‹ Chrétiens illustres au XIXe siècleChapitre 16 sur 44 · PAUL FÉVAL · texte numérisé non relu

PAUL FÉVAL

plaider i r un paui re diable, donl le cas o'i lail ;

meilleurs 1 1 ». Le jour de a ises, F< rai détail rendu au palais avec no magnifique plaidoyer, plein de tirade el de superbes mouvements d'éloquence. Mais dès qu'il eul la ; mission «l»1 parler, il ne put retrouver un seul mot de dis, -oins -. tout tourbillonnait autour de lui; on riail déjà, et son client, peu satisfait, se plaignait au gendarme :

— Ce petit n'a pas fait ses dents, j'en demande un autre.

Enfin l'orateur vainquit son trouble et parla, mais il eut un magnifique succès de fou rire; tout le monde se tordait dans l'auditoire, et le client fut condamné.

Après un tel début, une chose restait à faire au pauvre avocat : jeter la robe aux orties. C'est ce qui eut lieu, et le jeune homme, plein de vanité quand même, partit pour Pa is, où la vie indépendante, chez un banquier son cousin, l'attirait. « Je sciai sincère, a-t-il dit depuis: j'entrai dans Paris avec deidées de conquête, bien décidé à devenir ministre aussitôt qu'il se pourrait. Est-il un garçon de vingt ans dans la tète duquel, pourvu qu'il sache lire, nos mœurs politiques n'aient ancré de pareils projets. » Mais comme il arrive à tant d'autres naïfs, qui croient trouver la fortune dans la capitale, Féval n'y rencontra que déceptions et misère, et celte misère fut si profonde, qu'un jour, à bout de ressources et de force physique et morale, il tombe privé de connaissance dans sa pauvre chambre, et demeure trois jours dans un état proche de la mort.

Un voisin, passant par hasard, pénètre enfin dans la mansarde et appelle au secours les femmes de la maison. On accourt et on ressuscite l'infortuné. Edmond P*", habitant le même palier, saisit quelques feuillets épars sur la table et les porte au directeur d'un grand journal. Celui-ci publie le lendemain les nouvelles qu'ils contenaient : la Mort de César et

(1) Ledit client avait volé douze poulets et poules dont cinq vieilles, dans une maison habitée, avec escalade et effraction.

'Jl> LITTÉRATEURS, SAVANTS ET ARTISTES

plusieurs autres, et quan I Paul Féval étail à peine rendu à la santé, il recevait des lettres l'invitant à passer à la caisse,

pour y recevoir le prix l\q* articles publiés à son insu.

Grands furent son étonnement et sa joie. Sun talent commençait donc à être connu : c'était assez.

Bientôt sa collaboration au Nouvelliste le tira de la misère, et quelques autres journaux en vogue, tels que la Quotidienne, la France, prêtèrent leurs colonnes à ses romans. Mais déjà, avec le succàs, la foi avait commencé de déserter son àme : « Quand je quittai la maison de mon cousin le banquier D..., je valais un peu moins qu'au jour de mon arrivée; le restant de ma foi fuyait par tous les pores et sans que j'en eusse conscience; j'avais appris à regarder sans étonnement toute espèce de trafic. Je n'étais pas, certes, un adepte de la religion doctrinaire, parce qu'il y a en moi un bon sens natif et une fierté de race qui m'ont gardé toujours contre les contagions de la bourgeoisie ; mais je n'appartenais plus, par le fait, à aucune religion, et si je m'insurgeais encore contre la niaiserie solennelle des pédants professant que le catholicisme a fait son temps, c'était pur instinct ou plutôt vague ressouvenir des enseignements si robustes de mon frère Charles. »

Ce qui acheva de ruiner cette foi fut la vie de bohème que l'écrivain avait commencé de mener avec les étudiants débraillés : il se qualifiait alors de neutre en religion , de laïque, comme on dirait aujourd'hui : « J'étais un neutre, et j'ajoute que cette indifférence même est peut-être le fossé le plus profond qui puisse barrer à l'âme les sentiers du salut.... Un franc criminel, un persécuteur, un athée même est souvent, sans le savoir, tout voisin de la grâce ; mais l'indifférent a beau voyager sur la route de Damas, aucune bienheureuse catastrophe ne le terrasse jamais en chemin.... J'étais chrétien de plume et même chouan, mais cela jaillissait de mon écritoire seulement ; le cœur n'était pas pour beaucoup là-dedans, ni le vrai sentiment religieux. »

