‹ Chrétiens et hommes célèbres aux XIXe siècleChapitre 7 sur 23 · MARÉCHAL DE FRANCE, AMBASSADEUR, GOUVERNEUR DE L'ALGÉRIE · texte numérisé non relu

MARÉCHAL DE FRANCE, AMBASSADEUR, GOUVERNEUR DE L'ALGÉRIE

« M'a date dévote est bien et dûment choisie : l'assaut de MalakofE aura lieu lo jour de la Nativité. » Et Sébastopol fut pris le 8 septembre.

La vie de ce vaillant capitaine fut consacrée tout entière à servir et à rendre la France glorieuse sur les plus célèbres champs de bataille de notre siècle. Elle se passa , en grande partie , sur cette terre d'Afrique, illustrée par les plus beaux exploits du général Pélissier.

Né en 1792, élève du Prytanée militaire de la Flèche, puis de Saint- Cyr, d'où il était sorti souslieutenant d'artillerie, le futur maréchal avait fait comme lieutenant ses premières campagnes en Espagne en 1823, et en Morée en 1828. Mais déjà sa place était marquée à l'état-major général de l'expédition d'Alger, en 1830, où, dès les premiers engagements, sa vaillance lui gagna le grade de chef de bataillon. La province d'Oran le vit guerroyer pendant quinze ans, toujours en activité jour et nuit pour faire aux

Arabes cette guerre de ruse et de combats incessants, qui seule réussit contre eux.

Pélissier prit part ensuite aux opérations les plus difficiles du général Bugeaud , comme lieutenantcolonel, puis colonel; se signalant toujours par son intelligence et sa bravoure, il devint l'un des plus terribles adversaires des Arabes.

Général de brigade en 18iG , et de division en 1850, le valeureux soldat eut l'honneur de diriger l'expédition contre Laghouat , et s'empara de cette ville après une vive résistance de l'ennemi.

Mais la France avait besoin de ses services sur un champ de bataille d'une autre nature.

C'était en Crimée. Le général Canrobert, ayant donné sa démission de commandant en chef, fit nommer à sa place son vieil ami, Pélissier : « Général, avait dit Canrobert, j'ai été longtemps sous vos ordres, en Afrique ; aujourd'hui c'est vous qui êtes sous les miens. Je vous ai étudié de près, et j'ai reconnu dans l'homme qui sait obéir la rare qualité de savoir commander : cette autorité , le moment est venu pour vous de l'exercer sur une grande échelle. »

Cette lutte de modestie et d'abnégation entre les deux vaillants frères d'armes aboutit à faire revêtir de l'autorité suprême le général Pélissier, qui, dans un ordre du jour, fit l'éloge du maréchal Canrobert.

Le nouveau général s'était mis à l'œuvre avec l'intelligence et l'activité qui le distinguaient, et après des succès préparatoires à une opération décisive, le commandant supérieur de l'armée avait décidé qu'un assaut suprême serait livré, à Sébastopol , le 8 septembre.

Après le conseil, un des généraux français, plus vaillant en face des Russes que contre le respect humain, vint trouver le futur duc de Malakoff, et lui adressa de discrètes, mais pressantes observations

Le maréchal Pélissier.

sur le choix de l'époque de l'assaut. Peut-être , disait -il, les x\ng-lais , frénétiques adversaires du papisme et de la vierge Marie, verraient -ils dans la désignation du 8 septembre, jour de la Nativité de la Mère de Dieu , une coïncidence préméditée frisant la dévotion; peut-être serait -il bon de ne

pas exposer l'armée française au reproche de bigoterie".

« Laissez -moi donc tranquille, répliqua le général Pélissier avec sa vivacité naturelle ; si les Anglais n'aiment pas la sainte Vierge, ce sont des imbéciles , voilà tout. Un roi de France a consacré la monarchie à Marie; je veux vouer spécialement l'armée française , que je commande , à cette bonne Madone. Ma date dévote est ])ien et dûment choisie : l'assaut de Sébastopol aura lieu le jour de la Nativité de la sainte Vierge. »

Et Sébastopol fut pris le 8 septembre.

