‹ Chrétiens illustres au XIXe siècleChapitre 33 sur 44 · NATURALISTE · texte numérisé non relu

NATURALISTE

« Agir pour tous ; agir par tous. ■

(Alph. Mas.)

La vie d'un homme de foi, de cœur et de talent, dont toutes les aspirations et les actes furent consacrés au devoir, à l'honneur de son pays et à l'instruction de ses concitoyens, doit être connue et admirée de tous ; c'est à ce titre que celle de M. Mas trouve ici sa place.

Alphonse Mas, né à Lyon en 1817, perdit jeune encore ses

parents. Les études scientifiques convenaient à son esprit avide de connaissances et de recherches utiles : il s'y livra avec ardeur, et après avoir étudié à Paris les mathématiques spéciales el les langues étrangères, îl voulut suivre les cours de médecine el «le botanique à Montpellier. La botanique, pour laquelle Alphonse Mas avait, dès son jeune âge, ressenti un attrait particulier, cette science, qui a pour objet la connaissance, la description et la classification des végétaux, captiva bientôt entièrement son esprit. Et, pour occuper utilement ses loisirs, il se mit à étudier et à collectionner la dore si intéressante et si variée du midi de la France. C'est alors qu'il commença son précieux herbier auquel il ajoutait chaque jour de nouvelles plantes. Celte étude spéciale des produits spontanés du sol fît naître plus tard dans l'intelligence du jeune botaniste le désir de connaître par quels procédés l'agriculture est parvenue à multiplier et à améliorer les plantes utile à l'homme : science importante entre toutes.

Dans ce but, il consacra, comme un modeste agriculteur, deux années à suivre, dans une ferme de la Dombes, les Iravaux multiples de la grande culture agricole. Il n'en continuai! pas moins ses recherches botaniques, et enrichissait sa collection des espèces appartenant à la flore des étangs.

Alphonse Mas nous a révélé lui-même les premier • marques de sa vocation de botaniste dans cette page intéressante :

« On ne saurait s'imaginer quelle impression peut graver dans l'esprit de l'enfant la vue d'une jolie fleur qu'il a lui-même, d'un beau légume obtenu par ses soins ; quelles dispositions encore cachées peuvent se révéler en lui par la découverte d'un des mystères de la vie végétale. Je l'ai éprouvée, et le fait qui fut le point de départ de ma vocation horticole, est toujours présent à ma mémoire.

» Mon père m'avait donné un petit jardin : il était à moi, bien à moi. J'y semais, j'y plantais ce que je voulais. Sans

m PHON )E M

cesse préoccupa de l'enrichir! je butinai pai tout où je trou bonne prise. I n jour, ni'1 promenant ;ui bord d'un ruisseau, je découvris un petit arbre; il blail fail pour mon petil jardin ; c'étail un jeune ai bi première année, -le l'arrache ai »in, j<' le protège de la chaleur et le montre triomphant au jardinier «le mon pi

» — Monsieur, ni'1 répond-il, vous avez trouvé <•'■( arl nu bord d'un ruisseau, dans un endroit maréca eu

» Cette science bien simple du bon jardinier ne' parut si belle, que je conçus dès lors le désir de l'acquérir. J'a reçu ta première impulsion de ma vocation de botaniste h d'horticulteur, et je lui dois la satisfaction bien précieuse d'avoir pu rendre quelques services aux cultivateui pays (1). i

Les études d'Alphonse Mas en littérature, eu sciences et ru agriculture avaient occupé les premières années de sa jeum niais sans satisfaire complètement sa secrète ambition : connaissances n'étaient point le but auquel il tendait. Il cherchait une carrière où ses efforts et ses services seraient utilisés pour le progrès et le bien-être de ses concitoyens.

Ce fut dans ces dispositions d'esprit qu'il vint à Bourg en 1813, et, y ayant contracté mariage, s'y fixa prè's de sa nouvelle famille, fort considérée dans le pays où l'on comptait aussi des hommes de valeur qui pouvaient le seconder dans sa tâche.

