CABANEL
PI INTRE D'HISTOIfll . Dl i ICAD1 Mil . 1823 — 18
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.lu viciii prOTtrbl local: Nul n'Mt MÛ
M ntpellUr, ill n'ert enfant <io M
(Mgr dk C\nnif;aES.)
La peinture est un art merveilleux : ne sont-ils pas, en
quelque sorte, créateurs, ces maîtres admirables qui savent saisir les jeux les plus variés de la lumière et les fondre dans des œuvres dont le coloris et la forme exquise reproduisent si fidèlement les effets sublimes de la nature!
C'est par ces qualités que se distingue l'artiste dont nous écrivons le nom. La forme délicate, le coloris vigoureux et tendre à la fois, tels étaient les dons principaux de ce maître de l'École française, dont l'influence a été considérable sur l'art au xixe siècle. On peut dire de Cabanel qu'il fut un maître dans toute l'acception du terme, c'est-à-dire un artiste qui, possédant au plus haut degré toutes les ressources de son art, ne s'est pas borné à des travaux personnels qui l'ont rendu célèbre, mais qui en porta la passion jusqu'à faire passer, dans l'esprit d'une foule d'élèves ou d'imitateurs, le grand souffle qui l'animait.
Aussi bien, Cabanel était-il professeur par nature et par goût avant de l'être par devoir à l'École des Beaux-Arts, et il a créé non seulement des toiles qui sont de vrais chefs-d'œuvre, mais également des peintres, et par douzaines, et de grands peintres, sans compter l'action exercée par son influence sur les beaux-arts de son temps. La liste serait longue, elle serait presque interminable des élèves de Cabanel ; mais comment ne pas faire honneur au maître des noms de Louis Adam, Benjamin Constant, Chartran, Raphaël Collin, Flameng, Moreau
5â LITTÉRATEURS, savants ET ARTIS1
de Tours, Boutetde Monvel, AiméMorot, et surtout des noms tels que Sébastien Lepage, Besnard et Gérvex.
Cabanel représentait la vieille école dans le mouvement contemporain. « Il était, dit Scrgines, la perfection même dans la tradition d'Abel de Pujol, de Flandrin, de Picot, de Coignet, de Delaroche et d'Ingres. Il avait le coloris précieux de l'un, la savante composition de l'autre et la méthode froide et raide de tous. La correction de la ligne était absolue chez lui, peut-être excessive, car comme « régent » des arts il s'acquittait de sa tache avec un perpétuel souci de la forme qui donnait parfois à rire. »
Cabanel était un méridional. Qui l'eût dit à voir sa manière? Né à Montpellier en 1823, il a laissé à sa ville natale plusieurs de ses toiles. Élève de Picot, il fit ses débuts au Salon de 1844, en exposant un sujet religieux : V Agonie du Christ au jardin des Oliviers.
L'année suivante, à un âge où d'autres commencent à peine leurs études artistiques, il remporta le second grand prix sur un sujet semblable : Jésus dans le prétoire, et obtint, par suite d'une vacance, la pension et les avantages attachés au premier grand prix. Il continua ainsi ses travaux, les sujets qui répondent à ses sentiments chrétiens ayant toujours la préférence de son pinceau; et, après son retour de Rome, l'artiste expose Saint Jean (1850), la Mort de Moïse, le Martyr chrétien, la Glorification de saint Louis, Un soir d'automne, la Planr talion d'un Calvaire, et d'autres sujets religieux ou profanes très remarquables, ainsi que des portraits.
A l'Exposition universelle de 1867 figurèrent le Paradis perdu, le Poète Florentin, etc.... Cabanel, aux diverses expositions, avait obtenu toutes les récompenses les plus enviées, parmi lesquelles la médaille d'honneur au Salon de 1865. Ses fresques du Panthéon, aujourd'hui profanées par l'impiété de nos représentants, lui feront peut-être moins de gloire que ses innombrables toiles, et le mérite de ses portraits a été, dit Ser-
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gin es, fort contesté, jusqu'à ce qu'il donnai on jour deui cl d'œuvre, qui vaudront mieux pour la postérité aue plusieui de s.s oeuvres. C'était, au Salon de 1886, les portraits du Fondateur e\ de la Fondatrice des Petites Sceun A Pauvres qui finnii applaudis par toute la critique, el Cabanel aura i a cette gloire d'avoir été pour un temps incontesté el acclamé par l Après cela, il Faut rappeler la décoration «lu Salon des Cariatides à l'ancien Hôtel de Ville, brûlé par la Commune, les Douze mois, Louis Mil et Richelieu an Luxembourg, les Quatre éléments à l'hôtel Say, les Cinq sens et les Houes à l'hôtel Pereire, enfin dans ces dernières années, la Cléopâtre et la toile représentant Thamar et Absalon.