Cette décision n'avait pas été arrêtée au hasard. Le général avait, en effet, une dévotion véritable à la Mère de Dieu, dont il portait une médaille, reçue d'une religieuse du Puy.

Il écrivait à celle-ci :

« Bonne Mère, je commence par vous dire que je ratifie bien volontiers les vœux que vous avez faits pour moi. Et , vous aurez dû le remarquer, ces vœux ont été exaucés. C'est le lendemain de l'Assomption que j'ai battu les Russes à Traktir, et c'est le jour de la Nativité de Notre-Dame que fut pris Malakoff.

« Ainsi ce sont les bonnes prières à la Vierge et la foi que nous y avons qui , plus que le vulgaire ne pense, nous ont été d'un si grand secours dans ces deux glorieuses journées. »

A son retour de Crimée, passant à Marseille au milieu des ovations les plus magnifiques, le vainqueur des Russes n'oublia point ce qu'il devait à la sainte Vierge , et les catholiques virent avec

joie le duc de Malakofî se rendre au sanctuaire de Nolre-Dame-de-la-Garde, afin de déposer aux pieds de Marie l'hommage de sa reconnaissance et celle de l'armée victorieuse.

L'évêque de Marseille , M^"" de Mazenod , salua dans un discours d'une patriotique éloquence le héros de la journée : « A l'armée! s'écria-t-il, à l'alliance de la valeur française et de l'esprit chrétien!... Ce que furent nos aïeux, les armes à la main, aux temps les plus héroïques de notre histoire , nos soldats viennent de l'être dans ce même Orient où, de nos jours comme autrefois, l'œuvre de Dieu s'est accomplie par les Français.

(( Ils ont fait briller dans sa beauté primitive le vrai caractère du guerrier croyant et pratiquant sa foi. On les a vus, entre le prêtre et la sœur de Charité , donner au monde un spectacle non moins admirable que sous le canon de l'ennemi.

(( Leur foi s'est retrempée dans le feu des combats , et leur valeur miUtaire s'est encore exaltée par la pensée que leurs sacrifices, acceptés par le ciel, se changeraient en triomphe pour leur pays.

« Mais, il faut le reconnaître, c'est, après Dieu, à l'empereur qu'ils doivent d'avoir mérité les bénédictions de la religion : en leur procurant les secours religieux, il leur en a fait connaître le prix. En les plaçant sous la protection de la Reine des cieux, il leur a donné un signe de ralliement auprès duquel aucune âme ne succombe.

(( Honneur à l'illustre maréchal, dont le nom sera à jamais glorieux dans les fastes militaires de la France, et qui a compris que la victoire vient d'en

haut, ainsi que l'attesteront, dans notre future cathédrale, les marches du maître -autel, formées de granit de Sébastopol, pour être devant Dieu un perpétuel hommage à la gloire nationale! »

Le maréchal Pélissier répondit en ces termes : « Monseigneur, je cède sans effort au besoin de remercier Votre Grandeur du pieux éloge qu'elle vient d'accorder à l'armée d'Orient. Vos paroles auront du retentissement dans cette armée, et si Votre Grandeur a exalté, comme elle le devait, la sollicitude de l'empereur, qui a voulu que ceux qui combattaient, que ceux qui étaient frappés fussent entourés partout des consolations et des secours de la religion, ces braves ont su puiser dans ce sentiment une force nouvelle; et Votre Grandeur peut être convaincue que toujours ils ont combattu avec la valeur et la foi des croisés, avec la résolution des soldats d'Austerlitz. »

Les preuves sont nombreuses qui nous révèlent la foi de Pélissier. C'est ainsi qu'à la tribune française le maréchal n'avait pas craint de se poser en défenseur des aumôniers militaires , en disant :

