ARTISTE DESSINATEUR , PEINTRE
« Il attacha à son chevet ce Christ insulte qui est la plus belle page de son livre. »
(Léon Gautier.)
En 1883, l'art français faisait une perte considérable en la personne de ce maître fertile, Gustave Doré. Improvisateur toujours en haleine, chaque œuvre, signée de lui, était une surprise pour ses contemporains. C'est à peine si de rares amis pouvaient dire ce qu'il préparait : il avait achevé sa planche avant qu'on eût le temps de l'annoncer. La mort a été plus prompte et l'a frappé jeune encore.
Né à Strasbourg (1), Gustave Doré fit ses études à Paris. Il avait seize ans à peine quand son père, voulant développer le talent de Gustave, l'exercer aux travaux lithographiques et populariser son nom, l'engagea chez Philippon au Journal pour rire. Ainsi, à seize ans, lorsque ses études n'étaient pas terminées, le jeune artiste, pressentant son avenir, obtient de
(1; Il a laissé un frère, Ernest Doré, général depuis 1891, qui a pris une part glorieuse, comme capitaine d'artillerie, à la défense de Strasbourg en 1870-71.
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mettre sa pensée en (leur aux gages d'un industriel. Le voila condamné à la production régulière et hâtive. Chaque jour, il doit tourner la meule; il doit jeter son esprit précoce, son cœur, la fraîcheur de sa jeunesse, presque de son enfance dans l'abîme sans fond d'une publicité de hasard. « Ce jeune homme encore frêle est attelé à un labeur ingrat et dangereux qui userait un athlète! Cette âme, encore simple et naïve, va feindre la gouaillerie! C'est un métier d'histrion qu'on impose à Gustave Doré. Certes, son père aurait voulu lui iniliger quelque châtiment, je ne sais s'il aurait pu choisir une punition comparable à celle que le jeune dessinateur allait endurer (1
Cependant le jeune homme n'avait point encouru les sévéîhés paternelles. En voici la preuve dans cette lettre que son père envoyait à Philippon, en lui adressant la copie du traité qui liait Gustave :
« Je n'aurais pas eu besoin d'un traité par écrit; votre parole m'eut parfaitement suffi, et j'aime à croire que, de votre côté, vous n'eussiez pas douté de la mienne, comme répondant de Gustave; c'est un jeune homme plein d'honneur et de bons sentiments. »
« Le long séjour de Gustave Doré au Journal pour rire, ajoute M. H. Jouin, à une époque de sa vie où il avait tout à apprendre (sauf l'esprit qui ne s'apprend pas), a retardé l'épanouissement des rares facultés dont il portait le germe. Les trois années que l'adolescent dut perdre en éclats de rire, en saillies, en quolibets, lui ont été néfastes. »
Ce genre, bien qu'il y réussit, tellement ses dispositions furent souples et variées, était à l'opposé du talent de Doré ; dans cette voie, il allait pour ainsi dire en arrière, et cette marche rétrograde laissera dans son esprit une lacune qu'on retrouvera toute sa vie. Dans l'ensemble de l'œuvre qu'allait mettre au jour le jeune maître, on s'aperçoit vite de la lutte qui se prolonge durant toute sa carrière.
(i) H. Jouin.
Dos l'année 1849, l'artiste commence à expo er au Salon, ci ;imsi, presque chaque année il envoie des travaux qui sont toujours remarqués, h lui attirenl le ympathiea des hommes de l'art. Car bien que Gustave Doré continuai de multiplier les croquis, les Fantaisies, les sujets de c't'si dans if commerce des poètes, c'est dans l'interprétation «h1 l'histoire, <»u même encore dans l'Écriture sainte <'i l'histi du catholicisme que le jeune artiste déploie principalement ses Facultés créatrices. Son crayon suffit a tout. La verve la facilita de son dessein, l'ensemble h l'énergie de ses compositions dont un grand nombre atteint les dimensions oubl des planches de Louis XIV, lui ont fait en [><mi de temps une réputation populaire et européenne.
Ce talent multiple, seul parmi les artistes de son époque, Gustave Doré le possède. « De la caricature, il va jusqu'à la tragédie et à l'épopée. Seul Gustave Doré a fait alterner le poème et la chanson, l'idéal et le réel sur son clavier sonore. Ah! que n'a-t-il été détourné de la demeure de Philippon, il aurait peut-être dessiné comme Flaxmann , peint comme Delacroix, sculpté comme llude ! (1) »
.Mais pour connaître son œuvre, suivons l'ordre des temps.
