies domestiques, toute la consolation de mes peines. Quand toute la terre aurait abjuré le Christ, il y a dans l'inexprimable douceur d'une communion, et dans les larmes qu'elle fait répandre, une puissance de conviction qui me ferait encore embrasser la croix et défier l'incrédulité de toute la terre. Mais combien le Sauveur du monde est encore aimé, combien il suscite de vertus et de dévouement qui égalent les premiers âges de l'Église ! »
Il écrivait encore : « La philosophie a des clartés; elle connaît Dieu, mais elle ne l'aime pas, mais elle
n'a jamais fait couler ces larmes d'amour qu'un catholique trouve dans la communion, et dont l'incomparable douceur vaudrait à elle seule le sacrifice de toute la vie. Vous trouverez là l'évidence intérieure devant laquelle s'évanouissent tous les doutes. Il faut donner son àme à Dieu et alors Dieu donne la plénitude de la lumière. Ah! si quelque jour, dans une ville d'Amérique, vous étiez malade, sans un ami à votre chevet, souvenez -vous qu'il n'est pas un lieu de quelque importance aux États-Unis où l'amour de Jésus- Christ n'ait conduit un prêtre pour y consoler le voyageur catholique. »
En 1833, il avait écrit à sa mère le récit suivant d'une démonstration de sa foi et de sa piété :
« Vous savez qu'à Paris comme à Lyon (en 1833), mais pour des motifs beaucoup plus plausibles, les processions sont interdites; mais parce qu'il plaît à quelques perturbateurs de parquer le catholicisme dans ses temples au sein des grandes villes , ce n'est pas une raison pour de jeunes chrétiens, à qui Dieu a donné une âme virile, de se priver des plus touchantes cérémonies de leur religion. Aussi s'en est-il trouvé quelques-uns qui avaient songé à prendre part à la procession de Nanterre, paisible village, patrie de la bonne sainte Geneviève.
« Le rendez- vous est donné un peu plus tard, il est vrai, et seulement dans un petit cercle d'amis. Le dimanche se lève serein et sans nuage , comme si le ciel eût voulu le fêter de ses pompes. Je pars de bon matin avec deux amis, nous nous arrêtons pour déjeuner à la barrière de rr^toile , nous arrivons des premiers à l'humble rendez- vous. Peu à peu,
la petite troupe se grossit, et bientôt nous nous trouvons trente. D'abord toute l'aristocratie intellectuelle de la conférence : Lallier, Lamache, dont je vous montrerai d'excellents travaux historiques; Ghernel, saint- simonien converti; de la Noue, fils de l'ancien président de la cour royale de Tours , et qui fait de si beaux vers; puis M. Lejouteux, des Languedociens, des Francs -Comtois, des Normands et des Lyonnais surtout, et votre serviteur très humble, la plupart portant moustache , cinq ou six comptant cinq pieds et huit pouces. Nous nous mêlons parmi les paysans qui suivent le dais : c'est plaisir pour nous de coudoyer ces braves gens, de chanter avec eux, et de les voir s'émerveiller de notre bonne tournure et s'édifier de notre religion.
(( La procession était nombreuse et pleine d'une élégante simphcité, toutes les maisons tendues, les chemins jonchés de fleurs ; il y avait une foi, une piété difficile à décrire. La cérémonie dura près de deux heures; ensuite nous assistâmes à la grand'messe, où la foule affluait jusqu'au dehors des portes de l'église.
« Nous repartîmes à la fraîcheur du soir; la lune ne tarda pas à nous éclairer à travers les arbres , c'était un délicieux moment. Nous avions rempli nos devoirs envers Dieu en lui rendant l'hommage qui lui était dû, envers nos frères en leur donnant un bon exemple, envers nous-mêmes en nous procurant un plaisir pur, en nous donnant un témoignage de réciproque amitié. »
PAQUERON
COLONEL, DIRECTEUR DE L'aRTILLERIE
< Le savant sans religion est un animal perfectionné , espèce fort dangereuse ; le chrétien même ignorant est un homme civilisé, agréable à Dieu, utile à ses frères, et fort commode aux gouvernements. i>
( Paqueron. )
Pour les hommes de bon sens et de bonne foi , l'heure des illusions en fait de doctrines sociales et religieuses est passée : une épreuve décisive , qui se poursuit depuis un siècle, nous a démontré qu'il ne peut exister ni liberté, ni ordre, ni sécurité pour les individus et les sociétés en dehors de la foi chrétienne et catholique.