Cabanel avait succédé, en 1864, à Horace Yernet, comme membre de l'Académie des beaux-arts. Il travaillait encore, huit jours avant sa mort, dans le superbe hôtel qu'il s'était fait construire, 14, rue de Vigny. Une nuit, il s'est éteint entouré de tous les siens et fortifié parles dernières prières de l'Église.
Sa sépulture eut lieu à Montpellier, le 28 janvier 1889 Après le service religieux, Mgr de Cabrières a prononcé en termes éloquents l'éloge de l'artiste. Le prélat a rappelé sa naissance modeste à Montpellier, ses années d'études, ses premiers succès, ses triomphes précoces et rapides à Paris, sa grande renommée, et, parlant assez longtemps des sentiments religieux de Cabanel, qu'il connaissait mieux que personne, il a dit que toute sa vie le grand artiste s'était souvenu du vieux proverbe local : « Nul n'est enfant de Montpellier, s'il n'est aussi enfant de Marie. »
C'était proclamer sa foi et sa piété envers la Mère du Sauveur.
Cabanel était un homme d'intérieur et un travailleur assidu ; il sortait peu, recevait la visite de ses amis intimes, Bouguereau, Jérôme, et son élève Benjamin Constant. Son
ami le plus cher était M. Hébert, l'ancien direcleur de la villa Médicis, à Home. Ce grand peintre a laissé plusieurs tableau* inachevés. On pouvait voir, à l'époque de sa mort, dans son atelier, immense pièce de deux étages de hauteur, qui comprenait toute la surface de l'immeuble, deux portraits presque terminés. Deux jours auparavant, cet infatigable travailleur disait encore :
— Il ne faut plus qu'une séance pour que tout soit fait. Cette dernière séance lui a manqué, mais son nom ne sera
pas oublié.
Au physique, Cabanel était de taille moyenne, avec des cheveux blancs bien frisés et une barbe soigneusement partagée en deux pointes. Il eût pu poser avantageusement comme modèle, ayant ce qu'on appelle une fort belle tête d'artiste. Le regard droit et franc n'avait rien de dur, et ses manières, pleines de courtoisie, attiraient la sympathie sans familiarité. Il était correct en toute sa personne comme dans son art. Tout indiquait chez lui cette recherche constante de la régularité en tout. Pendant l'hiver, enveloppé d'une longue pelisse, costumé par les tailleurs les plus en renom, il portait haut la tête et entrait à l'atelier comme un roi grec en scène.
Professeur à l'École des beaux-arts, avec cette grandeur apparente, il aimait à se faire l'ami de ses élèves et tenait à leur affection; ce qui ne l'empêchait pas d'être sévère parfois. Ainsi, un matin d'hiver que Cabanel, arrivé à l'atelier, attendait que le sang eût repris dans ses mains son cours régulier, le nouveau de l'atelier, naïf jeune homme, lui dit tout haut :
— Mais, Monsieur, il n'y a pas de feu.
Cabanel le foudroya du regard et ne lui pardonna point sa balourdise. Il lui demanda un beau jour ce que faisait monsieur son père.
— Il est pharmacien, répond l'étourdi.
i. i.m i. MARI E I \ RO
— C'est une belle partie, repril le maître, efl trou* devriez v songer.
Puis il alla examiner l'esquisse d'un autre rapin.
Le (ils du pharmacien, désormais, n'eul d'autres r< oui (juc de se faire inscrire dans un atelier d'architecte.
CARO (Elme-Marie)
PHILOSOPHE, DE l' ACADÉMIE FRANÇAISE ET DE L* ACADÉMIE DES SCIENCES MORALES ET POLITIQUES.
i Après un clialeurem plaidoyer en faveur de ses convictions : t Pour moi , s'écria-t-il, n plus je sens la mort, plus j'afllrme l'âme. » (M. d'Hadssonville.
Éloge de M. Caro à l'Académie.)
M. Caro est connu principalement par ses cours brillants de philosophie, très-goûtés des dames et fort suivis des amateurs de belle littérature.
Professeur éloquent et polémiste redoutable, il a, sur tous les grands problèmes, déclaré et défendu, avec une politesse toujours courtoise, sa pensée toujours ferme et profonde dans ses convictions spiritualistes. Nous devons rappeler ses talents, louer son caractère, dire la juste autorité de ses jugements et les regrets que sa mort a causés parmi les nombreux étudiants de ses vingt-quatre années de professorat.