Echappé aux travaux forcés du Journal pour rire, ce sont les Contes de Balzac qui tentent son crayon. Mais la Légende du Juif errant hante déjà sa pensée; c'était en 1856. Les compositions du jeune maître (il n'a que vingt-quatre ans), étonnent par leur majesté sombre. Écoutons M. G. Duplessis nous en signaler les pages les plus saillantes dans une étude détaillée, parue il y a quelques années.
« Partout apparaît l'immortel remords du Juif errant, le Christ portant sa croix, tantôt soutenu par des anges, tantôt marchant devant le fugitif, et toujours cette vision est rendue avec un art infini. Le Jugement dernier termine la série des
(i) H. Jouin.
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scènes consacrées par Gustave Doré à la légende du Juif errant. »
L'Enfer du Dante succède à cette œuvre, puis Gustave Doré revient au genre plus simple et plus gai : les Contes de Perrault. Ce travail terminé, l'artiste fait l'illustration d'Atala et de Don Quichotte. D'unanimes applaudissements accueillirent cette dernière illustration.
Des œuvres si diverses montrent le caractère original et personnel qui distingue le génie de Doré. Sous ce rapport, il n'est le débiteur d'aucun des maîtres qui l'ont devancé. Enfin, on voit paraître, dans les vingt années qui suivent, d'immenses travaux : la Bible, le Paradis perdu de Milton, le Purgatoire et le Paradis du Dante, la Chanson du vieux marin, les Croisades , Rabelais, YÀrioste et Shakespaere. Ces travaux, qui presque tous s'attaquent à des chefs-d'œuvre, produisent de nouveaux chefs-d'œuvre; la main du maître est visible partout, et d'heure en heure s'accuse le progrès. Les hauteurs attirent ce beau talent ; il lutte d'inspiration avec les grands historiens comme Moïse, avec les grands poètes comme Milton, le Dante et Shakespaere , et d'un coup d'aile on le voit s'élever jusqu'aux hommes inspirés dont il est l'éloquent interprète. « A mesure, dit M. Jouin, qu'il ajoute à son œuvre, sa lèvre, habituée au rire, se ferme. » Et c'est surtout dans ses compositions de la Bible que ce changement est sensible. « La main trace le profil sévère des patriarches, des rois, des élus, et lorsqu'on entrera, le lendemain des obsèques, dans l'atelier de la rue Bayard, dix toiles inachevées parleront du Christ. »
Un ami de Gustave Doré, M. Florentin Loriot, a dit l'effet saisissant de cette découverte. « C'est le Christ consolateur, c'est le Christ au prétoire, c'est la femme de Pilate, qui a vu paraître pendant son sommeil ce Christ, surnommé le Juste, dont le sort est entre les mains du Procurateur. C'est VEcce Jtomo, c'est le Christ radieux quittant la terre. »
i \iuis n'avons pas mi ces grandes ébauches, poui uil son critique, M. Jouin, mais nous venons de contempler un Chrisl ressuscité, laissant derrière lui, dans l'ombre el le silence, un tombeau vide, tandis qu'il B'en va, calme el paisible, \ l'Orient, empourpré des premières lueurs du jour. Non, n'est pas un vignettiste bouffon qui ;i pu tracer < c'est un penseur, c'est un croyant el un maître. » Croyant el chrétien, Gustave Doré le fut, le sentiment artistique n'eûl pas suffi à le ramener sans cesse vers eeite divine figure, devenu le point fixe vers lequel son âme est pour ainsi dire aimantée, et à laquelle il revient, dans les derniers temps de sa vie,
comme par une pente naturelle.
En 1863, Georges Sand écrivait au grand artiste :
« Vivez longtemps, Monsieur, et travaillez beaucoup, et que
le ciel et l'enfer et le inonde passent par vos mains! » Ce vœu a été réalisé, dans la Bible principalement. Là plus que partout ailleurs, Doré a été à même et a su bien en présenter les différentes scènes de l'Évangile, tableau du monde et de l'éternité, dans ces merveilleuses pages qu'il nous faut admirer.