« Grâce à ses connaissances en botanique et en agriculture, dit M. de Sainte-Agathe, Alphonse Mas ne tarda pas à se mettre en relation avec les hommes d'élite qui s'occupaient de ces sciences : MM. Puvis, Monnier, Hudellet père et quelques autres membres de la Société d'Émulation de l'Ain.

Admis dans cette société savante, M. Mas en suivit assidù-

(i) Notice sur M. Alph. Mas, par M. L. de Sainte-Agathe, où nous puisons des renseignements.

ment les séances, prii pari à ses travaux, ei trouva l'occasion de traiter, soit de vive voix, soit par écrit, diverses questions à l'ordre du jour. A dater de cette époque, H. Mas mit généreu-

aenl ses connaissances spéciales à la disposition de tous ceux qui réclamaient ses services, réalisant à merveille la belle devise qui fut la règle de sa vie : Agir pour tous.

La prodigieuse activité secondant ses connaissances étendues en botanique et en horticulture, on le voit successivement à Bourg et en ".différentes villes du département de l'Ain, ouvrir des cours, donner des conférences sur la botanique, la physiologie végétale et la culture des arbres à fruits : « Esprit fin et judicieux, observateur patient et attentif, ses cours théoriques et pratiques sont aussi remarquables par la clarté de l'exposition que par la sûreté de l'enseignement (!). »

Alors M. Mas fonde la Société d'Horticulture du département de l'Ain, dont il est élu président. Il se fait professeur libre et dévoué en plusieurs établissements, et pendant cinq années rédige le Journal de la Société d'Horticulture pratique. A la suite de l'Exposition de Paris en 1855, ses savants travaux lui méritent une médaille d'argent. Mais à cette date sa santé fortement compromise exgigeant un repos forcé, il utilise ces loisirs par de nouveaux travaux; il conçoit le plan d'un Manuel de pomologie, travail immense et unique en son genre, qu'il eut le bonheur de mener abonne fin et ne comprend pas moins de dix volumes in-8°. L'auteur exposait en ces termes le but de cet ouvrage de longue haleine :

« Ayant créé, depuis plus de vingt ans, un vaste jardin fruitier, dans lequel j'ai pris le soin, que je continuerai avec persévérance, de réunir toutes les variétés françaises et étrangères, anciennes ou nouvelles, les ayant longuement observées et étudiées dans leurs caractères botaniques, leurs dispositions végétatives et la qualité de leurs produits, je crois aujourd'hui devoir publier le résultat d'un travail fait dans le but d'être

(i) De Martilîet.

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utile, et qui, sans cette publicité, semblerait n lutre

lin qu'une curiosité ou une satisfaction personnelle.

En 1856, la Société d'Horticulture du ïlhôm ayanl provoqué un congrès à Lyon, M. Mas j occupa au ilôt une place considérable, due au contingent de lumière el d'expéri pratique qu'il j apportait. Quelques années après, l'éminent praticien était élu président de ce congrès, devenu la Société pomologique de France. La première médaille d'or, créée par la Société, lui fut décernée à la fin de la n de [872. Ni

la fréquence des déplacements en t»>ut>i saison, de Boui Lyon, ni les distances à parcourir pour aller présider aux travaux de ses collègues n'arrêtaient sou ardeur et son zèle.

Toujours il prêcha l'exactitude par l'exemple.

En 1873, il fallut une notable altération de sa santé pour l'empêcher d'aller à Marseille; l'année suivante, il était quand même à Angers. En 1875, il partit pour Gand. La Franctrouvait là placée sous les yeux de la Belgique, de la Hollande, de l'Angleterre, de l'Allemagne; il fallait qu'elle fût dignement représentée et qu'elle parût avec éclat. M. Mas se prodigua pour ajouter un fleuron à la gloire horticole de sa patrie.

Écoutons-le raconter simplement à celle qui fût, avec Dieu et la science, le charme de sa vie :

« L'Exposition a été ouverte hier.... Le jury était composé de membres nombreux, et vraiment international. Beaucoup de nations y étaient représentées : Belges, Anglais, Hollandais, Allemands, et des Français.