Elme-Marie Caro est né à Poitiers, où son père était professeur de philosophie. Après de brillants succès scolaires, il achève ses études au collège Stanislas, remportant au concours général le prix d'honneur de philosophie, et entre à l'École normale, d'où il sortait, après trois années, agrégé de philosophie. Professeur dans plusieurs collèges, il fut ensuite
nommé suppléant à la Faculté des lettres de Douai, et en 1851, appelé à Paris comme maître de conférences à l'Ecole normale. En 185G, M. Fortoul, ministre de l'Instruction
publique, l'avait choisi pour aller exposer à Anvers, devant une société littéraire, les doctrines spiritualistes et religieuses de l'Université de France. En 1861, M. Caro devint inspecteur de l'Académie de Paris, trois ans plus tard, M. Victor Duruy, alors ministre, le nommai! professeur de philosophie à la Faculté de Paris. L'éminent philosophe a occupé cette chaire pendant vingt-quatre ans, sans solliciter ni obtenir aucun autre honneur universitaire, et quand nous aurons ajouté qu'il entra, en 1869, k l'Académie des Sciences morales, et qu'en 1874, il fut appelé à succéder à M. Vitet de l'Académie française, nous en aurons fini. avec les événements qui ont marqué sa carrière publique. Peu de vies ont été aussi unies et aussi simples. Elle s'est écoulée tout entière à l'ombre de cette vieille Sorbonne, dont les maîtres savent depuis tant d'années joindre à une érudition solide le goût et la clarté î M. Caro y occupa la chaire de Jouffroy et de Cousin. L héritage était lourd, car, malgré lui, le public le plus bienveillant procède par comparaison. Le nouveau professeur fut aussitôt reconnu digne de ses illustres devanciers. Il sut se faire une place et se créer un groupe d'auditeurs distingués et nombreux.
Sous le prétexte que la science positive ne peut admettre aucune religion, il s'était formé, vers la fin du second Empire, une école de libres-penseurs qui avait ses réunions, ses journaux, ses pontifes. Cette secte (car la libre-pensée est une secte) comptait des affiliés dans la bourgeoisie et surtout dans le monde des ouvriers. Ses journaux, dits littéraires, étaient répandus partout avec une profusion étonnante, surtout dans les ateliers, où les ouvriers qui lisaient ces élucubrations étranges finissaient par croire qu'ils devenaient de véritables savants.
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Ce lui contre cette maladie morale que lutta courageusemenl M. Caro«
Sans doute, il ne réussit pas à détruire le mal, il n'y pouvait songer; mais il l'arrêta en partie <'t l'enraya, ce qui était déjà un résultat.
Dans ses cours, il affirmai! ses croyances spiritualist dans ses livres, il donnait à sa pensée un développement qui permettait d'en saisir les nuances les plus délicates, L'Idée >!• Dieu et ses nouveaux critiques eut un succès retentissant et de meilleur aloi que la 17c de Jésus de Renan. Ce dernier écrivain est tombé dans les bas-fonds de la littérature : enchanté du scandale qu'il a causé, heureux du bruit et des discussions auxquelles il a donné lieu. M. Caro, lui, n'a jamais dévié de la ligne droite; il n'a pas eu à rougir d'une seule de œuvres, et il mourra dans la force de l'âge, dans la plénitude de son talent, aimé et estimé de tous ceux qui l'ont connu.
C'est à partir de 1875, après son entrée à l'Académie, que le docte professeur commença la série de ses cours, qui lui conquirent en peu de temps une grande renommée. C'était toujours contre l'athéisme. Au fur et à mesure que s'affirmait et s'établissait le nouveau gouvernement, les doctrines matérialistes, favorisées par ses chefs, prenaient place dans nos grandes écoles, au nom de la liberté des croyances, comme si une négation était un article de foi, en attendant que, toujours au nom de la liberté, on arrivât à expulser de leurs chaires les professeurs qui défendaient les doctrines spiritualistes. M. Caro redoubla de courage et d'efforts, et ce sera le grand honneur de sa carrière que cette énergie toujours persévérante contre le matérialisme officiel.
L'éminent philosophe, que l'on n'osait attaquer de front, devint le but des plaisanteries des journaux libres-penseurs. Les uns , c'était la majorité, se montraient grossiers et cyniques ; les autres essayèrent de faire de l'esprit. Mais le professeur laissait dire et écrire, et continuait la lutte dans
ses ouvrages et ses leçons, qui étaient plutôt des conférences. Son public devenait de plus en plus nombreux. C'était un crime impardonnable, et les libres-penseurs, des moqueries passèrent aux insultes, et demandèrent la fermeture des cours de M. Caro. 11 fallait un prétexte : nos gouvernants hésitaient.
