EUGÈNE PR0M1 I
i ne autre qualité du talent de cet arti l i tact.
L'homme est sérieux, le pen *eur est retenu, l'ai liste que le bal peut être facilement el involontairement dépa é, i l'esprit ne s'observe & toute heure; voilà pourquoi Fromentin redoute de se livrer : il ;i peur d'être distrait.
i A cette garde jalouse de ses Facultés, obsepve M. Jouin, le peintre a gagné le tact, la mesure, la finesse la distinction qui lui font nue place «le choix dans l'école. Son esthétique est d'un
ordre supérieur. Il ;i des scrupules (pie lum peu parmi pairs ont éprouvés. »
Ya-t-il pas dit la raison de convenance qui l'empêcha toujours de peindre une mosquée? « Peut-être iu'eùt-il été possible d'entrer dans la mosquée, mais je ne l'essayai point. Pénéti pins avant qu'il n'est permis dans la vie arabe, me semble d'une curiosité mal entendue. Il faut regarder ce peuple à la distance où il lui convient de se montrer, les hommes de près, les femmes de loin; les mosquées, jamais. Décrire les appartements de femme ou peindre les cérémonies du culte arabe, est, à mon avis, plus grave qu'une fraude; c'est commettre, sous le rapport de l'art, une erreur de point de vue. »
Voilà jusqu'où allaient, chez Fromentin, la délicatesse et le tact. Qu'on juge exagérée cette façon de penser et d'agir ; en tous cas, elle est le propre d'une nature élevée. Après tout, ne sommes-nous pas les premiers blessés, nous catholiques, quand un peintre frivole tente de reproduire, d'une manière imparfaite, les cérémonies de notre religion et ne produit qu'une parodie ?
Respect aux choses saintes et au sentiment religieux des populations ! Telle est la règle qui s'impose à tous, même à ceux qui, sous prétexte d'art, tiennent pour vrai que toute licence est admise pour atteindre au réalisme.
Le réalisme, certes, Fromentin l'a connu et pratiqué, niais non dans le sens où il est entendu de nos jours. Dessinateur,
coloriste, et assez sûr de sa main pour transposer la nature sur sa toile avec des accents de justesse et de vérité qui font de lui un réaliste dans la signification précise et élevée du mot, tel, en effet, apparaît Fromentin.
Sa part est considérable.
Le grand artiste n'est pas seulement recommandable par ces qualités et par son pinceau tout oriental qui semblait se complaire dans les ciels profonds, dans les plaines qui sourient à l'aurore, dans les tons roses qui empourprent les crêtes, les sables et les rochers des feux du couchant, son âme s'était agrandie au spectacle de ces horizons sans limites, qu'il aimait encore à reculer davantage en se passionnant pour les hauteurs, montagnes, villes ou déserts; elle s'était échauffée au contact de ce soleil d'Afrique dont elle était inondée. Ses toiles alors ne lui parurent pas assez éloquentes. Il voulut que sa plume sût peindre. 11 la saisit hardiment. Deux de ses ouvrages : Un Été dans le Sahel et Un Été dans le Sahara, qui devaient lui ouvrir prochainement les portes de l'Académie des beaux-arts, prouvent qu'il a réussi dans l'une et l'autre partie.
Dans son dernier livre, les Maîtres d'autrefois, Fromentin a parlé de la peinture hollandaise et des maîtres qui produisirent les chefs-d'œuvre d'Amsterdam et de La Haye.
