POÈTE
« Nous a^ons un cœur franc pour détester les traîtres, « Nous adorons Jésus, le Dieu de nos ancêtres. »
(Brizedx.)
« Une voix suave, pure et fière, écrivait M. Nettement en 1858, vient de s'éteindre sous les frais bocages de la poésie. »
Brizeux fut, quoi qu'on en ait dit, un poète catholique, dont l'esprit a connu un instant le doute et traversé les idées de son temps, mais qui est revenu à la foi de ses premières années, comme il est toujours revenu à sa Bretagne aimée, après ses courses dans le monde. Le lecteur pourra s'en convaincre par ces lignes.
Nous n'avons pas à chercher dans des pages étrangères les détails de la biographie d'Auguste Brizeux : le poète a pris soin de les écrire lui-même. Sa vie ne fut pas très répandue au dehors : ce fut une vie cachée, un peu sauvage, connue seulement de ses intimes.
Un homme politique qui l'a connu et aimé, d'autant plus aimé qu'il l'a plus connu, M. de Kerdrel a dit : « Dans l'àme du poète, à côté de ces puissantes facultés, de ce sentiment exquis du vrai beau, qui lui a valu une des plus grandes repu-
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talions littéraires, une de plu durables de notre temp , il \ ;i\,ni des qualités, des vertu <i<>ni ses lecteurs on! pu çonner l'existence, mais dont es .uni- eulsconnai aienttoute l'étendue. Que de choses ;i dire sur la géni : □ cœur,
sur rindépendance de son caractère, le plus noble que i aie jamais rencontré, sur cette pauvreté volontaire, qu'il avail non l»;is subie, mais choisie comme la meilleure pari en ce monde. » Né ru Bretagne, dans les premières années de ce siècle, à Lorient, il s'éprit de bonne heure de sa terre natale. C'étail un vrai Breton, Français parce que la Bretagne esl française. Sa mère était une femme remarquable par son exquise délicatesse d'esprit ci de cœur; dès I»1 berceau il en eut une autre, non moins tendre, non moins chère, non moins vénérée, dit M. de Pontmartin, la Bretagne !
Pour la première fois, je quittai mes deux mères,
a-l-il pu dire dans Marie. Son éducation se fit en trois endroits différents : au bourg d'Arzanno d'abord, chez le curé de l'endroit, son oncle; puis au collège de Vannes, et enfin au cold'Arras, dont le proviseur était aussi son parent. On peut déjà s'arrêter ici un moment, et signaler en germe bien des inspirations qui se retrouveront plus tard à travers son œuvre.
)> L'éducation de Brizeux a été, même au collège, douce et maternelle; il n'a pas eu ce malheur ou ce travers, aujourd'hui à la mode et malheureusement trop souvent justifié, de maudire et de détester les studieuses années de son enfance; de jeter à ses professeurs, à ses maîtres ces anathèmes, ces cris de colère, ces violentes épithètes de marchands de grec et de latin, dont un poète célèbre a donné le déplorable exemple.
» Comment la poésie, cette fleur du matin, pourrait-elle se conserver intacte dans une âme ainsi irritée contre le temps où elle était jeune et pure, où s'éveillaient en elle les premières, les plus fraîches harmonies? Ne fut-ce que par amour pour
Virgile, l'homme fait devrait toujours respecter et chérir l'époque où il fut écolier. Virgile! j'ai nommé un des amis, un des modèles de Brizeux. Le reste en lui se tempérai! de cette grâce, de celle élégance virgilienne que Joubrri a appelée suprême, qu'aucun poule moderne n'a dépassée, et où le beau ciel de Naples et de Mantoue se colore déjà de quelques teintes de la lumière divine.
» Mais nous n'en sommes encore qu'à l'enfance de Brizeux.
» Il a chanté le curé d'Arzanno :
Humble et bon vieux cure' d'Arzanno, digne prêtre, Que tel je respectais, que j'aimais comme maître.
» Ainsi, dès ses premiers pas dans la vie, la poésie de Brizeux recevait de son paisible entourage une impression décisive : elle restait pour ainsi dire filiale; au lieu de s'épancher au dehors, au devant d'images nouvelles et d'émotions inconnues, elle s'enfermait, comme en son cadre naturel, dans cet ensemble de tableaux rustiques, de couleurs locales et de figures aimées, qui pénétraient également ses regards, son imagination et son cœur.