» Vous dirai-je aussi combien a été grande mon émotion lorsque le bourgmestre de Gand a prononcé mon nom pour la présidence de la session. Je vous assure que cette preuve de sympathie donnée à notre chère France, dans les circonstances où nous nous trouvons (1), restera comme un souvenir bien précieux pour moi. »

(i) A cette époque, les souvenirs de la guerre avec l'Allemagne étaient encore vivants et bien pénibles.

Ainsi le savant modeste ne prend pas pour lui-même les honneurs dont il esl l'objet; il les renvoie à sa patrie dont il se dit l'humble représentant, et cependant il est sa gloire à l'étranger.

M. Mas élu président titulaire par acclamation, ce fut la meilleure preuve de son mérite.

Pour connaître à fond M. .Mas, il faudrait réunir les nombreux discours prononcés par lui toutes les fois que ses fonctions l'obligeaient à prendre la parole; il faudrait encore relire tous les articles de journaux rédigés par lui, puis les cours qu'il a faits sur une foule de matières, on y verrait comment, sous une forme toujours correcte, précise, éloquente même, il savait traiter les questions les plus techniques et les plus ardues, quels aperçus il ouvrait sur les sujets les plus vulgaires. Son enseignement n'était pas sec et aride, mais il révélait le charme et l'enjouement d'un style clair et gracieux.

Relisons cette page délicieuse et poétique empruntée à ses souvenirs de voyage :

« Je sortais du palais de l'Industrie, où sont réunies en ce moment les beautés de l'art, et, en traversant les Champs- Elysées, je cherchais à reposer mes yeux sur les beautés de la nature, ménagées, il est vrai, par la main de l'homme, mais avec une habileté qui provoque l'illusion. Je m'étais arrêté devant une pelouse bien verte, sur laquelle étaient fixés les regards d'enfants qui avaient suspendu leurs jeux ; ils semblaient bien heureux du spectacle qui attirait leur curiosité. Et que se passait-il sur un si petit espace, au milieu des mouvements et des bruits de la grande ville ? Une scène dont je n'ai jamais joui si bien au milieu de la solitude de la campagne. Un merle et un étourneau prenaient leurs ébats, sans paraître intimidés par la présence de nombreux spectateurs.

» L'étourneau, aux plumes chatoyantes, s'allongeait, glissait comme un serpent entre les herbes ; il les visitait avec une

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agilité incroyable el faisail prompte justice de I m le ennem de ces pauvres plantes. Le merle, d'un beau noir, au be doré,

sautillait, atteignait sa proie par des b Is rép I i elle

lui échappait, frappait la terre «lu pied avec une impatient bien marquée, et forçait rinsecte à sortir de sa retraite. La chasse étail bonne, et de temps on temps, pour se re| >r, il s'élançait sur un arbre, se perchait à découvert un peu an dessus de ma tête, presque à la portée de ma main. Ce spectacle m'avait réellement ému, el je disais en me retirant : Si nous laissions les petits oiseaux de nos campagnes vivre dans une tranquillité aussi grande que celle de ces deux oiseaux, de nature très sauvage, qui se trouvent au milieu de la foule; i nous iui les poursuivions pas par tant de moyens de destruction, ils ne verraient plus en nous que des amis. Nos vergi i et nos jardins deviendraient plus féconds; ils se peupleraient d'hôtes charmants, et nous ne regretterions pas les quelques fruits qu'ils prendraient, comme récompense bien méritée des services qu'ils nous rendraient. »

Ce petit tableau, touché de main de maître, prouve que l'enseignement de M. Mas n'était pas sec et aride, mais qu'il revêtait le charme de l'esprit et l'enjouement du style.

Le pays qu'honorait le savant sut rendre à son tour au savant des honneurs et une confiance bien mérités. A plusieurs reprises, les suffrages de ses concitoyens l'appelèrent à siéger dans les divers conseils de la commune, de la fabrique ou de l'arrondissement, où son cœur se donnait pour tache de faire le bien sous toutes les formes. Nous ne donnerons pas la sèche nomenclature des distinctions qu'il reçut dans sa carrière trop tôt terminée, ni le détail des société littéraires, scientifiques et de bienfaisance dont il fut membre et souvent le dignitaire ; la liste en serait trop longue. Nous résumerons tous ces titres en disant ce que fut Alphonse Mas comme homme privé et comme chrétien, nous aidant de notes fournies par sa famille et ses amis.