« Un jour, écrit M. Léon Gautier, le grand compositeur Gounod, l'auteur de Faust et de tant d'autres chefs-d'œuvre, disait devant nous avec un enthousiasme et un feu qu'il ne faut pas chercher à décrire : La messe, la messe î tout est contenu dans la messe. Après avoir fait dix, vingt, trente messes en musique, il reste encore la messe tout entière, sujet toujours nouveau, toujours admirable. »
Ces paroles d'un illustre musicien sur le sacrifice de nos autels peuvent merveilleusement s'appliquer à la Bible et à tous les artistes qui depuis l'origine de l'art ont cherché leurs inspirations dans ce livre.
Lisez, lisez la Bible, sculpteurs et peintres, musiciens et poètes ; puis, fermant le divin livre, taillez vos marbres et faites-en jaillir les statues superbes de ces géants qui s'appellent
Moïse, David, Judas Machabée; trempez vos pinceaux dans les couleurs les plus énergiques et les plus brillantes, et jetez sur la toile les grandes scènes de l'Ancien et du Nouveau
Testament, enveloppées, pour ainsi parler, dans I»' soleil de
l'Orient; musiciens, faites chanter les cordes et pleurer les cuivres; orateurs, ouvrez la bouche et parlez....
La Sainte Écriture est comme le soleil : on a beau le contempler, l'admirer, le peindre, il est toujours nouveau, et l'aurore est toujours charmante.
Gustave Doré est une vive et ardente intelligence ; il a compris que la Bible nous offre le plus beau de tous les sujets, et ce seul fait atteste chez lui une noble élévation d'idées, une grande justesse de vues. A l'accomplissement de son œuvre, il a consacré plusieurs années d'un travail pénible et que cependant il a toujours aimé. Il y aurait de l'ingratitude à ne pas lui rendre cette justice.
Si le nouvel illustrateur de la Sainte Écriture n'est pas un érudit, s'il n'est pas un mystique ni un théologien, il est incontestablement un peintre des plus puissants. Gustave Doré n'a pu changé sa nature en se mettant à illustrer la Bible. Il ne faut pas lui demander ce sentiment théologique si profond, cette science de l'exégèse que possèdent les peintres, lecteurs assidus des Pères et des mystiques. Il faut, si Ton veut être juste, prendre M. Gustave Doré pour ce qu'il est, c'est-à-dire pour le plus énergique , pour le plus fécond , le plus pittoresque, le plus étonnant des dessinateurs contemporains, comme le seul artiste peut-être qui pût supporter en Fnance le poids d'une pareille entreprise.
Personne ne possède au même degré le sentiment du pittoresque, l'art de la composition, la science de l'effet.
Ce qu'il aime dans la nature, c'est la lutte immortelle, toujours la même et toujours nouvelle, de la lumière avec les ténèbres, du jour avec la nuit, du blanc avec le noir. Avec ces deux seules couleurs (les seules que la gravure puisse
Gustave DORÉ
GUSTAVE i ■« I i ; i
rendre i, il produil des heurts merveilleux, de effet - inde criptibles, <l<is scènes qui étonnent, qui ébloui enl el retiennenl les regards.
Ce qu'il aime ensuite el ce qu'il peinl le mieux l le mouvement, c'esl la vie. M. Doré esl le peintre du mouvement. Tous ses personnages onl une vie remuante el lupei bernent animée. Ils marchent véritablement, ils palpitent, ils se précipitent, ils frappent, ils sonl atteints', ils meurent.
Le dessinateur s'est fait connaître depuis longtemps par science de l'anatomie, par sa peinture énergique des muscles humains. Ses personnages sont non seulement vivants, mais ènergiquement vivants. Oui, ces épaules plient bien sous leurs fardeaux; ces bras font bien un vigoureux effort; ces mains se crispent naturellement ; ces corps se tordent dans les affn de la mort.
M, Doré est un paysagiste. Ce n'est pas un de ces peinti sur porcelaine, qui lèchent et pourléchent chacun de leurs tableaux, afin que les amateurs éprouvent la délicate jouissance de les considérer au microscope. Non, c'est un dessinateur fougueux, devant qui tremble le crayon, qui le saisit d'une main rude et presque colère, qui en jette sur le bois quelques coups formidablement énergiques, et qui ébauche ainsi quelque paysage immense, comme celui qui sert de cadre à la Tentation de Jésus au désert, ou à l'Amitié de David et de Joua t lias, ou à la Lutte de Samson contre le lion.