« Ce qui donne à ce livre, dit M. Jouin, un caractère particulier, c'est le style, et, avant tout, une tendance franchement accusée par le critique à accroître les ressources du vocabulaire de l'écrivain d'art. Il s'est efforcé de glaner dans la langue du critique littéraire les images, les traits, la tournure de phrases qui peuvent enrichir cette langue nouvelle née d'hier et dont les critiques d'art doivent se servir. La puissance, la justesse et l'intensité de l'expression s'ajoutent sous la plume de l'artiste écrivain au sérieux de la pensée. Doué comme il est, Fromentin prend plaisir, au cours de son livre, à frapper
Eugène FROMENTIN
BUGÊNE FRO
c;'i él i.i de Ans portraits. Trois lignes lui nffironl poui i l'image de Rubens, de Potier et de Ruj sdaël, aprè avoir d< étudié, jugé leurs œuvres dans des pa i brillant
chaudes. »
Mais le maître Français ne s'y montre point un érudit, un archéologue, un homme à controverses; non, c'est mieux que
cela, c'est un penseur. Et comme il sait mettre en pratique les principes qu'il énonce I
Relisons «as belles pages où apparaissent à la fois l'artiste et le chrétien, inspirées par les Disciples d'Emmaùs de Rembrandt.
Le critique vient de dire : «On pourrait, de cette œuvre unique, ne conserver que le Christ, et ce serait assez. » Il ajoute :
« L'a-t-on jamais imaginé ainsi, ce Christ : pâle, amaigri, assis de face, rompant le pain comme il avait fait le soir de la Cène, dans sa robe de pèlerin, avec ses lèvres noirâtres où le supplice a laissé des traces, ses grands yeux bruns, largement dilatés et levés vers le ciel, avec son nimbe froid et ce je ne sais quoi d'un vivant qui respire et qui certainement a passé par la mort?
» L'attitude de ce revenant divin, ce geste impossible à décrire, à coup sur impossible à copier, l'intense ardeur de ce visage dont le type est exprimé sans traits, et dont la physionomie tient au mouvement des lèvres et du regard, ces choses inspirées, tout cela est sans prix. Aucun art ne les rappelle ; personne avant Rembrandt, personne après lui ne les a dites. »
Ainsi s'exprime Fromentin d'une œuvre trop oubliée, perdue en un coin du Louvre, et devant laquelle il a été, dit M. Jouin, touché par un rayon du Calvaire.
Il est un autre maître d'autrefois dont s'occupe Fromentin, le plus étranger à son tempérament : c'est Rubens.
Écoutons comment il juge la Communion de saint François d'Assise :
« Un homme qui va mourir, un prêtre qui lui tend l'hostie, des moines qui l'entourent, l'assistent, le soutiennent et pleurent, voilà pour la scène. Le saint est peu vêtu, le prêtre en chasuble d'or à peine nuancée de carmin, les deux acolytes du prêtre en étole blanche, les moines en robe de bure sombre, brune ou grisâtre. Comme entourage, une architecture étroite et sombre, un dais rougeûtre, une échancrure du ciel bleu, et, dans cette trouée d'azur, juste au-dessus du saint, trois anges qui volent comme des oiseaux célestes et forment une couronne radieuse et douce. A résumer le tableau d'un coup d'œil rapide, vous n'apercevez qu'une vaste toile bitumineuse, de style austère, où tout est sourd, et où trois accidents seulement marquent de loin une parfaite évidence : le saint dans sa maigreur livide, l'hostie vers laquelle il se penche, et, làhaut, au sommet de ce triangle si tendrement expressif, une échappée de rose et d'azur sur les éternités heureuses, sourire du ciel entr'ouvert, dont, je vous assure, on a besoin. »
Qui donc tient ce langage? Est-ce Rubens ou Fromentin:* est-ce le peintre lyrique ou critique ? La dissemblance de talent du peintre français n'arrête pas l'éloge sous sa plume. Droit, sincère, il ne flatte, ni ne dénigre, il dit vrai. Mais poursuivons :
« Ni pompes, ni décors, ni turbulence, ni gestes violents, ni grâces* ni beaux costumes, pas une incidence aimable ou inutile, rien qui ne soit la vie du cloître à son moment le plus solennel.