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Ce qui semblait le plus remarquable en lui, c'est la générosité «li1 sa nature : il pensait sans cesse aux autres avant de songer à lui-même, et s'occupait constamment du bien général. Essentiellement bon, il donnait beaucoup aux pauvres; d'un

commerce très sûr et très agréable, il se montrait dans l'intimité le plus charmant causeur, toujours affable et gracieux.

Dévoué à tous, surtout à la jeunesse, ami serviable et généreux, toutes ces qualités prenaient leur origine dans un sentiment religieux très prononcé. Toujours facile pour les autres, sévère pour lui seul, toujours préoccupé d'être utile à ses concitoyens, sa vie a été toute d'abnégation. M. Mas s'est constamment montré bon catholique, plein de tolérance et de charité, ce qui n'est point inconciliable, comme semblent le croire certains individus, avec des idées larges et libérales.

« Bien supérieur à nous tous, écrivait l'un de ses collaborateurs, par son talent d'observation et son expérience, il ne manquait jamais, quand l'occasion s'en présentait, de faire prévaloir les travaux et la science de ses confrères. »

« Cette qualité, dit un autre de ses amis, se retrouvait chez lui en toutes choses. Il cherchait à faire ressortir les mérites de ses collègues et s'effaçait avec une rare modestie, afin de se dérober aux honneurs les plus mérités. »

« Dans mes relations avec M. Mas, nous écrit le prêtre qui fut à. la fois son ami et son directeur spirituel, j'ai toujours admiré en lui les plus nobles sentiments de l'homme et du chrétien. Dans son cœur, la foi tenait incontestablement la première place. Il aimait l'Église comme un fils aime sa mère, et défendait en tout temps l'infaillibilité du Pape. Les principes chrétiens furent la rèorle invariable de toute sa vie et ennoblirent toute sa conduite.

» Le sentiment patriotique s'alliait chez lui à la foi religieuse.

» Il n'était pas de ces hommes, si nombreux à notre époque,

ALPHONSE m

qui, dépourvus de foi 61 de doctrine, flottant à toul vent d'opinion, sont toujours prêts à renier le lendemain ce qu'il acclamaient la veille. De môme qu'il était dévoué de cœur et d'âme à l'Église, de même M. M lail à on dra|

politique le culte de la Gdélité el de la reconnai sance.

» Chose étonnante, ce fervent catholique .'i pu renconti adversaires, mais il n'a jamais connu d'ennemis. Ah ! c que mil ne pouvait suspecter cette âme chevaleresque, fermée à toute transaction sur les principes, mais toujours ouverte à l'indulgence pour ceux qui ne pensaient pas comme elle. On savait que la dissimulation n'avait pas de prise sur cette nature franche et droite, que son langage comme ses acte étaient l'expression sincère do ses convictions intimes.

» lamais je n'oublierai son calme, sa résignation en

face de la mort, sa confiance filiale en la miséricorde de Dieu : C'est ainsi me disais-je, que doivent mourir les saints î »

Terminons cet éloge par les lignes suivantes, empruntées au Messager du Dimanche, de Belley :

« Rien que partisan d'une sage liberté, jamais le courant parfois contraire de l'esprit général, ni les calculs de la popularité ne détournèrent Alphonse Mas de remplir hautement et publiquement, avec simplicité, sans forfanterie, mais sans crainte, comme en tout ce qu'il faisait, les devoirs de la religion. »

Ajoutons que la vie utile et si bien remplie d'Alphonse Mas peut se résumer par cette comparaison : « Ainsi que l'arbrisseau élevé par mes soins vigilants est devenu un grand arbre dont les rameaux en se multipliant ont répandu dans le désert une ombre bienfaisante, de même tu as grandis sous mes yeux, faisant connaître au loin les dons de Dieu et les trésors de la nature. »

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