» C'est à cet accord primitif entre ce qu'il vit, ce qu'il sentit et ce qu'il chanta, que Brizeux dut ce caractère de simplicité originale, ce fonds de sincérité, de recueillement et de tendresse qui résista chez lui à toutes les épreuves et le ramena sans cesse, après les heures de trouble ou les saisons de voyage, aux mélancoliques douceurs du berceau et du bercail (1). »
La vie extérieure du poète est contenue en quelques lignes.
Deux voyages à Paris, une étroite amitié avec Alfred de Vigny, une comédie en un acte et en vers, ayant pour titre : Racine, un cours de littérature professé vers 1832 à Marseille, un voyage en Italie qui conduisit le poète à Florence, à Gènes,
(i) De Pontmartiu.
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,i Venise, à Rome el à Naples, voilà toul le mouvement exté rieur de l'existence de lin/eux.
\ l'âge de vingt ans, il \ in< .1 Pari , ( ! étail vers l'année I 82 dans les plus beaux moments de la Restauration} à l9é|K>quo où l'école romantique étail dans la (leur de sa nouveauté el dans toute la ferveur de , érance
Mais l»> poète breton n'appartient pas à cette école, dil M. Nettement, il ne relève que de lui-môme, il est de l'école de la foi el de l'honneur. Ses vers, fils de l'inspiration, jaillissent spontanément d'un cœur ému, joyeux ou triste. Brizeux n'a point appris la langue des autres; il parle la sienne. Cependant il fut accueilli par les romantiques de l'époque, el principales relations furent avec Alfred il»1 Vigny, de Beauchesne, Auguste Barbier, Turquetty et Sainte-Beuve. Cette société devait influer sur le génie poétique de Brizeux, surtout dans la double inexpérience de la jeunesse de l âge et du talent.
Aussi sou esprit s'ouvrit aux idées de liberté qui soufflaient alors,, et nous devons constater qu'en quittant la capitale, il emporte des sentiments contradictoires : l'horreur iks crimes de la Révolution et l'amour exalté de la liberté, ce qui ne le rendit pas insensible à l'influence de la révolution de 1830. « C'est justement l'époque, remarque M. de Pontmartin, où le poète a traversé Paris et a laissé quelques-unes de ses croyances s'accrocher aux ronces de cette civilisation nouvelle. A coté de ses vers pieux à sa mère, d'autres sentiments, d'autres idées se font jour. 11 chante la liberté, non plus la liberté chrétienne ou bretonne, mais la liberté révolutionnaire qui vient de soulever des pavés....
» Voilà Brizeux tout entier. La Bretagne à l'horizon, toujours chérie, toujours regrettée, toujours chantée, la Bretagne où il reviendra plus tard et qu'il adjure de garder fidèlement ses croyances comme le plus précieux de tous les biens ; mais pour le moment Paris est au premier plan, Paris avec ses dissolvants, ses conseils perfides et les nuages de son ciel ; Paris
(m les alcyons et les poètes laissenl des plumes de leurs ailes, qui allument le réchaud de Le Braz, Paris que l'on regarde ru s'écriant :
Oh! ne quittez jamais, c'est moi qui vous le dis, Le devant de la porte où Von jouait jadis !
et dont on dit avec amertume :
Paris m'avait glacé par deux grands mois de pluie;
Paris que l'on délesle, que l'on fuit, mais dont on garde au liane ou au cœur cette blessure qui agite ou qui plaît., qui même en se guérissant se reconnaît à la cicatrice, et qui se rouvre à certains moments.
» Tel fut ce talent, telle fut cette âme qu'on aurait tort de représenter sous un autre jour que le véritable. A la distance où nous sommes placé, en dehors de tout parti pris, il nous a paru que le meilleur hommage à rendre à ce doux et fier poète était de ne rien dissimuler, d'éviter, en parlant de lui, même l'ombre de ce qu'il haïssait le plus, le convenu et le mensonge. L'inspiration réelle du délicieux poème de Mark, au moins dans quelques-unes de ses parties primitives, ce n'est pas le christianisme de Manzoni et de Silvio Pellico, d'Ozanam et de Lacordaire; c'est plutôt ce que j'appellerai la nostalgie catholique et bretonne (1). »
Cette disposition d'esprit du poète a pu faire illusion à quelques critiques souvent en quête de scandales et de nouvelles recrues pour l'armée des libres-penseurs, et ainsi, plusieurs ont pu se croire autorisés à dire que Brizeux ne fut pas un poète catholique. La plupart d'entre eux, il est vrai, savent-ils seulement ce que c'est qu'un catholique. Ce n'est (i) M. de Pontmartin.