» Un homme agonise, exténué par l'âge, par une vie de sainteté ; il a quitté son lit de cendres, s'est fait porter à l'autel, y veut mourir en recevant l'hostie, a peur d'y mourir avant que l'hostie n'ait touché ses lèvres. Il a fait effort pour s'agenouiller et n'y parvient pas. Tous ses mouvements sont abolis, le froid des dernières minutes a saisi ses jambes, les
EUGÈNE i ROMBNTIN
bras ont ce geste en dedans qui est le signe certain de la moi i prochaine, il n'a plus de vivant que son petil œil bomide, clair, bleu, Qèvreux, bordé <l«i ronge, dilaté par l'exta e des Buprômea visions, et, sur ses lèvres ridée par l'agonie, le sourire extraordinaire encore du juste qui croit, attend la Gn, se précipite au-devani du salul el regarde l'hostie comme il regarderait son Dieu présent.
)> Autour du moribond, on pleure, et ceux qui pleurent sont des hommes graves, robustes, éprouvés, résignés. Jamais douleur ne fut pins sincère et plus communicative que mâle attendrissement d'hommes de gros sang el de grande foi. Il y en a de jeunes, rouges et sains, qui se frappent la poitrine et dont la douleur serait bruyante si elle se faisait entendre. Toutes ces têtes magnifiques sont des portraits. Le type est admirable de vérité, le dessein naïf, savant et fort, le coloris incomparablement riche en sa sobriété, nuancé, délicat et beau.... Je vous jure que c'est inexpiïmablement beau. »
Si l'artiste seul se révèle à nous au début de ce tableau, le chrétien se trahit dans la suite. « Demandez à l'homme le mieux doué, dit M. Jouin, au prosateur le plus exercé, de raconter la communion de saint François d'Assise ; je le mets au défi de parler de cette scène comme l'a fait Fromentin, s'il iv a pas la foi. »
Cette foi du grand peintre, un ami de Fromentin la faisait toucher du doigt à ses obsèques. Ceux qui y ont assisté se souviendront toujours du caractère religieux et touchant de ces funérailles dans la petite église de Laleu, non loin du village de Saint-Maurice, où Fromentin s'était vu mourir le dimanche, 27 août 187G. L'évèque de la Rochelle était venu présider cette triste cérémonie. Lui-même donna l'absoute en présence d'une foule d'écrivains et d'artistes, venus de Paris pour payer un dernier tribut à l'homme éminent que tous pleuraient.
La parole autorisée du général Dumont, retraçant la vie
laborieuse et digne du regretté défunt, acheva d'imprimer un caractère de véritable émotion.
« Une persévérance énergique, a-t-il dit, le conduisit vite à cette réputation brillante et incontestée qu'obtint seul le vrai talent, celui qui fait marcher d'accord Dieu, le travail et la pensée. »
Mais il est une parole du général, ami et compatriote de l'artiste, qu'il nous faut rappeler, car elle est remplie d'enseignements pour ceux que l'art a captivés :
« Eugène Fromentin, s'est-il écrié, est mort en chrétien; son âme ouverte au beau et au bien, le fut aussi au vrai, et cela sans souci du siècle, comme il le disait naguère. »
C'est avouer que le maître fut religieux sans respect humain, sans crainte du monde où il vivait, et où les enseignements de l'Église ne sont pas toujours respectés (1).
« Retenons bien cette parole significative, ajoute ici M. H. Jouin : sans souci du siècle. L'élévation, l'indépendance de l'esprit chez Fromentin pouvaient-elles être plus nettement attestées? Quant à sa mort chrétienne, elle a été méritée par le culte incessant de l'idéal, la dignité de sa vie, les hauts labeurs que rappelle le nom de Fromentin : à ne hanter que les sommets, on ne peut moins faire que de s'approcher de Dieu.
« Chez Fromentin, écrit Ignotus, la personne était en complet accord avec son talent sérieux et gracieux. Il avait l'élégance et la correction de l'attitude. Tout éclat de voix faisait frissonner ce nerveux.
» Doux et poli, il avait les abords aimables. Il n'était pas froid, il était seulement grave. Il recherchait les délicatesses dans les hommes et dans les choses. »
(1) Corot, on le sait, ce peintre du ciel, était un vrai croyant. Un jour que des rapins tenaient devant lui des propos déplacés, mêlés de blasphèmes, dans son langage énergique, il s'écria . « Messieurs, on ne tient pas de ces discourslà chez moi, parce que, voyez-vous, le bon Dieu, c'est mon homme. » On se tut, il n'y avait rien à répliquer.