Au milieu de ces campagnes imaginées par lui, l'artiste qui a, en peinture, la notion du groupe éparpille souvent des milliers de personnages, semblable et presque supérieur à ce grand peintre anglais, Martin, qui a peint si pittoresquement le Jugement dernier et le Festin de Balthazar.
Dans la Scène du Déluge, de Doré, je reconnais un Martin doublé d'un Callot, et je suis encore plus vivement frappé de son Samson poursuivant les Philistins, de son Passage de la mer Rouge, de son Retour de l'Arche.
Une autre qualité que possède Gusta?e Doré, c'est la couleur local»'.
11 sérail capable, comme Gustave Flaubert dans Salammbô,
«If ressusciter toute une civilisation disparue. Qui saurait illustrer, mieux que lui, nos romans du moyen âge, et en particulier notre Chanson de Roland? Qm saurait reproduire plus puissamment que lui les monuments et les costumes de tous les peuples à toutes les époques? Vous pouvez croire que dans la Bible il s'est donné carrière; il a fait passer sous nos yeux des palais égyptiens et des cités assyriennes dont il est bien l'architecte créateur. Et ces amphithéâtres, et ces colonnades immenses, et ces villes tout entières exhumées par l'imagination de l'artiste, étalées pour le plaisir de nos yeux à la surface du sol, comme Herculanum et Pompéi.
Les costumes présentent le même caractère. Abraham et les patriarches nous apparaissent revêtus du burnous arabe , et les Israélites ressemblent, à s'y méprendre, à ces bandes de Bédouins du désert que le pinceau de Yernet nous a déjà fait connaître.
Science du groupe, du paysage, de la couleur locale, sentiment du pittoresque et de la lumière, art du mouvement et de la vie, ce sont de rares et précieuses qualités ; ce ne sont pas les seules de notre peintre.
Gustave Doré, nous le disions tout-à-1'heure, n'a rien de mystique ; il faut surtout voir en lui l'interprète selon la nature d'un livre écrit selon la grâce : la Bible.
La justice nous force d'ajouter que M. Doré a fait de nobles et d'efficaces efforts pour sortir de son naturalisme. Il s'est battu avec sa propre nature, comme Samson avec le lion. Moïse exposé est un chef-d'œuvre tout à fait chrétien, et c'est une idée véritablement mystique qui a conduit le dessinateur à entourer d'anges le berceau qui doit sauver Israël.
Du reste, les anges ont porté bonheur au peintre. Il a ima-
GUSTAVE DORl
giné, pour les peindre, an merveilleux procédé : au lieu de les dessiner en traits noirs, il les ébauche en trait blai en traits de lumière, el donne à leurs corpï quelque chose de vaporeux, qui De Fait pas soupçonner la chair son ments lumineux.
Tel esl l'ange de l'Annonciation; tel esl ce Raphaël que la famille de Tobie suit de loin dans les airs, tel esl cet esprit céleste qui vient nourrir Étie dans le désert, tel les
anges d'Abraham et ceux de la Jérusalem céleste. La plupart de ces desseins sont on ne peut plus remarquable
« Disons les choses m imite sincérité. Quand, il y a deux ou trois ans (i), nous fûmes appelé à voir I»'- premières compositions de Gustave Doré dans cel atelier d'où sont sortis tant de desseins, nous eûmes une grande crainte : » Ah ! disions-nous, la tête de Jésus-Christ fait peur à ce peintre; il la fuit, il l'évite en tremblant; il ne saura pas en reproduire les traits ineffablement divins. » Eh bien, nous nous trompions heureusement.
» Si, dans plusieurs tableaux (car ce sont bien là de vr tableaux), le visage auguste du Sauveur est évité, ou, chose plus malheureuse, défiguré dans plusieurs autres, il se présente à nos regards revêtu d'une beauté que le peintre ne nous paraissait pas capable de concevoir ni surtout d'exprimer.