Auguste BRIZEUX
pas celui dont l'âme n'a jamais été assaillie par le dont n'a jamais éprouvé de défaillance; c'est an homme qui j pool être, a en le malhenr de connaître le mal el • ■■ conséqneo mais qui a lutté, qui es! Borti victorieux en s'appuyanl sur la foi et la prière. Ce n'es! pas un ange, c'est souvent an pécbeur. Il tombe parfois, mais se relève, se rappelant cette prière du Sauveur : Notre Père, qui êtes aux deux, m nous laissez pat tomber en tentation, mais délivrez-nous du mal* Ce serait donc méconnaître les conditions de la vie chrétienne que d'incriminer Brizeux au point de l'arracher à la religion de son enfanc
On peut opposer à ces affirmations intéressées le témoign des amis du poète, qui tous, même les plus hostiles à idées chrétiennes, ont constaté son retour à la foi longtemps avant sa mort.
Déjà, en 1853, ces sentiments s'étaient affermis et se révélaient dans les beaux vers qui suivent :
Oui, nous sommes encor les hommes d'Armorique . La race courageuse et pourtant pacifique : Comme aux jours primitifs la race aux longs cheveux Que rien ne peut dompter quand elle a dit : Je veux ! Nous avons un cœur franc pour détester les traîtres, Nous adorons Jésus, le Dieu de nos ancêtres (1).
Le travail qui s'est fait dans l'âme du poète est ici sensible. M a voulu voir, il a vu; peser les systèmes, il les a pesés; interroger les écoles de savoir et de philosophie, il les a interrogées à ses dépens, il est vrai, mais il en est revenu à l'affirmation catholique. Aussi cette foi prolonge-t-elle en lui la jeunesse éternelle de l'âme, et son talent abreuvé du vrai, du beau et de l'honnête porte encore, sur la fin de sa vie, des fleurs dont les parfums réjouissent le cœur.
(1) Ces derniers vers ont été remis sous pli cacheté à un apostat fameux, de notre temps, dans un banguet récent, que celui-ci s'était fait offrir dans la patrie de Brizeux et la sienne. Quand l'apostat eût pris connaissance du contenu de la lettre, il pâlit, mais n'en continua pas moins d'égayer les convives par les saillies de sa verve railleuse et impie.
Nous l'avons dit, le poète toujours digne et lier, malgré sa pauvreté, ne voulut pas s'abaisser à rechercher la popularité et la fortune ; on aime à trouver la fierté du caractère chez ceux à qui Dieu a donné l'élévation du talent. Une chétive pension sur le budget du ministère de l'instruction publique, propre seulement à l'empêcher de mourir de faim, telle fut son unique ressource. Les vers illustrent parfois, presque jamais ils n'enrichissent.
Brizeux n'eut point de ces renommées retentissantes qui forcent l'attention de ceux qui gouvernent : il fut le poète des âmes délicates et choisies. On ne lui offrit rien ou peu de chose; il ne demanda rien, il eut raison. L'Académie, qui dès avant 1848 couronna son poème des Bretons, aurait pu faire quelque chose de plus : elle ne l'a pas voulu. Ne lui en faisons pas un crime. Nous n'aurions pas eu l'admirable spectacle du poète acceptant la pauvreté comme une dure, mais chaste compagne, et lui demeurant fidèle avec une énergie toute bretonne.
C'est cette vertu que célébrait un poète du Midi, homme de cœur et de fidélité, M. Autran, en adressant à Brizeux ses Epi très rustiques :
Oui, nous nous souviendrons, ô barde, ô cher poète, De favoir vu passer rapide , haut la tête , Regardant peu la foule et des passants heurté , Portant avec bonheur ta fière pauvreté'. Dans ces temps avilis , où les âmes rampantes Aux sordides marche's vont par toutes les pentes, Où Ton est pour chacun le seul mot du destin, Toi rêvant à l'écart, toi stoïque et hautain, Tu semblais condamner, par ta seule attitude,' Tant d'apre convoitise et tant de servitude.