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A ce moment, le Journal des Débats publiail le M (/

Paris, d'Eugène Sue; le Courrier Fro irait à une v<

semblable. Son directeur courut chez le jeune écrivain pour lui demander de suite les Mystères de Londi

Féval ne connaissait ni l'anglais ni l'Angleterre; mais, ne doutant de rien (I >. il accepte et se met hardiment à l'œuvre. En peu de temps les premiers chapitres sont baclése\ publ L'œuvre, signéeFrancw Trolopp, eut une vogue in : « Un

pareil saut, et si peu mesuré, aurait mérité la culbute, raconte le romancier. Le succès fui inouï. Mon pseudonyme devint européen en quelques semaines et franchit l'Océan.... La pr< anglaise êcumait, les Américains exultaient et nous envoyèrent leurs journaux zébrés de titres formidablesi Au môme moment, l'ouvrage fut traduit dans huiles les langues. »

C'était pour l'auteur la célébrité en peu de temps et relativement à bon compte. Bien plus, c'était la fortune succédant à l'indigence, surtout lorsque parut le Fils du Diable, puis le Bossu, dont la publication en France et en Angleterre lui procura 1,000,000 de francs. Bref, tout ce tapage lançait définitivement Paul Féval, qui entrait alors dans sa trentième année. La vogue de ses œuvres ne fit que s'accroître, et son talent, il faut l'avouer, progressait en même temps que se multipliaient ses productions littéraires, bien qu'il n'eût pas de collaborateurs. La place, et une large place, désormais lui était faite dans les lettres, et, de plus, il devenait le romancier préféré du public et l'ami de beaucoup de célébrités littéraires, politiques et scientifiques de l'époque. « J'étais alors, nous dit-il lui-même, dans toute la force du terme vulgaire, ce que le monde appelle un honnête homme.... Hélas! triste chevalerie que celle dont Dieu est absent! Pauvre vertu que celle des braves gens qui ne voient rien au delà, ni au-dessus des

(1) « J'avais vingt-cinq ans, raconte-t-il, et une vanité des plus dodues qui se puisse rencontrer. J'étais altéré de tapage, et même de scandale, que je confondais loyalement avec la gloire. »

devoirs imposés par la loi sociale ! Quand je regarde à distance

mes sentiments et mes actes, je suis étonne du vide étrange oà mon âme se noyait. Je vivais pour vivre, pour bien m comme on dit. J'avais, en effet, une existence facile, large et élégante.... Ftais-je heureux?... Je n'étais pas trop sage : les erreurs de ma jeunesse n'avaient pas été d'un jour; elles traversèrent une notable portion de ma carrière, et cette longue irrégularité ne m'apporta jamais de remords. Il faut Dieu pour donner une voix à la conscience en ces matières que la loi caresse ou dédaigne : Dieu était absent de moi!... Si ce Dieu d'autrefois, ce Dieu de ma province et de mon Catéchisme avait entrepris de me faire la morale sur ma situation, je crois que j'aurais souri avec ce bienveillant dédain que les fillettes même les meilleures ont le tort d'opposer trop souvent aux conseils surannés de la grand'môre (1). »

Ce désordre moral et intellectuel que ressentait Paul Féval, ses amis, et non les moins véritables, le ressentirent de bonne heure et le regrettaient pour le célèbre écrivain. M. Oscar de Poli, par exemple, le jugeait sainement quand il écrivait : « Pour moi, Paul Féval était l'ami de Félix Pyat, autre fils de royaliste, enlisé dans le bourbier révolutionnaire, et j'inclinais fermement à voir, dans le romancier populaire, une de ces âmes débiles, de basse envergure, corrompue par l'ambition du succès ou par les succès de l'ambition, lâchement et irrémédiablement rivées au servage de la popularité. Je me souviens qu'en lisant une de ses pages les plus troublantes, où se combattent merveilleusement le rire et les larmes, je me pris à déplorer que tant de talent et de puissance se dépensât à des œuvres à tout le moins futiles, et à penser de Féval ce que dit de l'empereur Frédéric Barberouse un chroniqueur des anciens Ages : « Combien il eût été grand s'il eût aimé son âme ! »

Le grand romancier était cependant encore un honnête

(1) Coup de grâce.

