SAVANT, LITTÉRATEUR
« Comme chrétien et comme français, je me suis particulièrement attaché à cette terre, berceau de ma foi et lambeau de ma patrie. •
(Vict. Guérin.)
La France catholique estimait le savant chrétien, Victor Guérin, auteur du grand ouvrage sur la Palestine et d'autres livres écrits avec une grande maturité, notamment sur Jérusalem, l'Egypte et la Tunisie.
Sa vie est des plus complètes et des plus belles qu'on puisse raconter. Il n'en est pas qui méritent mieux d'être proposées au respect des générations nouvelles et de leur servir de modèle.
Victor Guérin, né à Paris le 15 septembre 1821, fut un élève brillant de l'École normale. Docteur es lettres, professeur de faculté, si, dans sa carrière universitaire il n'est pas arrivé à un degré aussi élevé que ses camarades, il les a égalés ou surpassés par ses grands travaux d'exploration, d'archéologie et d'histoire, et ses ouvrages sont devenus, sur plusieurs points importants, le dernier mot de l'érudition.
Pendant dix années, successivement professeur de rhétorique dans les lycées de Goutances, d'Agen et de Mâcon, où il connut Lamartine, enfin à Angers et à Alger, partout il vit ses élèves s'attacher à lui. Tous aimaient ce jeune maître à l'aspect
juvénile! qui ne parai Jsâil guère pin Agé que plu ieui de élèves, »'i qui, aussitôt, s'imposail à eux par $on intelligence, son savoir el sa bonté. On respectait en lui le remue chrétien, on aimait le maître dévoué, prodigue d< Qcouragemenl 1 1 de ses conseils, se plaisanl à s'entourer déjeune et les
associant à de longues el utiles promenades, qui révélaient déjà chez lui les goûts de l'explorateur.
En 1844, dans un beau discours sur l'Éloquence, au milieu d'une appréciation émue des Pères de l'Égli rçue et de
l'Église latine, il trouva de nobles accents pour célébrer les victoires que nos soldais, conduits par le maréchal Bugeaud el le duc d'Aumale, remportaient en Afrique.
En 1848, professeur à Màcon, Victor Guérin y prononçai! un discours sur Chateaubriand qui venait de mourir, et s'élevait par la pensée et le style à la hauteur d'un tel sujet (1).
En I8r>(), reçu agrégé des lettres, il s'estimait heureux de pouvoir faire connaissance avec la France africaine comme professeur de rhétorique au lycée d'Alger. Ce studieux profita de son séjour en ce pays pour l'explorer : il en a résumé l'histoire dans un brillant discours de distribution de prix, comparant Jugurtha et Abd-el-Kader, et opposant à la froide cruauté de ces païens, les Romains, envers les Africains, avec la généreuse clémence de la France chrétienne à l'égard de ses ennemis vaincus.
C'est aussi en Algérie que Victor Guérin a écrit, sous l'inspiration du pays et de l'armée française, la touchante histoire d'un jeune paysan breton, mort sur la terre d'Afrique en brave soldat et en fidèle chrétien. Les chaires de littérature étrangère à Lyon et à Grenoble lui furent ensuite confiées, à titre de suppléant.
Ce fut le terme de sa carrière universitaire, dont il fit le sacrifice pour entreprendre cette série de missions archéologiques en Orient, qui lui ont valu une si juste célébrité.
(1) F. Deltour. Association des anciens élèves de l'École normale.
En 1852, M. Victor Guérin avait été nommé membre de l'École française d'Athènes et partait en cette qualité pour la Grèce, où il pouvait se livrer librement à ses goûts pour l'archéologie, en visitant, avec cette contrée, l' Asie-Mineure, les iles de l'Archipel, entre autres Samos et Pathmos où son séjour dura plusieurs mois. Pendant deux années d'explorations, il recueillit de précieux renseignements sur les richesses littéraires que le monastère de Pathmos conserve dans sa bibliothèque encore mal connue; les fouilles pratiquées par lui à Samos firent découvrir le fameux canal d'Eupalinus, percé en '. unnel à travers la montagne, sur une longueur de sept stades, selon Hérodote.
A peine de retour en France, le savant la quittait, chargé d'une mission scientifique pour la Palestine. Cette terre si riche en souvenirs, il la vit avec 'bonheur et la salua de ses larmes, et depuis elle fut dix fois l'objet de ses explorations et inspira dix de ses plus beaux livres. Il passait aussi plusieurs mois dans l'île de Rhodes, qu'il a décrite avec un intérêt puissant dans un livre de trois cent-dix pages, qui est sa thèse de doctorat. Mais l'accomplissement de sa mission en ce pays fut souvent entravé par de pénibles épreuves qui ajoutèrent à son mérite.