Enfin, parut un ministre sur lequel l'impiété pouvait compter. 11 y eut alors des siffleurs à gages, qui firent du tapage pendant les leçons. Il était facile à l'autorité de mettre les perturbateurs à la porte ; mais ceux-ci étaient ses amis, ses soutiens. C'était elle-même qui les avait lancés, elle ne pouvait les arrêter. Pour cause de trouble, les cours furent suspendus : Vidée de Dieu était insupportable à1 cette race impie. Quand M. Caro eut repris, peu après, ses cours à la Sorbonne, et qu'il voulut n'y admettre que les étudiants de la Faculté des lettres, les élèves de l'École normale et un certain nombre d'auditeurs munis de cartes personnelles, les braillards stylés se rendirent encore à la Sorbonne et recommencèrent le vacarme. Ils étaient à peine une douzaine. Le ministre leur donna raison, et définitivement M. Caro dut se retirer. En vain on protesta contre une mesure aussi odieuse ; le grand maître de l'Université ne pouvait tolérer qu'un professeur indépendant, un penseur de haute envergure continuât d'enseigner des vérités si opposées aux théories qui étaient les siennes et celles de ses amis politiqnes. ..
Ce qu'il fallut à M. Caro de courage et d'efforts continuels pour lutter contre de tels obstacles, ceux-là seuls peuvent le comprendre qui ont vu de près à Kœuvre le docte professeur.
Nous n'avons pas la prétention de juger ici le philosophe, indiquons seulement ce que fut M. Caro comme, homme privé, comme professeur et comme chrétien.
Sur l'homme privé, il n'y a qu'une opinion : bon et honnête, tel fut Téminent philosophe. Tout en avouant ses
i i mi: MARIE CARO
qualités, i«is pédagogues prétentions «lu radicalisme qui ne lin pardonnaient pas ses idées chrétiennes, l'accu aienl de B'écouter parler el de jouir a\ec complaisance de a apério rite. On n'a pas manqué de rappeler que M. Pailleron l'avait mis en scène dans le Monde où l'on 8'ennui . Quoi qu'il en soit, .M. Caro fut le premier à rire de cette allusion rituelle et ne songea pointa s'en formaliser. Malgré les libres-pensenrs, .M. Caro n'a jamais été le pédant prétentieux et musqué qu'ils ont dépeint. C'est encore là an portrait de Fantaisie. Comme l'auteur de Vidée de Dieu ne pouvait être calomnié, à (.-anse de l'égalité de son caractère et de sa bonté naturelle, on a essayé de le diminuer tout en faisant son éli
La bonté -de M. Caro a fait le succès de plus d'un candidat dans les examens.
Un jour, l'aimable philosophe examinait, raconte Sergin une fournée de candidats au titre de bachelier. Il était, par exception ce jour-là, de fort mauvaise humeur, ce qui arrivait rarement. Le dernier interrogé était un garçon timide et qui paraissait fort ému par la perspective des boules noires. M. Caro pose une question embrouillée à laquelle le candidat ne répond pas. Une deuxième question, mais compliquée celle-là, suit la première, et le malheureux jeune homme reste muet. Agacé de ce mutisme, M. Caro veut le renvoyer, et le lui signifie du reste, quand il voit le malheureux garçon fondre en larmes.
Ému, M. Caro le rappelle, lui parle doucement et l'interroge sur cette douleur subite :
— J'ai perdu ma mère avant-hier, Monsieur, voilà le motif de mes larmes.
Très troublé, le professeur attira l'enfant sur sa poitrine, et, songeant lui-même à la mort de sa fdle chérie, il se met à sangloter. Après quoi, reprenant vivement son sang-froid, il interroge de nouveau le candidat, et finit par lui donner la mention bien.-
Gl LITTÉRATEURS, SAVANTS ET AUTISTES
Dans le monde, M. Caro passait pour l'homme parfait. Mais il était encore plus admiré dans les soutenances de thèses, où toutes ses qualités brillaient merveilleusement : savoir, esprit, éloquence, verve, belle humeur et bonne grâce, il avait tout. M. Jules Soury vint, un jour, soutenir devant lui sa thèse sur le déterminisme, qui contenait des propositions à faire sauter la Sorbonne.
M. Caro y releva cette phrase :
— Le trait caractéristique de la folie de Socrate, c'est d'avoir cru aux causes finales.