Quelques esprits ignorants, ou aveuglés par les préjugés, continuent de soutenir que la discipline catholique, supportable aux temps de croyance comme le moyen âge, n'est plus totérable à notre époque de science et de liberté , que les pratiques de la religion répugnent aux esprits larges et généreux, et que la raison émancipée rejette le joug de la foi. Eh bienl s'il faut un témoignage ajouté à tant d'autres, que nous offrent ces pages, voici un homme d'un
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cœur ardent et d'un esprit résolu, qui a traversé dans sa jeunesse la société la plus dissolue de Paris , un homme qui a subi l'enseignement d'une école où l'irréligion était à l'ordre du jour, qui a suivi avec éclat la carrière militaire , qui a cultivé les sciences physiques et chimiques pour en tirer les plus ingénieuses applications, un homme qui par un travail de soixante années a mérité toutes les récompenses et tous les honneurs que le monde peut donner, et cet homme a été, en même temps, le catholique le plus fervent, cet homme n'a jamais négligé une seule des pratiques dont l'ignorance et la lâcheté sont effrayées. Rien ne prouve mieux que la vie du colonel Pàqueron combien la fidélité absolue au dogme catholique est en harmonie avec la science , le progrès.
Nicolas Pâqueron naquit en Lorraine, le 5 décembre 1791 , d'une famille dont la fortune avait été compromise par les événements politiques. En 1808, il entrait à l'École polytechnique.
Il se trouvait alors bien seul et bien abandonné dans cette société corrompue et corruptrice , mais il eut l'inestimable bonheur de rencontrer un saint prêtre, l'abbé Quinet, dont il fit l'ami de son cœur et le confident de sa conscience ; cette amitié fut la force de sa jeunesse et l'affermissement de sa foi. Mais aussi, comme il sut correspondre aux grâces du ciel!
La religion, en effet, sait admirablement s'allier avec les devoirs du soldat. On voit bien, il est vrai, sous l'uniforme, des hommes héroïques sans la foi, des hommes intrépides sans convictions religieuses, mais ces qualités sont rares, elles ne sont que naturelles et fragiles. Allons au fond de ces âmes, et
nous n'y trouverons pas les vertus qui fleurirent dans celle du brave Pâqueron, et pour n'en citer qu'une seule, y trouverons- nous l'humilité, jointe à de grands talents et à de grands services rendus? Ce serait une erreur de le croire.
A la fin de 1810, le colonel entra à l'école d'artillerie de Metz. Il en sortit le cinquième. Lieutenant d'artillerie à vingt ans, il était considéré comme appelé au plus bel avenir par ses camarades, que charmait une heureuse union des qualités sérieuses de l'esprit avec l'entrain de la gaieté.
Bientôt la fortune des armes le conduisit à Dantzig, pour y subir toutes les horreurs d'un long blocus, où la famine était si cruelle que les soldats se disputaient, comme nourriture, les chevaux de leurs officiers. Cependant, sous l'action du froid, il fut paralysé d'un œil qui ne guérit jamais, et une attaque de typhus faillit l'enlever.
A son retour de cette triste campagne, en 1815, le jeune capitaine fut envoyé au Havre pour travailler à l'armement de la place. L'ère des batailles était close; une phase moins brillante allait s'ouvrir, il dut rester pendant trente-cinq ans occupé à des travaux ingrats dans l'artillerie et le service des poudres.
Pâqueron disait, dans cette circonstance : « Me voici rendu à mes ouvriers et à mes poudres... Je mets Dieu dans mes travaux; que me fait le reste du monde? Notre-Seigneur colore et poétise jus({u'à mes labours vulgaires. Que Dieu est bon! »
Bientôt il fut appelé à l'inspection des poudres dans plusieurs villes de France , puis envoyé en
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Algérie, d'où il écrivait à propos des Arabes : « Il y a chez ces f.inatiques de quoi faire rougir noire société chrétienne : ils ont gardé l'idée religieuse et le caractère, deux trésors que la France moderne a perdus. Où sont les hommes de cœur qui sauront nous les rendre? »
Dans ces différentes situations il édifia toujours par la vivacité de sa foi , la fidélité à ses pratiques religieuses et la résignation chrétienne.