A partir de 1860, dit M. Deltour, la vie de Victor Guérin appartient tout entière aux missions et aux voyages scientifiques. Cette année-là même, il va explorer la régence de Tunis, jusqu'à lui presque complètement fermée aux Européens. C'est sous les auspices et aux frais de M. le duc de Luynes, savant lui-même et membre de l'Institut, qu'il fait ce voyage archéologique. Il y consacra l'année presque entière.
Il s'avança jusqu'au Sahara tunisien; il pénétra même dans la ville sainte de Kairouan, capitale religieuse des Turcs, alors interdite aux chrétiens par le fanatisme musulman. Avant les deux gros volumes qu'il publia en 1862, et où l'on trouve avec une précision rigoureuse la description du littoral, des
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ports, des cours d'eau , des monta N'l
, des villes, des mosquées, de égli e • des mona lèi des ruines importantes comme (felles de Carthage, des in criplions qu'il a recueillies, il avail lu, à son retour, à la jéance générale de la Société </< Géographie, en 1860, une notice d'une importance capitale sur Kai rouan. Quand nos troupes Brent la conquête de la Tunisie, les chefs de l'expédition emportèrent avec eux, comme l«i plus sûr des guides, les livres de Victor Guérin. Ils ne cachèrent pas que ses indications si exa avaient été pour eux du plus grand secours, et à leur retour une douzaine d'officiers vinrent le visiter et déclarèrent qu'ils lui devaient la prise de Kairouan, ville réputée jusque-là imprenable.
Voici littéralement le passage qu'ils mirent à profit et qui amena la capitulation de la ville : « La meilleure eau de Kairouan se trouve dans un faubourg connu sous le nom de Rebatbir-el-bey, à cause d'un puits qui y a été creusé et qui s'appelle le Puits du Bey. Ce puits est incessamment assiégé d'une foule d'hommes, de femmes et d'enfants qui viennent y puiser. Si une armée ennemie mettait un jour le siège devant Kairouan, elle pourrait, en s'emparant de ce puits, réduire la ville à la plus grande extrémité. »
Au bout de dix mois, le savant avait rapporté une magnifique moisson de cinq cent-trente-six inscriptions romaines et de dix-huit inscriptions puniques, presque toutes inédites. En outre, Victor Guérin avait découvert les ruines de plusieurs villes antiques et soigneusement noté ses itinéraires, en y joignant des renseignements précieux pour les voyageurs qui voudraient parcourir ces contrées jusqu'alors si peu connues. La rédaction des documents de toute sorte recueillis, non sans danger, pendant le cours de cette laborieuse mission et la publication de deux gros volumes occupèrent l'érudit archéologue jusqu'en 1863. A dater de cette époque, jusqu'en 1888, son temps fut employé à remplir trois missions en Palestine,
la première on Judée, la seconde en Samarie en 1870, et la troisième en Galilée en 1875, où il visitait environ deux mille localités, dont plusieurs centaines n'avaient été explorées par personne avant lui. Il étudia ainsi ville par ville, village par village, tout le territoire de l'ancienne Judée. La belle carte, qu'en a dressée le savant, présente le résumé graphique de ce labeur considérable au cours duquel il eut la bonne fortune de retrouver le tombeau de Josué et les ruines du mausolée des Maçhabéès (1).
La guerre de 1870-71 trouva l'intrépide voyageur occupé à ses recherches en Orient. Dévoré du désir de servir sa patrie, M. (juérin accourut du Liban. Paris était bloqué. Malgré son grand âge (il avait cinquante ans), ses fatigues et une fièvre tenace, il s'enrôle comme simple soldat dans l'armée de la Loire, et comme un vétéran il combat jusqu'au bout.
Après l'armistice, il entre dans la garde nationale à Paris et y demeure pendant la Commune luttant courageusement, avec les amis de l'ordre, contre les révolutionnaires.
Quelques années plus tard, en 1878, des catholiques, appréciant ses services si dévoués, lui offrirent la candidature aux élections législatives. C'était trop tard, le temps avait manqué pour préparer et soutenir la lutte (2). Néanmoins, par patriotisme et par conscience, il n'avait pas cru devoir reculer devant le sacrifice de ses goûts, car son caractère devait s'affirmer « pour protester, disait-il dans sa profession de foi , contre les envahissements du radicalisme qui menace chaque jour davantage et V Église et la société. »
Pour réussir plus sûrement et rallier ceux qu'on est convenu de désigner sous le nom de libéraux, il eut fallu dissimuler ses convictions, voiler son drapeau, mais en fier chrétien,
(1) Le résultat de ces nombreuses recherches a été publié par l'Imprimerie nationale en cinq gros volumes in-8°.
(2) Sa candidature fut posée cinq jours seulement avant le vote.