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• Kl le fat ItnOI t\ s,:s IlliDtf, .surtout |,,ir son zèle et la pnntè* da H foi catholique. »
Lady Georgiana Fullerton fut an écrivain distingué en Angleterre et en France. Fille du comte lord Granville, ambassadeur d'Angleterre en France sous Louis-Philippe, elle habita longtemps notre pays <it apprit à l'aimer.
En 1<x;ï;>, elle avait épousé le capitaine Alexandre Fullerton. Celte femme de talent a écrit un grand nombre de romans et de nouvelles. Ses œuvres ont fait sensation dans le monde littéraire en Angleterre, et plusieurs ont été traduites en français.
Plus de dix ans après son mariage, elle avait débuté dans les lettres par un roman de mœurs : EllenMiddleton, bientôt suivi de Grantley Manor, roman des guerres de religion. Jusque-là, Georgiana Fullerton avait vécu dans l'hérésie anglicane ; mais un séjour à Paris, où ses relations la mirent en contact avec de zélés catholiques, l'amena à douter de la divinité du protestantisme anglais. Esprit droit, cœur résolu à suivre la vraie lumière, elle pria, et, trouvant la vérité, s'y attacha résolument.
Elle put dire avec raison : « J'aperçus d'abord un faible rayon de lumière. Pour la première fois dans ma vie, il me vint à l'esprit qu'il pouvait y avoir du vrai dans le catholicisme. Dieu m'avait appelée et je ne restais pas sourde à sa voix. Je priai, je cherchai, j'étudiai en toute sincérité : chaque jour la lumière brilla de plus en plus claire, et la grâce de Dieu fît le reste. »
C'était en 1851 . Gcorgiana avait trente six ans. Elle fut reçue dans l'Église catholique à la chapelle des Jésuites de Londres, par le R. P. Broronbill, alors supérieur. La même année et au même lieu, le D' Manning, depuis cardinal, fit également son abjuration. Le vénérable Jésuite avait reçu l'abjuration de tant d'éminents anglicans, que lady Georgiana l'appelait le receveur général.
La noble convertie n'en continua pas moins ses travaux littéraires. Le premier ouvrage, après son retour à Dieu, fut Lady Bird (1852), qui, dit-on, mérite d'être appelé un poème en prose, et fut traduit en français dans la Bibliothèque des meilleurs romans étrangers, sous le titre séduisant de L'Oiseau du bon Dieu. Puis vinrent des ouvrages religieux : Vie de Mère Marie de la Providence; Vie de sainte Françoise de Rimini. et plusieurs autres. Elle a même écrit en français très correct plusieurs nouvelles, entre autres : la Comtesse de Bonneval.
La vie de sainte Françoise romaine, due à la plume de cette femme distinguée par sa naissance et ses talents autant que par son zèle et la pureté de sa foi catholique, est remarquable. L'auteur s'y est inspiré du grand et beau travail de M. Th. de Bussierre, pour donner aux âmes pieuses vivant dans le monde un abrégé de la Vie de Sainte Françoise de Rimini. La forme restreinte de ce volume, son style élégant, simple et naturel, la rapidité du récit, le bon goût qui préside aux moindres détails, le choix intelligent des traits de l'histoire, tout enfin concourt à rendre ce livre aussi intéressant qu'édifiant, et propre à exciter dans l'esprit des lecteurs le désir d'imiter de si beaux exemples : « Il est des saints, écrit-elle, dont l'histoire nous frappe, parce qu'elle nous offre des beautés particulières et propres à toute sainteté, mais combien leur histoire parle plus encore quand ils réunissent dans les circonstances de leur vie, dans les lieux qu'ils ont habités, dans l'époque où ils vécurent, une foule de choses poétiques et intéressantes, faites pour attirer l'attention de l'historien et du