Cette dernière disposition lui fut bien nécessaire; car Dieu l'éprouva cruellement par la perte de tous ceux qu'il aimait. En peu d'années il vit mourir sa mère, son épouse, après six années de mariage, puis son père et bientôt un enfant. Alors, à l'âge de trente- huit ans commence pour lui une existence nouvelle, au sujet de laquelle il écrit : « 0 mon Dieu, prenez dans ma vie la place de mes chers absents, prenez le temps, prenez les forces que je leur aurais consacrés. Plus vous m'avez ôté, plus je veux vous donner, afin de retrouver en vous tout ce que j'ai perdu. »
En 1839, Charles, le seul garçon qui lui restait, fut reçu à l'École polytechnique , où les sentiments reUgieux étaient assez mal vus. Pâqueron écrivit à son enfant : « Arbore ton drapeau tout de suite, afin que l'on sache qui tu es. Il faut qu'après quarantehuit heures, aucun de tes camarades n'ait un doute à ton sujet. C'est l'unique moyen d'éviter les positions fausses et les engagements équivoques. Sois chrétien simplement, mais franchement. Parler comme on croit et agir comme on parle, voilà la meilleure logique du monde et celle qui produit toujours grand
effet. Pas de faiblesse surtout! Quand on a l'honneur d'être chrétien, il ne s'agit pas de se faire pardonner ou tolérer, mais bien de se faire respecter. N'aie pas peur de passer pour singulier. Voici plus de quarante ans que, pour ma part, je suis très singulier, et ni Dieu ni les hommes ne m'en ont encore point puni. »
Après le mariage de sa fille, Pàqueron, promu au grade de lieutenant- colonel, fut appelé en J846 à la direction de la capsulerie de guerre à Paris. Rien ne fut changé en sa vie, où la religion occupait toujours la première place. Voici comment il usait des plaisirs de la capitale.
Un officier général de ses amis le priant de l'accompagner au théâtre : « Volontiers , dit le colonel, mais ayez seulement la complaisance de venir avec moi dans une maison où j'ai affaire quelques minutes. » Et il conduisit son ami dans un misérable réduit de la rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice, où une mère et cinq enfants pleuraient près du lit d'un père malade depuis longtemps. La scène était navrante. « Si nous laissions ici l'argent du spectacle? dit Pàqueron à l'oreille de son ami.
— Allons, dit celui-ci, allons 1 c'est un traquenard de votre façon ; inutile d'essayer d'en retirer la patte. »
Et il lui remit trois pièces d'or dans la main.
Des plaisirs de cette sorte étaient ordinaires pour le pieux colonel.
Peu de temps après survenait la révolution de 1848. Il la jugeait ainsi : « La houle est enfin tombée, mais
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dans la rue seulement; nous avons de l'orage pour longtemps dans les âmes... La révolution, cette fois, n'a rien profané, c'est vrai; elle n'a peut-être pas cassé les vitres d'un seul presbytère de village , mais il ne faudrait pas s'y méprendre pourtant; elle n'en est pas moins l'antichristianisme vivant. Elle ne met pas la main sur les prêtres, mais elle menace de renverser de fond en comble l'ordre religieux. C'est peutêtre la plus large attaque doctrinale contre l'Eglise qu'il y ait eu depuis Notre-Seigneur. Quelle est la question cachée dans les vapeurs de cet orage? Si je ne me trompe, c'est celle-ci : « Ne pouvons-nous pas, « ne devons-nous pas faire notre bonheur sur terre, « en dehors des solutions chrétiennes et des formes « sociales inspirées jusqu'à présent par elles? » Ce n'est point une question politique , c'est tout simplement une question théologique ; et cette question jetée dans les débats publics de ce temps, c'est du fulminate de mercure disséminé dans l'air. J'ai bien peur pour l'avenir. »
« J'ai bien peur pour l'avenir, » voilà des paroles prophétiques dont nous voyons de nos jours la réalisation.