Il en sourit, puis il ajouta très joliment :
— Voilà qui me met dans un grand embarras, monsieur Soury, car j'ai ce trait en commun avec Socrate. Je voudrais bien vous répondre, mais je n'ose. Vous ne consentiriez pas à discuter avec moi. Et, comme vous êtes médecin, car vous êtes tout, vous savez tout, et c'est ce qui m'effraye, vous voudriez me guérir au lieu de me persuader.
Et avec son ironie fière et mordante pendant une heure, il fit une critique vive, brillante, ingénieuse de la thèse déterministe, et, à chaque grief philosophique qu'il faisait, on l'entendait s'écrier :
— Vous êtes un merveilleux artiste, M. Soury. Il louait l'écrivain. Ce fut sa seule vengeance.
Professeur, moraliste et écrivain, M. Caro le fut à un degré très élevé. Le cours de M. Caro avait lieu tous les lundis; il était devenu un petit événement hebdomadaire. Les habitants du quartier de la Sorbonne reconnaissaient que c'était jour de cours par le va-et-vient inusité d'équipages d'où ils voyaient descendre des étudiants, des hommes du monde, parfois des ecclésiastiques. Le professeur abordait sa chaire devant un public impatient qui remplissait jusqu'aux moindres places, restées vides sur les gradins ou dans les couloirs, et qu'une attente paraissant longue avait rendu fiévreux.
El me- Marie CARO
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Dès les premiers mots do philosophe, le calme était complet.
« La pensée, dit M. d'Haussonville, se développai! claii forte, certaine de sa rouir, et trouvant à son ervice une phrase aussi harmonieuse que la voix était sonore. Si par faite était la propriété des expressions qu'on aurait pu les croire confiées d'avance à la mémoire. Hais il n'en était rien, et parfois un incident «lu cours, l'entrée de quelque auditeur remarqué, lui fournissait l'occasion d'une citation heureuse ou d'un développement inattendu.
» La leçon était toujours grave, jamais tendue, <it s'il se permettait rarement des allusions, cependant l'écho dv* grandes préoccupations publiques s'y retrouvait quelquefois. Mais ce qui faisait le charme et la puissance de cet enseignement, c'est qu'à la chaleur de l'accent, à l'ardeur tempérée du geste, à je ne sais quelle émotion contenue dans la dignité, on sentait que M. Caro n'accomplissait pas un devoir, mais qu'il y mettait son âme, et dans les dernières années, qu'il y dépensait sa vie. Après avoir éclaté en applaudissements, ses auditeurs s'en allaient subjugués, ravis de ces dons merveilleux, et ne se doutant guère au prix de quelles fatigues, un jour mortelles, leur noble plaisir était payé par lui. »
On a écrit, peut-être avec malice, en tous cas avec légèreté, que les femmes avaient été admises par privilège au cours de M. Caro. « C'est le contraire qui est vrai, ajoute M. d'Haussonville. M. Caro pensait que l'idéal de la matrone romaine : vivre à la maison et filer de la laine, ne convient guère à un temps où les matrones ne filent plus, et sont souvent sorties, que d'ailleurs même en filant on peut rêver, et que mieux vaut donner un cours élevé à leurs rêveries que de les laisser s'égarer vers des objets futiles et dangereux. C'est à ce point de vue que se plaçait M. Caro. Mais il n'a jamais sacrifié, à aucune considération de succès, la gravité de son enseignement. Jamais il n'a consenti a l'amollir ni à l'enjoliver. Les meilleurs juges en cette matière de dignité professorale, ses
collègues de la Sorbonne, lui ont rendu ce témoignage, et l'un d'eux a pu dire avec vérité que i M. Caro ne mettait pas la philosophie aux pieds des femmes, mais que, par la clarté et lï'lan de sa parole, il élevait peut-être les femmes aux pieds
de la philosophie. »
Il y avait cependant d'autres auditeurs pour lesquels M. Caro dépensait son talent et ses forces, c'étaient les jeunes gens. D'eux surtout il aimait à être compris et goûté. Il en donna la preuve lorsque, après les troubles dont on a parlé, il prit lui-même l'initiative de restreindre le public qui assistait à son cours, en n'admettant que les étudiants et certains auditeurs choisis dans le modeste amphithéâtre de la Faculté des lettres, où il avait fait ses débuts comme professeur. Groupés sous l'œil du maître, les étudiants entrèrent en contact avec lui. Ils apprirent à le connaître ; il apprit à les aimer, et comprit combien était vraie cette parole d'un autre maître de la jeunesse : « L'enseignement, c'est l'amitié. » Il resserra encore les liens de cette amitié dans des conférences spéciales aux élèves qui se préparaient à l'agrégation de philosophie.