Le poète et le chrétien, en Brizeux, sont donc supérieurs. 11 a une élévation de sentiments, une harmonieuse unité de pensée et de vie, une dignité mélancolique, une foi religieuse simple et digne qui édifie et charme.
C'est le reflet de la paix que donne la vraie foi religieuse
\ i G i 1TB BRIZB
ans hommes qui la pratiquent de bonne volonté. Lenr cœni
n'est point vide.
Quand viennent ;'i s'enfuir le printemps de la rie el l'amour
«le la famille, s'ils éprouvent (Tes déceptions, il est un amour
qui ne leur manque jamais, l'amour pour Dieu que non mous jamais assez, car il nous aima le premier «•! -a' are. Ces! la supériorité 'le Brizeux sur beaucoup d'autres poèfc le catholicisme, ses dogmes saints, ses pieuses cérémonies, sublimes et délicieuses croyances sont l'âme môme de ses vers, et Ton répétera longtemps le Chant de la (loin»: qu'il s'adi sait à lui-même et uni caractérise ^i bien sa pensée :
<) poète ras! ique , ô poète sincère ! Sois heureux de ta coupe, et redis en tout lieu Ce vers qui soutiendra souvent notre misère : « Aimons notre pays et surtout aimons Dieu. »
« Aimons, ajoute M. Nettement, c'est un beau mot. L'àme est à la fois un regard et un foyer. Le foyer ne s'est jamais éteint chez Brizeux, parce que son regard s'est toujours tourné vers les plus nobles choses : la patrie, la famille, la vertu, Dieu surtout, et parce que le rayon qui éclairait son regard échauffait en même temps son cœur. . . . Rien de plus propre à rasséréner les âmes que la lecture de Brizeux. »
Malheureusement, la mort inflexible et subite n'a pas permis au poète de recevoir les consolations religieuses : « Si Brizeux eût été averti à temps, disait un vénérable recteur du Morbihan, il aurait certainement appelé un prêtre. Je le connais, il s'est assis souvent à cette table. C'était un véritable Breton, c'est-à-dire un chrétien. »
Nous croyons donc facilement aux paroles de M. de Kerdrel, disant de cette mort imprévue : « La foi dont M. Brizeux a donné tant de preuves, jointe à cette abnégation prolongée qui fut toute son existence, a plaidé et gagné, je l'espère, sa cause devant la miséricorde divine. »
Ci) prêtre du clergé breton qui se trouvait à Home pendant le séjour de Brizeux en cette ville lui rendit ce témoignage.
11 l'avait vu pieux, plein de foi, fougueux sans doute, comme sont les héros de ses poèmes. Il logeait à Y Hôtel de la Minerve, et comme il était pauvre et fier, il demeurait au lit jusqu'à midi pour tromper la faim. A cette heure il se levait, et buvait à son dîner, le seul repas qu'il fit, une bouteille de vin liquoreux qui se vendait à bon compte dans le pays. Alors il devenait bruyant et communicatif, mais ne disant jamais un mot contre la religion et la morale.
Mais (ju'est-il besoin de ces témoignages? La foi? Brizeux y revint toujours comme à son pôle, comme à un asile, comme à sa Bretagne, comme à ses naïves et pures affections d'enfance.
« Redisons-le en terminant, ajouterons-nous avec M. de Pontmarlin, le poète était suave, tendre, pieux, chrétien. Il reste encore, il restera toujours une des expressions les plus pures, les plus élevées, les plus délicates de la poésie contemporaine, une des protestations les plus courageuses, les plus éloquentes contre le sensualisme et le mercantilisme de la littérature moderne. Toujours son nom doit revenir un des premiers sous la plume de quiconque adjurera le talent de ne pas trahir sa céleste origine, de ne pas flatter le mal, de ne pas être servile, de ne pas préférer la matière à l'âme, de ne pas adorer le succès, la force, la jouissance, l'or, ces idoles des sociétés déchues; de n'exprimer que le beau et de n'exhorter qu'au bien. Je connais des gloires plus lucratives : je n'en connais pas de meilleure. »
\ II. \ \ \ in; l