Ce fut le colonel Pàqueron qui remit à M^"^ Afîre le rameau qu'il portait, quand cet héroïque prélat fut tué sur les barricades.
L'archevêque de Paris avait voulu conférer avec Pàqueron avant de tenter une mission de pacification. Le colonel se jeta aux pieds du bon pasteur, admirant son courage , mais ne lui cachant pas ses terreurs.
c( Ils sont ivres. Monseigneur, disait- il»
— Eh bien! s'ils me tuent, ils seront moins coupables. Allons! »
M. Pàqueron demanda à embrasser le martyr, et coupant dans son jardin un grand rameau vert :
« Dieu vous donne , Monseigneur, de me le rapporter bientôt. »
Vingt minutes après le sacrifice était consommé : le bon pasteur avait donné sa vie pour son troupeau.
Quelques jours après, le colonel était envoyé à la Rochelle avec le titre de directeur d'artillerie. Là, les protestants recherchaient sa société : « Ah! disaientils, si tous les catholiques étaient comme lui, demain nous serions tous catholiques. »
Aussi l'évèque de la Rochelle disait-il de son cher colonel :
c( 11 a autre chose à son service qu'une artillerie de bronze ; il vous braque de tous côtés des vertus capables de confondre nos plus mortels adversaires. » En effet, le colonel répétait : « Ne discutons pas; mais vivons bien. La lumière des œuvres éclaire tout le monde et ne froisse personne. »
Quand l'heure de la retraite eut sonné pour lui, malgré ses soixante ans, on le voit reprendre une nouvelle activité. On le trouve partout dans l'intérêt du bien, à la préfecture ou à lai municipalité, dans les comités diocésains, dans les œuvres de charité, dans les cérémonies religieuses, dans les salons, dans les quartiers perdus, chez les malades et les pauvres. C'est au point que M^''' Cousseau s'écrie avec admiration : « Je ne me figure pas Angoulême sans lui. Le colonel est un type du bon citoyen. »
Ce fut au milieu de ces nobles occupations, lou-
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jours dévoué à tous, qu'il mourut, le 27 décembre 1863, d'une fluxion de poitrine gagnée dans la mansarde du pauvre. Ses derniers mots furent: « Jésus!... Marie!... les voir! »
Quelques jours auparavant il disait : « Tenons-nous prêts, c'est peut-être le moment où Dieu va nous frapper. » Il disait vrai.
Recueillons, en terminant, quelques pensées remarquables du pieux colonel, trouvées dans le journal de sa vie.
Sur l'emploi de la vie. — « L'essentiel, ici-bas, n'est pas d'avoir une existence agréable , mais de rendre son existence utile. Celui qui ne sait pas mettre à profit son temps et ses forces pour se rendre meilleur et faire du bien à ceux qui l'entourent est complètement indigne de vivre. Un admirable moyen de se rendre chaque jour meilleur, c'est de scruter avec soin sa conscience et de juger impitoyablement ses actions quotidiennes. Rien n'est plus efficace que cette pratique. »
« Bien vivre fait infailliblement bien penser et noblement sentir : soyons fermes sur les pratiques. »
Sur le travail. — « Il faudrait faire entrer mille ans dans chaque année pour utiliser vraiment la vie et réaliser quelque chose qui demeure : lahoremus , laboremus... Ce n'est point l'augmentation de la fortune qu'il faut chercher dans le travail , cela le rabaisserait singuUèrement. Ce qu'il faut y chercher avant tout, c'est l'accomplissement d'une loi positive, c'est surtout l'expiation de nos fautes. Quiconque ne voit pas l'activité humaine de ce point de vue est
incapable de la comprendre et incapable de l'honorer... Dieu ne demande pas le succès, mais le travail, le vrai travail plein d'ardeur et d'opiniâtreté... Je me suis toujours dit : Si je travaille bien, avec des intentions droites, Dieu me bénira. Il ne pourra pas s'y refuser... Mets simplement le bon Dieu en mesure de s'exécuter et tu verras. »
Sur le devoir. — Nul moraliste n'a mieux senti et mieux rendu l'harmonie profonde qui unit le bonheur au devoir :