« La liberté individuelle étant garantie, je ne vois pas d'inconvénients à ce que les pensées soient ostensibles... et pourquoi serait-on forcé de mettre sa conscience dans sa poche?... Enfm nos pauvres soldats n'ont-ils pas besoin de confidents intimes, alors qu'ils viennent à peine de quitter leurs familles pour apprendre que la discipline est autre chose que l'inflexible niveau de l'esclavage? »

Ce sont là de nobles paroles, qui prouvent bien les sentiments religieux de ce ^rand soldat. Nous

savons aussi que pendant qu'il était à la tête du gouvernement de l'Algérie, le maréchal se plaisait à faire réciter le catéchisme et les prières à son enfant.

Après avoir été chargé de l'ambassade de Londres, Pélissier, en 1860, fut nommé gouverneur général de l'Algérie. A son arrivée, il avait reçu les autorités civiles, militaires et ecclésiastiques. A peine le clergé catholique venait- il de quitter le salon d'audience qu'on annonça les ministres évangéliques.

Deux messieurs à l'air grave entrèrent dans la salle.

(( Ah çà! Messieurs, dit sans préambule le gouverneur, dites- moi donc pourquoi vous vous faites appeler ministres évangéliques? Vous ne prêchez pas l'évangile plus que ces braves curés qui sortent d'ici. Est-ce que vous n'avez pas un autre nom?

— On nous appelle, répondirent ces Messieurs, ministres de la religion réformée.

— Réformée, réformée! murmura le maréchal; je ne vois pas du tout ce que vous avez réformé. Encore un nom mal choisi. Vous n'en auriez pas quelque autre?

— Nous sommes ministres protestants.

— A la bonne heure! Voilà qui est clair, juste et français. Je ne sais pas trop pourquoi vous protestez, ni vous non plus, peut-être; mais ça ne fait rien. Eh bien! messieurs les ministres protestants , puis-je vous être utile en quelque chose?

— Nous désirerions , répondirent ceux-ci, nous voir adjoindre un collègue.

— Vous êtes donc bien accablés de travail?... Combien avez- vous d'hommes sous vos ordres '^.. Je veux dire, combien comptez -vous de disciples?

— Quinze cents, monsieur le maréchal.

— Et vous ne pouvez pas suffire, à deux, à garder ce troupeau? Je viens de voir de braves curés, qui ont chacun de trois à quatre mille ouailles et qui ne demandent pas d'aide. Pourtant ils ont sept sacrements à administrer \ tandis que vous n'en avez guère qu'un ou deux, et peut-être pas du tout; car il y a des protestants qui n'admettent ni le baptême , ni la cène... Au revoir, Messieurs! »

Et les ministres protestants eurent beau protester, ils ne purent rien obtenir de plus du vieux guerrier, qu'ils ne soupçonnaient pas [connaître si bien leur religion.

Malgré ses manières un peu rudes d'homme de guerre , le maréchal avait un cœur excellent et capable des plus douces comme des plus fortes amitiés. Il en donna une preuve dans ses relations avec le P. Régis, fondateur de la Trappe de Staouéli, en Afrique. A peine Pélissier eut-il fait la connaissance du vénérable religieux, à la pose de la première pierre du monastère, qu'une vive sympathie l'attira vers lui. Aussi ne cessa-t-il jamais de témoigner au père trappiste sa bienveillance et son amitié.