M. Barbey d'Aurevilly, dont les lettres chrétiennes regrettent la perte récente, a jugé le talent de M. Caro en quelques mots marqués au coin d'une critique juste et sévère : « Fin, lucide, fluide, élégant, d'un spiritualisme resté pur, je le reconnais, au milieu de toutes les souillures d'un matérialisme à peu près universel. »
L'éminent critique a ajouté : « Littérairement, M. Caro y montre ce talent qui est le sien, et qui arrondit les angles de tout. » Et avec la même franchise, au sujet des écrits du célèbre professeur : « C'est un chrétien que M. Caro, du moins d'éducation et de tendance première. Je me rappelle toujours avec plaisir son S. Martin (1). Il a continué d'unir,
(1) D.ins le Mysticisme au XVIIIe siècle, éiude fort curieuse sur la vie et la doctrine de S. Martin.
;i un christianisme trop silencieux, une philosophie trop peu sonore. »
Ces dernières paroles signifient autre chose que ce qu'el semblent dire, Elles indiquent ce qui a manqué au célèbre professeur, au point de vue chrétien : c'est une affirmation plus nette, plus hardie, et surtout plus pratique de timents catholiques. A combien d'autres chrétiens, en vue dans le monde littéraire, l<i môme reproche pourrait ôtre adressé ? Combien sont chrétiens te moins possible ?
Cependant il est une circonstance importante où M. Caro a fait preuve d'un véritable courage religieux. Ce fut en 1885, aux obsèques civiles de M. About (1). L'Académie convoquée ne voulut pas s'y rendre en corps, mais en son nom, M. Caro. son directeur, fui délégué et prononça sur la tombe de l'homme qui avait fait profession de ne croire à rien, pas même à Dieu (2), celte affirmation publique de sa foi religieuse :
« C'est surtout dans les questions religieuses qui touchent <) ce qu'il y a de plus intime et de plus sacré dans l'homme, la conscience, qu'il me sera permis de regretter les écarts d'une polé-
(1) Le directeur du XIX9 Siècle était un véritable cyuiqu3 eu religion : en politique, on l'a vu impérialiste, républicain, plat courtisan de Napoléon III, .1 i Tuiers, de Gambetta. Les railleries qu'on lui adressait à ce sujet, ne l'affectaient pas; il en riait et s'en tirait en vrai charlatan. L'intérêt fût son unique mobile. Presque seul parmi ses intimes, P. Baudry, le grand artiste, faisait cesser ses propos impies par sa seule présence.
(2) L'éminent paysagiste Achard reçut, un jour, la visite d'un libre-penseur, un athée, collègue d'About, qui l'entreprit sur la question de l'existence de Dieu
Faisant un effort sur son tempérament qui ne s'accommodait guère des discussions, le peintre répondait de son mieux au philosophe et lui présentait les arguments les plus convaincants. Admirateur passionné de la nature, il lui en détaillait les beautés : « Mais, s'il n'y a pas eu de Dieu pour faire cela, qui donc a bien pu le faire? — C'est très simple, répond le visiteur, il y a diverses manières de s'en rendre compte; le hasard, par exemple. — Allons, vous raisonnez comme... (Ici, une expression pittoresque,). — Pardon, vous ignorez sans doute que vous parlez à quelqu'un qui a étudié à fond la philosophie, qui a pris ses grades, qui a obtenu à un concours une distinction... >
Achard, avec un sourire fin et un peu narquois: Ah! vous avez eu des succès, mais .. c'est le hasard !
On dit que le philosophe prit son chapeau, et s'enfuit, coupant court à l'entretien.
mique qui fut, trop souvent, sans respect, sans mesure et sans justice : l'horizon de la vie était [unir pour lui. Il souffrait impatiemment qu'on cherchât au delà.
Cette protestation très nette et très hardie de l'orateur
contre les opinions du défunt et le caractère civil de la cérémonie ne fut [tas, naturellement, du goût de toute l'assistance : les amis de M. About crurent devoir murmurer : les catholiques félicitèrent M. Caro.
Un soir, dans une maison où une provocation amicale l'avait mis en demeure de défendre ses convictions religieuses, après avoir prononcé en leur faveur un chaleureux plaidoyer : « Pour moi, s'écria le philosophe chrétien, plus je sens la mort, plus j'affirme l'àme. » A l'accent dont il prononça ces mots, personne ne se méprit sur le sens qu'il y attachait.
Au reste, les écrits du brillant professeur montrent que les principes chrétiens furent toujours ses inspirateurs. Après avoir débuté clans la vie publique par une thèse sur l'existence de Dieu, il avait manifesté sa foi dans des ouvrages remarquables : L'idée de Dieu et les nouveaux critiques, Saint Dominique et les Dominicains, Vie de Pie IX, du Mysticisme au XV III6 siècle, le Pessimisme au XIXe siècle.