« Quel est l'attrait qui manque au devoir? cherchons-nous le bonheur? il y est; le progrès de l'âme? il y est; la vraie gloire? on l'y trouve; Dieu luimême enfm? il y est aussi , et il nous y attend comme caché au fond, car tout devoir accompli mène à Dieu... Qui ne sait pas être esclave de son devoir ne sera jamais maître de ses passions : on ne règne d'un côté qu'en servant de l'autre. »
Sur la nécessité d'un règlement de vie. — « Rien ne peut me défendre comme la puissance des règles. Il faut que j'attache ma nature par des Uens de fer, et que je l'enferme dans d'invincibles pratiques; si les idées et les principes agissent singulièrement sur la conduite des hommes , il est également vrai que la conduite réagit à son tour très puissamment sur leurs idées et leurs sentiments; c'est ce que nous ne savons pas assez. »
Sur Vaillance de la science et de la foi. — « La science abstraite ne répond qu'à quelques-uns des besoins intellectuels de l'homme, la religion répond à toutes ses aspirations. Le savant sans religion n'est qu'im animal [)erfcctionné, espèce fort dangereuse;
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le chrétien même ignorant est un homme civilisé, agréable à Dieu, utile à ses frères et fort commode aux gouvernements. On vante beaucoup la foi du charbonnier, et elle a sa valeur, mais je ne dédaigne pas du tout la foi des gens d'esprit. Le meilleur moyen de devenir savant, c'est de devenir pieux. C'est ce que ne comprennent point les savants du monde , et c'est pour eux que le Seigneur a dit : (( La vérité est cachée aux superbes, mais elle est révélée aux petits. »
Sur les dangers de renseignement officiel. — « Les tendances de l'enseignement public me jettent dans l'épouvante. On rit niaisement des doctrines modernes; autant vaudrait rire de la foudre quand elle gronde et qu'elle est prête à écraser le navire. Ces leçons de philosophie, tout émaillées de traits d'esprit décochés contre les catholiques, sont des sacs de poudre placés en plein jour sous les murs de l'Europe. On n'y prend pas garde aujourd'hui, on sautera en l'air demain. » Quelle vérité dans ces paroles!
Et encore : « Des sciences, des arts, de l'industrie; une grande civihsation au dehors, et pas de principes, pas de bon sens au dedans. De la littérature et point de vérités, des bijoux et pas de pain. Que de fripiers qui jouent au millionnaire avec de vieilles loques! Triste, triste! De la science, oui; de l'art, oui; du commerce, oui; je veux bien de tout cela, mais avant tout cela j'ai faim, et je veux la pain de vie. »
Sur les modérés en morale et en religion. — (( Soyons logiques toujours, et allons bravement jusqu'au bout. Pas d'à peu près , surtout en fait de
dogme et de morale. Les demi -vérités, les demicroyances, les domi-dévouements, bagage des âmes médiocres, qui appellent modération ce qui n'est que lâcheté ou impuissance. »
Sur l'enfance. — Ces belles paroles que les instituteurs devraient méditor : « Dieu a mis deux perles dans l'âme des enfants : l'obéissance et la pureté. Malheur à qui leur fait perdre l'une ou l'autre! il tue l'homme dans l'enfant. Qui veut élever des enfants doit d'abord devenir un saint. Comment faire passer en eux des vertus qu'on n'a pas soi-même? Devenons des saints, sans cela nous ne serons jamais que do mauvais pères. »
Et de nouveau : « Dieu a mis dans l'âme des enfants l'obéissance et la pureté , malheur à qui leur fait perdre l'une ou l'autre ! il tue sans remède l'homme dans l'enfant. Il me semble que mes devoirs de père se réduisent tous à un seul : défendre les intérêts de Dieu dans le cœur de mon fils et mes propres droits de père : tout est en harmonie dans le bien. »
A son fils. — (( Sois bon camarade , de relations faciles, d'esprit large, et travaille en conscience pour remplir les vues de Dieu, préparer ton avenir, et servir utilement ton pays. De la science, de la gaieté, de l'amitié franche, mais pas de politique; l'art de déraisonner ne passera pas de sit(jt... Dans tes luttes, il n'y a pas à hésiter; prends toujours le parti de Dieu contre loi-môme aussi bien que contre les autres. C'est le seul parti de l'honneur et de la victoire... Tu m<' trouveras toujours de ce côté. »
pp:lissier