PAUL FEVÀL

homme, el toul pétri qu'il l'ut de cette ironie et d i oie

qu'il dessinai! si abon lammenl dan ■■■ éci il , per onne ne pouvail lui reprocher d'avoir Rail l<i mal pour le mal.

« Comme tant d'autres, dit M. de Poli, cel bomme de savoir el d'esprit avail détesté les Sis de Loyola, le ol ran listes, les ignorantins, et dur comme fer i ton le plats mensonges qui remplissent fatalemenl les livres où Dieu n'est pas. »

Pourtant, comme Horace qu'il n'aimai! guère, il avait l'horreur de la vulgarité : puis, comme une miséricordieuse réserve de l'avenir, le germe de la foi demeurait invisible à lui-même dans un repli de son âme bretonne.

<■( Ma foi en la puissance immortelle de l'Église, ;i-i-il pu dire avec une catholique fierté, subsistait presque intacte, malgré mes défaillances, je ne sais en quel coin de moi. (Tétait à la fois un instinct et un ressouvenir de ma famille chrétienne. Ma première communion était si loin que je ne l'apercevais plus, même à perte de vue, mais je la sentais encore.... De là vient qu'aux plus mauvaises époques de ma vie j'ai toujours passé pour être un catholique. En dépit de ma longue indifférence et des oscillations de ma morale privée, je n'ai jamais ni écrit une ligne, ni prononcé une parole contre la religion, et le rédacteur en chef de tel journal franc-maçon, où je publiais mes romans sous l'Empire, me disait :

» — Vous suez le catholicisme et le légitimisme.

» C'était vrai, quoique je parlasse bien rarement de l'un ou de l'autre. »

Ce chef de cuisine maçonnique, Paul Féval nous révèle plus bas son nom. « Le bon M. Havin, un des plus doux pharisiens que j'aie jamais rencontrés, dirigeait alors le Siècle, selon les tendances quasi-républicaines, qu'il ne partageait pas du tout au fond. Il m'avait demandé un livre ; je publiai chez lui cette chose de bonne humeur, le Bossu, avec un succès monstrueux qui a été un des étonnements de ma carrière. Il me dit une

fois, alléché par l'ébullition tempétueuse de sa marmite aux abonnements :

» — Si vous voulez venir à nous tout à fait, nous vous dorerons un pont. Seulement, méfiez-vous : ces Messieurs disent que vous sentez le carliste et le clérical

» A la suite de quoi il ne me cacha point qu'en Normandie il était bon paroissien et au mieux avec son curé. Ce qui désole dans le paysage de notre temps, c'est l'étendue et la qualité touffue de l'immense forêt des farceurs (1). »

Cependant, à la suite d'une maladie grave, conséquence de ses prodigieux travaux, Paul Féval s'était marié avec la fille du docteur qui l'avait soigné :

« L'idée du mariage secrètement établi par Dieu, le principal des contrats que l'homme puisse signer en ce monde, effleura tout au plus mon esprit en passant, mais ne s'approcha même pas de mon cœur. »

Telles étaient ses dispositions. Il avait pris, à son insu, l'épouse qui devait être, un jour, son guide vers Dieu jusque-là oublié. Il faut lire dans le Coup de grâce cette charmante idylle, si délicatement racontée par le romancier converti plus tard. Citons du moins quelques lignes qui montrent le bonheur de l'époux et du père :

u La piété naissante a un parfum qui pénètre, surtout la piété croissant naturellement et sans culture. Je n'étais pas privé d'odorat moral, et j'aurais pu, dès lors, résoudre le problème qui se posait devant mon admiration ; mais j'aimais mieux m'étonner dans le triomphe de mes prétendues conquêtes, .l'étais heureux dans toute la force du mot, cela me suffisait, je n'avais pas besoin de Dieu; je fis semblant de ne pas le voir, pendant que sa providence travaillait si près de moi, pour moi.

» 11 y eut le berceau qui s'emplit de fleurs et de sourires.

(1) Le coup de yrâce.

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