Mais écoutons M. d'Haussonville proclamer cette foi religieuse à la face de l'Académie, dans l'éloge de M. Caro qu'il remplaçait dans la docte assemblée :
« Quelques jours après, une nouvelle attaque du mal, auquel il avait déjà failli succomber, le couchait sur un lit dont il ne devait plus se relever. Mais, si brusque qu'ait été l'atteinte, elle lui avait laissé le temps de montrer sa fermeté dame. Il a vu entrer sans trouble la grande visiteuse, il a compris son langage et lui a répondu. Dans la pleine indépendance de sa volonté, il a fait venir un saint prêtre que l'humilité volontaire de sa vie n'a pu dérober à l'honneur fréquent de ces derniers appels, et dans la pleine lucidité de son intelligence, il a demandé aux lumières de la foi un supplément que les plus
PAUL DBLAROCHE 71
grands esprits ont jugé nécessaire aux assurances de la rai i Ses écrits soûl d'un philosophe, sa morl a été d'un
». Cette mort eut un retentissement douloureux : plus d'un
cœur en fui ému. • Bile arriva au mois de Juillet 1887.
L'honorable secrétaire de l'Académie des Science M. Jules Bertrand, a résumé en quelques paroles les qualités du philosophe chrétien :
« Le talent de M. Caro était très cultivé et très naturel, son esprit gracieux et fort, sa critique ingénieuse ei solide.
« La conscience chez lui s'accordait avec la science, et les doctrines spiritualistes fortement imprimées dans son esprit ne se séparaient pas de la foi religieuse.
« Professeur éloquent et polémiste redoutable, il a sur tous les grands problèmes déclaré et défendu, avec une politesse courtoise, sa pensée toujours ferme et précise. Une vie entière d'études et de méditations sincères lui donnait le droit d'avoir une conviction et de s'y tenir. »
La mort de M. Caro est une perte pour la philosophie et la littérature chrétiennes de notre temps.
DELAROCHE (Paul)
PEINTRE D'HISTOIRE, DE i/lNSTlTUT.
t On est peintre comme on est poète, par l'élévation du sens moral, par la noblesse du cœur, par le don de voir beau et de faire beau. » (L. V.)
Un artiste comme un écrivain vit dans ses œuvres. Il leur donne la part la plus considérable et la meilleure de son cœur
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et de son intelligence; elles racontent ses affections, ses méditations, ses rêves, l'histoire de son âme plus intéressante que l'histoire de sa vie. Celte âme grave et méditative a versé sur
les toiles sorties de ses mains ses émotions et ses pensé* c'est ce que nous représentent les œuvres de Paul Delaroche.
Cet artiste, né à Paris, entra dans l'atelier de Gros, an moment où celui-ci, le plus grand peintre d'histoire de son école, était à l'apogée de sa gloire et de son talent. Gros, élève de David, d'abord officier d'état-major de l'armée française en Italie, avait profité de sa situation pour se perfectionner dans son art. Ce fut en suivant les opérations militaires qu'il acquit un talent tout particulier pour représenter les batailles; presque toutes ses toiles sont des chefs-d'œuvre. Il entrait à l'Institut et était nommé professeur à l'École des beaux-arts, quand Delaroche se fit son élève. Sous un tel maître, le jeune Paul, doué d'heureuses dispositions, ne pouvait manquer de faire des progrès rapides. Géricault, autre peintre distingué, l'encouragea et le soutint de son amitié.
Attiré par la réputation d'Horace Vernet, Delaroche entra bientôt dans sa famille en devenant son gendre. Le contact avec ce grand artiste contribua à développer le talent du jeune peintre. Dès 1820, Delaroche avait établi sa réputation par des toiles importantes : Nephtali dans le désert, le Christ descendu de la croix, le Songe d'Athalie. La plupart de ses œuvres sont inspirées par l'Écriture sainte et la religion, sans que le peintre alors en fût pour cela plus religieux. Toutefois le beau idéal était son but : il eut souvent le bonheur d'y atteindre. Il avait compris que le peintre qui ne voit qu'avec l'œil et ne peint qu'avec la main n'est pas artiste; un troisième outil est nécessaire. « On est peintre comme on est poète et orateur, par l'élévation du sens moral, par la noblesse du cœur, par le don de voir beau, de dire et de faire beau, » dit Louis Veuillot (1).
