IV.— LA GUERRE SAR LE DANUBE
Au milieu de circonstances aussi critiques, aggravées par les éloquentes attaques du plus puissant organe de la presse anglaise, la Porte Ottomane cherchait à faire face à toutes les difficultés. Elle poursuivait imperturbablement son expédition contre le Monténégro^ et; chose toute nouyelledans les fastes de son histoire militaire, la direction de la campagne partait de Constantinople, les ordres émanaient du séraskiérat, comme ils émanaient du conseil aulique dans les guerres de rAutriche' contre le général Bonaparte. On alléguait pour raison de cette conduite à Constantinople la nécessité de rendre les généraux plus hardis, en les débarrassant du poids de la responsabilité, et de former un yéritable état-major, celui de la Turquie n'existant que de nom. Cependant les véritables causes pour lesquelles le seraskier avait adopté la méthode du conseil aulique étaient le désir de surveiller Omer-Pacha et la crainte de lui laisser tout le mérite de l'expédition. Quoi qu'il en soit, le séraskier, au mois de janvier 1853, avait donné à Ismaïl-Pacha, qui était dans THerzégovine, Tordre de marcher sur Droubniak, afin de faire sa jonction avec Omer-Pacha dans la vallée de la Moracca. Il espérait ainsi, par un coup vigoureux, mettre fin à l'insurrection du Monténégro, lorsque la mission du comte de Linange à Constantinople vint arrêter Omer- Pacha au moment où de nouveaux succès allaient sans doute grandir sa renommée militaire.
On sait quel était Tobjet de la mission du comte de Linage. Outre le but spécial qu'elle poursuivait par
rîDtermédiaire de cet agent extraordinaire^ rAutricbe avait un but plus général et moins connu. Elle tenait à prouver qu'au besoin^ pour faire écouter sa voix, elle pouvait se passer du concours de la Russie. De 4826 à 1828, le cabinet de Vienne avait souvent contribué à diriger la politique du divan par la correspondance que le conseiller de cour Frédéric de Geniz, un homme d'un esprit rare et le publiciste le plus éminent de l'Allemagne, entretenait avec les hospodars de Yalachie et de Moldavie, notamment avec Grégoire Ghika. A cette époque, la cour de Vienne était loin de subir entièrement l'influence de celle de Saint-Pétersbourg, et quelques-unes des lettres de Gentz, écrites peu avant la déclaration de guerre en i828, s'exprimaient sur le compte de l'empereur Nicolas avec une sévérité railleuse qui montrait plus que de l'indépendance. Le portrait du tsar y était tracé d'une main hardie, et les plaisanteries sur son infériorité comme militaire faisaient plus d'honneur à la verve intempérante du bel esprit qu'à la prudence du diplomate. Dans ces lettres, Gentz défendait habilement la cause des Turcs et peignait les dangers de l'ambition russe avec la profondeur d'un homme d'Etat '.Après la campagne de 4829, le traité d'Andrinople, la révolution de 4830, et surtout
^ Oq peut voir dans le Journal des Travaux et des Lecltares de Frédéric de Gentz (tome VI de ses œuvres en allemand) Timportance qu^il attachait à sa correspondance avec Bacharest et Jassy* Elle lui était payée très-cher, et Gentz était insatiable. Il ne s*oublîait pas en servant sa cour.