Un jour, passant dans une rue d'Alger, il aperçoit de loin le religieux et court à sa rencontre, lui prenant la main :

« Ah çà! père , dit- il, nous sommes ici trois généraux de division : Canrobert, Mac-Mahon et moi. Mardi de la semaine prochaine nous allons chez vous , d'abord pour entendre la messe à l'autel de

> C'est cin(| que l'cli^BicT voulait dire, puisque deux sont réservés à révoque.

la sainte Vierge, sur notre champ de bataille de 1830, et puis vous nous donnerez à déjeuner, n'est-ce pas? »

La proposition fut acceptée avec empressement, et à son arrivée au monastère, le P. Régis appelle un de ses religieux, qui avait quitté Saint-Cyr pour entrer au séminaire :

(( Eh bien, lui dit-il, mardi nous attendons trois grosses moustaches, qui désirent entendre la messe à l'autel de la sainte Vierge. Il faut une barbe comme la vôtre pour faire le pendant (la barbe de ce religieux avait deux pieds de long). Vous direz donc la messe à leur intention , et moi , à part , je prierai Dieu pour eux.

Au jour dit, les trois généraux arrivèrent devant l'autel de la Vierge assister à la messe.

Un autre fait rapporté par les chroniqueurs de cette époque :

Après la guerre de Crimée, le maréchal avait voulu manifester au cœur môme de la France , en plein Paris, sa reconnaissance envers la sainte Mère de Dieu pour l'assistance qu'il reconnaissait avoir reçue d'elle; il annonça son intention de lui rendre publiquement hommage dans l'église de Notre-Damedes -Victoires.

« C'est elle qui a tout fait, disait- il en montrant la médaille qu'il portait ostensiblement ; à elle nos actions de grâces ! »

Le P. Piégis, qui se trouvait à Paris, promit de célébrer la messe dans cette circonstance, dont il rapporte lui-même les incidents.

« M. le curé Desgenettes, dit le vénérable Père,

avait très volontiers promis son concours; il annonça mrme le soir, à l'exercice de l'archiconfrérie , la grande cérémonie du lendemain. Le moment venu, j'étais déjà revêtu des ornements et l'église pleine de monde. M. le curé avait disposé un fauteuil dans la chapelle pour le maréchal. Huit heures étaient sonnées et le personnage n'arrivait pas.

« On commençait à craindre un oubli , quand , tout à coup, on entend un bruit de carrosse et une voix qui crie et se fâche, puis distinctement ces mots : « Ce malheureux cocher, je lui avais dit : A Notre- « Dame-des-Victoires ! et il m'a conduit à l'hôtel de « Notre-Dame-des- Victoires! » donnant ainsi la raison et l'excuse de son retard. On l'introduit dans la chapelle; il se laisse mettre un prie-Dieu, préparé pour lui.

« La messe se dit. Après la cérémonie je rentrai à la sacristie, le maréchal me suivit. M. Desgenettes se présenta à lui, le félicita sur ses victoires, et aussi sur la salutaire pensée qu'il avait eue de venir en remercier Dieu dans l'église de Notre-Dame-des-Victoires. M. le maréchal remercia à son tour le saint curé , et lui dit comment il s'était associé à sa pensée en livrant bataille le 8 septembre , jour de la Nativité de Xolre-Dame. 11 ajouta : « J'ai aussi pensé à votre sanctuaire, car voici une vieille croix qui a été sauvée du désastre de la tour de Malakoff et dont je vous fais hommage. »

l']t le ^iieri'ier lit présent à cette église de ce trophée de sa victoire sur les Russes. Le prix qu'il attachait <à celle simple croix était bien supérieur à son estime pour les canons conquis à l'ennemi.

Le maréchal, dans sa vieillesse, ne démentit point ces beaux sentiments.

(( Animé durant sa vie de sentiments religieux , a dit le général de Marlimprey, comme le sont toutes les grandes intelligences unies h un grand cœur, le maréchal, à son lit de mort, s'était entouré des secours spirituels. »

Il mourut le 22 mai 1864.

Dévouement à la France , fidélité à Dieu , intrépidité, courage et honneur, telles sont les vertus guerrières que nous présente cette carrière d'un valeureux soldat, noble caractère bien digne de figurer dans cette galerie d'hommes célèbres.

PIMODAN (de)

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