(i) Le rossignol, ajoute cet écrivain, n'est pas un musicien, ni le castor un architecte, ni l'avocat un orateur, et les Heurs ne sont que des vases d'encens
i' \ i i. DELA ROCHE
\ dater de 1836, un travail important absorbe ton tants de Delaroche, la grande peinture murale à l'huile de l'hémicycle du palais des Beaux Irts à Paris, travail qui occupa l'auteur jusqu'en 1841, et où il a figuré les reprt lants de l'art depuis les temps antiques jusqu joui h
Mais, désormais, des sujets pris dans l'histoire contemporaine et ilr nombreux portraits des hommes politiques de l'époque seront les seules œuvres de l'artiste jusqu'à la morl de femme.
Ce triste événement donna un nouveau cours à son talent et sembla lui révéler une nouvelle carrière inconnue jusqu'alors.
A cette époque, Paul Delaroche n'avait pas réfléchi sur son existence et était éloigné d'en comprendre le lui». Hais alors le
malheur, venant s'abattre sur lui, ouvrit à son âme un horizon nouveau.
11 a prévu à l'avance le deuil qu'il devait porter, il a senti se refroidir dans sa main la douce main par laquelle il espérait que ses yeux seraient fermés, et ses regards se sont tournés vers le ciel. Le spectacle des douleurs humaines, de ses propres douleurs a conduit Paul Delaroche au christianisme. Le christianisme, en divinisant la souffrance, a enseigné la nécessité et la sublimité de la douleur, et par là l'a fait accepter avec soumission et avec joie. Voilà ce que la belle âme du grand artiste a compris entre un regret et une prière, entre un adieu d'un jour et une éternelle espérance : voilà ce que son pinceau a rendu plusieurs fois, dans les derniers temps de sa vie, avec une vérité saisissante. Le peintre a voulu, en quelque sorte, résumer toutes ses inspirations et ses convictions nouvelles dans un petit nombre de toiles, mais quels délicieux tableaux tirés de l'Évangile!
C'est d'abord la Vierge chez les saintes femmes, pendant le
qui n'ont pas fait leur encens et ne l'ont pas allumé, et les étoiles, quoique brillantes, ne donnent qu'une lumière fausse, froide et inféconde.
voyage sanglant du Sauveur, qui est comme le premier acte du drame sacré.
Le second est représenté par une plus grande tuile : Tout est consommé. Le Christ sur sa croix, Marie est au pied de l'instrument du supplice. C'est le sujet divin que la musique, représentée par le génie de Pergolèse et de Rossini, a voulu rendre dans ces mélodies plaintives et ces accents douloureux qui ont fait l'admiration de notre siècle.
« Maintenant, tout est dit, observe M. Nettement, Paul Delaroche, en possession de cette révélation divine, couronne la dernière phase de son talent et de sa vie en se hâtant d'ouvrir de nouveaux horizons; il se hâte, car il sent que le temps est court, et prévoit qu'il va bientôt lui échapper. »
C'est ainsi qu'on se prend à méditer devant les tableaux de Paul Delaroche. Les souvenirs chrétiens se réveillent, l'histoire commentée par l'Évangile attriste sans surprendre et sans désespérer. Dans la première phase de son talent, Paul Delaroche n'est qu'artiste; dans la seconde, il s'élève jusqu'à la pensée philosophique; dans la troisième, il est chrétien, éclairé par ces mystères qui expliquent tout. Sas convictions sont en rapport avec les dons de son esprit et les œuvres qu'il a créées. Dans les derniers temps de sa vie, son talent fut consacré à exécuter une suite de scènes tirées de la vie et de la mort de Jésus-Christ. 11 n'a pu faire que le Christ, espoir des affligés; Jésus trouvant ses disciples endormis; la Vierge chez les saintes femmes; la Vierge au pied de la croix; la Vierge rentrée chez elle après la Passion. Son dernier tableau, en 1855, fut Une Martyre jetée dans le Tibre, pendant la persécution de Dioclétien.
« Delaroche, dit un critique, s'est créé un genre mixte entre l'école classique et l'école romantique. Son exposition est sage et naturelle, son action et ses expressions vraies, son dessein pur, sa couleur brillante et harmonieuse, et ses accessoires traités avec un soin même minutieux.
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>» Il faisait parfois de l'histoire une vaste composition! mai le plus .souvent il la réduisi! aux dimensions du tableau de lire. H a laissé de remarquables portraits. » Une année après sa mort, en mai 1857, fui faite une expo sition de ses œuvres. L'artiste avail quitté ce monde dans let sentiments qui avaient occupé la dernière partie de h rie, heu reux d'avoir guidé ses contemporains à la recherche du beau, leur apprenant ;ï se rapprocher de Dieu dont la beauté terrestre n'est qu'un reflet.
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