» Je citerai notamment le Christ insulté, qui est peut-être la plus belle planche de tout le recueil ; la Flagellation, le Denier de César, le Baiser de Judas, le Couronnement d'épines, le Denier de la veuve, le Pharisien et le Publicain. Je regrette que le peintre fasse tomber en pâmoison au pied de la croix la Vierge que la tradition nous représente debout : Stabat Mater. Je ne suis un peu consolé que par une belle Fuite en Egypte, et par cette magnifique composition, intitulée : la Vierge couronnée d'étoiles, scène de l'Apocalypse, que l'artiste a rendue avec le pinceau d'un grand catholique et d'un grand peintre.
(I) M. Léon Gautier écrivait ces lignes en 1881.
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» Le caractère général de cette œuvre exceptionnelle : la
Bible illustrée, c'est la puissance dans k pittoresque
» Gustave Doré est, par certains côtés, un Victor Hugo qui
-inc ou qui peint: sa main fébrile exécute avec rapidité ce (juc son cerveau toujours éveillé conçoit avec la même rapidité vraiment prodigieuse.
» Ses œuvres sont toujours vivantes.
» Admirez leur ensemble et ne chicanez pas un brin d'herbe mal dessiné ou même une main et un pied disproportionné que vous serez heureux de découvrir dans un coin du tableau. La vue de chacune de ces compositions laisse dans votre esprit je ne sais quel étonnement singulier, où le sentiment de la grandeur lient, je pense, une large place.
» Contentez-vous de cette grandeur, de cette fécondité, de cette vie, de ce mouvement, de cette science, de cette puissance, de cette couleur locale; donnez à vos yeux sans arrière-pensée, sans préjugé étroit, donnez-leur la fête de ces puissants tableaux longuement contemplés. N'exigez pas que ce peintre possède à la fois, lui seul, toutes les qualités que vingt peintres ensemble n'ont pas toujours possédées; pardonnez-lui surtout ce que des chrétiens auront le plus de peine à lui pardonner, cette hostilité naturelle de son talent pour la tradition et le symbolisme.
)> Le symbolisme, à nos yeux, est la vie de la peinture chrétienne, et même pour qu'un peintre soit chrétiennement parfait, il faut qu'il soit un grand mystique, que son âme ait des ailes comme celle de sainte Thérèse , qu'elle soit consumée comme celle de saint François Xavier.
» Mais le beau est partout le beau; il existe dans l'ordre naturel comme dans l'ordre surnaturel, et c'est pourquoi nous admirons la Bible de Gustave Doré et nous voulons la faire admirer.
» Si peu que nous connaissions les secrets de l'art des graveurs, nous pensons que les desseins de Gustave Doré leur
( . i ,i \ \ i DORÉ
offraient des difQcultés presque in> incible Li d nateui , dans un inslanl de fougue admirable, dans un de ce moments où la verve lui monte bouillonnante au brusquement d'un boist el il j répand la vie, le mouvement, la lumière el la nuit, avec quelque gouttes d'encre sublimemenl étalées el recouvertes ensuite de quelques pui aants coups de crayon blanc. C'esl fort bien, mais la gravure n'esl pas une œuvre de fougue, Il leur a donc Fallu pour rendre exactemenl leur modèle de longs efforts «pu ont été couronnés de succès.
» Ni l'Angleterre, ni l'Allemagne n'eussenl été capables d'une pareille œuvre. C'est peut-être ce que la gravure sur bois a produit de plus remarquable; el nous ne sommes pas médiocrement Hors en nous disant que ce chef-d'œuvre est un livre français.
» Nous no saunons mettre fin à cet article sans reporter une dernière fois notre pensée sur M. Gustave Doré, auteur de ces puissantes compositions, où plus d'une fois il s'est trouvé face à face avec la divine figure de Jésus-Christ. Les grands artistes chrétiens, avant de reproduire cette auguste physionomie de notre Maître, avaient coutume de se mettre à genoux et de faire une ardente prière.
» Nous n'avons pas mission de pénétrer dans la conscience de M. Gustave Doré. Mais, s'il ne s'est pas mis à genoux devant son divin modèle avant de le peindre, il lui reste la ressource de se mettre à genoux devant lui après l'avoir peint.
» Il l'a fait ou le fera.
» Il attachera à son chevet ce Christ insulté, qui est la plus belle page de son livre, et, un jour ou l'autre, lui criera du plus profond de son cœur : Ecce cenio, ecce curro ad te quem amavi, quem pinxi, in quem credidi (1)/ »
(i) Léon Gautier, Portraits littéraires.
FÉVAL (Paul)